‹ Questions d'enseignement; études sur les réformes universitairesChapitre 21 sur 25 · DE L'SNSEIGNEMKNT DES FACULTÉS · texte numérisé non relu

DE L'SNSEIGNEMKNT DES FACULTÉS

Si on lui reeommaîidait un domestique en lui disant quîil était sans défauts, il le refusait, certain de quelque vice ; au contraire, une fois qu'il savait ce qui kd manquait, il ssavaiià quoi il devait s'attendre et sur quoi prendre smi parti • Cette aeience du cœur humain le rendait d'un commerce extrêmement* facile. Ce qui y aidait encore, c-est qu'il accefptait Theureuse variété de la nature humaine ; il prenait chacun « dans; son air » ; il permettait que chacun fût soi-m^e^ saehaiit parfaitement que, saruf pour rhonnéteté et la sincérité, qui [dépendent de nous, on n'est paa ce qjie l'on veut, et que no» idées et nos sentiments^tieiment à mille causes. On était donc tranquille quand on causait a^ec lui ; on était sûr de ne pas le blesser en montrant des^ opinions qui n'étaient pas les siennes. Ainsi, divisés sur bien des' points, et trè» délicats, nous avons pu jusqu'au demi^ moment parier libp^nent de toutes dioses ; nous, n'étions pas tour j4)urs( du même avis, mais nous étions toujours d-àcoord.H est mèmearrivé qjiie, vivant ensemble, HQsstô soutenioni?, dans le même journal, des thèses Gontiraires^ sous^l'anon jme, que nous nemanquions j«amals de nous, reconnaître, et que nous nous amusions beaucoup de ces découvertes.

Avec cette- faciMté générale de vivre, il avait uû mérite^ qui la recevait singulièrement : il était ex-

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trômement sensiUe à la valeur individuelle. Il distinguait entre être quelque chose et être ç[uelq[u'un. Être quelcpie chose, ce n'est pas grand'chose ; mais être qiiAlqu-un ! il vaut la peine de Têtre, et cela n'est pas donné à tout, le monde. Aussi, quand il avait dit d-un homme que c'était quelqu'un, il en avait, fait un bien granà éloge; il l'avait mis à part des autees^ qu'il classait en bloc dans les indiscernables*.

Sa grande et clairvoyante expérience lui faisait prendre les évén^n^nts^ à peu près comme il prenait les hommes,., avec une âne indulgence. Il croyait en ce qn'ilappelait la bizarrerie dés événements : il croyait que Les choses tournent presque toigours autrement qu'on ne l'avait pensé, que l'imprévu se. joue de ce monde, que l'accident est le maitre des afiaires» Lors donc que les choses allaiaat bien» il ne s'y fiaitpas, et lorsqu'elles aillent mal, il ne s'inquiétfiult pas trop non plus ; il attendait, ce qui ne manque guère» l'effet du temps sur les impatiences^ la difficulté d'aller vite, les* délais des affaires^ humaines» dont Hamlet se plaint, les rivalités des acteurs,, le, refroidissement pour ce Qui avait- d'abord charmé^ les passions qui surviennent et ftnitqu'on aima ailleurs^ les événements qui emportent à mille lieues d'où l'on était. Un jour que nous causions d'un saiei qui nous

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donnait des craintes, il me disait : « Ce qui sauve ce pays, c'est qu'il a une grande fécondité d'avortements. » Les grandes vivacités qui éclatent de temps à autre chez nos Français ne l'épouvantaient point, parce qu'il savait qu'un si beau feu ne manque pas de s'abattre. Il avait là-dessus une histoire qu'il appelait complaisamment une de ses histoires. « Quelques jours, disait-il, après la ré- » volution de Juillet, j'allais à un rendez- vous où » devaient se trouver quelques hommes politi- » ques pour causer de la situation. Le long du » chemin je vois un ivrogne arrêté devant un chien » qui avait ôté sa muselière en dépit des règle- » ments, et lui tenant ce discours : « — Tu as fait » ta révolution, toi aussi, tu as ôté ta muselière, » on te la remettra, va, on te la remettra. » J'ar- » rive tout égayé de cette scène chez mes amis, et » lorsque vint la question de ce qu'il y avait à » faire dans la situation, je leur dis : « Messieurs, » je viens de l'apprendre au moment môme », et » leur racontai mon histoire. On la trouva pleine » de sens, on jugea seulement qu'il convenait d'at- » tendre encore un peu. »

Mais qu'on ne s'y trompe pas : il distinguait entre les événements comme entre les hommes, et il ne s'était pas fait la sagesse commode pour bien vivre, qui accepte tout. Pendant l'Empire, resté

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professeur et journaliste, il avait critiqué ce régime avec la discrétion hardie qui était le fort de son talent. La déclaration de guerre le consterna, il souffrit cruellement de nos désastres, et quand il apprit qu'il était nommé député, résigné à voter la paix, parce qu'il ne croyait pas autre chose possible, il fondit en larmes; il fut, par surcroît, nommé l'un des commissaires élus par l'Assemblée pour examiner les conditions de la paix : ses fonctions politiques lui enlevèrent le repos de la vie de la campagne, qui lui était si nécessaire ; il assista au déclin de sa santé, il se sentit frappé à mort et fit sans murmurer ce dernier sacrifice à son pays. Sa conversation était charmante : c'était une vraie conversation. Il ne parlait pas seul (un genre où M. Cousin était incomparable), il causait : il laissait venir et partir les sujets comme ils voulaient, ne s'obstinant à rien, se prêtant à tout, et, comme il avait le sens commun original, n'afiectant que la raison, mais une raison piquante, avec un demi-sourire qui se ma^~ quait dans ses yeux pleins d'esprit. Il donnait de l'esprit à ceux avec qui il causait ; mais il ne fallait pas s'endormir avec lui, car il portait et rendait vivement l'attaque, et, quand il trouvait de forts joueurs, c'était une partie merveilleuse. Entre M. Legouvé et lui, bons voisins

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de campagne, on se renooutrait quelquefois ainsi à Morsang et à Seine-Port. Il ne se réservait pas pour les grandes circonstances. ; il était toujours prêt, surtout avec ceux qu'E aimait, et la bonne grâce qu'il montrait alors était une marque délicate de son aflTection. Nous avons vécu jusqu'à six mois de suite constamment ensemble, toujours contents de nous retrouver apr^ le travail et les suaires, ce qui eut été tmpossibte s'il y avait eu d'un côté ou de l'autre la moindre prétention, le moindre effort ; c'était un commercé aisé, naturel et charmant: nulle envie de briller, mais certainement le désir d'être agréable, avec une di^^sition à trouver ce qu'il faut, pour l'être, ou comme M°*° de Sévigné le dit d'une manière exçpige : « une envie de plaire qui fait qu'on plaît' ».

Il était, un homme de famille ; il trouvait là deux forces qu'il ne séparait jamais, sans le^ quelles il ne concevait pas la vie : Uaffection ^ le devoii- ; il a été frappé cruellement à cet endroit, et Texiâtence. de cet homme q^'on appelait, heureux a été traversée par des événements terribles ; mais chaque fois^ après^le premier ébranlement, il reprez&âit son équilibre : qjielle que fût sa souffl*ance, il^ aimait mieux ses douleurs qpe d'autres plaisirs. Il a^ longtemps oonservd sa vieille mère, une. femme de grand sens efc de

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grand courage,, dont elle avait eu besoin dans des années difficiles ; il a eu jusqu'à la fin près de lui la femme d'un cœur admirable, qui n'a jamais une seule fois pensé à elle-même, et des enfants, les plus respectueux et les plus tendres, en qui il revit.

Il n'était pa» comme quelques-uns qui déploient toutes leurs grâjces dans le monde et gardent leur mauvaise humeur pour la maison.

Sous cette influence sereine, les naturels se mettaient en liberté. Tantôt on devisait en paix, tantôt il s'élevait de violents orages : la jeunesse, intolérante dans ses idées, exclusive dans ses goûts, allait en guerre contre le père de famille ; la politique, la littérature, la morale, les choses et les hommes, l'hygiène et la médecine,, où les dames n'entendaient pas qu'il eût la prétention de se gouverner à sa guise, tous les sujets passaient et repassaient, .et Dieu sait ce qu'il partait de saiUies ! Les questions: les plus vives étaient, cela va sans dire, les questions de personnes ; M. Saint^Marc Girardin était, en général, pour Tindulgenoe, qu'on • lui r^rochait amèrement* Je me souviens qu'un jour il s'éleva une discussion de ce genre. « Vous mangea,, dit41, le prochain. — Oh ! nous le ménageons. — C'està-dire que vous en laissez pour demain.. » Et

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la discussion se termina par un éclat de rLre. Dans ces querelles, j'étais quelquefois de son côté ; mais j'étais plus souvent du côté de la puissance, des femmes dans tous les temps, des enfants dans la société moderne, quand elle est bien ordonnée. Hélas ! l'aimable petite société n'est plus, mais laquelle subsiste de celles où l'on rêvait de passer la vie ? Nous sommes comme des tourbillons de feuilles que le vent forme et disperse .

Je Tai connu plus de vingt ans, et notre connaissance a promptement tourné en amitié, gui a été très intime dans les dernières années.

Cette amitié de sa part était active. Je n'oublie pas qu'il y a aujourd'hui seize ans, d'accord avec M. de Rémusat, il porta mon premier article à M. Edouard Bertin, qui me mit immédiatement de la famille. En me présentant au Journal des Débats, M. Saint-Marc Girardin croyait au talent que son affection me prêtait ; il croyait, et il ne se trompait point, que j'étais prêt à suivre, sans y manquer jamais, la règle de la maison : le respect de soi-même et du public. Nous étions assurés que, lorsqu'un de nous mourrait, il serait vivement regretté de l'autre ; c'est moi qui le regrette tous les jours.

(Février 1875.)

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