‹ Questions d'aujourd'hui et de demainChapitre 64 sur 70 · UNE RÉPONSE A M. JOHN LEMOINNE · texte numérisé non relu

UNE RÉPONSE A M. JOHN LEMOINNE

Publié le 21 août 1873.

Je reçois à Tinstant le Journal des Débats et j'y lis un article qui ne ferait que m'affliger venant d'un écrivain autre que M. John Lemoinne, mais qui, venant de lui, m'étonne. La cause du vrai conservatisme, c'est-à-dire de la République, espérait mieux de son talent, consacré depuis quelque temps à la servir. 11 est triste et singulier de voir un homme de ce mérite sacrifier la logique à la mauvaise humeur, déclarer qu'il attendra les bras croisés un dénoûment qu'il croit fatal à son pays, et s'imaginer qu'il lui suffira, pour échapper à la responsabilité morale d'une neutralité injustifiable, d'écrire ces mots, variante d'un refrain bien connu : C'est la faute à Barodet.

Non, roriginê de la situation actuelle et la responsabilité du danger que court la République — si tant ' est qu'elle soit en danger — ne remontent pas à l'élection de Paris.

Est-ce que M. John Lemoinne n'a pas lu, dans un article récemment publié par le Times^ les détails, si caractéristiques, qui prouvent que, dès la première réunion de TAssemblée, à Bordeaux même, les monarchistes ourdirent le complot dont il s'inquiète?

Est-ce que les tentatives de fusion datent de l'élection de M. Barodet ?

Est-ce qu'il n'y a pas eu, de. la part des royalistes de l'Assemblée et antérieurement à cette élection, effort incessamment renouvelé pour saper les bases de la République?

Et si les f usionnistes n'ont pas essayé plus tôt de lui porter le dernier coup, n'est-ce pas parce qu'ils la savaient seule capable de payer la rançon de la France et de libérer le territoire ?

C'est se moquer que de prétendre qu'ils avaient besoin d'un prétexte et que l'élection de M. Barodet le leur a fourni. Les prétextes ne sont pas nécessaires aux partis qui se jugent assez forts pour tout oser, et ceux auxquels il en faut les inventent. li y a vrai- ' ment quelque chose de puéril à croire que les auteurs d'une trame dont l'origine se confond avec celle de l'Assemblée elle-même auraient abandonné leur œuvre, faute d'un prétexte.

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Je concevrais qu'on regardât l'élection de M. Barodet comme une fauté, si la droite et le centre droit n'avaient été animés que de la crainte de voir triompher les opinions dont le maire, si injustement frappé, de Lyon était un organe; si le royalisme n'avait conspiré qu'en haine du radicalisme ; si partisans du comte de Ohamhord et partisans du comte de Paris avaient été prêts à se rallier autour du drapeau de la République conservatrice, telle que M. Thiers la représentait. Mais M. John Lemoinne sait bien le contraire. Radicale ou conservatrice, la République fait horreur aux royalistes de l'Assemblée, par la raison bien simple qu'ils sont des royalistes et qu'elle est la République.

Aussi n'estnce pas comme représentant ou allié du parti radical qu'ils pouvaient de bonne foi attaquer M. Thiers ; ce qu'ils détestaient en lui, ce qu'ils poursuivaient, ce qu'ils brûlaient d'abattre, c*était la personnification de la République avec ou sans épithâte. Et la preuve, c'est que sa chute n'a pas suffi à désarmer leur colère : témoin les injures dont chaque jour la presse réactionnaire paye ses services d'homme d'Etat et de patriote. Est-ce l'élection de M. Barodet qui a valu à M. Thiers cette guerre implacaUe, ces haines qui ont survécu à son pouvoir? Evidemment non, puisque cette élection a eu lieu contre scm gré et malgré ses efforts.

La nomination de M. de Rémusat n'aurait doac

rien changé aux dispositions des parlementaires, ennemis de M. Thiers : elle les aurait, au contraire, irrités davantage contre lui et aurait rendu plus pressante à leurs yeux la nécessité de le renverser.

On objectera peut-être que l'élection parisienne du 27 avril, suivie de l'élection lyonnaise, devait avoir et a eu pour effet d'effrayer, dans l'Assemblée, certains partisans de la République conservatrice, et de les pousser ainsi entre les bras du royalisme.

Eh bien, je dis qu'une pareille objection est absurde. Si les hommes dont on parle avaient en effet voulu la République conservatrice de M. Thiers, et s'ils l'avaient jugée atteinte dans la personne du candidat proposé et patronné par lui, loin de le délaisser, ils se seraient serrés autour de lui avec d'autant plus d'empressement et de sollicitude.

Il est au moins étrange de supposer que des hommes qui désirent sincèrement le triomphe d'une cause dioisissent précisément pour la déserter le moment où elle a le plus besoin d'être soutenue. Les prétendus républicains conservateurs qui ont fait l'appoint de la majorité du 24 mai n'étaient pas des républicains : voilà tont le mystère. Il est possible qu'ils le deviennent aujourd'hui, en voyant de quelle crise et de quels maux un violent retour à l'ancien régime nous menace ; mais, encore une fois, si, lors du 24 mai, la République conservatrice, représentée alors par le chef de l'Etat, leur avait paru bonne à maintenir

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comme obstacle à la monarchie d'une part et au radicalisme d'autre part, l'élection de M. Barodet leur eût été un motif de plus de ne pas retirer à M. Thiers leur appui.

J'admire que M. John Lemoinne n'hésite pas à écrire, en rappelant l'élection de Paris : « Ce jour-là

• les républicains radicaux ont déclaré la guerre aux « républicains libémux; ce jour-là, le quatrième « État a proclamé qu'il voulait être tout dans la na- « tion et fermé la porte au tiers-Etat ; ce jour-là, les « sectaires et les doctrinaires de la République nous « ont dit : « La maison est à nous^ c'est à vous d'en « sortir. »

A cela, si le temps était aux vaines récriminations, je répondrais, en rappelant la candidature de M. de Rémusat : « Ce jour-là, les républicains libéraux ont « déclaré la guerre aux républicains radicaux; ce

• jour-là, le tiers-Etat a proclamé qu'il voulait être « tout dans la nation et fermer la porte au quatrième € Etat; ce jour-là, les sectaires et les doctrinaires de « la République nous ont dit : « La maison est à nous, « c'est à vous d'en sortir. »

Comnlent M. John Lemoinne, qui est un homme d'esprit, ne s'est41 pas aperçu que rien ne nous serait plus facile que de lui renvoyer les reproches qu'il nous adresse? Car enfln,'si nous avons fait acte d'intolérance et d'exclusivisme à votre égard en votant pour M. Barodet, je voudrais bien qu'on m'apprît comment

il arrive que vous n'ayez pas fait acte d'intolérence et d'exclusivisme à notre égard en votant pour M. de Rémusat ?

Je suis loin d'admettre qu'il y ait opposition d'intérêts et même de sentiments entre le tiers-Etat et ce que vous nommez le qualrième Etat; mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, une semblable distinction était fondée, pourquoi le quatrième Etat n'aurait*4I pas le droit d'exprimer ses préférences au moyen du suffirage universel, lorsque le tiers-Etat a le suffrage universel pour exprimer les siennes?

Mais, il faut le dire bien haut et le répéter sans cesse : il n'y a aujourd'hui ni tiers-Etat ni quatrième Etat» en matière d'élections. Parmi les électeurs de M. Barodet comme parmi ceux de M. de Rémusat, il s'est trouvé des citoyens appartenant à tous les rangs et à toutes les conditions. La maison n'est ni à nous ni à vous ; elle est à la nation ; et, quand le suffrage universel s'est prononcé, les partisans du candidat vaincu ont mauvaise grâce à appeler sectaires les partisans du candidat vainqueur.

180,000 sectaires dans Paris^ c'est beaucoup I

Ne parlez donc pas de Syllahu$ radical; ce serait une fort mauvaise chose assurément, mais pas plus mauvaise qu'un St/llabus umtiradical. Sous prétexte de défendre votre liberté, qua nous respectons, n'attaquez point la nôtre ; et quand vous laissez tomb^ de votre jiwm li mot ^meamimmiieiaùm^ rappeleji»

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TOUS, pour pea que vous teniez à être équitable, que jusqu'à présent c'est nous qui avons été les excommumés; que c'est par nous, vieux républicains, qu'a été construite la maison dont on a fermé sur nous la porte; que c'e^t pour nous tenir à Fécart qu'on a inventé ce dicton : « la République ^ans les républicains )> ; que loin de nous montrer exclusifs et intrai* tables, nous avons fait au bien public des sacrifices auxquels l'histoire d'aucun temps et d'aucun pays ne fournit rien de comparable, oomme l'a prouvé de reste notre persistance à appuyer Ai. Tl^iers dans l'Assem^ blée, même au plus fort des anathèmes lancés contre jQops par son principal ministre*

Et notre concours ne lui aurait pas manqué dans l'élection du 27 avril, sî cette élection n'eût pas été le seul procédé qui restât au pays pour affirmer un grand principe, violé avec la connivence du gouvernement : le principe des franchises municipales.

Que ce ne fut pas un bon moyen de convertir les royalistes de l'Assemblée à la République Je le reconnais ; mais M. John Lemoinne n'est pas assez naïf, j'en suis sûr^ pour croire que la nomination de M. de Rémusat eût opéré cette conversion miraculeuse.

Et maintenant, libre à lui de donner cours au mécontentement que lui a causé la défaite du candidat de son choix, en disant qu'il nous a suffi de nous montrer pour faire fuir le pays. Le pays a si peu pris la fuite, à la nouvelle de l'élection de M. Barodet, que

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