‹ Questions d'enseignement nationalChapitre 35 sur 65 · D'UNE THÊSB DB PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

D'UNE THÊSB DB PHILOSOPHIE

qui fieviendra au dernier chapitre. De même pour la solidarité historique ; le moraliste parle d'abord : c La même illusion qui est si funeste aux individus égare plas encore et bien plus gravement les sociétés; c'est de compter sur le temps pour efTacer les fautes. > Mais la question est bien discutée^ de haut et avec précision. Les apparentes contradictions sont nettement résolues.

Nous voici à la conclusion. J'en tiens le commencement : f Résumé et conséquences pratiques » pour un chef-d'œuvre d'exposition. Li question du progrès moral dans le passé, qui est étudiée ensuite, l'est à merveille. Peut-être cependant aurait-il fallu mieux expliquer les exceptions à la règle du progrès, admettre d'une part que le progrès n'est point possible partout ni pour tous, et avouer la fatalité des milieux qui explique l'immobilité c des vieilles sociétés de l'Orient, vouées à des institutions mortelles pour la raison, comme pour la liberté » . Il aurait fallu aussi marquer que, dans tout développement historique, il y a des morts et des naissances et aussi des accidents.

L'accident est produit d'ordinaire par des individus nouveaux : telle est l'invasion des barbares dont il faut étudier l'histoire pour comprendre qu'il puisse y avoir interruption du progrès, sans contradiction aux lois de la solidarité. Les Germains ont brusqué la décadence romaine. Ils ont tué, en Occident, l'empire qui agonisait. Parmi les historiens, les uns leur attribuent de grandes vertus, les autres considèrent leur action comme nuisible et leur imputent d'avoir suspendu le progrès. Les premiers ne savent pas l'histoire; les seconds sont égarés par la recherche des causes finales. Les Germains sont des acteurs nouveaux, tout simplement. Établis dans Tempire ils essayent de comprendre

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l'empire et de le continuer, mais ils n*y réussissent pas. Ils ne parviennent pas à connaître les institutions qu'ils appliquent : nos Mérovingiens ne se sont jamais bien expliqué l'autorité monarchique. Cependant ils régnent : l'empire est mort; l'esprit qui venait de Rome ne soufQe plus et, si les Mérovingiens n'ont rien appris, les Gallo-Romains désapprennent. Une grande obscurité se fait. La société gallo-franque s'y décompose; à tâtons, elle cherche des voies nouvelles et trouve la féodalité. Il y a donc eu un accident qui a interrompu TefTet de la solidarité historique, cause effective du progrès moral. Est-ce à dire que la solidarité ait disparu? Non. Elle est trop puissante. N'est-ce pas un effet remarquable de cette solidarité que les peuples sur lesquels a pesé si longtemps le gouvernement de Rome forment aujourd'hui en Europe une catégorie à part, différant en des points essentiels des peuples germaniques ou slaves. Tout cela est pour appuyer, comme on le voit, la thèse de M. Marion, qui a si bien dit : < La solidarité rend compte à la fois des avancements et des reculs; elle explique et les arrêts, partiels ou temporaires, et les grandes chutes de certains peuples et les soudains élans de certains autres, i

La preuve faite qu'il y a eu, malgré les interruptions, un progrès moral dans le passé, on peut conclure à la grande probabilité du progrès moral dans l'avenir, en réservant toujours la possibilité de graves accidents. C'est avec cette disposition d'esprit que le lecteur arrive aux dernières pages du livre; mais voilà que tout d'un coup il trouve ce rêve d'une humanité < aussi bonne que possible, bonne et heureuse, car, à la limite, c'est tout un ». Et, ce qu'il faut entendre par là, la fin le dit : c'est la cessation de toute injustice, de toute violence, la fin du crime dans les États, du crime entre

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les États, la paix sociale et la paix internatioDale. Vraiment, c'est trop de logique. L'auteur a bien soin de marquer que le terme de ce progrès est lointain, très lointain, et de faire quelques réserves de mots, c Le progrès ne serait achevé (autant que nous pouvons concevoir comme réalisé un idéal) que le jour où la terre entière serait peuplée d'hommes parvenus individuellement à toute la perfection que comporte la nature humaine, tous unis, tous habitués et disposés à se considérer mutuellement comme fins. » A la bonne heure ! cette réserve était très nécessaire, et il fallait dire que Tère de la paix et du bonheur ne s'ouvrira que lorsque tous les hommes de la terre habitée seront des philosophes, car s'il arrivait qu'une nation « connue pour ne manquer ni de fierté ni de foi en elle-même », comme dit M. Marion, donnât dans notre Occident le salutaire exemple de « renoncer résolument à tout esprit de représailles », je redouterais fort pour cette nation les entreprises de ses voisines. Si notre Occident tout entier se faisait pacifique, je commencerais à me préoccuper des prédictions qui annoncent la conquête future de l'Europe par la race jaune. Les Chinois ont à la fois beaucoup de canons et beaucoup de chair à canon : il est vrai qu'ils ne manient pas bien leurs armes et qu'ils les abandonnent volontiers, mais ils peuvent faire quelques progrès, et recevoir du dehors de puissants secours. Les journaux militaires allemands n'ont-ils pas déjà calculé l'aide qu'ils pourraient tirer de la Chine, en cas de guerre avec la Russie ? N'est-ce pas ainsi qu'on a jadis introduit les barbares dans les affaires de l'Europe ? Mais il ne faut pas insister sur ces craintes paradoxales. Il est entendu que nous ne désarmerons qu'après que les Chinois seront parvenus individuellement à la perfection. Nous voilà rejetés à un

terme lointain. Est-il du moins possible d'admettre ce terme ? Cela n'est point possible.

Le progrès de la civilisation et le développement des relations internationales ne diminuent pas les causes de guerre< La même science qui produit ou améliore les industries créatrices, perfectionne l'industrie qui tue. On dit : La perfection des moyens de destruction finira par rendre la guerre impossible. C'est une erreur : les batailles d'aujourd'hui sont moins meurtrières que celles d'autrefois. Les instruments plus perfectionnés font que les hommes combattent de plus loin et en plus grand nombre. Voilà toute la différence. La brièveté même des guerres, conséquence de ce progrès d'une nature particulière, est un argument en faveur de la guerre. On dit d'une guerre, comme d'une opération chirurgicale, que l'on tient pour salutaire : Ce sera si vite fait ! Et Ton pratique l'opération. Quant au développement des relations internationales^ par cela même qu'il aide à l'accroissement des richesses, il est cause de guerre. Cet accroissement est nécessairement inégal. Il provoque les jalousies des nations moins riches, qui sont en même temps des nations plus fortes. Réûéchissons bien sur le phénomène de l'indemnité de guerre considérée comme châtiment du vaincu. Récemment apparu, il n'est point le dernier d'une série : on le verra reparaître.

Nous ne pouvons prévoir la fin de Tère des batailles. En aucun temps, il n'y a eu autant de sujets de guerre dans notre Europe qu'aujourd'hui. Guerres pour venger les injures passées, guerres par antipathie, guerres de races, guerres pour la gloire, guerres pour Targent, même guerres pour la religion : rien n'y manque. Supposons que toutes les questions en litige soient terminées. Faudra-t-il fermer et clouer les portes du temple de

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