‹ Questions d'enseignement nationalChapitre 41 sur 65 · Extrait de la Bévue des Deux^Mondes du 15 juin · texte numérisé non relu

Extrait de la Bévue des Deux^Mondes du 15 juin

la littérature d'informations que nous possédons sur le sujet même qu'il a traité, il ait cru découvrir l'Amérique le jour où il est entré à l'Université de Berlin. Il importe, au contraire, d'examiner s'il a bien vu les choses qu'il décrit et si, d'ailleurs, certaines de ces choses ne sont pas tout indigènes, c'est-à-dire inimitables. On voit bien en effet qu'il voudrait emprunter à l'Allemagne ses belles institutions, mais ne faut-il point, pour cela, savoir ce qu'elles sont et s'il est possible de les transporter? Nous a/vons une raison sérieuse pour nous efforcer d'acquérir en cette matière des idées justes. Le ministère de l'instruction publique a manifesté l'intention de créer des Universités, et nos Facultés délibèrent sur un questionnaire qu'il leur a proposé. Il est clair que l'exemple de l'Allemagne sera invoqué au cours de cette discussion, où il peut guider les esprits, mais aussi les égarer. La critique d'un livre sur les Universités allemandes a donc, en ce moment, un intérêt tout particulier : elle est une occasion de retracer laphysionomie de ces Universités allemandes, de faire voir que quelques-uns des traits qu'on y admire sont purement germaniques, de chercher à quelles conditions nous constituerons des Universités françaises, de dire enfin quels services notre pays en pourrait attendre.

<c L'enseignement supérieur, dit en très beaux termes le père Didon, s'étend à tout le savoir humain, quel qu'en soit l'objet, aussi bien à la nature, dont la raison expérimentale observe les phénomènes et formu^le les lois, qu'à l'homme intelligent, libre, actif, et à Dieu

même, ^e la raison métaphysique et le sens intime nous révèlent et nous démontrent*. La théologie et la philosophie, la métaphysique et les sciences positives, les systèmes et les faits, la doctrine et Thistoire, la littérature et les langues, les individus et les sociétés : tout entre dans son domaine encyclopédique. Il y a mieux ; certains arts d'ordre plus idéal, ou plus nécessaire à la vie humaine et dont l'exercice suppose souvent des esprits de premier ordre : la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, l'agronomie, la guerre, sont encore compris dans le royaume sans limites de l'enseignement supérieur, tel qu'il est cultivé dans nos sociétés civilisées. A vrai dire, ce royaume contient tout ce qui sert à former les grands cerveaux. » C'est l'enseignement supérieur ainsi défini que donnent, d'après le père Didon, les Universités allemandes. Bien différentes des écoles spéciales, qui n'étudient qu'une partie du savoir, les Universités en rapprochent toutes les parties pour en composer la synthèse. Les écoles recherchent l'application de la science : les Universités aspirent à la science pure; les écoles forment les grands ouvriers qui appliquent les découvertes : les Universités élèvent les chercheurs qui vont à la découverte. Au lieu que les écoles sont le règne de l'action, les Universités sont le règne de la lumière. En un temps où les limites du savoir reculent sans cesse, un esprit isolé désespérerait de trouver par ses seules forces l'unité de la science : les Universités, groupe d'hommes associés pour une œuvre de géant, la font voir à tous les yeux. • Gomme les circonvolutions du cerveau se replient sur elles-mêmes et arrivent à former l'organe de la pensée, les diverses sciences doivent se rapprocher en un seul faisceau qu'on nomme les Facultés, lesquelles se resserrent dans l'Université pour

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former le grand organe de la science collective et nationale. »

Le père Didon nous montre aussi comment les Universités allemandes sont à la fois libres et organisées. Point de programme : liberté de la science, liberté des méthodes, liberté pour le professeur, liberté pour rétudiant, Lehrfreiheit et Lemfreiheit; mais Tanarchie n'est pas à craindre : les Universités soumettent cette liberté aux règles d'une harmonie supérieure. Les professeurs, vivant sous le même toit, se connaissent, et dans les conseils des Facultés, présidés par le doyen élu, dans le sénat de l'Université, présidé par le recteur également élu, ils exercent en commun la discipline intellectuelle et morale de la corporation des maîtres et des étudiants. Quant à ceux-ci, ils se connaissent comme les maîtres : théologiens, juristes, médecins, philologues se mêlent dans les salles de cours et dans des fêtes, où ils échangent, avec de gais propos et des chansons, des idées qui enrichissent le savoir de chacun. L'Université élargit donc l'esprit de la jeunesse; par la culture générale qu'elle donne, elle prépare aux tâches diverses les intelligences de ceux qui dirigeront bientôt les destinées de l'Allemagne. Mais cette culture générale est en même temps une culture nationale. L'éducation patriotique, commencée à l'école, poursuivie au gymnase, s'achève à l'Université ; le jeune homme y apprend à connaître le génie de sa i*ace ; il se nourrit de la pensée des ancêtres : histoire, littérature, philosophie, théologie même et philologie sont employées à glorifier la vie allemande, l'esprit allemand. Aussi cette martiale jeunesse des Universités confond-elle dans son cœur le culte de la science et celui de la patrie.

Nous croyons avoir rendu avec fidélité le sentiment

que le spectacle de la vie universaire a fait éprouver au père Didon; mais n'est-il pas vrai que la splendeur même de la description qu'il en donne met en défiance et qu'on ne peut se retenir de douter qu'il existe encore, à la fin de notre xix** siècle si affairé, de grandes communautés intellectuelles où l'étudiant soit une sorte de philosophe, occupé, non pas du métier qu'il faudra faire, mais de cultiver son esprit; dédaigneux des connaissances pratiques, et passionné pour la science universelle dont ses maîtres sont les serviteurs et les pontifes? Le père Didon n'a-t-il pas été trompé par l'apparence? Car il faut, en Allemagne, se défier de l'apparence; il n'est peut-être pas de pays au monde où l'on souffre aussi aisément la contradiction entre la théorie et la pratique. Les Allemands ont accordé à leur empereur pendant des siècles les plus beaux honneurs dont un prince ait jamais été paré; ils le proclamaient chef du Saint-Empire, monarque universel, source de tout droit et de toute justice; dans la pratique, il lui marchandaient hommes et deniers, et le budget de l'empire ne suffisait pas pour habiller et nourrir l'empereur. Ne se peut-il pas que la science universelle soit honorée ainsi que le monarque universel Tétait autrefois, sans que cette vénération empêche ceux qui la professent de vaquer à leurs affaires ? On croirait qu'il en est ainsi à lire les jugements que des Allemands portent sur les Universités. Un homme qui a joué un grand rôle pendant sa vie et qui vient de faire beaucoup de bruit après sa mort, le député Lasker, écrivait en 1874 :

« L'Université se démembre en écoles spéciales, les spécialités mêmes se morcellent. L'étudiant devient un écolier, et, depuis que les leçons obligatoires sont abolies, il s'accorde tacitement avec son professeur sur

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Un maigre programme de cours généraux indispensables pourlesexamens.il ne veut pas être tiré en plusieurs sens et, par crainte d'éparpiller son travail dont la matière grossit sans cesse, il s'attache étroitement aux cours directement pratiques. Quiconque n'étudie pas les sciences naturelles quitte l'Université sans une idée des découvertes les plus importantes dès naturalistes. Les principes élémentaires d'économie politique, de littérature, d'histoire, sont, à un degré effrayant, étrangers à la plupart de ceux que leurs études spéciales n'y ont pas amenés. Les salles de conférences sont à côté les unes des autres; les Instituts appartiennent à un ensemble; les professeurs sont encore liés par les Facultés et le Sénat, le personnel par des statuts et une organisation extérieure ; mais le lien intellectuel fait défaut ; les rapports personnels se relâchent, et les étudiants se séparent, comme si l'Université était déjà divisée en un système d'écoles spéciales entièrenient distinctes *. »

Un autre écrivain, qui a gardé l'anonyme, confirme en termes pittoresques l'opinion de Lasker. D'après lui, les étudiants ne se mêlent pas, au pied des chaires professorales, autant que le père Didon le veut bien croire, et chaque Faculté a son auditoire distinct. Entrez dans un auditoire où le gentleman domine, vous êtes à la Faculté de droit. Voyez, dans oette autre salle, c une réunion étrangetnent mêlée de têtes de mouton et de quelques figures à caractère », vous êtes chez des théologiens. Dans une troisième salle, < les lunettes trônent sur le nez de la plupart des assistants; la coupe des cheveux varie entre la coiffure à la brebis et les boucles à la Raphaël ; on n'a pas ici l'ambition de précéder la

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