‹ Questions d'enseignementChapitre 3 sur 7 · PREMIÈRE LETTRE ÉTAT DES ÉTUDES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE ÉTAT DES ÉTUDES

Mon cher et ancien collègue,

Je vais dire au public«ce que nous nous sommes dit bien des ibis. Voici ce que vous demandiez : quelqu'un qui parlât franchement sur l'enseigne-

1 Ces lettres, publiées pour la première fois en 1857, avaient été réimprimées par l'auteur eu 1862, dans ses Questions actuelles, puis en 1804, dans le deuxième volume de ses Essais de philosophie et de 'morale. Nous croyons devoir les reproduire

ment, même au risque de déplaire quelquefois à nos .unis et <le plaire quelquefois à nos ennemis. La situation n'est pas bonne, mais, puisqu'elle esl mauvaise, ce qu'il y a de mieux, c'est de l'avouer e1 de la corriger. Recevez, je vous prie, amicalement ces lettres, qui vont à vous comme y va souvent mou souvenir.

La question de l'enseignemenl n'est pas de celles où il est permis de répondre : « Il y a quelque chose à faire, » saufà ne rien faire: il faut se décider, il faut se presser, car il ne s'agit pas de nous, mais de nos enfants, que nous n'avons pas le droit de sacrifier.

Chateaubriand a écrit dans ses Mémoires : « Il y a toujours, en France, cent contre un à parier qu'une chose quelconque ne durera pas. » J'espère bien qu'il n'y aura pas une exception pour le plan

telles que M. Bersot les avait écrites, bien qu'elles se rapportent à un état de choses qui s'est considérablement modifié. L'auteur, en 1863, les avait fait précéder de cet avertissement dans lequel il allait lui même au devant de l'objectiou :

• Depuis le jour où les premières Lettres sur l'enseignement ont été publiées, bien des changements se sont accomplis. M. Rouland a rétab.i l'enseignement sérieux de l'histoire et galion spéciale pour celte faculté; M. Duruy a inauguré son ministère en rendant à la philosophie des collèges sou nom, iOM étendue el nui agrégation particulière-; les fonctionnaires ne Seront plus révoqués avant d'avoir été entendus et jugés par un tribunal créé dans le Conseil de 1 instruction publique; la biiurcal un est reculée a la classe de seconde, et on peut espérer qu'elle reculera plus loin. C'est un grand pla sir, et auquel les plus philosophes ne peuvent être insensibles, de voir ainsi tomber, pièce à pièce, un mauvais régime qui s'était promis d'être immortel. •

cTétUctes et le baccalauréat actuels. Indépriidamnient de cette raison, qui suffirait au besoin, il y en a de bonnes, que j'ai l'intention d'expliquer. Les circonstances sont peut-être favorables. Au ministre qui avait institué le nouveau régime * a succédé un ministre libre de tout engagement et qui a tenu à le faire comprendre'-; puis l'expérience a ouvert bien des yeux, et, du vivant même du dernier ministre, il était évident que les choses ne pouvaient pas rester dans cet état.

Je parle sur cette matière, parce que je puis être utile, ayant donné à l'enseignement une vingtaine d'années, ce qu'on m'a permis de lui donner, libre de dire, attaché profondément à l'Université, non pas à toutes les pratiques qu'elle retient de l'habitude ou que la volonté de ses maîtres passagers lui impose, mais à son esprit libéral, qui persiste à travers toutes les épreuves et ne se refuse à aucun progrès. Je parle peut-être avec vivacité'', je ne m'en défends pas : j'aime le bon sens: le faux ne l'ait pas du mal seulement par ses elièts propres, il fausse encore les esprits, qui, le voyant établi, s'habituent à croire qu'il est vrai. Je songe aussi qu'il s'agit de ceux qui viendront après nous et feront de ce pays ce qu'ils seront eux-mêmes. Dé-

1 M. Fortoul.

1 M. Rouiaud.

sintéressé de beaucoup de choses, je ne me vanterai jamais d'être désintéressé de celle-là.

Le caractère propre «lu plan d'études de 1852. aujourd'hui eD \ igueur, est la recherche de l'utile. On ;i considéré les spécialités dans lesquelles les hommes se partagent, e1 on veut fournir à toutes ces sp icialités. Au lieu donc de visera une perfection générale de l'esprit, on ne vise qu'à une perfection particulière, on forme le parfait écolier de l'Ecole navale, de l'Ecole forestière, de l'Ecole dp Saint-Cyr, de l'Ecole polytechnique, de l'Ecole normale. Comme ces écoles s'ouvrent de bonne heure et qu'elles ont leur programme d'admission. difficile à proportion du nombre des candidats, on a sciili qu'on ne saurait y préparer trop tôt et trop fortement. Aussi, en sortant de la classe de quatrième, les ('levés doivent entrer dans la voie des lettres ou dan- la \'oie des sciences; c'est ce qu'on appelle d'un nom emprunté à l'industrie et qui sied bien ici, la bifurcation. Dès lors l'enseignement ne voit plus que l'école : aucun écart, aucun excès: on les a prévus dans l'enseignement des lettres, qui, naturellement plus vague, invite les jeunes

.■lèves à regarder à droite et à gaucho et à courir le pays; l'histoire et la philosophie, qui éveillent

de ces fantaisies, ont été mises à la raison.

Ce plan est très bien conçu. La séparation des lettres et des sciences répond à la séparation des aptitudes et des carrières; chacun de ces embranchements mène loin et dessert, chemin faisant, les différentes écoles. Ce que l'enseignement scientifique comporte d'études littéraires, ce que renseignement littéraire comporte d'études scientifiques, est bien ménagé ; on trouve même appliqué en grand pour la première fois cet excellent principe que, au lieu d'enseigner une science dans toute sa difficulté à un seul âge et à un seul ordre d'esprits. on peut l'enseigner à divers âges et à divers ordres d'esprits à diverses profondeurs. Je le répète, ce plan, comme plan, est très remarquable ; il pèche dans la pratique : on a supposé des élèves d'une espèce supérieure.

D'abord, pour se décider, au moment de la bifurcation, ils doivent avoir une connaissance bien certaine d'eux-mêmes et de la vie. Un ancien a imaginé qu'Hercule, au commencement de l'adolescence, se trouva à l'entrée de deux chemins, le bon et le mauvais ; que la Volupté et la Vertu vinrent l'inviter à les suivre ; qu'il écouta leurs raisons, réfléchit longtemps et se décida pour le

grand partit C'était bien de le fisttue choisir à cet âge; qui es< une crises de plus, il savait même alors distinguer entre le bien et be mal. et savait sur quoi il délibérait : enfin, il no dépendait que de lui,

une l'ois le choix fait, de le suivre toujours, car,

pour être bon nauvais. il n'y a besoin que de la

volonté- Nos cillants, plus précoces, ont à délibéner de meilleure heure, sur des points plus obscurs. Vers treize ans, on les place aussi à l'entrée de deux chemins, celui îles lettres et celui des sciences: dos lettres, ils connaissent la grammaire: des Sciences, les quatre règles et quelques ŒxpérieBûBS de physique et de chimie amusante; en leur a dit ([lie p;ir l'un ils seront ingénieurs, médecins, militaires, etc., par l'autre avocats, magistrats, prêtres, et le reste. Or, il n'y a rien de plus certain, connue chacun sait, que les vocations de treize ans. Les uns, indidérents sur les agréments ou les ennuis du chemin, ne voient, au bout, qu'un uniforme qui hrille: d'autres, plus prudents, se décident sur leur expérience : ils se jettent dans les lettres par d'goi'it des théories arithmétiques, dans tee sciences par dégoùl des thèmes et dt^s leçons à réciter. Il essl vrai que plusieurs, une fois entrés dans une de ces routes, en sentent les ennuis présents et oublient les anciens ennuis: aussi, les voit-on re\onir à la route abandonnée,

jusqu'à ce que, par honte de changer, ils restent où cette honte les a surpris.

Donnez-leur la parfaite connaissance de leur aptitude, elle ne suffira pas pour qu'ils choisissent bien: il ne serait pas mal de leur donner aussi l;i prévision de l'avenir pour savoir deux choses : s'ils réussiront à entrer dans l'école où ils veulent entrer, et aussi ce qu'il arrivera de la fortune de leur père, qui, changée, pourra changer leurs plans. Que faire de soi, quand, frappant obstinément à une école, on est resté à la porte? Que faire de soi, quand, entré dans une carrière à longstage, des parents ruinés ne peuvent plus vous soutenir? Avec une aptitude générale, rien n'est perdu : on a formé son intelligence, on l'emploie ici au lieu de l'employer là; mais avec des études exclusives, on n'était propre qu'à la chose que l'événement vous interdit.

Une autre erreur du plan d'études est de supposer l'esprit mathématique beaucoup plus commun qu'il ne l'est. Tout le monde n'est pas mathématicien : il y a dans les mathématiques une abstraction puissante qui effarouche la plupart des esprits. Si tout homme n'est pas mathématicien, tout âge non plus ne l'est pas : il faut du temps avant que l'esprit des enfants, engagé dans les choses individuelles, sépare de ces choses leur

essence, pour envisager, à la place dos nombres réels el des grandeurs réelles el de leurs relations réelles, les quantités pures et les purs rapports. Quanl à l'intérêt que ces sciences présentent, il doil être très grand quand on est parvenu à un certain point, quand on sent qu'on possède en elles un instrument admirable qui vous ouvre ce monde du tout a été lait avec nombre, avec poids et avec mesure : mais, dans les commencements, on ne devine point cette vertu ; les lenteurs nécessaires des démonstrations impatientent; de temps à autre, on voit bien, par plus d'horizon, qu'on a monté, mais la pente est si faible qu'en marchant on ne sent pas qu'on avance. Par ces dégoûts des commencements, ou par les difficultés qui viennent après, il arrive ce qui devait arriver : quelques-uns seulement suivent, et une multitude restent en arrière. incapables de se rattraper dans un enseignement où toutes les vérités s'appuient les unes sur les autres, où on ne peut rien apprendre sans savoir tout ce qu'on a appris.

Comme il a supposé les élèves plus sûrs de leur aptitude, plus prévoyants de l'avenir et plus capables de mathématiques qu'ils ne le sont, le plan d'études les suppose aussi plus raisonnables. moins exclusifs. En imposant aux élèves des études étrangères à leurs spécialités, en les réunis-

sant dans do certains exercices communs après les avoir séparés comme en deux nations, on a pensé qu'ils consentiraient à cette digression, on s'esl trompé; cela devait se prévoir et se voit maintenant. Renfermés dans la même classe, sous le même professeur, devant le même travail, les littérateurs restent littérateurs, les scientifiques, scientifiques; autrement ils croiraient perdre leur temps et manquer à la dignité des sciences ou des lettres qu'ils représentent. Par malheur, personne ne profite à ces dédains. La discipline des sciences sert à former le raisonnement des esprits littéraires, et les habitudes littéraires ne sont pas sans quelque utilité : d'abord un homme du monde, que! qu'il soit d'ailleurs, n'ignore pas de certaines choses sans ridicule ; puis les lettres donnent les moyens d'exposer les sciences elles-mêmes, et, enfin, elles préservent l'esprit d'une certaine raideur que l'inflexibilité du raisonnement mathématique risque de lui communiquer.

Voilà, pour ne pas entrer dans les détails, les principaux défauts du plan d'études actuel : il s'adresse à mieux qu'à des enfants et à des jeunes gens, il demande à ceux auxquels il s'applique des qualités rares ou même impossibles ; on leur donne un bel habit, on a oublié de leur prendre mesure, (lela arrive quelquefois en France; .mais d'ordi-

unir*1 m sont des rêveurs, on «lit, je crois, défis idéologues, qui commettent oes bévues ; ici, au contraire, ce sont des hommes positifs, dos hommes pratique^ ce qui console beaucoup les idéologues.

On a d'autres pepoocbes à adresser au plan d'études, quand on lui demande ce qu'il a fàitdedeux gramls enseignements, celui de l'histoire et celui de lu ]ihiloso]ihie.

Il y a toutes sortes de bonnes raisons pour peeommander L'étude dé l'histoire premièrement l.-i raison ([no donne Bossnet : « Il serait honteux d'ignorer le genre humain. » Au peint de vue de l'éducation, comme moyen de former l'intelligence, Site a une utilité particulière. Une fois ont iv dans le monde, l'important est qu'on la sache, de quelque façon qu'on l'ait apprise ; au col- Lege, l'inipoi'hint est la façon de l'apprendre. J'ai vu un temps nii, |<> professeur faisant une leçon, les élèves h-, rrqti'oduisa ion t par écrit: on leur enseignait alors, avec tes faits, le choix et l'ordre des idées, l'art de la rédaction, l'art du style ; ils ajoutaient dans ce temps-là, quand ils étaient de tonne volonté', des lectures, des analyses d'historiens, mêmedes appréciations-; ces exercices, continués pendant quatre ou cinq années', me semblaient singulièrement profitables: je me trompais sans doute puisqu'on les a supprimés* Je me di-

sais giue s'il y avait excès quelquefois dans les détails de l'histoire, si le cours de collège tournait quelquefois en cours de Faculté, l'Administration avait des moyens sûrs pour réduire l'enseignement à être ce qu'il devait être ; mais on n'a pas corrigé l'excès, on a changé le système. Maintenant, le professeur dicte des sommaires qu'il fait ensuite réciter ; les élèves peuvent se donner carrière dans des narrations ou des parallèles. La narration paraîtra peut-être un douhle emploi avecla rhétorique, mais j'espère heaucoup dans le parallèle.

Après l'histoire, venons à l'autre enseignement. On déhaptise la philosophie, qu'on appelle logique, on invite les jeunes gens à des discussions sur la méthode, puis à la fin, comme application des règles de la méthode, on leur montre la spiritualité de l'âme, l'existence de Dieu, la liberté, la loi morale et la vie future. On aurait pu prendre d'autres questions, on a bien voulu prendre celleslà. En apprenant qu'il y a un Dieu, qu'il y a une conscience morale, que nous sommes des esprits libres, immortels, responsables de nos mauvaiseactions, même après la mort, ils apprendront à respecter toute leur vie la méthode. Voilà pour h^ élèves des lettres; quant aux élèves des sciences. que pourraient-ils faire, je vous prie, de ces idées

sur eux-mêmes, sur Dion et sur l'autre vie ? Ils seront bacheliers sans cela. Aux. uns ni aux autres on ne dit un mol de l'histoire de la philosophie.

Tel est l'étal des choses; parlons-en, mais point en .unis ou en ennemis de la philosophie, parlons raison. Comment ose-t-on respecter assez peu ces hautes vérités de religion et de moral!- pour les placer dans la logique, pour les introduire par cette porte basse et dérobée de la méthode, quand il faudrait, pour les recevoir, ouvrir l'esprit et l'âme tout grands, et les montrer comme les sommets de la science: quand il faudrait imprimer dans les jeunes gens cette pensée qu'il ne s'agit pas là d'analyse ni de synthèse, d'induction ni de déduction, mais de notre dignité, de notre bonheur, de tout l'homme! Comment ne craint-on pas de compromettre ces vérités en les subordonnant à une méthode, quand il est certain qu'elles sont au-dessus de la méthode, qu'elles se forment en nous, non par l'artifice des procédés, mais par le mouvement spontané de lïune , qui se sent libre dans l'action et avant l'action immaté-. rielle, quand elle résiste au corps; immortelle, par ses nobles instincts ; qui connaît la distinction du bien et du mal par la conscience, la satisfaction intérieure, le remords, et l'existence de Dieu par le spectacle du monde et d'elle-même,

la philosophie se bornant à forcer les hommes de faire attention pour voir ces vérités en eux, poulies voir telles que la nature les y a gravées de sa puissante main. Si les esprits voués aux études littéraires ont besoin de ces vérités, si, sans elles, ils ne comprennent ni la littérature, qui vit des idées religieuses et morales, ni l'histoire, qui suppose au moins la liberté et la distinction du bien et du mal, ni en un mot rien, où a-t-on vu que les esprits voués aux études scientifiques n'en ont pas besoin? Les jeunes élèves de médecine iront dans les amphithéâtres et dans les hospices, bien pourvus de physique, de chimie, de mécanique ; en voyant l'influence des organes sur la pensée et sur le sentiment, ils seront tentés de matérialisme, et personne ne les aura avertis, personne, prévoyant l'objection redoutable, ne l'aura discutée et détruite ! Ces savants ne lèveront jamais les yeux de dessus leurs livres, et, en observant le train des choses humaines, ils ne seront jamais tentés de croire que nul être sage et juste ne le conduit? Il n'aura pas été utile qu'un homme exercé, soulevant à l'avance les difficultés qui doivent se soulever d'elles-mêmes un jour, les examinât sincèrement devant eux et y répondît ce que la raison répond pour raffermir la croyance à Dieu ? A quoi enfin sert-il de cacher si soigneusement aux

I i LETTRES SUR L'ENSEIGXEMENT

jeunes gens, quels (ju*ils soient, l'histoire de la pliilesophie, comme si. dès teur entFée dans le monde, ils ne devaient pasy reneonirer toutes 1rs erreurs, athéisme, panthéisme, matérialisme, fatalisme, communisme, etc. , somme si sette innocence d'esprit, si précieusemenll eonserfée, devait servira autre chose (ju'a les exposer sans défense à la séduction de doretoranes qu'ils admirent pour leur aouveauté, et qui sont seulement vieilles comme le monde ! Quelle pitié!

Le public a l'ait peu d'attention à ces réformes de la philosophie et de l'histoire, parce qu'il a été hrès fpapp ê de la bifurcation et très attentif à en sui\re les effets : pourtant, s'il y a quelque chose qui mérite le blâme, c'est cela. Les auteurs du plan d'études ont pu, sans le savoir, se tromper sur les résultats futurs de la bifurcation: mais quand ils portaient la main sur deux enseignements libéraux, ils savaient ce qu'ils faisaient et ils étaient sans excuse. Je crains qu'il ne faille appliquer ici le mot de Chamfort sur la Harpe: •- C'esl un homme qui se sert de ses défauts pour caoher ses vices. »

Le plan d'études, si sévère pour l'histoire et la philosopha . a maintes», a fortifié la pratique des vers latins et <\rs discours latins. Je ne conteste pas l'utilité des vers latins et des discours latins,

je le dis de bonne foi, j'admets même, si on veut, mais sans le croire autant, qu'on peut écrire en latin, vers ou prose; mais à côté de cette question : les vers et les discours latins sont-ils utiles? viennent ces autres questions : à combien sont-ils utiles ? et, dans un temps donné d'étude, n'y a-t-il aucun travail plus utile que celui-là? Répondons-y francbement. Sur une cinquantaine d'élèves qui composent une classe, combien y a-t-il d'élèves qui puissent ou qui veuillent profiter en ces genres, et arrivent à quelque talent ? combien, si de ceux-là on ôte ceux qui se destinent à être professeurs ? et on devra les ôter, car enfin l'enseignement n'est pas fait pour le professorat, mais le professorat pour l'enseignement. Cela étant, il ne s'agit plus d'affection ou de rancune pour ou contre certains exercices, et voici toute la question : l'enseignement est-il fait pour le grand nombre ou pour le petit nombre? Il me semble qu'on ne peut la résoudre que d*une seule manière; pour mon compte, je n'hésite pas. L'enseignement, si on a quelque conscience, doit s'adresser à tous, se préoccuper des esprits ordinaires qui forment l'immense majorité, prendre par la main les élèves de capacité commune, leur apprendre à marcher, les mener aussi loin que possible. Ceux qui ont des ailes voleront. Il ne faut pas s'exagérer l'influence de l'en-

seignemenl sur les esprits supérieurs : ceux-là trouvent toujours leur route; quand ils ne se forment pas tout seuls, leur génie original se forme sous les maîtres même qui le contrarient, ils sortent comme Voltaire des écoles des Jésuites.

Je voudrais, pourquoi pas? qu'on donnât à lire de bon latin le temps qu'on met à en l'aire de mauvais : je voudrais qu'on sortît du collège possédant son antiquité'. On discutera tant qu'on voudra contre les anciens, ils ont ce mérite : ils ont rendu les idées -impies dans leur l'orme simple, sans recherche de l'effet. 11 y a des classiques dans tous les temps et dans tous les pa\ s, ceux qui, éminents par l'ordre de la composition et la pureté du langage, laissent des modèles sans danger; mais il n'y a d'anciens que là où se rencontre la naïveté, et la naïveté n'est pas plus facile à retrouver dans les lettres que, dans les sciences, l'étonnement. Anciens et classiques sont sans aucun doute1 les hommes avec qui il con\ Len1 de faire vivre la jeunesse, si on veul la nourrir de ce qu'il y a de plus sain et lui donner le goût de la simplicité, sans laquelle il n'y a pas de grâce véritable ni dans la vie ni dans les écrits. L'Université l'a toujours voulu; c'est, dans tous les programmes, la partie qui ne change pas ; et pourtant les élèves connaissent-ils sufïisamment ce qu'on tient à leur faire connaître? Je

ne le pense pas, et je dis tout de suite pourquoi : l'explication l'emporte sur la lecture, la grammaire sur l'analyse littéraire. On prend dans un auteur une partie, on ne permet aux ('lèves que le texte, et ce texte est scrupuleusement interprété à travers une année, morceau à morceau. C'est une excellente étude de langue ; mais la grammaire a • peu d'attraits pour la plupart de ces jeunes esprits : ils suivent le professeur parce qu'il le faut, et ne sont pas intéressés comme s'ils lisaient tout un ouvrage de suite. Il est vrai que, pour cela, on devrait mettre entre leurs mains les traductions. lire, analyser avec eux les auteurs, noter avec eux les plus beaux passages, leur donner le désir de lire ces passages dans la langue originale, les expliquer devant eux en leur imprimant le sentiment des beautés étrangères, leur annoncer qu'il y en a de pareilles dans d'autres ouvrages et d'autres auteurs, où on irait les chercher ; ils prendraient ainsi une grande considération pour la littérature qui est si puissante1 pour charmer ou pour remuer les esprits, et pour quelques littératures particulières où cette puissance parait. Disons-le, la lecture des auteurs français ne remplace pas celle-là : notre dix-septième siècle, qui figure principalement dans les classes, est trop sévère pour de tels lecteurs; ce qui le rend pour nous, [dus âgés, inestimable, ce

fond sérieux où paraissent constamment les grandes règles du gDÛt el de la vie, ce fond est fait pour effrayer la jeunesse. Ou lVtonnerait si on ramenait à croire qu'il y a chez les Latins et les Grecs, chez les Grecs surtout, une multitude d'ouvrages qui l'enchanteraient, qu'ils pourraient lire Homère comme les Mille e( une nuits, Hérodote comme un roman , Tacite comme une satirecontemporaine : qu'en ouvrant Démosthènes , Eschyle., Sophocle, Euripide, ils auraient des plaisirs .l'éloquence et de poésie comme ou en a au théâtre ou dans l'assemblée d'une nation libre. Si L'éducation doit apprendre quelque chose, elle doit surtout donner le désir d'apprendre; si elle doit nourrir l'esprit, elle doit surtout exciter son appétit, lui créer des goûts, lui imprimer un mouvement et qui dure. Que chacun juge l'éducation présente par ces principes. Lettres ou sciences, je vois bien qu'on donne aux jeunes gens une clef pour ouvrir les trésors qu'elles renferment, mais ils n'ont pas envie d'entrer.

Trop longtemps, dans l'Université, surtout sous l'ancienne administration des lycées, la lecture a été regardée connue du temps perdu ou comme un danger. Du temps perdu? Est-ce qu'elle ne nourrit pas? Est-ce qu'elle n'éveille pas l'esprit? Est-ce qu'elle ne lui fait pas sentir

qu'il existe? Vu danger? Tout est dangereux pour une âme inerte, mais quand elle es1 \ i \ ; 1 1 1 1 . ■ . le torrent de la vie emporte tout. M"1' de Sév^gné,

qui enseignait à Mma de Grignnn à aimer sa tille. lui enseignait aussi à l'élever et lui écrivait dans sa hardiesse : « Pour Pauline, cette dévoreuse, de » livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais » que de ne point aimer à lire. » (15 janvier 1690.) Forcez même un peu le sens quand il s'agit de garçons, c'est la pure raison.

On se préoccupe du niveau des études avec .grande raison : quel est le moyen de le maintenir? ..Rendre renseignement plus difficile.' Xon, quoi qu'il semble. Car une fois l'enseignement élevé, il reste à élever, les jeunes gens jusqu'à l'enseignement, et c'est là la difficulté : il ne suffit pas de les tirer à soi, il faut qu'ils suivent. Or.il y aura toujours quelques esprits supérieurs qui suivront; mais ce sont des saillies, des éminences, oe n'est pas un niveau; le niveau sera là où. le nombre aura monté. Le commun des intelligences sont les intelligences ordinaires: l'esprit a .sa.taille moyenne comme le corps, et pour chaque àpe de la vie: la nature a ses mesures qui ne sont pas les nôtres. Si vous voulez enseigner à quelques-uns, vous êtes libre: si vous voulez enseigner à tous, comme il convient, prenez la moyenne e1

marchez. A ce compte, dans les lettres et dans les sciences, il y aura quelque chose à sacrifier.

Si ou veut aussi se préoccuper un peu du génie de la nation que l'on forme, il n'y a pas à hésiter, on devra donner aux lettres le plus grand nombre et la plus grande place. La France n'est pas déshéritée de l'esprit scientifique : elle a en ce genre des noms à opposer aux noms les plus éclatants des autres pays; mais son génie est surtout littéraire. Esprits singulièrement sociables, nous recherchons les idées qui, comme elles défrayent la conversation d'un salon, défrayent le commerce du un unie; nous les rendons claires, intéressantes, acceptables partout, et les lançons ainsi dans la circulation de l'univers.

Quand un jour on réformera ce qui existe, oserai-je recommander un intérêt qui a paru moindre aux chefs de l'Université, celui des professeurs? Ce n'est rien de dire aux élèves : Respectez les professeurs.il faut d'abord les respecter soi-même, et assurément on ne relève pas beaucoup le professeur de philosopbie et le professeur d'histoire, quand on fait de l'un le répétiteur de toutes sortes de choses pour le baccalauréat, de l'autre ce que nous avons vu ; ni les professeurs de tout ordre, quand, au lieu de leur laisser quelque indépendance pour ménager le temps de leur classe, on

règle de quart d'heure en quart d'heure ce qui sera donné à chaque exercice, et on les astreint à rendre compte à chaque lois. De plus, en dehors dos classes, on les charge de conférences multipliées, qui ôtent aux élèves le temps de travailler par euxmêmes et aux maîtres la liherté de l'étude ou du repos.

Le baccalauréat termine les études ; il ne les termine pas seulement, il les règle ; car l'Administration doit évidemment les mettre en rapport l'un avec l'autre, et les élèves, au défaut de l'Administration, prendront ce soin. L'histoire du baccalauréat est facile à faire. Voici les deux grands changements qu'il a subis dans l'usage et dans la forme. Dans l'usage, après qu'il eut été longtemps un certificat d'études sérieuses, le gouvernement s'est avisé que ce serait là un bon obstacle pour prévenir l'encombrement des carrières, et l'a placé à la porte de ses écoles pour en défendre l'entrée ; dans la forme, après avoir consisté surtout dans un examen oral, il en est venu à consister surtout dans un examen écrit. Nous avons à considérer ces changements

<"rvt une règle constante que; de l'iranien écrit et de rèxamen oral, il n'y en a jamais qu'un qui' soit? 'sérieux : lorsque l'examen éerïtest difficile, l'examen oral ne compte pas. et réciproquement : après un grand obstacle franchi, les examinateurs se reprocheraient d'en créer un autre de même force. Or, maintenant c'est l'examen écrit qui est ;'i peu près tout. Deux compositions, l'une de version latine, l'autre do dissertation, latine encore eu française, six heures d'épreuve à tête reposée, priment aaturellement une interrogation de trois quarts d'heure. Ainsi, cotte encyclopédie dos connaissances humaines qu'On appelle baccalauréat es lettre-, se rodait, dans la pratique, aune épreuve do ];itin, secondairement do français : et comme il faut renoncer à un latin qui ait couleur latine, ou à un français qui ait couleur française, on ne se prend qu'aux plus .uros manquements contre- lagrammaire, aux violations de la syntaxe et surtout do l'orilio-raphe, tout en les déplorant, et faisant l.i part île l'ëtburdërie et dé la peur. S'il y a une partie-scientifique dù'fiaocalânréat littéraire, il" y a aussi une convention tacite «Mitre les candidats et lesjuges, les uns convenant de demander peu, li - aniros de ne pas répondre davantage* convention qui existe aussi entré les candidats au baccalauréat es sciences et les juges de la partie lit-

téraine de l'examen scientifique. C'est là force des choses.

On se récrie sur retendue du programme du baccalauréat littéraire, il me Semble injustement, car je ne vois pas trop qu'on pût se passer de l'histoire, de la géographie, ni ce qu'on en pourrait retrancher; on a eu l'attention pour les élèves de réduire à pou la philosophie; enlin, la lecture. des meilleurs ouvrages, des meilleurs auteurs classiques, est j bien placée là ; mais de l'étendue du baccalauréat scientifique on ne dit en général rien, tandis qu'il y a des sciences entières ou des parties de sciences qui pouvaient y être admises ou en être exclues librement. Je n'en dirai rien non plus : admirant ce vaste ensemble, et convaincu que la science de nos bacheliers y répond, je désire seulement que, s'il survient quelque cataclysme, on sauve un programme, pour montrer aux générations futures quelle était la force de celle-ci, comme on conserve les [lésantes armures des chevaliers pour étonner notre faiblesse.

Le baccalauréat es sciences est exigé pour les lvoics forestière, militaire, polytechnique, normale, et pour l'École de médecine. Or, il est inférieur aux examens des Écoles normale et polytechnique, pareil aux examens spéciaux des Écoles forestière et militaire. 11 semble que, sauf pour

■l'k LETTRES SUR L'ENSEIGNEMENT

l'École normale, où il est le commencement d'une -cric de grades à prendre, il peut être supprimé pour les Écoles forestière, militaire et polytechnique, comme épreuve moindre ou égale,. et que, si

ces Ecoles regrettent quelques parties de l'examen, (dles peuvent bien leur donner dans leur examen d'admission l'importance convenable. • Ainsi, chacune se recrutera comme elle l'entendra, le baccalauréat ne sera plus forcé de se conformer aux exigences des écoles, et l'enseignement des collèges suivra sa propre direction, poursuivra son propre but, qui est l'instruction générale, au lieu de dissiper l'encombrement des services publics. Il ne sert même pas toujours à cela. Le baccalauréat (Haut exigé pour l'École de Saint-Cyr, il fonctionne à sa façon dans les temps ordinaires ; mais dès que les besoins surviennent, comme le baccalauréat ne fournit pas assez, et de peur que l'École ne reste vide, le Ministre de la guerre sollicite l'indulgence pour ses candidats. Ainsi, le gouvernement se préoccupe d'abord de dresser une barrière qu'il se préoccupe ensuite d'abaisser.

Reste l'École de médecine. Je voudrais bien savoir quel rapport il y a entre la médecine et les figures dans l'espace, les courbes usuelles, la trigonométrie, les formules de la pbysique et de la mécanique mathématiques. La médecine est à la

fois une science naturelle et une science morale : elle vit de faits qu'elle analyse et qu'elle classe, dont elle étudie les causes et les lois; de faits physiques, quand elle étudie la machine humaine, les changements qui y surviennent par son propre mouvement ; de faits moraux, quand elle étudie les effets du corps sur l'âme et de l'âme sur le corps, soit qu'elle voie dans le cours des idées et des passions un symptôme des affections des organes, ou qui-, pour expliquer les mouvements qui se passent dans ces organes, il lui faille remonter jusqu'aux idées et aux passions, qui ont là un contre-coup inévitable et un si fort retentissement. La médecine est toute en observation et en induction, nulle part en raisonnement abstrait. Elle n'a donc besoin, comme préparation, que de la science naturelle et de la science morale, et peut ne savoir, en mathématiques, que ce que tout le monde doit savoir. Il est donc bien de demander au médecin futur des connaissances de physique, de chimie, d'histoire naturelle, de cosmographie, et il ne sera pas mal de lui demander quelques connaissances morales, quelques notions de l'esprit et du cœur de l'homme, si on ne veut pas qu'il traite l'homme comme une plante ou comme une bête. Or, pour cela, la littérature ne lui sera pas inutile, la littérature, chose humaine par excellence; et si on

pense que la ocmnaiseance de l'homme a bien quelque clmse .-nf 'mêler a\er la philosophie, il faudra se résigner à la philosophie : an programme actuel, si fbri sur La mé$iode;, od ajoutera çpielç[ues questions, pour gue notre futur médecin apprenne un peu si dans ce OOPps il n'.\ a pas un hôte, quel est cet hôte, s'il n'y a pas en lui une raison, une imagination , des sentiments* L'ancien programme avait ces scrupules, que n'a plus le nouveau.

Il faut que lé baccalauréat ne soit plus que la preuve dVtiidi's bien faites, connue elles peuvent être faites par le grand nombre dés esprits. Parce principe; le baccalauréat es sciences deviendra raisonnable; le baccalauréat es lettres, restreignant ses épreuves écrites, se bornera, peur cette part, à la version latine, connue double épreuve de latin et de français; épreuve qui d'ailleurs comptera sans exclure; et si le système de lectures, qui me semble être le bon, était appliqué dans les classes, les examinateurs auraient le droit d'exiger que les candidats eussent lu les auteurs dont ils parlent, au lieu d'avoir lu Homère et Virgile, par exemple; dans les sommaires des chapitres des manuels composés pnur cet usage1.

Ici se représente', à propos de l'examen, cette question- du niveau, que nous avons rencontrée à propos dos études. Pour l'élever, n'y a-t-il qu'à

rendre l'examen plus difficile, à fortifier les • 'prouves, à charger les programmes? Mon DSlea non! L'examen ainsi difficile ne sera abordable qu'à quelques-uns; de là une réclamation universelle, et, chez les examinateurs, avec la conscience d'exiger trop, le regret de sacrifier l'avenir de tant de, jeunes gens. De leur côté, les candidats, incapables de préparer sérieusement un tel examen-, prendront les expédients ; et ce sont ceux-là qui, se présentant en foule, à un moment donné, forcent les portes. Demandez le possible, vous l'aurez, en combattant, mais vous l'aurez; demandez plus, vousaurez moins, cela est inévitable; Que les législateurs de renseignement se persuadent bien de eette vérité pratique : au delà d'un point, on n'esl plus maître; on ne ■fait plus le niveau, il se fait.

Ne cachons rien ; aussi bien tout le monde le sait, professeurs, élevés et parents : avec le système actuel du baccalauréat, voici comment les choses se passent: Dès la classe de troisième, quelpiel'ois avant, un élève se prépare spécialement in baccalauréat. En attendant qu'il apprenne autre bose, il apprend le programme; puis, armé de ceiverone, il va droit devant lui à l'examen; il ne veut voir, ne veut entendre, ne veut faire que ce qui mène là. Ouvrir son esprit, se former un sens Iroit, embellir son imagination, assurer son goût

(je ne parle même pas des sentiments, pour qu'on ne se moque pas de moi), tout cela détourne. Un chemin à faire, tant aujourd'hui, tant demain, cela est clair, on voit où on va, on sait où on est; à mesure que le temps avance, l'impatience prend, on ne marche plus, on court, et, parvenu au fossé qui sépare du but, on se lance, les yeux fermés, en invoquant la chance. Beaucoup tombent au milieu, quelques-uns arrivent à l'autre bord, pour l'édification commune ; les victimes s'en retournent, se sèchent et se remettent un peu, puis reprennent leur élan. Que la chance leur soit en aide! Et maintenant qu'ils comptent leurs richesses : au lieu d'un esprit vigoureux par une bonne nourriture bien digérée, par de convenables exercices, une mémoire surmenée; au lieu, de science, un programme; au lieu de facultés, des numéros.

Quel est, dans tout cela, le rôle des parents.' Les parents, « fort dociles », perdus dans les détours des programmes et pleins de déférence pour la volonté de leur fils, n'interviennent, quand ils inter- ^ iennent, qu'avec la plus grande discrétion. Sïl y en a qui, par prévoyance de l'avenir, exigent le double diplôme, au moins n'y en a-t-il guère; il leur faudrait, avec les lumières et la fermeté, de la fortune, c'est-à-dire des choses qui ne sont pas à tout le monde, l'n des étonnements de ce temps-

ci, «lui en a beaucoup, est la mansuétude des parents. Ils veulent être aimés; quoi de mieux? mais ils ne savent donc plus que, pour être aimé durablement, il faut être respecté d'abord, et qu'on n'est pas respecté quand on ne maintient pas la part de légitime pouvoir qu'on a reçue; que, pour être aimé toujours, il faut, au besoin, consentir un moment à ne pas l'être. Ce courage convient aux pères ; et, puisque par l'entraînement des occupations qui absorbent le père, la conduite des enfants revient souvent à la mère, je dirai qu'il y a peu de spectacles plus touchants que celui d'une mère qui, avide d'être aimée, de complaire à son fils, de satisfaire ses moindres caprices, s'arrête, et voyant évidemment l'intérêt solide de ce fils quelque part où il ne le voit pas lui-même, prend l'autorité, tandis que son cœur saigne en l'exerçant. C'est là de l'héroïsme, un héroïsme que les femmes tenteraient plus souvent si elles songeaient que par les coups du sort elles peuvent à tout instant devenir le chef unique de la famille, héroïsme tôt ou tard reconnu par ceux qui en ont souffert et qui assure l'autorité pour les temps de crise, et pour le temps même où on n'a plus le droit de l'exiger. Du reste, il est plus facile qu'on ne croit de prendre un parti, en fait d'éducation et d'instruction : il y a là des principes naturels, faciles à con-

sulter. En éducation, il faut savoir travailler, accepter une discipline, sacBiâer un plaisir à un

(lcxoir: en instruction. av;iut les études spéciales. i icniiciit les éludes générales,; les vocations. découvrent i';)|i|)licati(,n. ÂJvec du l)on sens et.de la bonne volonté, il esl encore passible de se reconnaître. Pour l;i |>iv|i;ir;ilinn générale,, Rien de plus simple: quand \ienl le moment de choisir, comme nuiis H,, omîmes .plus sous l'ancien régime, et.qu'on 8e l'ail plus par ordre des prêtres ou des militaires, on peut délibérer avec sou lils, le l'aire réfléchir, lui perineiliv d'expérimenter, constater avec lui les résultais, l'iimtcrà distinguer les désirs réels et les fantaisies, la volonté' et la puissance, comparer devant lui tes exjgeis^es d'une carrière.avec la fortune et les secours dont on dispose;, puis. enôn, après l'épreuve faite, prendre la responsabilité sur soi et trancher. Il y a dans une délibération ainsi mûrie plna de chances de bien choisir que dans les inspirations mobiles de la jeunesse : et, après tous ces soins, si on a mal choisi, la nature saura bien reprendre ses droits, mettre chacun à sa place.

J'aime la jeunesse, et j'en ai été aimé, .peutêtre pour cela. Une fois qu'elle est travailleuse et honnête, je lui sais gré d'èlre vivante, d'être heureuse, et je ne lui en veux pas de ce que je vieil-

lis. Aussi, je souffre de voir les expériences qu'on fait sur elle : c'est bien assez <i<>s pièges que sa légèreté lui tend; on devrait au moins ne pas la tromper.

Adieu, mon Cher et ancien collègue, à bientôt ['histoire détaillée du baccalauréat.

(30 janvier 1857.)

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Vous rappelez-vous cette page <»ii Rabelais raconte comment un procès grandit ? C'est d'abord on sac informe, puis, par les soins des gens de justice, il pousse une tête, une queue, des oreilles, des dents, des pattes et des griffes, spectacle très réjouissant ! enfin il devient un animal parfait. On pourrait, si on voulait, prendre un plaisir de cette sorte, à propos du baccalauréat. On le montrerait à l'état naissant, ensuite s'organisant peu à peu, jusqu'au présent état, où il semble qu'il ne lui manque plus rien.

Le décret impérial du 17 mars 1808, qui constitue l'Université, remet aux Facultés la collation

des grades. Le premier grade à prendre, au sortir des classes, est le baccalauréat es lettres. Pour être admis à l'examen, il faut : 1° être âgé au moins de seize ans ; 2° répondre sur tout ce qu'on enseigne dans les hautes classes des lycées. Cet enseignement comprenait, dans le règlement du 19 septembre 1809, l'explication des auteurs latins et grecs, la rhétorique, l'histoire, et bientôt la philosophie.

L'arrêté du 16 février 1810 exige la condition d'une année de philosophie, soit dans un lycée, soit dans un lieu autorisé, à compter du 1er septembre 1812; en 1811 (15 novembre), le certificat d'études domestiques est admis, mais l'examen est de rigueur au chef-lieu.

Dès le commencement, le baccalauréat es lettres fut la condition de tous les autres grades et de toutes les autres études : baccalauréat es sciences, examens de droit et de médecine, baccalauréat en théologie. Le baccalauréat es sciences comprenait les mathématiques élémentaires. Dans les Universités où il n'y avait pas de Facultés, l'examen était fait par des Commissions de fonctionnaires des lycées.

Dans ce temps-là, voici comment les choses se passaient. Muni de son certificat d'études, le candidat se présentait devant la Faculté ou la Corn-

mission, qui mettait entre ses mains un auteur expliqué dans 1rs classes, ei s'entretenait avec lui •les divers objets de ses ('tudes. Après avoir travaillé huit ou dix ans, on était naturellement bachelier. C'était l'âge d'or du baccalauréat, l'état dfinnocence, ce que nos candidats d'aujourd'hui appelleraient l'époque des bacheliers fainéants. Il faut tout dire : le diplôme ne conférait pas toujours la science. Je trouve la circulaire suivante de M. Siméon, du 19 septembre 1820 : « Monsieur le Recteur, depuis longtemps on se plaignait de la facilité que certaines Facultés des lettres mettaient à la réception des bacheliers, et nous devons avouer <pie nous avons quelquefois reçu des lettres ou des réclamations d'individus pourvus de ce grade par la voie d'examen, et dont le style et l'orthographe offraient la preuve d'une honteuse ignorance..., » Cela n'arrive plus maintenant.

L'année 18"21 apporte des changements considérables. L'arrêté du 13 mars ministère Siméon) introduit dans le baccalauréat ès-lettres les sciences mathématiques et physiques; l'interrogation sera libre jusqu'au 1er octobre 1823, où elle sera obligatoire. A partir de cette même époque, les candidats tireront au sort les numéros des questions sur lesquelles ils devront répondre ; en conséquence, ces questions seront réparties en trois tableaux, le

premier contenant les auteurs grecs et latins et la rhétorique, le second l'histoire et la géographie, le troisième la philosophie. Ce dernier programme sera en latin, et l'interrogation en latin. Parle règlement du 25 septembre 1821, le baccalauréat es sciences se scinde en deux : baccalauréat es sciences mathématiques, comme à l'ordinaire, et baccalauréat es sciences physiques, pour les candidats qui veulent se livrer aux sciences naturelles et à la médecine.

En 1S30 paraît l'épreuve écrite, encore très modérée. L'arrêté du 9 février (ministère Guernon- Ranville) prescrit que tout candidat au baccalauréat es lettres sera tenu d'écrire instantanément un morceau en français, soit de sa composition, soit en traduisant un passage d'un auteur classique. La Révolution n'était pas venue assez tôt. Un peu après qu'elle fut venue, l'examen en latin du baccalauréat es lettres fut supprimé (11 septembre, ministère de Broglie), et remplacé par un examen en français; le programme latin disparut en 1832 (28 septembre, ministère Girod de l'Ain), et le programme français fut installé à sa place. De philosophie et d'histoire de la philosophie, il comprenait quarante-deux questions.

On va ainsi jusqu'au 15 juillet 1840. L'arrêté de cette date (ministère Cousin) introduit l'épreuve de

la version en forme, la rend exclusive et modifie les programmes : il ajoute au programme de philosophie trois questions sur Lé syllogisme, ses formes ei son utilité, au programme de rhétorique des questions sur la littérature en général, particulièrement sur la nature de la poésie, puis, sur l'histoire littéraire, les principales époques de la poésie et de l'éloquence grecque, latine et française, avec les principaux noms qui y ont hrillé: il ajoute, pour l'explication, aux auteurs latins et grecs, les auteurs français, voulant que l'explication soit du même genre ; parmi ces auteurs, il place Pascal, ileut il prend les deux premières ProvindcUes, et Voltaire, dont il prend le Siècle de Louis XIV tout entier. L'arrêté excluait aussi des Commissions d'examen le proviseur et le censeur du collège, pour éviter « dans ces temps de défiance, le soupçon d'une partialité involontaire ». Les candidats purent voir avec déplaisir l'introduction de la version latine; mais une circulaire avertissait que les Facultés consultées avaient proposé, les unes deux compositions, les autres trois, les autres quatre, les autres cinq. Ils durent se croire très heureux.

De 1840 à 1852, il survient des changements dans l'examen et dans les conditions d'admission à l'examen. Les premiers sont significatifs, quoi-

qu'ils respectent les cadres des programmes ; les seconds sont très graves. Parlons d'abord des changements intérieurs. Un arrêté du 4 janvier 1847 (ministère Salvandy) ordonne que le programme du baccalauréat es lettres sera immédiatement revisé et réduit, le nouveau programme devant être en vigueur aux vacances de 1848. Il paraît le 15 janvier de l'année 1848. On y remarque principalement la suppression des Provinciales et des derniers chapitres du Siècle de Louis XIV, où l'auteur raconte les querelles du temps, et d'une question de philosophie, « la vraie méthode philosophique ». Le 25 mars de la même année (ministère Carnot), deux mois après, ces trois choses sont rétablies ; bientôt dans l'histoire moderne est introduite la révolution française jusqu'en 1814. Le 26 novembre 1849 (ministère Parieu), programme qui supprime les trois questions supprimées en janvier 1848 et rétablies en mars. La littérature perd l'histoire littéraire, mais elle passe avant la philosophie. La philosophie perd la partie d'histoire et l'introduction, qui parlait de son importance, elle gagne une question sur le fondement de la propriété et du droit civil. En sciences, malgré des réductions apparentes, il n'y avait de réduit sérieusement que la cosmographie.

Pour les conditions d'admission à l'examen, une

ordonnance «lu i01 janvier 1841 (ministère Sal- \;ui(]y supprime les commissions des lettres, composées, connue on sait, de professeurs des lycées. Le 10 novembre 1849 (ministère Parieu), un décret supprime le certifica* d'étades pour le baccalauréat es lettres. La Loi du 15 mars 1850 maintient cette suppression, et pour le candidat, la permission de choisir la Faculté devant laquelle il se ente.

L'année 1852 est l'ère nouvelle du baccalauréat.

L'arrêt)1 du 9 avril (ministère Fortonl) rétablit le baccalauréat unique pour les sciences; celui du 10 avril dispense les candidats au baccalauréat es seiences de produire le diplôme de bachelier es lettres ; celui du 5 septembre réorganise le baccalauréat es sciences ; celui du 1 septembre le baccalauréat es lettres.

Dans les deux baccalauréats, il y a une partie littéraire et une partie scientifique ; il y a une ('preuve écrite, décisive, et une épreuve orale; l'épreuve écrite comprend, dans les deux cas, une version latine, à quoi s'ajoute une question de science pour le baccalauréat es sciences, et, pour le baccalauréat es lettres, une composition française ou latine, au sort. Dans l'épreuve orale, beaucoup de lettres et peu de sciences, ou peu de lettres et des sciences à l'infini. Le diplôme est exigé

pour les Ecoles polytechnique, militaire et forestière, et pour l'Ecole de médecine. Notons un détail dans l'épreuve orale. La philosophie, sous le nom de logique, se réduit, pour le baccalauréat es sciences, à quelques notions de logique ; dans le baccalauréat es lettres, elle perd l'histoire de la philosophie et tient tout entière dans trois questions, par un mouvement contraire à celui qui de la petite phrasé écrite de l'examen d'autrefois a tiré une version en forme et un discours latin. Plus on compare le double baccalauréat et son étendue à son humble origine, plus on admire l'ordre des choses, qui a employé trois révolutions à faire cela, pour prouver le progrès de l'esprit humain et la perfectibilité indéfinie de l'écolier français.

En fait d'habileté aussi, l'écolier français passe quelquefois les ministres. Pour empêcher la désertion des études à Pâques, un arrêté du 15 juillet 1854, expliqué par un autre arrêté du 24 janvier 1855, interdit l'examen d'avril aux candidats nouveaux. On pensait qu'ils ne se présenteraient qu'au mois d'août suivant ; mais ils se présentèrent au mois de décembre précédent, même sans aucune chance, simplement pour n'être plus nouveaux et avoir droit à la session d'avril. Les choses de ce monde tournent parfois autrement

qu'on ne croit, et on n'a jamais fini de réparer une maison mal bâtie.

Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu l'arrêté du 28 août 1838 qui défendait d'afficher des préparations au baccalauréat.

Résignons-nous à voir les choses telles qu'elles sont, nue voulait-on par le baccalauréat ? Peupler les classes et assurer des études sérieuses. Or, les études sérieuses sont abandonnées et les hautes classes désertées précisément pour le baccalauréat. C'est donc parce que nous voulons encore des jeunes gens instruits qu'il ne faut plus vouloir le baccalauréat tel qu'il est.

Pour que l'examen de sciences ou de lettres fût mûrement préparé, on a dû, <\rs Le principe, établir deux prescriptions : la limite d'âge et le certificat d'études.

La limite d'âge a toujours été fixée, mais à seize ans. L'élèvera-t-on jusqu'à dix-sept ou dix-huit ? Premièrement on ne pourra pas dépasser ce terme, puis, par l'événement, c'est déjà entre dix-sept ou dix-huit ans que la majorité des candidats se présentent ; enfin, si la loi accorde la dispense d'âge,

HISTOIRE DU BACCALAURÉAT il

comme cela se fait, les demandes afflueront, souvent justes, toujours suffisamment appuyées, et l'exception deviendra la règle.

Le certificat d'études a eu sa valeur tant qu'a duré le prestige de l'autorité universitaire; mais lorsque cette autorité a été attaquée, lorsque la liberté d'enseignement a été réclamée et qu'en même temps les familles ont moins tenu à de fortes études pourvu que la carrière de leurs enfants se fit, le certificat des études domestiques s'est multiplié, c'est-à-dire que les parents attestaient comme études régulières faites sous leurs yeux des préparations hâtives, et que l'administration municipale, chargée de vérifier le fait sans en avoir les moyens, l'attestait à son tour. C'était donc un mensonge légalisé, fâcheux pour la loi qui était trompée, fâcheux pour les parents qui consentaient à mentir, fâcheux pour les enfants qui, pour dernière leçon, recevaient cet exemple.

Les précautions spéciales pour assurer le sérieux du baccalauréat es lettres sont l'épreuve écrite et d'abord la composition. Sera-t-elle française ou latine ? C'est le sort qui en décidera. Rien que cela. Si vous avez la main heureuse, vous serez dispensé de savoir écrire en latin ; et comme les joueurs les plus malheureux ne le sont pas toujours, avec la résolution de courir la chance

jusqu'à 06 qu'un lirai une composition française, on pouvait îtégiiger absolumenl L'autre, et se contenter de pratiquer le français commun avec lequel on se sauve en ce monde. La chance a été ôtée depuis et la composition latine exigée seule; je la retrouverai. Quant aux compositions latines qui affrontent l'examen. Dieu seul sail quel est, sur ce point, la tolérance des examinateurs; et celles qui sont admises jugent celles qui sont rejetées. La version latine avait semblé autrefois une épreuve suffisante de latin e( de français. Quoique plus modérée, Gétfce condition d'une version qui exclut est discutaille. Il y a eu de bonnes raisons pour l'établir, il y en a de bonnes pour la lever. Ce sont celles dont .je suis frappé pour mon compte. J'ai déjà remarqué, dans ma première lettre, que l'épreuve écrite a, dans le fait, presque entièrement annulé l'épreuve orale : c'est un mal : ensuite, si on considère l'émotion extrême qui, aux examens, saisit tout le monde et surtout certains candidats, il serait juste do leur laisser le moyen de se reprendre dans des explications où le juge serait libre d'insister. Ht il n'y aurait pas de mal à spécilier que le texte de la version serait pris chez les auteurs expliqués dans les classes, pour écarter les surprises, pour imprimer chez les élèves l'idée que leur examen ne se fait pas un jour en deux

heures, mais chaque jour pendanl des années, et les forcer de faire longtemps d'avance attention à des textes qu'ils retrouveront peut-être à Fexamen.

Reste l'épreuve orale. On sait par quelles vicissitudes elle a passé : d'abord point de programme, puis un programme court et compréhensif, enfin un programme extrêmement long et détaillé : telle est la progression. Aujourd'hui, le mouvement inverse commence : on verra où il s'arrêtera. On conçoit l'utilité des programmes. Avant qu'ils eussent été proposés pour les classes et pour l'examen, le candidat était perdu dans l'espace, l'examinateur prenait un peu au hasard ou suivant ses prédilections, et le candidat, s'il répondait mal, pouvait toujours accuser l'examinateur d'avoir demandé des choses en dehors des études. Maintenant, les programmes étant arrêtés pour les classes et pour l'examen, et ceux-ci n'étant que ceux-là concentrés ou autrement disposés, le candidat n'a plus à réclamer contre l'examinateur et ne peut accuser que la chance. En fait de détails, on est allé naturellement dans l'excès. En ce moment, comme je disais, on en revient. Le programme du baccalauréat es sciences , revisé par arrêté du 29 janvier de cette année 1857, laisse plus de latitude à l'examinateur et au candidat. Il

4 i LETTRES SUR L ENSEIGNEMENT

est à craindre seulement qu'un même numéro comprenant plusieurs sciences, lés candidats n'en sacrifient une ou deux pour se rattraper sur la troisième. Au surplus, les programmes n'ont pas l'importance qu'on peut croire. Tout dépend de l'examinateur, et l'examinateur dépend des circonstances. Tout dépend de l'examinateur : il peut, à propos d'une question d'histoire ou de géographie ou d'une explication latine ou grecque, s'il lui plaît, se contenter de réponses sommaires ; il peut, s'il lui plaît, entrer dans le fond et dans les difficultés. De là, avec les mêmes programmes dans toute la France, les réputations différentes des différentes Facultés, les unes réputées indulgentes, les autres sévères. L'examinateur dépend des circonstances, à son tour. A moins d'influences locales, qui tiennent à l'obstination d'un ou de deux professeurs, les Facultés sont plus ou moins exigeantes selon les temps, selon l'état des études, le nombre des candidats, l'opinion attachée aux diplômes et les besoins du service public. Quant au baccalauréat es sciences, il n'y a qu'une chose à en faire, c'est de le supprimer pour l'entrée aux Écoles spéciales, qui se recruteront comme elles l'entendront, et inséreront dans leurs programmes d'admission les connaissances qu'elles jugeront utiles, avec la liberté d'y attacher plus

HISTOIRE DU BACCALAURÉAT 4ii

ou moins de valeur et de compenser toutes les épreuves dans un jugement général. J'ignore si ceux qui ont introduit la nouveauté que nous combattons se sont bien rendu compte de ce qu'ils faisaient. On exige le baccalauréat es lettres pour les carrières littéraires, le baccalauréat es sciences pour les carrières scientifiques. Or, les Écoles spéciales, sauf l'École de droit et l'École normale. pour la partie littéraire, reposant sur les sciences. ont, ou des programmes d'admission qui les comprennent, ou des cours qui les enseignent. Que faiton donc quand on interroge, au baccalauréat es sciences, les candidats à ces écoles? On s'assure qu'ils savent les choses qu'ils auront à dire ou à apprendre ailleurs ; on s'assure qu'ils savent, d'une manière quelconque, les choses qu'ils seront forcés de dire ou d'apprendre à fond ailleurs; car un examen général sans concours n'aura jamais l'exactitude qu'a un examen spécial avec un concours, comme il est établi pour plusieurs écoles : ni les connaissances d'histoire naturelle, par exemple, qu'on acquiert pour l'examen du baccalauréat es sciences, ne sont à comparer avec ces mêmes connaissances acquises à l'École de médecine. (Je ne parle plus des mathématiques exigées pour les futurs médecins, ce qui est hors de toute raison.) Il me semble qu'on fait complètement fausse route.

i6 LETTRES SUR L ENSEIGNEMENT

Au lieu de demander aux jeunes gens ce qu'on leur redemandera, il faudrait leur demander ce qu'on ne leur redemandera plus. On était dans ces sentiments lorsque, avant les règlements de 1852, sans exiger le baccalauréat es lettres pour L'admission aux examens de L'École polytechnique et de l'École de Saint-Cyr, on tenait grand compte de ce diplôme aux. candidats, et ©'était justice. L'administration de ces écoles savait bien qu'elle formerait des mathématiciens, mais elle savait aussi que les études littéraires sui\ ies finissaient là, et que, si on ne les avait pas déjà faites, ce n'était pas là qu'on les ferait.

Laissons les détails : un caractère que le baccalauréat a pris et ne quitte plus, c'est d'être une encyclopédie. Lorsque le Satan de Milton veut réunir dans le Pandémonium ses anges innombrables, par un miracle il les aplatit; les auteurs du programme actuel ont fait le même miracle : tout y tient, à condition que chaque chose y soit à peu près rien. Mais enfin, ce tout est un monde; comment èlre assuré de le parcourir sans accident'/ Aussi, à l'approcha de l'examen, les familles s'agi-

tent d'une façon extraordinaire. On peut, si on veut, s'amuser de cette course aux recommanda tions qui se l'ait alors et de la candeur des parents, qui tous demandent grâce pour la timidité de leurs entants. Avant le baccalauréat, on ne se doutait pas combien les jeunes Français sont timides ; et je me rappelle le joli mot de M. Damiron, à qui une mère recommandait son fils en excusant sa timidité : « En quoi est-il timide? » On peut encore, si on veut, se tacher de cette mauvaise leçon donnée aux jeunes gens, à qui on enseigne à compter sur la protection. Mais, quand on se sera amusé à loisir, je proposerai quelques réflexions. Comment s'étonner de l'extrême émotion qui saisit les parents devant un examen, où un premier échec est un préjugé contre leurs fils, et des échecs multipliés une sorte de brevet d'incapacité ; devant la nécessité de continuer encore une année, des années, cette préparation languissante ; devant un grade qui n'ouvre rien et qui ferme tout? Un jeune homme a plus d'un examen à passer dans sa vie, et on ne prétend pas supprimer les examens, de peur de donner aux parents une mauvaise journée, mais je voudrais que l'on prît les hommes connus dans les sciences et dans les lettres, et qu'on leur enjoignît, de se présenter au baccalauréat, pour voir combien il y en

aurait de reçus. Pour moi, si je m'honore d'autres grades, je me félicite tous les jours d'être bachelier.

Sait-on ce qui arrivera ? c'est qu'après avoir exagéré le baccalauréat démesurément, on s'arrêtera un beau jour, et qu'on se demandera si c'était bien la peine de se donner tant de peine; si, faisant du grade de bachelier le signe de la science, on n'a pas abandonné la chose pour le signe de la chose; si enfin, gardant le baccalauréat comme le premier grade de l'enseignement, et le réservant à cette carrière, il n'y a pas lieu de laisser chaque carrière se recruter par ses examens. Peut-être, car nous sommes en France, ne faudrait-il pas vivre si longtemps pour voir cette inaction, et je sais des hommes de la plus grande autorité qui pensent que la France n'en mourrait point.

Je termine cette histoire et ces critiques par une pensée. On s'agite trop autour du baccalauréat ; il faut se calmer. Le baccalauréat peut faire du bien, il peut faire du mal; il ne peut faire ni tout le bien ni tout le mal dont on le croit capable. Des bacheliers qui ont appris, mais qui ne veulent plus apprendre, ne sont pas une grande fortune pour un pays ; on ne va pas loin avec cette première instruction : il reste, après cela, ou bien à se plonger dans les études classiques et à appro-

fondir ce qu'on a effleuré, ou à se jeter dans des ('•tudes plus présentes, d'histoire, de politique et d'économie politique, pour connaître les affaires et la marche de ce monde, respectant ici et là ceux qui savent véritablement, portant dans la vie privée un agrément sérieux que donne la culture de l'esprit, dans la vie publique la réflexion. Or, de quoi dépend-il qu'on prenne le parti d'étudier après le collège ? Gela dépend de l'enseignement du collège même et de l'état de la société où on tombe quand on en sort. L'enseignement a-t-il été tel qu'on ait le goût de la science ou le dégoût ? La société estime-t-elle la science ou la néglige- t-elle? Voilà ce qui décide. Quand autour do vous tous les hommes courent au bien-être, à la richesse, il faut se tenir bien ferme pour résister ; quand tous les hommes courent à tout ce qui brille, il faut bien du courage pour garder au fond de son cœur la flamme ignorée et solitaire. Mais elle vous réchauffe, et c'est le foyer de ceux qui n'en ont guère d'autre ici-bas, un foyer où habite le repos et que visite quelquefois la poésie.

Vous voyez, mon cher et ancien collègue, qu'en proposant la réforme particulière du baccalauréat, je n'y ai pas une confiance illimitée. Un examen est un accident d'un jour, tandis qu'on respire dix ans l'air d'un collège, et tout le reste

de sa vie l'air de la société où on vit. Je ne puis rien sur la société, et la plupart des hommes n'y peuvent rien : elle va par ses lois, elle va par l'action et la réaction, comme l'Océan par le flux et le reflux; du moins nous pouvons quelque chose sur le collège. Je désire que ma prochaine lettre, où je vous donnerai l'histoire des plans d'études, serve à rola.

•vrier 1853.1

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