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A LA

C'est un personnel intéressant au plus haut degré que celui des étudiants es lettres. Il est tout nouveau et n'a pas encore pris un caractère déterminé : il est intéressant et dans le devenir. On y trouve des adolescents, des jeunes gens (ceux-ci en majorité), des hommes mûrs. Ils jouissent du bien par excellence, condition indispensable de succès des études, la liberté. Ils vont et viennent comme il leur plaît. Un assez grand nombre de leurs listes de cours (on leur demande ces listes pour se rendre compte de leur travail) témoignent de leur activité et de leur curiosité : ils suivent des leçons à la Faculté de droit, 4 l'École des Hautes études, à rÉcole des Chartes, au Collège de France, et il y a pour nous certitude que les meilleurs reçoivent une éducation supérieure complète. Ils sont, en grande majorité, très laborieux; et, pour toutes ces raisons, Texpérience qui se fait par eux de la liberté est concluante en faveur de la liberté.

Le quartier général des étudiants est rue Gerson. Il y a là, pour employer un mot à la mode, un groupe scolaire. Au centre s'élève un triste bâtiment à fronton classique, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, qui sont deux grandes salles longues. Ces salles, employées à toutes sortes de services, concours général, examens du baccalauréat 5 du certificat de

1 . Extrait de la Revue intei^nationale de renseignement^ numéro du 15 avril 1884.

grammaire à l'usage des candidats aux professions vétérinaire et pharmaceutique, cours du soir de l'Association philotechnique, servent aussi aux conférences de la Faculté.

D'un côté de ce bâtiment, la touchant presque, est le baraquement Gerson, où vivent fraternellement la philologie et l'histoire. Il se compose de deux cabinets de professeur, de deux salles de conférences, pouvant contenir chacune cinquante élèves, de deux bibliothèques salles d'études, déjà très abondamment pourvues d'excellents instruments de travail : collections de documents, dictionnaires, atlas, manuels scientifiques, etc. Le tout est sous la garde de M. Uri, ancien étudiant boursier, agrégé de grammaire, chargé de la discipline, laquelle consiste tout simplement à assurer le silence dans la salle d'études. Les livres sont à la disposition des élèves, qui les prennent sur les rayons et sont seulement priés de les remettre en place. Ils sont invités à collaborer eux-mêmes à la formation de la bibliothèque, en demandant sur un registre ad hoc l'acquisition des livres qui leur paraissent nécessaires. Le baraquement est très étroit, mais il est propre, commode, presque aussi confortable qu'une maison d'école de chef-lieu de canton. C'est un progrès sur l'état antérieur, et un acheminement vers les belles installations que l'on nous promet pour l'avenir.

De l'autre côté du bâtiment central se dresse un autre grand bâtiment où l'on trouve le petit amphithéâtre Gerson, souvent employé pour les cours fermés, le grand amphithéâtre Gerson qui sert aux cours publics, mais aussi aux cours fermés qui attirent le plus «-rand nombre d'étudiants — car il n'est pas inutile de dire que plusieurs cours fermés ont unpubUc plus nombreux que '« majorité des cours publics; — enfin une salle qui a

servi autrefois de laboratoire, et dont on a récemment masqué la cheminée béante; on y a mis des rayons, une table, et ce réduit, où vingt personnes ne sont pas à Taise (une partie de la place étant occupée par les armoires de l'archéologie), est le domicile de la philosophie et des langues et littératures étrangères. La surveillance est exercée par* M. Picavet, ancien boursier de la Faculté, agrégé de philosophie.

Pour remédier à l'insuffisance des locaux, on va, en attendant la reconstruction de la Sorbonne, aménager trois salles dans un bâtiment silué au fond de la cour d'une de ces maisons de la rue Saint-Jacques vouées à la démolition. Une de ces salies, située au rez-dechaussée, contiendra un auditoire de cent personnes. Les deux salles plus petites seront trouvées au premier étage. On y montera par un escalier en colimaçon ddnt la rampe en bois sculpté est destinée au Musée Carnavalet. Cette nouvelle installation permettra de dégager un peu le baraquement Gerson, où se font 38 cours par semaine, et de loger plus décemment, soit la philosophie, soit les langues vivantes *.

Le plus grand défaut des installations actuelles, c'est qu'il est très difficile aux étudiants de vivre autrement que par petits groupes. Ils se voient seulement dans les salles d'études, où ils ne peuvent s'entretenir ensemble ; puis dans l'étroit couloir entre le bâtiment central de la rue Gerson et les deux annexes, ou bien sur l'escalier et à la porte de l'édifice, qui sont souvent encombrés déjeunes gens.

Eux-mêmes sont très préoccupés de cette incommodité. Les différents groupes tendent à se rapprocher les

1. Ces salles ont été inaugurées, au mois de juin 1884, pour le service des conférences. Elles ont été ensuite envahies par l'inéviiable baccalauréat.

uns des autres, et les élèves de la Faculté font, en ce moment même, une très intéressante tentative pour se donner une organisation corporative.

L'affiche suivante, rédigée par trois étudiants, a été apposée au baraquement Gerson :

Mon cher camarade,

Les anciens élèves de la Faculté des lettres de Paris ont manifesté & plusieurs reprises le désir de voir se former une association qui leur permit de conserver entre eux les anciennes relations d'amitié et d'en créer de nouvelles avec ceux qui leur ont succédé sur les bancs de la Sorbonne. Les réformes de ces dernières années, en réunissant auprès des Facultés un public spécial d'étudiants, le nombre déjà considérable de professeurs qui ont reçu renseignement de la Sorbonne, établissent suffisamment la nécessité d'une telle association. Les élèves actuels viennent de la constituer et nous chargent de vous demander votre adhésion. L'objet en est le même que celui des groupements analogues formés par les anciens élèves des grandes écoles d'enseignement supérieur : établir à Paris un centre d'informations où les professeurs de province puissent adresser et recueillir des renseignements, entretenir des relations cordiales par un banquet annuel et par de fréquentes réunions dans un local commun où puissent se rendre nos amis de passage à Paris; organiser autant que possible cette vie corporative qui fait la force des Universités étrangères : tels sont les projets que nous désirons exécuter.

Les conditions exigées des membres de la Société sont : — i • une scolarité d'un semestre à la Faculté des lettres de Paris ; — 2° le versement préalable de la somme de cinq francs, montant de la cotisation annuelle.

Cette somme devra être envoyée par mandat-poste à M. Rébouis, bibliothécaire à la Sorbonne.

Pour le Comité d'organisation : -

Berthelot, Rayeur, Salone.

Paris, 18 janvier 1884.

Les étudiants, convoqués ainsi par trois de leurs camarades, se sont réunis avec Tautorisation du ministre,

dans le grand amphithéAtre Gerson, le jeudi 7 février; ils ont discuté le principe môme de Tassociation et Tont admis. Ils se sont ensuite réunis par sections (philosophie, lettres, grammaire, histoire, langues vivantes), et chacune des sections a élu trois délégués, chargés de rédiger un projet de statuts. Ces statuts ont été votés dans une seconde assemhlée, autorisée par le recteur. Les étudiants sont aujourd'hui en instance pour obtenir de l'autorité compétente l'autorisation légale.

C'est ainsi que, peu à peu, par la force dos choses, il se forme parmi ces jeunes gens un esprit commun, qui est un très bon esprit. En même temps qu'ils songent à établir entre eux des relations régulières, on voit bien qu'ils désirent multiplier les relations avec les professeurs. Ici, il y a encore un peu de gêne et d'embarras, car on ne rompt pas du jour au lendemain avec d'anciennes habitudes, nées au cours public, où le professeur seul est une personne, l'auditoire étant une foule anonyme; mais les relations personnelles sont nées entre maître et élèves dans les conférences. Plusieurs professeurs ont indiqué les jours et heures où ils reçoivent à leur domicile les étudiants. Le doyen et les directeurs d'études les reçoivent à la Faculté. D'un autre côté, pour l'histoire, la philologie et les lettres, les étudiants délèguent plusieurs de leurs camarades, qui sont comme des chefs de section élus, chargés, toutes les fois qu'il y a lieu, de parler au nom de leurs camarades. Grâce à cette bonne entente et à une série de petites innovations, peu importantes, mais significatives, ces jeunes gens se sentent à la Sorbonne de plus en plus chez eux : des places leur sont réservées aux soutenances de thèses ; des bancs leur sont gardés dans plusieurs cours publics. Leur attitude contraste singulièrement avec celle des amateurs, et l'on voit les per-

sonnés sérieuses de l'auditoire chercher à se rapprocher d'eux, et à se confondre avec eux.

' Ce corps d'étudiants en lettres se connaissant les uns les autres, donnera peut-être aux anciens corps d'étudiants l'idée que ce serait une fort belle chose à voir qu'une jeunesse des écoles unie par le sentiment des devoirs qu'ont envers leur pays ceux qui jouissent du bienfait de la haute éducation . En tout cas, un grand nombre de nos élèves entreront au service de l'Université ; ils se souviendront des Facultés où ils ont fait leurs études. Les meilleurs demeureront en relations avec leurs maîtres. Ils leur demanderont des conseils pour leur enseignement et pour leurs travaux. Un courant de vie intellectuelle se formera entre les Facultés et les lycées. Autrefois les deux personnels enseignants ne se connaissaient pas l'un l'autre. Les élèves de l'École normale ayant fait à peu près toutes leurs études à l'École, les autres jeunes gens qui se destinaient au professorat les ayant faites tout seuls, les membres de l'enseignement secondaire n'avaient rien de commun avec les Facultés. Aussi était-ce chose habituelle dans les lycées que de médire de l'oisiveté brillante des Facultés. Le temps de ces médisances est passé : celui de l'accord viendra, pour le plus grand profit des deux ordres d'enseignement, car les professeurs des lycées et des collèges sauront fort bien dire aux meilleurs élèves qu'il existe en France, à côté des Facultés de droit et de médecine, des Facultés de culture générale, qui sont les Facultés des sciences et des lettres. Ils contribueront ainsi, beaucoup plus efficacement que le grand public, à apprendre à qui de droit l'existence, l'utilité, la nécessité de l'enseignement supérieur.

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