CE QUI CONSTITUE LA FORCE
tions, de cacher leurs couleurs, d'adopter le nom de la chose dont ils ne voulaient point, de se faire les agents officiels d'une forme de gouvernement qu'ils détestent. C'est comme ministres d'une République qu'ils ont dû se présenter; c'est un no\iYea.\i président
de la République qu'ils ont dû choisir. Cette nécessité du régime républicain que le crime de M. Thiers, à les entendre, était d'avoir reconnue, ils ont été réduits à l'humiliation de la subir, et ils l'ont subie en frémissant. De sorte que la République a donné^de sa puissance la plus éclatante preuve qui se pût imaginer : elle s'est imposée à ses ennemis comme résultat de leur propre victoire.
Et voyez ce que ce résultat a d'inévitable.
Essayer d'un autre 2 décembre, :les bonapartistes, seuls pourraient y songer ; mais il leur faudrait pour cela une complicité qui leur manque : celle Ae l'armée et de son chef.
Faire sortir la monarchie ou l'empire d'une révolution parlementaire, impossible. Il n'y a dans la Chambre actuelle, ni une majorité légitimiste, ni une majorité orléaniste, et le bonapartisme n'y dispose pas de trente voix.
Chercher une solution monarchique dans la fusion des deux branches de la maison de Bourbon, chimère. On l'a tenté à plusieurs reprises, et ces tentatives n'ont abouti qu'à mieux montrer la barrière, l'infranchissable barrière qui s'élève entre les idées que rap-
pelle le drapeau blanc et œlles que le drapeau tricolore exprime.
Reste la coalition des trois partis qui se disputent le droit exclusif de donner un maître à la France. Eh bien, elle a cela d'absurde, cette coalition monstrueuse,, que sa durée suppose le maintien de cette même république qu'elle a pour but de miner.
Que la République s'écroule , adieu la coalition formée contre elle ; le lien qui unissait les trois partis rivaux se brise, la concurrence des dynasties est déchaînée, Tanarchie se déclare, la guerre civile s'annonce ; la situation devient une impasse où l'on a les pieds dans le sang.
Ainsi, le choix n'est plus aujourd'hui entre une monarchie quelconque ou l'empire et la République : il s'agit de choisir entre la République et le chaos.
La France est-elle atteinte de folie ? Va-t-elle, de gaîté de cœur et la tête baissée, se jeter dans le chaos ? Voilà ce qu'on demande lorsqu'on demande si la République est en péril.
Oh I certes, je conçois que, tout d'abord, le 24 mai ait produit une impression de terreur voisine, chez quelques-uns, du découragement. On avait tant dit, on avait tant répété que M. Thiers était un homme nécessaire, que sans lui, le régime né du 4 septembre n*eût été qu'un avortement misérable; que la fortune de la République était liée d'une manière indissoluble à la sienne ; en un mot, que la République c'était lui !
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n était tout simple qu'un certain nombre de républicains, même parmi les plus éclairés, fussent saisis d'inquiétude à Tidée de ce qui adviendrait quand M. Thiers ne serait plus là.
Ces appréhensions étaient un juste hommage rendu à son éminent mérite, à son habileté politique, à la grandeur de ses services récents, à l'ardeur de son infatigable patriotisme, mais leur exagération accusait cette tendance, malheureusement trop commune dans notre pays, de prendre pour la valeur du principe républicain l'importance de l'homme qui, à un moment donné, le personnifie.
Eh bien, sans le savoir, et par une visible méconnaissance de Tœuvre à laquelle ils s'employaient, les coalisés du 24 mai se trouvent avoir travaillé & nous débarrasser de cette superstition si essentiellement monarchique. Grâceàeux, la dégradante théorie des sauveurs a reçu un dernier coup. Chacun, à l'heure qu'il est, doit comprendre que la République, pour exister, n'a nul besoin de s'incarner dans un homme. M. Thiers n*est plus là pour la soutenir, et elle est debout.
Ce spectacle manquait à notre éducation républicaine. Le 84 mai nous le donne, et ce ne sera pas une des moins piquantes ironies de l'histoire qu'un pareil service ait été rendu à notre cause par des royalistes, *- aveugles qui ont allumé un flambeau.
Soyons donc inébranlables dans notre foi. Ne faisons
pas à ridée qui nous est chère l'injure de douter de sa puissance, lorsque chaque élection nouvelle nous en apporte la preuve et vient grossir la liste de ses conquêtes. Il est dans la nature des monarchies de tirer une partie de leur force de Tindividu qui les représente. Les Républiques, au contraire, tirent leur force de leur propre fonds, c'est-à-dire de la généralité des intérêts qu'elles embrassent. Telle est aujourd'hui en France la raison d'être de la République, et celle-là suffit.
Ce n'est pas parce que tel ou tel personnage est au pouvoir, que le régime républicain a plus ou moins de chances de durée ; c'est parce qu'il répond à des intérêts que les esprits sont devenus aptes à comprendre, et auxquels satisfaction ne saurait être plus longtemps refusée. En d'autres termes, son heure étant venue, la République vivra... parce qu'elle est la République.