‹ Questions d'enseignement nationalChapitre 36 sur 65 · D'UNE THÈSE DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

D'UNE THÈSE DE PHILOSOPHIE

JaDus^ Non. D'autres questions naîtront. Il est impossible de croire qu'il n'y ait pas jusqu'au bout des disputes entre les hommes.

Je yeux bien que l'homme apôtre de M. Marion fasse souche, et que ses imitateurs à leur tour gagnent des disciples et fondent des générations où chacun soit c assez persuadé des lois de la solidarité pour s'en inspirer à son tour » . Donnons-leur le temps de travailler et ne leur mesurons pas les siècles. Sans doute, ils pourront réagir contre bien des fatalités morales et physiques. Il est, par exemple, des fatalités physiques qu'on supprime. On perce des montagnes, on coupe des isthmes : c'est une besogne qui va grand train. Pourvu que le sentiment de la solidarité soit dans la nombreuse famille de M. de Lesseps, ce qui reste d'isthmes est en péril. Mais quel concours de bonnes volontés suffira jamais pour supprimer l'action du milieu géographique? Abrégerez -vous la nuit des pôles? Atténuerez- vous l'ardeur -du soleil à l'équateur ? Donnerez- vous à toute la terre la même capacité de produire? Ferez-vous moins vigoureux le bras du Poméranien, qui arrache sa nourriture à la terre, moins mou celui de l'Indien, que la nature fait sobre et qu'en même temps elle accable de ses dons ? Ferez-vous que la terre nourricière ne donne pas le plus à ceux qui ont besoin du moins? Cette éternelle dift'érence des milieux, l'homme ne la supprimera jamais. Or^ tant qu'il y aura des différences, il y aura des différends. Tant qu'il y aura des différends, il y aura la guerre.

D'ailleurs, cette universelle fusion dans une humanité idéale est-elle désirable? Il est permis d'en douter. Pour l'affirmer, il faudrait pouvoir faire le calcul des pertes et celui des profits qui en résulteraient. Le développement de la solidarité internationale amène une

sorte de fusion. Or si les avantages en sont visibles, visibles aussi sont les inconvénients. Les inaportations intellectuelles et morales d'un pays dans un autre sont souvent dangereuses parce que l'objet importé se dénature. Tel produit allemand se gâte dans nos mains; tel produit français dans les mains allemandes. Quels tristes effets n'a pas produits l'imitation de nos classiques en Allemagne !

Le plus grand danger de l'imitation internationale, c'est d'affaiblir le génie de l'imitateur. La conservation des génies nationaux est au moins utile et désirable. Plus ils sont originaux, plus ils sont forts. Plus ils sont forts, plus ils servent. Ces individus de l'humanité, qui sont les nations, sont plus actifs pour le bien de l'humanité que ne le serait l'humanité elle-même, après qu'elle aurait absorbé les individus. On travaille pour tous les hommes, alors qu'on croit ne travailler que pour son pays. Moins on est cosmopolite, plus on aide au progrès général du monde. C'est ainsi que se fait, dans une région haute, la conciliation du patriotisme et de l'amour de l'humanité ^ .

Tant que l'humanité sera divisée en nations, résignonsnous donc à la guerre, mais j'ajouterai : consolonsnous, car la guerre n'est pas un mal sans compensation. M. Marion, à qui aucune objection n'a échappé, discute la question. Il sait bien que la suppression de la guerre supprimerait quelques-unes de « ces hautes manifestations de notre énergie », source de nos joies c les plus vives et les plus nobles ». Il propose de les remplacer

1. M. Marion se défend, il est vrai, d'être cosmopolite (p. 329 en note). Il rêve et souhaite plus qu'il ne le prédit cette humanité idéale; mais, malgré lui, il laisse voir qu'il la croit possible, si nous la voulons. Il parle souvent au conditionnel, mais il laisse aussi échapper des futurs. Voyez cette note.

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par d'autres : il parle des contrées lointaines à explorer des hôpitaux à visiter... Est-ce bien l'équivalent de l guerre ? Ne nous faisons pas de ces illusions. Le dange du voyage et de la visite à l'hôpital est problématique celui du champ de bataille est certain. Rien de plu précis, d'un contour mieux déterminé, que le trou d la balle ou la brèche du sabre. D'ailleurs tout le mond ne peut aller au pôle Nord ni visiter les hôpitaux. Tou le monde aujourd'hui, en France et en Allemagne di moins, fait la guerre. Heureusement, car la guerre es devenue un moyen d'éducation nationale.

Il faut, dans les temps heureux où nous vivons, quan< la richesse est multipliée et l'aisance presque partout quand le paysan arrache le chaume de son toit pour ; clouer l'ardoise, quand son lit s'amollit, quand si remise abrite la voiture qui le conduit au marché oi allait son grand-père, la botté sur le dos; il faut quand ces .commodités de toutes sortes afîadissen la vie, qu'il y ait dans l'existence de xîhacun oe momen où il couche sur la dure et rompe ses épaules au poid du sac et du fusil. Puis, le monde politique se trans forme; la hiérarchie de naissance et de droit divii cède partout plus ou moins rapidement la place à li hiérarchie du mérite : l'électeur est juge de ce mérite et l'homme placé au bas de la hiérarchie sait que cett < hiérarchie relève de lui et procède de sa volonté; à l'ai tique respect, sans conditions, dont le temps est ahs< lument passé, a succédé un respect conditionnel, i échéances renouvelables; personne ne commande ph i de haut, en vertu d'un droit inné, par conséque: supérieur au consentement; le père de famille lui-mêm moins armé par la loi et désarmé par les mœurs, adouc la voix en parlant à l'enfant rebelle : c'est pour ce ; qu'il faut que tout citoyen entende au moins penda

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quelques mois de sa jeunesse la voix brève et dure d*un sergent. Le progrès de la richesse et des institutions démocratiques rend donc nécessaire le régime militaire qui enseigne à tous la discipline et impose un grand de^voir qui exige de grands sacrifices. Prendre le jeune homme, au moment où il devient homme, l'arracher à Tétude ou bien au travail, à la vie heureuse ou à la vie pénible; réunir dans la caserne toutes ces existences diverses, et, quand il le faut, les jeter ensemble sur le champ de bataille, pour défendre l'honneur et la patrie, n'est-ce pas le seul moyen qui nous reste de faire sentir à tous qu'on n'est pas seulement sur terre pour y vivre à sa guise? Et, pour conclure, quelle leçon de solidarité I

C'est assez faire l'éloge de la guerre. Il ne faudrait pas répondre au paradoxe de la paix perpétuelle par le paradoxe de la beauté de la guerre. Je reviens au livre de la solidarité morale. Je fais remarquer en terminant que ce livre de la solidarité conclut par la suppression d'une foule de solidarités. C'est la solidarité que je défends contre M. Henri Marion.

Je suis de son avis plus que lui-même, et je m'étonne qu'il soit arrivé à cette conclusion singulière. Ne seraitce pas parce qu'il a pris pour objet de son étude un individu privilégié, placé dans un des milieux où l'homme est le plus libre? Il le conduit en passant par une nation abstraite à une humanité idéale. Naturellement, il ne trouve pas d'obstacles en chemin. Pourtant les obstacles sont là, et l'historien, qui les voit, doit les montrer au philosophe.

On comprendra, j'espère, cette intervention d'un historien en une matière philosophique. Les historiens et les philosophes de ce temps-ci sont faits pour s'entendre et s'entr'aider. Les uns et les autres sont affran-

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chîs du joug de la théologie, positive ou naturelle, source de tant de théories qui ont si longtemps dispensé historiens ou philosophes d'étudier en eux-mêmes les faits qui sont la matière de l'histoire et de la philosophie. En bien des points, l'accord entre le philosophe et l'historien est tel que les deux personnes se confondent. Supposez un philosophe qui étudie l'âme humaine dans le développement chronologique : il fait œuvre de psychologue et d'historien. Pourquoi de pareilles études ne sont-elles pas tentées, je ne sais quelle lumière en sortirait I

Je tiens à dire en terminant que je donnerais une bien fausse opinion de mon jugement sur la thèse de M. Marion, si je m'en tenais à ces critiques. La lecture de ce livre m'a charmé. Comprendre tout un livre de philosophie, c'est un grand charme dont les philosophes semblent vouloir déshabituer les profanes. Pourtant, lorsque nous ne comprenons pas un philosophe, nous ne nous résignons pas à croire que ce soit notre faute à nous seuls. C'est un grand charme encore de profiter, sans effort, d'une érudition vaste, fruit d'une lecture immense; de repasser des choses que Ton sait et d'y trouver du nouveau^ tant elles sont présentées avec art; de se laisser guider par un esprit élevé, sincère et libre; car M. Marion pense librement, dans l'acception vraie du mot, qui n'est pas l'acception habituelle. Ce que le vulgaire entend par un libre penseur, c'est un homme qui pense, si je puis dire, contre toute autorité qui lui déplatt. Pas de pires esclaves ni de pires tyrans que ces libres penseurs. Ils ne comprennent rien aux forces historiques : ils les nient, et, pour cela, se font souvent écraser par elles. M. Marion ne pense pas contre les gouvernements ni contre Içs religions : il pense 9ur les religions et les

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