‹ Questions d'enseignementChapitre 6 sur 7 · PRÉSIDÉE PAR M. JULES SIMON, MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

PRÉSIDÉE PAR M. JULES SIMON, MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Monsieur le Ministre.

Vous avez voulu que cette réunion gardât son caractère de réunion de famille ; vous ne pouviez nous être plus agréable, particulièrement à celui qui doit vous présenter le rapport sur l'année qui vient de s'écouler. L'éloquence y perdra peut-être ; mais nous vous remercions de

1 Nommé directeur de l'École Normale vers la fin de 1871, M. Bersot rendit le compte suivant de la première année de sa direction, dans une réunion publique de l'Ecole présidée par le ministre.

nous avoir permis ce que vous recommandez à tous les élèves de l'Université dans votre circulaire du 2' septembre: des idées plus simples et des sentiments plus personnels.

Se peut-il, Monsieur le Ministre, qu'il se soit écoulé tant d'années (il yen a vraiment trentesix) depuis que nous assistions ensemble à cette mémorable séance de rentrée où nous écoutions, émerveillés, M. Cousin? Que n'est-il ici ! Il manque ici comme partout, car partout il portait la vie avec lui. Il faut, hélas ! le dire: après un petit nombre que nous sommes, on ne le connaîtra plus. On admirera toujours ses écrits; maison n'aura pas vu, on n'aura pas entendu le causeur merveilleux, cette conversation de raison, d'esprit, de fantaisie, d'éloquence sur tous les sujets. avec le geste expressif et le regard de feu, qui était un vrai éblouissement et une fête incomparable. L'intelligence toujours en mouvement, il ne se reposait pas et ne laissait reposer personne. Vous le -avez, Monsieur le Ministre, vous qui étiez un de ceux en qui il espérait le plus : il faisait travailler tout le monde et il a travaillé plus que tout le monde : la mort Ta surpris travaillant. On a perdu en lui un grand excitateur. Je l'ai beaucoup aimé; il m'a aimé aussi, avec mon indépendance, et, puisque l'invraisemblance «les événe-

SÉANCE DU i NOVEMBRE 1872 2"> •'»

rneiïts m'a ramené dans cette École, j'ai voulu

y redire son nom

S'ils n'avaient suivi que leur inclination, les élèves de la première année dos Lettres auraient l'ait les travaux de la seconde année, et la seconde année ceux que fait la troisième, aux prises avec l'Agrégation. Ils ont eu la sagesse de s'arrêter. La première année s'est souvenue qu'il faut absolument être licencié ; puis, elle a reconnu ce qu'elle pouvait retirer de cette nécessité pour un autre profit. Nous avons assez entendu dire : les normaliens débutent par refaire leur rhétorique. Soit, mais rhétorique d'une espèce particulière. Il y a i\ox cours d'histoire et de philosophie qui ne sont pas précisément à l'usage du baccalauréat; dans cette rhétorique, on explique les auteurs de manière à savoir ce que c'est que le latin, le grec et le français, et le latin, le grec et le français de chaque auteur ; en fait d'exercices, au sortir des grands discours héroïques, on apprend à entrer dans une pensée littéraire, à en discerner le sens et la portée. Les maîtres à qui on a affaire n'ont pas le culte de l'uniformité ; ils n'imposent que les règles du bon sens, sans lesquelles on ne peut ni penser ni écrire; ils estiment peu la fausse originalité, mais ils aiment la vraie et ils la cultivent. Il est curieux d'étudier les premiers exercices de

236 école normale

nos jeunes gens : des souvenirs de collège, le sentiment que c'en est fini de cela, des essais d'autres choses, tantôt timides et quelquefois un peu gauches, tantôt fiers, avec des hardiesses effrayantes ou des heautés rapportées des journaux en vogue: mais, au milieu de cette inexpérience, ce qivil perce de talent réel et qui promet, en un mot, la ûèvre de croissance, une fièvre que ne connaissent ni les heureux mortels semhlahles aux dieux, qui sont parfaits en naissant, ni ceux qui, nés médiocres, sont destinés par la nature à l'être toujours. Il est curieux de comparer ces commencements avec la fin de la première année, ce que sous la conduite de maîtres intelligents, les esprits ont acquis de justesse et de délicatesse, comment les qualités propres de chacun se sont dégagées, et ce qu'il s'y est mis d'équilibre.

Il était facile de s'entendre avec les élèves de seconde année. Ils avaient, comme toute l'Ecole, la salutaire horreur de la déclamation vide, un besoin d'information exacte et complète, où l'on reconnaît une grande vertu de notre temps. Ils s'y reposaient peut-être trop ; nous les avons priés de nous donner davantage. Il nous à semblé qu'à l'Ecole normale, en France, il ne suffit pas de savoir ce dont on parle, il faut encore en parler d'une certaine façon: que les matériaux sont les

matériaux, mais qu'on cherche l'artiste, et qu'on exige que clans tout travail l'auteur mette quelque chose de lui-même, que dans tout travail littéraire il y ait au moins une page personnelle. C'est la vieille querelle entre le savoir et le talent. Nous étions rassurés sur l'un, nous savions que nous pouvions demander l'autre ; l'Ecole ne se passe pas de talent.

On peut sans danger le lui recommander, car elle n'a aucune passion pour les formes oratoires où les beaux esprits se sont si longtemps complu. Vous vous en souvenez, Monsieur le Ministre, nous avons vu la fin de l'âge de la phrase, nous en avons connu les derniers hommes. Encore une race éteinte ! Ils goûtaient des plaisirs que le monde ne connaît plus. Il y avait dans la phrase un charme qui captivait les sens et assoupissait l'esprit ; à cette harmonie, les tourments de la pensée s'apaisaient, les contradictions se conciliaient, les doutes s'évanouissaient ; quand on était trop pressé par les difficultés, on se réfugiait dans la phrase, comme les dieux de Y Iliade, trop pressés par les humains, se réfugiaient dans un nuage. Aujourd'hui les temps sont durs : cette magie a disparu ; nous sommes aux prises avec les choses, et il faut en avoir raison, ou elles de nous. Mais qui sait ? Est-il bien sûr que la phrase

soit morte ? Il se peut qu'elle soit simplement métamorphosée. Je ne suis pas, je l'avoue, toujours rassuré en lisant, je ne dis pas les travaux de nos élèves, mais des livres et des articles de revue et de journaux, où tout ce qui écrit met la main ; il me semble que le progrès accompli est qu'à la phrase guindée a succédé la phrase pimpante. Choisisse qui voudra.

On nous propose de temps en temps de nous transformer ; on nous trouve un peu trop littéraires, trop préoccupés de bon goût, de bien parler et de bien écrire ; on dit de l'esprit français ce que Bacon disait de l'esprit humain : « Il ne faut pas lui mettre des plumes, mais du plomb. » On nous propose donc, comme remède à nos défauts, le régime exclusif de l'érudition et de la philologie. Je vous prie, Monsieur le Ministre, de témoigner près des personnes du dehors qui pourraient ne pas en être aussi bien informées, que les études historiques ici sont très sérieuses. Les noms des maîtres de conférences en répondent assez. L'Ecole normale n'est pas TEcole des Chartes ; elle n'a pas non plus le loisir de se livrer à l'épigraphie, de préparer des mémoires pour l'Académie des inscriptions, mais elle n'étudie pas dans les manuels; elle sait ce que c'est que les sources, mais elle en parle peu parce qu'elle est habituée

à ne pas étudier autrement. Plus tard, quand nos élèves seront agrégés, ils se plairont à creuser un sujet qu'ils auront choisi; en attendant, ils reçoivent une précieuse préparation : ils si1 forment à la méthode, à l'esprit, à la critique historique, par les leçons qu'ils entendent à l'Ecole ou qu'ils vont chercher au dehors, et par les travaux auxquels ils se livrent dans la seconde année ou en vue de l'agrégation, qui n'est pas un jeu.

Ce n'est pas ici qu'il peut être détendu de dire tout ce qu'on pense de bien de la philologie. Elle l'orme une spécialité au moins égale aux autres, qui demande des aptitudes particulières. Les élèves de la section des lettres seront des professeurs très incomplets et des savants très douteux, s'ils ne sont d'abord de bons grammairiens. L'histoire et la philosophie ont aussi besoin d'interpréter exactement les textes, sous peine d'appuyer leurs inductions sur des contre-sens. Xous avons vivement recommandé cette étude à nos élèves. Ceux de première année se sont remis courageusement à la grammaire grecque : on a bien voulu s'en apercevoir à la Licence. Ni eux, ni les élèves de seconde et de troisième année n'avaient à être stimulés pour recourir aux éditions savantes. Vous avez autorisé, vous avez inauguré le cours de M. Thurot sur la critique des textes et l'autorité des

manuscrits ; M. Aubertin va consacrer plusieurs conférences aux origines de la langue française ; les élèves de seconde et de troisième année ont été conduits à la Bibliothèque nationale, où notre confrère, M. Delisle, a bien accueilli ces visiteurs nouveaux; ils ont vu, ils ont touché des manuscrits grecs, latins, français : ce sera désormais un de nos pèlerinages. L'Ecole a fourni, et nous n'empêchons pas, on le voit, qu'elle fournisse encore des philologues. C'est une erreur peut-être ; en tout cas, c'est aussi l'erreur de M. Thurot ; mais il me semble que nos philologues ont beaucoup à gagner à ne l'être pas exclusivement. S'il ne s'agit que de collationner des manuscrits, de recueillir des variantes, c'est une affaire d'yeux et de santé; mais s'il s'agit aussi de comparer les diverses leçons, de juger l'authenticité des textes, et souvent des textes des plus grands maîtres, est-il possible de se passer de goût, et le goût n'a-t-il pas toute une éducation délicate qui demande d'autres moyens ? C'est faire tort à la philologie que de la traiter en ouvrage de manœuvre ; c'est aussi un ouvrage d'artiste, et nous l'entendons ainsi dans notre pays. Quand on a restitué la Vénus de Milo, un ouvrier pouvait dire si les surfaces des divers morceaux se correspondaient, si dans une position ou une autre l'équilibre était conservé ; mais le

moindre changement change l'attitude, l'air de la statue ; et qui osera penser que, pour juger de ces choses, c'était trop de M. Ravaisson ? Aussi, notre cher confrère, M. Charles Blanc, ne s'est contenté ni de la Grammaire des arts du dessin, ni de YHistoire des peintres : il a donné les deux au public, et le public a été de son avis.

La nature a créé toute une classe d'intelligences qui enfoncent dans les sujets par leur poids. L'éducation peut se reposer du soin de ceux-là sur la nature, et travailler les autres à sa façon, l'éducation française à la façon française, qui n'est point méprisable. Le père de Pascal a élevé son fils dans cette maxime, de se tenir constamment au-dessus de son ouvrage, et il n'a pas mal réussi. Ce qui revient à dire, si vous me permettez ces expressions familières, que l'esprit ne gâte jamais rien, et l'esprit est le don de pénétrer les choses sans s'y empêtrer. Vous avez certainement pensé qu'il y a en ce moment des préventions excessives en faveur de l'érudition et de la philologie, et vous n'êtes pas prêt à leur abandonner l'Ecole normale ni l'enseignement public. Le jour où notre pays y serait absorbé, on s'apercevrait qu'il manque dans le monde un peuple dont la vive raison, toujours en éveil, critique et met à leur juste valeur les idées politiques, morales, littéraires, religieuses,

262 KCOLE NORMALE

philosophiques, sur lesquelles vit la société, qui a à son service une langue d'une clarté admirable, capable de prendre tous les tons, suivant l'esprit qui s'en sert, un peuple qui a produit Rabelais, Montaigne, Pascal, Descartes, Voltaire et Montesquieu.

Monsieur le Ministre, l'empressement que nous mettons à nous retrouver et le plaisir que nous avons à vous recevoir pourraient, ce semble, ras- ■ luvr ceux qui étaient, dans un premier moment de trouble, disposés à craindre pour les études classiques. On aime ces études ici : nous comprenons, d'ailleurs, que si elles disparaissaient de l'enseignement, on n'aurait plus besoin de nous; or. nous tenons à exister, parce que nous croyons être utiles, parce qu'on pourrait nous dire à tous, professeurs actuels et futurs, ce que M. le Préfet de la Seine disait ailleurs si heureusement : « Vous faites des sommets. » Il n'y a rien à craindre : les humanités ne sont pas en question ; elles tiennent au fond de notre génie national, amoureux du bien dire ; mais il y a différentes manières de les aimer et de les faire aimer. Le respect qui les couvre ne saurait raisonnablement s'étendre à tous les procédés pédagogiques qui les accompagnent à un moment. Le temps apporte les Uïtë il emporte les autres; l'Université le suit.

Les élèves de cette Ecole n'auront, Dieu merci, à renoncer ni pour eux, ni pour leurs élèves à la haute culture qui leur plaît; ils enseigneront les mêmes choses par d'autres moyens, avec plus de mouvement et de liberté ; ils continueront de répandre le goût raison! m; des trois antiquités, et il leur sera permis de donner à notre langue une part qui était jusqu'ici trop petite. L'épreuve apaisera, nous en sommes assurés, les inquiétudes des amis craintifs (il n'y a pas de mal à l'être des études classiques. Nous ne parlons pas de ceux qui ont grossi démesurément cette question par une habitude d'amplification apportée de leurs classes, ni de ceux qui, toujours enchantés d'euxmêmes, trouvent que le plus beau système d'éducation est le système d'éducation qui les a produits.

Nous avons accueilii avec un grand contentement l'institution des bourses de voyage, comme un désirable supplément à l'Ecole française d'Athènes. L'éducation libérale de notre Ecole excite dans les esprits une vive ardeur d'apprendre ; ils sont heureux qu'on leur ouvre le monde. Ils vont donc voyager, ils vont se mettre en route dans toutes les directions, pour visiter les vivants et les morts. Ulysse en fit autant. Deux ag d'histoire de cette année et de l'année dernière.

MM. Bayet et Denis, vont l'un à Rome, l'autre à Prague. Vous permettez à ces jeunes gens de suivre leur instinct et de chercher leur voie. Vous avez confié aussi une mission scientifique à M. Lippmann, que vous désignaient sa connaissance des langues vivantes, sa curiosité et sa précoce érudition.

Nous vous remercions de vous intéresser à nos agrégés-préparateurs. Quelques-uns de nos élèves, passionnés pour la recherche scientifique, désirent rester à travailler auprès de leurs anciens maîtres, et nous, nous sommes heureux d'accueillir des jeunes gens qui se contentent de la situation la plus modeste pour satisfaire ce goût. Quelque part qu'ils soient placés, quand ils nous quitteront, on peut être' sûr qu'ils continueront de travailler, que c'est pour la vie. Us conserveront cette ardeur dans la pratique de l'enseignement des lycées, et ils sont une recrue de l'enseignement supérieur et de la science. MM. Maillard et Cornu ont obtenu, cette année, le grade de docteur : le premier par une thèse de mathématiques, le second par une thèse de botanique. D'autres thèses sont prêtes, et, en dehors des thèses, il se fait des travaux, il se fait des noms que l'Ecole revendiquera. Ne craignez rien, Monsieur le Ministre, nous travaillons avant tout pour l'ensei-

gnement des lycées ; mais il ne peut pas vous déplaire qu'on ait besoin de nous pour d'autres objets, que nous donnions M. Perrier au Muséum d'histoire naturelle, M. Tisserand et M. Baillaud à l'Observatoire de Paris , M. . Stéphan à la direction de l'Observatoire de Marseille, et que notre Ecole fournisse aux grands services scientifiques.

Les langues vivantes, dont vous recommandez instamment l'étude dans les lycées, ne sauraient être oubliées ici. L'obligation d'étudier l'anglais et l'allemand était tombée en désuétude ; elle sera rétablie. Nos jeunes gens eux-mêmes la réclament, tant ils en sentent l'utilité ; nous avons seulement changé le .caractère de cet enseignement : il va devenir pratique. Nous exigeons que chaque élève connaisse de ces langues ce qu'il lui faut pour sa spécialité, qu'il déchiffre, qu'il lise couramment les livres, les publications qui intéressent les études de sciences ou de lettres auxquelles il s'est voué. Nous l'avons pourvu d'un outil : l'obligation finit là. Nous réservons un cours pour ceux qui voudront pousser plus loin, et s'il leur reste du loisir et qu'ils aient plus d'ambition, nous nous mettrons à leur service. Nous serions charmés qu'un littérateur ne sortît pas de l'Ecole sans avoir lu Dante ; nos jeunes savants aussi devraient pouvoir

lire ce qui s'écrit en Italie : cette vieille terre, qui a tant produit, n'est pas encore épuisée.

Nous ne voudrions pas avoir l'air de nous proposer comme modèles; mais vraiment, plus on observe le régime d'études suivi à l'Ecole, plus il paraît bien entendu. On a trouvé ici une organisation du travail, où la première condition est de travailler : l'un prépare une partie d'examen, l'autre une autre, et peu à peu l'examen se trouve tout préparé ; le maître de conférences apprécie, corrige, et se réserve certaines questions où il apporte à ses élèves et les résultats et les études qui les ont amenas ; il travaille devant eux. C'est la méthode qu'un grand nombre de professeurs de Facultés pratiquent dans ce qu'ils appellent la petite leçon. Il y a peut-être là, dans ces conférences, où un maître, entouré de quelques jeunes gens désireux d'apprendre, s'adresse à eux familièrement, où chacun contribue par des préparations particulières, où les observations s'échangent, où l'on cherche ensemble, il y a peut-être là une forme dont tout enseignement devra se rapprocher.

La bibliothèque de l'Ecole s'est beaucoup enrichie. Elle est en bonnes mains. Notre bibliothécaire, M. de Ghantepie, a la passion des livres, j'entends des livres qu'on lit, car nous ne sommes pas assez riches pour nous permettre les autres ; il

est toujours prêt à donner à nos élèves les indications utiles pour leurs études, et le long séjour qu'il vient de faire à Zurich, où il s'est familiarisé avec la langue et les instruments de travail de l'Allemagne, nous rendra son concours encore plus précieux.

Je ne dois pas oublier une nouvelle instruction, que les anciens règlements n'avaient pas prévue, 1-mstruction militaire. Nous avons reçu les fusils que, sur votre demande, M. le Ministre de la guerre a bien voulu nous envoyer. Nos élèves s'y mettront sérieusement : pour les uns ce sera un apprentissage, pour d'autres un souvenir d'exercices plus sérieux qu'ils ont faits ailleurs. Je vous ai transmis, il y a quelques mois, pendant la discussion législative, la pétition de l'Ecole, qui demandait à ne pas être exemptée du service militaire ; vous avez loué le sentiment qui l'inspirait, mais vous n'avez pas pu la soutenir, parce que vous avez besoin de l'Ecole pour d'autres services, qu'elle seule peut bien faire, et qui sont aussi nécessaires à notre pays.

Vous êtes, en même temps que Ministre de l'instruction publique, Ministre des Beaux-Arts ; vous me permettrez donc de vous dire un mot de ce qu'ils deviennent à l'Ecole. Vous nous avez donné la magnifique collection de la chalcographie du Lou-

vre, dont notre excellent professeur de dessin, M. Leloir, fait les honneurs avec tant de joie. M. le directeur de la Comédie Française a gracieusement dispensé nos élèves de l'attente à son théâtre, qu'ils recherchent beaucoup. Chaque dimanche, nous sommes les invités et les assistants assidus des Matinées littéraires de M. Ballande. Nous sommes charmés de trouver au dehors de tels plaisirs et reconnaissants à ceux qui nous les offrent. A l'intérieur, un cours de musique vocale a été introduit, cette année, par M. Amand Chevé; il a été suivi jusqu'au bout avec une grande ardeur par le tiers de nos élèves pendant deux récréations du soir. M. Amand Chevé, charmé de leurs progrès, ajoute à ce cours un plus savant, et compte créer, l'an prochain, pour les élèves qui auront suivi les deux, un cours supérieur où l'on apprendra l'harmonie ; on verra ce qu'il obtiendra d'élèves si bien préparés par ces études et par toutes les études que l'on fait ici. J'ai déjà transmis à M. Amand Chevé vos remerciements pour les soins habiles et désintéressés qu'il a pris pour nous ; voulez-vous me permettre de les lui renouveler publiquement? Nous vous prions de nous en croire sur les progrès accomplis : nous ne les avons constatés qu'entre nous. Quand il s'est. agi d'un concert au profit des pauvres visités par nos

élèves, nous n'avons pas osé nous produire; nous ne nous contentons pas d'avoir des mérites, nous sommes encore modestes, et, n'ayant pas de jalousie d'artistes, nous avons fait appel au talent étranger, qui a immédiatement répondu à notre appel de la façon la plus gracieuse et nous a formellement promis de nous être fidèle l'an prochain. Mais pourquoi l'appeler étranger, lorsque nous l'avons rencontré autour de nous, dans la famille universitaire, avec les dons qui le font bien venir ?

Puisque nous sommes à confesser nos dettes (je ne dis pas à les acquitter), nous rappellerons que notre confrère, M. Levasseur, a bien voulu faire pendant cinq ans, à l'Ecole, un cours d'économie politique. Nous n'oublierons ni les leçons ni le professeur.

Notre personnel a subi quelques changements. M. Lemoine, nommé inspecteur de l'Académie de Paris, nous quitte à notre grand regret, au sien aussi, j'ose le dire : on ne se sépare pas volontiers d'un enseignement de dix années, si consciencieux et si distingué. M. Lemoine sera, du moins, content de voir son enseignement remis à M. Fouillée, qui le continuera. M. Fouillée était le seul qui sût qu'il n'était pas de l'Ecole Normale ; depuis longtemps nous l'avions adopté; il en est maintenant. M. Os-

sian-Bonnet, appelé à la direction des études de l'Ecole Polytechnique, sera suppléé par M. Darboux. Il ne pouvait plus nous donner tout le temps qu'il aurait voulu ; l'administration risque d'enlever à notre enseignement scientifique un rare professeur, que M. Darboux veut et peut nous rendre. Il n'y a eu qu'une voix pour nous le désigner. Le choix de M. Fouillée et de M. Darboux témoigaie suffisamment de l'estime que vous avez pour les fonctions de maître de conférences à l'Ecole Normale. Elles ne sont pas faciles : il faut posséder bien sûrement ce qu'on prétend enseigner à des jeunes gens intelligents, instruits, d'esprit et d'humeur critique, devant qui une science superficielle ne tiendrait pas longtemps. Un de nos élèves sortants, M. Caron, qui a une vocation pour l'enseignement du dessin graphique, et que nous avons déjà essayé à l'École, remplacera le zélé et habile professeur, M. Kicess, qui, forcé par la fatigue de se séparer de nous, n'a goûté que quelques mois d'un repos pris trop tard.

Nous avons perdu deux de nos élèves bien regrettés parmi nous et bien regrettables pour l'Université. Génin, élève de seconde année, enfermé dans Verdun pendant le siège de cette ville, avait bravement fait son devoir sur les remparts et avait contracté dans ce service une bronchite prompte-

ment dégénérée en affection de poitrine, lu peu après la rentrée, nous avons dû songer à l'envoyer dans un autre climat; vous avez bien voulu nous accorder, avec son coup'1, une indemnité, e1 grâce à la sollicitude d'un ancien élève de l'Ecole, ftL le recteur Vieille, il avait trouvé à Cannes, avec quelque occupation, un asile au soleil et des soins dévoués dans l'institution Stanislas ; mais rien n'a pu le sauver : il a eu seulement la force de revenir mourir dans sa famille. C'était un esprit solide, une âme droite et courageuse, comme il nous en faut plus que jamais ; il est chez nous, après Lemoine, tué à Champigny, la seconde victime de la guerre. Grimaldi, à l'Ecole depuis quatre ans, n'a pu y rester qu'en prenant chaque année des congés qu'il passait à Nîmes, dans sa famille ; cette année, il avait dû nous quitter au bout de quelques mois; il s'y est éteint le G octobre. Mathématicien très distingué, musicien d'un art et d'un sentiment très délicats, caractère charmant, sa perte est vivement sentie de ses camarades et de ses maîtres. Il ne se voyait pas dans l'état où il était : tourmenté de l'idée de l'agrégation, il voulait partir pour Paris, et nous avons eu à le détourner de ce voyage. Vous lui aviez accordé une indemnité pendant son congé ; en attendant qu'il lut rétabli et en mesure de professer, il avait reçu de vous l'as-

surance qu"il ne serait point abandonné par l'Université. Cette confiance a beaucoup contribué à la tranquillité de ses derniers jours.

Je ne vous entretiens que de nos travaux, Monsieur le Ministre : c'est que je n'ai pas à vous entretenir d'autre chose : ils sont toute notre histoire. Au commencement de l'année, nous avions prié l'Ecole de ne faire parler d'elle qu'aux examens, c'est ce qu'elle a fait. Nous avons donc marché paisiblement ; la raison des élèves, votre bonté pour l'Ecole, la bienveillance que nous avons rencontrée autour de vous, nous ont rendu tout facile. Nous devons aussi vous remercier, M. Bertin et moi, et je joins, les élèves à nous, de nous avoir laissé notre surveillant général, M. Gusse. Vous venez de le nommer officier d'Académie, pour témoigner que vous avez les yeux sur lui.

Le bon ordre ne suffit pas : l'âme de l'Ecole doit être l'amour de notre profession. Je savais, en y entrant, qu'il y avait quelques inquiétudes dans le monde sur la vocation universitaire de ses élèves : de brillantes recrues qu'elle avait fournies à d'autres carrières inquiétaient ceux qui craignent pour son existence, si elle ne répondait pas à sa destination. J'ai dû m'en préoccuper. La première recommandation que j'ai faite aux élèves a été d'estimer et d'aimer leur état. Il ne m'aurait pas con-

venu de leur parler mal de la grande presse ; mais je les priais de se tenir loin du petit journalisme, et j'entendais par là, non pas les journaux dont le format est petit, mais les journaux qui rapetissent ceux cpii les lisent. J'ai eu le bonheur de me rencontrer avec leur disposition présente. Les normaliens actuels ne sont pas insensibles à la réputation des leurs qui ont quitté l'Université pour les lettres ou la presse, quand ils sont restés fidèles à notre esprit ; mais ils semblent penser que la carrière de professeur est estimable, qu'elle peut donner, sinon la fortune, du moins de la dignité et de l'indépendance, ce qu'on en mérite par sa tenue, ses services et ses travaux. Votre circulaire du 27 septembre fait beaucoup pour cette dignité et cette indépendance des professeurs des lycées. La fixité du traitement par catégories et par classes ôtera ce qu'il y avait d'aléatoire dans leur modeste budget : ils ne seront plus punis d'une épidémie qui aura dépeuplé le lycée, ou de leur propre zèle qui, en multipliant les élèves, aura aussi multiplié les professeurs appelés à partager avec eux. Ils seront aussi moins errants, et il leur sera permis d'acquérir sur lieu la considération, qui demande toujours du temps pour se donner.

L'École avait déjà à vous remercier d'une me-

sure dont elle a été l'objet l'année dernière. Plusieurs des élèves sortants- étaient restés sans place, par suite de l'encombrement produit par la venue de nos collègues d'Alsace et de Lorraine ; vous avez pensé que, s'ils s'étaient engagés envers l'Université, l'Université s'était aussi engagée envers eux, et vous leur avez alloué un traitement d'inactivité. Ce traitement avait de plus l'avantage d'assurer leurs droits à la retraite. A l'âge de nos jeunes gens, on ne songe pas que l'âge de la retraite puisse jamais arriver ; il arrive pourtant, et quand, épuisé de fatigue, on ne sait plus si on pourra atteindre le moment où le repos est permis, une "ou deux années de service qui comptent sont bien précieuses. Mais ces difficultés sont passées, et une meilleure année commence. Tous nos élèves anciens ou nouveaux ont été placés ; ils l'ont été avec un soin paternel, dont nous sommes vivement touchés. Laissez-nous vous remercier particulièrement pour un de nos excellents élèves, qui sort cette année : M. Tartiuville. Sa famille, une famille d'instituteurs, qui, entre quatre personnes, compte cent quarante-deux ans de service dans l'instruction primaire et dans les mêmes lieux, avait sollicité de vous une bourse pour un jeune fils : vous avez accorde1 la bourse entière et dans le lycée

SÉANCE DU 7 NOVEMBRE 1872 27"i

même où-son frère est appelé, afin çueî'ainé le

dirige et le prépare pour nous et pour vous. C'est la bonne démocratie.

L'Université, une fois assurée de nous, nous pardonnera notro attachement particulier pour notre École. Je vois avec grand plaisir croître chez elle un sentiment qui a déjà créé notre Association de secours, le sentiment de sa nationalité. Vous l'avez déjà remarqué en signant L'admission des élèves de la promotion de cette année ; vous avez reconnu plusieurs noms de l'ancienne École : M. Girard, chef de la section des lettres, fils d'un ancien chef de section, le proviseur du lycée Descartes ; MM. Pessonneaux, Martha, Grégoire, Monin, Duruy, le second, à l'École, des fils du Ministre votre prédécesseur, que vous aimez à citer pour les services rendus à l'instruction populaire. Vous venez de signer le diplôme d'un licencié ès-lettres, fils d'un ancien normalien, professeur au collège Rollin et petitneveu de notre ancien maître, M. Rinn. Un fils de notre ancien camarade, M. Macé, sort agrégé de mathématiques, et un autre fils le remplace aussitôt. Ainsi nous faisons des dynasties.

Vous observez ce mouvement avec plaisir. Votre volonté est que l'École Normale ne soit pas un lieu de passage, où l'on est ensuite étranger,

mais que ce soit la maison de famille. Vous entendez que nous suivions dans leur carrière les ('lèves qui nous quittent ; que nous soyons toujours prêts à les instruire de notre expérience dans les diverses circonstances où ils peuvent se trouver, au besoin à les défendre, à les stimuler au travail, à les pousser à l'agrégation s'ils ne l'ont pas encore obtenue, au doctorat qui est le commencement des travaux originaux et de la vraie vie de science ; enfin , à vous représenter leurs mérites. Quant aux anciens normaliens émancipés par leurs services et leurs talents, vous désirez que leurs noms soient toujours présents à l'École, et que, si quelqu'un d'eux rentre ici, il sache bien qu'il entre chez lui.

Du reste le sentiment de nationalité dont il est question est chez nous sans danger. Nous n'empruntons pas à la société son intolérance politique et religieuse. Ici règne la parfaite liberté des esprits. Chacun respecte les opinions des autres, et l'amitié est fondée sur la communauté de goûts élevés et délicats. Le respect des opinions d'autrui est naturel chez des jeunes gens qui ont vécu de la vie intérieure, où les diverses croyances se forment par un travail indépendant. Les partis prennent ces opinions du dehors

toutes faites, et les gardent comme une consigne ; nous les mettons plus haut.

Nous estimons d'autres mérites que les nôtres et ne regardons pas tous ceux qui nous sont étrangers comme des barbares ; nous ne pensons pas que chez eux les lettres soient sans invention ni goût, et que leurs mathématiques soient fausses. Sans doute, nous aimons assez que ce soit quelqu'un des nôtres qui ait fait quelque bel ouvrage ; mais nous sommes tellement passionnés pour la grande littérature et la grande science, que cette passion éteint la jalousie. Nous n'avons pas de fanatisme de clocher : rien ne nous fera préférer un normalien médiocre à un étranger distingué. Il nous plairait beaucoup que l'auteur des études sur Bacon et sur saint Anselme, fût un des nôtres; M. de Rémusat peut pourtant être assuré que nulle part il n'est lu avec un intérêt plus vif, auquel se joint le respect pour la personne, car il est de ceux dont la vie ne craint pas les écrits. Ce n'est pas vous, Monsieur le Ministre, qui me reprocherez de parler avec émotion d'un homme dont l'exemple et l'affection m'ont soutenu dans des temps difficiles. Revenu aux affaires après un long repos employé à défendre le vrai libéralisme, il aura servi à rendre deux fois la France à elle-même. Cet honneur lui était dû.

A mesure que nous prenons davantage conscience de nous-mêmes, nous sommes moins touchés <!cs bruits extérieurs, quand on veut bien s'occuper de nous, mais qu'on a manqué d'informations suffisantes. Nous avons appris bien des eboses cette année. Nous avons appris que nous sommes une institution funeste, et qu*en nous supprimant on réaliserait une heureuse économie sur le budget : nous avons appris nous ne nous en doutions pas ) que nous sommes une école d'athéisme ; nous avons même appris, un jour, par des journaux sérieux, que nous étions en pleine insurrection. Nous nous sommes permis de rire de toutes ces nouvelles. Ainsi se forme chez nous une vertu utile à tout le inonde, indispensable aux Ministres, d'être insensibles aux accusations mal fondées. En revanche, l'École a été très sensible au témoignage que lui a rendu M. le comte d'IIaussonville, dans la séance de l'Académie Française, où il a parlé si bien de notre regretté Prevost-Paradol. Nous ne cherchons pas le bruit ; mais nous sommes touchés de la louange, quand elle est donnée en si bon lieu et avec cette autorité.

Vous le savez, Monsieur le Ministre, l'Ecole normale a les idées du temps et de la société où elle vit. les sentiments qu'un des siens .M. Manuel,

a si bien exprimes ; elle a l'esprit de l'Université; qui ne prétend rien pour elle-même et ne travaille que pour le pays. Sans doute elle ne songe pas à flatter les faiblesses qu'elle y rencontre : elle pense qu'il faut donner à la jeunesse Le goût du sérieux, du savoir, du travail, de la moralité : mais elle pense aussi qu'il faut disputer à tous les fanatismes cette aimable France, si sociable, renommée par tout le monde comme une nation où il faisait bon de vivre, pour sa raison ouverte et indulgente et la douceur de ses mœurs.

Vous voyez, Monsieur le Ministre, que nous ne redoutons pas, cette année, votre venue parmi nous : nous espérons que vous avez aussi plaisir à y venir. On demande souvent comment va l'Ecole, comme on demande comment va la jeunesse. Je suis touché quand on m'interroge, car j'entends ce qu'on veut savoir, j'entends pourquoi mon vénéré prédécesseur, M. Dubois, cloué dans son fauteuil et dans son lit par la maladie, oubliant tous ses maux, me presse de questions sur sa chère Ecole : il veut savoir s'il peut espérer. On s'inquiète de nous parce qu'on sent que ce qui se passe chez nous, bon ou mauvais, n'est pas indifférent. M. Legouvé veut venir nous parler : qu'il vienne, il trouvera une épave du naufrage.

Monsieur le Ministre, Monsieur le Président de

la République s'intéresse à nous ; il aime à appeler nos jeunes gens distingués et à s'informer de ce qu'ils font. Nous vous prions et nous prions ses anciens et fidèles amis, MM. Mignet et Barthélémy Saint-Hilaire, de lui dire que nous travaillons à son exemple, que nous sommes animés par le sentiment qui le soutient dans de si grandes fatigues. Il peut être tranquille : il y a ici un coin de la France qui va bien .

Page 1