Revue de GascognCf octobre-décembre
LEONCE COUTURE. 171
Couture et les souvenirs intimes d'un disciple de choix comme M. Laclavère, grand-vicaire d'Auch, révéleront de charmant et de sensible sur cette âme qui fut toujours discrète, timorée, effrayée de s'affirmer, retranchée dans l'indécision.
Nous ne pourrons parler ici que de l'œuvre de M. Léonce Couture, c'est-à-dire de ce qu'il a donné au public : nous l'essaierons, en nous appliquant à le faire parler luimême le plus possible. On verra que cette œuvre fut moins une œuvre qu'une vie, la vie d'un noble esprit, plus une, plus ordonnée et plus féconde que ne le soupçonnent peut-être tant d'amis qui n'en ont connu que l'apparence nonchalante, dispersée, et les longues flâneries, et les infinies curiosités de celui dont le cardinal Mathieu nous disait avec émotion : « Quel dommage qu'il ait semé sa poudre d'or sur tant de petits chemins! d
M. Couture avait trente et un ans lorsqu'il
fut nommé (1863) professeur au Petit Séminaire d^Auch, où il devait enseigner jusqu'en 1880.
Il était de la maison, y ayant fait ses études classiques, au sortir de la maîtrise d'Auch. Nous pourrions ajouter qu'il y avait fait ses études théologiques, puisque le même toit abrite le Grand et le Petit Séminaire diocésain. Cependant, il ne semble pas que l'enseignement du Grand Séminaire ait beaucoup marqué sur M. Couture. Le supérieur du Grand Séminaire,, M. Chevallier, homme très mortifié, était fort dur aux belles-lettres, qu'il traitait irrévérencieusement de fanfreluches. On a dit de lui, avec ma lice, qu'il croyait avoir immolé à Dieu son intelligence parce qu'il ne la cultivait plus. Et on a rappelé qu'il avait trop accoutumé de faire l'éloge des sujets dénués de talent : ce 11 n'y a que ceux-là, assurait-il, qui fassent du bien. » Le terrible homme exagérait! Mais on comprend qu'un idéal si fruste ait effrayé M. Couture. Et peut-être conviendrait-il de chercher dans ces rudesses de M. Chevallier
l'origine des scrupules qui fixèrent à tout jamais notre ami dans le plus humble des ordres, la tonsure; Torigine aussi des hésitations qui semblent avoir traversé sa vie au cours des années qui suivirent sa sortie du Grand Séminaire, comme s'il eût encore cherché sa voie. Pendant cinq ans (1853- 1858), il enseigne les humanités au collège dé Lectoure- En 1858-1859, il est à Paris, partagé entre deux admirations, celle de Quicherat et celle de Gratry. En 1859-1861, il est à Naples, précepteur du fils du sénateur Lapiccola. En 1863 seulement, après une année encore passée au collège de Lectoure, il est ramené à Auch dans la maison qui l'avait façonné et qui allait déterminer sa vie entière.
Le Petit Séminaire d'Auch avait été, de 1838 à 1858, gouverné par un supérieur devenu légendaire V Ce que, à Paris, l'abbé Dupanloup avait fait pour Saint-Nicolas-du- Chardonnet, M. Canéto l'avait fait à Auch
1. Voyez la notice de M. Couture sur M. Canéto dans la Revue de Gascogne ^ 1884, pp. 545-557, et 1885, pp. 77-96.
pour le Petit Séminaire. M. Canéto avait formé à son image la maison qu'il gouvernait : tout avait subi son action, tout avait pris son pli. « Ceux qui n'ont pas vu à l'œuvre l'homme que nous avons nommé
jusqu'à la fin J/. le Supérieur, ne se feront pas une idée exacte de cette activité ni de
cet ascendant. 11 animait de son esprit, il formait par ses avis et plus encore par ses exemples, il soutenait de son autorité tous
nos maîtres Il y a des directeurs de
maison dont l'ascendant est surtout affectueux; l'ascendant de M. Canéto était plutôt celui de la supériorité proprement dite. Du reste, il y avait assez d'éléments de joie et de vraie liberté, assez de franche sympathie, assez de vie de famille dans l'organisation du Petit Séminaire pour que la crainte* n'y gâtât rien. » M. Couture, car c'est lui que je cite, nous a livré en quelques pages savoureuses ses impressions d'enfance et de jeunesse. Il nous a raconté comment M. Canéto, qui avait été d'abord professeur de sciences, lui donna un jour l'illusion de s'enthousiasmer
de cosmographie. « C'était merveille de nous voir boire cette parole précise, claire et vive. On était vraiment sous le charme : l'intérêt des questions saisissait l'auditoire jusqu'aux moelles, et tout le monde comprenait! Je déclare n'avoir jamais plus été h pareille fête, p M. Canéto, d'ordinaire, se réservait pour les instructions à la chapelle. « Quand nous le voyions monter en chaire, c'était une émotion de plaisir et de vive curiosité qui courait dans tous nos rangs et qui, pour se reproduire chaque semaine, ne s'affaiblissait jamais. C'est que tout était vif, familier, plein de choses, débordant d'anecdotes et de saillies dans ses explications de la règle, dans ses conseils sur la formation du caractère, sur la politesse, sur le travail, et même (je devrais dire et surtout) dans ses conférences sur l'histoire de la religion. Je lui ai entendu développer pendant plusieurs années la vie de Notre-Seigneur avec des détails curieux de géographie orientale, d'archéologie juive, romaine et chrétienne, d'art traditionnel : les vitraux et le
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chœur de Sainte-Marie d'Auch revenaient souvent sur le tapis, on le pense bien. » — M. Canéto avait publié une Monographie de la cathédrale d'Auch (1850). — a Tous, jusqu'aux plus jeunes enfants, écoutaient avec ravissement. Pour ma part, je puis dire que rien ne m'a donné soit une idée plus nette des conditions de la parole vraiment parlée, sans ombre de rhétorique, soit un sentiment et un appétit plus vifs des études historiques et religieuses. »
M. Canéto avait réussi à former et à entretenir un personnel enseignant choisi, et a il excellait, en laissant aux hommes une large initiative , à encourager et à soutenir le travail des maîtres comme celui des élèves. Surtout, il poussait chaudement aux études spéciales les professeurs que des aptitudes ou des goûts plus marqués y portaient, et il prêchait d'exemple. J'ai signalé dans le temps \ continue M. Couture, le remarquable mouvement littéraire qui se produisit dans