‹ Questions d'enseignement; études sur les réformes universitairesChapitre 20 sur 25 · DE L'EMSEIGNEMBNT DES FACULTÉS · texte numérisé non relu

DE L'EMSEIGNEMBNT DES FACULTÉS

OÙ il plaçait les vivants et les morts ? Qui sait quel travail a été fait dans les intelligences par la lecture de l'histoire telle qu'elle est entendue depuis cinquante ans, avec sa précision, ses scrupules infinis, sa résolution de poursuivre la vérité sur les événements et sur leurs causes, de marquer de leur caractère propre les hommes, les lieux, les temps ? Comme, à cet exercice, la vue a dû devenir plus nette, plus fine, plus étendue ! Et devant cette variété de l'histoire, combien l'âme est remuée par des sentiments qu'elle n'avait jamais compris ! Or, Tintelligence de toutes choses, la critique qui donne à chacune sa \aleur, la richesse et l'élévation des goûts et des sentiments, c'est la civilisation. « Plus do lumière ! » disait Gœthe mourant ; oui, et plus de chaleur ; plus de lumière et plus de chaleur, plus de tout ce qui fait vivre.

Revenons aux cours de Facultés. Pourquoi vouloir les ramener à ime condition uniforme? Il y a des cours qui, par leur objet, n'admettent évidemment qu'un nombre d'auditeurs restreint : tels soilt plusieurs cours du Collège de France et de TEcole des hautes études ; il y a aussi des hommes qui , par la nature de leur esprit essentiellement scientifique, donnent cette tournure à leurs cours et enseignent plus utilement quelques auditeurs qu'ils

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n'ensôigneraient im nombre plus coni^Afable ; €1 y a enfin des icours et des hommes gui se pFôteitt également aux petits et aiOL grands auditoires -; aussi voit-on souyent des professeurs qui font^ comme cm dit, une grande et une pi^teleeon, marquant par là de quoi et à qui Ils entendent parler. Tout est bon qui e«t bienfait; 11 n'y a de mauvais que de vouloir ém auditeuare-à tout prix, et de sacrifiera ce sutsoès rutilîté^et la dignité de l'enseignement. Il faudrait bien ét^lîr qu'il n'est ni humiliant d'avoir peu d'auditeurs, îii glorieaix: ; que, le talent supposé (et on ne s'en passe point), tout dépend de la conscience. L'^iseignement se peut pas ne servir qu'à faire des professeur. Il est bon qu'il y ait des professeurs ; mais, sans l«ir faire tort, il est bon qu'il y ait aussi autre chose, ne fût-ce que pour varier. Tout professeur n'est pas Villemain, Cousin, Guizot, &iint-Marc Girardin; mais si un de ces hommes se Tencontre, il importe qu'il y «it place pour lui, que des auditeurs venus de partout emportent j^o^ut ses idées, transmettent l'impression reçue, étendait le mouvement; à côté du livre il importe de garder l'enseignement autrement vivant de la parole, la communication rapide des esprits aux esprits, l'émotion contagieuse, l'électricité des foules. Et là où la foule manque à des leçons de ce genre,

tout ne manqite pas. Un certain nombre des meilleurs libres de notre temps ont été professés devant un modeste auditoire, ils ont été écrits pour ce public, avec ce public ; on s'est donné la peine pour lui, après avoir étudié consciencieusement un sujet, de rejeter les matériaux inutiles, de ranger les autres en ordre, de présenter ses idées avec un soin qu'on n'eût pas pris pour soi-même ; aussi les leçons sont-elles devenues des ouvrages pour un public illimité, des ouvrg^ges d'un agrément «érieux. Mais, que voulez-vous ? aujourd'hui on se méfie de l'agrément ; il nous reste encore cela à perdre.

Pendant tout le temps qu'il a occupé aa chaire de la Sorbonne, M. Saint-Marc Girardin a été populaire. La popularité est douce à celui qui la possède ; du reste, elle vaut le prix dont on la paie, car il y en a à tous les prix : elle est misérable quand un homme flatte les passions du public et descend, pour la garder, à toutes les complaisances; il est vrai que, lorsqu'elle est achetée ainsi, elle ne dure pas longtemps, et que, le bon sens et l'honneur prenant vite le dessus chez ceux qu'on a séduits, on devient leur jouet et l'on finit misérablement. M. Saint-Marc Girardin jouissait de sa popularité bien acquise, et il la trouvait bonne, parce qu'elle sert à faire le bien, parce qu'elle lui don-

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nait accès dans l'âme de la jeunesse pour y faire pénétrer des idées justes et de bons sentiments. A l'occasion il ne se refusait pas une fine épigramme contre les puissances du jour, qui étaient assez fortes pour ne point s'apercevoir décela. Renoncer à ce plaisir eût été bien stoïcien ; puis la liberté d'avoir de Tesprit est, en ce pays, une des libertés nécessaires ; de plus, il n'y a pas de mal à rire un peu entre honnêtes gens : le rire ouvre le cœur et fait passer beaucoup de bonnes choses ; ceux qui avaient ri d'une épigramme contre le gouvernement ne pouvaient se fâcher lorsque, un moment après, ils étaient atteints eux-mêmes. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que M. Saint-Marc Girardin n'entendait pas fonder là-dessus son succès ; même, vers la fin de l'Empire, quand l'opinion sentit sa force, un peu avant que l'Empire déclinant se convertît, les moindres allusions étaient si vivement saisies, si accentuées par la faveur du public, ses applaudissements tournaient si aisément en allusion des paroles sans malice, l'auditoire était devenu si nerveux et la salle de la Sorbonne si sonore, que M. Saint-Marc Girardin avait peur d'un succès qui n'était pas de son goût : ce fut, je puis le dire, la principale cause, et bien honorable, pour laquelle il abandonna alors son enseignement.

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Ceux qui ne l'ont connu qu'à son cours ou aux examens, ne Tout pas connu. Devant le public, il ne cherchait pas l'esprit, il n'avait pas à le chercher, il le trouvait ; mais il n'était pas sans quelque coquetterie. Il fallait le voir dans l'intimité : c'était une simplicité parfaite, le commerce le plus uni et le plus doux, avec des causeries sans fin, de vraies causeries, en pleine liberté, en pleine sécurité, oii l'on ose parler de tout, même des choses sur lesquelles on est le plus contraire, parce que chacun des deux permet à l'autre d'être ce qu'il est et l'aime ainsi, que rien n'est difficile avec la bonne grâce, et qu'en définitive, avant le point où l'on se sépare, il y a un terrain commun de principes solides et de sentiments élevés, où l'on est certain de se retrouver toujours, comme il convient à d'honnêtes gens. Il ne peut pas nuire, si cela se rencontre, qu'on ait aussi un goût commun, par exemple, le goût de l'observation morale. Il était né moraliste ; on sentait toujours dans ses cours et dans sa conversation l'homme qui connaît les hommes. Il connaissait tellement les hommes qu'il ne demandait à personne la perfection, et quand avec quelques qualités essentielles il avait découvert des défauts, il était indulgent aux défauts, il prenait le tout ensemble, mettait le bon au compte de la personne et le mal au compte de l'humanité.

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