‹ Questions d'énergétique socialeChapitre 9 sur 20 · PRINCIPE ET RAISON D'ÊTRE · texte numérisé non relu

PRINCIPE ET RAISON D'ÊTRE

DU

COMPTABTLTSME SOCIAL"

Théorie de la mesure de la valeur transactionnelle.

Pourrait- on, clans une société constituée comme la nôtre, remplacer le mécanisme de la monnaie par un autre mécanisme qui en aurait les avantages sans en avoir les inconvénients et qu'on pourrait considérer comme théoriquement parfait, c'est-à-dire par un système qui soit la dernière expression du perfectionnement possible en cette matière et l'aboutissement définitif vers lequel doit nécessairement tendre la société économique? C'est ce que nous nous proposons d'examiner.

La note Comptabilisme et proportiomialisme social (2), qui fut le point de départ de l'Institut des Sciences sociales, a dû être faite prématurément et à un point de vue trop général qui devait nuire à l'exposé du « comptabilisme » proprement dit. Elle a prêté à la critique et y prêtera encore ; elle ne satisfait pas tous ceux qui veulent pénétrer dans la question. C'est pourquoi, après ce qu'en a déjà publié l'Institut, nous croyons devoir y revenir en restant

(1) Annales de V Institut des Sciences sociales, 1896.

(2) Annales de l'Institut des Sciences sociales, n° 1, juin 1894.

sur le terrain monétaire et comptabiliste pur, par l'exposé sous forme exclusivement théorique de la conception que nous avons soumise à l'examen et à laquelle se rattachent les recherches inductives de nos collaborateurs.

En premier lieu, examinons à quoi sert la monnaie dans la société et à qui elle sert; nous examinerons ensuite si elle est indispensable.

La monnaie se présente à nous comme étant un instrument indispensable pour effectuer les transactions qui ne sont pas des trocs, et elle se présente aussi comme ayant rendu possibles, et ceci est d'une importance capitale comme la suite le démontrera, l'enregistrement, l'écriturement ou la comptabilisation des transactions, si l'on peut ainsi dire, que ne permettait pas le troc.

La monnaie sert exclusivement à ceux qui font des transactions. Ainsi, un homme qui se suffirait à lui même en toutes choses, ne faisant aucune transaction, n'aurait pas à faire usage de la monnaie; un propriétaire foncier peut avoir une fortune considérable et n'avoir qu'un faible besoin monétaire, tandis qu'un négociant dont la fortune ' peut être beaucoup moindre se trouvera dans une situation toute différente; la plus grande partie de sa fortune sera constituée par des marchandises sans cesse renouvelées, donc engagée dans la circulation et, par suite, son besoin monétaire sera considérable. On peut donc dire que le besoin de monnaie est proportionnel au besoin des transactions.

En dehors de ce que nous venons d'indiquer, la monnaie a-t-elle rempli ou remplit-elle une autre destination? Nous le verrons.

Si, dès le début, on avait pu être en possession d'un système permettant d'enregistrer exactement les transac-

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tions, la monnaie eut-elle été nécessaire, indispensable? En un mot, la monnaie est-elle bien, par elle-même, l'élément qui a permis d'écriturer les transactions ou, en réalité, son usage ne l'ait-il que cacher un mécanisme qui en serait tout à t'ait indépendant? Examinons.

Mais nous ne pouvons nous dispenser de donner au préalable quelques mots d'explication au sujet du terme « transaction » dont nous nous sommes déjà servi, et qui continuera à être employé dans cette note à l'exclusion du mot « échange ».

Selon nous, l'échange proprement dit, l'échange véritable et pur de tout alliage d'élément étranger quelconque, n'a jamais été que le troc; et dès que Ion est sorti du régime du troc pour entrer dans celui de la monnaie, on a, en réalité, plutôt abandonné le système de l'échange pour un autre tout différent, que substitué simplement un mode d'échange à un autre mode d'échange. Et si l'on a continué ensuite à se servir du mot « échange », c'est bien plus par esprit d'habitude que pour définir une vraie situation.

En effet, ce qui caractérise fondamentalement le troc, c'est qu'il est un échange immédiatement réalisé de matières directement utilisables par les deux parties, chacune d'elles donnant une chose utilisable pour entrer en possession d'une autre; tandis que ce qui caractérise fondamentalement l'opération vente-achat avec usage de monnaie, c'est qu'elle constitue un « échange » immédiatement réalisé de matières dont une seule peut être directement utilisée par une des parties, l'autre partie obtenant non pas une chose véritable mais un outil qui pourra lui servir a se la procurer. De telle sorte que la partie qui a reçu la monnaie, le vendeur, n'a obtenu ainsi qu'un pouvoir de

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réaliser par la suite une opération inverse, c'est-à-dire un achat, où et quand il lui plaira. L'opération vente-achat n'est donc que X échange d'une chose contre un pouvoir. Mais peut-on encore se servir du mot « échange » pour définir une semblable opération? Nous ne le pensons pas, et c'est pourquoi nous lui substituons celui de << transaction ».

On a continué à employer le mot « échange » après avoir quitté le régime du troc pour entrer dans le système venteachat avec usage de monnaie, comme on continue à se servir de l'expression « monnaie » pour qualifier les billets de banque qui ne sont que du papier ayant pouvoir de monnaie, comme la monnaie est un outil ayant pouvoir de « choses ». On constate ici de la sorte, ce qui est une règle générale, que l'évolution des idées et des faits est toujours plus rapide que celle des mots qui les représentent.

On trouvera notre opinion à l'égard de 1' « échange » d'autant plus justifiée que l'on verra plus tard que le « pouvoir » conféré par la monnaie au vendeur n'est pas exclusivement propre au système monétaire, mais qu'il peut s'obtenir — et que, théoriquement, il eût pu de tous temps s'obtenir — de toute autre façon, sans faire échange de chose quelconque, sans qu'on eût jamais à connaître la monnaie, par simple inscription, enregistrement ou écriturement de chiffres sur du papier qui n'est pas échangé, qui reste en mains propres.

Revenons maintenant à la question.

Nous allons faire voir que la valeur relative des choses est indépendante de l'unité de valeur choisie, et que les transactions peuvent être enregistrées, écriturées, abstraction faite de la valeur réelle, actuelle du support matériel qui a servi à fixer cette unité.

D'une façon générale et dans des limites pouvant être

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étroites, très différentes et variables suivant les cas, étant donnée l'existence dans la société actuelle de fortunes et de convoitises de tous degrés d'importance, on peut, en principe, admettre que théoriquement la valeur v d'une chose ou d'une certaine quantité de marchandise est proportionnelle à la moyenne ci du désir de la posséder qu'ont les hommes qui la demandent — pour raison d'utilité, de fantaisie ou autre — multipliée par le nombre // de ces hommes et divisée par le nombre o d'éléments offerts de cette chose; ces trois facteurs d, h et o n'étant d'ailleurs vraisemblablement pas déterminables avec précision. On aura donc pour formule de la valeur :

dh

v = il X — o

7t étant un coefficient de proportionnalité dépendant de

l'unité de valeur adoptée.

dh

On voit que l'expression — représente en réalité l'état

de situation de l'offre et de la demande au moment et à l'endroit où s'est faite la détermination de la valeur (ii. En remplaçant cette expression par E, on a une nouvelle expression de la valeur :

La valeur relativement fixe des métaux précieux a fait

dh (i) Si on n'admettait pas l'expression — comme représentant exactement

l'état de situation de l'offre et delà demande, on pourrait représenter cet

état plus généralement par une fonction Y(dlw), des éléments rf, /; et o qui

sont les seuls qui puissent à tout jamais, selon nous, intervenir dans la

fixation de la valeur ; car, même en admettant que l'on arrive à discipliner à

l'extrême, à « socialiser », si l'on veut, l'offre et la demande, ces deux éléments

au fon 1 n'en demeureront pas moins toujours existants et dominants.

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que l'unité de valeur a pu être choisie et représentée facilement en fonction d'une certaine quantité de métal, et le système monétaire actuel en est résulté, la valeur de toutes les choses ayant été désormais exprimée en fonction de l'unité monétaire s'identifiant avec l'unité de valeur choisie. Mais on peut remarquer de suite, en y regardant bien, et il importe de le faire, que ce résultat a été atteint, non parce que la chose « monnaie métallique » avait été mise au jour, mais parce que, grâce à elle, on avait employé un commun dénominateur de la valeur des choses en général qui n'existait pas auparavant.

Or, ainsi que nous allons le voir, ce commun dénominateur ne doit pas rester invariablement lié à la chose monnaie, ou plus généralement au support matériel quelconque qui a servi à le définir à un moment donné. Une fois fixé, il peut être considéré indépendamment de ce support, devenir ainsi une quantité constante dans le temps et dans l'espace, prendre par conséquent le caractère d'une commune mesure de la valeur transactionnelle des choses et être employé comme unité de mesure de cette valeur (i).

En eflet, on peut faire cette hypothèse que lorsqu'il n'y avait pas de monnaie et que l'on vivait exclusivement sous le régime du troc, les transactionneurs se soient dit : « Choisissons un commun dénominateur de la valeur des choses, afin de pouvoir écriturer nos transactions et de ne plus être obligés de pratiquer en fait l'échange de choses

(i) C'est à dessein que nous employons l'expression « vahur transactionnelle » pour ne pas confondre avec une valeur telle qu'elle résulterait d'une théorie de la mesure de la valeur basée sur le travail emmagasiné dans la marchandise transactionnée, théorie dont nous n'avons pas à nous occuper ici.

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utilisables quand nous ne le voulons pas; prenons, par exemple, la valeur du kilogramme de blé, ici. à . . . , aujourd'hui, le . . . , comme commun dénominateur et calculons immédiatement la valeur de toutes autres choses, ici, en fonction de cette unité.

« Evidemment toute autre chose vaudra autant de fois cette unité que nous reconnaîtrons que l'on voudrait donner de kilogrammes de blé pour la posséder et la valeur numérique de toutes choses s'établira facilement.

» Convenons de plus d'exprimer dans l'avenir la valeur des choses toujours en fonction de cette valeur initiale du kilogramme de blé, valeur initiale qui n'a existé que pendant la durée de l'opération précédente, laquelle, à la rigueur, Peut n'avoir exigé qu'un temps infiniment court, mais valeur initiale qui peut être considérée comme une constante absolue, et sans nous préoccuper de la variation de valeur réellement subie dans le temps et dans l'espace par le kilogramme de blé lui-même. »

Il en résultera que si v est la valeur à une époque quelconque et à un endroit quelconque d'une chose dont la valeur initialement fixée était v, on aura les relations : v — u X E, v' = u X E'

Jf . v E' , E'

d ou — = ~ et v = v X ^r-.

c'est-à-dire que la valeur v d'une chose, à un moment et à un endroit quelconques, est égale à sa valeur initiale multipliée simplement par le rapport des expressions qui représentent l'état de situation de l'offre et de la demande aux deux époques et lieux considérés.

Remarquons que, ainsi que cela doit être, la formule

— =p- montre que l'unité s'élimine quand il s'agit de

l'évaluation des valeurs relatives.

Il va sans dire que nous n'insistons pas sur la possibilité pratique de la détermination des coefficients E et E' qui interviennent dans la formule précédente. Nous avons dit, en effet, que les facteurs d, Ji et o ne nous paraissent pas déterminables; nous nous bornons simplement à montrer ici la possibilité théorique du système.

Ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'en procédant ainsi que nous venons de l'indiquer, dans toutes les évaluations de valeur et par suite dans l'enregistrement de toutes les transactions, la variation de valeur du support matériel blé, métal,... de l'unité adoptée n'intervient en aucune manière.

On voit de plus, et nous tenons à insister sur ce point, que le commun dénominateur de la valeur des choses prend, dans ce système, par le fait de son invariabilité, le caractère d'une commune mesure ; qu'il peut, par conséquent, être pris comme unité et considéré d'une manière abstraite.

En fait, cette unité sert une fois, en un lieu déterminé et à un moment donné, pour fixer les valeurs initiales des choses. A partir de ce moment, elle se sépare de la chose matérielle qui a servi à la définir, qui l'a momentanément représentée, qui a servi de support dans notre esprit pour effectuer les opérations de la fixation de la valeur des choses qui n'est que relative. Ces opérations faites, la valeur propre du kilogramme de blé peut varier, comme la valeur de toutes autres choses, peu importe. Sa valeur initiale est fixe à tout jamais, elle peut être prise comme une constante absolue, immuable; condition fondamentale à laquelle doit satisfaire une unité de mesure.

De même les valeurs initiales de toutes les choses sont également des quantités constantes et l'une quelconque d'entre elles pourrait être prise comme unité.

Dans la suite, les valeurs actuelles des choses se modifient, varient constamment et il en est de même du kilo gramme Je blé ou du support quelconque ayant servi à définir l'unité. Ces nouvelles valeurs s'exprimeront toujours numériquement en fonction de l'unité fixée, bien que celle-ci ait cesse d'avoir une représentation matérielle. En pratique, les nouvelles valeurs numériques s'obtiendront bien facilement; au point «le vue théorique, elles se fixeraient au moyen de la formule de la valeur donnée précédemment :

formule qui, par parenthèse, montre que s'il arrivait que,

pour une chose quelconque à un moment et à un endroit

quelconques, les éléments d, h et o prissent des valeurs

d'y li . .

telles que le terme ; — repassât par une valeur equi-

valente à sa valeur initiale , la valeur de cette chose

même redeviendrait identique à sa valeur initiale.

Cette formule montre également que la valeur des choses n'est qu'une relativité variant sans cesse, éminemment mouvante fcomme le sont l'offre et la demande, comme l'est souvent la convoitise humaine; elle n'est mathématiquement fixe dans le temps et dans l'espace, nous le répétons, que pendant un temps infiniment court.

Cela étant, il est évident qu'il sera possible d'écriturer, en fonction de l'unité choisie, toutes les transactions. Et si cet écriturement des transactions peut se faire sous forme légale, c'est-à-dire peut être opéré dans des conditions ayant pour effet de conférer au vendeur un droit légal, correspondant à ce que vaut la chose aliénée pour celui qui l'acquiert — et ici nous entrons dans la concep-

tion du « Comptabilisme social » — il devient inutile, superflu, donc nuisible de faire un usage matériel de la chose représentant l'unité de valeur adoptée.

C'est ainsi que, dès le début, au moment où le système du troc est abandonné il n'est plus nécessaire de donner i kilogramme de blé pour obtenir la possession d'une chose, du moment où l'écriturement peut conférer au détenteur actuel de cette chose un droit représentant une valeur équivalente et lui permettant d'effectuer dans les mêmes conditions de nouvelles transactions.

Si les choses peuvent se passer ainsi, on voit combien il serait absurde de persister à représenter matériellement dans les usages une unité qui doit être détachée du support qui a servi à la définir à un moment donné, et qui n'apparaît plus que comme une abstraction permettant de représenter arithmétiquement par des chiffres, dans un ordre de choses homogène, les valeurs relatives et individuelles des choses. Cette unité abstraite doit forcément être dégagée de tout lien matériel.

D'autre part, il devient évident que la monnaie ne constitue pas le moins du monde l'élément indispensable pour effectuer les transactions. Et si, aux temps reculés auxquels remonte l'introduction de la monnaie dans la société, on avait pu se rendre compte de la possibilité d'écriturer simplement — mais légalement — les transactions après avoir fixé, ainsi que nous l'avons indiqué, la valeur numérique des choses par l'emploi d'une unité d'essence invariable, on eût commis une énorme faute de principe en donnant néanmoins aux unités admises dans les évaluations de la valeur — actuellement le franc, le mark, la livre sterling... — une représentation en or et argent et en obligeant les transactionneurs à en faire usage.

L'usage de la monnaie a enlevé à l'unité de valeur le caractère d'invariabilité qu'elle devait nécessairement posséder. Cette unité étant associée en fait à une véritable marchandise, la société a été exposée à manquer ou à avoir trop de la matière devenue l'élément indispensable des transactions - contractions et dilatations monétaires — et à subir les conséquences du trafic auquel elle devait donner lieu, conséquences qui pourraient aller jusqu'au désastre pour une nation productrice de métal précieux telle que les Etats-Unis d'Amérique.

Une confusion devait nécessairement s'établir entre la valeur conventionnelle fixe attachée aux pièces de monnaie d'or et d'argent et la valeur réelle variable de la matière même de ces pièces. La valeur conventionnelle d'une pièce d'argent correspond à ce que nous avons appelé sa valeur initiale et nous avons vu qu'il était possible de conserver à cette valeur initiale le caractère d'une constante absolue. Mais comment assurer son invariabilité si on lui donne un support matériel livré à d'incessantes fluctuations de valeur par suite de toutes les spéculations auxquelles une marchandise quelconque est soumise

Le fait d'avoir associé à une véritable marchandise l'unité de valeur enlève toute stabilité à la base de nos appréciations sur la valeur des choses. Si le prix d'une marchandise, telle que la main-d'œuvre ou la nourriture, s'élève par rapport à ce qu'il était cinquante ans ou un siècle auparavant, par exemple, on se demande souvent si l'augmentation est réelle ou si elle n'est pas une apparence due à la diminution de valeur du métal support de l'unité : il résulte nettement de ce qui précède que la variation de valeur du métal n'y est pour rien si, bien entendu, on

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suppose que la quantité de monnaie en usage est demeurée exactement proportionnelle au besoin des transactions. Mais dans le cas de contractions monétaires, puisque l'outil nécessaire aux transactions fait défaut, on trouve que la valeur des choses en général doit baisser, car les transactionneurs en offrent à prix réduit dans le but d'o'L tenir l'outil monétaire sans lequel ils ne pourraient effectuer leurs opérations II en serait évidemment de même si cet outil, au lieu d'être en or ou en argent, était en bois ou en papier; de même encore s'il était représenté par de simples unités comptabilistes Du moment où il est admis que l'homme doit nécessairement transactionner, si un outil lui est indispensable pour y arriver, cet outil lut-il en papier ou consistàt-il en unités comptabilistes, il fera des sacrifices pour se le procurer et aliénera, à cet effet, une partie de son bien; dès lors, en général, la valeur des choses baissera. Tandis que si cet outil est en excès, c'est-à-dire s'il y a dilatation monétaire, comme l'excès d'outil ne peut aucunement servir aux transactionneurs en général, qui n'ont besoin que de ce qui leur est nécessaire pour effectuer leurs opérations et rien de plus, on trouve que la valeur des choses n'en pourra être directement affectée comme elle l'est dans le cas précédent.

Nous voulons dire que si cet outil est en papier ou représenté par des unités comptabilistes, son excès ne nuira en rien, n'aura aucun effet sur la valeur des choses, alors que dans le cas inverse, ainsi que nous venons de le voir, cette valeur baissera. Mais s'il est en or ou en argent, et si au lieu d'aller s'entasser dans les coffres-forts des banques il afflue chez les transactionneurs, ces derniers chercheront à s'en débarrasser comme étant un métal ayant de la valeur et non pas comme un outil de

transaction comme dans le cas précédent, et par suite de cette aliénation la valeur des choses, en général, haussera.

Quand nous disons que la valeur des choses en g< n> rai haussera dans le cas de dilatation monétaire tel que nous l'envisageons et qu'elle baissera dans le cas de contraction monétaire pure et simple, c'est parce que nous admettons que le manque ou l'excès de monnaie considéré se fera sentir chez les transactionneurs en général également. S'il n'affectait qu'une classe spéciale de transactionneurs, si l'or et l'argent ne faisaient défaut ou n'affluaient que chez elle, il n'y aurait que les choses qui constituent l'avoir régulier propre à cette classe de transactionneurs qui hausseraient et baisseraient, cela va sans dire. Nous croyons devoir tenter de donner comme logiquement déduite des formules qui précèdent cette note de précision dans une question assez complexe qui, pensons-nous, n'a pas toujours été considérée comme elle devait l'être, et cela par le fait que dans la monnaie une marchandise de valeur variable est associée à une unité qui doit être invariable.

A notre époque de science exacte et de clairvoyance profonde des phénomènes et des choses, il n'est plus possible de continuer à errer sur le fond même d'une question d'intérêt général aussi vitale que celle relative au système monétaire. La suppression de la monnaie, instrument défectueux, et son remplacement par le mécanisme de l'écriturement pur et simple mais légal des transactions, ce que nous avons appelé le « Comptabilisme social », s'impose à l'étude de tout économiste qui veut le progrès, indépendamment de tout dogme, de toute doctrine, de tout parti. Le temps est proche où son application devra, selon nous, se laire par la force même

des circonstances dans les pays de civilisation élevée. L'Allemagne, presque intégralement lettrée aujourd'hui, n'aurait pour ainsi dire aucune raison de s'opposer à son adoption, si elle voyait avec netteté les avantages que présente le comptabilisme social et les difficultés et inconvénients que son application ferait disparaître. Et ce serait une grande erreur de se figurer qu'il faille en quelque sorte une révolution économique pour l'implanter. En Belgique, M. G. De Greef (i), dans ses Essais sur la monnaie, le crédit et les banques, fait voir combien il serait simple, logique et profitable de s'en rapprocher à grands pas en s'appuyant sur le principe fondamental du « comptabilisme social », la garantie de l'avoir ; M. H. Denis (2), dans son travail sur Y Organisation et le Fonctionnement du service des chèques et des virements à la Caisse d'épargne postale de V empire d'Autriche, montre combien on se rapproche déjà du comptabilisme pour ce qui concerne principalement les paiements à distance, dans un grand pays continental qui ne tient cependant pas la tête du progrès en tout, mais qui semble avoir saisi avec exactitude ce qui est relatif au mécanisme que la monnaie masque et représente à tort.

Nous n'ajouterons qu'une observation pour justifier notre manière de voir, c'est que dans nos pays il y a actuellement en principe, dans les organismes financiers patronnés et garantis par l'Etat tout ce qu'il faut pour réaliser le comptabilisme social. La Banque nationale en Belgique, la Banque de France chez notre grand voisin

(1) Annales de V Institut des Sciences sociales, 1896.

(2) Annales deV Institut des Sciences sociales, 1896.

de l'Ouest, etc., ne délivrent elles pas des billets de banque — et à notre point de vue, ces billets représentent des unités de valeur comptabilistes — à tous ceux qui leur offrent des garanties suffisantes. Contre un d^pôt de titres considérés comme sûrs, contre des signatures bien connues, on y obtient du papier, des billets équivalents à de la monnaie métallique : c'est déjà un acheminement vers le comptabilisme social.

Au lieu de cela, que ces banques délivrent des billets, des jetons — ne pouvant servir qu'une fois — ou bien des carnets renfermant des feuilles, des fractions de feuilles, ou des cases portant un import équivalent à celui des billets ou des jetons, ou pouvant se combiner facilement de manière à réaliser cet import et qui seraient simplement oblitérées en cas de transactions effectuées, et on entrera en plein dans le fonctionnement du comptabilisme, tout en n'étant encore qu'au seuil du système.

Que l'Etat accroisse ensuite jusqu'à la dernière limite du possible la faculté de délivrance de semblables billets ou carnets par ces banques; que celles-ci soient autorisées à accepter des hypothèques, des dépôts et toutes garanties de tiers ou autres, soit directement, soit plutôt indirectement par l'intermédiaire d'auties organismes publics affectés à cette fin ou même d'organismes analogues privés, mais de solvabilité cautionnée au-dessus de toute incertitude; que cette délivrance se fasse pour toutes sommes, quelque minimes qu'elles soient; que ces établissements soient même autorisés à délivrer de semblables billets ou carnets comptabilistes en blanc pour les gens sans fortune et devant servir dans cette hypothèse aux risques et périls des transactionneurs, et nous voilà arrivés au comptabilisme définitif permettant même d'aller jusqu'à la suppression du billon.

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Dans la pratique de ce système, chaque transactionneur serait porteur, en outre de son carnet comptabiliste, d'un poinçon portant des chiffres ou signes représentatifs fixant toutes les indications relatives à sa personnalité, et à l'aide duquel il inscrirait ou oblitérerait le chiffre d'import des transactions sur le carnet de son correspondant.

Il va sans dire qu'au lieu du poinçonnage — opération que nous mettons en avant pour bien montrer que tout le comptabilisme peut se faire par simple inscription ou enregistrement de chiffres et sans « échange » de quoi que ce soit, pas même de morceau de papier — on pourrait adopter, par exemple, un système consistant à avoir au crédit et au débit des carnets des feuilles de timbres plus ou moins analogues aux timbres-poste, timbres créditeurs que l'acheteur détacherait de son carnet et qui seraient collés au crédit de celui du vendeur, alors que le vendeur détacherait de son carnet des timbres débiteurs correspondants pour être collés au débit de celui de l'acheteur. Ces timbres porteraient naturellement, outre leur import, les mêmes chiffres ou signes représentatifs de la personnalité du transactionneur que ceux des poinçons qu'ils seraient destinés à remplacer.

Le système comptabiliste utilisant de pareils timbres plutôt que des poinçons s'appliquerait aux paiements à distance aussi bien qu'aux paiements comptant; il pourrait donc être d'usage absolument général.

Le principe du carnet comptabiliste consiste naturellement en ce que ce carnet soit un véritable compte, avec débit et crédit — comme le sont tous les comptes en comptabilité ordinaire — dans lequel on inscrit, d'une façon qui puisse être considérée comme valable, comme ayant

force légale, les sommes correspondant aux transactions effectuées, soit par conséquent à la main en toutes lettres et avec signature, soit par poinçonnage en chiffres et avec indication simultanée des signes représentatifs de la personnalité du transactionneur, soit encore au moyen de timbres ainsi que nous venons de l'envisager, soit de toute autre façon.

Dès qu'on sort de ce principe pour envisager une phase d'application intermédiaire, une foule de combinaisons s'offrent. L'usage des timbres permettrait, par exemple, de se passer du débit dans les carnets. L'acheteur, dans ce cas, détache de son carnet, qui n'est plus que créditeur, les timbres correspondant à l'import de la transaction effectuée et il les colle sur le carnet du vendeur, carnet qui est aussi uniquement créditeur : le crédit de ce dernier augmente, celui du premier diminue, c'est tout. Si l'acheteur ne collait pas ses timbres sur le carnet du vendeur, ces timbres pourraient circuler ; il seraient analogues à des billets de banque que l'on aurait personnalisés par l'apposition de la signature du premier détenteur.

On voit par là que la société telle qu'elle est actuellement organisée peut démonétiser les métaux précieux et fonder le comptabilisme social sans avoir en principe à se révolutionner en quoi que ce soit; elle n'a qu'à amplifier largement quelques-uns de ses rouages déjà existants et en plein fonctionnement courant. Il s'agit, en somme, d'un simple changement du mécanisme des transactions et la société entière est intéressée à la réalisation d'un semblable progrès purement mécanique, purement fonctionnel, purement matériel, et qui n'est pas plus attaché à une doctrine, à une opinion, à un parti, que ne l'est une invention quelconque.

En terminant et au risque de nous répéter, pour exposer notre pensée sous toutes ses formes et la rendre accessible à tous les esprits, nous ne pouvons mieux faire, pensons-nous, que de la résumer en formulant les quelques articles de principe qui devraient servir de base aux dispositions légales à prendre dans l'hypothèse où le législateur voudrait décréter d'un coup l'application du « comptabilisme social » tel que nous l'avons défini en le basant sur la garantie de l'avoir, sur l'emploi des carnets de compte avec débit et crédit et sur l'usage de poinçons inscripteurs ou oblitérateurs de chiffres.

Ces articles résument les principes essentiels de la réforme au point de vue tout à fait général qui est le seul que nous ayons voulu examiner dans cette note et en laissant de côté d'une manière absolue les détails d'application qui sont à étudier et qui peuvent varier à l'infini.

Nous ne croyons nullement qu'une réforme semblable puisse être réalisée immédiatement de telle sorte, inutile de le dire ; nous pensons plustôt qu'on y arrivera par étapes, comme cela a toujours lieu pour tout changement de fond apporté à un ordre de choses acquis quel qu'il soit.

Les phases intermédiaires seront vraisemblablement : d'abord l'adoption du système du comptabilisme réalisé déjà en Autriche principalement pour les paiements à distance, tel qu'il est exposé dans le travail de M. H. Denis que nous avons déjà cité (il ne faudrait adjoindre à ce système que la garantie de l'Etat, basée elle-même sur lagarantie de l'avoir des individus pour le faire rentrer dans le cadre du « comptabilisme social » ), et, d'autre part, une large extension de l'émission par l'Etat du papier-monnaie pour ce qui concerne les paiements comptant, comme le propose

M. DeGreef(il suffirait d'ajouter le système du poinçonnage valant signature, l'usage de ce papier limité à une seule opération et son retour régulier à la comptabilité pour faire rentrer également cette réforme dans le cadre du « comptabilisme social » ).

Articles de principe d'un projet organique.

i. — A partir du le système

monétaire sera remplacé par le système comptabiliste.

2. — La Banque nationale sera érigée en établissement comptabiliste chargé de délivrer aux particuliers, aux sociétés, etc., des carnets de compte divisés en feuilles et cases d'import pour le crédit et feuilles et cases d'import pour le débit, dans lesquels l'import des opérations transactionnelles effectuées et qui exigent actuellement de la monnaie sera poinçonné respectivement au crédit et au débit des carnets de chacun des opérants en unités de compte équivalentes au franc actuel.

3. — Le comptable général délivrera soit des carnets de compte en blanc, soit des carnets de compte ayant une somme déterminée inscrite au crédit du carnet.

4. — Les opérations transactionnelles inscrites dans les carnets en blanc seront effectuées aux risques et périls des opérants. Chacun pourra obtenir de tels carnets.

5. — Au contraire, les opérations transactionnelles inscrites dans les carnets de compte créditeurs se feront sous la garantie de la Banque nationale, mais jusqu'à concurrence seulement de la somme qui sera inscrite au crédit du carnet.

6 — Chacun pourra obtenir des carnets de compte créditeurs pour une somme déterminée, soit en hypothé-

quant un bien correspondant en faveur de la Banque, soit en offrant à celle-ci la garantie de tiers qui auraient consenti pareille hypothèque, soit

7. — Les carnets de compte hors d'usage ou oblitérés, ou dont la somme figurant au crédit sera épuisée retourneront au comptable général, qui ouvrira alors un compte comptabiliste à chaque restituant de carnet si celui-ci a un solde : il inscrira ce solde à ce compte.

8. — Tout particulier dont le solde de compte est créditeur pourra obtenir des carnets de compte créditeurs pour une somme maximum équivalente à ce solde s'il offre une hypothèque correspondante à la Banque, soit comme ci-devant sur un bien existant, soit sur un bien à acquérir à l'aide de la somme ainsi inscrite au crédit de son carnet.

Ce qui précède montre combien le rôle du comptable général est simple, effacé, passif. On lui remet des carnets renfermant au débit et au crédit des chiffres d'import des transactions effectuées et les chiffres fixes représentatifs de la personnalité des transactionneurs ; ces carnets ne renferment donc que de chiffres et pas d'autres indications. Il additionne les premiers et inscrit le solde, s'il y a un solde, au compte du possesseur du carnet. C'est tout. S'il relève des incorrections, des erreurs, il les redresse, notamment s'il remarque que les imports du carnet qu'il examine ne sont pas d'accord avec les imports correspondants des carnets des transactionneurs qui y figurent.

Le comptable général agit comme agirait un mécanisme. C'est un inscripteur de chiffres, un enregistreur de soldes. S'il n'y a pas de soldes à inscrire, il n'enregistre même rien et n'est alors qu'un témoin légal des opérations transac-

tionnelles. Il ne lui est pas demandé davantage pour arriver à la suppression pure et simple du système monétaire.

Mais à partir du jour où le comptabilisme est devenu légal, à l'exclusion du système monétaire, depuis le moment où chaque individu a son compte personnel introduit dans les registres de la comptabilité générale, sa vie transactionnelle est dorénavant et à tout jamais représentée d'un côté par les hypothèques et les garanties qu'il fournit pour obtenir des unités comptabilistes, de l'autre par les soldes de ses carnets que le comptable inscrit successivement et indéfiniment à son compte. De telle manière que si la fortune entière de chacun était traitée de la sorte, — et c'est ce que nous avons prévu devoir être la situation légale dans l'état social définitif (ayant pour impôt unique l'impôt sur les successions, etc., etc.), — on voit que la véritable fonction de la comptabilité générale serait d'être l'inscriptrice de l'état de la situation sociale mouvante de chacun, la fixatrice du diagramme de sa vie active, de sa vie de relation effective. Chaque individu aurait ainsi le cliché de sa vie sociale effective fixé; chaque être social aurait sa vie effective formulée, si l'on peut ainsi dire, par rapport — toujours des rapports, rien que des rapports — à celle de tous les autres, mais en chiffres, rien qu'en chiffres encore une fois. Et l'on voit ici avec netteté l'erreur fondamentale ou la confusion profonde faite par ceux qui croient qu'il peut y avoir autre chose que ce qui précède dans le problème social qui nous occupe; de ceux qui se figurent, par exemple, que le capital et la fortune doivent pouvoir à tout instant, et non éventuellement dans le but seul d'utiliser le métal pour luimême, se représenter par leur équivalent en or ou argent ;

de ceux qui sont persuadés que les mots capital et fortune représentent autre chose qu'une puissance sociale individuelle relative d'action ou de jouissance qu'il suffit d'inscrire, de tenir à jour, purement, simplement et légalement comme nous le proposons, pour qu'elle soit absolument garantie à chacun.

LE COMPTABILISME SOCIAL (1)

NOTE COMPLEMENT AI Ri-

La note précédente expose d'une façon que je considère comme définitive, la conception théorique du comptabilisme.

A ce point de vue, il me parait nécessaire d'ajouter encore quelques mots, pour mettre en lumière certains points que la première note ne faisait pas suffisamment ressortir.

Nous avons vu à quoi sert la monnaie et à qui elle sert, nous avons examiné si elle était indispensable. L'or et l'argent ne sont un « bien réel » que lorsqu'on les possède à l'état d'objets utiles : ustensiles, objets d'art, etc., dont on a la jouissance. Monnayés, ils perdent ce caractère, ils deviennent un outil, outil reconnu jusqu'ici comme indispensable pour pouvoir obtenir un bien réel, que celui-ci soit matériel ou moral, par une opération que j'ai désignée sous le terme général de « transaction ». La monnaie n'est donc pas un bien dans le sens véritable du mot ; au contraire, on se la procure généralement en aliénant un bien.

(i) Annales de l'Institut des Sciences sociales, 1897.

C'est uniquement pour effectuer « l'opération » même de transaction qu'il faut de la monnaie, parce que c'est le procédé, le moyen, l'outil que l'usage a consacré; et si l'on trouvait un autre procédé, moyen ou outil pratique pour effectuer cette opération, la monnaie cesserait d'être indispensable : or. c'est ce que fait le comptabilisme.

Il est essentiel de remarquer ici que les unités comptabilistes francs, marks, livres, etc., s'obtiennent par nantissement et non, comme la monnaie, par aliénation de biens; que, par conséquent, ces unités n'ont plus une valeur par elles-mêmes, mais simplement par les choses qu'elles représentent.

Mais, à part cela, elles se détiennent ou se donnent ; elles s'empruntent ou se prêtent, avec ou sans intérêts, directement d'homme à homme, ou par l'intermédiaire de maisons de banque, exactement comme s'il s'agissait de la monnaie.

Et de fait, si l'on y tient par esprit d'habitude, rien n'empêcherait de les appeler « monnaie de compte ou monnaie comptabiliste », puisque en dehors de ce qui vient d'être dit de leur mode d'obtention et de leur nature, rien n'est changé dans les usages courants : tout reste en place comme aujourd'hui dans l'organisation et des affaires et de la société. Et tout ce qui pourrait avoir été dit, écrit ou pensé jusqu'ici dans un sens opposé aux considérations qui précèdent, doit être estimé comme contraire à la réalité des faits résultant du comptabilisme.

La conception du système comptabiliste est une conception toute autre que celle du système monétaire. Il n'y a pas la moindre trace de cette seconde conception dans la première; il faut sortir entièrement de l'une pour entrer dans l'autre. En un mot, les deux conceptions s'excluent

mutuellement; l'une s'appuie au fond sur l'échange, l'autre sur le compte, et les deux systèmes < jui en dérivent reposent ainsi sur deux principes d'essence différente.

On ne saurait entreprendre l'examen du côté théorique du système comptabiliste à l'aide des idées et des points de vue qui dérivent du principe monétaire II faut préalablement s'habituer à penser et à parler affaires, finances, etc., abstraction faite de toute idée de monnaie, et se persuader que les transactions — et j'entends par transaction toute opération, quelle qu'elle soit, qui donne lieu actuellement à usage de monnaie ou de son équivalent — ne font, en dernière analyse, que modifier les rapports de fortune. Si ces rapports pouvaient être continuellement reconnus et fixés, être officiellement enregistrés, la monnaie cesserait d'avoir un emploi. En effet, la monnaie mise en œuvre pour une opération quelconque n'est qu'un moyen d'accorder à. celui qui la reçoit la faculté d'accroître ultérieurement son bien-être d'une quantité équivalente, celui qui s'en est départi ayant diminué d'autant cette faculté pour ce qui le concerne.

Or, le système comptabiliste, en enregistrant officiellement cette faculté, accrue d'une part et diminuée de l'autre, permet de fixer les rapports susdits et réalise intégralement le rôle rempli par la monnaie. A ce titre il peut se substituer intégralement au système monétaire. Et remarquons, en sa faveur, que la faculté enregistrée dans ce système ne peut elle-même être amoindrie par le fait de fluctuations du prix d'un métal, ainsi que cela a lieu actuellement. De plus, la nécessité qui existe à l'heure actuelle d'aliéner des biens, pour se procurer l'outil monétaire indispensable aux transactions, disparaît.

Il est évident qu'il eût été possible, en théorie pure, de

passer directement du régime du troc à l'application du système comptabiliste et. si on admet que la conception de ce système ait pu se produire à cette époque reculée et être mise ainsi en application dès le début, — ce qui, en présence des lois de l'évolution de l'esprit humain, ne peut être que pure hypothèse, — on se rend immédiatement compte que l'idée monétaire n'eût pu venir ensuite à personne. Et en admettant que, par impossible, elle soit née quand même, jamais on n'eût songé à en faire usage, tant, en présence du comptabilisme, le système monétaire eût paru barbare par son illogisme et ses inconvénients.

Telles sont les considérations théoriques sur lesquelles nous croyions nécessaire d'insister.

Mais s'il y a une difficulté à pénétrer dans la question par son côté théorique, cette difficulté s'évanouit si on aborde la question par son côté pratique.

C'est ce que nous allons voir en examinant le système que M Hector Denis est allé étudier en Autriche, et qu'il propose de réaliser en Belgique.

Tous les bureaux de poste de l'Empire d'Autriche sont rattachés à la Caisse d'Epargne, dont l'établissement central se trouve à Vienne, et qui est devenue, depuis quelques années, un véritable établissement comptabiliste, en ce sens qu'indépendamment de sa destination primitive, elle tient les comptes de plus de trente mille transactionneurs qui y sont affiliés et font annuellement, par son intermédiaire, des opérations dont le chiffre dépasse un milliard de florins.

La Caisse exige des affiliés qui veulent transactionner par son intermédiaire un dépôt monétaire fixe de ioo florins, sans rapport, par conséquent, avec l'importance des opérations qu'ils peuvent effectuer; elle leur ouvre un

compte et leur délivre, sur leur demande, des carnets de chèques qui leur servent à effectuer les payements qu'ils désirent. Tout cela se faisant à l'intervention d'un bureau de poste quelconque de l'Empire.

Chaque fois qu'un chèque est délivré par un affilié, la Caisse centrale de Vienne en est avisée par la poste et elle envoie immédiatement, par la poste également, un extrait de compte aux deux opérants. Chaque compte d'affilié est ainsi tenu à jour, aussi bien pour la Caisse centrale que pour chaque affilié.

Voilà donc trente mille personnes qui pourraient, à la rigueur, se passer absolument de monnaie — je n'envisage pas le billon — si leurs relations mutuelles étaient suffisantes pour leur permettre de pourvoir à toutes les nécessités delà vie, et ce résultat est obtenu simplement par le fait qu'un établissement officiel veut bien se charger de tenir le compte de caisse de ces affiliés. Mais on voit que ces trente mille personnes constituent un choix dans la masse de la population, puisque la Caisse les admet à transactionner sur simple dépôt de ioo florins, donc presque toujours aux risques et périls des transactionneurs, ainsi que cela a toujours eu lieu jusqu'ici en fait de chèques. Et il est évident que si l'on voulait que le système se généralise, il faudrait adopter le principe du comptabilisme qui fait que les transactions sont garanties par l'avoir même des affiliés.

Voilà donc, disais-je, la Caisse d'Epargne de Vienne devenue, jusqu'à un certain point, un établissement comptabiliste. J'ajoute que les dangers qui peuvent menacer cette institution, telle qu'elle fonctionne actuellement, proviennent de ce qu'elle n'est pas entièrement comptabiliste, de ce qu'elle a conservé la base métallique.

Les dépôts qu'elle reçoit, elle ne les laisse pas improductifs, elle les place en fonds publics ou n'importe de quelle autre façon.

Arrive une crise politique quelconque qui fasse affluer à la Caisse les demandes de restitution de ces dépôts, la Caisse sera exposée aux plus grands dangers. Uniquement parce que l'institution a été conçue avec les idées actuelles et non d'après le système comptabiliste.

En effet, dans ce dernier système, l'individu affilié ne fait pas un dépôt d'unités monétaires ayant une valeur par elles-mêmes, il donne en gage un bien et, d'après la valeur de ce bien, on lui permet de transactionner avec plus ou moins d'unités.

Voilà sur quelle base l'institution devrait être établie. Dans ces conditions, les dépôts ne sont pas nécessaires. L'affilié affectera un gage à son service de chèques. Les registres de l'office central porteront qu'il est permis à l'affilié de transactionner avec x unités, et ses chèques seront admis aussi longtemps qu'il ne dépassera pas ce chiffre.

Au lieu d'un dépôt ayant une valeur par lui-même, il y a donc simple écriturement, inscription d'un droit. Et les dangers du système actuel seront écartés.

L'inscription, V écriturement constituent la réalisation idéale du système capitaliste. Ils font comprendre que les unités transactionnelles n'ont qu'une valeur fictive, qu'elles servent uniquement à mesurer la valeur transactionnelle des choses, que leur système est donc subordonné à l'existence de ces choses.

Idéalement donc, toutes les transactions, c'est-à-dire les changements dans la fortune des individus, peuvent s'écriturer, s'incrire par exemple sur des carnets.

Mais, quant à la pratique, quoique l'inscription reste la conception idéale, il se peut que les nécessités des relations humaines demandent d'autres procédés plus commodes. C'est un côté de la question pour lequel nous comptons présenter bientôt des solutions, mais qui peut être discuté sans que la conception théorique du comptahilismc doive s'en ressentir.

COMPTABILISME

ET

FIXITÉ DE L'UNITÉ DE VALEUR ABSTRAITE (i)

Quelques publications récemment parues me suggèrent les présentes considérations.

Je dois avoir mal présenté la question comptabiliste — ce qui n'aurait d'ailleurs rien d'étonnant, étant donné mon manque d'habitude en ces matières — si j'en juge par le peu de rapidité avec laquelle l'idée que j'ai cherché à émettre pénètre dans les esprits. Elle me paraissait pourtant si simple !

L'indépendance absolue de la valeur des choses par rapport à la monnaie, l'inutilité absolue, en principe, de la monnaie, dans la société, la fonction exacte de la monnaie, sont, d'après ce que j'ai pu constater, trois points de difficile assimilation.

Cependant, pour ce qui est du premier, y a-t-il rien de plus facile à reconnaître — est-il même possible de voir autrement? — que les choses valent par l'utilité matérielle ou intellectuelle qu'elles ont pour nous et en raison de cette utilité même, mais ne valent pas parce qu'il y a une monnaie. Il fut un temps où les peuples n'avaient pas de

(i) Annales de l'Institut des Sciences sociales, i'

monnaie et il y a encore des peuples qui n'ont pas de monnaie, et néanmoins les choses ont chez eux la valeur propre qu'elles doivent avoir et qu'elles garderaient si, rien autre ne changeant, on y introduisait purement et simplement le système monétaire. La monnaie n'a donc été et n'est pour rien dans la détermination de la valeur des choses ; elle a aidé à la définir et c'est tout.

Les hommes, pour vivre et se perpétuer, ont besoin de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se protéger et, enfin, de se distraire; c'est en ces cinq grandes nécessités que j'ai cru devoir, quant à moi, diviser la production et la consommation des hommes, lesquelles, grâce au dernier élément, distraction, renferment ainsi sans exception toutes les choses qui sont d'une utilité quelconque; les choses d'agrément intellectuel prenant même de la sorte un caractère d'utilité.

Pour se procurer, les uns chez les autres, ces choses utiles, les hommes doivent effectuer des opérations que, d'une façon absolument générale, nous appellerons transactions.

Pour effectuer ces transactions plus facilement, abandonnant ainsi le troc, l'échange en nature, les hommes firent usage de choses qu'ils utilisaient, choisies parmi les plus rares, parmi celles ayant la plus grande valeur : l'or, l'argent, le cuivre. Ils prirent alors l'habitude de les échanger à chaque transaction contre les choses d'usage régulier qu'ils devaient se procurer dans la vie courante ; ils les monnayèrent même pour accroître la facilité de leur emploi.

La chose monnaie devint ainsi un moyen de transaction, l'outil de la transaction. Elle n'a pas d'autre rôle et, au fond, pas d'autre raison d'être. S'il ne fallait pas transac-

tionner, il ne faudrait pas de monnaie; si l'on pouvait transactionner aussi bien d'une autre façon, elle deviendrait inutile. Et il serait important qu'il pût en être ainsi, car l'on se procure difficilement la chose monnaie et habituellement on ne le fait qu'en aliénant une chose ayant une utilité intrinsèque.

Or, précisément, il est possible de transactionner d'une autre manière et sans qu'il soit indispensable d'aliéner quoi que ce soit. Il suffit pour cela qu'à chaque transaction effectuée, au lieu de faire usage de la chose monnaie, on inscrive purement et simplement, on porte en compte des transactionneurs l'import de l'opération effectuée, de telle sorte que l'avoir de celui qui a acquis la chose t ansactionnée soit grevé de la valeur de cette chose au profit de celui qui l'a vendue.

C'est ce que réalise le comptabilisme social.

Et comment le fait-il? Fort simplement. L'établissement comptabiliste a, de fait et d'avance, hypothèque ou nantissement sur tous les biens des transactionneurs jusqu'à concurrence ou au delà de la valeur des opérations qu'ils effectueront. Il délivre des carnets de transaction, à feuilles fixes ou volantes, permettant de transactionner sur place ou à distance. Ces carnets sont de véritables comptes courants portatifs, mais à import déterminé et qui, une fois oblitérés, retournent à l'établissement comptabiliste. Celui-ci porte alors le solde des opérations effectuées au compte général du possesseur du carnet et délivre à ce dernier un nouveau carnet.

Et ainsi de suite.

Tout peut marcher indéfiniment de la sorte; aussi bien qu'à l'heure actuelle, chacun possède et chacun a sa fortune garantie. Il n'y a là qu'un système plus perfectionné

que le système actuel pour opérer les transactions, mais rien d'autre ; selon moi, c'est même, pour une foule de raisons, le système transactionniste définitif auquel la société doit nécessairement aboutir. Si l'ensemble des hommes l'adoptait, il n'y aurait plus de monnaie ; s'il n'en était ainsi que pour certains pays, ceux-ci garderaient de la monnaie jusqu'à concurrence de l'import des transactions opérées avec les pays qui ne l'auraient pas encore adopté.

Le fond de la question monétaire n'est-il pas là? Est-elle autre chose, en effet, qu'une simple question de mécanisme transactionniste? Evidemment non, et toute autre façon d'envisager la question ne ferait qu'embrouiller les esprits alors qu'ils ne le sont déjà que trop.

C'est réfléchir au côté fondamental du sujet qu'il faut faire; c'est sortir de cette vieille idée de l'échange dans laquelle on nous a malheureusement entretenus et qui, quoi qu'on ait pu dire, n'est aucunement essentielle dans le problème transactionniste.

L'échange d'une chose monnayée contre une chose d'usage, premier progrès sur l'échange en nature, est évidemment, pour notre époque, un moyen encore barbare de transaction. Il fait voir la plus grande partie de ce qui constitue le domaine économique social sous un jour absolument faux et y porte la plus grande confusion.

Ce système doit être abandonné et remplacé par un mécanisme plus moderne, plus scientifique, vers lequel au surplus la société, depuis longtemps déjà, évolue d'ellemême à grands pas en substituant de plus en plus le papier et l'inscription à la monnaie. On ne peut plus tarder à reconnaître, j'en suis persuadé, que la notion de l'échange et son usage persistant ont donné lieu à une doctrine économique entièrement erronée; elle sera délaissée comme l'ont été tant de doctrines scientifiques.

En dehors de ces considérations générales sur le comptabilisme et pour rencontrer plus particulièrement l'opinion de M. Walras (i), qui n'admet pas la fixité de l'unité comptabiliste, je ferai remarquer que les objections qu'il formule tombent d'elles-mêmes s'il est reconnu, d'abord que la valeur des choses est indépendante de l'existence ou de la non-existence de la monnaie ainsi que je l'ai fait voir dans le quatrième paragraphe de cette note, et ensuite que le comptabilisme est d'application logique, ne fût-ce qu'en théorie. Il suffit d'y bien réfléchir pour s'en persuader.

La fiction mathématique dont je me suis servi pour démontrer, dans mes notes précédentes, l'invariabilité de l'unité comptabiliste était légitime. Il est exact qu'un être d'une capacité infinie 'pourrait, à un moment précis du temps, fixer à chaque endroit la valeur — valeur évidemment constante pendant un temps infiniment court — d'un nombre indéfini de choses à valeur variable, en fonction de la valeur d'une de ces choses prise pour unité. A partir de ce moment, cette unité ainsi choisie et employée, n'ayant eu en fait qu'une réalité instantanée, resterait néanmoins indéfectible dans le temps et dans l'espace. Elle serait Yunité abstraite que nous avons cherché à définir et qui pourrait désormais servir, d'une manière constante et indéfinie, pour enregistrer les rapports de valeurs variables des choses, pourécriturer les transactions en excluant d'une manière radicale la notion et l'acte d'échange.

(i) L. Walras. — •> La Caisse d'épargne postale de Vienne et le Comptabilisme social. " Revue d'Economie politique, mars 1898, et Annales de l'Institut des Sciences sociales, 1898.

Sa fonction ne serait donc plus à proprement parler de fixer à chaque instant précis les valeurs absolues des choses, mais bien de permettre simplement et indéfiniment la notation, l'écriturement des transactions, quelles que soient les variations qu'ait pu subir dans le temps et dans l'espace la valeur propre des choses transactionnées.

Et, si telle est la signification exacte que nous donnons à l'unité comptabiliste abstraite, que nous voudrions voir se substituer à l'unité monétaire d'échange, nous pensons au surplus qu'elle est conforme à la réalité des choses et que l'unité abstraite de valeur existe vraiment.

Comment saurait-on, par exemple, que l'argent a baissé de valeur, que la pièce de 5 francs ne vaut réellement aujourd'hui que 3 francs à peu près, si ce que nous appelons le franc n'avait pas gardé sa valeur intégrale, prenant ainsi le caractère d'une unité absolue? Dira-t-on que c'est par comparaison avec la valeur de l'or qu'on le sait? Mais si la valeur de l'or est moins variable que celle de l'argent, elle varie néanmoins. Et croit-on que si l'étalon or n'avait jamais existé, nous n'en serions pas exactement au même point quant à la connaissance parfaite de la valeur actuelle réelle de la pièce de 5 francs? Poser la question, c'est la résoudre et dans le sens afnrmatif naturellement : le métal a baissé de valeur, l'unité non, elle est invariable.

Et, d'ailleurs, pourquoi une unité de valeur, une fois fixée, admise, appliquée, pourrait-elle varier? Les transactions pourraient-elles produire cette variation de l'unité dégagée de son support matériel? Positivement ou négativement? En faveur du vendeur ou de l'acheteur? Ce jour, ce mois, cette année, ce siècle, ou le jour, le mois, l'année, le siècle prochain?

Certes, si après avoir fixé la valeur de toutes choses en

ionction de la valeur d'une chose choisie comme unité on renonçait pendant un temps suffisant à l'aire usage de cette unité, la valeur qu'elle avait antérieurement pourrait s'oublier, et alors l'arbitraire interviendrait dans le choix qu'il faudrait l'aire d'une nouvelle unité destinée à fixer à nouveau la valeur des choses. De même, si l'application de cette nouvelle unité se discontinuait, on devrait, par la suite, faire choix arbitrairement encore d'une nouvelle unité. De la sorte, il est hors de doute que l'on arriverait à la dénaturation de l'unité primitivement choisie.

Mais rien de ceci n'a eu lieu dans le passé depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours ; jamais, à aucune époque de l'histoire, on n'a cessé d'apprécier la valeur des choses avec une continuité parfaite, non seulement chez nous, mais chez les divers peuples. Or, on peut dire que l'unité actuelle existait, mais dissimulée, virtuelle, latente, à l'époque du troc, puisqu'à cette époque les rapports de valeur des choses existaient déjà. La filiation de l'unité de valeur primitive, latente, avec l'unité réelle actuelle est donc interrompue et, par suite, cette unité — dont le franc chez nous est simplement une multiplication ou une division — s'est en réalité conservée indéfectible, immuable. Le franc, le marc, la livre sont donc abstraits et dérivent en fait des premiers âges de l'humanité.

Le franc monnaie envisagé dépourvu de son métal, le franc numéraire, le franc de compte, le franc comptabiliste, le franc mesure, ayant le caractère immatériel qu'il doit avoir pour être exclusivement transactionniste, est invariable, il est demeuré absolument constant dans le temps et dans l'espace depuis qu'il a été établi et même antérieurement, alors qu'il n'était que virtuel. Mais le franc métal est variable et il a incessamment varié

depuis son origine par rapport à ce franc numéraire invariable ; et cela parce que le métal a une valeur et que le franc amétallique n'en a pas, étant abstrait, ne servant qu'à compter et mesurer.

Et n'en serait-il pas ainsi pour toute autre qualité des choses que leur valeur, pour la longueur et pour le poids par exemple, si, par impossible, dans les mêmes conditions d'évaluation incessante et continue, on pouvait admettre, d'un côté, que les unités de longueur et de poids, en ce qu'elles ont de matériel, fussent essentiellement et continuellement mouvantes et variables au lieu d'être des étalons immuables; de l'autre, que les dimensions et les densités de tout ce qui existe dans la nature fussent, comme la valeur des choses, incessamment et éminemment mouvantes et variables? N'y aurait-il pas alors des mètres et des kilogrammes abstraits et fixes? Evidemment.

Oui, il existe une unité de valeur abstraite qui est invariable dans le temps et dans l'espace. Il faudra dorénavant que l'on appuie sa manière de voir en toutes choses économiques sur cette base; on reconnaîtra bientôt qu'elle est aussi correcte qu'inébranlable. Et toutes les opinions que l'on s'est faites sur une foule de points, notamment en ce qui concerne les contractions et les dilatations monétaires, devront se modifier en conséquence, ainsi que je l'ai fait voir dans une note précédente (i).

Ce que j'ai dit à ce sujet ne paraît pas, par parenthèse, avoir été exactement compris par M. Walras qui, après avoir cité une partie de la note que je viens de rappeler, conclut en disant : « Ainsi, selon M. Solvay, dans le cas

[i) Note V. Principe et raison d'être du Comptabilisme social, page io3.

» d'une monnaie fictive, la valeur de la monnaie croît » quand sa quantité diminue, mais elle ne décroît pas » quand sa quantité augmente. Cette affirmation parait » contradictoire; elle est en tout cas contraire à la théorie » de la monnaie. »

lTne telle affirmation, réduite à ces termes, serait assurément contradictoire, mais elle ne résulte pas, telle quelle, du passage cité par M. Walras, passage dont il est nécessaire de préciser et compléter les termes en rappelant d'abord les lignes qui le précèdent immédiatement.

Je disais : « Le fait d'avoir associé à une véritable mar- » chandise l'unité de valeur enlève toute stabilité à la base » de nos appréciations sur la valeur des choses. Si le prix » d'une marchandise, telle que la main-d'œuvre ou la » nourriture, s'élève par rapport à ce qu'il était cinquante » ans ou un siècle auparavant, par exemple, on se » demande souvent si l'augmentation est réelle ou si elle » n'est pas une apparence due à la diminution de valeur du » métal support de l'unité : il résulte nettement de ce qui » précède que la variation de valeur du métal n'y est pour » rien si, bien entendu, on suppose que la quantité de monnaie » en usage est demeurée exactement proportionnelle au besoin » des transactions. Mais dans le cas de contractions moné- » taires, puisque l'outil nécessaire aux transactions fait » défaut, on trouve que la valeur des choses en général » doit baisser, car les transactionneurs en offrent à prix » réduit dans le but d'obtenir l'outil monétaire sans lequel » ils ne pourraient effectuer leurs opérations. Il en serait » évidemment de même si cet outil, au lieu d'être en or ou » en argent, était en bois ou en papier; de même encore » s'il était représenté par de simples unités comptabi- » listes. Du moment où il est admis que l'homme doit

» nécessairement transactionner, si un outil lui est indis- » pensable pour y arriver, cet outil fùt-il en papier ou » consistàt-il en unités comptabilistes, il fera des sacri- » fices pour se le procurer et aliénera à cet effet une partie » de son bien; dès lors, en général, la valeur des choses » baissera. Tandis que si cet outil est en excès, c'est-à- » dire s'il y a dilatation monétaire, comme l'excès d'outil » ne peut aucunement servir aux transactionneurs en » général, qui n'ont besoin que de ce qui leur est néces- » saire pour effectuer leurs opérations et rien de plus, on » trouve que la valeur des choses n'en pourra être » directement affectée comme elle l'est dans le cas » précédent.

» Nous voulons dire que si cet outil est en papier ou » représenté par des unités comptabilistes, son excès ne » nuira en rien, n'aura aucun effet sur la valeur des choses, » alors que dans le cas inverse, ainsi que nous venons de » le voir, cette valeur baissera. Mais s'il est en or ou en » argent, et si au lieu d'aller s'entasser dans les coffres- » forts des banques il afflue chez les transactionneurs. ces » derniers chercheront à s'en débarrasser comme étant un » métal ayant de la valeur et non pas comme étant un » outil de transaction comme dans le cas précédent, et » par suite de cette aliénation la valeur des choses, en » général, haussera. »

On ne saurait, en effet, considérer le nombre des transactions qui peuvent s'effectuer à une époque déterminée comme indéfini ou comme pouvant croître au delà de toutes limites. Ce nombre est nécessairement limité; il est fatalement et étroitement en rapport avec l'état social et les besoins existants à l'époque considérée. Il en est de même de la quantité de monnaie nécessaire pour assurer le service de ces transactions.

Dès lors, si, pour des raisons quelconques, cette quantité de monnaie se trouve insuffisante, si la proportionnalité est rompue en ce sens, il est hors de doute que la valeur de la monnaie, en tant qu'outil indispensable aux transactions, croîtra en raison de cette insuffisance et cela aussi bien pour une monnaie fictive que pour une monnaie ayant une valeur intrinsèque; mais il est certain que dans le premier cas et surtout dans l'application du système comptabiliste, il est infiniment peu probable que la contraction puisse se produire et ce n'est pas un des moindres avantages du système. Si, au contraire, la proportionnalité est rompue par excès de monnaie disponible et si on fait abstraction de la valeur propre, de la valeur « marchandise » de cette monnaie, comme il convient de le faire, on ne saurait comprendre comment une surabondance d'outil transactionniste puisse exercer une influence quelconque sur les transactions et sur la valeur des choses en général.

On ne considère les choses autrement que parce que l'on y fait intervenir continuellement la valeur propre de l'outil monnaie au lieu d'en venir à l'unité abstraite.

C'est à l'aide de celle-ci seulement que l'on appréciera les phénomènes économiques et sociaux comme ils doivent l'être, dans leur réalité même.

J'espère que les considérations qui précèdent seront de nature à satisfaire mes savants contradicteurs de même que ceux qui hésitent encore à prendre position dans la question. J'aurais volontiers repris par le détail les arguments qui ont été présentés dans la discussion, mais il m'a paru plus utile au point de vue général de revenir aux principes fondamentaux.

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