PRESIDEE PAR M. BARDOUX , MINISTRE DE L 'INSTRUCTION PUBLIQUE
Monsieur le Ministre,
Nous vous sommes très reconnaissants de l'honneur que vous nous faites, en venant nous visiter. Nous n'avions pas été réunis ainsi depuis six ans, depuis le jour où M. Jules Simon, votre ami et le nôtre, a bien voulu venir parmi nous et nous donner le plaisir de l'entendre. Nous tenons à ces visites qui nous obligent à nous rendre compte de nous-mêmes, et, dans l'intervalle, à faire ce qu'il faut pour n'avoir pas à craindre de l'exposer.
Il manque malheureusement à cette réunion notre digne économe, M. Gaildraud, que la mort vient de nous enlever. C'était un parfait honnête homme d'une conscience délicate, qui se créait des scrupules infinis. L'Université a perdu en lui un de ses meilleurs serviteurs. Vous avez tenu à ce qu'il fût bien remplacé.
Je suis heureux de dire que, pendant les années d'épreuve que le pays vient de traverser, l'Ecole a pu se troubler et s'inquiéter, mais qu'elle n'a pas été atteinte. Les Ministres qui se sont succédé ne la connaissaient pas tous également ; mais, informés par le bruit public et par l'opinion qu'ils trouvaient autour d'eux, ils ont promptement reconnu ce qu'il y a dans cette jeunesse de profonde honnêteté, de travail et de talent, et ont pris pour elle les sentiments qu'elle mérite. Vous me permettrez de les en remercier, de ne pas insister non plus, de peur de rappeler le joli mot de ce maire, dans un roman de notre spirituel normalien, M. About : « M. le Préfet, qui m'a toujours conservé la même » bienveillance, quoiqu'on l'ait changé plusieurs » fois depuis 1847. »
Notre maison a été augmentée et embellie. Il lui manquait une aile ; elle est complète aujourd'hui. Nous avons trouvé dans cette nouvelle construction un appartement pour notre surveillant général et une belle installation de la bibliothèque des sciences, que la bibliothèque des lettres a dépossédée pour s'agrandir. La salle des actes, où nous sommes, a été rendue plus digue de vous recevoir. Jadis toute nue, elle est devenue ce que vous la voyez, par la générosité du Ministère des Beaux- Arts, que nous n'avons pas encore épuisée. Avec
lo portrait de Victor Cousin, qui a dirigé et illustré l'École, on nous a donné les plus belles estampes de la Société française de gravure, et les plaques de marbre qui portent les noms des membres de l'Institut sortis de l'Ecole. Ces inscriptions tenteront, il faut l'espérer, les jeunes gens qui les lisent. On nous a donné aussi la collection des basreliefs qui décorent nos corridor.^. C'est un plaisir de les admirer, et il est impossible de passer devant sans qu'il flotte dans l'esprit quelque forme exquise. Quelques-uns de nos élèves vont chaque aimée à Athènes; ils retrouveront là la lumière qui enveloppait ces beaux corps, et le sol qui était fier de les produire.
Ceux qui y sont maintenant ont tenu à ne pas se laisser oublier : associés, là comme en tout, à leur directeur, ML A. Dumont, ils nous envoient le moulage de l'inscription d'Olympie, à laquelle leurs noms seront attachés ' . Il nous vient des souvenirs de plus loin encore : ces magnifiques vases de bronze sont un don de deux de nos élèves sortis de la section des sciences2, que le gouvernement français a autorisés à servir pendant quelques années le gouvernement japonais, et qui
1 MM. Homolle, Girard, Martha, Haussoullier, Bcaudouiu. Pottier.
8 MM. Mangeot et Berson.
enseignent à l'Université de Yeddo. Ils ont fait à leur ancien directeur un présent , qui restera à l'Ecole.
Vous avez obtenu des Chambres, cette année, une augmentation du budget des laboratoires de physique et de chimie, et de la bibliothèque; cette augmentation était justifiée et nous profitera. En attendant, nous avons fait de grands efforts pour que ces services ne souffrissent pas. La bibliothèque des sciences est riche de publications de mathématiques et de physique. La bibliothèque des lettres s'est considérablement accrue par des dons et des achats. Le Ministère de l'Instruction publique ne manque jamais de nous attribuer les souscriptions qui peuvent nous être utiles ; nous avons ainsi, depuis 1872, la collection de la Chalcographie ; d'autres Ministères nous donnent les ouvrages auxquels ils ont souscrit ou qu'ils ont publiés, et qui rentrent dans nos études ; l'Imprimerie nationale ne nous oublie pas dans la distribution des beaux volumes qu'elle imprime ; les gouvernements étrangers veulent bien faire attention à nous. La Belgique vient de nous donner près de 140 volumes des publications de la Société royale d'histoire, et nous devons à la générosité anglaise plus de 360 volumes des publications faites par le Public records office. Parmi les présents qui
nous ont été faits, il en est que nous no devons pas oublier de mentionner. Madame Dubois, la veuve de l'ancien directeur de l'Ecole, assurée d'être fidèle à la pensée de son mari, nous a permis de puiser dans sa bibliothèque tout ce qui pouvait être à notre convenance. M. Henri Boissonade, agrégé de la Faculté de Droit, avant de partir pour le Japon, où il remplit une mission si honorable pour lui et pour la France, cherchant un lieu convenable où il pût déposer en sûreté les manuscrits de son illustre père, a choisi notre bibliothèque, et nous a donné 30 volumes, comprenant les notes des cours qui avaient réuni un public d'élite autour de la chaire de grec du Collège de France, et quelques éditions toutes prêtes auxquelles il n'y a plus qu'à mettre la dernière main pour répondre au goût actuel des lecteurs. Nous avons reçu ce don avec une juste reconnaissance, et nous sommes fiers que notre jeune école soit la gardienne de traditions qui ont laissé une si forte trace dans l'histoire de la philologie française. Comme la bibliothèque est en veine de bonheur, elle a même reçu d'un anonyme une restitution de 50 francs, pour réparation de dommages causés. Nous remercions notre anonyme de cet envoi, et surtout du sentiment qui l'a inspiré.
Outre le budget spécial de la bibliothèque, qui
ne suffit guère qu'aux souscriptions des ouvrages përiodiqwes, il m'a été permis, chaque année, d'affecter ;à l'achat de livres les reliquats du budget de l'Ecole. Ainsi, grâce aux libéralités qui nous ont été faites et à nos dépenses personnelles, nous avons pu rendre notre bibliothèque de plus en plus digue de l'établissement auquel elle appartient. Il nous manquait un certain nombre d'éditions critiques des auteurs grecs et latins : aujourd'hui nous sommes au complet ; notre ancienne littérature française laissait beaucoup à désirer : peu à peu les vides se comblent ; quant à l'histoire, on n'est jamais complet, mais nous n'étions pas entièrement dépourvus, et chaque nouveau programme d'agrégation nous est l'occasion de nous fortifier sur quelque point. Bref, dans l'état où nous sommes, nos élèves ont entre les mains, pour tous leurs travaux, d'excellents instruments. Ils trouvent aussi un secours continuel dans notre bibliothécaire. M. de Chantepie est passionné pour sa fonction, avec une singulière compétence ; il est pourtant à craindre que, dans un certain monde, il ne soit suspect, car il ne se contente pas d'aimer les livres, il sait ce qu'il y a dedans : c'esl un faux bibliophile.
Un instrument de travail dont la nécessité est maintenant très reconnue, ce sont les langues \ j-
vantes. Sous ce rapport, l'Ecole est certainement en progrès. A côté de la langue anglaise, que plusieurs de nos élèves parlent couramment, il a été (ait un sérieux effort et presque universel pour apprendre l'allemand, qui offre des difficultés particulières; les examens ont constaté, depuis plusieurs années, cet effort et les résultats acquis, et nous pouvons envisager le moment où tout élève des lettres ou des sciences qui sortira de l'École, sera capable de lire les ouvrages allemands et anglais qui se rapportent à sa spécialité, car nous sommes pratiques et ne visons qu'à cela pour l'ensemble des élèves, certain qu'il y en aura toujours qui iront plus loin. Un moment, plusieurs élèves des lettres se sont réunis pour apprendre l'italien; nous n'avons pu que voir avec grand plaisir et encourager une étude qui leur permettait de connaître une admirable littérature, une des quatre littératures classiques.
Comme on voit que nous nous intéressons à toutes les choses de l'esprit, aussi on s'intéresse à nous. Les grands établissements industriels nous accueillent; l'Association scientifique de France nous a invités à ses soirées •; M. Guillaume nous a ouvert l'Ecole des Beaux-Arts ; M. Heuzey nous conduit dans les galeries du Louvre en nous expliquant les monuments: M. Léopold Delisle nous l'ai
connaître ses plus rares manuscrits, et M. de Laborde les plus curieuses estampes de la Bibliothèque nationale; M. Alfred Maury a bien voulu parcourir avec nous ses archives ; M. Alexandre Bertrand nous a conduits dans le château de Saint-Germain à travers les antiquités qui lui sont familières ; M. Ballande invite, chaque dimanche, un certain nombre d'entre nous à ses matinées littéraires ; M. Perrin nous facilite l'entrée de la Comédie française, où l'on se précipite les soirs de liberté. Toutes ces apparentes distractions, d'ailleurs très sobrement ménagées, nous sont très utiles : ou bien elles nous indiquent en quel lieu et près de quels hommes nous trouverons des secours pour nos futurs travaux, ou elles nous font voir sous d'autres aspects, et par conséquent saisir d'une façon plus précise, les mêmes choses qui nous occupent ici.
Pouvons-nous oublier que M. Legouvé a fait chez nous, pour nous, ses conférences sur l'art de la lecture, dont le public a été jaloux, et qui, réunies en un volume dédié à ses jeunes auditeurs, ont obtenu un succès universel. Nous sommes si satisfaits, lui de nous, nous de lui, que nous continuons .
Vous désirez, Monsieur le Ministre, que je vous rende compte de notre régime intérieur, de notre
discipline et de nos études. Je crains d'avoir l'air optimiste ; il faut pourtant être vrai : l'Ecole travaille, elle travaille Lien et elle a un excellent esprit.
Notre discipline est facile à connaître : elle n'est point tracassière ; nous ne demandons que ce qui est nécessaire à l'ordre de la maison. Je suis heureux de rendre justice devant vous à M. Gusse, agrégé, notre surveillant général, qui rend tout facile par sa vigilance, son tact et sa bonté pour nos élèves. Vous ne m'invitez pas à traiter devant vous la redoutable question de l'internat et de l'externat. Ce qui e'st certain, c'est que, dans ce gouvernement-ci, la persévérance des sujets et la bonhomie des gouvernants ont iini par l'aire un internat mitigé, qui ne diffère guère de l'externat qu'en ce qu'il rend la liberté plus sensible. Pourtant, malgré ces vertus, si la question était soumise aux intéressés, je suis assuré que l'internat serait battu au scrutin public : un n'a pas achevé ses classes sans avoir fait, en français et en latin, d'éloquentes invectives contre l'esclavage, et on doit quelque chose à la rhétorique ; mais, au scrutin secret, l'internat aurait des chances. Nos élèves paraissent sentir que l'Ecole n'est peut-être pas tout à fait une prison, qu'elle est peut-être leur maison, pleine de maîtres bienveillants et de bons
camarades, le pays de la liberté des esprits et de la tolérance, qui commence à devenir rare. Quelles qne soient les différences d'opinions religieuses et politiques, ils ont tenu à ce qu'elles ne parussent pas quand il s'est agi de souscrire pour le monument de notre ancien et illustre maître de conférences, Michelet, et l'élan a été unanime et vil' pour rendre hommage à la mémoire de Tliiers. Aussi chacun tient à l'honneur de la maison ; il sent que cet honneur est entre ses mains ; de là un sentiment de dignité que nous ne pouvons voir qu'avec une profonde joie, et une amitié qui se retrouve dans tous les coins de la France où le sorties a éparpillés.
Comme la charité est de tout en France, les élèves ont formé un comité de bienfaisance, dont les revenus sont alimentés par les cotisations individuelles et par le concert annuel auquel vous ave/ bien voulu assister. Les jours de congé, ils visitent les pauvres du quartier, où ils rencontrent leurs camarades de l'Ecole polytechnique. Plus tard ils entrent dans Y Associât ion des anciens élèves de V Ecole normale, destinée à secourir les familles des nôtres qui ont perdu leur chef. Cette association prospère vient d'être, sous la présidence de M. Ilavet, reconnue comme étahlissi ment d'utilité publique.
La forme de notre enseignement est la conférence, la leçon faite par tous. Nous nous en 'trouvons bien ; toute la difficulté est de trouver ce que nous avons ici, un maître qui possède sûrement son savoir, pour être toujours prêta répondre à des jeunes gens curieux, instruits et exigeants. Votre prédécesseur, H. Waddington, qui arendu de si grands services à la science par ses livres et par ses actes, a tellement reconnu la vertu de ce mode (renseignement, qu'il en a donné le nom aux leçons nouvelles qu'il a instituées près des Facultés, et l'opinion publique invite les professeurs eux-mêmes à s'en rapprocher quand il se peut.
La conférence a fait l'École, et toute réforme qui risquerait d'altérer la conférence est interdite à l'École.
Aussi on a dû renoncer à une mesure qui avait été prise dans une intention libérale : l'introduction, dans les conférences, d'externes qui s'y préparent à l'agrégation. Chose honorable pour nos élèves et qui montre bien leur générosité : ils n'ont pas une seule fois réclamé contre ces concurrents qu'on leur donnait, et qui recevaient les leçons de l'École sans avoir affronté son concours -et y avoir emporté sa place, sans payer, comme eux, ce service par un internement de trois ans ; ce sont les maîtres, c'est nous qui avons vu les inconvénients
île cette présence des étrangers, parce qu'elle détruisait le caractère des conférences, qu'elle leur ôtait leur liberté et leur familiarité.
On est obligé de renoncer aussi à augmenter autant qu'on voudrait le nombre de nos élèves. Nous ne demandons pas mieux que de suffire au recrutement si difficile de renseignement secondaire ; nous nous préoccupons de cet intérêt et de combler le vide que font dans nos promotions d'agrégés les Écoles de Rome, d'Atbènes, les laboratoires et les bourses de voyage ; par malheur, nous ne sommes pas libres d'augmenter autant que nous le désirerions le chiffre de nos élèves, et on atteint vite la limite qu'il serait dangereux de passer. Dans nos conférences, peu nombreuses, les élèves sont aisément actifs : leur tour d'expliquer et de parler revient encore assez souvent ; s'ils se multiplient, les intervalles s'allongent d'autant et le bénéfice de notre organisation est compromis. L'autre inconvénient est plus manifeste. Pour réunir plus d'élèves, il faut abaisser le niveau de nos concours, abaisser aussi le niveau des examens de licence et des concours d'agrégation, par suite celui de l'Université. Ainsi, on aurait augmenté la population de l'École, mais l'École même aurait changé et perdu. Nous ne sommes pas l'Université, nous y sommes un ferment, qu'il faut garder actif; mieux
vaut qu'une maison plus vaste, une maison restreinte qui est bien ce qu'elle est et fait bien ce quelle fait.
Les deux premières années de la section «les sciences, par les leçons de la Sorbonne et les conférences extérieures, préparent aux licences mathématique et physique ; la première année de la section des lettres prépare à la licence es lettres. Elle suppose une bonne rhétorique, elle ne la continue pas : les explications des auteurs sont serrées de près, appuyées sur la critique des textes ; les discours sont remplacés par des dissertations sur des pensées littéraires et morales, qu'il faut pénétrer et expliquer. On encourage les élèves à bien écrire, chacun selon sa façon, car nous n'avons pas de style d'uniforme. En seconde année, libre de la licence, on s'essaie à des travaux originaux, qui sont de vraies thèses dans de moindres proportions, dont la correction se fait entre tous ; c'est la véritable année normalienne, où les vocations s'éveillent, où se dessinent les talents, où chacun commence à marquer ce qu'il sera toute sa vie. En troisième année, les leçons sont faites par les élèves à tour de rôle ; ceux qui écoutent sont invités à dire leur avis ; le maître loue et redresse. Dès la première année des lettres, quelques élèves s'étaient essayés à parler ; maintenant il faut qu'ils achè-
vent Rapprendre leur métier de professeur, et à Pàquos, toute la troisième année de l'École se répand, quinze jours, dans les lycées et collèges de Paris, pour faire ses preuves sous la surveillance de maîtres ('prouvés.
Les conférences scientifiques sont astreintes à épuiser des cours : elles ont la variété qu'y apportent l'originalité du professeur, le renouvellement de la science et des méthodes. Les conférences des lettres sont plus à leur aise : elles se renouvellent constamment. En troisième année, c'est le changement annuel des programmes d'agrégation ; en première année, où le programme de licence ne change que tous les trois ans, le professeur choisit et varie les auteurs qu'il se charge d'expliquer et distribue les autres; l'histoire ancienne et la philosophie sont d'ailleurs maîtresses de leurs mouvements. En seconde année, on n'a pas la prétention de faire des cours complets d'histoire de la littérature française, de la littérature latine, de la littérature grecque, d'histoire du moyen-âge et moderne, d'histoire de la philosophie depuis ,ses origines jusqu'à nous : le maître prend quelques points qu'il approfondit et montre à ses élèves comment on travaille.
Un mérite de nos conférences est d'être assez multipliées sans l'être trop. Des amis de l'Ecole,
qui la voudraient parfaite, désireraient introduire chez nous un certain nombre d'enseignements laits pour compléter heureusemenl ceux qui y sont déjà; nous sommes obligés de résister. Certainement, toute science en appelle plusieurs autres; si l'on peut, dans ces sciences voisines, choisir les connaissances les plus nécessaires à celle à qui on s'est donné et les y apporter avec sobriété, on serait coupable de ne pas le taire ; le tout ici est dans la mesure. Un certain nombre de leçons substantielles de droit romain et de droit grec seraient très utiles aux littérateurs et aux historiens ; des exercices de paléographie ouvriraient à ces derniers les archives des villes où ils seront envoyés; nous ne renonçons pas à cette introduction discrète. Plusieurs des enseignements qu'on réclame, s'ils n'existent pas à l'École, existent ailleurs, tout près d'elle. L'archéologie, l'épigraphie, la grammaire comparée, l'étude des langues romanes ont des chaires à la Sorbonne, au Collège de France, à l'École des hautes études, et nous en savons le chemin; mais, en définitive, il est essentiel de se défendre hardiment contre la multiplicité des cours : il n'est pas bon d'être toujours auditeur, toujours passif, toujours courbé sur son cahier de notes ; il faut agir, payer de sa personne, s'exercer, relever la tète et respirer un peu, et enfin, puisque nous
sommes condamnés à ignorer une partie des choses, puisque toutes nos connaissances sont fatalement incomplètes, il est bon d'en pousser une aussi loin qu'on peut, et il vaut mieux être maître quelque part qu'écolier partout.
On sait les objets de notre enseignement, mais connaître le titre des enseignements professés dans une maison n'est pas les connaître, si on ne connaît comment ils sont compris. Il est facile de le dire d'un mot : ce que nous nous proposons par nos enseignements de littérature et de sciences, c'est de former des esprits scientifiques et des esprits littéraires. Aussi nous prenons notre temps et, tout en suivant notre idée, nous ne pressons pas inutilement ceux qu'on nous charge de diriger: nous les attendons. Cette sorte de progrès ne se fait pas mécaniquement ; il se fait par une végétation insensible, comme dans la nature.
Certains enseignements particulièrement délicats sont disputés par des tendances contraires ; nous devons vous dire comment nous les entendons.
Nous pensons ici que l'historien doit avoir la passion de l'exactitude, connaître et critiquer les sources, manier les instruments de précision dont la science ne se passe plus ; nous pensons aussi que ce n'est pas s'égarer que de quitter le détail isolé
pour suivre la direction des événements, car la direction des faits est aussi un fait; nous ne croyons pas que ce soit manquer à la dignité de l'histoire de la faire lisible, de lui donner la clarté, le mouvement, la vie, de lui conserver son immortel attrait.
En philosophie, on invite les jeunes gens à la fois à oser et à se contenir : à oser parce que c'est de leur âge et de cette maison, et qu'ils ont auprès d'eux des conseillers pour les avertir de prendre garde; à se contenir parce qu'il est périlleux de laisser prendre à l'esprit un pli qu'il ne peut plus quitter. La philosophie présente ose beaucoup. Nous étions, de mon temps, il y a longtemps, de bonnes gens, assez naïfs, assez timides, très dévoués au sens commun, très respectueux de l'évidence, incapables, grand Dieu! de nier une réalité, trop attachés aux idées reçues pour avouer que nous n'existions pas, trop polis pour déclarer aux autres qu'ils n'existaient pas non plus, tenant même à croire que nous étions libres et qu'ils l'étaient comme nous quand nous n'étions pas pris de fièvre ou de folie, tâchant de trouver les raisons des choses, que nous ne trouvions pas toujours, et le confessant avec candeur. Aujourd'hui on se met à l'aise : on n'est pas retenu par des réalités gênantes, il est entendu que la critique a droit sur
tout : on résout les êtres en phénomènes, les phénomènes-en lois, et les lois en logique. Descartes disait: «Je pense, donc je suis»; on dit aujourd'hui couramment: « Je pense, donc je ne suis pas»; c'est un grand progrès de la philosophie. Et l'habileté avec laquelle on détruit et on construit est merveilleuse à donnerdes éhlouissements. Nous ne sommes pas sans être un peu inquiets de ce prestige, car si on se plaisait trop à ces jeux, la philosophie cesserait d'être la science respectable qu'elle a été depuis les origines ; elle ne serait plus qu'un art, elle ne forcerait plus que des virtuoses et n'aurait plus d'action sur le monde, ce qui serait nouveau dans son histoire. Si elle ne s'en souvient plus, vous lui avez rappelé que ce sont les philosophes du dix-huitième siècle et les légistes de l'ancien régime, pénétrés des principes philosophiques du droit, qui ont fondé notre admirable société civile.
Il nous semble que la littérature est une science et un art. Longtemps elle n'a paru qu'un art ; de nos jours, elle paraît surtout une science. Les origines de la langue française ont été l'objet de longs travaux, qui honorent notre pays, et qu'il lui convenait plus qu'à tout autre d'entreprendre ; l'approbation qu'ils ont eue risque de prouver au public qu'il n'y a plus d'autre étude solide et pro-
Stable que celle-là ; on se tromperait. De même qu'on peut considérer, dans une médaille, le métal ou l'empreinte qu'il a reçue, on peut aussi considérer, dans une langue, la matière, c'esfe-àdire les mots, les syllabes et les lettres, et la loi de leurs variations, ou bien la façon dont les écrivains ont frappé cette langue à l'image de leur génie, et tâcher de les imiter à son tour. Nulle science n'est difficile auprès de cet art ; car il ne s'agit pas de faire un ouvrage, mais de faire un ouvrier, ce qui ne se fait qu'à force de temps et d'efforts, avec une constante alternative de confiance et de découragement, sans qu'on parvienne jamais à se contenter. Nous n'avons pas négligé l'étude scientifique du français, témoin le remarquable livre sur Y Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen-âge: par M. Aubertin, qui veut bien déclarer, dans sa préface, qu'il a commencé ce travail dans nos humbles conférences ; mais nous avouons, au risque de paraître un peu surannés, que nous nous essayons ici à composer et à écrire. Dans l'exposition universelle et perpétuelle des travaux de toutes les nations, nous opposerons à ceux des autres pays, sur les origines de la langue française, les travaux de ce genre qui sont nés chez nous : c'est ce qu'on appelle, je crois, en économie politique et en industrie,
les produits similaires ; mais nous demandons la permission d'y paraître aussi avec les talents qui marquent notre race et d'exposer notre art français.
Quelle que soit la valeur de notre enseignement, une des forces de l'Ecole est qu'elle ne se juge pas elle-même, qu'elle est jugée. Elle l'est pour la licence par la Sorbonne et par les bureaux d'agrégation, dans un concours public, ouvert à tout le monde, où elle n'a d'autre privilège que son travail et sa bonne préparation à cette agrégation qui est notre rêve constant, parce qu'elle donne un établissement dans l'Université, et qu'elle est la fin des études générales et le commencement des études spéciales, où chacun va selon son goût. Nous tâchons de ne pas laisser perdre la tradition de l'École, qui est d'avoir partout le premier et les premiers.
Le titre d'agrégé, toujours désirable, l'est encore plus depuis que M. Batbie y a attaché un traitement de 500 francs, quelquefois doublé par les conseils municipaux, celui de Saint-Étienne par exemple, et depuis que M. Wallon a établi qu'au lieu d'être simples chargés de cours jusqu'à vingtcinq ans, les jeunes gens pourraient être immédiatement nommés à une chaire, ce qui leur est un grand profit d'intérêt et de dignité. Ceux qui sont sortis sans être abrégés risqueraient de perdre cou-
rage ; nous les stimulons : ils se représentent : la plupart même, pendant le temps des concours, .rentrent à l'École pour se retrouver dans le lieu de leurs études, avec la tranquillité du lieu et les secours des livres, des instruments et des camarades, qui accueillent fraternellement ces rivaux. Plusieurs parmi ces écoliers qui nous reviennent, sont mariés et pères de famille: nous tâchons qu'ils ne regrettent pas trop leur liberté.
Si l'agrégation est la mesure de notre valeur, on doit tenir partout, comme nous y tenons nousmêmes, à ce que ce concours soit élevé et que les exercices qui y préparent, au lieu d'être un recommencement perpétuel des mêmes choses, un insipide mouvement sur place, soient un perpétuel développement. Les jeunes gens qui entrent ici et qui nous donnent trois de leurs plus belles années, entendent en faire quelque chose : s'initier aux méthodes mathématiques, à la précision des expériences ; joindre au goût littéraire, qui est un heureux instinct, la connaissance exacte des sociétés où les littératures se sont produites ; se familiariser avec les procédés de la philologie savante : vivre dans l'étude des grands monuments de la philosophie, voir du pays, s'approcher des systèmes sans en avoir peur, monter un peu sur l'hippogriphe, certains qu'ils sont d'en descen-
<lro pour faire leur classe ; s'appliquer à la géographie difficile, à celle qui restitue les lieux par les textes : se former à la critique historique et à l'intelligence de l'histoire. Voilà les exercices par lesquels ils tâchent de profiter, et on peut dire que l'école est un grand laboratoire. Education de luxe, éducation absurde, si nos jeunes gens, une l'ois professeurs, ont l'intention de reversera leurs élèves tout ce qu'ils ont appris ; éducation sensée, s'il est vrai qu'on ne sait pas assez si l'on ne sait que ce qu'on enseigne, et qu'après avoir bien travaillé pour ses élèves il n'est pas interdit de travailler pour soi. Yoilà ce que nous sommes, ou du moins ce que nous désirons être, vivants et portant partout la vie. Mais si l'on rêve autre chose, si, à une époque où les enfants, et souvent les familles, dans leur hâte d'en finir, réduisent misérablement l'enseignement, on veut réduire de même l'éducation du futur professeur, lui interdire comme un superflu dangereux tout ce qui dépasse le service, le mettre, pour principale nourriture, au régime du manuel, en un mot, faire des machines à faire des machines, il n'y a pas besoin de nous pour cela.
L'agrégation atteste l'aptitude à l'enseignement secondaire, ou plus simplement à l'enseignement, car, quelle que soit la matière, il n'y a pas deux
formes d'enseigner: en grammaire, la ferme connaissance des lois grammaticales, la précision dans
l'explication et In traduction des textes : en lettre . avec le même l'omis indispensable, l'étincelle littéraire ; en histoire, la possession A^s laits, le jugement critique, le talent d'exposer, en choisissant, en élaguant, en mettant chaque chose à sa place et lui donnant sa valeur, afin d'intéresser toujours ; en philosophie, l'habileté dialectique pour cheminer dans les questions, la sûreté du jugement, le don de conduire les esprits et de passionner les âmes: en mathématiques, la rigueur et la rapidité, ce qu'on appelle l'élégance de démonstration ; en physique, l'aisance à mêler les théories et les expériences. On ne prétend pas que l'agrégation soit nécessaire pour savoir enseigner ; il y a des hommes qui sont nés avec ce talent, d'autres qui y arrivent tout seuls, qui ont repassé si obstinément par tous les chemins par lesquels ils sont parvenus à une vérité, qu'ils sont capables d'y mener les autres ; on prétend seulement que la majorité n'est pas telle, qu'il y a là un art qui, comme tous les arts, a hesoin d'être cultivé'.
Ainsi va notre excellent enseignement secondaire, auquel on ne saurait tenir trop. Il n'est pas seulement très solide, très Lien entendu pour former un Français, il est aussi très élevé et il se ter-
mine par des classes comme les classes de rhétorique, de philosophie, de mathématiques et de physiques spéciales. L'enseignement supérieur des autres pays paraît plus riche que le nôtre, en partie parce qu'il comprend des enseignements qui, chez nous, sont donnés dans les lycées. Quelle importance ont des établissements où passe, pendant huit ou dix ans, la jeunesse de la population aisée, d'où elle sort pour entrer dans les grandes écoles de l'État et occuper d'importantes positions dans la société ! L'intérêt du pays crie qu'il faut conserver avec le plus grand soin notre enseignement secondaire, en se contentant de le réformer, si c'est nécessaire , précisément pour le conserver.
Les trois années d'école, si hien remplies, ne sont encore, pour quelques-uns de nos jeunes gens, qu'un noviciat. Quelques élèves vont aux écoles de Rome et d'Athènes ou reçoivent des bourses de voyage pour étudier dans les pays étrangers ; d'autres, après avoir passé par l'enseignement des lycées, sont appelés à Paris comme agrégés -préparateurs et se dispersent dans les laboratoires de la Sorbonne, du Collège de France et de l'Ecole normale. Pour ne parler que de l'Ecole, ils sont six, attachés aux enseignements de mathématiques, de physique, de chimie et d'his-
toire naturelle, donnant une part de leur temps aux élèves, dont ils dirigent les manipulations et de certains exercices, prenant le reste pour leurs recherches personnelles, d'où sortenl des communications à l'Institut et des thèses souvent très distinguées. La physique et la chimie y fournissent considérablement. Les physiciens ont à leur disposition notre beau cabinet qu'ils ont tant regretté en le quittant, et l'érudition et la sagacité de leur ancien maître, M. Bertin ; les chimistes apprennent près de M. Pasteur ce que c'est que l'expérimentation, ce que c'est aussi qu'une âme uniquement possédée par la science; ou bien ils vont prés de M. Sainte-Claire Deville, voir à l'œuvre un maître ardent et prodigue de lui-même, dans ce laboratoire qui est, depuis vingt-sept ans, le laboratoire de toute l'Europe. Vous le savez, Monsieur le Ministre, la chimie ne prétend plus faire de l'or; vous le savez aussi, plus que personne, elle en dévore beaucoup : niais si elle ne fait pas de l'or, elle fait de la science, qui ne s'avilit pas, comme les métaux précieux, en se multipliant. Et puis, déterminer et mesurer avec précision les propriétés des corps, étudier les ferments, qui sont de si puissants agents de composition et de destruction dans le monde de la vie, exciter ou préserver de grandes industries, accroître la richesse générale,
n'est-ce pas faire de l'or ? On travaille ici pour la science et pour la fortune publique; c'est notre honneur et notre récompense.
Je reviens à nos jeunes littérateurs et à nos jeunes savants. Après ces travaux, ils rentrent dans renseignement secondaire transformés par ces années de volontariat, ou bien ils disputent les conférences et les chaires de Facultés aux docteurs qui arrivent des lycées.
Ainsi par l'agrégation et le doctorat s'entretient le mouvement dans l'Université : mouvement des esprits, chez qui la spécialité ne se développe que sur un fond de culture générale, mouvement du personnel, qui recrute ordinairement l'enseignement supérieur dans l'enseignement secondaire, parmi les sujets qui se sont eux-mêmes désignés à cet avancement. On voit combien il serait dangereux de troubler cet ordre naturel, de décourager les jeunes gens de l'agrégation ; et on les découragerait si elle semblait les renfermer pour toujours dans l'enseignement secondaire, si, pendant qu'ils donnent plusieurs années à se préparer à ce difficile examen, où les places sont si disputées, d'autres jeunes 2cns plus avisés et qui connaissent les routes directes, une fois licenciés se tournaient directement vers le doctorat, qui n'est pas un concours, qui est un simple examen, dont on se tire
SEANCE DU 2fJ JUIN 1878 307
quand onleveut, et prenaient d'emblée les postes de l'enseignement supérieur.
Là sans doute il faut faire encore la part dos exceptions : il va des aptitudes scientifiques spéciales qui se révèlent d'elles-mêmes, et qu'il importe de mettre en réserve parce qu'elles sont l'avenir du pays; mais ces exceptions a'abondenl point et on demande qu'il ne dépende pas de chacun, de son envie d'arriver et de sa confiance en lui-même, de se loger dans l'exception. L'Ecole ne se permet pas de présumer ainsi des sujets qu'elle est chargée de former : elle les conduit par la grande route de l'agrégation ; elle n'admet que par la dérogation la plus rare les doctorats anticipés, comme elle l'a fait en 1816 et en 1877 pour deux mathématiciens, MM. Appell et Picard, qui ont été reçus docteurs à toutes boules blanches et passaient quelques semaines après, au premier rang, à l'agrégation; elle les a autorisés à être docteurs parce qu'ils étaient des agrégés naturels.
La question du doctorat se pose vite à l'esprit de nos jeunes agrégés et presque toujours c'est une crise. Au sortir de leurs trois années, il y a une forte épreuve pour ces jeunes gens, qui souvent tombent de l'Ecole, de leurs conférences, de leurs cours, de leur bibliothèque, de leur laboratoire, du milieu parisien, excitant, dans quelque ville où ils
trouvent peu ou point de livres, peu ou point d'hommes, des élèves qui ne s'intéressent pas aux choses qui les intéressent et méprisent tout ce qui ne mène pas droit au baccalauréat. Ajoutez la fatigue de l'enseignement, fatigue réelle, aggravée par l'administration qui charge d'heures de leçons accessoires des maîtres inutiles à un pareil emploi, fatigue que les débutants exagèrent aussi, et qui leur est un prétexte plausible pour se borner au travail des classes et se reposer après ; en vain ils ont fait provision de chaleur à l'Ecole, ils risquent de se refroidir et de s'engourdir pour toujours. Ceux-là, il faut les réveiller, leur demander s'ils n'ont pas rapporté de leurs conférences et de leurs lectures quelque sujet favori de thèse, le commencement d'un livre futur que l'on porte partout avec soi, que l'on promène dans ses courses et qui vous tient compagnie près de votre feu. Alors on ne s'endort pas, et le mouvement qui vient de là sert à la classé même.
D'autres de nos meilleurs élèves se révoltent et veulent sortir au plus tôt de cet enseignement, de peur de devenir semblables à leurs camarades. En un autre temps, je craindrais dédire ce que je vais dire : mais la sagesse se déplace comme le danger. il s'est déclaré depuis quelques années, parmi nos jeunes agrégés, une fièvre du doctorat, qui res-
semble assez à la fièvre du baccalauréat : on esl impatient de faire ses thèses et on en veut naturellement à la classe qui vous prend votre temps, à la province qui n'offre pas de ressources pour travailler. Assurément, cette ardeur est sincère e1 «les plus honorables; mais ceux qu'elle possède ne lisent peut-être pas très clairement en eux-mêmes, et ne voient pas que l'ambition du doctorat est, pour une part aussi faible qu'on voudra, l'ambition des Facultés, et l'amour du travail une des formes de l'amour de Paris, qui a bien des formes. Ce grand empressement à produire n'est pas si sage qu'on le pense. Au sortir de l'agrégation et de l'Ecole, où l'esprit a reçu une si forte nourriture, il n'est pas mal de la digérer un peu, de se recueillir, de faire la revue de ses idées, de les compter, de les classer, de les accorder, et cela ne se fait pas en un jour, mais tous les jours, par les réflexions qui viennent, parla vie et renseignement, qui sont de grands maîtres, qui font tomber bien des idées et en suscitent d'autres, inattendues. Les jardiniers qui veulent planter un arbre ouvrent la terre et la laissent pendant quelque temps exposée au soleil, à la pluie, à toutes les influences de l'air. Faites ainsi : après l'éducation des maîtres laissez agir cette autre éducation, plus intime, plus lente, où nous arrivons peu à peu, par la réflexion, à
nous reconnaître et à nous dégager; ce que vous produirez alors sera bien à vous, ce sera de vous.
Si quelques-uns, trop faibles, sont tentés de perdre courage en tombant du grand mouvement parisien dans le grand silence de certaines provinces, je leur dirai : Aimez vos élèves, ouvrez ces jeunes esprits aux idées justes, faites germer de bons sentiments dans ces âmes nouvelles où tout est en fleurs ; ils vous aimeront si vous les aimez, et il n'y a pas d'ennui qui tienne contre cette affection.
Vous avez désiré nous connaître, Monsieur le Ministre; nous voilà en toute sincérité. Nous ne prétendons pas être parfaits ; tels que nous sommes, nous avons conscience de mériter votre bienveillance et celle des pouvoirs publics. Serat-il permis à quelqu'un qui a passé sept années dans cette maison, vivant de sa vie, et qui n'a jamais eu une pensée qui ne fût pour elle, de donner un humble conseil : l'École normale est une machine délicate à laquelle il ne faut pas toucher aisément.
Nous n'avons plus que deux vœux à former ; il s'agit, pour les deux, de fléchir le budget, et, dans ces nécessités, nous nous adressons toujours à vous avec espérance ; car, avant d'être Ministre, vous avez été plusieurs années rapporteur du bud-
get de l'Instruction publique, e1 nous vous avons toujours trouvé secourable. L'un de ces vœux est bien près d'être réalisé, car vous avez porté au badget de 1879 une augmentation que M. le Ministre des Finances accepte et que Les Chambres ne voudront certainement pas nous refuser : il s'agil des traitements des maîtres de conférences sur lesquels porte principalement la préparation de la licence et de l'agrégation. Déjà, à la place de traitements inégaux sans nul motif, quelques-uns dérisoires, le budget de 1874, présenté par M. Jules Simon, maintenu par ses successeurs, a établi un régime plus équitable. Depuis, les traitements des professeurs de la Sorbonne, du Collège de France et du Muséum ayant été élevés, il vous a paru juste que les traitements de nos maîtres de conférences le fussent aussi, pour témoigner combien leurs leçons sont estimées. Soyez-en sûr, Monsieur le Ministre, l'École ne l'oubliera pas.
Notre autre vœu est pour nos jeunes gens, par une prévision certes bien éloignée, la prévision de la retraite. Nous vous prions d'obtenir que la prochaine loi sur les pensions civiles, revenant à notre ancienne tradition, compte les années à partir de l'entrée à l'École. Cela semblerait juste puisque l'accomplissement de notre engagement part de là: on le sait, le service use terriblement et les der-
nières années qui séparent de la retraite sont bien longues.
Nous sommes la pépinière de l'Université : de celle qui, travaillant avec plus d'éclat, est récompensée par le succès de sa parole et de ses livres, et de celle qui, travaillant plus obscurément, disputant les bonnes études à la précipitation des familles et des enfants, maintenant malgré tout la culture désintéressée de l'esprit, s'usant généreusement à cet ouvrage de chaque jour, est récompensée par l'estime publique et par sa conscience. On peut dire que l'Université est aujourd'hui la seule gardienne des trois grandes littératures classiques, la grecque, la latine, la française, qui seraient vite accablées par les productions modernes, s'il n'y avait pas un corps près duquel la recrue perpétuelle de la jeunesse vient apprendre à les connaître, et qui en entretient incessamment le public. Le jour où l'Université et l'École disparaîtraient, ces littératures périraient chez nous, car il faut une foi profonde et un singulier désintéressement pour s'obstiner à parler de choses vieilles, auxquelles ne sont point la mode et la vogue.
Nous avons été très touchés lorsque vous avez dit : « L'Université est, comme nous, fille de 89. » C'est vrai : notre esprit est l'esprit de l'Université; l'Université représente la France; elle la représente
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par son sage libéralisme, qui est le fond même «Ifla nation, ennemie clés régimes violents et des régimes doucereux. Elle n'estpas toujours heureuse: elle a des périodes difficiles à traverser: mais elle sait que si le bien n'est pas éternel en France, le mal l'est encore moins ; elle supporte, elle souffre, et attend des changements qui ne manquent jamais d'arriver. Vous lui avez rendu ce témoignage qu'on n'osera pas contester, qu'elle est de son pays et de son temps ; aussi, quand on lui confie ses enfants, on sait ce qu'elle en fera : des hommes de leur pays et de leur temps. Institution discrète, elle modère elle-même son action : elle refuse de se substituer à l'autorité et à la maison paternelle; elle s'interdit de presser trop fortement sur les esprits et les âmes, par crainte de briser quelque ressort ou de n'obtenir qu'une puissance passagère ou apparente. Cela réservé, il lui reste pourtant encore quelque chose à donnera ses élèves : l'habitude de vivre dans un monde naturel, de rencontrer sans gêne les opinions et les situations les plus diverses; le spiritualisme, sur qui la vie humaine repose ; le bon jugement, par lequel ils se feront plus tard eux-mêmes des idées ; l'apprentissage de leur jeune liberté ; le respect de la vérité ; la parfaite sincérité, fût-ce à leurs dépens ; le sentiment frêle, en apparence, mais ici si résis-
tant, de l'honneur ; et, pour tout dire, des qualités qui pourront nuire à leur tranquillité et à leur avancement, mais qui valent ce qu'elles coûtent : la netteté dans l'esprit et dans la vie.
Vous nous excuserez, Monsieur le Ministre, de vous avoir parlé un peu longuement de nous, de ce que nous sommes, ou de ce que nous voudrions être. L'Université n'est pas toujours disposée à s'ouvrir avec cette confiance ; aujourd'hui elle reprend courage et il semble qu'elle respire dans un air ami.
(29 juin 1878.)
Encore le baccalauréat ! Il doit être permis d'en parler, car il n'est pas innocent et il intéresse bien des jeunes gens et bien des familles. C'est dans cet intérêt que nous proposons de supprimer un des exercices qu'il exige : la composition en latin. Nous dirons les raisons qui nous paraissent décisives.
Le baccalauréat a été, comme on le sait, institué en 1808; l'épreuve écrite, dans l'examen, date de 1830. Un arrêté du 9 février porte : « Indépendam- » nient des épreuves usitées jusqu'à ce jour, tout » candidat au baccalauréat ès-lettres sera tenu » d'écrire instantanément un morceau en français,
» soit de sa composition, soit en traduisant un » passage d'un auteur classique. » Cet arrêté n'eut pas un grand effet; la circulaire de Victor Cousin, en 1840, le constate : « L'épreuve de la composi- » tion ne consiste guère qu'en un simple exercice » d'orthographe ; et, quoique ainsi restreinte, elle » a même cessé d'être demandée dans beaucoup » d'académies. » Le règlement du 14 juillet établit une règle uniforme et détermine « que les candi- » dats seront tenus de faire une version latine, à » peu près de la même force et de la même éten- » due que les versions latines qui se donnent en o rhétorique. » Victor Cousin avait consulté les académies sur la part qu'il convenait de faire à l'épreuve écrite ; cinq académies demandèrent deux compositions, treize académies trois compositions, six académies quatre compositions ; il y en eut trois qui demandèrent cinq compositions. C'était l'âge héroïque des Facultés. Depuis, les examens se sont singulièrement .multipliés, et la nouveauté du plaisir de juger est passée. Nous sommes convaincu que si on les interrogeait aujourd'hui, il ne s'en trouverait plus une seule qui demandât cinq compositions ; nous nous portons garant pour la Faculté de Paris. Victor Cousin, pour ne mécontenter personne, décida de s'en tenir à une épreuve. C'était le seul parti auquel on
n'eût pas songé ; mais il y avait songé sans doute avant de lancer sa circulaire, et c'est ainsi que L'on consulte ordinairement. Cette fois il avait parfaitement raison.
Cela dure jusqu'en 1852 (5 septembre), où on ajoute à la version latine « une composition latine ou une composition française, suivant que le sorl en décidera. » En 1857 (3 août) on s'aperçoit que le sort est injuste, et la composition latine subsiste seule. En 1864 (28 novembre) aux deux compositions précédentes s'en ajoute une troisième « sur un sujet de philosophie. » En 1874 (25 juillet) le baccalauréat est scindé en deux parties ; mais une quatrième composition survient. La première partie compte deux compositions : la version latii t
la composition en latin ; la seconde partie en comprend également deux : la dissertation philosophique et une version d'une langue étrangère. C'est l'état actuel.
Nous n'avons nullement envie de détruire le règlement de 1874, qui est tout nouveau. Puisque le baccalauréat est scindé, qu'il reste scindé ; nous ne croyons pas assez à la vertu de l'examen en une ou deux fois pour le diviser quand il est unique ou pour le réunir quand il est divisé. Puisque la seconde partie vient au sortir de la classe de philosophie, qu'on maintienne, si l'on veut, la dissi r-
tation philosophique : si elle prouve peu, du moins elle ne trouble rien, et la classe et le baccalauréat vont ensemble. La version d'une langue vivante répond trop aux préoccupations du présent pour qu'on songe à la supprimer. La version latine se justifie par d'excellentes raisons. Victor Cousin dit on ne peut mieux : « Une version latine bien faite » témoigne suffisamment de cette connaissance » solide de la langue latine, sans laquelle il ne » peut y avoir de fortes études de médecine et de » jurisprudence ; c'est aussi une page de français » dans laquelle on peut reconnaître si le candidat » sait écrire sa langue avec la pureté, la clarté et » l'élégance qui répondent d'elles-mêmes d'une » bonne culture intellectuelle (17 juillet 1840). » On pourrait ajouter qu'une version latine bien faite montre la justesse d'un esprit qui est capable de suivre dans ses développements la pensée d'un auteur et de l'interpréter en conservant sa rigueur logique, sans la laisser ni flotter ni dévier. L'épreuve est vraiment décisive. Aussi devrait-on s'y tenir. Nous avons cherché dans les circulaires et dans les notes qui accompagnent les règlements pourquoi on est allé chercher la composition latine et pourquoi on l'a gardée ; nous n'avons trouvé absolument que ceci, dans l'Instruction ministérielle de 1857 (14 août) : « C'est l'exercice
» ordinaire de la classe de rhétorique. » Pas plus ordinaire que le discours français qu'on excluait, et, au cas où le discours latin aurait absorbé le discours français dans la classe, il s'agissail de savoir si cela devait être.
Justifiée ou non à l'origine, l'épreuve de la composition en latin pouvait se justifier par la pratique. Interrogez. Excepté un petit nombre, surtout de candidats sortis des grandes classes de Paris, qui font bien cela parce qu'ils font tout bien et qu'ils sont au-dessus du baccalauréat, prenez le commun des martyrs, quelles compositions, grand Dieu ! Quelles idées ! Des fragments de lieux communs apprêtés pour toutes les circonstances, qui entrent bon gré mal gré dans le sujet. Et quel style ! Une platitude qui ne vise qu'à être correcte et qui n'y réussit à peu près que dans les bons jours. C'est cela qu'on appelle la preuve d'une culture littéraire. Et on a le cœur d'employer des hommes de valeur à corriger cela 1 Os devront s'enfermer, lire en conscience dix, vingt copies de cette force , nageant dans le et le vide. Malheureux candidats! malheureux juges :
Voici ce qui est plus grave. Quand on a scinde le baccalauréat, on avaitl'idée de forcer les jeunes gens à prolonger leurs études. L'examen étant
placé à la fin de la classe de philosophie, les can- • liil.it s pressés employaient cette année de classe à la préparation générale de l'examen ; aussi la philosophie était en souffrance. On a voulu remédier à ce mal en portant une première partie de l'examen à la fin de l'année de rhétorique ; il est arrivé ce qui devait arriver : la préoccupation des candidats a avancé d'un an, comme l'examen, et c'est la rhétorique qui a pâti. En ce moment, en France, sauf dans les lycées de Paris, qui se sauvent par l'éveil des esprits, par l'ambition du concours général et de l'Ecole Normale, ceci se passe presque invariablement dans les classes de rhétorique. Chez tous les élèves est l'idée fixe de la première moitié du baccalauréat et la disposition à ne faire que ce qui les y mène. On comprend qu'ils ne fassent pas de vers latins, les vers latins s'en vont : au moins devraient-ils s'intéresser à la lecture, à l'explication des auteurs latins, grecs, à toute cette admirable littérature; point, cela les détourne. Lorsqu'un professeur zélé, passionné pour la langue et la littérature françaises, s'efforce de leur communiquer un peu de sa passion, on voit qu'ils sentent l'attrait, mais ils y résistent prudemment. Où ils sont toujours prêts, c'est à faire des compositions en latin ; ils n'attendent pas qu'on les invite, ils poussent le professeur.
11 importe de changer au plus vite cet état de choses. Les études ne sont pas faites pour le baccalauréat, c'est le baccalauréat qui est fait pour les études ; si donc il leur nuit, c'est à lui de changer. Une fois les études rendues à elles-mêmes, il faut qu'elles portent naturellement au baccalauréat, qu'on évite soigneusement tout ce qui est préparation spéciale à l'examen , qu'un élève , pn suivant honnêtement les classes, ait l'esprit tranquille, qu'il soit persuadé qu'il se fait bachelier tous les jours et qu'il le devienne sans s'en apercevoir. Ne viser, dans les classes, qu'au résultat matériellement utile, mépriser le savoir et n'estimer que le diplôme est, disons-le nettement, immoral, et c'est, par malheur, la disposition où de fausses mesures ont jeté une grande partie de la jeunesse. Il y a en France des esprits positifs, éminemment pratiques, qui réduisent au plus net la valeur des choses : ils ne donnent pas dans les chimères, dans les vaines curiosités de l'esprit et les subtilités du sentiment, ils entendent la vie : on prend le baccalauréat pour en finir avec les études, on fait sa première communion pour en finir avec la religion, on se marie pour en finir avec l'amour. Ce n'est pas à cette catégorie d'esprits forts que nous nous adressons : ils nous regarderaient comme trop naïf si nous leur disions
que le baccalauréat doit être le commencement des études, des études larges et libres qui dureront toute la vie, et qu'on demande seulement au baccalauréat de ne pas en dégoûter.
(25 avril 1879.)
LE CONCOURS GÉNÉRAL
Le ministre de l'instruction publique a maintenu au projet de budget de 1880 le crédit destiné au concours général des lycées et collèges de Paris. Tout porte à croire quïl sera accepté cette année; mais, s'il ne Tétait pas par des raisons durables, l'institution serait en danger et pourrait disparaître dans un moment d'entraînement ou de distraction. C'est ce qu'il faudrait éviter.
Je ne conseillerai pas aux plus fervens partisans du concours général d'absoudre ou de glorifier tout son passé : ce ne sont pas ses ennemis qui ont inventé les spécialités forcées et la traite «les lauréats ; on rencontrerait là des légendes et une bis-
:î24 LE CONCOURS GENERAL
toire qu'il est plus sage de no point réveiller. L'important est que ces anciens abus n'existent plus aujourd'hui; or il est facile de s'en assurer par le bruit publie et par la simple vue des palmarès, où les mêmes noms reviennent, témoignant que le succès u'est plus dû à l'application obstinée à un seul exercice, mais à la qualité des esprits. Je ne conseillerai pas non plus de détendre le concours général dans les proportions qu'il a prises : il y a là évidemment un abus et des sacrifices nécessaires.
Cela l'ait, je ne me chargerai pas de soutenir tous les arguments qu'on s'est plu à donner en sa laveur ; car on lui a attribut' plus d'un mérite douteux. Ainsi il n'est pas certain qu'il classe avec justesse les divers établissements qui y prennent part. D'abord, il serait de bonne justice de comparer la population de ces établissements; puis on sait à quoi tiennent souvent les plus grands sucrés : à la présence de tel professeur qui peut être appelé ailleurs, ou de tel élève brillant, d'élève à concours, que la fortune a placé dans une maison plutôt que dans une autre, et qui en sort toujours à quelque moment.
Je crois encore assez peu, faut-il le dire? à la vertu du concours général comme moj'en d'émulation entre les divers établissements. Qu'on désire
LE CONCOURS GEXEKAI. Mo
le succès pour sa maison, et qu'une fois le résultai connu, on s'attriste ou on se rejouisse, c'est naturel, mais c'est tout : la vérité esl que chacun travaille pour soi, pour l'emporter sur les autres, étrangers ou camarades. C'esl cette fausse idée d'émulation qui. dans des collèges d'avant la Révolution, faisait diviser les élèves de chaque classe en Romains et en Carthaginois, a lin de rallumer, dans des combats de versions et de thèmes, les ardentes haines de Cannes et de Zama. J'ignore en combien d'endroits cet artifice se [iratique encore: du moins je l'ai trouvé, il y a quelques années, dans une maison de Versailles. Chargé, comme délégué cantonal, de l'inspecter, je me trouvais assis tantôt dans un camp, tantôt dans l'autre, et tâchais d'en prendre les passions : chez les Romains, je m'efforçais de m'animer contre In foi punique, chez les Carthaginois, contre la foi romaine ; mais j'avais beau faire, il me paraissait qu'elles se valaient, et je déplorais l'esprit critique du siècle qui me pénétrait. Aussi bien, les pauvres enfants ainsi rangés en bataille n'avaient pas trop l'air d'avoir une idée très nette de ce que c'était que Romains ni que Carthaginois, et entre Annihal et Quintus Fabius Maximus ils auraient préféré celui qui leur aurait donné une, heure de plus de récréation.
326 LE CONCOURS GÉNÉRAL
Enfin, il serait fort désirable que le concours général donnât la valeur absolue des esprits ; mais je me contente de penser que, sauf des exceptions éclatantes, il donne simplement une valeur relative, une force comparée et quelquefois des perfections sur des objets assez minces, en ajoutant qu'il y a là des indications qui ne sont pas à dédaigner. L'Université ne garde pas toujours cette réserve : elle a ses illusions maternelles et distribue volontiers l'avenir à ses lauréats. Pendant qu'elle les célèbre, le public critique est assez sévère pour eux, comme il l'est, du reste, pour les prix de Rome. Il est sur ses gardes : il s'imagine une tous ces jeunes gens, enivrés de leurs succès, se considèrent comme des génies, croient que tout leur est dû, l'admiration et les honneurs, et il se révolte contre les prétentions qu'il leur prête. De là les plaisanteries que l'on sait. On peut se rassurer. Certes, il faudrait supprimer le concours général et les prix de Rome si l'on devait donner aux lauréats un tel orgueii qu'ils prétendissent désormais être à part, avoir droit à tout, être nourris aux frais de l'État, être préfets ou ministres : on n'aurait ainsi créé qu'une nouvelle class ■ do décl ce qui n'était pas nécessaire. Mais que l'on soit sans crainte : s'il y a des lauréats qui soient le premier jour dan- ces idée-;, ils en reviennent
LE CONCOURS GÉNÉRAL
promptement : dès le lendemain, nui^s la première grâce du succès, ils rencontreront la réalité, leur orgueil s'abattra. Les prix d'honneur ont eu quelque temps l'exemption du service militaire, qui ne risquait pas de dépeupler les armées : ils ne l'onl plus; ils ne sont admis aux écoles du gouvernement que comme tout le monde, sur un nouveau concours; le seul privilège qui subsiste est celui ^\e> prix d'honneur de rhétorique, qui ont pour un an leurs entrées au Théâtre-Français; après quoi ils retombent dans la foule, qui attend et paie.
Laissant pour ce qu'elle est cette petite guerre, voulez-vous savoir ce que deviennent naturellement bon nombre de ces jeunes gens ? La statistique nous apprendra sans doute comment, depuis l'origine du concours général, les lauréats se sonl répartis entre les différentes professions : elle ne d îdaigne pas de moindres connaissances et nous a appris, il y a sne couple d'années, combien de membres de l'Institut habitent sur la rive droite et combien sur la rive gauche, imprudence d'une si > qui compte sans les déménagements. En attendant, nous voyons qu'un certain nombre passent aux Écoles polytechnique et normale, lauréats scientifiques aux deux, lauréats littéraires à la dernière. Presque tous les élèves de la section des lettres
o28 LE CONCOURS GÉNÉRAI.
viennent de là : sur environ soixante-dix dont elle se compose, il n'y en a que trois ou quatre qui fassent exception. Pour citer les faits les plus récents, la promotion de 1878 a reçu cinq prix d'honneur, un des sciences, quatre des lettres. Et cela se comprend : ils apportent les mêmes qualités aux deux concours : des goûts sérieux et des facultés cultivées. Ils n'ont donc pas seulement un jour d'éclat ; ils deviennent une des forces de l'Université.
Cette considération pourra, je l'espère, recommander le concours général ; mais, même sans cette utilité précise, il ne saurait être indifférent à aucun de nous qu'il y ait en quelque lieu une vive excitation à étudier les sciences, l'histoire, la philosophie, les langues anciennes, et à bien écrire dans la nôtre ; pour mon compte, je suis touché quand je pense que cette ardeur occupe un âge qui est si aisément pris par les passions ou par les petites vanités pires que les passions, et je me sens une grande indulgence pour ce qu'il peut y avoir d'enfantillage dans ces grandes solennités. Je désirerais, cela va sans dire, que le gouvernement actuel partageât mes faiblesses. La République a ce caractère, que chacun y est chargé de la chose publique : son nom vient même de là ; le patriotisme républicain, préoccupé du bien général,
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n'aime donc guère que ce qui y va e1 ne comprend guère que ce qui y va tout droit; il n'estime que les grands chemins et se méfie des sentiers, qui conseillent l'école buissonnière ; il veut des ouvriers et goûte peu les subtilités et les délicatesses auxquelles de beaux esprits s'amusent : enfin, il sacrifie les fleurs aux fruits. La nature nous est plus clémente ; elle ne nous offre rien sans y ajouter quelque grâce : les jouissances des sens, l'amitié, l'amour, qui font qu'il est bon d'exister, la gaîté et l'héroïsme, qui charment les maux et la mort, ce quelque chose d'insaisissable et d'exquis, l'art, qui met partout la joie et l'éclat, comme le soleil. Ce sont les fêtes de la vie. Certaines nations en ont moins besoin ; la notre ne s'en passe pas : elle a le don de mêler le solide et le léger, en sorte que l'un enlève l'autre. Je n'assurerai pas que dans le concours général tout est parfaitement solide, que les différents ouvrages ont la même valeur, que la gloire (il y en a de toutes les grandeurs) est exactement proportionnée aux mérites ; mais, en définitive, quelque chose reste : le travail, le profit de l'effort, peut-être une vocation qui se découvre à elle-même, et la résolution de se distinguer. Rien de cela n'est méprisable. Pardonnons donc , s'il y a à pardonner ; y eût- il là quelque illusion, elle est si bien placée à cet