Lettre du S novembre
paratoires à la licence; décidément, il ne s'y plaisait pas. Il y a, dans une lettre de mars 1872, de la mauvaise humeur, de la colère même. A la veille de l'examen, on en faisait aux Carmes la répétition générale : tous les candidats composaient sur toutes les épreuves.
« Ceci, pour trancher le mot, m'embête,,. Je suis hors de la dissertation latine, qui a été sur le sujet le plus rhétorique du monde. Il y a encore du faux et de Tartiflciel dans cette frime-là, une sorte de petite guerre, qui n'est pas même une partie de plaisir, et que je ne puis considérer comme sérieuse ... Je deviens, maintenant que j*ai ma portion de vérité à mettre en lumière, révolutionnaire dans l'empire de la routine universitaire et scolaire. Je me révolte facilement en moi-même toutes les fois qu'on attente à ma liberté d'esprit, et qu'on fait des empiétements sur un terrain qui lui est réservé ; or je voudrais lui réserver mes formes d'études et mes habitudes de travail et de division du temps. Je n'aime pas à passer six heures aux Carmes, faisant un travail d'imagination et de mémoire peu utile, parce qu'il ne s'appuie pas sur des documents ou des faits dont j'aie tous les moyens de vérification. Cela est écrire pour écrire et non pas écrire pour apprendre à soi-même et aux autres. »
Dans cette querelle entre Charles Graux et les maîtres qui le préparaient à la licence es lettres, les torts étaient partagés.
L'écolier avait raison quand il se plaignait de l'abus de la rhétorique. C'est mal élever des jeunes gens que de leur donner à résoudre ce problème, qui se trouve dans presque toutes les matières à discours : Étant donné quelqu'un que vous ne connaissez pas, faites-le parler sur des choses que vous ne connaissez pas davantage. A cela répugnait le sens si droit de Charl'
(îraux. II avait assurément l'instinct du style. Sa langue (on en peut juger par ses lettres) sonne clair et franc. 11 dit très bien tout ce qu'il veut dire; mais sa plume s'embarrasse à la première ligne d'une dissertation. 11 a comme cette gaucherie que l'on trouve dans le monde aux gens qui ne sont pas du monde. Il se croit obligé à faire des manières., et soutient mal ce rôle : le naturel s'échappe par quelque geste et par quelque parole qui plairaient ailleurs, mais qui, après tant de façons, font l'effet de trivialités. C'est que, pour être à l'aise, il avait besoin de ne parler que de choses qu'il connût : là où d'autres se sauvaient par le seul mérite de la forme, il se tourmentait inutilement et se perdait.
L'écolier avait tort, quand il n'admettait pas même le légitime usage de la rhétorique, et ne sentait pas l'indiscutable utilité que l'on peut tirer des exercices de style, à condition que le sujet en soit pris, comme il est si facile de le faire, soit parmi les maximes de la morale et du goût, soit dans le domaine des connaissances acquises. Sa mauvaise humeur allait trop loin, et l'on aurait de lui une idée fausse si l'on croyait qu'il n'était en quête que de vérifications de faits et de documents. Il lisait aussi, et beaucoup, pour le plaisir de lire. Il aimait sincèrement, profondément, les grands Français : Bossuet, Pascal *, Descartes, r40rneille. Racine, La Fontaine et Molière : j'ai sous les yeux de
1. Son exemplaire de Pascal (édition Havet) contient un certain nombre de notes de sa main, témoignant qu'il s'est consciencieusement appliqué à comprendre les parties difficiles. Au collège, ne possédant qu'une ancienne édition des Pensées, il avait deviné que le nom Salomon de Tultie, qui se trouve dans une des pensées sur l'éloquence et le style, était l'anagramme de Louis de Moutalte. 11 fut très fier de cette découverte; mais, lorsqu'il eut l'édition de M. Havet, il apprit quelle avait été faite ayaM* i"5 ^A« 1854^ p^^j. ^jj pasteur hollandais.
nombreux extraits de ses lectures. Ses préférences me paraissent être pour La Fontaine et Molière; car il y avait dans son esprit un grain de malice; par là, il était un vrai enfant de la France, comme par cet impérieiJx besoin de voir clair en toutes choses.
Enfin, au mois d'avril 1872, il obtenait son diplôme de licencié. Il était libre de se donner tout entier aux études qu'il avait choisies.
Ces études avaient déjà commencé. Dès le mois de novembre 4874, Charles Graux avait pris place à l'École des Hautes études, A la première conférence de M. Tournier, celui-ci reconnut Técolier; il l'emmena chez lui, où il le garda plus de deux heures : « Le résultat est que M. Tournier, ravi de me trouver dans les conditions qu'il faut, veut faire de moi son élève. Il s'agit de faire de moi un philologue en langue grecque *... » Le but" était marqué. Il ne le perdit point de vue pendant les trois années où l'École des Hautes études le compta pour élève; mais on voit par la liste des cours qu'il a suivis quelle large conception il avait de la philologie grecque. En 4874-4872, cours de M. Tournier : deux conférences par semaine, l'une consacrée à V Exposition des principes de la paléographie et de la critique verbale, l'autre à des Exercices pratiques de critique auxquels les élèves prenaient part; cours de M. Robiou : deux conférences par semaine, l'une consacrée à V Étude des constitutions anciennes de la Grèce, d'après les monuments épigraphiques et littéraires, expliqués et commentés par les élèves, l'autre à VÉtude topographique des expéditions grecques en Asie. En dehors de l'École des Hautes études, cours de M. Labbé à la Faculté de droit sur le