Questions d'économie publique
ÜE Ii’ÉGAIiITÉ COmmERCiaiiE, ET DES DANGERS QUX RÉSULTENT DE LA CONCENTRATION DES AFFAIRES A FARIS.
Uc l’Égfalité commerciale.
L’existence des capitales puissantes en richesses et en lumières, semble une des nécessités de nosétatspolitiques. Chaque gouvernement tient à honneur d’accroître la fortune, l’éclat, la supériorité industrielle et littéraire du lieu de sa résidence. Cette tendance est un des plus grands vices de notre civilisation, il ne me sera que trop facile de le démontrer. Aussi, l’engourdissement, la stagnation intellectuelle, la pauvreté relative sont l’inévitable partage des
provinces, en raison de leur éloignement de ce cenlre de la vie politique. Par suite, les opinions qui se forment dans la capitale affectent un dédain superlie pour les habitants des autres parties du solnational, et ce dédain augmente encore l’affaisseraent moral du reste du pays. Si l’on veut examiner les pays vraiment heureux et libres, on verra que leur bonheur tient précisément à la division des forces sociales sur plusieurs points, et, sans prêcher en France une sorte de fédéralisme qui, avantageux aux extrémités du royaume, affaiblirait trop peut-être sa vigueur politique, il est permis de désirer que des institutions salutaires rendent à nos villes principales l’importance qu’elles ont perdue, et les affranchissent d’une suhjeclion fatale à toute véritable liberté. Ce vœu d’une politique éclairée, ce vœu du véritable libéralisme sera-t-il exaucé? Je l’ignore,- mais je sais bien que, depuis quelques années, nous nous éloignons directement de la route que nous devrions suivre; je sais aussi que le devoir de tous les citoyens est d’opposer leur influence à cette aberration politique, également funeste à nos intérêts, à nos droits, à notre dignité! Tel est le sentiment qui me guide, telle est la pensée générale qui doit présider à la question dont nous allons nous occuper.
L’égalité absolue n’existe nulle part, même devant la loi. La justice sociale exige, cependant, qu’on approche le plus qu’il est possible de cette égalité légale; mais pour l'établir, nous avons à surmonter mille inégalités si profondément enracinées dans le corps social, que ce serait folio d’essayer de les détruire, surtout dans le moment actuel. Que faire donc pour conserver l’équilibre? Il faut tâcher de compenser ces inégalités les unes par les autres,
QUESTIONS d’eCONO-MIE l’UüLlQUE.
de telle sorte que la balance ne soit emportée trop rapidement d’aucun côté. Mais si, lorsque deux parties du territoire ont, chacune de leur coté, des privilèges établissant chez chacune d’elles une inégalité favorahle pour l'une et nuisible à l’autre, on détruit ce privilège et cette inégalité d’un seul côté, en laissant subsister le privilège et l’inégalité contraire, il est visible que, loin de rétablir l’équilibre par l’égalité, on le détruit radicalemént; que tout l’avantage se trouve d’un côté, tout le désavantage de l’autre; que, pour être juste, il faut abolir les privilèges des deux côtés, ou les respecter dans leur action réciproque et combinée.
Ceci s’applique directement à toutes les faveurs accordées, depuis trente ans, à la capitale de France. Quoi de plus singulièrement absurde que de représenter comme l'abolition de privilèges injustes des ports de mer, par exemple, certains avantages accordés à Paris ! — Sans doute, si l’égalité politique et commerciale existait sur tous les autres points entre la capitale et nos provinces maritimes, ces avantages seraient pour eux une faveur, une préférence. Mais lorsque tant d’inégalités commerciales et politiques favorisent la grande ville, souveraine absolue des arts, de l’industrie et des finances, qui ne voit, du premier coup d'œil, que ce qui a été accordé aux ports de mer, loin d’èlre une faveur, n’est qu’une trop faible compensation des privilèges inhérents à la capitale? D’où il faut conclure qu’élablir l’égalité,sous certains points devue.ce serait effectivement mettre le comble à l’inégalité contre laquelle on s'élève avec tant de force !
Ainsi donc, si l'on invoque l’égalité commerciale... soit, nous l’appelons aussi de tous nos vœux. Hé bien, renoncez
au système prohibitif et aux impôts indirects, ruine directe de nos terres, système inique qui nous oblige à vous vendre nos produits à moitié prix, pour acheter les vôtres au double de leur valeur réelle; renoncez à un système de crédit public qui, par la pompe aspirante de l'amortissement, attire tous les capitaux au centre de l’État, et a décuplé, eu quinze ans, la fortune des banquiers et capitalistes parisiens, augmentant dans la même proportion toutes les valeurs foncières de la capitale, taudis que les nôtres tombaient aux plus vils prix ; dépouillez la capitale du monopole des arts, du siège du gouvernement, de la masse de traitements budgétiques qui s’y dépensent, du concours des étrangers, et même des habitants de nos provinces qui vont y engouffrer le fruit de leurs épargnes ; rétablissez entre elle et nous l’égalité commerciale, entre nous et l’étranger la liberté commerciale; puis, accordez à Paris tous les avantages dont jouissent les ports de mer, comme vous lui avez accordé déjà la faculté d’entrepôt; accordez celle-ci, si vous voulez, à toutes les villes de l'intérieur, et soyez certains que pas une voix ne s’élèvera contre vous des extrémités agricoles et maritimes du royaume.
Mais si, malgré nos vifs et sincères désirs, cette amélioration générale nous est refusée, reconnaissez au moins qu’il n'est ni juste ni généreux d'appliquer contre nous des principes d’égalité qu’il ne nous est pas permis d’invoquer contre vous; reconnaissez qu’il est inique de nous arracher le seul avantage qui protège encore notre commerce expirant, lorsque, par le fait, vous ne voulez ni ne pouvez renoncer aux privilèges bien plus nombreux et bien plus puissants qui composent, de la substance sans
QUESTIONS d’économie l'UDLIQUE.
cesse attirée de tout le pays, le faste merveilleux de votre nouvelle opulence !
Ici, nos adversaires me répondront que je parle comme un ignorant, comme un routinier; que je ne suis pas au niveau des progrès de l’économie politique ; que cette science prouve que les moyens qui augmentent le travail et l’opulence dans une partie quelconque du royaume, loin de nuire aux autres parties du territoire, les favorisent au contraire par la réaction d'activité et de consommation qui résulte de cet accroissement de richesse; que la richesse de Paris, loin de nuire aux provinces, leur est ainsi essenlieliement utile, et qu'en l’augmentant encore, sa bienfaisante influence sera déplus en plus sensible sur tout le royaume.
Ils ajoutent que les plaintes que nous faisons entendre ne sont ni nouvelles ni justes; que toutes les fois qu’une nouvelle machine, un nouveau procédé industriel, une découverte dans les arts, une nouvelle voie d’activité commerciale a été trouvée, les intérêts rivaux ont jeté les hauts cris, prétendant que tout était perdu, qu’ils étaient ruinés ; et que cependant le contraire est arrivé, parce que le perfectionnement industriel fait acquérir plus d’avantages à la masse de la population, qu’il ne fait momentanément éprouver de pertes aux partisans des vieilles méthodes.
A cela, je réponds que nous connaissons, tout aussi bien que nos adversaires, ces principes d’économie politique, mais qu’ils en font à la question qui nous occupe une application radicalement fausse. Cet examen va nous conduire aux deux autres subdivisions de ce paragraphe.
Sans doute, j’accorde qu’un acci oissement de prospérité, de richesse, non-seulement dans la capitale du royaume,
QUESTIONS Ii’eCONOMIE l'UDLlQUE.
mais même dans les pays étrangers avec lesquels nous avons des relations commerciales, peut réagir sur notre propre industrie en un sens favorable, et que, sous ce point de vue, les rivalités de province à province, d’état à état, sont de vieilles et sottes absurdités.
Mais j’ajoute qu’il y a de grandes exceptions h ce principe, et que, par des raisons que je vais déduire, il arrive très-souvent qu’une province ou un état s’enrichit, précisément, en ruinant un autre état ou une autre province.
J’ajoute encore que tel est le cas exceptionnel où nous sommes placés, nous gens du Midi, envers Paris et le nord de la France, depuis vingt-cinq ans.
Je prouve mou assertion par le fait et par le raisonnement.
D’abord, en point de fait, depuis vingt-cinq ans, Paris et le nord de la France ont prodigieusement augmenté leur fortune immobilière et industrielle.
Or, depuis la même époque, notre fortune foncière et mobilière a décru dans la même proportion.
Sous la restauration, M. de Villèle, dont nos adversaires continuent le système, nous disait aussi ; Vos plaintes sont folles. Sans doute, le système que nous suivons augmente les capitaux et l’industrie dans Paris et le nord de la France. Hé bien, loin de vous en plaindre, vous devriez vous eu féliciter; car plus il y aura de fortune, d’industrie, de population dans la capitale, plus il y aura de consommateurs aisés pour payer vos produits agricoles et vos importations commerciales.
Et cependant, tout le contraire arrivait progressivement, et plus nos concitoyens de la capitale et du Nord s’enrichissaient, plus nos relations a\ec eux nous devo-
QUESTIONS d’économie PUBLIQUE.
liaient onéreuses, plus nous étions forcés de leur vendre nos produits à vil pri.v, plus nos propriétés immobilières dépérissaient, au point d'en être devenues à peu près sans valeur quand on était foreé de les aliéner.
îl n’est donc pas toujours vrai de dire que la prospérité d’une portion de l’Etat réagit favorablement sur les autres provinces. M. Ch. Dupin, qui s’est efforcé de prouver cette thèse, ne parlerait pas ainsi, si à la théorie il joignait quelque pratique commerciale. 11 se serait aussi épargné toutes les erreurs qu’il a débitées sur l’impôt du sel, sur le pain et sur l’impôt foncier.
Passons au raisonnement qui doit expliquer tout ceci.
Le principe qui domine cette théorie, c’est qu’il faut distinguer entre la mesure qui crée une nouvelle source de richesse, tout en déplaçant les canaux de la richesse déjcà existante, et la mesure qui augmente la richesse sur un point favorisé, non pas par une création réelle, mais par le déplacement seul qui en prive les premiers explorateurs.
Or, je dis que cest par des déplacements et non par de vraies créations que Paris s’est principalement enrichi depuis vingt-cinq ans; et j'ajoute que la plupart des faveurs nouvelles qu’on lui accorde ne créent pas une nouvelle source de richesse, qu’elles ne font que déplacer le cours de la production actuelle des capitaux.
D’où il résulte que l'augmentation de fortune et d’activité acquise à la capitale, au détriment des provinces maritimes, n a point rejailli et ne pourra pas davantage rejaillir sur elles, ainsi qu’on s’efforce de nous le prouver pard insidieux sophismes. Alors, tout au plus, nous achèlera-t-im nos produits avec l’argent qu’on aura pris dans
QUESTIONS ü’eCONOMIE PUBLIQUE.
notre poche, ce que les industriels du nord de la France, privilégiés par les tarifs, font au reste depuis long-temps, ce qui, jusqu’cà présent, ne nous a pas prodigieusement enrichis. J’en appelle en témoignage tous les propriétaires et négociants de la Gironde.
Siumoralifé de l’inégalité des richesses établies par le fait des mesiires gouvernementales.
Deux systèmes opposés ont été successivement proposés pour établir la morale et la liberté des hommes.
Les premiers philosophes ont pensé que la richesse corrompait les mœurs, qu’elle énervait le courage, qu’elle neutralisait le dévoûment, et le remplaçait par l’égoïsme; qu’un peuple riche n’était donc pas propre à former un état moral et libre; et ils se sont répandus en éloges des mœurs privées et politiques des petits états républicains de l’antiquité, basés sur la pauvreté et l’énergie patriotique de leurs citoyens.
L’école actuelle, passant d’un extrême à l’autre, soutient que la civilisation perfectionne l’hoinme à mesure qu’elle accroît l’industrie; que les peuples industriels sont, par cela seul, plus moraux et plus éclaiiés; que la riebesse suit, chez eux, le même développement que la morale et rintclligence; et que, dès-lors, chaque citoyen ayant en lui une plus grande force d’indépendance, a plus de moyens pour résister au despotisme. D’où ils concluent que la li-
questions u’Ér.üNOMIE PLîUI.IQLi;.
berlé politique doit suivre une marclie analogue aux progrès de l’industrie.
S’il n'est question que de soutenir une thèse brillante et déclamatoire, on peut choisir celui de ces deux systèmes qu’on voudra. Ils prêteront l’un et l’autre à tous les développements de l’éloquence. Mais si l’on veut s’instruire sérieusement, on se convaincra, par un examen attentif, qu’aucun de ces deux systèmes n’est entièrement vrai, ni entièrement faux. Là, comme ailleurs, la vérité ne se trouve que dans le juste milieu.
Ce n’est ni la pauvreté ni la richesse qui constituent la morale et la liberté des hommes, c’est l’équilibre dans lequel la pauvreté et la richesse sont distribuées dans chaque état. Plus leurdistribution s'approchera de régalité(l), plus il y aura de chance de morale et de liberté; plus leur distribution sera inégale, plus elle mettra chez un peuple l’extrèmc opulence en regard de l’extrême misère, plus il y aura de chance de servilité et de corruption.
Ce n’est pas, en effet, à leur pauvreté que les états anciens durent leur morale et leur liberté; c’est à l’égalité de cette pauvreté qui ne laissait aucune place à l’envie, au luxe, à la haine, et qui entretenait entre tous les citoyens une fraternité véritable.
Ce n’est pas davantage à leur richesse que les âges suivants durent leur esclavage et leur corruption ; c’est à l’inégale et injuste répartition de cette richesse, au luxe qui liait de cette inégalité, aux souffrances relatives qu’elle enfante; de telle sorte que les mœurs et la vie des pauvres
(i; o'ontencis toujours rcs.ililù lêqulc, (|ui respecte les incgalitos-naturclles de
14 QIIBSTIONS n’iînoNOMIIÎ PUBLIQUE.
sont toujours à la disposition des vices des riches : source iiiepiiisablc de bassesse et de despotisme dans l’État.
Le problème de l’économie politique considéré sous le rapport de la morale et de la liberté, ne consiste donc pas seulement à créer chez un peuple, le plus rapidement possible, la plus grande richesse possible.
Il doit avoir en même temps pour objet, pour objet principal, fondamental, de régulariser les canaux qui créent et distribuent cette richesse entre les diverses portions du territoire et entre les diverses classes de citoyens, de manière que la part de chacun soit la plus égale possible à la part des autres, proportion gardée de l’activité, de l’intelligence et des ressources respectives.
Sans cela, il peut arriver que la richesse augmente rapidement chez une nation, et que cependant la pauvreté, la misère, la nudité, la faim y étendent progressivement leur funeste empire; il peut arriver que le paupérisme s’y accroisse avec tous ses vices, toutes ses haines cruelles, tous ses justes ressentiments, en même temps que l’opulence avec sa mollesse, son luxe, son égoïsme et sa dureté.
Chez un tel peuple, quelque riche et civilisé qu’il soit, essayez d’établir le bonheur et la liberté !... Vous mourrez cà la peine sans pouvoir réussir.
Je suis tellement convaincu de la vérité de ces saintes maximes, que si l’on me disait ;
Voici deux procédés nouveaux ;
L’un créera en France une augmentation de fortune mobilière de trois cent millions, mais il est lié à un système de production qui concentrera cette augmentation
QliKSTIONS irKCOXOMIIi l'I'Iil.lODlî. IH
L'iilre les mains de frais cenis citoyens dans la province la plus riche du royaume;
L’autre ne créera que deux cent millions d’augmentation capitale, mais ils seront répartis entre les mains des classes souffrantes, ils seront principalement répandus dans les provinces les plus pauvres et les moins éclairées du royaume, au lieu de se concentrer dans les provinces riches entre les mains des capitalistes déjà opulents;
Je n’hésiterais pas un instant, moi, homme patriote et législateur politique, à préférer le second procédé quoique moins productif, et je suis sûr que je favoriserais ainsi la véritable fortune, la véritable morale, la véritable civilisation, la véritable liberté de la patrie.
Tels sont mes principes, tel est mon point de départ.
Or, si daprès ces vues nous examinons, par exemple, rétablissement de l’entrepôt réel à Paris en 1832, nous verrous qu’il viole directement tous lesprincipos moraux et tous les principes politiques.
Et d’abord, il tend à augmenter l’inégalité de fortune entre les diverses parties du territoire, en favorisant principalement celles qui sont déjà les plus riches.
Ensuite, dans la capitale même, il tend à protéger, à accroître de plus en plus un système industriel qui répartit inégalement ses produits, de manière que les bénélices sont concentrés entre les mains de peu de citoyens, tandis que par la nature même de l’organisation de ce système, la masse des citoyens en est nécessairement exclue de plus en plus.
Je dirai peu de chose sur le premier point. Je l’ai déjà expliqué vingt fois ; l’évidence saute aux yeux. Paris absorbe la substance nationale par l’action toujours crois-
l(j QUESTIONS d'économie PIIRI.IQIIF,.
sanie de ses privilèges gouvernementaux et financiers,et, par l’effet des vices que j’ai déjà relatés plus haut, nulle part en France la misère ne se montre sous un aspect aussi hideux que dans la capitale, tout justement à côté delà plus fastueuse opulence. L’entrepôt donnant à Paris une nouvelle activité de bourse, un nouveau moyen de bénéfices à ses gros et avides capitalistes, et ôtant en mémo temps aux ports de mer leurs anciennes ressources, il en résulte forcément que l’inégalité de fortune entre Paris joint à son rayon commercial d’un côté, et les ports de mer joints à leur rayon commercial de l’autre, est devenue de plus en plus choquante et disproportionnée. Je ferai voir bientôt les inconvénients politiques de cette situation absurdement injuste.
Le gouvernement donc a commis une énorme faute de morale en économie politique. Il eût mieux valu, je le répète, dans l'intérêt de la patrie et de la liberté, laisser gagner dix millions aux provinces souffrantes, que d’en faire gagner trente de plus au département de la Seine. Mais calculer comme à dessein un projet qui a fait perdre plus encore aux provinces pauvres, qu’il n’a fait gagner à la capitale riche, c’est, à mon avis, un mal doublement grand; on le verra surtout quand j’examinerai plus tard ses désastreuses conséquences politiques.
Et je dis qii’en définitive il en a été ainsi, car la décadence de nos affaires nous a occasioné plus de pertes effectives que les spéculateurs parisiens n’ont eu, en résultat, de bénéfices réels, trompés qu’ils ont été dans leurs calculs par l’ensemble démesuré qu’il leur a fallu embrasser, par les manœuvres de l’agiotage, par les crises politiques de la cajiilale : et peut-être y a-t-il
uiiESTinjis
n’ncoiNOMii; i’ijdi.ique. 17
dans l’avenir quelque chance cachée qui les ruinerait eux-mèines après qu’ils nous auraient ruinés : l’injustice ne porte pas des l'ruils salutaires, et la Providence ne se donne pas à clle-niénie cet éclatant démenti que le bonheur d'un peuple soit basé sur la ruine des uns et sur la surabondante prospérité des autres; car il y a dans les excès de l’ambition des sources secrètes de décadence, et l’exagération des ressorts employés par elle les brise souvent ou en dénature les effets.
De plus, celle partialité en faveur de la capitale excitera contre elle les ressentiments des provinces maritimes. Vainement s’efforcera-t-on de leur persuader qu’on les enrichira plus lard par les mesures qui les ruinent aujourd'hui, et que c’est pour leur plus grand bien que l’on commence par les dépouillei'. Tous ces jeux de tribune, toutes ces arguties sophistiques ne prendront point ; ils ne convaincreront personne que ceux qui, profilant du changement proposé, sont déjtà tout prêts à les croire sur parole; et l’on verra quel levain funeste, quel ferment de discordes immorales ces faveurs auront semés dans le pays.
Il faut ajouter encore que toute mesure qui attire les capitaux sur un point déjà favorisé par la fortune, y augmente nécessairement le luxe; toute mesure qui, au même instant, prive les capitaux de production et de revenu sur un autre point, y accroît la misère : il résulte de cette progression inévitable et contraire, que certaines populations peuvent satisfaire leizrs caprices et leurs fantaisies dispendieuses, tandis que d’autres ne peuvent avoir le nécessaire; et comme l’industrie, poussée par l’intérêt personnel, dirige tous ses efforts vers la production des 'J" PART. ■ 2
QIESTIONS ü’eCOiNOMIE PUBLIQUE.
objets qu’elle vend plus facilement, il advient d’un tel état de choses que c’est l’industrie de luxe qui augmente, et que rindustrie d’utilité devient comparativement moins active. Concentrer les sources de la prospérité sur une même partie du territoire, c’est donc joindre les vices de la civilisation à ceux de la barbarie, c’est corrompre une partie de la nation par sa richesse et l’autre portion par sa misère! Si des masses on descend aux individus, on verra que l’inégalité y produit les mêmes corruptions, et c’est ainsi que se démontre la profonde immoralité du droit d’ainesse et des substitutions, de tout système politique,en un mot, fondé sur la grande propriété. Or,qu‘on me pardonne la métaphore, en réunissant à Paris tous les moyens d’y accumuler les capitaux et les affaires, c’est un véritable droit d’ainessc que le gouvernement crée en faveur de la capitale ; c’est le système de la grande propriété retourné sous une autre face, et la féodalité industrielle dont nous parierons ci-après ne vaut guère mieux que la féodalité foncière.
niais si l’on ne peut me contester que la mesure dont il s’agit a augmenté l’inégalité de fortune respective de la capitale et des provinces maritimes, on prétendra du moins que cette augmentation de richesse dans Paris, activant l’industrie manufacturière, s’est répandue, s’est distribuée dans tons les canaux du travail, et y a favorisé les classes pauvres, bien loin d’ètre exclusivement monopolisée par les riches capitalistes, ainsi que je le prétends. — Je n’en persiste pas moins dans mon assertion, car c’est Là précisément qu’est la profonde immoralité de la mesure. Voici ma démonstration, qui, je le crains, demandera d’assez longs développements. Je prie le lecteur de les ex-
iiiJKSTioNS rriiMorK. 1!)
ciiser. J’aJjrégcM’ai le plus qu’il nie sera possible, sans nuire à la clarté tlu raisonnement.
J’accorde à mes adversaires que l’établissement de l’entrepôt <à Paris favorise l’accroissement de l’industrie manufacturière. C’est ce que demandait autrefois i\J. Ternaux dans le conseil du commerce; c’est ce que réclamait un délégué de la ville de Paris, disant ; « La France doit O être beaucoup plus manufacturière qu’agricole et com- » merraute. C’est pour arriver à ce but qu’il faut résou- » dre aflirmativement la question des entrepôts inté- » rieurs. »
Cela posé, je dis accessoirement que ce développement forcé de l’industrie manufacturière a eu pour effet de reculer et de rendre indéfiniment impossible la liberté eommerciale que l’on prêche contre nous, et que nous seuls, au contraire, voulons de bonne foi.
.rajoute, en rentrant dans mon sujet, que cette exubérance manufacturière, dans le lieu même où elle s’opère, concentre la production des capitaux dans la classe déjà riche, et rendra de plus en plus misérable la classe pauvre, ce qui complète la démonstration de l’immoralité de la loi que je combats.
Sur le premier point, je disque l’industrie manufacturière est, par sa nature, antipathique k la liberté commerciale.
Les raisonnements des économistes prouvent bien que la liberté commerciale serait plus avantageuse à l’ensemble du pays, que le système restrlclif|des tarifs de'douane.
Mais ils n’ont jamais prouvé, et ne prouveront jamais aux manufacturiers enrichis par ces tarifs qui leur assurent la consommation exclusive du royaume, à des prix
(IIÎF.STIONS d’iîCONOMIF, PUDMQUE.
plus élevés qu’ils ne pourraient obtenir sans cela; ils ne leur prouveront jamais, dis-je, que l’abolition du système prohibitif qui proliterait au reste du pays, leur serait profitable à eux-mêmes manufacturiers.
Aussi on verra, dans tous les temps, sur tous les points, sans exception , dans toutes les villes industrielles du Nord, que les fabricants réclament et réclameront toujours le maintien du système prohibitif avec autant d’ardeur que nous, provinces agricoles et maritimes, nous en demandons la suppression.
Or, développer par l’entrepôt de Paris l’industrie manufacturière, diriger sur cette industrie de nouveaux capitaux qui, une fois qu'ils y seront engagés, réclameront la protection des tarifs, comme les capitaux qui ont déjà pris cette voie de production, la réclament aujourd’hui ; c’est rendre de plus en plus impraticable la liberté commerciale, c’est nous pousser de plus en plus dans le système prohibitif, puisque c’est créer de nouveaux intérêts qui seront éminemment liés à sa conservation. C'est donc détruire la possibilité de la liberté commerciale qu’on invoque contre nous; c’est donc,par une contradiction choquante, vicier d’une inégalité et d’une immoralité nouvelle le système actuel de notre économie politique.
Si l'on me répond qu’en activant l’industrie manufacturière, on la conduira à un point de perfection tel qu’elle ne craindra plus la concurrence étrangère, et qu’alors on pourra supprimer ou modifier le système prohibitif, je répondrai moi-mème que c’est précisément le contraire qui arrivera ; cette espérance qu’on nous donne n’est qu’un leurre, une impossibilité contradictoire. C’est ce que j’ai prouvé jusqu’à ta dernière évidence ; si on me conteste
yliESTIÜiNS U'ÉCÜMOMIIJ l’UliLlQLE. 21
(le nouveau, je dirai seulement, que plus la production manufacturière augmentera, plus le monopole de la consommation française lui sera indispensable pour lecoulement de ses produits; plus, par conséquent, elle repoussera, par les prohibitions, les produits manufacturés de l’étranger, qui d’ailleurs se perfectionnant aussi de leur côté, offriront toujours à l’industrie française une concurrence redoutable, soit pour le prix, soit pour la qualité. 11 arrivera môme un moment où les manufactures françaises, trop puissamment excitées par le système où l’on nous pousse, ne pourront pas soutenir leur propre concurrence, bien loin de permettre au gouvernement d’admettre les produits analogues de l’étranger : et comme le système des entrepitts intérieurs aura donné encore plus d’influence aux intérêts manufacturiers sur la direction économique du gouvernement, il en résultera que nos réclamations pour la liberté commerciale seront de plus en plus méprisées et impuissantes.
Passons au second point : je dis qu’il est dans la nature du système actuel d’industrie manufacturière (système vicieux dans son exagération, et que j’appellerai inditslrialisme , pour le distinguer de l'industrie elle-même) ; il est dans la nature de ce système de tendre constamment à l'augmentation des produits par le bon marché de la production, c’est-à-dire par la diminution des salaires.
Les économistes, un seul excepté, se sont efforcés depuis Adam Smith, de prouver l’excellence de ce système. Ils y sont parvenus en mettant sans cesse en évidence ce qu’il présente effectivement d’avantageux, et en dissimulant ses vices.
.le crois, moi, que ce système, bon quand il est con-
(lUESTlO.NS d'ÉCOKÜ.MIK l'UliLKJLE.
lenu dans de certaines limites, est singulièrement l'iineste quand il les dépasse. Là, comme ailleurs, il faut rester dans le juste-milieu et ne pas exiger de la race humaine une marche pins rapide que ses forces ne lui permettent de la supporter.
Or, rétablissement de fentrepùt à Paris active le système actuel de l’industrialisme de manière à outrer encore ses vices, qui sont déjà presque insupportables aux pauvres classes ouvrières, et il augmente de ])lus en plus l’inégale distribution des bénéfices industriels concentrés dans le rayon de la capitale. C’est en prouvant cette vérité que je veux arriver à la complète démonstration de l’immoralité de cet établissement. Je réclame de mes lecteurs une attention d’autant plus profonde, qu’il me faut réfuter ici les doctrines, ou du moins les fausses conséquences tirées des doctrines de nos plus célèbres économistes.
Pour parvenir à produire à bon marché (ce qui en soi est un bien) l’industrialisme emploie deux moyens puissants qui se lient et se fécondent mutuellement ;
La diminution des salaires par le perfectionnement du mécanisme producteur;
L’association des capitaux pour opérer en grand ce perfectionnement.
Voilà les deux sources de l’accroissement de nos produits industriels.
Cet accroissement, en soi, je le répète, est un bien; mais, pour l’obtenir, on cause à l’ordre social une perturbation perpétuelle qu’il faut modérer constamment,si l’on ne veut pas qu'elle détruise le bi('n opéré par l’industrie.
gtKSïUiNS d’économie l'um.igiiî. 25
Celte perliirbation provient de la misère occasionée parmi les travailleurs par la dimiimlion des salaires, dimiimlion que ue compense pas pour eux le bon marché des produits, dont la majeure partie n’est point de nature à être consommée par eux, d’autant que, par l’effet de la ricliesse publique, plusieurs objets de première nécessité enchérissent, surtout les aliments.
Secondement, du monopole des bénélices que la coalition des grands capitaux resserre, d’une manière absolue et sans exception, entre les mains de l’opulence; de telle sorte que les petits ateliers d’industrie doivent nécessairement périr par l’effet de ce système, pour être absorbés au profit des hauts seigneurs de l’industrie : nouvelle source d’inégalité, de corrujition et de malheur. C’est ce que j’appelle la féodalité industrielle : c’est le fléau qui désole l’Angleterre, et qui fait vivre d’aumône le cinquième de sa population; fléau que l’Angleterre supporte, parce que, jusqu’à présent, elle a usurpé le commerce du monde entier pour débouché de sa production ; fléau qu’il est désastreux devoir introduire en France, parce que la France n’a pas le même commerce extérieur pour en compenser les vices; d’autant plus que, par ce système insensé, on détruit encore le peu de commerce extérieur qui nous reste.
Quant au premier point, la diminution des salaires et la misère qu’elle occasione, il est positivement incontestahle. Le sort de toutes les populations ouvrières des manufactures en est la preuve, en Angleterre, en France, dans tous les pays riches; car je dois faire observer que dans les pays pauvres il n’en serait pas de même, précisément parce que la pauvreté générale fait que les objets
24 QLESTIONS d’économie l'UnLlQUE.
de pi'einièrc nécessité sont à bon marché. Mais dans les pays riches, comme Paris, la diminution des salaires se trouvant réunie à l’extrême cherté des aliments, du loyer, de toutes les conditions de la vie physique, est une contradiction anti-sociale, et cependant inévitable dans le système de l’industrialisme; car c’est le seul moyen qui lui reste pour produire lui-même à meilleur marché.— Augmenter cà Paris cet industrialisme manufacturier, c’est encore empirer le mal.
Je sais qu’on me répondra que l’accroissement d’activité due à l’entrepôt, à Paris, est au contraire un remède aux souffrances actuelles des ouvriers parisiens. Oui, pour le moment, et à nos dépens, aux dépens de nos propres ouvriers des provinces maritimes, j’en conviens. Mais on ne fait pas attention que ce remède momentané, tout en reculant le mal, ne fait que le rendre plus inévitable et plus dangereux. Voici comment :
Sans doute, toute nouvelle extension de travail sur un point donné, à quelque cause et à quelque résultat que se lie cet accroissement, est un soulagement momentané pour la classe ouvrière; mais si cet accroissement est lié à l’extension d’un système qui, augmentant intempestivement les produits, en rend l’écoulement intégral beaucoup plus difficile, à moins d’une forte baisse dans le prix de vente; si, pour supporter cette inévitable baisse, le fabricant, dans un temps donné, se voit réduit à diminuer encore ses frais de production, et par conséquent les salaires, il en résulte forcément pour la classe ouvrière une nouvelle crise, plus forte et plus terrible que celle qu’on a éludée par une fausse mesure qui a outré les causes du mal, eu masquant provisoirement ses effets,—cette nouvelle crise
(lUESTIONS d’économie PUBLIQIHÎ. 25
sera d’autant plus terrible, qu’en accroissant le système manufacturier, on aura nécessairement augmenté le nombre des ouvriers; et si vous réfléchissez que c’est à Paris, au centre des agitations politiques, qu’on a développé un tel système, on en comprendra les épouvantables conséquences. Si, en outre des émeutes locales, en 1831 et 1832, il y avait eu à Paris une insurrection ouvrière comme celle de Lyon et des grandes villes manufacturières d’Angleterre, croyez-vous que l’ordre social y eût résisté? Voilàpourtant où l’on nous pousse inévitablement... Jlais
n'anticipons pas sur les développements politiques!.
De là je conclus, provisoirement, que loin de vouloir rendre la Prance p'us manufacturière qu’agricole et commerçante, c’est tout le contraire qu’il faudrait faire; car je pense qu’il faudrait retenir et modérer l’ardeur rnanulàclurière plutûl que l’e.xciter encore, et cela, dans son propre intérêt autant que dans celui des provinces maritimes.
Iiiconvciiieiits que présente l’associatiou exagérée «les grands capitaux et la concentration des aflaires eoniinerciales.
L’industrie manufacturière en elle-mèrae est un bien : je l’ai déjà dit. La production à bon marché est aussi un bien; mais la diminution des salaires et l’association des grands capitaux nécessaires au développement de l’industrie manufacturière produisent des conséquences fatales.
‘26 OUIÎSTIO.NS u'ÉCOJiOMIIi l’IlBl.lQUi;.
quand ces développonienls sont exagérés par des exeilalions imprudentes. Tel sera l’effet de toute loi ayant pour but d’accroitre la suprématie commerciale de Paris. Pour le démontrer, nous devons traiter, d’abord, de l’association des grands capitaux, système d’économie qui,jusqu’à présent, n’a reçu que des éloges, et dont j’entreprends d’exposer les vices.
La féodalité terrienne avait pour effet de concentrer la propriété foncière, de telle sorte qu’elle appartenait à un petit nombre de grands propriétaires; la masse immense des hommes n’avait aucune part directe au produit de la terre, et ils vivaient du salaire, en nature ou on rétribution pécuniaire, qu’ils obtenaient pour prix de leur travail.
De là naissait une dépendance absolue des populations envers les propriétaires féodaux.
Le système actuel d'industrie manufacturière, système importé de rAngletcrre, produit un effet semblable sur la propriété mobilière.
Il concentre cette propriété entre les mains d’un petit nombre de grands capitalistes, il détruit la possibilité de tout petit établissement, et fait de la masse immense des producteurs industriels, de simples journaliers, sans propriété, et sans espoir d’acquérir jamais aucune propriété, réduits qu’ils sont à vivre du salaire de chaque jour; sauf, si le travail s'arrête, ce qui est inévitable de temps à autre par 1 effet du système lui-mème, à recourir à l’un des trois moyens suivants : Mendier, se récoller, ou mourir de faim !
C’est, en partie, à la coalition des grands capitaux que
QUESTIONS n’ECO.N'O.MlE l'L'ULlyLE.
te lésuUat est dû (1), et il s’accroîtra encore, grâce à l’extension de ce système dans Paris. Voilà, d’une manière précise, les effets de la féodalité industrielle, et la liièse que je veux soutenir.
Pour être clair et bien compris, je prends pour exemple une industrie quelconque, à laquelle il sera question de faire l’application de ce système,et j’admets sa réussite; car, heureusement pour l’humanité, il n’est pas praticable partout et ne peut réussir en tout lieu.
Supposons que, dans une grande ville, il y ait cent petits établissements industriels du même genre; que,loin (l’être réunis par association, les capitaux attachés à cette industrie soient isolés par le travail individuel de chacun des chefs de ces établissements.
Les trois premières consé(iuences sont :
1" Que la totalité des bénéfices de la fabrication sera divisée entre les cent chefs d’établissements;
2’ Que, quant au salaire des ouvriers, il sera débattu librement et assez élevé pour les indemniser de leur travail, parce que, s’ils ne peuvent s’entendre avec un fabricant, ils iront chez un autre, et la concurrence des établissements fera qu’on ne pourra imposer aux ouvriers une condition trop rigoureuse. Il pourra certainement arriver que les chefs d’établissement se coaliseront pour abaisser les salaires; mais il est évident que plus ils seront nombreux et peu riches, plus cette coalition sera difficile. Plus, au contraire, les établissements deviendront puissants et peu nombreux, plus ils pourront imposer aux ouvriers une condition rigoureuse;
llUliSTlüNS u’iicüNOMli; l'UULlQUE.
3" Enfin que,coinine pour former et diriger un petit établissement industriel il ne faut pas un grand capital, le simple ouvrier, avec de l’économie et quelques chances heureuses dans sa vie, par héritage, mariage, ou autres voies, pourra à son tour devenir maître et chef lui-même d’une petite entreprise; que dès-lors, au lieu d'avoir pour ressource unique le salaire de son travail, il pourra participer au bénéfice de la fabrication.
Admettez, maintenant, qu’au milieu d’une industrie ainsi organisée, survienne un capitaliste puissant, et qu’à l’aide des capitaux associés sous sa direction, par l’effet du crédit ou de tout autre cause, il installe un établissement du même genre avec de plus grands moyens pécuniaires, avec une concentration de capital beaucoup plus forte que les capitaux des petits industriels (1).
Vous concevrez à l’instant qu’ils ne pourront soutenir la concurrence.
Le grand capitaliste achètera à meilleur compte la matière première, jouira d’un crédit que les autres ne pourront obtenir, pourra tenter des innovations de machines que les autres n’auront pas les moyens d’essayer, pourra attendre le moment favorable pour la vente de ses produits, ce qui sera impossible aux petits fabricants; enfin, il aura sur eux des avantages presque incalculables.
Alors, forcément, les petits établissements périront, l’industrie se concentrera entre les mains des plus forts. Au lieu de cent, vous n’en aurez plus que cinquante.
QUESTIONS D’ECONOMIE Pmi.lQUE.
Ceux-ci ne pourront durer, disparaîtront graduellement. Les petits chefs d’industrie abandonneront leur état, et deviendront simples ouvriers. Ce changement ne se fera pas dans un an, dans dix, dans une seule génération, mais il ne sera cependant pas long-temps sans s’accomplir, et il est inévitable.
Les trois résultats infaillibles qu’il aura sont :
i" Que le bénéfice total de la fabrication s’accroîtra; mais, au lieu d'ètre réparti entre les cent chefs de petite industrie, d’entretenir leurs cent familles, de leur donner les moyens de vivre avec aisance et honneur dans leur profession, il sera concentré entre les mains du petit nombre de grands établissements, fera de leurs chefs des millionnaires, et mettra leur luxe en face de la détresse des petits industriels qui décboicront ainsi que toute leur fomille, n’auront plus de propriété, plus de sécurité, et vivront pauvrement, au jour le jour, du salaire de leur travail ;
2“ Que les grands établissements étant en petit nombre feront la loi aux ouvriers, qui ne pourront plus profiter de la concurrence qui existait entre des maîtres nombreux et peu riches; que, dcs-lors, les ouvriers eux-mêmes seront obligés de déchoir, de restreindre leur nourriture, leurs vêlements, leur location, et que, de détresse en détresse, ils arriveront à une ruine complète, d’autant que leur nombre se sera progressivement augmenté;
3" Que les ouvriers ne pourront jamais devenir chefs d’industrie, qu’ils seront condamnés à n’avoir pour vivre que le salaire de chaque jour, sans pouvoir, eux ni leur famille, posséder jamais aucune propriété.
C’est par ce triple mécanisme que le système manufac-
flO QUIÎSTIO.NS ll’lîCO.'SO.MII', l’IUlLIQUU.
liirier est parvenu en Angleterre à son immense degré de perfection et de fortune. C’est ainsi que le produit dii travail s’y trouve distribué, et il en sera de même partout où l’on adoptera les mômes principes d’économie politique. Alors vous aurez cet état monstrueux que j’appelle féodal hé induslriellc, él&l où un petit nombre possédera tous les capitaux, et où l’immense population n’aura rien, ne possédera rien, végétera misérablement dans un travail perpétuel et forcé pour vivre, jusqu’au moment où, le travail manquant, elle se révoltera, détruira l’ordre social, ou mourra de faim (1).
11 y a môme, entre la féodalité terrienne et la féodalité industrielle, une grande différence tout au désavantage de la dernière ; c’est que le système de la grande propriété foncière tend à se dissoudre chaque jour par la division croissante des terres, tandis que le système de la grande propriété mobilière tend aujourd’hui à se renforcer par la concentration des capitaux produits de l’industrie; d’où il résulte que, malgré l’éclat momentané des populations industrielles, les travailleurs des manufactures tendent à empirer leur sort, tandis que les travailleurs agricoles tendent à améliorer le leur par l’effet de la division des propriétés.
Ce résultat n’est pas sensible dans les premiers moments, et la prospérité apparente, due à l’éclat et à la richesse industrielle, le déguise aux yeux des observateurs superficiels; mais il est infaillible, et en attendant la ca-
hilivcnneiu à la populalkiii lolalc, le üixicmo seulement est assisté par la taxe des
ÜLBSTIONS Il’l'îCOiNOMIF, l'I'ltLlOFE. 31
lasU'oplie, il offre cette profonde immoralité que, par l’inégalité choquante et disproportionnée des fortunes, il entretient, dans la société, tonies les hrulalilés de la barbarie et toutes les corruptions d’une civilisation raffinée.
Ceci, comme je l’ai déjtà dit, toiicbe au cœur la question parisienne, précisément parce que l’ensemble vicieux de notre organisation antérieure a concentré dans Paris la grande masse des capitaux, et que, par conséquent, c’est le point du territoire où ils peuvent se coaliser le plus facilement pour absorber, en faveur de leurs possesseurs, tout le bénéfice des travaux industriels. C’est pour cela que moi, si j’étais législateur, loin de donner tà Paris des moyens nouveaux d’accroître sa richesse au détriment de celle des départements, je la lui ùlcrais s’il l’avait déjà. — Au lieu d’attirer à Paris une surabondance d’affaires commerciales, je tâcherais de les en faire sortir, de les poi 1er dans les provinces les plus pauvres et les plus éloignées , parce qu’alors les capitaux, d’une manière ou d’une autre, sortiraient de Paris, et se diviseraient pour se diriger sur les parties du territoire où seraient les affaires commerciales. Alors la fortune et la civilisation s’égaliseraient sur tout le sol de la France. Les provinces peu avancées feraient de rapides progrès,et trouveraient, dans leurs bénéfices, les moyens d’accroître l’instruction des générations nouvelles. C’est ainsi que la Bretagne, la Vendée, le Midi, se mettraient au niveau des provinces plus éclairées; mais imaginer qu’on civilisera les parties encore ignorantes de la France, en leur arrachant leurs dernières ressources pourconcentrer toute l’activité, toutes les combinaisons commerciales, tous les mobiles de l’es-
QUESTIONS d’économie PliDEIQUE.
prit et de l’ambition dans Paris, c’est, à mon avis, le comble de la folie!
Qu’on n’exagère pas maintenant les conséquences de l’exposé que je viens de faire, pour en conclure que je tombe dans le Saint-Simonisme, ou dans le radicalisme; que j’attaque la propriété, l’industrie, le crédit; que j’excite à la révolte la classe des pauvres ouvriers par le tableau que je fais de leur situation. Telles ne sont ni mes intentions ni l’effet de mes paroles.
La conclusion naturelle de cette discussion, c’est qu’il ne faut pas pousser la France à l’extension immodérée du système manufacturier; c’est qu’il ne faut pas établir <à Paris une nouvelle concentration de capitaux à l’appui du développement sans mesure d’un tel système : c’est qu’il ne faut pas dire, qu’on doit rendre la France plus manufacluriêre qu’agricole et commerçante , car ce serait la conduire dans une voie contraire à la destination et aux ressou rces qu’elle tien t des bienfaits de la Providence ; que nonseulement il faut, dans l’action de nos lois civiles, tendre au partage régulier, lent, paisible des propriétés par la division légale des héritages, mais qu’il faut aussi tâcher que la distribution des propriétés mobilières et des capitaux produits par l’industrie, s’opère avec le moins d’inégalité possible ;et que, du moins, si l’on ne peut régiilariserabsolument cette distribution, il ne faut pas se jeter follement dans un système contraire,en concentrant tous les capitaux sur un point du territoire, et en agglomérant ces capitaux dans quelques mains favorisées des habitants de cette riche partie de la France, au grand détriment des masses populaires des provinces exbérédées.
Je reconnais les avantages du crédit, des machines,
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(lu bon marché des produits manufacturiers; mais je connais aussi et j’ai voulu montrer, et je me propose de montrer encore, comment l’excès du mouvement social dans cette voie, toute favorable qu’elle est, amène d’incalculables malheurs et détruit les avantages obtenus; comment l’extension du système manufacturier doit être combinée avec les ressources et la protection de la population agricole et maritime, de manière que la consommation jji'incipale s’opère parce que les revenus des propriétaires et les bénéfices des commercants leur donneront le moyen de payer les objets manufacturés <à un prix raisonnable, et non pas parce que la ruine, la détresse, l’esclavage des populations industrielles donneront aux fabricants bîs moyens de produire à vil prix et de faire cependant un bénéfice énorme, par la concentration d’une infinité de petits bénéfices arrachés à la sueur et au sang du pauvre. Système funeste, immoral, impie, que je voue à la malédiction du monde et (à la malédiction de toutes les victimes que la cupidité do l’industrialisme britannique a faites dans l’Angleterre, dans l’univers entier, et fera peut-être en France par la détestable voie où nous pousse le désir de supporter et de vaincre sa concurrence manufacturière.Car la nation qui, la première, a fait du crédit public et de la production à bon marché, un moyen d’attaque contre tous les autres peuples, est en réalité la cause qui, en corrompant ces deux sources de bien, a créé chez les populations qui emploient à leur tour ces moyens comme indispensables tà leur défense politique et commerciale, tous les malheurs que ce double système traîne nécessairement à sa suite.
Après en avoir prouvé l’injustice et l’immoralité, 2'"' PART. ü
34 QUESTIONS d'econo.mii; i'Udlique.
montrons ses vices politiques. Ils sont immenses; mais j’énumérerai rapidement ceux qui déjà ont été indiqués dans le cours de cette discussion, pour développer avec soin ceux qui présenteront des aperçus nouveaux dans notre économie politique.