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L'affiche de la Faculté des lettres de Paris porte, après les titres d'un certain nombre de cours, la mention : cours fermés. Ces cours sont réservés aux étudiants inscrits : les autres demeurent ouverts au public.
Autour de ces mots cours fermés et cours publics s'agite une grande querelle qui, après avoir sourdement grondé, vient enfin d'éclater en public. Des revues et des journaux ont exprimé l'opinion que l'enseignement supérieur, en réservant ses cours à des étudiants, inaugure sa décadence. Il a été permis de négliger ces propos, tçint qu'ils ont été répandus par des écrivains incompétents et mal informés; mais il faut prendre en grande considération les critiques faites par des professeurs à qui personne ne peut contester ni le dévouement à leurs fonctions, ni la compétence en matière de théories sur l'enseignement, ni la connaissance des faits. Quand un professeur comme M. Grouslé exprime les appréhensions que lui inspire ce qu'on appelle la réforme de l'enseignement supérieur *, c'est un devoir pour ceux
i. Extrait de la Revtie internationale de V enseignement ^ numéro du 15 avril 1884.
2. Voir la Revue générale du 15 mars 1884. Voir aussi, sur la même question, un diseours de M. Stapfer, de la Faculté de Bordeaux, et un article de M. A. Benoist, de la Faculté de Toulouse, dans la Revue internationale de l'enseignement y numéros des 15 février et 15 mars 1884.
qui se rjéjouissent là où il s'afflige, de discuter soigneusement ses opinions.
Cours fermés et cours publics représentent, aux yeux de M. Crouslé, deux systèmes différents et même opposés; il ne définit point le système des cours fermés, mais il laisse voir les appréhensions qu'il lui inspire en décrivant les défauts des étudiants qui suivent ces cours.
M. Crouslé distingue deux catégories d'étudiants. Les uns se contentent d'acquérir du savoir, en écoutant, en se laissant instruire; leur mémoire se garnit, pendant que leur esprit demeure inerte. Capables de débiter les choses qu'on leur a mises dans la tête, ils sont impuissants à faire acte de discernement, incapables d'activité personnelle. Ils se piquent d'avoir adopté les méthodes de la science, alors qu'ils ne font que répéter ce qu'ils ont entendu sortir de la bouche de leurs maîtres. Ils sont « les perroquets de la science *. Les autres, mieux doués, capables d'entreprendre par eux-mêmes des recherches, ont enfermé leur esprit dans une science très limitée, n'estiment que les faits, se défient des idées, et n'attachent aucune importance à l'art de l'exposition, qu'ils méprisent par « peur de sortir de la science pour tomber dans la rhétorique, dont ils ont une sainte horreur » . Leur ambition est de refaire l'édifice de la science, ou plutôt d'apporter des matériaux qui serviront à la reconstruction. Semblables au Renaud de Montauban de Rabelais, ils disent : « Je serviray les massons, je feray bouillir pour les massons. » Du moins s'en trouve-t-il parmi eux quelquesuns qui, animés d'une passion sincère pour la science, enflammés par l'espérance de l'accroître, « charment, étonnent et déjà intimident ceux qui sont chargés de les instruire » . Ceux-là réussiront et deviendront rapidement des maîtres. Mais ils sont une exception, et il
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faut bien prendre garde que la masse des naturels bornés et intolérants qui prétendent tout réduire à leur mesure, n'envahisse tout et ne fasse partout la loi. Leur esprit est devenu, dans les études de pur savoir, paresseux et impuissant; le jour où on leur confiera l'éducation des générations nouvelles, ils se croiront uniquement obligés de remplir de faits la tête des écoliers; ils réduiront ceux-ci à l'état passif et détruiront l'intelligence au profit de la mémoire; incapables de s'adresser aux facultés vives et aux instincts passionnés de la première jeunesse, ils répandront, avec leur enseignement scientifique, la torpeur dans les classes des lycées, et feront si bien que l'Université, fatiguant et dégoûtant les écoliers, perdra la direction des esprits.
Voilà le cours fermé jugé par ses résultats.
Dans le cours public, M. Crouslé distingue encore deux catégories de personnes : < une classe d'auditeurs exigeante, autant que dépourvue de lumières, sujette aux engouements et aux rancunes, souvent intolérante, et qui peut-être s'intéresse surtout à ce qui n'est pas de l'enseignement y . C'est, dit-il, la mauvaise partie du public. L'autre partie se compose de ces c auditeurs de toute condition, de tout âge, de tout degré d'instruction », de cette clientèle variée c où l'élégance mondaine coudoie la pauvreté négligée, où des vieillards décorés et retirés de Tactivité se mêlent à une jeunesse qui a besoin de se montrer sérieuse pour ne pas paraître trop séduisante ». Tout ce monde c qui va et vient sans cesse d'un cours à un autre, d'une maison d'étude à une autre » n'est pas mis en mouvement par la seule vanité, par « le désir de pouvoir parler d'un sujet ou d'une personne dont on parle ». 11 est avide de s'instruire. Et que lui ofïre le cours public? M. Crouslé nie que l'on y donne un enseigne-
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ment oratoire, si, par enseignement oratoire, on entend « une manière de parler creuse et ambitieuse, un ton de voix retentissant, des phrases amples et cadencées, nourries de lieux communs qui provoquent l'applaudissement des badauds et ne laissent dans Tesprit aucune notion précise > ; l'on enseigne au cours public « des vérités de fait ou de sentiment, dans un langage ferme et choisi, qui peut s'élever avec le sujet, qui grandit et s'amplifie à mesure que les horizons s'étendent, s'assouplit, se varie et va jusqu'à s'enflammer par l'effet du zèle qu'inspire au maître une belle doctrine à défendre, à propager, à faire passer toute vibrante dans la conscience et le cœur de ses disciples. » C'est renseignement public qui intéresse ses disciples à la philosophie, à l'éloquence, à la poésie, aux grandes vues de l'histoire. C'est lui qui gardera dans l'étude des lettres « les méditations originales sur la destinée de l'homme, sur la vie, sur la société, sur les caractères » au lieu de se borner à « l'analyse des livres, au commentaire des livres, à l'histoire des livres ». C'est à lui d'émettre « des idées personnelles et des sentiments, de s'échauffer sur le sujet qu'on traite, d'admirer le beau, de combattre les erreurs de goût ou de doctrine mo- 4- raie... C'est un genre d'utilité spécial à cet enseignement de répandre la lumière dans tout esprit qui en est avide, de faire des conquêtes sur l'ignorance envieillie, sur les préjugés du monde, sur la frivolité des personnes oisives. » C'est là sa raison d'être spéciale, < car le législateur qui a rendu publics les cours des Facultés... a entendu que des professeurs salariés par l'État missent leur savoir et leur talent à la disposition de toute personne qui trouverait son intérêt ou son plaisir à écouter de bonnes ou de belles leçons sur tous les grands objets des sciences ou des lettres. Le professeur est dans sa
chaire. Vient l'entendre qui veut : il est, toutes difTérences gardées, comme le prédicateur dans la sienne. » L'enseignement public ainsi compris c convie la nation entière et les étrangers mêmes à Tétude libre, ample, approfondie, variée aussi et noblement passionnée des sciences et des lettres, étude sans cesse renouvelée et rajeunie par les mouvements de Tesprit public et Tactivité du monde savant » .
Ce parallèle entre le cours public et le cours fermé montre bien la gravité de la querelle impliquée dans ces deux mots. Si le parallèle est exact, on fait ou l'on croit faire de la science au cours fermé; on fait au cours public de Téloquence, mais dans le bon sens du mot.
Avant de voir si cette distinction entre les deux sortes de cours se trouve réellement dans la pratique, on serait tenté d'examiner en elle-même cette querelle entre la science et l'éloquence, de chercber si elle ne dépasse pas de beaucoup les limites d'une question pédagogique, si le discrédit de l'éloquence n'a pas certaines causes générales et très puissantes, dont TefTet ne sera suspendu par aucune lamentation, et si les générations nouvelles que Ton accuse, — comme on les accuse toujours, — n*ont pas, outre le droit absolu d'être comme elles veulent, de sérieuses raisons d'être comme elles sont. On pourrait instituer entre les maçons et les architectes un débat où les maçons mettraient les rieurs de leur côté et les architectes dans l'embarras ; mais la discussion serait un peu longue et elle mérite un autre lieu qu'une parenthèse. Donc, passons, et voyons ce qu'est, dans la réalité des choses, le cours fermé.
Nous convenons qu'une explication est nécessaire. Il règne dans tous ces termes que l'on rencontre aujour-
d'hui sur Taffiche de la Faculté, une confusion qui peut produire le trouble dans les idées. Représentez-vous, par exemple, Tétonnement d'une personne qui, ayant
' lu sur l'affiche, au-dessous de la rubrique cours libre, le titre du cours de M. Seignobos, se présente à la porte de la salle où elle apprend que, non seulement le cours est fermé, mais qu'il est un cours payant. Il lui faut quelque réflexion pour comprendre que le cours est appelé libre parce que le professeur est libre de le faire, mais que ce cours libre est précisément le plus fermé au public qu'il y ait*dans toute la Faculté. Quant au mot cours fermé, on n'en peut donner que la défini-
. tion littérale : cours où l'on n'est admis qu'après inscription réglementaire; et si l'on veut expliquer ce qui s'y fait, il faut procéder, non par définition, mais par énumération. Il y a des cours fermés où l'on fait de véritables exercices scolaires; on y corrige des thèmes et des dissertations; c'est là que les maîtres de conférences et des professeurs réparent avec un zèle très louable les défauts, qu'ils ne sentent que trop vivement, de l'éducation littéraire de leurs élèves. Il y a des cours fermés où l'étudiant, qui est un futur professeur, s'exerce à faire une leçon et s'entend critiquer par ses camarades et par le maître. La leçon a toujours pour sujet quelque question générale de critique, d'histoire littéraire ou politique. Les étudiants y doivent faire preuve de discernement, en choisissant, au milieu des faits, les principaux, et les principales parmi les idées; de méthode, en les disposant, suivant un dessein arrêté; de goût, en bien parlant. Voilà des cours fermés où la science n'a rien à voir : ils sont bien plutôt des cours préparatoires à « l'éloquence ».
Il y a des cours fermés où le maître explique avec ses élèves un texte; d'autres où il étudie avec eux les
questions d'histoire, de philosophie oa de Uttérature; d'autres où il les exerce à la pratique des sciences auxiliaires, comme la paléographie et la diplomatique ; d'autres où il les instruit dans les parties les plus difficiles de la philologie. Ce sont ces diverses sortes de cours fermés qui sont l'objet de vives critiques. Est-il donc nécessaire d'en montrer l'utilité, la nécessité? L'enseignement de la philologie, les exercices dans les sciences auxiliaires sont indispensables au futur professeur; car il faut que le professeur sache la raison profonde des choses qu'il enseigne, alors même qu'il ne doit pas la dire à ses élèves, et il importe à sa dignité qu'il ne soit pas rivé pour jamais à la condition d'être passif, recevant toujours d'autrui (autrui c'est trop souvent l'étranger) les textes qu'il explique et les documents qu'il emploie; qu'il puisse travailler de ses mains à cette œuvre toujours inachevée de l'étude des documents, ou tout au moins juger avec une autorité assurée les matériaux qu'on lui met dans les mains. On peut être à la fois un professeur savant et un professeur simple, modeste, appropriant son enseignement à l'âge, à l'intelligence, aux forces de ses élèves. Et si l'on craint que l'enseignement scientifique qu'on donne à l'étudiant ne prépare en lui un détestable et ennuyeux professeur, ce qu'il faut à tout prix éviter, il sufQt de multiplier les exercices d'apprentissage du professorat. Mais si Ton venait à parler de supprimer ces cours scientifiques, tous ceux-là protesteraient, et avec la plus grande énergie, qui, élevés sous le pur régime de l'éloquence, ont été condamnés à l'incapacité de travail, à moins qu'ils n'aient fait par eux-mêmes péniblement, imparfaitement, et passé l'âge de l'école, l'apprentissage que l'école leur devait offrir; tous ceux-là protesteraient qui, ayant le souci de la dignité intellectuelle de la
France, convaincus qu'il ne manque aux Français aucune des qualités qui font les savants, et que certaines aptitudes du génie national communiquent à la science une beauté et une dignité particulières, s'affligent d'être les tributaires en tant de choses de la science étrangère, et accusent les défauts de notre vieille organisation. Mais M. Crouslé a voulu critiquer ici l'abus, qui est en effet à redouter, non pas l'usage. Poursuivons donc rénumération des cours fermés.
Il y a des cours fermés où le professeur expose dans une série de leçons l'histoire d'une littérature, des institutions d'un État, ou bien une grande question littéraire ou historique. Alors, il compose des leçons; il essaye de t parler un langage ferme et choisi » ; il s'émeut, quand le sujet comporte l'émotion; « il émet des idées personnelles et des sentiments, adniire le beau, intéresse ceux qui l'écoutent à la philosophie, à l'éloquence, à la poésie, aux grandes vues de l'histoire. » Et pourquoi donc ne ferait-il pas cela? Parce que la porte ne s'ouvre pas à tout moment pour laisser entrer et sortir les passants? Parce qu'il a devant lui, non ce qu'on appelle le grand public, mais des étudiants? Mais il semble au contraire qu'un maître, parlant devant ses élèves dont beaucoup seront professeurs à leur tour, doit ressentir plus de fierté, plus d'émotion et le poids d'une responsabilité plus grande que lorsqu'il s'adresse à des inconnus.
Les adversaires de la nouvelle méthode d'enseignement s'imaginent qu'on en peut prendre à son aise avec les étudiants. M. Crouslé prête ce discours imaginaire à un professeur ouvrant un cours privé : t Messieurs, vous êtes dorénavant obligés d'assister au cours : par conséquent le professeur n'a plus à chercher les moyens de vous y retenir. On lui demande d'augmenter
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le nombre de ses leçons, en le dispensant du soin d les préparer. L'administration supérieure a mùremer décidé que la quantité importe plus que la qualité. .1 me présenterai donc devant vous avec toutes les note amassées dans mon portefeuille, je vous les étalerai cela prendra du temps; je ferai autant d'heures d cours que Ton voudra; il ne m'en coûtera guère ( tout le monde sera satisfait. Pour vous, Messieurs n'oubliez pas que l'assiduité est obligatoire. » Le moi ceau est joli; mais à la Faculté des lettres de Paris n'y a pas d'assiduité obligatoire; les étudiants for absolument ce qu'ils veulent : public à la fois respe< tueux et difficile, ils useraient de leur liberté en n suivant pas des cours faits sans gène. Il faut don aussi < faire effort pour les retenir », quand on ne vei point parler devant des banquettes.
L'énumération qui vient d'être faite prouve qu'il n' a pas à la Faculté un genre, celui du cours fermé, opposer au genre du cours public. Le cours fermé, c'ei toutes sortes de choses : enseignement techniqu( exercices professionnels, exercices scientifiques, sér coordonnée de leçons magistrales. L'éloquence, poi reprendre ce mot, n'en est pas plus bannie que la scient n'est exclue des cours publics qui sont professés à 1 Sorbonne. Il suffit de lire la liste de ces cours poi voir qu'il en est dont le sujet est plus scientifique mênr que celui de certains cours fermés. Il suffit de lire h noms de ceux qui les professent pour être assuré qu'i traitent avec une conscience parfaite chacune de leu] leçons, qu'ils ne donnent rien à la fantaisie, et que, s'i plaisent, c'est en instruisant.
Pour conclure, la querelle du cours fermé et du coui public est une querelle de mots. Entre tel cours publ et tel cours fermé, la seule différence est que le pri
mier s'ouvre à tout venant, le second aux seuls étudiants inscrits. Si l'on veut trouver dans l'enseignement actuel de la Faculté deux genres différents, il faut opposer au cours, fermé ou non, où le maître parle seul, la conférence où il y a collaboration entre le maître et les élèves.
Dès lors, dira-t-on, pourquoi ne pas faire cette distinction si simple? On réserverait les conférences aux étudiants; on ouvrirait tous les cours au public. Ici se présente la question de l'admission du public aux cours d'enseignement supérieur. M. Crouslé y attache une grande importance. Pour lui, ïe public rend service au professeur : il l'oblige à être intéressant; le public, d'ailleurs, dans un État démocratique, c'est le souverain; si nous nous dérobons à l'œil du prince, nous passerons pour morts; si les Facultés deviennent indifférentes au public, elles seront supprimées par un réformateur quelconque.
C'est aller bien vite et bien loin. Parlons un peu du public. Je crois très bien connaître c les mœurs et les visages du quartier de la Sorbonne et du Collège de France i . J'ai suivi des yeux « les courants qui partent d'heure en heure dans telle ou telle direction ». J'ai même suivi des oreilles, si je puis dire, certains groupes et j'ai entendu dire le plus naturellement du monde de grosses sottises sur l'enseignement des maîtres les plus illustres. Je connais en un mot ce personnel, bien moins nombreux qu'on n'imagine. Il ne m'a jamais fait penser au « souverain », et je n'en aurais jamais dégagé ridée de la « nation ». Certainement, il s'y trouve des personnes sérieuses, distinguées, respectables, qu'il faut accueillir et même attirer; mais comme cette « mauvaise partie » du public est scandaleuse ! Il y a là des retraités de professions non libérales,
des vieillards sourds, des ignoranta et des ignorantes manifestes, des maniaques des deux sexes, tout cela soumis aux influences atmosphériques, se raréûant ou se condensant dans Tamphithéàtre suivant que le soleil chaufTe ou que soufde la bise, se croyant chez soi d'ailleurs, estimant que le chauffage et la parole du professeur en Sorbonne sont la propriété imprescriptible des passants^ payant son écot par ces applaudissements stupides et inconvenants dont un de nos maîtres a dit qu'ils sont le mémento quia pulris es du professeur. Cela entre ou sort à son gré, dérangeant auditeurs et maître. Tel professeur, à qui cette mauvaise partie du public cause un dégoût insurmontable, condamné pourtant au cours public, cherche les heures matinales et les endroits écartés, comme il y en a heureusement en Sorbonne, pour se soustraire à ce contact I Me sera-t-il permis de dire qu'en plusieurs années d'enseignement public, trois personnes en tout se sont détachées de cet auditoire pour s'adresser à moi; une m'a demandé, sans que j'aie jamais pu savoir pourquoi, au sortir d'une leçon sur l'Ordre teutonique, si les femmes pratiquaient la médecine au moyen âge; une autre m'a recommandé un candidat au baccalauréat; un troisième m'a demandé de l'argent : les deux derniers se sont prévalus de leur assiduité à mon cours *.
1. Je ne fais pas difficulté de reconnaître que les griefs contre les cours publics doivent être plus ou moins vivement ressentis, selon la nature de l'enseignement. Un professeur de littérature trouvera plus de personnes capables de le suivre avec intérêt qu'un professeur d'histoire. Il y a plus ; un professeur d'histoire, selon le sujet qu'il a choisi, pourra être tenté de fermer sa porte au public ou de Fouvrir. Il n'y a donc pas de règle absolue; mais il y a, en cette matière, un principe indiscutable : le professeur ne doit rien sacrifier de son enseignement; s'il fait, par exemple, un cours où il doit multiplier les indications bibliogra-
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S'il fallait choisir entre ce public et les étudiants, des professeurs, dont le nombre s'accroît chaque année, n'hésiteraient pas une minute et choisiraient les étudiants : d'autant plus que ceux-ci ne sont pas seulement des candidats au professorat. Sans doute, ces candidats sont très nombreux à la Sorbonne et ils composent dans les Facultés dé province à peu près tout le personnel des étudiants; mais, d'abord, on reconnaît que les Facultés rendent un grand service à l'Université, par conséquent au pays, en se chargeant d'instruire et de préparer tout à la fois à l'enseignement et au travail scientifique ces jeunes gens qui, hors de l'École normale, n'avaient jadis d'autre guide que le hasard. Élever tout le personnel des futurs maîtres des collèges et des lycées, parmi lesquels se recrute l'enseignement supérieur, c'est une tâche qui n'est pas à dédaigner, et le « souverain » qui aime les choses utiles, nous en sait gré. Ensuite, il n'est pas exact que nous n'ayons dans nos cours fermés que des candidats au professorat. Pour ne parler que des cours d'histoire, on y trouve aussi de futurs archivistes, élèves de l'École des Chartes; des élèves de la Faculté de droit,
phiqiies et les citations grecques ou latines, sous peine de faire perdre aux étudiants le fruit de son propre travail, il doit écarter les amateurs. On dira qu'il les écartera, par la façon même dont il enseignera, mais il faudrait pour cela qu'il ne vint pas à chaque leçon quelque nouveau groupes d'amateurs, sur lesquels il faille pratiquer ce procédé de l'expulsion indirecte. Or, on n'est jamais assuré qu'on ne voie pas entrer, par eiemple, une Anglaise ou une Américaine, qui, venue pour entendre parler français, et, munie d'un petit dictionnaire, chercher les mots qu'elle ne comprend pas. J'en ai vu une chercher pendant un quart d'heure le mot grief que j'avais prononcé. On dira encore que ce sont de petites misères qu'il faut savoir supporter; mais c'est affaire de tempérament, et Ton doit laisser chaque professeur agir selon son tempérament et l'idée qu'il se fait du professorat.
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futurs avocats, diplomates ou hommes politiques; on y trouve des jeunes gens du monde, sans intention déterminée, et quelques-uns de ces volontaires sont parmi les meilleurs de nos étudiants. Ils ne sont pas très nombreux; mais la même cause qui les a amenés en amènera d'autres en plus grand nombre, et cette cause, c'est le cours fermé, où Ton trouve un professeur qui vous parle et à qui l'on parle, et non pas un prédicateur qui enseigne une foule anonyme. Distinguer les étudiants du public était la seule façon de les attirer et de les retenir. Et comme le pays attend plus de services d'étudiants jeunes que de vieillards c même décorés * ; comme le vœu le plus patriotique qu'on puisse former est de voir l'élite de chaque génération venir demander aux Facultés, avec le complément de la culture générale, une bonne méthode de travail intellectuel, de réflexion et de critique, si le grand public était un obstacle il faudrait sacrifier le grand public.
Ce sacrifice n'est pas nécessaire; l'option ne s'impose pas entre le public et les étudiants. Même ceux qui ont le moins de tendresse pour le public reconnaissent qu'il serait mauvais et injuste de refuser à ces esprits qui « sont en quête de connaissances et d'idées nouvelles », l'enseignement qu'ils viennent chercher au pied de nos chaires. Que l'on établisse dans les cours quelques bonnes règles très simples de police. Que le professeur fasse fermer sa porte dès qu'il est en chaire; qu'il écarte ainsi les flâneurs et fasse sentir à tous qu'on lui doit des égards et le respect : alors les étudiants et le public vivront en bonne harmonie, et se fondront dans un auditoire qui satisfera les plus difficiles. Quant aux conférences où la présence du public ne se comprendrait même pas, elles continueraient à être réservées aux étudiants.
î)8 COURS PUBLICS ET COURS FERMÉS
Tout sera pour le mieux, si l'on sait ainsi faire coexister les choses nouvelles avec les choses anciennes. Seulement, il en faut prendre son parti résolument, ne pas dire en un endroit que c'est un progrès « d'enrichir l'enseignement secondaire de professeurs instruits», en un autre, que c'est l'affaire de l'École normale de préparer ces professeurs. Il ne faudrait pas appeler f obscurité d'un enseignement technique » l'enseignement destiné à ces futurs professeurs. Il ne faudrait pas dire que rien n'est plus facile que « de remplacer les Facultés pour la préparation des candidats aux examens», comme si notre enseignement, même quand il s'adresse aux candidats à ces examens, ne s'élevait pas fort au-dessus du souci de cette préparation. Il ne faudrait pas donner à entendre que c'est seulement pour intéresser des auditeurs libres « qu'il faut un grand travail de préparation et certains mérites de parole », que l'administration supérieure nous dispense d'avoir du talent (dans nos cours fermés évidemment), et que nous devons, pour nous conformer aux instructions reçues d'en haut, t nous rendre ennuyeux dans nos cours. »
Nous sommes d'autant plus à l'aise pour soutenir cette opinion sur la nécessité de l'accord des choses anciennes et des choses nouvelles, que nous voyons cet accord pratiqué par la Faculté des lettres de Paris. La Faculté n'a point changé ses habitudes anciennes; elle a procédé par addition, sans se croire obligée à rien supprimer. Elle n*avait autrefois que des auditeurs ou du moins elle ne reconnaissait pas d'existence légale à ses élèves perdus dans la foule; elle a aujourd'hui des élèves organisés en un corps régulier. Elle remplit ses devoirs envers le public et envers ses élèves. Elle ne croit pas déchoir en préparant ceux-ci au grade de
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licencié, qu'elle décerne elle-même, et aux concours d'agrégation dans les différents jurys desquels elle est représentée. Même les professeurs à qui incombe plus particulièrement la tâche de la préparation aux examens se gardent bien de s'y enfermer : ils donnent aux étudiants qui se destinent à la licence la culture générale ; ils préparent au travail scientifique les étudiants candidats à l'agrégation. La Faculté entend être et demeurer un corps savant; préoccupée de combler les lacunes de son enseignement, hospitalière pour les personnes, libérale pour les idées, elle s'enrichit tous les jours d'enseignements nouveaux donnés sous les formes les plus diverses, et, dans quelques années sans doute. elle n'aura rien à envier aux Facultés étrangères que, depuis si longtemps, on nous donne pour modèles.