De même, au xixe siècle, Léon XII et Léon XIII
2. II ne convient pas de parler des vivants. Pourtant comment passer sous silence le nom de celui qui, après plus de vingt-cinq ans de professorat exceptionnellement brillant,vient d'être honoré par Sa Sainteté Pie X de la pourpre cardinalice ? Le nom du Cardinal Billot s'ajoute ainsi à la liste des Cardinaux Tolet, Bellarmin, De Lugo, Pallavicini, Tolomei, Franzelin, Mazzella, que le Collège romain s'estime très honoré d'avoir compté au nombre de ses professeurs.
3. Une brochure intitulée Brevi Memorie inlorno al Collegio Bomano, imprimée en 1870 à Rome, demande qu'on rende aux Jésuites le Collège « fondé par les Papes avec l'argent du monde catholique pour être l'école centrale où puissent aller se former les jeunes gens des diverses nations chrétiennes ».
LL'NIVEKSITL GRtGORIENNE 2 1;)
laissa les Pères s'établir dans lePalazzo Dorromeo donné par le Pape : c'est là qu'est encore aujourd'hui l'Université Grégorienne^. Elle comprend les cours supérieurs de l'ancien Collège romain, c'est-à-dire les Facultés de Philosophie et de Théologie, avec celle, d'institution j)lus récente (187G), de Droit ecclésiastique.
Vient l'époque où les encouragements et les directions de Léon Xlll impriment un nouvel essor aux études scolastiqucs; l'Université Grégorienne entre résolument dans cette voie et sa prospérité s'accentue; le nombre des élèves subit une progression vraiment extraordinaire; tonilié - de 711 en 18G9 à 198 on 1871,
I. Le vaste bàliincat éilifié par Grégoire XIII est maintenant occupé par le lycée Visconti, la bibliothèque Victor-Enamanuel (qui est l'ancienne bijjiiothèque du Collège romain, constituée au prix (l'un long et patient travail de plusieurs siècles; sa richesse émerveilla, dit-on, ceux qui s'en déclarèrent les maîtres , le musée Kircher (fondé lui aussi par les Pères), et quelques dépendances du Ministère de l'Instruction publique. Comme l'appellation o Collège romain » était dans l'usage local trop étroitement attachée à ce bâtiment, et que le Gouvernement était peu disposé à laisser échapper cette glorieuse succession, les Jésuites demandèrent au Pape pour leur établissement transféré au Palazzo Borromeo le nom d'Univi-rsilé Grégorienne : c'est aujourd'hui l'appellation olïiciellc et à Rome la seule usitée. Ainsi le nom de Grégoire XIII, que lliumble Pontife n'avait pas permis d'attacher à son œuvre, se trouve, par la force des circonstances, la désigner aujourd'hui. Les Jésuites, qui n'ont pas oublié leur bienfaiteur, s'en montrent fiers.
■2. Il faut bien comprendre cette expression. Le chiffre de iSGg comprend les élèves des cours supérieurs (Théologie et Philosophie) et ceux des cours inférieurs (Rhétorique, Humanités, Grammaire), le chiffre de 1871 comprend les seuls élèves des cours supérieurs. La division supérieure était déjà appelée dans l'ancien Collège romain 1" a Université Grégorienne ».
3lG PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
il monte à ^94 en 1880, à 807 en 1890, à 1.020 en 1895, et depuis lors se maintient aux environs de i.ioo; durant l'année scolaire 1910-1911, il y avait 1090 étudiants, dont 643 en Théologie, 69 en Droit ecclésiastique, 878 en Philosophie. C'est d'ailleurs tout ce que peuvent contenir les salles du Palazzo Borromeo , à la condition même de se serrer beaucoup et de prendre l'église Saint-Ignace pour toute réunion plénière de la scolaresca.
A l'origine ^ le Collège romain comptait, en outre des Professeurs de belles-lettres et de langues anciennes, trois Professeurs de Philosophie (un de Dialectique, un autre de Logique, un de Physique et Mathématiques) et trois de Théologie (un de Dogmatique, un d'Écriture sainte, un de Morale); bientôt furent ajoutés un Professeur d'Éthique (Philosophie morale) et un Soluteur de cas de conscience. Un peu plus tard, en i565, nous trouvons cinq chaires de Théologie, dont deux de Théologie scolastique ou spéculative (l'un des Professeurs enseigne le matin, l'autre le soir), une de Théologie positive, une de Morale, une de Controverse. Alors toutes les classes durent une heure et sont suivies en général d'une demi-heure de répétition; le cours de Philosophie dure trois ans et demi, celui de Théologie quatre ans. Aujourd'hui le corps professoral compte 26 membres dont i3 dans la Faculté de Théologie, 3 dans celle de Droit, 10 dans celle de
I. En i553-i55Ji, année de l'ouverture des cours de Philosophie et de Théologie.
r, l'MVKusiTK Givi;G()iui;N?iE 217
Philosophie*; nous aurons tout à l'heure à clutlier la répartition des cours.
Aujourd'hui comme autrefois, sauf les étudiants appartenant ù la Compagnie de Jésus, tous les autres habitent hors de l'Université, oîi ils ne viennent que pour les cours. Les religieux sont dans des maisons de leurs Ordres respectifs, les clercs séculiers dans des Séminaires ou Collèges fondés par les diverses nations et dirigés soit par des religieux -, soit par des prêtres séculiers. En 1910-1911. 39 Ordres ou Instituts religieux envoyaient des élèves à l'Université; les clercs séculiers étaient répartis dans 21 Collèges, dont deux seulement, le Collège Germanique et celui de l'Amérique latine, sont dirigés par des Jésuites; les autres ont une administration tout à fait indépendante.
Ce court aperçu historique suffira 3. Aussi bien ce
1. Conformément aux vieilles traditions du Collège romain, ce corps professoral est un peu cosmopolite ; on y trouve ili Italiens, 3 Allemands, 3 Espagnols, 3 Français, i Autrichien, i Américain du Nord.
2. C'est ainsi que le Séminaire français est dirigé par des Pères de la Congrégation du Saint-Esprit, avec un zèle et une compétence qu'attestent et la prospérité toujours croissante de la maison, et l'affectueuse reconnaissance des anciens de Saitta-Cliiam.
3. Chose étrange ! alors que tant d'autres institutions, même beaucoup moins illustres, ont déjà trouvé leur historien, l'Unisité Grégorienne attend encore le sien; il faut aller chercher les faits qui la concernent dans des travaux d'ensemble sur d'autres sujets, ou dans des recueils de documents. Ikirloli dans ses Mcmorie storiclie et récemment le P. Tacchi Venturi dans le premier volume de sa StoriadcUa Compagnia di Gesù in Italia, ont raconté les débuts: la même x^ériode a fait l'objet d'une thèse présentée pour le Doctorat à l'Université de l'Etat par le P. E. Rinaldi (1909) : selon l'usage italien, ce travail n'a pas été imprimé; il faut espérer que l'auteur consentira à le publier et à le continuer.
2l8 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
que le lecteur attend ici, ce sont surtout des détails sur l'organisation actuelle des études, sur les méthodes suivies et sur les résultats obtenus. C'est de ces sujets qu'il nous faut traiter maintenant.
Pour comprendre le fonctionnement et apprécier les méthodes de l'Université Grégorienne, il faut d'abord se faire une idée exacte du but qu'on y poursuit. Ce but, l'histoire de l'Université le fixe nettement : il s'agit de préparer une élite de prêtres à leur ministère par une forte culture. Et ce ministère, que sera-t-il pour les jeunes gens qui fréquentent l'Université Grégorienne? l'apostolat intellectuel pour un certain nombre sans doute, mais pour d'autres l'administration diocésaine et pour beaucoup l'apostolat direct dans les paroisses ou les œuvres. Et même sur le sens du mot « apostolat intellectuel » il faut encore s'entendre : ne parlons pas de celui qui s'exerce par l'enseignement secondaire ou par la vulgarisation scientifique; celui-là, on peut légitimement l'attendre de tout prêtre à qui les circonstances ont permis de faire de bonnes études. Reste celui qui s'exerce par le haut enseignement ecclésiastique dans les Séminaires et les Universités catholiques ; encore dans cet ordre il est des distinctions nécessaires : on peut désirer, mais non exiger de tout Professeur de Grand Séminaire qu'il possède dans sa partie une compétence le mettant à même d'y produire du travail vraiment scientifique, tandis qu'au contraire, ce qu'on
I, UNIVF.USITI. GREGORIENNE 3IÇ)
serait étonné et scandalisé de ne pas trouver ciiez lui, c'est une philosophie saine, un sens théologique très sûr, une connaissance sérieuse et approfondie de l'ensemble du dogme catholique, et l'art de communiquer à d'autres cette connaissance. L'apostolat intellectuel d'un Professeur possédant ces qualités consistera, non pas précisément à publier des textes inédits, à faire avancer l'exégèse ou la patristique, à publier des travaux originaux d'histoire ou de droit, mais à former des générations de prêtres instruits et fermes dans la foi : et cela, c'est bien quelque chose, c'est même le principal. Or, de ceux qui viennent à la Grégorienne se préparera l'apostolat intellectuel, le grand nombre s'en va, l'histoire l'atteste, grossir les rangs de ces travailleurs obscurs, mais féconds, qui, réjjartis dans les divers diocèses, forment vraiment les cadres de l'Kglise enseignant sous l'œil des évêques.
Il y a donc, dans les auditoires de l'Université Grégorienne, malgré une hétérogénéité indéniable qui tient à la diversité des âges et des formations antérieures, une certaine homogénéité foncière ; tous poursuivent le même but : acquérir dans les sciences proprement ecclésiastiques une forte et solide culture. Il leur faut donc avant tout une connaissance sérieuse de l'ensemble de la philosophie et de la théologie, avec les notions suffisantes des autres disciplines que celles-là supposent, bref, ce qu'on appellerait aujourd'hui un cours normal d'études ecclésiastiques. Et voilà ce qui différencie l'Université Grégorienne des Universités catholiques telles que nous les voyons fonctionner dans les pays de langue française ou allema-nde.
Là-bas on lait des cours, à Rome on fait des classes. Le cours, selon les exigences des modernes Universités, doit être l'étude approfondie d'une petite partie du programme normal ; chez les élèves, il suppose ou bien une formation antérieure complète, ou bien un travail personnel simultané sur le reste des matières; le cours initie au travail scientifique, indique comment on peut traiter une question. L'examen final portera soit sur l'ensemble de la matière, soit sur le seul point particulier développé par le professeur. X la Grégorienne, au contraire, recommandation expresse est faite aux maîtres de voir tout le programme ; ils peuvent insister sur une question ou l'autre, mais ils doivent sur toutes donner l'essentiel ; et la prescription est si formelle que deux semaines environ avant le commencement des examens, ducitur linea, — c'est l'expression traditionnelle, — on tire un trait dans les cahiers : les explications qui suivront ne pourront plus être demandées aux candidats, ils ne seront interrogés que sur ce qui précède.
C'est donc un enseignement complet, se suffisant à lui-même, et, par suite, forcément restreint dans ses développements : c'est une première assise qu'on pose dans les esprits ; on la fera aussi solide, aussi profonde que le permettra le temps, mais on sacrifiera tout le reste pour lui laisser son caractère. Oui, on sacrifiera même presque complètement ces cours et conférences complémentaires, ces Séminaires pratiques si en honneur aujourd'hui, et, sans conteste, si utiles à la formation des spécialistes. A leur égard l'Université Grégorienne s'est jusqu'à présent montrée assez défiante. Il est vrai qu'à leur introduction s'opposaient
L UMVERSITE GUKG0R1E>>E 33 1
aussi des obstacles matériels : défaut de personnel, exiguïté du local, disette d'instruments de travail, tout cela ayant sa racine dans le manque de ressources^; mais la raison principale paraît bien être la défiance ; et les motifs en sont aisés à deviner : à notre époque de production scientifique intense, la spécialisation, qui ne devrait venir qu'après une solide formation générale, est trop souvent prématurée ; cette déformation fatale qu'implique le développement exclusif d'un côté de l'esprit, arrivant pendant la période de croissance, produit des résultats désastreux, et ce ne serait peut-être pas exagérer que d'attribuer aux excès de la spécialisation une bonne part de responsabilité dans la déplorable aventure moderniste.
Au reste, en cela l'Université romaine n'a fait que suivre la direction imprimée par le Vatican lui-même. Quand les grades bibliques ont été institués, il a été décidé que nul n'y pourrait prétendre s'il n'avait d'abord obtenu le doctorat en Théologie : c'était assez dire qu'on comptait sur cet examen pour assurer la
I. Pourquoi dissimuler que lUnivcrsité Grégorienne a participe dans une largo mesure à la pauvreté de l'Église à Rome depuis la spoliation complète de 1870? Les fonds péniblement amassés aux cours des siècles, à partir de la première donation de saint François de Borgia, et qui suffisaient à peu près en un temps où le coût de la vie, les exigences de bibliothèques et de laboratoires étaient bien moindres, ont tous été pris. Pourtant les Jésuites ont voulu malgré tout garder à l'Université Grégorienne leur principe de la gratuité de renseignement. En igu- 1912 pour la première fois, l'Université a établi un modeste droit d'inscription aiuiuelle (5 francs) et de diplôme doctoral (a5 francs), que justifie assez l'augmcnlatioii des frais généraux en conséquence du nombre des étudiants.
222 PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE
formation théologique générale qui permet d'aborder sans péril les problèmes ardus de l'exégèse.
Enfin l'expérience est là, qui montre quelles lacunes peuvent exister encore dans les esprits après les années de Grand Séminaire, combien est parfois superficiel le savoir théologique de ceux qui viennent chercher à Rome une formation supérieure*. Ces années qui leur sont accordées pour se perfectionner, comment les utiliser au mieux ? en fouillant une question minuscule, en apprenant à faire du travail scientifique au sens strict du mot, c'est-à-dire l'art de dresser une bibliographie, d'étudier des textes, de suivre l'évolution d'une idée, ou bien en revoyant toute la matière classique pour la travailler de façon plus profonde et plus personnelle ? L'idéal serait de faire ceci d'abord, cela ensuite; mais s'il faut choisir, le choix ne peut guère laisser de doute. On cherchera donc à donner en matière de science ecclésiastique une culture générale aussi forte que possible : que la chose se puisse faire sans rabaisser le niveau de l'enseignement, c'est ce que montrent assez, semble-t-il, des ouvrages comme ceux des cardinaux Franzelin et Billot 2.
1. C'est d'ailleurs le petit nombre qui vient à Rome après avoir déjà suivi un cours de Grand Séminaire ; et ceux qui sont dans ce cas ne font en général que deux ou trois années à la Grégorienne.
2. Est-il besoin d'avertir qu'il n'est question ici de critiquer aucune des méthodes suivies dans les diverses institutions d'enseignement supérieur ecclésiastique:' Chacune a tâché de s'adapter pour le mieux aux exigences du temps et du pays, aux aptitudes aussi et aux besoins des étudiants. 11 faut d'ailleurs reconuaître qu'à l'Université Grégorienne on a uniquement cherché
L'UNIVERSITÉ GRÉGORIENNE 2u3
D'après ce qui vient d'être dit, le lecteur se représente facilement ce qu'est un cours à la Grégorienne. Il y a un d livre de texte » qui est soit du Professeur lui-même, soit de l'un de ses prédécesseurs ; tout Professeur est d'ailleurs invité à se faire son propre cours, à préparer des « Prélections » qui puissent un jour, après avoir subi l'épreuve du temps et de l'expérience, être admises à l'impression. C'est assez dire que le livre de texte est suivi largement ; il sera toujours pour l'élève un point d'appui utile, plus ou moins nécessaire selon la diligence apportée à prendre des notes, mais il n'empêchera pas l'originalité personnelle du Professeur qui pourra toujours le compléter ou le modifier à son gré*.
Tous les cours durent une heure et sont généralement employés en entier à l'explication ; les répétitions sous forme d'interrogations, rares en philosophie, sont absentes en théologie ; il y a d'ailleurs des répétitions officielles, les Sabbatines, où l'exposition d'une thèse par un étudiant est suivie d'une argumentation en forme syllogistique 2. Tous les deux mois il y a
à résoudre le problème de la meilleure formation pour l'ensemble des sujets qui se présentaient. A lélite ne convenait-il pas d'ouvrir des cours spéciaux plus érudits ou plus synthétiques ? C'est là une tout autre question, que jusqu'ici les difficultés matérielles mentionnées plus haut n'ont pas permis de poser efficacement, mais qui le sera sans doute quelque jour.
I . Une Règle du Ratio Studiorum S. J. invite le Professeur à choisir chaque année dans son programme une ou deux questions qu'il traitera de façon plus ample et plus personnelle.
a. On sait combien la dispute scolastiquo était jadis estimée et quel rôle elle jouait dans la formation intellectuelle ; à la Grégorienne elle n'a pas cessé d'être en usage et il n'est nullementquestion de la supprimer. Tout en convenant qu'elle n'est pas l'cxer-
une dispale plus solennelle à laquelle assistent tous les étudiants d'une même Faculté. Évidemment pour le nombre ces répétitions ne suffisent pas; l'Université compte que les étudiants s'exercent dans leurs Collèges respectifs ; à peu près quotidiennes dans les Collèges qui ont gardé les prescriptions de l'antique Ratio studiorum S. J., ces répétitions sont d'une extrême utilité : certains Séminaires leur doivent pour une bonne part de montrer une évidente supériorité aux argumentations publiques et aux examens.
Quant aux exercices écrits, ils n'étaient pas en usage autrefois, et l'on peut trouver que c'était une réelle lacune dans la Pédagogie ancienne. Elle tenait à tout le système : les classes et les répétitions occupaient presque toutes les journées : à supposer que l'idée fût venue de faire faire des travaux écrits, où en aurait-on trouvé le temps? Aujourd'hui, à la Grégorienne, sans parler de la quasi-impossibilité matérielle d'imposer
cice scolaire unique, que, pratiquée indiscrètement, elle ouvre la porte aux pires abus, que tous les sujets, même de philosophie et de théologie, ne s'y prêtent pas également, on peut affirmer qu'elle a de très grands avantages, qu'elle donne à l'esprit la souplesse dans la discussion, le flair du vrai et du faux, le culte des formules précises et fortes (voir ce que nous en disons plus haut, p. i/iq sqq.) ; tous les esprits n'y réussissent pas également, mais c'est un cas bien rare, chimérique peut-être, que celui d'un étudiant convenablement doué, suffisamment diligent, qui n'y puisse acquérir assez de dextérité pour que l'exercice lui soit utile. Mais, il faut l'avouer, c'est un fruit à l'écorce un peu rude, les premiers efforts coûtent, et, si 1 on ne s'y met courageusement, on risque de traîner jusqu'au bout dans uae médiocrité lamentable. L'argumentation hebdomadaire étant la répétition officielle, tous les auditeurs devraient se tenir prèi^ à y être appelés à défendre la thèse ; en fait la pratique varie selon les Professeurs, mais l'usage île désigner in. promplu les défendants na pas disparu et, il faut l'espérer, no disparaîtra pae.
i/lmversité grégoribsne aa5
aux Professeurs la correction d'innomblables copies, une diiricultc sérieuse vient encore du nombre des cours : les matières à savoir se sont multipliées, on a multiplié les cours secondaires et l'on n'a pas cru devoir pour autant diminuer le nombre des cours fondamentaux de Philosophie et de Théologie; un étudiant diligent qui veut s'assimiler ce qu'il entend, mettre en ordre ses notes, faire quelques lectures, peut à peine se tenir au courant : comment trouverait-il le temps d'écrire? S'il est vrai que l'on ne sait bien une chose qu'à la condition de la rendre à sa manière, dans son style à soi, il faut convenir qu'il y a là une dilïicullé dont la solution n'est pas aisée.
Est-il besoin de dire que tous les cours (sauf ceux de sciences) se font en latin? Si le latin, la langue officielle de l'Église, n'était pas parlé à Rome, où le serait-il? Il y est parlé, en effet, et l'on y sent vivement le bienfait d'une langue universelle : il arrive bien souvent que, même en dehors des classes, le latin soit la seule langue en laquelle le Professeur puisse s'entretenir avec ses élèves; grâce au latin on se sent tout de suite en famille, dans la grande famille catholique*.
I. Reconnaissons toutefois qu'à Rome comme ailleurs la baisse générale des études latines se fait puniblcmenl sentir; plus d'un étudiant nouveau venu doit dabord faire dans l'usage du latin un véritable noviciat. La prononciation ne constitue pas un obstacle bien sérieux; les connaissances grammaticales théoriques sont à peu près sulTisanles, mais l'exercice manque, on n'a jamais ni parlé, ni entendu parler le latin courant, correct, mais simple. La chose est pourtant bien facile, puisque quelques mois d'exercice y sulTisent. Quand donc les Professeurs des classes de grammaire dans les Collèges catholiques, au moins dans les petits Séminaires, se décideront-ils à prendre la chose à cœur?
A être dites en latin, les choses perdent peut-être un peu de leur couleur, de leur relief, et, par suite, de leur netteté, les expressions, plus banales, n'ont pas le même pouvoir évocateur d'images, les nuances sont moins finement marquées, mais que sont ces inconvénients à côté de l'avantage de pouvoir d'emblée instruire un auditoire cosmopolite et lui enseigner la pensée catholique dans la langue des monuments qui l'ont conservée et fixée ?
Il ne sera pas sans utilité de descendre au détail du tableau des cours. Il a subi durant ces dernières années des modifications importantes ; en Philosophie les cours de Cosmologie et de Psychologie ont été augmentés et confiés à des professeurs distincts; en Théologie, la première année a été séparée des autres et consacrée aux traités fondamentaux (Révélation, Écriture et Tradition, Église); des cours de matières secondaires ont été créés ou ont pris plus d'importance.
La Philosophie s'enseigne en trois années, * dans lesquelles les cours sont ainsi répartis (les chiffres indiquent le nombre d'heures par semaine) :
1''* année : Logique et Métaphysique générale: lo; Mathématiques élémentaires : 5.
2« année : Cosmologie : 4; Psychologie rationnelle : 5 ; Physique : 5 ; Chimie : i ; Biologie : i ; Psychologie expérimentale : i .
3^ année : Théodicée : 5 ; Éthique : 5 ; Histoire de
1 . Ceux des étudiants qui ont déjà l'initiation scientifique nécessaire, sont dispensés des cours destinés à la donner; par suite ils peuvent, si le temps les presse, faire le cours complet de Philosophie en deux années : ils ajoutent à la première année l'Ethique, à la seconde la Théodicée.
L U:(IVER8ITE GREGORIEN^TE 337
la Philosophie : i ; Astronomie et Géologie : 2 ; Histoire de l'Art Chrétien : i.
Un cours libre de Mathématiques supérieures a lieu 3 fois par semaine*.
11 y a deux cours de Théologie, appelés grand et petit cours ; jusqu'à ces dernières années ils différaient même par la durée, l'un exigeant quatre ans, l'autre trois seulement; aujourd'hui, selon les directions données par le Saint-Siège, ils sont tous deux de quatre ans, et ne diffèrent plus que par le nombre des heures de classe et le niveau de l'enseignement : l'un est plus développé, plus approfondi, et donne seul l'accès aux grades; l'autre, plus simple, est destiné aux santés plus faibles et aux ambitions plus modestes.
Au grand cours :
i""® année : Théologie fondamentale : 8; Théologie morale : 5 ; Écriture Sainte (Introduction) : 2 ; Histoire ecclésiastique : 4; Hébreu : 3.
2* année : Dogme : 10 ; Morale : 5 ; Droit ecclésiastique (Institutions) : 5.
3* année : Dogme : 10; Écriture Sainte : 5 ; Grec biblique : 1.
4* année : Dogme : lo ; Écriture Sainte : 5.
Au petit cours :
I" année : Théologie fondamentale : 8; Écriture Sainte : 3 ; Histoire ecclésiastique : 4; Hébreu : 2.
i . Les sciences Mathématiques et Physiques ont toujours été en honneur au Collège romain qui a compté en ces matières des Professeurs illustres. On reconnaît là le caractère fondamental de la vraie Philosophie péripatéticienne : la spéculation y est touours à base d'expérience; ce sont les faits qui posent les problèmes, ce sont eux encore qui posent des jalons à l'interprétation rationnelle.
aaS PHILOSOPHIE scolastiqce
3* année : Dogme : (3; Morale : à ; Droit ecclésiastique : 5.
3* année : Dogme : 6 ; Morale : 4 ; Écriture Sainte : 5 ; Grec biblique : i.
4* année : Dogme : 6; Morale 4: Écriture Sainte : 5 t.
Il y a de plus quelques cours libres : Archéologie chrétienne i, Éloquence sacrée i, Langues orientales 2, et quelques Académies réservées à une élite : Hébreu I, Histoire ecclésiastique i -.
Le cours de Droit ecclésiastique se fait en trois années, dont la première est constituée par le cours « d'Institutions » que tous les étudiants de Théologie doivent suivre durant leur seconde année. Les deux autres comportent chacune dix cours par semaine faits par deux Professeurs. Enfin, il y a une Académie hebdomadaire de Sociologie.
Comme la distibution des cours, la législation des examens a été remaniée ; les innovations les plus notables sont celles qui instituent des examens pour certaines matières secondaires, pour l'admission au grand cours de Théologie et même pour le simple passage d'une année à l'autre, en vue des Ordinations. Les grades s'appellent baccalauréat, licence et doctorat ; pour les conquérir, le candidat doit obtenir du
I . Seuls les cours de Dogme et de Morale sont distincts pour le grand et le petit cours. Les cours de Théologie fondamentale, de Dogme (au grand Cours) et d'Ecriture Sainte sont distribués entre deux Professeurs.
a. L'Académie de saint Thomas fondée par Léon XIII, est totalement indépendante de l'Université, bien qu'elle en utilise les locaux pour ses conférences hebdomadaires ; elle confère aussi le grade de Docteur en Philosophie, mais dans de tout autres conditions.
L UNIVERSITE GREGORIENNE 339
jury (tous les examens se passent devant un jury dont chaque membre juge sur l'ensemble des réponses), une majorité de sulfrages positifs ; la note de ces suffrages est, pour les deux premiers examens de Philosophie : Attigit mediocritateni, pour tous les autres : Superavil mediocritatem. On sait que la mediocritas latine est ce que nous appellerions : « une bonne moyenne ». Au reste, le sens de ces formules est fixé : (( Celui-là est censé avoir atteint la médiocrité qui sait convenablement exposer et prouver ce qu'on lui a enseigné ; celui-là surpasse la médiocrité qui sait se défendre contre les objections ». Ainsi parle l'Institut de la Compagnie de Jésus; ces expressions trahissent l'extrême importance qu'on attachait autrefois à l'argumentation, et l'on pourrait répéter en y insistant ce qui a été dit plus haut des exercices écrits : à la difficulté qu'ont certains esprits, par ailleurs solides, d'acquérir la souplesse et la promptitude requises pour l'argumentation, se joint l'impressionnabilité qui paralyse dans un examen oral. Aussi pour les examens l'Université est-elle entrée résolument dans la voie des réformes : des épreuves écrites ont été instituées pour les divers doctorats. Parmi les thèses indiquées pour l'oral, quelques-unes sont marquées d'une astérisque : aux jours des compositions écrites, trois de ces dernières fourniront les sujets proposés aux candidats, qui devront en choisir un et le traiter à leur manière*. L'épreuve écrite a jusqu'à présent un rôle
I . Les Professeurs ont pu constater par le résultat obtenu combien cette réforme, si modérée dans son application, était importante, et combien les esprits y étaient encore peu adaptés. Les thèmes des compositions ont beau être proposés sous forme de
23o PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
surtout négatif : un candidat dont la composition est insuffisante perd son droit à l'examen oral. Un candidat refusé est dit non probalus s'il a au moins un suffrage positif, rejecliis s'il n'en a obtenu aucun ; dans ce second cas, il ne peut se représenter à la session d'octobre, mais doit attendre une année entière; deux échecs successifs ferment définitivement l'accès aux grades*.
questions, en termes invitant à une mise en œuvre personnelle, le candidat retombe volontiers sur la thèse correspondante du cours, en reproduit parfois la structure, les expressions et jusqu'au schématisme. On sent des plumes qui ne se sont pas exercées à traiter un sujet philosophique ou théologique. Encore une fois" ces imperfections ont pour cause la nouveauté de la réforme et, loin de la condamner, elles en soulignent l'opportunité ; après quelques années les résultats seront meilleurs et peut-être l'habitude se prendra de faire faire régulièrement dos exercices écrits dans les divers Collèges en guise de préparation.
1. On est parfois injuste dans le jugement que l'on porte sur la valeur des grades «romains ». Sans doute le doctorat ne présente point la même physionomie quen France dans les Universités de l'Etat, où l'épreuve principale, presque vmique, est la confection d'un ouvrage d'assez longue haleine, sur un point très spécial ; on n'y trouve même pas l'équivalent de la thèse plus modeste qui est d'usage dans les pays de langue allemande; mais par contre il exige à l'oral, durant une soutenance d'une heure, passée en interrogations multiples, des qualités de science et d'exposition qui témoignent dune bonne formation générale : et il ne prétend pas témoigner d'autre chose. — Mais tous ou presque tous réussissent I — Tous, non! un grand nombre, soit! mais il ne faut pas oublier que dans les divers Séminaires ou Collèges un choix préside déjà à l'admission, et qu'une élimination discrète en cours d'éludés épure encore le contingent.
LiNivEHSrri': ghiîgorienne
Ceii est assez sur l'organisation des études à l'Université Grégorienne. Resterait à décrire brièvement le milieu, les habitudes, les allures, la physionomie qu'y présente la vie scolaire. Et vraiment le sujet aurait de quoi tenter un humoriste : on comprend ce que peut présenter de pittoresque un groupe si nombreux et si cosmopolite. Presque toutes les nations de l'Europe et des deux Amériques y sont représentées ; des autres, qui envoient plutôt leurs étudiants aux cours de la Propagande, on trouve au moins quelques représentants.
Les Ordres religieux -y gardent naturellement leurs habits respectifs, et cela seul constituerait déjà une bigarrure intéressante ; mais de plus les divers séminaires ont presque tous un costume distinctif. C'étaient jadis des soutanes de couleur, et le vêtement entièrement rouge des Germaniques a traversé les siècles depuis le temps même de saint Ignace ; le séminaire du Vatican porte encore un violet pâle, et le Collège écossais, manteau noir sans manches sur soutane violette. La plupart des autres se contentent de porter en couleur la ceinture, un liséré, les boutons, et ainsi on trouve le bleu des Américains du Sud et celui des Espagnols, le rouge des Belges et celui des Lombards, le vert des Polonais, etc. Aux heures de sortie des cours le spectacle est vraiment typique, et le spectateur se laisse volontiers entraîner dans cette cohue où s'entendent les idiomes les plus divers. Dans
le vestibule ou dans la rue (combien étroite pourtant !) les membres de la même cainerata se retrouvent, et l'on s'en retourne en groupes compacts ; l'on s'en retourne, soit directement au Collège, soit en faisant la traditionnelle passeggiata que les Romains de vieille roche déclarent indispensable à qui veut dans leur ville vivre sans abîmer sa santé. Cet usage d'une promenade le soir est presque général, et pour le faciliter les cours de l'après-midi finissent toujours une heure avant l'Ave Maria (notre Angélus) qui annonce la chute du jour*. Oîi vont-ils .3 visiter quelqu'un des innombrables sanctuaires de Rome, assister à quelque Junzione à cette heure qui est précisément celle des Premières Vêpres .^ C'est le calcul que font certains, les Français par exemple, que la renommée dit très avides de ces bonnes fortunes ; mais en général la scolaresca préfère une promenade plus reposante, et l'on va volontiers prendere un pà d'aria dans les jardins du Pincio et de la Villa Borghese. Au reste il ne faut pas oublier que le milieu, très varié comme âge, est dans l'ensemble plutôt jeune : on vient d'Espagne vers i6 ou 17 ans, d'Italie ou d'Amérique vers 18, de France, d'Angleterre ou d'Allemagne vers 20 ans. Ce monde est vivant, mais fort sage : il porte la soutane, et puis nous sommes à Rome ! Les jeunes clercs n'y sortent jamais seuls et ne se trouvent jam.ais en rue après le coucher du soleil. De certains
1 . De là ce changement des heures qui arrive chaque quinze jours, au grand désespoir du travailleur trop méthodique qui rêverait d'une distribution immuable de sa journée. Mais cette irrégularité encore est du pittoresque, et tout empreint de couleur locale !
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Collèges, un vient aux cours du matin en silence, et qui voit s'avancer ces files graves n'est point tenté de sourire, mais d'admirer : la pensée se reporte au temps où le vieux Collège romain voyait s'épanouir des fleurs de sainteté connue saint Louis de Gonzague ou saiijt Jean Berchmans.
Enfin, ce monde est confiant; il ne subit pas en maugréant la formation qu'on lui donne, il l'aime, il sait qu'au dehors la tempête gronde, que plus tard il devra rester ferme, supporter des crises, guérir des âmes malades ; il est venu à Rome pour se fortifier dans la foi, et il désire construire un édifice de science solide. Il aurait peut-être même quelque peine à comprendre le soin d'un Professeur de laisser ouvertes certaines portes, de respecter la liberté dans les matières librement controversées entre catholiques, de doser soigneusement la probabilité d'une thèse. Si c'est là un excès, on peut dire qu'il est naturel à l'esprit humain, que le besoin de croire à un maître se rencontre autant et plus encore autour des chaires où des maîtres se posent en réformateurs ou en hypercritiques, qu'enfin cette soif d'affirmations nettes est certes moins dangereuse qu'un dilettantisme ombrageux ayant peur de toute thèse.
Faut-il en terminant essayer de soulever le voile de l'avenir.^ Si Dieu, comme on doit l'espérer, préserve l'Italie d'une apostasie sociale qui irait à entraver de toutes manières, sinon à détruire les institutions d'enseignement ecclésiastique qui y fleurissent, l'Université Grégorienne vivra sans doute, prospérera et continuera lentement, donc sûrement, l'évolution commencée sous une main forte autant que prudente. Cer-
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taines réformes semblent n'avoir été introduites que par manière d'essai : les résultats montreront s'il y a lieu de les accentuer : tels les examens écrits et certains cours de matières secondaires ; d'autres, qui n'ont pas encore été tentées, paraissent être attendues à titre de compléments naturels : telle l'institution de nouveaux cours libres destinés à l'élite, ou de conférences élargissant au contraire le cercle de l'action universitaire ; telle aussi la fondation de « Séminaires pratiques », au sens allemand du mot, c'est-àdire de groupes très restreints où les élèves n'écoutent plus un Professeur, mais travaillent sous sa direction et se préparent ainsi plus directement à l'acquisition d'une compétence spéciale*. Les sujets ne manqueraient pas, mais ce serait une lourde surcharge pour les Professeurs dont les heures de cours sont déjà nombreuses. Ce sont là obstacles qui se peuvent lever. L'Église désire trop le progrès de la vraie science, elle est trop heureuse de voir l'univers catholique envoyer à Rome ses jeunes clercs de plus en plus nombreux, pour ne pas accentuer encore l'impulsion qu'elle a donnée et qui de plus en plus fera, des instituts d'enseignement dans la Ville Éternelle, des modèles dont elle pourra dire : Inspice et fac secandum exemplar !
1 . Rome voit déjà les cours complémentaires et les conférences publiques introduits avec un légitime succès au Collège Angéli. que des RR. PP. Dominicains et à l'Institut biblique. Ces deux maisons d'études supérieures possèdent toutes deux leur cachet propre, très différent de celui de l'Université Grégorienne, et cette variété même est un signe de puissante vitalité.