ÉLECTIONS DU 27 AVRIL 1873 CANDIDATURE BARODET
Publié le t5 ayril 1873
D'où vient que la lutte électorale qui, en ce moment, agite Paris, est soutenue de part et dWtre avec tant de passion ? D'où vient que chacun en attend Tissue avec une anxiété si vive ?
C'est que chacun comprend d'instinct que l'heure est arrivée — l'heure décisive, peut-être — où, dans le développement des destinées de la République^ la question de fond doit commencer à se dégager de la question de forme, de telle sorte que la République cesse d'être un nom pour devenir une vivante et puissante réalité.
Car, qui pourrait découvrir la réalité delà République dans un régime qui nous montre la souveraineté du peuple confisquée ; les mandataires s'arrogeant le
droit de supprimer tels ou tels de leurs mandants; le suffrage universel traité en suspect ; quarante-trois départements en état de siège ; la dictature du sabre dans Paris; des journaux républicains suspendus ou supprimés sans jugement; la guerre aux franchises municipales des grandes villes déclarée et commencée; une politique implacable, quand le sang de la patrie a déjà coulé par tant de blessures, préférée à une politique d'apaisement; les royalistes dans tous les emplois; les républicains tenus à l'écart? Et tout cela, longtemps après le rétablissement'de l'état normal du pays; et tout cela, sans que nous apercevions le terme de ce provisoire qui paralyse le travail, met le commerce aux abois, encourage l'esprit de fection, et laisse la France, éreintée, à la merci de l'imprévu !
Voilà donc ce que couvre ce beau nom : la République I N'est-ce pas là un mal immense ? Je crois entendre d'ici les ennemis que la France démocratique compte en Europe s'écrier d'une voix triomphante : « Voyez ce que la République a valu au peuple fran- « çais ; malheur à qui ne profiterait pas de la leçon 1 »
Eh bien, il est temps que la République rentre dans les conditions d'existence qui lui sont propres; il est temps qu'elle cesse de se présenter au monde sous un aspect qui n'est pas le sien, qu'elle cesse de porter, aux yeux des observateurs superficiels ou malveillants, la responsabilité d'actes contraires à son génie; il est temps que le mot cesse de servir à calomnier la chose I
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C'est à ce point de vue que je me suis placé, quant à moi, lorsque j'ai eu à me demander lequel, de M. de Rémusat ou de M. Barodet, avait droit, comme représentant de Paris, à mon vote républicain.
Je ne reprocherai pas à M. de Rémusat d'avoir longtemps figuré au premier rang des adversaires de la République. S'il l'accepte aujourd'hui, c'est bien. Je ne lui opposerai pas ses votes de 1848-1849: quand des hommes honorables, des hommes de son caractère, ont eu le malheur, en des heures troubles, de mettre la liberté contre eux, tenir compte de leur sincérité est équitable ; et à l'égard de ceux-là, il est bon que la République, victorieuse, n'ait pas trop de mémoire.
En ce qui me touche personnellement, j'aurais voulu que ma conscience me permît d'applaudir à la candidature de M. de Rémusat, et, le dirai -Je ? j'aurais éprouvé je ne sais quelle jouissance hautaine à mo prononcer pour lui, en me rappelant qu'il avait voté ma proscription.
Mais laissons là ces souvenirs : la question est d'examiner ce que M. de Rémusat représente aujourd'hui.
Il représente cette classe de personnages politiques aux convictions desquels les événements ont, pour ainsi parler, fait violence, et qui ont accepté la République comme forme provisoire de gouvernement, sauf, si elle s'établissait d'une manière définitive, à s'efforcer de la conduire, après l'avoir taillée autant que possible sur le patron des monarchies.
Loin de moi la pensée que ce soit poor noas nne raison de les repousser sans pins d'examen, à priori^ et d'enlever à la République le bénéfice de leur concours. Je l'ai dit, et je ne perdrai aucune occasion de le répéter : la République que je salue de mes vœux et au service de laquelle j'ai voué ma vie, est une République ennemie des violences, ennemie de l'intolérance, ennemie de l'exclusivisme, prompte à réunir autour d'elle tous les hommes de bonne volonté et à inscrire avec orgueil sur la liste de ses conquêtes toute conviction sincère. Mais lorsqu'il s'agit pour le parti républicain de s'affirmer par le choix de son représentant, il doit lui être permis de ne pas préférer ceux qui ont fini par subir la République à ceux qui l'ont toujours aimée ?
Et puis, ce n'est pas à Tâge de M. de Rémusat, lorsqu'on est doué comme lui d'une haute intelligence mûrie par l'étude, et qu'on a passé sa vie à se former une conviction, non, ce n'est pas alors qu'on se convertit, du jour au lendemain et sans réserve, à tout un ordre nouveau de sentiments et d'idées. 11 serait contraire à la nature des choses que l'adhésion, très honnête — c'est certain — de M. de Rémusat à la République^ impliquât de sa part un désir bien vif d'aller> en la servant, au delà de ce qui serait' commandé strictement par les circonstances, et qu'elle l'eût rendu inaccessible à l'influence de ses alliances politiques, de ses anciennes habitudes d'esprit, de ses vieilles
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préventions, de ses attaches d'autrefois. Rien qu'en ce 3ens, il me semble difficile que, dans M. de Rémusat, Torléaniste ait subitement et complètement fait place au républicain.
Aussi, jetez les yeux sur sa circulaire électorale Elle ne porte pas trace des préoccupations des républicains de Paris, de leurs désirs les plus ardents^ de leurs aspirations les plus légitimes. Quoi 1 s'offrir pour représenter Paris républicain, et publier un manifeste où il n'est question ni de la levée de cet état de siège qu'aucune nécessité n'explique, et qui remplace la liberté par l'arbitraire ; ni de l'amnistie, qui en effaçant les traces de nos discordes civiles, attesterait la puissance des lois; ni de l'inviolabilité des franchises municipales, menacées par le décret rendu contre la municipalité de Lyon ; ni de la nécessité de couper court, par un appel au pays, à ce provisoire qui nous tue I
Tout cela, le manifeste électoral de M. Barodet le réclame ou l'invoque ; tout cela, sa candidature l'exprime. Et, au lieu de tout cela, que demande M^ de Rémusat ? Précisément ce qu'il est impossible à Paris républicain de vouloir, c'est-à-dire que la politique de M. Thiers « se complète par des lois depuis long- € temps annoncées et récemment ordonnées par l'Asf semblée nationale, » ce qui revient à abandonner à des royalistes le soin d'organiser |le gouvernement de la République.
Encore si la politique dont il s'agit ici était celle du Message, de ce Message mémorable où le chef de l'État déclara, aux applaudissements de la France entière, que toucher à la République ce serait s'exposer à la pire des révolutions I Mais non : la politique à appuyer est celle que « M. Thiersa tant de fois ex- « posée dans ses discours et ses messages. » On ne saurait être plus vague.
Môme absence de précision dans ces mots : c intégrité du suffrage universel, » qui signifient, comme on Ta fait remarquer avec raison, sincérité plutôt qu'intégralité du suffrage universel, et qui se peuvent prendre dans le sens où ils furent pris par M. Thiers lui-mome, lorsqu*il assurait que le maintien scrupuleux du suffrage universel était parfaitement compatible avec de nouvelles conditions de résidence, lesquelles en seraient, selon nous» une mutilation à peine déguisée.
Qu'on rapproche les deux circulaires : ce rapprochement dit tout. L'une est simple^ elle est claire, elle est d un homme qui compte, pour Tinstallatioa de la Ropubliquo, sur les républicains. L'autre est évasive, ^Uî^^optible dHuterpr^tations diverses , telle enfin qu'ollo dov;ut tJu:>? pour satisfiire M. Grévy sans déplaira au duc dWumale.
Jto wux bien quo M de R'musit se soit soutenu <)>u'i) était miuistiv et que^ pour ne crèer aucun eml)gurra$ jv^rîowoataiïv au gourememeat dont il fait
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partie, il ait jugé nécessaire de garder des ménagements. Mais cela même prouve que ce n'était pas lui qui pouvait être l'organe des griefs de Paris.
Poser sa candidature était donc une faute. Eh bien, cette faute, c'est de propos délibéré que M. Thiers l'a commise; il l'a commise sans égard aux supplications que, par un sentiment de respectueuse sympathie, quelques-uns de nos amis de V Union républicaine avaient adressée à M. de Rémusat lui-même, pour qu'il s'abstînt, lorsqu'il en était temps encore. La tentative a été vaine. L'élection de son ministre à Paris était une partie que M. Thiers avait résolu de jouer.
Mais cette partie, dès qu'on la jouait, il fallait la gagner. Et voilà comment la candidature de M. de Rémusat, à laquelle son origine seule risquait de donner le caractère officiel, est devenue absolument officielle par le patronage, non dissimulé, du chef de l'État, par l'intimité du lien qu'on s'est efforcé d'établir entre la stabilité de son pouvoir personnel et la victoire du candidat de son choix, par la pression exercée de la sorte sur l'opinion publique, et enfin par les efforts de l'administration pour assurer cette victoire. Car, j'en appelle à toutesprit de bonne foi: sous quel autre aspect que celui d'une manœuvre électorale y a-t-il moyen de considérer la convocation tardive des électeurs du Rhône pour le 11 mai? Ne donner la parole à Lyon, après la lui avoir ôtée, que pour enlever
à l'adoption de la candidature de M. Barodet Timportance d'une protestation de Paris en faveur de la villesœur, et rendre possible là- bas, pour la défisiire ici, la candidature du competiteurdeM.de Rémusat, est-ce, de la part du pouvoir, intervenir, oui ou non ? Et pourquoi s'étonner que. Justement ému de ce retour à des pratiques trop connues, le peuple de Paris ait persisté dans son choix ?
A*t-il eu tort ? Et nous, ses mandataires, avonsnous tort d'obéir à une inspiration conforme à la sienne? Bien aveugle qui le croit. II en est qui, sans le croire, le disent : passons.
On parle de consolider la République. Eh ! que fautil donc pour que la République se consolide ? Il faut que, dans le pays, il n'y ait d'autre souveraineté re-* connue et proclamée que celle du pays lui-même.
Il faut que le régime républicain soit constitué par une Assemblée ayant reçu à cet effet de la nation un mandat spécial, indiscutable, et dont Tœuvre puisse tirer de cette circonstance un caractère de majesté et de durée.
Il faut que le suffrage universel se prononce, par la nature de ses choix, de manière à enlever tout pré^ texte aux intrigues monarchiques et tout aliment aux espérances factieuses.
Il faut que, dans les grandes villes comme dans les plus petites communes, le pouvoir municipal ait une existence assurée.
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Il faut qu'à Paris, à Lyon, à Marseille, à Limoges, partout, la domination de Tarbitraire cède enfin la place au règne des lois.
Il fkut que les haines soient désarmées, et qu'une politique généreuse fasse bénir le gouvernement républicain par des milliers de familles aujourd'hui désespérées.
Si vouloir cela et nommer M. Barodet, dont la candidature exprime ce que nous voulons, ce n'est pas avoir en vue la consolidation de la République, nous serions curieux d'apprendre en quoi, selon les partisans de M« de Rémusat, cette consolidation consiste.
Dans raffermissement du pouvoir de M. Thiers? Entendons-nous,
Que le pouvoir de M. Thiers s'affermisse, en tant qu'il contribue à l'affermissement de la République, personne ne le désire plus vivement que nous et n'a fourni de ce désir des preuves plus convaincantes. Estil besoin que je rappelle avec quelle sollicitude, avec quelle constance, et j'ai le droit d'ajouter avec quel absolu détachement de lui-même, le parti dont je suis a appuyé M. Thiers de ses votes dans l'Assemblée, toutes les fois qu'il s'y est trouvé aux prises avec les royalistes ? Pour le soutenir contre eux, y a-t-il un sacrifice — ceux de la conscience exceptés — qui nous ait paru trop dur? M. Thiers n'a-t-il pas eu en nous des auxiliaires fervents^ même lorsque les flatteries
adressées par certains de ses ministres à la majorité revêtaient à notre égard la forme de l'attaque et prèsque de l'insulte ? Qu'on cite donc dans Thistoire un parti qui ait déployé une modération plus persévérante, qui ait plus accordé à la nécessité des concessions patriotiques devant l'étranger vainqueur et qui ait poussé plus loin le devoir de Tabnégation en temps de crise, que ce parti contre lequel les habiles s'étudient à ameuter les ignorants, en faisant tenir dans le mot radical toutes les calomnies qu'ils mettaient, hier encore, dans le mot républicain^ dont ils se parent, depuis que, grâce à nos travaux^ à nos efforts, à nos luttes, la République remporte.
Malheureusement, il faut bien le dire, toutes les concessions ont été d'un côté. En échange de Tappui , qu'il recevait du parti démocratique dans l'assemblée, M. Thiers a-t-il donné quoi que ce soit au parti démocratique? Lui a-t-il donné la levée de l'état de siège? Lui a-t-il donné l'amnistie? Lui a-t-il accordé, dans la question de la dissolution, le bénéfice de sa neutralité ? L'a-t-il aidé à défendre contre les royalistes les franchises municipales de Lyon? A-t-il enjoint à son ministre de Tintérieur de se montrer moins âpre envers la presse républicaine ? A-t-il arrêté sur les lèvres de son ministre de la justice les anathèmes qui ont été le prix d'un concours deux fois sauveur?
Si nous avions ignoré que la politique, telle que la
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comprennent les hommes d'Etat du vieux monde, est affaire de calcul et non de sentiment, nous l'aurions appris par la manière dont on a reconnu notre abnégation.
Pourquoi nous aurait-on ménagés ? Notre amour pour la République et notre patriotisme répondaient d'avance de notre résolution d'éviter tout ce qui eût été de nature, soit à popter coup au maintien de la forme républicaine, soit à entraver la libération du territoire. On n'achète pas ce qu'on sait devoir vous être livré gratis.
Mais, maintenant que la libération du territoire est assurée, le parti démocratique fera bien, tout en continuant à M. Thiers son concours, de le mieux proportionner aux preuves qu'il fournira de sa disposition à suivre les inspirations d'une politique vraiment républicaine.
Un jour, je m'en souviens, M. Thiers était à la tribune. A quelques paroles de lui qui nous allaient au cœur, nous répondîmes par des applaudissements. Alors, parlant à la droite, mais la main étendue vers nous : « Savez-vous, dit-il, ce qu'ils applaudissent en « moi, c'est la République ! »
Il avait raison.
Oui, c'était bien la République que nous applaudissions en lui ; et c'est pour qu'il ne se laisse pas aller à séparer sa cause de celle de la République; pour qu'il ne descende pas la pente où il ne s'est déjà que trop
risqué depuis sa fameuse transaction avec le parti du duc de Broglie et du marquis d'Audiflfret ; c'est pour qu'il se garde de concessions qui raffiaibliraient, en affaiblissant la République; c'est pour qu'il ne commette pas l'erreur de mesurer la force du parti démocratique dans le pays au nombre des représentants que ce parti, à Theure qu'il est, compte dans l'Assemblée; c'est pour cela que nous jugeons indispensable que le suffrage universel, de sa grande et solennelle voix, lui dise la vérité.
Il est capable de l'entendre, il l'entendra.
A quoi songent les partisans de la candidature de M. de Rémusat, lorsqu'ils s'en vont répétant sur tous les tons que M. Thiers ne se consolerait pas de l'échec de son ministre ; que sa fierté en serait blessée ; qu'il s'éloignerait de la gauche, et que la droite profiterait ainsi de la victoire de M. Barodet ? Il est étrange que ceux des amis de M. Thiers qui tiennent ce langage ne sentent pas ce qu'il a d'outrageant. M. Thiers serait bien peu digne du rôle épique que lui assigna la fortune, s'il était homme à immoler la majesté d'un tel rôle à une misérable pique d'amour-propre. Nous lui rendons justice. De sa part, nous ne craignons rien de tel.
Et nous ne craignons pas davantage qu'il se raidisse contre un arrêt de l'opinion. Nous en avons pour garants ses hautes qualités d'homme d'État, son intelligence si essentiellement pratique, son aptitude à
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accepter les exigences de Topinion, pour arriver à la dominer. On n'a pas oublié que ce fut l'attitude des grandes villes, dans les terribles jours de la Commune, qui le fit républicain, lui qui, s'il avait pu façonner son pays à sa guise, aurait pris pour modèle l'Angleterre et non l'Amérique.
Cette explication» il Ta donnée lui-même en pleine Assemblée. Quoi de plus caractéristique ? Non, non, M. Thiers n'ignore pas qu'à aucun personnage, si puissant qu'il soit, il n'est donné de tenir dans le creux de sa main le sort d'un peuple; que* les situations créent toujours les instruments dont elles ont besoin, et que lui, M. Thiers, ne serait plus le personnage nécessaire, le jour où il lui arriverait de se méprendre sur le secret de sa force.
Elle est dans la relation qui existe entre son pouvoir et l'ascendant, de plus en plus marqué, des idées républicaines. Elle n'est que là.
Si, par suite de la coalition de tous les partis monarchiques, de la timidité de certains républicains et de la mise en jeu des immenses ressources dont l'administration dispose, le candidat du pouvoir était nommée M Thiers serait irréparablement trompé sur ce qui constitue sa force, et jamais victoire n'aurait été plus fatale au vainqueur.
Quant à la République, qu'ils se rassurent les hommes de peu de foi qui lui feraient l'injure de trembler pour elle. Quel que soit le dénouement de la lutte
engagée à Paris, la République sera. Car son invincible vitalité vient de ce qu'elle exprime, de ce qu'elle renferme; et il est trois choses à l'égard desquelles une défaite, même une défaite, n'est qu'un triomphe encore incomplet. Ces trois choses sont la vérité, la justice, la liberté.
Publié le 27 jnin 1873
La clôture! La clôture l II leur a fallu absolument la clôture.
C'est tout simple.
Rien de plus concluant sans doute que le jugement porté par M. Le Rojer sur l'arrêté du préfet du Rhône, au triple point de vue de la loi violée, du droit public de la France méconnu et de la liberté de conscience foulée aux pieds ; rien de mieux senti que l'indignation qui a arraché ce cri à M. de Pressensé : « L'arrêté de la préfecture du Rhône est un scandale dans Tadministration française. »
Mais bien des choses encore étaient à dire. Des questions, fort embarrassantes pour les coalisés du 24 mai, restaient à poser. Et avec quelle émotion la
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France, impatiente de savoir où on la mène, n'auraitelle pas vu ses maîtres d'un jour réduits à l'alternative : ou de laisser échapper le secret de leurs desseins dans leurs aveux, ou d'en laisser deviner la gravité sinistre par leur silence ! Par ce silence ou par ces aveux, on aurait pu apprécier le côté moral de l'alliance conclue entre Torléanisme voltairien et la légitimité ultramontaine ; l'asservissement réciproque de la religion à la politique et de la politique à la religion, dans les tristes compromis du 24 mai, aurait été mis de la sorte en pleine lumière, et beaucoup d'esprits sincères, imparfaitement éclairés jusqu'à présent sur le caractère du cléricalisme, auraient appris ce qu'il vaut comme moyen de domination, instrument tum reçni.
Voilà ce qu'il importait à tout prix d'empêcher. La droite a donc étranglé le débat. Par le vote brutal de la clôture, elle a fermé la bouche à ceux d'entre nous qui s'étaient inscrits pour prendre part à cette lutte solennelle, et, tout d'abord, à notre ami Ghallemel- Lacour, dont la majorité a certes bien raison de redouter l'incisive et noble éloquence.
Heureusement, pour suppléer à la tribune, la presse est là.
Les libres penseurs auraient beau jeu, s'il entrait dans leur rôle de prendre en main la défense de la religion contre leurs adversaires.
Quand on songe à tout ce que le sentiment religieux
renferme de consolations et d'espérances, on s*étonne que son empire sar les âmes ne soit pas plus général, plus difficile à ébranler. Pour ceux qui s'aiment et que la mort sépare, pour ceux qui n'ont connu du monde que ses injustices et de la vie que ses amertumes, pour le malheureux voué à l'abandon, pour l'innocent qu'on opprime, pour le faible qu'on écrase, il est doux de croire : que tout ne finit pas au tombeau ; qull existe un recours suprême contre les égarements de la justice humaine ; qu'il y a par-delà le monde visible un autre monde où l'on ressaisit la chaîne des affections brisées, et où l'on trouve le dédommagement des douleurs souffertes*
D'où vient donc que des croyances dont la puissance de séduction est si grande n'exercent pas un pouvoir plus étendu et incontesté ? Cela vient des efforts faits pour les imposer et de la forme tyrannique que, trop souvent, ces efforts ont revêtue; cela vient de ce qu'on ne saurait donner au sentiment religieux l'autorité pour allié et la force pour appui> sans mettre contre lui l'esprit d'indépendance et sans provoquer au com* bat l'esprit d'examen. « L'effet de la persécution, » dit Benjamin Constant, « est de révolter contre ce qu'elle commande ; » et encore : ce L'intolérance^ en plaçant la force du côté de la foi, a placé le courage du côté du doute... L'autorité menaçant une opinion, quelle qu'elle soit, excite à la manifestation de cette opinion tous les esprits qui ont quelque valeur. Il y a dans
rhomme un principe de révolte contre toute contrainte intellectuelle (1). »
Eh bien, c'est ce principe que Tarrêté du préfet du Rhône défie, d'où il résulte que cet arrêté n'est pas moins maladroit que violent. Dirigé contre la librepensée, il fera des milliers de libres-penseurs. Dirigé contre la liberté de conscience, il aura pour effet de la rendre plus chère aux intérêts qu'elle représente et qu'elle protège.
Un fait à signaler dans la séance d'hier, c'est le soin avec lequel le gouvernement et la majorité se sont défendus de vouloir attenter à la liberté de cons« cience. Gomme s'il suffisait de l'illusion des mots pour voiler la réalité des choses I Comme si ce n'était pas violenter la conscience d'un mourant, que de mettre pour condition à l'accomplissement de ses dernières volontés, en matière de conscience, le châtiment d'une flétrissure légale ! Comme si la liberté de se faire enterrer civilement restait intacte, lorsque l'heure prescrite pour l'exercer est celle à laquelle « les rues sont déblayées des immondices qui les obstruent ! »
Nous comprenons à merveille l'embarras qu'éprouvent les coalisés du 24 mai à appeler les choses par leurs noms et à se vanter de leur opposition à l'esprit moderne, au moment même où ils lui déclarent la guerre. Cela, M. Ernoul l'aurait pu sans doute, lui
(1) Politique constitutionnelle, t. I, p. 134.
qui a pris pour règle de sa vie publique ce syllabus où la raison humaine est frappée d'anathème, lui qui représente, dans le ministère, le parti des ultramontains. Mais ceux des collègues de M. Ernoul qui, dans le ministère, représentent le parti des anciens libéraux parlementaires, le parti de la discussion philosophique et de la libre recherche, ceux-là ne pourraient conformer leur langage à leurs actes, sans reconnaître qu'ils brûlent aujourd'hui ce qu'ils ont adoré et qu'ils adorent ce qu'ils ont brûlé ; sans confesser qu'ils ont dû payer du sacrifice de leurs opinions bien connues l'appui des dévots admirateurs de l'Encyclique, et que c'est en ayant une conscience de rechange qu'on se rend digne de sauver « l'ordre moral. »
Qu'importe, au reste, ce qu'ils ont dit et ce qu'ils ont été obligés de taire? Ici, les faits parlent. L'esprit qui dicta l'arrêté du préfet du Rhône se trouve avoir été dénoncé d'une manière aussi péremptoire qu'inattendue par la découverte d'un arrêté presque identique signé de la même plume royale qui signa la révocation de l'édit de Nantes.
La légalité de la religion, voilà évidemment le principe que les cléricaux de toute couleur voudraient Étire triompher, principe absolument inconciliable avec la liberté de conscience, « principe impie au plus haut point, » s'écriait Royer-CoUard dans son célèbre discours contre la loi du sacrilège, « en ce qu'il rend toutes les religions tour à tour également vraies, et
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que, faisant l'homme auteur de la vérité religieuse, il le fait Dieu. » Mais il faut que le cléricalisme en prenne son parti : le temps des religions légales^ dans notre pays, est passé. Le principe que Royer-CoUard avec tant de raison proclamait impie a péri en France^ pou^r n'y plus renaître, le jour où il a été reconnu que l'État devait une protection égale aux catholiques, aux protestants et aux juifs. Ce jour-là, l'État a cessé d'avoir, comme tel, une croyance religieuse, ayant à rester neutre en présence de trois cultes dont aucun ne peut être vrai sans que les deux autres soient faux.
Du reste, les religions d'État ont assez montré ce qu'elles valent, ce qu'elles coûtent, et ce qu'elles durent.
Le monde romain avait une religion d'État, lorsque, au nom de la vérité religieuse que prétendait exprimer le paganisme, on jetait les premiers chrétiens aux lions de Numidie ; lorsque^ couverts de peaux de bêtes, on les donnait à manger aux chiens ; lorsque, des lambeaux de leurs corps déchirés, on souillait la poussière du cirque ; lorsque, transformés en flambeaux, ils servaient à éclairer 9 pendant la nuit, les promenades des libertins avinés conduits par Néron. Nous savons au* tourd'hui jusqu'à quel point ces barbaries stupides aidèrent la religion persécutée à devenir à son tour religion d'État.
Et ce que nous savons aussi, c'est comment les atteintes portées à la liberté de conscience finirent par
susciter à la papauté ce formidable ennemi : le libre . examen. Si le protestantisme se répandit avec tant de rapidité en Europe et y prit possession de tant d'esprits, ce ne fut certes pas faute d'avoir été combattu et persécuté à outrance.
En France, tontefois, le calvinisme succomba; il succomba, malgré les persécutions dont il fut l'ob1et> malgré l'horreur des moyens employés pour l'abattre, malgré les échafôiuds d'Amboise, malgré le massacre de Vassi, malgré la férocité de Montluc, malgré les flots de sang calviniste versés dans les plaines de Jarnac et de Moncontour, malgré les égorgements nocturnes de la Saint-Barthélémy, malgré les dragonnades. Mais pourquoi? Tout cela l'aurait servi loin de lui nuire, si Calvin n'avait commis cette monstrueuse inconséquence de vouloir continuer Luther et de créer une papauté protestante.
Sa doctrine ne recueillit point le bénéfice ordinaire qu'assure à toute doctrine nouvelle la violence avec laquelle on l'attaque, parce qu'il s'érigea — contradiction monstrueuse *- en l^islateur despotique du libre examen; parce qu'il exagéra les droits de l'autorité, la déclarant < aussi indispensable aux hommes que. le pain, l'eau, le soleil et l'air; i parce qu'il demanda au pouvoir, non pas seulement de maintenir l'ordre matériel, mais de punir les sacrilèges ; parce que , meurtrier de Servet , il écrivit , sur le droit d'exterminer les hérétiques, un livre digne de l'inqui-
sition; parce qu'enfin, franchissant d'un bond l'immense intervalle qui sépare le protestantisme de la théocratie, il poussa jusqu'à ses plus extrêmes limites la sombre logique des religions d'État.
Il fallait à la liberté de conscience d'autres défenseurs : elle les trouva dans les philosophes français du dix-huitième siècle ; et, cette fois, la persécution produisit en faveur de ceux qu'elle atteignait ses résultats inévitables. Ce fut au profit de la philosophie du dixhuitième siècle que le parlement ne cessa de poursuivre les philosophes, que leurs livres furent brûlés en place publique par la main du bourreau, que le génie de Voltaire fut réduit à s'abriter derrière sa prudence, que Diderot fut jeté en prison, et que Jean-Jacques dut s'enfuir, après la publication de Y Emile.
Est-il besoin de rappeler la guerre que, sous la Restauration, le parti prêtre fit, en vertu du principe sur lequel reposent les religions d'Etat, à la philosophie du dix-huitième siècle, au libre examen, à la liberté de conscience? Elle aboutit, cette guerre, qui ne s'en souvient, à la domination d'une bourgeoisie voltairienne, sous un roi voltairien.
11 y a dans l'histoire, on le voit, de quoi nous rassurer complètement sur le succès des tentatives cléricales. Ce n'est pas avec de chétifs procédés de despotisme administratif, ce n'est pas avec des moyens de compression si inférieurs aux terribles ressources que fournissait la brutalité des siècles passés, que les théo-
riciens sans yeux et sâns mémoire de la résistance à tout prix, pourront ce que n'ont jamais pu leurs devanciers, lorsque la tyrannie avait sous la main tout ce qui lui était nécessaire.
J'ai cité un discours de Royer-CoUard. Voici un passage que j'extrais d'une autre de ses harangues :
« Il y a longtemps que la discussion est ouverte dans le monde entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux ; elle remplit d'innombrables volumes, lus et relus, le jour et la nuit, par une génération curieuse. Des bibliothèques, les livres ont passé dans les esprits. C'est de là qu'il faut les chasser. Avez-vous pour cela un projet de loi? Tant que nous n'aurons pas oublié ce que nous savons, nous serons mal disposés à l'abrutissement et à la servitude. »
De toutes les libertés, celle qui est le plus profondément marquée au coin du droit individuel, celle qui est la plus indispensable, c'est la liberté de conscience. Tout le monde est appelé à jouir du droit de réunion dans un pays qui s'appartient, mais tout le monde n'en jouit pas. Les franchises de la presse sont chose excellente, mais bien des gens vivent sans écrire dans les journaux, et l'on peut vivre sans les lire. Est-il un seul homme, un seul, pour qui la liberté de son for intérieur ne soit pas le plus précieux des biens à sauvegarder? Impossible qu'un intérêt aussi considérable n'obtienne pas satisfaction. Vainement essa y cr ait-on de nous le ravir. De la liberté de cons-
dence surtout» il est permis de dire ce que Théodore de Bèze, après le massacre de Vassi, disait de la réformation au roi de Navarre : « G*est une enclume qui a déjà usé beaucoup de marteaux. »