IV
Vices politiques de la concentration des nflaircs industrielles et commerciales il Paris.
Les mesures qui ont pour but d’accorder à Paris des moyens d’accroître sa prépondérance commerciale, doivent arriver aux résultats suivants ;
1° Y entasser une masse de valeurs capitales converties en marchandises;
2“ Y augmenter la richesse et son influence;
3” Y augmenter l’inégalité de la distribution de cette richesse, par l’effet de l’extension du système manufacturier dont nous venons de développer le mécanisme; ce qui, tout à la fois, augmentera le nombre des ouvriers, et rendra leurs moyens d’existence de plus en plus précaires chaque année.énorme danger politique dans
une capitale !
Les deux premiers points ne sont pas douteux : je vais en déduire les conséquences. Quant au troisième point, il est si essentiel, il conduit à des résultats si immenses et si fâcheux en politique, qu’il nécessitera un paragraphe spécial.
Sans discuter ici la cherté ou le bon marché admi-
ODHlSTiOiNS ij’ÉCHNO.Mir: l'riîLIQUI-. 05
nisiralif de la ceniralisalion, il est du moins reconnu qu’elle est un obstacle à rindépendancc de la rasle étendue de la France, dont les intérêts sont régis par les iuflueiici 1 siennes. Or, dans un siècle où la fortune est la première de toutes les influences, augmenter la concentration des capitaux dans Paris , c'est inévitablement augmenter la ceniralisalion administrative et politique ; premier vice ;
Secondement, Paris se trouvant alors la tète énorme et démesurée d’uu corps social subordonné, la stabilité politique de l État tiendra à peu de choses, parce qu’il ne faudra, en quelque sorte, agir que sur un seul point pour changer le système gouvernemental. Un coup de main heureux dans la capitale, et tout le royaume en subira la loi : second vice qui menace la liberté intérieure, et qui fait que la souveraineté nationale peut, d’un instant à l’autre, être usurpée par la capitale;
Troisièmement, la capitale contenant tout le nerf politique et la plus précieuse portion de la fortune publique, si l’étranger s’en empare, le royaume est par cela seul conquis; tandis que dans les États où la force politique et la fortune sont distribuées également sur la surface du pays, la capitale perdue n’est qu’une ville de moins, et la résis. lance s’organise sur tous les autres points du territoire : troisième vice qui rend l’indépendance nationale trèsprécaire et la fait dépendre de l’issue d’une seule bataille;
Qualrièmemeut, si l’on considère que Paris est maintenant près des frontières, et d’une défense difficile, on voit que c’est une folie d’autant plus grande que d’y attirer et d’y concentrer la fortune nationale : quatrième vice que les circonstances actuelles rendentencore plussaillanl;
(JUKSTIONS 11 ECONOMIE l'UBLlQEE.
Cinquièmement, enfin, ce qui rend la défense de Paris difficile, c’est précisément la crainte de livrer à la dévastation les richesses qu’il renferme; c’est que Paris est un énorme dépôt de millions convertis en marchandises susceptibles d’ètre facilement pillées, consommées, incendiées, et accroître encore ce dépôt c’est ajouter un obstacle de plus à la défense : car certainement l’intérêt privé des possesseurs de cette masse de marchandises agira puissamment contre l’héroïsme du dévoûment, qui, pour sauver la liberté, risquerait de tout perdre à la fois.Si Paris n’a pas été défendu en 1814 et 1815, des causes semblables y ont contribué; et l'on veut aggraver encore ces causes pour l’avenir !
En définitive, pour qu’un pays soit libre dans l’intérieur, pour qu’il soit indépendant à l’extérieur, il ne faut pas que sa destinée dépende du sort de la capitale. Il faut donc éviter d’y concentrer la force et la richesse nationales. Toute mesure qui tend à augmenter cette concentration est mauvaise en politique.
Tous CCS vices politiques sont tellement évidents, que je me borne à les exposer sans y joindre aucun développement. 11 n’est pas un homme d’État digne de ce titre, qui ne comprenne la portée de ces considérations, illais le sujet du prochain paragraphe, contrariant directement les principes actuellement reçus en économie politique, nécessitera des explications plus détaillées.
QUESTIONS D’ECONOMIE rlIIII.IQEE.
gtaiiger «le l'oiidre Paris exclusivement industriel.
Nous devons démontrer que l’extension du système industriel, dans Paris, en même temps quelle y augmentera la richesse, augmentant l’inégalité de sa distribution entre les citoyens, il en résultera à la fois accroissement de la population ouvrière et diminution de ses moyens d’existence; ce qui, à des époques périodiques, expose à des insurrections ouvrières ; danger politique immense dans une ville capitale, que, pour cette raison, il ne faut pas rendre ville manufacturière.
Pour bien faire pénétrer cette démonstration dans tous les esprits, je suis obligé de remonter aux principes mêmes de la production et de la consommation, afin de faire voir que,dans le système qu’on suit, il est impossible que la consommation augmente dans le même rapport que la production; que dès-lors, exciter une production manufacturière encore plus rapide, c’est marcher à un engorgement inévitable, qui ferait cesser le travail au milieu de sa plus violente excitation; de sorte que, après avoir rendu la classe industrielle misérable par les développements du système (comme je l’ai déjà expliqué), on la laissera tout-à-eoup sans ressources, prête à se porter pour vivre à toutes les extrémités.
En thèse générale, la consommation naît de la production; car, pour avoir les moyens de payer ce qu’on veut consommer, il faut avoir soi-mème produit quelque
Ô8 QUESTIONS n’ÉXONO.MIE TUBLIQUE.
chose, ou disposer de la valeur produife par un autre et transmise en vos mains par héritage. Avec rargent que vous donne la vente de ce produit, vous achetez l’ob- ■ jet dont.vous avez besoin, et réciproquement : ainsi, en réalité, toute consommation ne s'effectue que par féchange d’un produit contre un autre produit; d’où il suit que l’oisiveté détruit les moyens de consommation, et que le travail les accroît. Rien de plus vrai.
Les économistes ont conclu de ce principe que les gouvernements n’avaient pas besoin de s’occuper d’activer la consommation; qu’ils devaient seulement exciter de toute leurs forces le travail et la production ; que la consommation en naîtrait d’elle-mème et que l’équilibre se rétablirait naturellement sans perturbation et sans secousse. — Voilà l’erreur.
Trois observations principales vont la mettre au grand jour.
Premièrement, les facultés productrices de riioinme sont plus grandes que ses facultés consommatrices , .surtout quand il est constamment occupé d’un travail laborieux. Excitez tonte la race humaine à travailler, avec l’aide des machines et de leur perfectionnement successif, si ce travail est général, continu, sans cesse développé, elle produira, eu tous genres, de quoi suffire à la consommation des habitants de dix globes terrestres aussi grand que le nôtre; d’autant que, par l’effet du système industriel, la masse immense des travailleurs n’ayant point part au bénéfice de la production, ce bénéfice concentré entre les mains des capitalistes industriels, n’augmente les moyens de consommation que du très-petit nombre des hommes, tandis que la généralité de la po-
QL'lîSTIONS ll’ÉCONOMlE l'üULlyUE. o'J
pulation manufacturière, voyant diminuer son salaire pour arriver à la production à bon marché, restreint forcément sa consommation à mesure qu’elle produit davantage. 11 y a long-temps que l’Angleterre aurait succombé sous ce système, si, par le monopole du commerce maritime, elle ne s’était procurée des consommateurs dans toutes les parties de l’ünivers où ce système n’était pas établi ; mais quand ce monopole lui manquera, on verra sa véritable position et ses mortelles angoisses.
Secondement, les besoins de riiomme étant bornés dans leur nombre, et les ressources de son intelligence bornées dans son invention, il en résulte que l’activité du travail a pour effet d’augmenter principalement la quantité des objets produits dans les fabrications déjà connues, bien plus que d’inventer des objets nouveaux, pour faire naître et satisfaire de nouveaux besoins. On perfectionne la manière de produire, ce qu’on connaît déjà, beaucoup plus qu’on n’invente une nouvelle production.
Il suit de là, qu’au lieu de moyens d’échange, c’est une concurrence d’objets échangeables de même nature qui s’accroît; que, par conséquent, il y a difficulté d’échange, souvent impossibilité, engorgement et production sans consommateurs.
Si donc on pouvait inventer sans cesse des produits de nouvelle espèce,il est manifeste que, s’échangeant les uns contre les autres, on tendrait à augmenter la consommation. Mais comme les nouvelles manufactures qui s’établissent ne fabriquent généralement que ce que les précédentes fabriquaient déjà, en produisant davantage elles occasionent un engorgement sans issue.
Si, par exemple, le système industriel faisait mainte-
40 QUESTIONS ü’eCONOMIE PUBLIQUE.
liant dans le Midi de la France les mêmes progrès qu’il a faits dans le Nord, comme il porterait principalement sur les mêmes fabrications, les industriels du Nord perdraient ici leurs déliouchés. Aussi, toutes les fois qu’une lilature de coton ou un tissage a essayé de s’établir parmi nous, les industriels du Nord, plus riches et plus instruits dans les procédés de cette fabrication, se sont empressés de l’étouffer chez nous à sa naissance, en baissant leurs prix de vente; et ils y sont parvenus.
Mais voici le principal obstacle à l’accroissement de la consommation.
C’est que, quoique pour pouvoir consommer un objet, il faille avoir produit soi-même la contre-valeur qu’on doit donner en échange pour se le procurer, il n’est pas vrai qu’en doublant soi-même son travail et sa production on acquière par cela seul le moyen de doubler sa consommation, et réciproquement de la part des autres producteurs.
En effet, chacun de nous ne consomme pas la valeur de ce qu'il produit, mais seulement la valeur du revenu que lui donne sa production.
Par exemple, admettons qu’un cultivateur fasse cinquante tonneaux de vin, qu’il les vende deux cents francs le tonneau, qu’il ait sept mille francs de frais de production, et par conséquent trois mille francs de revenu.
11 est évident qu’il déduira, de la vente de son produit, sept mille francs pour servir à la production de la récolte suivante, et que sa consommation annuelle, ainsi que celle de sa famille, ne sera alimentée que par les trois mille francs de revenu.
S’il agissait différemment, s’il détruisait toute la valeur
QUESTIOMS d'économie PUBLKICE. A\
produite, ou seulement une portion de cette valeur nudelà du revenu, sans doute sa consommation serait momentanément plus forte, mais il diminuerait d’autant son capital producteur et se ruinerait rapidement; ce qui,en délinitivc, anéantirait ses moyens de consommer.
Il est donc bien reconnu que la consommation ne peut augmenter que dans la proportion de rauginentation du revenu, et pas du tout dans le rapport de raugmentatiou de la production.
Or, le revenu des producteurs augmente-t-il dans le même rapport que leur production? Eu d’autres termes, suffit-il de produire le double pour avoir un revenu double?
La question ainsi posée devient claire, et l’on peut répondre qu’il n’en est presque jamais ainsi; que pour que le revenu puisse suivre le même rapport que la production, il faut que celle-ci soit augmentée avec modération, avec mesure; mais que, lorsqu’elle éprouve un accroissement subit et immodéré, le revenu qu’elle donne à chaque producteur est bien loin de pouvoir s’accroître aussi fortement; que souvent même il diminue, et même dans quelques circonstances il se détruit et s’éteint; de sorte que les moyens de consommation, loin d’être équivalents aux développements de la production, les suivent beaucoup plus lentement, et quelquefois même déclinent au lieu de s’accroître.
Telle est la véritable cause de toutes les grandes crises manufacturières, de tous les engorgements commerciaux, de tout le malaise et de Tinsuffisance des consommations à l’époque même où nous vivons.
Il ne suit pas de là, comme l’onl dit des gens iguo-
QUESTIONS d’économie PUBLIQUE.
rants, que la production soit encore intrinsèquement trop forte; mais seulement qu’elle a augmenté trop vite, de sorte qu’elle a entassé les produits avant que les canaux industriels de l’ordre social aient pu assurer l’écoulement des masses fabriquées. Cet engorgement seul obligeant le détenteur à vendre à perte, de l’un à l’autre, cbacun détruit son revenu ou son bénéfice, et se met dans l’impossibilité d’accroître sa consommation, à moins d’entamer son capital. La môme production qui est trop forte pour le moment présent, serait probablement trop faible dans cinquante ans d’ici. Il ne faut donc pas vouloir devancer les âges et pousser la race humaine plus vite qu’elle ne peut marcber !
Or si, dans un pareil état de choses , au lieu de les laisser se rasseoir pour s’équilibrer, on pousse encore l'industrie manufacturière <à de nouveau.x développements; si ces développements sont excités dans la capitale même, il n’est pas douteux que, pour le moment, cette activité de travail, cà quelque cause qu’elle soit due, produira du bien-être à la classe ouvrière, et, par une conséquence inévitable, la rendra plus nombreuse; mais il est tout aussi inévitable que , dans un avenir peu éloigné, la crise périodique que ce système produit dans toutes les populations manufacturières, par l’effet du mécanisme social expliqué dans cette discussion, se fera sentir avec une violence d’autant plus grande, que l’excitation aura été plus forte et plus rapide ! Et lorsque la marebe du système manufacturier est en soi si fausse, si périlleuse; lorsqu’elle conduit la société dans un avenir rempli de dangers et de crises dont les hommes d’État les plus expérimentés peuvent à peine indiquer l’issue et le remède,
QUESTIONS d’eCONOMIE PUBLIQUE. 45
n’est-ce pas la politique la plus insensée que de développer ce système dans une capitale comme Paris, qui renl'erme elle-même tant d’autres sujets de troubles et d’agitations?.... Je ne sais si je m’égare dans mes réflexions, l'ruils de méditations solitaires, mais je crois qu’il faudrait faire précisément l'opposé; qu’il faudrait, par tous les moyens possibles, favoriser l'agriculture et le commerce maritime; que c’est dans ce genre de production différente que le système manufacturier trouverait un jour, soit pour lui-niénie, soit pour la masse des populations qu’il emploie, soit pour la stabilité politique de l’ordre social, le seul levier et le seul point d’appui qui puisse arrêter l'ébranlement général, et prévenir d’horribles catastrophes ! Mais croire que le système manufacturier trouvera en lui-même, dans les excitations à un développement plus grand encore de son action, le remède aux maux qui en sont sortis, c’est ce qui me parait complètement impossible.
Quant à ce que nous avons dit plus haut, que l’augmentation du revenu décidait seule la marche progressive de la consommation, on peut objecter que la valeur brute du produit se consomme cependant en entier, et qu’il sert de moyen d’échange. Cela est vrai, mais ne détruit pas la réalité de mon assertion.
Revenons à l’exemple que j’ai déjà pris : cinquante tonneaux de vin, donnant dix mille francs de vente, sur lesquels sept mille francs de culture et trois mille francs de revenu.
Les sept mille francs de frais seront consommés, sans doute, dans la culture du vignoble l’année suivante,mais comme l’année précédente, et par conséquent sans quil
QUESTIONS d’économie I'UUUQUE.
en résulte aiigmenlalion de consommation. Ce n’est que dans l’accroissement du produit net que se trouve une augmentation réelle de faculté consommatrice.
El si les frais de culture diminuent, s’ils ne s’élèvent qu’ci six mille francs au lieu de sept, le propriétaire aura mille francs de revenu de plus cî consommer, rien de plus clair : mais ceux qui vivent des frais de culture auront mille francs de moins à consommer aux-mèraes; donc, pas d’augmentation de consommation. Voulez-vous que le prix des objets consommés par les cultivateurs euxmèmes diminue, et que par conséquent ils puissent consommer autant qu’avant la diminution des frais de culture? Eli bien ! alors la souffrance tombera sur ceux qui ont produit ces objets de la consommation première, et, en définitive, sur l'immense classe des travailleurs manufacturiers, par l'effet de la diminution des salaires. Au lieu d'un propriétaire do vignes, prenez un autre exemple, soit dans ragricullure, soitdansl'industrie,c’est toujours là que vous aboutissez dans ce système manufacturier fondé sur la concentration des capitaux et la diminution des salaires par le perfectionnement trop rapide du mécanisme producteur.
Le seul moyeu de sortir de ce labyrinthe, jusque-là sans issue, c’est de modérer laproductiou manufacturière,afin qu'elle revienne à l'équilibre qu’elle a franchi ; c’est de ne pas la faire marcher plus vite que la production agricole et commerçante; c'est de s’acheminer peu à peu vers la liberté et l’égalité commerciales. Alors rien de forcé, pas d'engorgement, pas de mévente, revenu pour chaque producteur dans la sphère particulière de son travail, et consommation naturelle et facile de tous les objets pro-
(ILKSTIO.NS u’licONÜMIE rlBLlOLE. 45
duils. Ajoutez à cela légalité des charges, l’équité des impôts ; car si un genre de produit ne supporte aucun impôt, et si tel autre produit (les hoissons, le sel par exemple), est accablé d’un impôt quelquefois plus fort que sa valeur, alors l’équilibre est de nouveau violemment rompu entre les productions : d’une manière ou d’une autre, l'engorgement des produits et le défaut de consommation reparaissent.
§ VI
S'il est vrai que le ilércloppement de l’industrie est favorable au déveloiuiemeiit des bonnes mœurs et de la liberté.
On a prétendu souvent que le développement de l’industrie favorisait l’amélioration des mœurs privées et politiques, et l'accroissement de la liberté? C’est ce que jenie très-positivement; et quels que soient les préjugés que cette dénégation puisse élever contre moi, je prie qu'on lise ce débat jusqu’au bout, avant de le juger.
Je ne fais point cause commune avec ces écrivains obstinés à défendre de vieilles erreurs ; détracteurs intéressés qui veulent jouir de l’aisance et des biens produits par l’industrie, et qui cependant la maudissent, parce quelle a détruit sans retour les prétentions surannées de lorgueil féodal! Non; j'bonore l’industrie, je reconnais ses bienfaits, je désire ses succès et sa gloire, et c’est précisément pour cela que je m’opposerai aux excès qui peuvent ternir sa gloire et compromettre ses succès.
ÜUESTIONS d’économie l'EDLIQUE.
Les partisans du système que je combats, les écrivains qui veulent fonder les progrès de la civilisation sur le développement exclusif de l’industrie et de la richesse, et qui les regardent comme l’unique cause du bonheur, de la morale, de la liberté, commettent une grande erreur, une erreur qui, selon moi, vicie leur doctrine tout entière. Ils oublient que l’esprit humain admet peu de vérités absolues ; ils oublient que si quelques-unes paraissent telles en théorie, la pratique nous révèle tout-à-coup des exceptions inattendues qui prennent leur source dans les imperfections de notre nature elle-même.
Ils ont certainement raison quand ils attaquent les paradoxes de Rousseau contre rindustrie et les arts, et cependant ils ne comprennent pas ce qu’il y a de vrai dans les sentiments de l’illustre Genevois. Il s’est égaré, parce qu’il a trop négligé ce qui constitue le bien-être matériel; l’école industrielle s’égare parce qu’elle attache, à la possession du bien-être physique, des effets qui dépendent des rapports moraux des hommes, de l’élévation de leur àme, du désintéressement de leur pensée, de la juste appréciation de leurs devoirs.
Examinons la question avec impartialité. Il est parfaitement incontestable que la civilisation est la vraie destination de l’homme; qu’il nait sauvage précisément parce qu'il est imparfait; qu’en se perfectionnant il devient sociable; qu’il devient sociable par ses conquêtes sur la nature; que ses conquêtes sur la nature sont le fruit des arts et de l’industrie.
Il est également incontestable que des préjugés honteux et barbares ont fait long-temps le malheur de l’humanité, par cela seul qu’ils enebainaient nos forces physiques et
(jUESTiONS u’ecoiNomie rüiii.iQUE. 47
inlelîecluelles : il esl cerlaia que l’industrie a rompu ces barrières fatales; qu’elle a miné peu à peu d’insupportables tyrannies; qu’elle a donné au mérite utile et modeste le rang et l’influence sociale qui étaient ses droits; qu’elle a enfin détruit l’organisation féodale, et constitué la société telle que nous la voyons aujourd’hui.
Mais, parce quelle a produit tous ces biens, s’ensuit-il qu’ils n’aient point de terme? S’ensuit-il que dans des circonstances dissemblables, elle doive enfanter les mêmes effets? Si l’aisance a civilisé les hommes, est-il donc impossible que le luxe ibs corrompe? Au lieu de suivre le cours naturel des choses, si on accélère les effets de rinduslrie comme on fait mûrir forcément des fruits étrangers en serre chaude, n’est-il pas évident que ce développement forcé tend .à augmenter le luxe et la fortune déjtà trop grande de quelques nouvelles classes favorisées du sort, et à produire ainsi dans l’ordre moral mille troubles et mille calamités? Ne confondez pas ces sages observations avec les déclamations prodiguées par de gothiques préjugés ! elles sont malheureusement fondées sur l’expérience de chaque jour, et démentent un espoir de perfectibilité chimérique qui porte le germe de sa destruction dans les véhicules mêmes que vous lui donnez !
La véritable philosophie nons enseigne que les directions générales de l’esprit humain, ont leur époque, ont leur triomphe, ont leur utilité, leurs vices et leur fin. L’esprit théocratique, l’esprit militaire,l’esprit industriel, ont agi tour à tour : ne naturalisons pas dans le dernier venu la présomption systématique que nous blâmons, dans les deux autres.
La religion préside presque partout aux commence-
48 (lUiîSTioNS n'KcosoMii; publique.
ments de la société; elle participe puissamment à la civilisation ; elle favorise les premiers pas de l’esprit humain : les sciences et les arts sont protégés par elle dans leur berceau.
Et, cependant, arrive une époque où l’esprit tliéocratique, tout en se faisant un titre des bienfaits primitifs de la religion, pousse la société dans une route opposée. 11 débuta par favoriser les lumières, pour civiliser la société qu’il voulait gouverner; mais quand il voit que les lumières dont il fut la source vont ébranler les croyances qui soutiennent son empire, alors il tend à les éteindre, ou du moins <à les concentrer en lui-mème, s’il ne peut les étouffer ! et le voilà qui attaque la civilisation avec les mêmes forces qui lui servirent à la commencer!
L’esprit militaire vit de patriotisme et d’honneur; il fait la sécurité des sociétés naissantes; il s’y confond souvent avec l’amour de la liberté.
Et cependant, quand la société est affermie, la direction de l’esprit militaire change tout-à-coup : vicié dans sou essence par les formes inévitables qu’il rcooit, il devient l’ennemi le plus terrible de la liberté !
L’esprit industiiel suit partout une marche analogue ; ses bienfaits sont innombrables ; ils nous entourent de toutes parts, et notre existence entière en est en quelque sorte composée.
Et cependant il faut reconnaître que, participant aux infirmités humaines, il mine, d’un côté, la société qu’il féconde et qu’il soutient de l’autre. Il naît avec les besoins de riiomme, et les satisfait ; mais en les satisfaisant il les accroît, et cela dans une telle proportion que presque toujours l’excitation de nos désirs va bien au-delà de nos fa-
QUESTIO>S d'économie PIBI.IOLE. -W
cultes. L’école indiislrielle mesure le bonheur et la liberté (les hommes sur le nombre plus ou moins grand des objets utiles et agréables dont ils peuvent jouir; et cela seul montre la vanité de ses doctrines; car le bonheur et la liberté ne sont pas dans ees objets eux-mèmes, mais dans le rapport moral qui s’établit entre ces objets et leurs possesseurs. N’avez-vous jamais vu un homme heureux et libre avec mille écus de rente? N’avez-vous jamais rencontré un homme misérable, triste esclave de passions non satisfaites, avec cinquante mille francs de revenu? Nos économistes, matérialisant tout, regardent le bonheur et la liberté comme un fait. Point du tout, c’est un sentiment; et ce sentiment échappe <à leurs calculs.
Voihà précisément le vice inhéreiità l’espritd’industrie; c’est qu’il enfante mille fois plus de désirs et de passions qu’il n’en peut légitimement satisfaire! Voilà pourquoi, bienfaisant à son origine, il devient corrupteur quand il a dépassé certaines limites! Voilà pourquoi, donnant alors trop d’énergie à l’intérêt privé, il altère la probité, la franchise, le dévouement à l'intérêt public! Voilà pourquoi le philosophe prudent, le législateur sensé, tout en le protégeant, doivent le maintenir dans (Injustes homes, au lieu de r(^xciter sans discernement et sans mesure! Voilà pourquoi ils doivent chercher à le contrebalancer, à le modérer par des institutions qui ouvrent aux facultés de l’homme quelqu’autre voie, quelqu’aiitre épanchement , si j’ose m’exprimer ainsi, pour le sauver des excès où rentraîneralt son ardeur, si elle était dirigée tout entière vers un seul but!
Ici, les considérations les pins fortes se pressent en foule sous ma plume. Je les supprime à regret; mais il
2'"' PART. i
UUESTIONS d’économie I’ÜBLIQUE.
faut me hâter pour revenir à l’objet de la discussion, et rentrer dans le cadre qui m’est prescrit.
Les réflexions précédentes indiquent assez pourquoi raccumulation forcée de toutes les puissances industrielles dans Paris et dans les départements environnants, et le développement de fortunes qui en est l’inévitable effet, sont loin d'étre favorables aux mœurs et à la liberté.
Et que sera-ce si, au lieu de considérer simplement la chose en elle-même, nous examinons le spectacle comparatif de cet accroissement d’activité dans le centre de l’Etat, et de l’accroissement de stagnation dans les provinces éloignées? Si nous réfléchissons aux sentiments naturels de jalousie et d'inimitié que ce spectacle doit exciter, aux représailles dont il peut faire naître la pensée, <à la désunion des esprits, à l’ébranlement général qui peut en résulter, certes, c’est un singulier moyeu de favoriser les mœurs et la liberté !
Favoriser les mœurs!... Qu’entend-on par-bà? Reviendrons-nous aux calculs étroits et mesquins d’après lesquels on a voulu nous prouver qu’il y a plus de mœurs au centre de Paris que dans les villages de la Suisse ou du Béarn? Conviendra-t-on, au contraire, avec d’autres écrivains ( qui, quoique de la même école, ont bien plus d’élévation et de justesse dans les vues); conviendra-t-on que les mœurs privées et publiques sont bien en arrière des développements de l'industrie? Alors, emporté par la force de la vérité, l’on sera forcé de convenir que leur progrès et leur décadence se rattachent <à d’autres causes, et, si l’on est de bonne foi, il faudra revenir aux principes de la vraie philosophie.
Favoriser la liberté! ... Avant de disputer sur les
QUESTIONS d'économie l'IDLIQUE. 51
mois, faudrait-il au moins s’enkmdre sur la chose; car l’école industrielle a une façon toute particulière de définir la civilisation et la liberté, et grâces cà ces définitions , elle prouve facilement que Rousseau, Montesquieu, n’y comprenaient rien. La civilisation, selon elle, c’est l’ensemble des bonnes habitudes sociales ; or, comme les bonnes habitudes sociales ne peuvent avoir d’inconvénient, il est manifeste que la civilisation no présente jamais aucun danger. La liberté, selon elle, consiste à faire tout ce qui nous est agréable, sans nuire <à autrui : d’où il résulte que celui qui sait faire le plus de choses est évidemment le plus libre. Par exemple, n’est-il pas évident, dit l’un de ces écrivains, que l'homme (jui ne sait pas la musifjue n’a pas la liberté de jouer une sonate'? l{'\cn de plus certain. A quoi j'ajouterai que celui qui ne sait pas danser, n’a pas la liberté de battre un entrechat; d’où je concluerai pertinemment que la danse et la musique sont d’indispensables éléments de la liberté des hommes.
Est-il possible que méthodiquement et de saug-froid. on s’amuse ainsi à brouiller les idées les plus simples, pour les forcer à plier sous des combinaisons systématiques? Non, il n’est pas vrai que par cela seul que l’industrie accroît les moyens d’action des hommes, elle accroisse nécessairement leur morale et leur liberté! On peut être très-industrieux et très-esclave, on peut être très-industrieux et très-libre; on peut être très-industrieux et plein de x'ertu, on peut être très-industrieux et plein de vices ; pour le nier, il faudrait démentir la nature humaine tout entière, et confondre les principes les plus opposés !
La liberté n’est point un pouvoir d’action physique et
OL’KSTIONS d’économie PUBLIQUE.
matériel, ou du moins ce pouvoir n'en constitue que la moindre partie. Elle est cette indépendance élevée de Tàme que la privation du bien-être ne peut altérer, que la conviction du devoir soutient, que la certitude des revers ne peut abattre, que le succès ne peut enorgueillir ! Elle est cet instinct sublime de force et de dignité que riiomme seul reçut en partage, et qui, semblable tà Tamour, le distingue du reste de la création animée !
Et si je définissais l’amour comme l’on définit la liberté, à quel degré, de concert avec vous, ne rabaisserais-je pas la nature humaine? Je dirais : L’amour est Tunion voluptueuse des sexes pour la reproduction de l’espèce; et voilà que les despotes asiatiques, escortés d’un troupeau de femmes et d’une borde d’enfants, me fourniraient le type de l'amour, comme l’industriel, entouré des jouissances des arts et de la richesse, fournit le type de la liberté !.... Nous n’oublierions, de part et d’autre, qu’une chose, le sentiment qui fait vivre la liberté, l’amour et toutes les grandes facultés de l’àme; et puisque nous matérialisons la société.pourquoi nousarrèterions-iious dans la carrière ouverte à notre nouvelle philosophie?
Je revieus, et je dis; L’industrie, comme toutes les choses humaines, a ses inconvénients. Ses inconvénients naissent de son faux emploi, de sa mauvaise répartition : rassembler toutes ses forces dans le centre de l’État, c’est accroître follement ses inconvénients et ses excès; c’est faire naître la corruption, des sources où la société politique devrait puiser la vie; c’est ôter aux extrémités du corps social la chaleur qui doit les animer, pour former dans la capitale un foyer d’une ardeur dévorante; c’est joindre les vices de la civilisation aux vices de la barba-
QUESTIONS d’économie l'UBLIQUE.
rie ; c’est détruire tout équilibre dans la balance de l’État, et par conséquent toute véritable liberté.
§ Vif.
Sic l’Établissement «le l’Entrepôt réel à Paris.
C’est au sujet de l’établissement d’un entrepôt réel à Paris que j’ai traité la question qui nous occupe. A deux époques différentes et sous deux gouvernements, en 1827 et en 1832, je me suis efforcé de démontrer l’injustice de cette mesure et ses résultats funestes : les évènements n’ont que trop bien justifié mes prévisions. Je m’efforcais de démontrer les trois propositions suivantes :
1" Loin de rétablir l’égalité commerciale, l’établissement de l’entrepôt à Paris achèvera de la détruire au profit de la capitale;
2” Il ne créera aucune richesse nouvelle en France, aucun nouveau développement de travail, mais seulement un déplacement de travail et de richesse au détriment des ports de mer:
3" Le mal qui eu résultera pour les ports de mer et pour leur rayon commercial, ne sera pas compensé, comme on le dit, par la réaction sur eux de l’accroissement de la richesse et du commerce dans la capitale.
Je ne crois pas sans intérêt de reproduire ici ce que je disais sur ce point spécial de la question.
Il est très-vrai, comme le disent nos adversaires, que lorsqu’une nouvelle branche d’industrie est introduite dans
(JLKSTlOiNS u’iîCONOMIli l'IillI.HIUli.
un état, les induslries préexistanlcs et rivales se plaignent (rime concurrence (ju’elles n'avaient pas l’ait entrer comme éliiment dans les calculs qui leur servent de base, et quelles prétendent ne pouvoir supporter; mais alors, par la nature même des choses, le mal qu'elles craignent disparait. Si la nouvelle industrie est inl'érieure ou seulement égale à celles qui fleurissent déjà, elle échoue; car, dans le premier cas, son infériorité ne lui permet pas de prendre racine, et dans le second, son égalité même de bonté la laisse bien plus faible à son début que riudustrie rivale déjà forte, déjà prospère, déjà profondément liée aux mœurs et aux intérêts du pa\s.
Mais si l’industrie nouvelle est réellement une amelioration; si, mieux i[ue les procédés antérieurs,elle fournit aux hommes les moyens d'aisance et de bonheur qui sont le but de leur association politique, elle triomphe; les procédés suivis jusqu'alors, quelque temps employés encore par rentétement et la routine, tombent assez promptement en désuétude. Ceux qui les abandonnent éprouvent une perte momentanée; mais, entrant aussiiirt dans le nouveau système, ils profitent des avantages qu’il présente ,et la richesse sociale, s'accroissant par reffet de leurs travaux, augmente dans la même proportion les débouchés de leurs produits.
Telle est, en général, la marche de la civilisation humaine, et nous ne sommes pas assez ignorants pour la méconnaître (1).
ijm;sTio>;s d'f.comomik pihlique.
Mais quel rapport cette théorie a-t-elle avec la faculté deatrepùt transportée des ports de mer à la capitale?
Autre chose est introduire dans le pays un nouveau procédé, une nouvelle machine, une nouvelle industrie; autre chose est déplacer une industrie déjà existante, et la transporter dos provinces pauvres dans une capitale opulente. Alors il n’y a plus création, il n’y a plus augmentation de moyens : il y a simplement détérioration d’une part, envahissement de l’autre, et l’ensemhle de la société ne gagne rien. Je dis, ne gagne rien en richesse, car en morale, en force, eu honheur, elle perd infiniment.
Or, il est très-facile de prouver que rélahlissemeut de reutrepùt à Paris avait pour but de nous placer précisément dans cette dernière hypothèse ; qu’il ne ])rocure à la France aucun accroissement de richesse, mais qu'il tendait à faire rapidement passer, entre les mains du commerce de Paris, les ressources existant dans les ports de mer, surtout dans ceux du Midi.
Les ports de mer réunissent deux moyens de prospérité: ils sont lieux de réception des marchandises importées en France par le commerce extérieur; ils sont lieux de marché où s’adressent les ordres pour le commerce intérieur, qui alimente ensuite la consommation (1).
On leur a ravi l'une de ces doux sources de prospérité, mais on n’a pu encore les empêcher d’être lieux de réception; il faut attendre, pour cela, que le canal de Paris à la mer soit fait, et que la nature cède à l’omnipotence des spéculateurs de la capitale.
ESTIONS d’eCONOMIE PUBLIQUE.
Mais il semblait plus facile de ravir aux ports de mer leur qualité de marché; tel était le but de 1 etablissement de l’entrepôt à Paris. Ou espérait que les ports de mer approvisionneraient seulement le petit ravon qui leur a été laissé, et que Paris serait devenu le marché général de la France, le lieu central de toutes les spéculations, de tous les ordres d’achats, de toute l’activité commerciale.
Je vais expliquer, pour les personnes étrangères au commerce, comment le simple déplacement de la faculté d’entrepôt pouvait produire ce résultat; car,au premier coup d’œil, il semble que le commerce de la capitale n'avait à y gagner que l’intérêt du terme accordé pour le paiement des droits; ce qui, réellement,serait un objet très-minime i ainsi que l’observait avec raison, il y a quelques années, un membre de la chambre de commerce de Bordeaux, tout en méconnaissant les bénéfices bien plus réels que la capitale retirera de cette mesure.
Les affaires cherchent toujours le marché où elles peuvent opérer, avec le plus petit capital possible, le plus grand bénéfice probable. Il suit de là qu’elles doivent toujours se diriger sur le lieu d’entrepôt, où la marchandise ii'étant pas cncliérie par le droit qu’elle n’a pas encore acquitté, s’achète d’autant meilleur marché. Et comme le bénéfice no peut s’opérer que sur la valeur vénale de la marchandise, le droit étant fixe, il en résulte qu’avec le même capital on a une plus grande chance de bénéfice, puisqu’on peut acheter à l’entrepôt une plus grande masse de marchandise que si elle était acquittée.
Il résulte de cette seule circonstance, que les vendeurs dirigent de préférence leurs marchandises sur le lieu d’entrepôt , où ils peuvent rencontrer plus facilement des ache-
QUESTIONS d’économie l'DULlQUE. 57
leurs. Jusqu’en 1832, |3ar exemple, ils les laissaient à l’enlrepèl de Bordeaux, afin de ne pas èlre exposés au débours des droits; mais du momenl qu’ils ont joui de la môme faculté à Paris, iis ont eu intérêt a y envoyer toutes leurs marchandises, dans l’espoir que le grand mouvement des affaires et des capitaux de la capitale leur faciliterait une vente plus avantageuse et plus prompte. Alors se seraient trouvés réunis sur le même point tous les capitaux, toutes les marchandises, tous les vendeurs et tous les acheteurs. Les ordres de l'extérieur s’y seraient portés de même, et non-seulement nos armateurs auraient été ruinés, mais les maisons qui, à Bordeaux, font le commerce par commission, auraient été ruinées de même , parce que la grande masse des ordres qu’elles reçoivent aujourd’hui auraient été alors donnés à Paris. Ainsi, toutes nos relations avec la Suisse, que je prends pour exemple, se seraient inévitablement perdues, etc.
Voilà donc ce que j'appelle, pour Paris, une augmentation de fortune, mais pour la France un simple déplacement; déplacement inique, vexatoire, car il devait s’opérer contre le pauvre au profil du riche. Des circonstances que je n’ai pas l’intention de l’appeler ici, ont empêché la réussite de ce plan, qui peut cependant se réaliser d’un jour à l'autre; il ne faut pour cela que quelques facilités de plus dans les moyens de transport. — Cela ne change rien, du reste, à la vérité de mes raisonnements sur l'iuconvénient des faveurs nouvelles accordées à Paris aux dépens des provinces.
Maintenant, je le demande, quel rapport cette situation a-t-elle, on économie politique, avec la découverte d’une industrie nouvelle, avec l’invention d’une nouvelle ma-
’lîCO.NOMIE l'UULIQElî.
chine? Comment, le cas échéant le déplacement opéré contre nous pourra-t-il réagir en notre laveur? Comment serons-nous indemnisés de nos pertes !
Je réclame ici toute l’attention de nos lecteurs, car l’argumentation de nos adversaires devient si subtile, qu’il faut la suivre de près pour la comprendre et la réfuter.
D’abord, nous disent-ils, cette augmentation de fortune dans la capitale,)' augmoiitera la population, les besoins de consommation, et les moyens do consommer : vous aurez donc de nouveaux débouchés pour les produits de votre territoire.
A cela, la réponse n’est que trop facile : c’est que cette augmentation de fortune à Paris, de même que celle que les industriels du Nord ont jusqu’à présent due aux tai ifs qui nous frappent, n’est précisément que la fortune mémo que nous aurions acquise, si ce déplacement funeste n’avait pas été opéré contre nous. C’est donc, en réalité, avec l’argent qu’on nous aura empêché de gagner, qu'on nous achètera nos produits. Or, n’est-ce pas là la perspective de bonheur la plus dérisoire qu’il soit possible d’imaginer? Pour peu qu’on s’amuse à nous enrichir ainsi, je garantis que nous serons ruinés promptement! — Cela rappelle (toute allusion injurieuse mise de coté) ce trait cité par un économiste anglais : « Un négociant cheminait, pos- » sesseur d’un fort capital et d’une forte partie de mar- » chandise; un spéculateur de (jrande roule le débarrassa » d’abord de son capital; puis, avec ce capital, vint lui » proposer d’acheter sa marchandise, lui disant : — De » quoi vous plaignez-vous?... c’est un débouché pour vos » produits ! »
QUESTIOiN'S U’ÉCONOJIIE l’'Jl)I.ll)LE.
Nos adversaires, sublilisant encore leur argumentalion, ajoutent ;
U Le commerce intérieur s’approvisionnant cà Paris avec pins de convenances et moins de frais, par l’eflét de la pioximité du marché et du crédit accordé pour le paiement des droits, la fahricalion produira plus avantageusement. De là naîtra nn plus grand développement d’industrie manufacturière , un nouveau bénéfice qui, graduellement capitalisé, procurera de nouveaux acheteurs à vos produits, et vous offrira à vous-mêmes les objets 1 t 3 à meilleur compte. »
C’est, à vrai dire, le grand argument des défenseurs de rentrepôt parisien. On va voir, en l’analysant de près, combien il est futile et sophistique.
D’abord, il est faux de dire que la proximité du marché de Paris donnera, aux consommateurs de l’intérieur, le moyen de s’approvisionner à meilleur marché; ils n’épargneront que la différence du port des lettres de chez eux à Paris, ou de chez eux à Bordeaux, par exemple; ear, (luant aux frais de transport, comme la marchandise aura été forcément débarquée dans nos ports de mer, elle sera déjà grevée de l’augmentation de prix produite par les frais de route jusqu’à Paris, tout aussi bien qu’elle devrait supporter ces frais si les consommateurs avaient donné à Bordeaux leur ordre d’achats. Je dis plus, elle sera eneliérie, parce qu’étant déplacée deux fois, elle sera conditionnée et pesée deux fois (1), à Bordeaux d’abord, à Paris ensuite.
GO ylESTlONS ll'ÉCO.NOMlE l’UBLlyLK.
Quant à l’avantage que les fabricants auront en profitant (lu terme accordé pour le paiement du droit, cet avantage, ils l'ont déjà dans certaines provinces ; dans la Flandre française, par exemple, pour une des marchandises du plus grand emploi industriel, le sucre brut, qui, acheté à Bordeaux, est reçu par suite d’entrepôt à Duukerque, où le raffineur peut faire acquitter les droits pour son compte et jouir du terme accordé par la douane.
Reste donc, en fait de matière première, principalement objet de fabrication, les cotons en laine; or, le droit n'en est pas considérable, et certainement le petit avantage qui en résultera pour le fabricant sera imperceptible. 11 est même possible de prouver que cet avantage n'exisle pas, à moins que le fabricant ne soit établi dans Paris ; car le fabricant qui n'est pas de Paris même, peut faire acheter la matière première à l'entrepôt d’un port de mer, et y faire acquitter les droits pour son compte tout aussi bien qu'il les ferait acquitter à Paris. Je ne vois pas que ce fût plus difficile dans un cas que dans Vautre (1).
Toutes ces raisons tirées de l’intérêt des industriels intérieurs ne sont donc que des prétextes dont se sert l'ambition de Paris, l'ambition des spéculateurs, agents d’affaires et capitalistes parisiens; ce qu’ils veulent, c’est le déplacement des marchés ; ce qu’ils veulent, c'est que Paris soit marché unique et central du royaume; ce qu’ils veulent, c'est ressusciter, par un autre moyen, les effets du blocus continental, et faire de la Bourse de Paris le Moutde-Piété du commerce de la France; ce qu’ils veulent, c'est un nouvel aliment à celte immeuse soif de transaction.
QUESTIONS U’ÉCONOMIE l'UIiLIQLE.
d’agiotage, de spéculations hasardeuses, qui peut enranter les catastrophes les plus terribles, non-seulement en 11nance, en économie, en morale, mais en politique, ainsi que nous le prouverons parla suite.... El puissent-ils ne pas être, plus tard, cruellement punis de leur injustice envers nous (1) !
Mais, enfin, quand j'admettrais que l'intérêt du délai de quatre mois, accordé par la douane pour le paiement des droits, fût un avantage réel et marquant pour les fabricants de l'intérieur, pourrait-il résulter de cette amélioration de leur sort, un contre-coup suffisant pour indemniser les ports de mer de la perle de toutes leurs affaires'?
Il faut vraiment une patience prodigieuse pour réfuter sérieusement une telle argumentation.
Et qui ne voit que cette amélioration, de même que raccroissemeul de fortune des départements industriels du Nord l'a fait jusqu’à présent, profilera à la vente des produits agricoles des départements qui les avoisinent, bien plutôt qu’aux départements éloignés dans les provinces maritimes? L’inspection de la carte de France toute seule répond à cette illusoire promesse. Cette amélioration de l'industrie locale n’ira pas réagir d’abord à cent et cent cinquante lieues : l'histoire des vingt-cinq ans qui viennent de s’écouler est là pour nous en convaincre.
Et c'est ici que je trouve un argument invincible contre nos adversaires.
Les avantages de la faculté d’entrepôt formant un vaste
02 QUESTIONS d’économie PUBI-IQUE.
marché à Paris, vous dites que ce foyer d’activité alimentera d’une nouvelle ardeur l’industrie manufacturière des alentours !..., Mais ne dites-vous pas aussi que les départements du -Midi languissent parce que Tindustrie manufacturière n’y est pas assez florissante, et ne donne pas à une partie de la population les moyens de consommer les produits agricoles de l’autre partie? A ce mal, selon vous, quel serait le remède? Le remède serait le développement de l’industrie dans le midi de la France : vous nous l’avez dit plusieurs fois, et eu cela vous êtes conséquents à vos principes; mais quand nos ports de mer auront perdu leur qualité de marchés pour être simplement lieu de réception; quand ces foyers centraux manqueront eux-mèines de vie et d’activité, comment pourront-ils favoriser l’établissement du système industriel dans le Midi? Comment leur fortune, dans son mouvement relativement rétrograde, pourra-t-elle offrir aux manufactures locales une augmentation de débouchés? Nous avons déjà vu échouer à Bordeaux plusieurs grandes entreprises industrielles : est-il probable qu’elles auront meilleure chance do réussite, quand notre commerce aura perdu une grande partie de ses affaires? Est-il probable que nos moyens de consommation augmenteront à mesure que nos moyens d’acquérir diminueront?... Certainement la chose est impossible ; le surcroît de développement que l’entrepôt de Paris donnerait à l’industrie manufacturière du Nord, détruirait donc matériellement le germe de l’industrie manufacturière que, selon vous-mêmes, il faudrait établir dans nos départements méridionaux; d’autant plus que s’il en résultait, comme vous le dites, que les fabricants du Nord pussent donner à meilleur marché leurs produits
ouBSTioNS «'ÉCONOMIE rrni.ioci;. GS
manulaclnrés, ce serait une nouvelle raison pour que les noires ne pussent supporter leur concurrence, à moins que, pour couronner clignement celle économie polilicjue, nous ne fussions aulorisés à élablir un cordon de douane inlérieure pour défendre nos élablissemenls industriels contre les industriels du nord de la France, ainsi qu'euxmèmes ils nous imposent leurs épouvantables et despotiques tarifs, pour se défendre contre les industriels d’Anglelcrre : la parité est entière! Il faudra arriver là, ou succomber sans espérer merci ni pitié des économistes de la capitale!... Il n’y a donc, je le répète, dans rétablissement de l’entrepôt à Paris, cfu’un déplacement, et non une création de fortune; mais un déplacement injuste, inconséquent, dangereux, mauvais en morale, détestable en politique, car en détruisant la dernière espérance d’une population souffrante, il mine sourdement son affection et son obéissance pour le gouvernement!... Et Dieu sait quelle catastrophe l’extension d’un tel système prépare pour l’avenir!
Ce qui achève de prouver que l’établissement de l’entrepôt à Paris ne ressemble en rien aux exemples que nos adversaires tirent des crises commerciales produites par l’invention d’une nouvelle industrie, c’est que, dans ces cas cités par eux en exemple, les industriels attachés aux procédés antérieurs peuvent, à la rigueur, les quitter, et suivre eux-mèmes les nouvelles voies ouvertes au travail. C’est même en cela que se trouve, un peu plus tôt, un peu plus lard, la compensation qu’ils reçoivent de leurs pertes momentanées. Mais, je le demande, en est-il de même pour l’entrepôt de la capitale? Pour participer nous-mêmes à ses immenses avantages, pouvons-nous porter Bordeaux
QUESTIONS n’ECONOMIE PUDI.IQUE.
à Paris? Faïulra-t-il que nos maisons de commerce y transportent le siège de leurs affaires, comme elles furent obligées de le transporter au Havre, il y a quelques années? Et si elles prenaient ce parti, n’est-il pas évident que notre ruine locale serait encore plus promptement consommée par l’éloignement de nos principaux comptoirs?
Ceci me rappelle un exemple frappant qui prouve toute la vanité, tout le néant des prétendues compensations que nos adversaires s’efforcent de nous faire espérer.
A mesure que la concentration de la prospérité s’est accrue dans le Nord de la France, par l’effet des circonstances qui, depuis vingt-cinq ans, ont ruiné le îllidi ; à mesure que la population du Nord, voyant croître ses ressources, a pu augmenter ses consommations, le commerce du Havre a pris une extension analogue; alors, les importations de l’extérieur y ont abondé ; ses rapports avec les colonies, surtout avec les États-Unis d’Amérique, ont pris une grande activité. Grâce à cette augmentation de commerce extérieur, le marché du Havre s’est encore agrandi dans l’intérieur par l’effet d’une réciprocité favorable. Tout cela était une conséquence inévitable et forcée de l’enrichissement des départements du Nord, et principalement de la capitale.
Eb bien ! n’est-ce pas alors qu’une grande partie de nos affaires commerciales nous a abandonnés pour se porter sur ce nouveau marché ? N’est-ce pas de cette époque que date le redoublement d'inactivité et de décadence commerciale dans notre port? Qu’on nous dise en quoi l’extension du marché du Havre nous a été favorable par contre-coup? Qu’on nous dise comment l’influence indirecte de sa prospérité a rejailli sur nous et
nous a indemnisés des affaires positives qui nous ont quittés pour alimenter son commerce?. Alors, je com¬
prendrai comment l’extension du marché de Paris pourra nous offrir quelques compensations aux maux immédiats qu’elle nous fera !.... Mais si ma demande reste sans réponse, et je ne crois pas qu'on puisse y répondre, je serai en droit de conclure que si Textension du marché du Havre nous a fait un mal naturel, mais sans remède, le marché de Paris favorisé de l’entrepôt achèvera tôt ou tard l’ouvrage du Havre, et nous fera un mal contre nature, mille fois plus grand que le premier, qui était un effet du déplacement naturel du commerce, et tout aussi dépourvu de compensation.
Quant au bon marché des objets manufacturés produits par les industries favorisées du déplacement de l’entrepôt, outre, comme je l’ai observé plus haut, que ce serait un obstacle invincible à l’établissement, chez nous, de toute industrie manufacturière qui serait de plus en plus dans l’impossibilité de soutenir cette concurrence, ce n’est, en soi, qu’un avantage tout-à-fait illusoire pour nous; principalement parce que, ainsi que je le prouverai en traitant de l’immoralité du système que je combats, son économie tendra à encourager l’industrie de luxe, et non celle d’utilité. Or, un pays auquel on arrache ses moyens d’existence songe peu aux objets de luxe, et il lui importe peu qu’ils soient chers ou bon marché.
Mais comme la prospérité des manufactures intérieures, qu’on veut encore favoriser par l’établissement de l’entrepôt cà Paris, est due aux tarifs de nos douanes, il en résulte évidemment que loin de nous donner leurs produits à bon marché, elles nous les font payer beaucoup
orESTIONS d’économie PUnUQUE.
plus cher que l’étranger ne nous les vendrait. Nous parler du bon marché de leurs produits, c’est donc, en réalité, se moquer de nous, lorsque sur un seul article, celui des charrues, d’après l’aveu des maîtres de forges euxmèmes, leurs privilèges occasionent à l’agriculture une augmentation de dépense énorme... Mettez en ligne de compte renchérissement des autres instruments, des ferrements, des constructions navales, des ouvrages de serrurerie, etc., etc. ; ajoutez tout ce qui concerne les autres industries, filatures, tissus, etc., etc., et vous saurez ce que nous coûte le bon marché de nos fabricants, qui de plus, grâce au système prohibitif, nous privent de nos exportations à fétranger.
Et quand on pense que le but avoué de l’établissement de l’entrepôt à Paris est de favoriser derechef l’industrie manufacturière qui, déjà, nous coûte si cher; quand on pense que c’est fexcuse qu’on donne à la ruine des ports de mer, parce que cela paraît plus tolérable au premier coup d’œil, que de confesser le but réel, qui est de transporter dans la capitale le reste des capitaux et de l’activité du commerce, peut-on ne pas se récrier contre la monstrueuse injustice qui, tout en invoquant la liberté du commerce, est venue développer, avec une intensité plus grande, tous les maux qui résultent du système prohibitif.
Q l'K ST 10 M s D’ECONOMIE
ü Vllf.
roiitiiiiiatioii lin iiirmc mii.idI.
Il serait sans doute à désirer que la société tout entière fût organisée assez syraétriqueinenl pour que 1 égalité pût régner entre les différentes parties qui la composent; mais, jamais il n’en est ainsi : outre les passions des hommes qui s’y opposent, les chances accidentelles, des évènements qui modifient pièce à pièce les progrès de la civilisation, n’ont jamais permis que les institutions sociales fussent dessinées sur un plan régulier. Nous luttons maintenant pour tracer, après coup, un ensemble de législation et d’économie qui supplée à la sagesse que nos mœurs, irrégulièrement et contradictoirement façonnées par le temps, nous refusent; vainement croit-on suppléer à ces mœurs politiques par des principes inculqués dans l’esprit : autre chose est raisonner, autre chose est sentir, et voilà le vice qui cause tous nos maux.
Ne pouvant agir qu’avec les éléments que la société lui présente, le législateur spécule follement, s’il ne veut voir que des principes abstraits, soit en morale, soit en politique, soit en commerce. De là viennent les fausses conceptions de nos financiers, de nos économistes, de nos doctrinaires; ils raisonnent juste, mais ils voient mal : ne faisons point comme eux; n’examinons pas ce que les choses devraient être, voyons ce qu’elles sont.
L’égalité, c’est la justice même : j’entends l’égalité légale, car l’égalité absolue est une monstruosité passée de
nUKSTIONS D'eCONOMIE PUBLIQUE.
mode, et loiU fai( espérer qn’on n’y reviendra plus. lofais pour rétablir cette égalité légale, nous avons a surmonter mille inégalités si profondément enracinées dans le corps social, que ce serait folie d’essayer de les détruire, surtout dans le moment actuel. Que faire donc pour rétablir réquilibre? Il faut, je l’ai déjà dit, tàcber de compenser ces inégalités les unes par les autres, de telle sorte (jue la balance ne soit emportée trop rapidement d’aucun côté. Si cette juste compensation peut être établie, nous aurons dans l’État une égalité relative qui pourra y rétablir un ordre provisoire, jusqu’à ce que nos diverses inégalités s’étant usées l’une par l’autre dans leur perpétuel concours, permettent enfin la construction d’un ordre de c.boscs plus régulier, pour lequel nos mœurs se formeront.
Il ne faut donc point juger une institution isolée : il faut considérer l’ensemble; il faut regarder les faits, il faut raisonner d’après ces faits tels qu’ils sont, et non les supposer tels que nous les voudrions pour le succès de nos raisonnements; il faut considérer l’homme avec sa nature réelle, souvent conséquente et souvent contradictoire ; il ne faut pas dire que l’industrie purifie toujours les mœurs, car souvent elle les corrompt; il ne faut pas dire qu’elle .'Si toujours libérale, car souvent elle ne vit que de monopoles et de prohibitions; il ne faut pas dire que la civilisation est l’ensemble des bonnes habitudes sociales, car elle comprend et comprendra toujours les bonnes et les mauvaises habitudes sociales; il ne faut point, enfin, réclamer l’établissement de l’égalité, par un nivellement injuste qui la détruirait radicalement et pour toujours ; il faut, en un mol , faire le contraire de ce que fait l’école industrielle.
QUESTIONS d’économie PUULIQUE.
Quoi de plus singulièrement absurde, par exemple, que de représenter l’élablissement de l’entrepèt à Paris, comme l’abolition d’un privilège injuste des ports de mer? Sans doute, si légalité politique et commerciale existait sur tous les autres points entre la capitale et nos provinces maritimes, l’entrepôt serait, pour ces dernières, une faveur, une préférence; mais lorsque tant d’inégalités commerciales et politiques favorisent la grande ville, souveraine absolue des arts, de l’industrie et des finances, qui ne voit, du premier coup d’œil, que la faculté d’entrepôt accordée aux ports de mer, loin d’ètre une faveur, n’est qu’un équitable et trop faible remède au désavantage de leur situation? D’où il faut conclure qu’établir l’égalité d’entrepôt, ce serait effectivement mettre le comble à l’inégalité contre laquelle on s’élève avec tant de force !
Je n’insisterai point sur ce raisonnement; l’évidence se suffit à elle-même : il est visible que l’établissement de l’entrepôt à Paris, loin de favoriser l’égalité commerciale, achève de la détruire. Prétendre le contraire, ce serait raisonner à peu près comme raisonnaient les amis de M. de Villèle, au sujet du 3 p. 100, qui, selon eux, devait faire refluer les capitaux dans les provinces, et qui, en réalité, ne devait et ne pouvait avoir d’autre effet que d’augmenter la concentration des capitaux à Paris; nous en savons maintenant quelque chose, et l’on a vu les mesures auxquelles le ministère a été réduit pour les soutenir : tout ceci se ressemble beaucoup.
Ainsi donc, si vous pouvez donner aux provinces les institutions locales qui, seules, y développeront les lumières de l’esprit et les sentiments moraux d’une politi-
70 QLESTIONS u’eCONOMIE 1>UBI,I(JUE.
que libérale; si vous pouvez ainsi distribuer dans tout le royaume cette force vitale, concentrée maintenant dans Paris; si vous pouvez organiser votre système d’impôts et de finances, de manière que les travaux de tout un peuple n’aillent plusse transformer en luxe et en vaines prodigalités sur un seul point; si, pour ce qui concerne spécialement les provinces agricoles et maritimes, vous pouvez persuader aux industriels de la capitale et du Nord, de renoncer au système prohibitif qui nous force à payer leurs produits le double de ce qu’ils valent, et à ne pouvoir vendre les nôtres à aucun prix; si, en un mot, vous pouvez mettre en pratique cette liberté, cette égalité commerciale, qui, jusqu’à présent soutenues par quelques professeurs en théorie, sont, en point de fait, démenties et détruites par tous leurs élèves quand ils viennent au pouvoir : alors, rien de mieux; rétablissement de l’entrepôt à Paris est justifié;établissez-le même, si vous voulez, dans toutes les villes de l’intérieur, et soyez certains que pas une voix ne s’élèvera contre vous des extrémités agricoles et maritimes du royaume.
Mais si, malgré nos vifs et sincères désirs, cette amélioration générale nous est pour le moment refusée, à cause du misérable état où des intérêts exclusifs ont mis la France, on doit reconnaître au moins qu’il ne serait ni juste, ni généreux d’appliquer contre nous des principes d’égalité qu’il ne nous est pas permis d’invoquer, et de nous arracher le seul privilège qui soutient notre fortune expirante, lorsque, par le fait,les habitants du nord de la France ne peuvent ni ne veulent renoncer aux privilèges bien plus nombreux et bien plus puissants qui protègent leur nouvelle opulence I
QliESTlOJiS d’eCONOMIE PUliLIQUE.
Les grands capitaux sont à Paris, dit-on ; donc, les grandes affaires doivent s’y rendre; s’opposer à ce mouvement au lieu de le favoriser, c’est aller contre l’intérêt général, par une jalousie mal entendue d’intérêt de localité : telles sont à peu prés les paroles prononcées par les chefs de l’opposition industrielle pour appuyer rétablissement de l’entrepêt àParis; telle est la troisième objection que nous devons résoudre.
Certes, si nous ne nous étions imposé la loi d’écarter de cette discussion les motifs d'intérêts particuliers, il nous serait bien facile de prouver que cette jalousie mal entendue , cette insatiable ambition des localités, n’est point ici du côté des ports de mer, et des provinces qui ont dù leur fortune et leur splendeur à l’ancienne activité de leur commerce. Ce reproche de sentiments envieux dans le cœur et d’ignorance dans l’esprit, est une profonde injustice. Il est même une faute de convenance et de goût, car la prospérité qui s’élève a mauvaise grâce dans de pareilles attaques contre celle qui décroît : la délicatesse française approuve rarement de tels procédés; elle impose aux heureux du jour la nécessité de la modération et du calme ; c’est aux vaincus seulement qu’elle permet d’écouter l’exagération de leurs sentiments et de leurs intérêts blessés. —Néanmoins, examinons de sang froid cette importante question d’économie politique.
Les grands capitaux sont à Paris, j’en conviens ; donc, c’est un motif d’y transporter les grandes affaires commerciales; je le nie de toutes mes forces.
Selon nos contradicteurs, tout est décidé par le fait même de la puissance et de la richesse; ils en font presque une seconde nature : c’est ainsi qu’ils nous disent, avec un
72 (juiiSTioNs n’ÉcoNOMiii pubi.iqiiiî.
aplomb merveilleux, que la marche naturelle des affaires est de se rapprocher des capitaux et des consommateurs. En point de fait, rien de plus clair assurément ; mais, dans certaines circonstances données, cette^agglomération de fortune acquise, qui attire sans cesse vers le même lieu la concentration de la richesse future, est-elle un bien,“estelle un mal? Favorise-t-elle l’amélioration générale de la race humaine et la liberté politique du pays?.... Voilà précisément la véritable difficulté qu’on s’efforce de ne pas apercevoir.
Les grands capitaux sont à Paris, soit; mais comment y sont-ils venus? est-ce donc la nature qui les y a transportés? ou plutôt ne sont-ce pas les combinaisons partiales d’une nmchine politique viciée? n’est-ce point cette centralisation universelle, contre laquelle vous tonnez en toute occasion à la tribune, et que cependant vous invoquez quand il s’agit de vos intérêts? Ne sentez vous pas la prodigieuse inconséquence d’une telle conduite? Ne voyez-vous pas que, dans un siècle où la incliesse est la première de toutes les influences positives, c’est vous, c’est vous-mêmes qui concentrez, dans la capitale, l’administration, les finances, la police, en un mot le pouvoir tout entier, en attirant, en fixant à Paris toutes les faveurs de
la fortune?.Est-ce donc là du libéralisme? Est-ce
donc là seulement la plus vulgaire bonne foi?
Les grands capitaux sont dans Paris!.. Eh bien,tant pis! Pour que la France entière fût heureuse et libre, il faudrait qu’ils fussent répartis le plus également possible sur sa vaste surface : voilà le remède à nos maux ; voilà précisément la réforme qu’il faudrait opérer; voilà le seul moyen de rendre les provinces éclairées, d’y libéraliser
QUESTIONS d’eCÜNÜMIK PUBUIQUE.
les iiicBurs, d’y faire pénétrer les vrais principes de la politique, d’y former des citoyens indépendants, sages et fermes. Mais au lieu de guérir le mal, que fail-on? on l'augmente, on lui donne une nouvelle énergie, on le rend pour ainsi dire incurable !— le tout au nom de la justice et de la liberté !
Les grands capitaux, nous dira-t-on, sont dans Paris, parce qu’il y a dans Paris plus d’industrie et de lumières ! Mais la thèse contraire a été trop clairement prouvée par le simple récit des faits, pour qu’on espère quelque succès de ce sophisme déconsidéré. Les évènements, les systèmes politiques, les révolutions commerciales ont constamment favorisé Paris ; tous les impôts s’y rendent ; une grande partie y reste; le système actuel des finances y a, lui seul, plus que doublé les capitaux; le siège du pouvoir y attire toutes les notabilités. Dès-lors, l’industrie et les lumières s’y concentrent ; effets inévitables de toutes ces circonstances réunies, elles réagissent à leur tour comme causes elles-mêmes; et, de cette progression continuelle, naît cette prospérité que, fort mal à propos, nos honorables contradicteurs attribuent à leur mérite personnel !
Je n’ai point oublié que, pour relever nos provinces méridionales de leur affaissement, M. Ch. Dupin a proposé d’y établir des sources plus nombreuses et plus actives d’instruction pour le peuple. En démontrant combien le savant académicien se trompait sur les causes réelles de l’inégale répartition de la richesse nationale (1) en France, j’ai eu grand soin de reconnaître que la diffusion
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des lumières parmi les classes peu fortunées, était eu soi une excellente mesure de politiqueet de philosophie;mais j’ai dû ajouter que, dans l’état actuel des choses, le mal était trop grave et trop pressant pour s’accommoder d’un remède lent et indirect. J’ai dû faire observer que l’aisance seule du peuple lui permet de donner quelque instruction à ses enfants; ce n’est ni le désir ni l’occasion qui lui manquent, ce sont les facultés pécuniaires; d’où j’ai conclu, qu’il est inutile d’ouvrir de nouvelles écoles, si le système prohibitif, les monopoles, les droits réunis, le système de nos finances, en ruinant les populations du 3Jidi, continuent à leur ôter à la fois le loisir et les moyens de fréquenter les leçons dont on voulait les gratiller. Et si maintenant, par l’établissement de l’entrepôt à Paris, on empire encore la situation précaire des propriétaires de la Gironde, par exemple, et de la classe ouvrière qu’ils font vivre, tout oisifs qu’ils sont, selon nos très-honorables industriels, comment pourra-t-on s'étonner que les lumières et l'industrie ne contribuent pas à enrichir un pays contre lequel agissent sans relâche tontes les combinaisons administratives et politiques?.... Ou a beau jeu vraiment à nous reprocher ensuite notre ignorance !
Les écrivains les plus distingués ont reconnu les vérités que je viens d’exprimer. Je ne citerai point M“'‘' de Staël ; son nom serait peut-être une faible autorité auprès des moralistes industriels ; l’exaltation de sou enthousiasme pour la liberté fondée sur la morale et le sentiment, doit la rendre suspecte aux philosophes de l'école actuelle; mais je citerai M. Destul de Tracy, économiste des plus positifs, qui tranche nettement la question.
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« Voulez-vous augmenter les coHuaissanees des peuples, » dit-il, ce n’est pas seulement une profusion de leçons » qiiïl faut leur offrir, mais donner aux parents la dis- » position, les moyens et l’intérêt d’en faire profiter leurs » enfants. Cela est très-vrai, surtout des classes les moins » aisées, c’est-à-dire celles qui composent les neuf dixiè- » mes de la société. Le moindre dégrèvement d’impôt M augmentera plus le nombre des hommes qui savent lire » et écrire, qu’une légion de maîtres d’école. Ün degré » de plus d’aisance dans la classe des cultivateurs, accroî- » tra plus les produits de la terre et le bon sens national, B que toutes les sociétés d’agriculture et tous les professeurs » de logique ne pourraient le faire. Ce n’est pas que je B ne sente tout le prix des recherches des compagnies sa- » vantes et des sociétés d’encouragement; mais je regarde » ces estimables établissements comme des conséquences » nécessaires d’un bon ordre social, et comme infructueux, » sans lui,pour créer la morale publique : quand je com- B pare leur pouvoiràcelui des institutions politiques, j’y » trouve les mêmes proportions qu’entre les forces de l’art B et celles de la nature. »
Si donc on veut à la fois répandre l’instruction, la morale, l’aisance et la liberté sur la France entière, la plus folle ou la plus coupable des entreprises serait déconcentrer les grandes affaires commerciales sur le point même où l’on a déjà attiré les grands capitaux. .le dirais bien plutôt : repoussez par tous les moyens possibles, repoussez loin de la capitale ce nouveau moyen de prospérité qui, pour elle, ne sera qu’un surcroît d’opulence, un mobile de corruption, et qui, pour les provinces éloignées, sera, si vous les protégez, un acbemiueiuent a l’a-
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mélioraliüu de la vie physique, de la vie intellectuelle et de la vie morale; sortez enfin de l’atmosphère corruptrice que le despotisme vous a léguée; commencez à voir dans la France autre chose que vous-mêmes, et conliezvous à la véritable liberté !
Ne dites plus, les grands capitaux appellent les grandes affaires, car vous vous renfermez ainsi dans le cercle vicieux le plus fatal au bon ordre politique ; mais, au moyen de sages institutions, laissez les affaires se répandre dans les provinces, selon la nature des choses, et alors vous verrez que ce ne seront plus les capitaux qui attireront les affaires, mais, bien au contraire, les affaires qui rappelleront à elles les capitaux ; en agissant comme vous le faites, ce n’est point l’état naturel de la France que vous favorisez, mais, bien certainement, c’est la perturbation des forces sociales que vous accroissez; vous prenez une maladie du corps politique pour son état de santé habituel, et parce que vous lui avez donné un anévrisme au cœur, vous en concluez que la masse du sang doit s’y porter sans cesse, tandis que vous devriez le faire refluer aux extrémités.
Les écrivains qui travaillent à augmenter l’ascendant de Paris sur la France, nous citent en toute occasion l’exemple de l’Angleterre; mais, ici, la nature des mœurs politiques des deux pays établit une différence essentielle qui échappe à leur préoccupation.—Malgré son immense commerce, Londres n’a jamais eu sur l’Angleterre l’influence que Paris exerce sur la France. Les grands seigneurs , les lords, les pairs d’Angleterre, ou les riches qui, moins illustres par leur naissance, tiennent à honneur de les imiter, en résidant six mois de l’année dans les pro-
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viiu'os, en exerçant eux-mèines dans les comtés des magistratures et même une grande partie des pouvoirs populaires, en dépensant loin de la capitale une grande portion de leurs revenus territoriaux, rétablissent Véquilibre de la balance politique. L’aristocratie britannique, pouvoir véritable et protecteur, lient ainsi par les plus pro- Ibndes racines au sol de la vieille Angleterre; sur ces racines la liberté croit impérissable, et, chose étrange! les débris de la féodalité, luttant contre l’influence de Londres, préservent les mœurs politiques de la corruption qui envahit les mœurs privées!... En France, rien de pareil ni d’équivalent ; aussi nos mœurs politiques sont plus faibles que nos mœurs privées. L’aristocratie française, telle que la restauration l’avait conçue, vain simulacre, péniblement ressuscité ou fictivement improvisé, n’existe que dans l’atmosplière de la capitale. Aucune institution, aucun lien politique ou fraternel ne l’attache aux provinces. C’est pourquoi, faute de contre-poids aristocratique, les institutions provinciales, fondées sur les principes libéraux, nous sont indispensables pour balancer l'influence de Paris.
Si la réforme opérée par l’assemblée constituante n’a pas produit l’effet qu’on devait en attendre; si elle n’a pas empêché les malheurs et les crimes qu’une'grande révolution traîne cà sa suite, la faute en est à l’assemblée constituante elle-même, qui ne prit pas les mesures conservatrices nécessaires au maintien de son ouvrage, et qui, par sa précipitation, par sa délicatesse mal entendue,déchaîna les passions, que des résistances insensées s’étudiaient à provoquer sans cesse.
El ([ui peut nier que les malheurs de la révolution ne
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soient venus, en grande partie, de ce que, pendant une période fatale, Paris reprit, sur la France entière, l’ascendant aristocratique que l’assemblée constituante avait voulu lui ôter? Cet ascendant, au lieu d’ètre exploité par des privilégiés féodaux, tomba entre les mains des tigres populaires; mais qu’importe? la cause du mal était la même, quoiqueles moteurs du despotisme fussent changés.
Répétons-le, répétons-le sans cesse ; point d’aisance, point de bonheur, point de liberté véritable, dans un pays où la concentration du pouvoir, de la fortune, des lumières, s’effectue sur un seul point! dans un pays surtout qui, comme la France, est tellement appauvri de mœurs politiques, par l’antique et constante servilité des institutions qui l’ont régi pendant des siècles, qu’il est susceptible, avec les meilleures intentions du monde, de tomber successivement et presque sans intervalle dans les excès les plus opposés! Déplorable mobilité d’un peuple qui, lorsqu’il s’affranchit des sophismes coupables du pouvoir, se jette, comme un esclave volontaire, sous les sophismes intéressés des partis, tout étonné qu’il est ensuite de se trouver dupe et victime des maux qui furent son ouvrage !
Et non-seulement la concentration de la richesse et du pouvoir dans la capitale est un grand obstacle au bonheur, à la liberté intérieure du royaume, mais elle affaiblit aussi son indépendance extérieure. Cette vérité est tellement évidente, qu’elle nécessitera peu de développements, d’autant que la situation actuelle de la France en rendra l’application doublement incontestable.
Tout empire qui tombe lorsque sa capitale est conquise, si belliqueux que soient ses habitants, n’a qu’une indépendance précaire. L’armée de Napoléon, la première ar-
oijKstion's n'i'-r.oNOMiE pddi.uiee.
niée ilu monde,commandée par le premier des capitaines, a été tellement dispersée dans une seule affaire, que les étrangers sont arrivés à Paris sans que leur marche ait été retardée d’un jour; et comme la jalouse Angleterre n’a construit le royaume de Hollande de nos débris, que pour avoir une porte toujours ouverte sur la France, ce qui s’est vu une fois nous apprend ce qui sera toujours possible.
C’est donc une grande faute politique de concentrer la fortune nationale dans une ville si rapprochée d’une frontière ouverte de notre côté, et, du côté de nos voisins, entourée d’une chaîne de forteresses dont nous avons payé la construction. De la part de nos honorables contradicteurs, celte méprise est même inconcevable. Je sais qu’on peut répondre à la prévision d’un grand malheur, par des déclamations usées sur la valeur française, sur le dévoûment à la couronne, sur la disposition où sont tous les citoyens de mourir pour la défendre. Chacun peut faire le cas qu’il voudra de ces amplifications de rhétorique. Il n’en est pas moins vrai que la valeur française, le dévoûment à la couronne, et le royalisme de la nation, auraient encore une garantie de plus, et une grande garantie, si la capitale n’ahsorbail pas toute la force sociale; si sa con- ([uète ne décidait pas la destinée de l’État; si sa défense n’était pas en quelque sorte impossible, <i cause des richesses qu’il laudrait exposer en soutenant une attaque. Souvenons-nous que tel fut le motif réel de sa capitulation. En pareil cas, nous verrions un dévoûment pareil, et la France paierait une nouvelle rançon sur laquelle les moteurs du crédit public gagneraient une nouvelle opulence.
QUESTIONS d’économie PliBEIQUE.
Et pourquoi l’Espagne, quand elle a voulu se défendre, a-t-elle présenté à la conquête des obstacles si multipliés? Précisément parce que, toute monstrueuse qu’était sa désorganisation politique, elle avait au moins cet avantage, que la chute de la capitale ne décidait pas la destinée générale du royaume. Malheur aux peuples dont toute la force est dans une ville ou dans une armée !
Dans le système vraiment libéral, dans celui que j’ai esquissé rapidement, les citoyens, également protégés, sont partout également dévoués à la patrie et au gouvernement. La conquête de la capitale est insignifiante, car la perte est peu de chose, et la résistance est naturellement organisée sur tous les points du royaume. Bien loin de là, dans un gouvernement centralisé, la force militaire elle-même n’agit plus librement pour la défense du pays, car la nécessité de couvrir la capitale, abandonne aux maux de la guerre les provinces qui n’ont même pas profité des bienfaits de la paix ! Tant il est vrai que les inconvénients naissent les uns des autres, et qu’en sortant de la route prescrite par les lois éternelles de la justice, on ne peut rencontrer que désordre et calamités.
QUESTIONS d’économie ITULIQUE.
Sien aYaiitagcs faits à Paris et aux néiiartciiieiits septentrionaux et inilustriels, ne rejaillissent point sur le lliili ci les Départements agricoles.
Il est un argument que je ne puis laisser sans réponse ; lorsqu’on a voulu établir l’entrepôt à Paris, voici ce que l’on disait :
« Le nord de la France s’enrichira sans doute, par rétablissement de l’entrepôt à Paris, mais le Midi n’en souffrira point. Au contraire, il participera lui-mème à l’augmentation de richesses que cette grande mesure produira en France, et à l’affermissement de la liberté qui en sera le résultat. » Telle est la dernière objection qu’on nous pré- •sente : elle paraîtra fort extraordinaire <à nos lecteurs. Nous mettrons tout à l’heure sous leurs yeux les principes sur lesquels on l’appuie.
Mais, d’abord, remarquons combien le mot industrie change rapidement de signification dans la bouche des économistes actuels. Leur reproche-t-ou leur absolutiste adoration pour cette nouvelle puissance sociale? Ils répondent que,par industrie, ils n’entendent pas seulement l’ensemble des travaux manufacturiers, mais toute action productrice de l’homme, soit au moral, soit au physique. Alors, leur doctrine prend un vaste champ ; le savant est producteur de découvertes, le politique est producteur de force et de direction sociales, le magistrat est producteur de justice, l’homme de lettres et l’artiste sont