‹ Questions d'enseignement nationalChapitre 38 sur 65 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Messieurs,

Vous avez entendu toute une série de leçons sur les derniers Carolingiens, la formation des principautés féodales, les ancêtres des Capétiens, Tavénement de la nouvelle dynastie, l'histoire de chacun des quatre premiers rois, le caractère de leur gouvernement, l'idée que leurs contemporains et eux-mêmes se faisaient de la royauté, l'état réel de leur pouvoir *. Après que cette série a été close, je vous ai priés de rédiger une leçon pour des élèves de troisième, sur ce sujet : les premiers Capétieiis. Détailler et approfondir l'étude des faits, c'est votre devoir d'étudiants; apprendre à approprier les connaissances par vous acquises à l'intelligence de jeunes enfants, c'est votre devoir de futurs professeurs.

Avant de vous rendre compte des travaux qui m'ont été remis, je vais vous exposer ma façon de comprendre et de traiter le sujet.

Je suppose donc un professeur qui a décidé de faire toute une leçon sur les premiers Capétiens, parce qu'il sait combien il importe en histoire de marquer

t. Ces leçons, une quinzaine environ, ont été faites par les étudiants.

les points de départ et d'insister sur les débuts. Il est vrai que le programme ne dit mot des derniers Carolingiens ni des premiers Capétiens : il a oublié de faire mention de l'avènement de la dynastie. Mais le professeur sait que le programme se contente de donner des cadres où le maître est libre de se mouvoir : il a réfléchi sur le programme de sa classe de troisième; il en a embrassé l'ensemble; il a établi une proportion entre les divers chapitres; il a résolu de donner ses principaux soins à l'histoire de la Gaule, puis de la France, mais en encadrant cette histoire dans l'histoire générale. Aussi n'a-t-il pas été embarrassé pour placer les -derniers Carolingiens et les premiers Capétiens.

Le programme lui offrait la série de leçons que voici :

Louis le Pieux, Traité de Verdun. — Charles le Chauve. Les Normands. Démembrement de l'empire en royaumes et de la France en grands fiefs. — Le régime féodal. — L'Église : épiscopat, papauté, conciles, ordres religieux. — L'Empire : Otton le Grand. Les Franconiens. La querelle des investitures. Grégoire VIL -r- Les croisades. Le royaume de Jérusalem. Les Assises. L'Empire latin de Constantinople. — Alexandre III et Frédéric Barberousse. Innocent III. Guerre des Albigeois. — Innocent IV et Frédéric II. La maison d* Anjou en Italie. — Conquête de l'Angleterre par les Normands. — Progrès des populations urbaines et rurales : affranchissements, communes. — Progrès du pouvoir royal en France. Louis VIL Louis VIII. — Philippe- Auguste. Son gouvernement. — Règne de saint Louis.

Le professeur a suivi de point en point la première partie de ce programme. Après avoir raconté le règne de Louis le Pieux, exposé le traité de Verdun, raconté le règne de Charles le Chauve, décrit et expliqué le régime féodal, il a montré qu'au-dessus de ces démembrements et de cette décomposition planent deux pou-

D'UNE LEÇON D*HISTOIRB 159

voirs généraux, celui de l'Église et celui de TEmpire.; il a fait comprendre à l'élève qu'après le démembrement de l'Empire carolingien en royaumes, et des royaumes en fiefs, l'intérêt de l'histoire se concentre dans l'Église et dans l'Empire. Il a donc parlé, en sui vant le programme, de l'Église et de l'Empire. Seulement, au lieu que le programme veut que l'on expose l'histoire de l'Empire jusques et y compris la querelle des investitures, le professeur, aussitôt qu'il a installé Otton sur le trône impérial et brièvement exposé l'histoire de la maison saxonne, est revenu à la France, qu'il ne faut pas si longtemps perdre de vue. Il a dit en une leçon comment les Carolingiens ont été supplantés en France et il a raconté leur lutte contre les ancêtres des Capétiens, jusqu'à l'avènement de Hugues Capet. Après quoi, reprenant son programme, il a exposé ces grands faits d'histoire universelle, la querelle des investitures, les croisades,. la lutte du Sacerdoce et de l'Empire sous les Staufen, le progrès des classes rurales et urbaines. Il se prépare alors à rentrer dans l'histoire de la France, et il place les premiers Capétiens en chapitre détaché, avant le numéro du programme ainsi libellé : Progrès du pouvoir royal en France.

Que ces conseils sur la façon de placer une leçon vous fassent réfléchir. Un professeur n'est pas tenu d'appliquer un programme servilement : s'il en était ainsi, autant vaudrait dire qu'il est dispensé d'activité intellectuelle; or, c'est l'activité intellectuelle seule et le libre usage qu'on en fait après réflexion qui fait que le maître s'intéresse à son enseignement et lui communique la vie.

Cette leçon ainsi placée, comment la traiter? Il faut ici, comme pour toute leçon, trouver le point princi-

pal; puis choisir entre les faits ceux qui doivent être gardés pour une exposition destinée à des enfants de troisième.

Ici, le point principal de la leçon, c'est la consolidation d'une dynastie nouvelle. Pour savoir quels faits sont à garder, passons en revue l'histoire des quatre règnes. Sous Hugues Gapet, association du fils à la couronne; relations avec l'Église, en particulier avec le siège de Reims ; alliance avec certains grands seigneurs, comme le duc de Normandie, contre certains autres, comme le comte d'Anjou; prétention à être reconnu dans tout le royaume; succès et échecs de cette prétention ; relations avec le pape, pour l'affaire du siège de Reins ; relations avec l'empereur allemand et la cour de Constantinople. Sous Robert, association du fils; alliance avec de grands seigneurs comme le duc de Normandie; lutte avec d'autres, comme le comte de Blois et le duc d'Aquitaine ; acquisition de la Bourgogne; impuissance contre les petits vassaux du pays de Chartres et de l'Orléanais; relations avec le royaume de Bourgogne, avec la Lorraine, avec le pape, excommunication. Sous Henri, association du fils; alliance, puis guerre avec la Normandie, relations avec le pape, avec l'empereur, au sujet de la Lorraine. Sous Philippe !•', association du fils; guerre contre les vassaux, en particulier contre la Normandie; acquisitions territoriales; luttes contre la Papauté, excommunication.

La plupart de ces faits se répètent sous tous les règnes : association du fils, qui est un moyen de perpétuer la dynastie; relations avec les petits vassaux, c'est-à-dire action du roi dans son domaine ; relations avec les grands vassaux, c'est-à-dire action du roi dans le royaume; relations avec le pape et l'empereur, c'està-dire avec les pouvoirs généraux qui gouvernent ou

prétendent gouverner la chrétienté; tentatives sur la Lorraine et la Bourgogne, où se voient les origines du conflit entre la France et l'Allemagne au sujet de la limite orientale de la première, occidentale de la seconde.

Est-il important d'exposer ces faits ? Cela est indispensable, car la perpétuité de la dynastie capétienne est un des grands faits de l'histoire de France; la lutte contre les vassaux, qui durera jusqu'au xvi* siècle, est encore un des grands faits de cette histoire ; les relations avec l'Église et la Papauté se retrouveront sous tous les grands règnes et produiront des faits considérables; il importe donc d'en montrer les débuts, car le progrès de l'autorité monarchique sur l'Église est un des éléments de la formation de la France; enfin les relations avec l'empereur nous intéressent, et parce que l'indépendance de nos rois à l'égard des empereurs montre Finanité de la théorie pontificale et impériale de l'État chrétien unique, et parce que la lutte pour la Lorraine et la Bourgogne a pour objet la formation du territoire national.

Il est donc impossible de négliger aucun de ces faits (on verra tout à l'heure dans quelle mesure et de quelle façon il faut les exposer), car ils sont des faits d'avenir, et un professeur d'histoire doit toujours avoir présente à l'esprit la continuité des choses, afin de ne laisser tomber aucun des anneaux qui en composent la chaîne. Ce n'est pas seulement sur le programme de chaque classe qu'il doit réfléchir, c'est sur tout l'ensemble de l'enseignement historique dont il a la charge. Il doit penser, lorsqu'il professe en troisième, à tel ou tel chapitre d'histoire qu'il enseignera en seconde ou en rhétorique.

Ainsi, Messieurs, le point principal est déterminé:

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les faits principaux le sont aussi. Mais les faits sont les accidents de la vie habituelle. Cette vie habituelle, il faut toujours la décrire. Vous devqz à vos élèves de leur expliquer comment vivaient et gouvernaient les premiers Capétiens. Puis, dans l'histoire d'une monarchie, c'est chose importante que le caractère du monarque. Il faut donc, toutes les fois que cela est possible, faire connaître ce caractère.

Nous voici au bout de cette théorie d'une leçon sur les premiers Capétiens. La pratique en paraît difficile, presque impossible. Voyons.

D'abord, une leçon n'est jamais isolée. La leçon à faire sur les premiers Capétiens a été précédée de leçons sur la décadence carolingienne et sur la féodalité. Le professeur a tracé à grands traits l'histoire du démembrement de l'Empire carolingien *; il a mis d'un côté l'Allemagne et l'Italie, qui sont le domicile propre de l'Empire et de la Papauté : il a parlé de la restauration de l'Empire sous Otton *, de l'autorité de l'empereur sur la Papauté. Il a mis d'un autre côté la France, telle qu*elle est faite par la paix de Verdun. Il a déterminé la région lotharingienne et bourguignonne, indiqué qu'elle est la zone de la guerre perpétuelle entre la France et l'Allemagne; en un mot, il a tracé les linéaments encore incertains delà France future. D'autre part, en môme temps que cette décomposition en régions politiques, première ébauche de notre Europe, il a montré la décomposition de la France naissante en territoires et en groupes de personnes.

Les élèves savent que le territoire était divisé autre-

1. Programme : Louis le Pieux. Traité de Verdun. — Charles le Chauve. Les Normands. — Démembrement de VEmpire en royaumes.

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