Des études, pp
quel prix il attachait à Tétude dans le clergé, désirait voir M. Duilhé à Paris dans cette école alors unique en France, comme le prêtre le plus capable de donner Timpulsion et Téclat dont cette utile institution avait besoin. L'archevêque de Toulouse, M^'Desprez, consentit au départ de M. Duilhé. Puis, au dernier moment, celui des adieux et des séparations, le cœur faillit à l'émigrant ; « Je ne pus me décider à quitter mes parents malades », écrit-il simplement, mais avec toute la sensible tendresse de son âme ; et il resta à Toulouse.
De 1865 à 1875, sa vie fut dans les œuvres, sans autre titre que celui de chanoine honoraire, mettant son patrimoine et ses relations dans la société toulousaine au service de son zèle infatigable Qt jamais en repos. En 1870, il organisait un comité de dames pour secourir les blessés de la guerre et fonder des ambulances; en 1872, il organisait un nouveau comité de dames pour défendre la liberté de l'enseignement chrétien; en 1875, il était nommé secrétaire
général du comité qui devait préparer les voies à la création d'une université catholique à Toulouse, et dont le R. P. Caussette, d'éloquente mémoire, était le président. Ils multiplièrent, eux deux, les démarches et les instances pour grouper les catholiques et pour décider les évéques : le 30 juillet, le comité provisoire avait réussi à grouper ' les seize diocèses qui allaient former et forment encore, fidèlement, le ressort de Tlnstilut catholique de Toulouse. M. Duilhé fut nommé doyen de la jeune Faculté libre des lettres et chargé du cours d'apologétique.
Depuis longtemps déjà ses études s'étaient concentrées sur les sciences dans leurs rapports avec la foi. En i869, il avait inauguré à Toulouse des conférences de carême sur l'accord de la science et de la croyance chrétienne. L'actualité et la gravité des problèmes abordés par le conférencier avait attiré un public distingué, qui lui fut fidèle les années suivantes. C'était cet enseignement qu'il transporta dans la salle des cours publics de l'Institut catholique, humble salle
OÙ il semblait que la conviction du professeur, et son érudition, et son incomparable ardeur, dussent regretter quelquefois de n'agir pas sur un auditoire plus vaste. Et pourtant c'est sur ces cours que la Providence devait renouveler la promesse : In omnem terrant exwit sonus eorum.
En 1885, M. Duilhé de Saint-Projet publia cette Apologie scientifique de la foi chrétienne qui était le résumé de quinze années d'études et d'enseignement, et dont le succès fut immédiat et extraordinaire. A l'heure où j'écris, neuf traductions l'ont portée dans les pays de langues allemande, anglaise, espagnole, italienne, portugaise, grecque, polonaise, tchèque, hongroise.
Il faut rappeler tel livre de Wiseman ou de Liddon pour constater un aussi large et aussi durable succès. On l'expliquera, si l'on veut, en disant que le livre, avant d'être écrit, avait été parlé, adapté à un auditoire réel, et ce sera expliquer ses qualités de chaleur, de clarté, de forte vie. On louera justement la loyauté de l'auteur, sa sûreté théologique,
cette largeur réfléchie qui rendait son esprit si accueillant pour toute vérité, et par surcroît, cet enthousiasme, — si notre génération veut bien nous laisser user de ce mot trop vieilli, — cet enthousiasme que Ton mettait au compte de la fougue méridionale, et qui, plus justement, était chez M. Duilhé de Saint-Projet l'effet d'une conviction communicative et, quand il le fallait, courageuse. Mais enfin d'autres qui ont eu ces qualités n'ont pas eu cette action étendue.
Ce qu'il faut dire, c'est que V Apologie scientifique de la foi fut un livre d'une rare opportunité. L'auteur pouvait, quand il l'écrivit, parler avec vérité du <c triomphe du lourd positivisme qui nous écrase », car nulle parole n'eût mieux rendu l'oppression qu'exerçait sur l'esprit public vers 1880 une certaine science exploitée contre les convictions religieuses par un parti de sectaires et de politiciens. C'était le temps où Darwin était présenté aux lecteurs français par M™* Clémence Royer ; où Gambetta conviait les républicains à chercher dans la philo-
Sophie de Paul Bert la a moelle des lions » 1 Sait-on quel trouble ces boniments de forains étaient capables de porter dans les consciences mal défendues par une instruction religieuse médiocre, et combien étaient souvent mal préparés à nous éclairer les prêtres à qui nous demandions leur aide ?
Ce fut le rôle d'apologistes comme Tabbé de Broglie et comme Tabbé Duilhé de Saint- Projet de dire aux catholiques de leur temps les paroles qu'il fallait dire, non pas en déclamateurs, mais en hommes d'études prolongées et méthodiques, en hommes capables de dire avec autorité : voici la foi, la vraie foi ; voici la science, la vraie science, et capables de conclure au nom de la théologie : « Nous devons accueillir avec l'intérêt le plus sympathique chaque nouvelle révélation de la science positive et attendre avec une quiétude absolue ses conclusions définitives, si tant est qu'elle puisse jamais aboutir. » Ces paroles de M. Duilhé de Saint- Projet expriment Tidée directrice de son Apologie scientifique.
Si aujourd'hui cette doctrine paraît élémentaire, c'est que le sort des idées justes est de devenir banales, Dieu merci, lorsqu'elles ont conquis l'opinion. Mais au temps où cette doctrine s'affirma, il s'en fallait de dix années que la Reuue des Deux-Mondes parlât de la science comme on sait que M. Brunetière en a parlé; il s'en fallait de neuf années que l'abbé de Broglie pût écrire son beau livre La réaction contre le positivisme * .
M. Duilhé de Saint-Projet eût voulu davantage. La science, à ses yeux, était un nouveau oc lieu théologique » ; elle ne laissait pas seulement au croyant la liberté de croire, elle était une confirmation si directe
des données révélées qu'elle devenait une preuve; l'apologie scientifique était plus
qu'une apologie négative, elle devenait une
apologie positive.
J'ai peur que dans cette perspective notre
1. Qui voudra, en ces matières, juger du déplacement des questions, depuis dix ans, lira avec fruit le livre de M. de Lapparent, Science et apologétique (Paris 1905).
apologiste ne se soit fait quelque illusion.
Nous sommes convaincu que l'apologie du christianisme est exclusivement philosophique et historique. L'alliance trop étroite de l'apologie et d'une science toujours en marche ferait de l'apologie scientifique ainsi conçue une a histoire des variations », ou la solidariserait une fois pour toutes avec une science qui ne serait bientôt plus que l'hypothèse d'hier. « Je suis loin de nier que les connaissances scientifiques soient réellement en progrès ; mais c'est par accès et par bonds ; des hypothèses sont soulevées, pour tomber bientôt, et il est bien difficile de prévoir celles qui resteront debout. Dans cet état de choses, il paraîtra à un catholique assez superflu de poursuivre ce qui ne sera peut-être bientôt plus que des fantômes. » Ces prudentes paroles sont du cardinal Ne wman * .
1. Hist. de mes opinions religieuses, p. 404. En somme, l'abbé Duilhé était un fervent partisan du concordisme, c'est-à-dire d'une explication qui est considérée aujourd'hui comme mise de côté, car c'est la possibilité même du conflit entre la foi et les sciences de la nature qui est maintenant niée. Voyez dans la Revue du clergé français, du 15 juil-
Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle était, V Apologie scientifique de la foi chrétienne venait si bien à son heure qu'elle détermina un mouvement dans les esprits, mouvement si réel que M. Duilhé de Saint-Projet n'eut qu'un geste à faire pour ouvrir à l'activité des catholiques, non plus seulement en France, mais bien au delà de nos frontières, un chemin nouveau.
Nous voulons parler des congrès internationaux de savants catholiques.
c( C'est à l'auteur d'un excellent ouvrage de controverse, Apologie scientifique de la foi chrétienne, M. le chanoine Duilhé de
Saint-Projet, que revient l'honneur d'avoir le premier proposé «ne conclusion pratique... Puisque les catholiques s'assemblent pour concerter leurs efforts sur les terrains les plus divers, pourquoi ne feraient-ils pas une place dans leurs délibérations à ce grand intérêt : la défense de la foi sur le terrain
let 1906, l'étude de M. Wintrebert sur P. Duiiem, La théorie physique, son objet et sa structure (Paris 1906). Cf. dans le Correspondant du 25 septembre 1906,rarticle (non signé) a Les lois de la science ».
242 QUESTIONS D'BNSEIGNEMENT SUPÉRIEUR.
scientifique,,. Cette idée, communiquée à quelques amis par celui qui l'avait con'çue, fit rapidement son chemin ; et comme le congrès des catholiques de la province de Normandie allait se tenir en décembre 1885 à Rouen, c'est aux organisateurs de cette assemblée qu'on eut recours pour donner au projet, encore vaguement entrevu, sa forme définitive et en assurer l'exécution... Dès le 3 décembre, la section d'apologétique était à l'œuvre sous la présidence de M. le marquis de Nadaillac. Après un premier échange d'idées, les membres de la section tombèrent d'accord qu'il était impossible de traiter utilement les questions scientifiques qui intéressent la foi dans une assemblée où tant d'autres préoccupations se partagent l'attention des personnes réunies..., qu'il fallait préparer de longue main un congrès spécial; enfin, que si la préoccupation apologétique, qui se confond ici avec le zèle de la foi, devait demeurer l'âme de l'entreprise, il valait mieux ne pas la mettre en relief, et chercher seulement à servir la cause de la
vérité chrétienne en réunissant pour une œuvre scientifique commune des hommes profondément attachés aux croyances cathohques et- soumis à l'autorité de l'Eglise.
C'est ainsi que le projet primitif se transforma en celui-ci : Préparer la réunion d'un congrès international de savants catholiques*. »
Les quelques expressions que nous avons soulignées marquent la transformation que M^ d'Hulst et son groupe firent subir au projet primitif de M. Duilhé de Saint-Projet : on éliminait l'apologie scientifique positive, on éliminait même l'apologie scientifique négative, pour s'en tenir à cette apologie indirecte qui consiste à faire traiter par des catholiques savants des sujets indifférents à la foi religieuse.
Opportunisme, a-t-on pu dire! Oh! l'opportunisme n'était point dans la manière de M. Duilhé de Saint-Projet, non plus que de M" d'Hulst. Mais il fallait avant tout,
1. Congrès scientifique international des catholiques de 1888, t. I, introduction historique, pp. xiv-xv.
pour la défense scientifique de la foi, assurer chez les catholiques l'estime, l'intelligence et la pratique de la méthode scientifique, disqualifier immédiatement les procédés qui trop souvent et trop justement nous avaient valu d'être traités de « demimonde scientifique » , et le mieux était peutêtre de commencer cette œuvre éducatrice par des exercices de recherches désintéressées. Mais si c'a été d'abord à l'exclusion des recherches apologétiques, il n'est pas défendu de croire que ce sera la théologie, dans ses éléments philosophiques et historiques, qui en fin de compte bénéficiera du progrès général de l'esprit scientifique parmi les catholiques.
Les hommes attentifs à suivre le mouvement dont témoignent les congrès internationaux de savants catholiques à Paris en 1888 et en 189i, à Bruxelles en 1894, à Fribourg en 1897, ont vu, au milieu de bien des tâtonnements, s'affirmer d'une manière de plus en plus nette une discipline intellectuelle, dont la collaboration de sa-
vants de tous pays exprimait déjà ce que cette discipline a d'universel et de nécessaire. On a vu et Ton verra Tintérêt se concentrer de plus en plus sur les sujets qui ont quelque rapport avec la foi, et ne Tat-on pas observé intensivement déjà à Fribourg dans la section philosophique et dans la section exégétique ? Ces congrès internationaux de savants catholiques deviendront ainsi surtout des congrès de sciences religieuses ^
Ce jour-là, l'essentiel de la pensée de M. Duilhé de Saint- Projet aura trouvé enfin son application, et du bénéfice que la conscience catholique en aura retiré on pourra lui faire honneur, car c'est VApologie scientifique de la foi chrétienne qui a provoqué l'institution des congrès internationaux de savants catholiques, ce J'applaudis du fond du cœur au succès perma-
1. Le dernier a été tenu à Munich en 1900. Depuis lors, par le fait de la défaillance du comité qui était chargé de réunir un nouveau Congrès à Rome en 1903, l'œuvre de M. Duilhé et de M«' d'Hulst semble avoir été enterrée !
nent et croissant de votre livre, lui écrivait M'' d'Hulst; je n'ai rien exagéré en lui attribuant Torigine du congrès, » celui de 1888. Et le marquis de Nadaillac : « Le congrès, sur bien des points, a certaine ment été un succès, et votre enfant, je vous assure, a bonne envie de vivre. >
Cependant la Providence préparait à M. Duilhé de Saint-Projet, toujours dans le champ de l'action intellectuelle, une dernière œuvre. Au mois de décembre 1894, le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse, et le cardinal Bourret, évêque de Rodez, lui demandèrent d'accepter la succession du regretté M^ Lamothe-Tenet et de devenir recteur de l'Institut catholique de Toulouse. On eût difficilement trouvé à mettre cette charge en de plus nobles et plus vaillantes mains. Pourquoi Dieu permit-il que ces vaillantes mains fussent si tôt impuissantes ? S'il est quelqu'un qui doive poser cette question, c'est plus que personne le successeur de M*^ Duilhé de Saint- Projet à la tête de l'Institut catholique de
Toulouse. Entré en charge en 1895 à Tâge de soixante-treize ans, Tinfatigable vieillard avait de la jeunesse d'âme à donner encore sans compter à l'œuvre que la confiance des évoques lui remettait. L'Institut catholique de Toulouse avait été assuré contre les difficultés budgétaires par la prudence de l'administration épiscopale et le désintéressement de ses professeurs : il était fermement résolu à vivre, préoccupé de servir avant tout et directement le clergé des seize diocèses qui l'avaient fondé pour atteindre par là et plus efficacement nos contemporains. M*^ Duilhé de Saint-Projet était plein d'expérience et plein de vues.
La maladie, une maladie longue et cruelle exceptionnellement, le terrassa.
Depuis mars 1896 jusqu'à sa mort, les feuilles qui constituent son autobiographie ne portent plus que quelques lignes au crayon, hâtives, désolées : ce Isolement..., impuissance..., sacrifice de la vie..., souffrances cruelles . . . , perspectives effrayantes... »; mais tout aussitôt : « Consolation
de la foi..., consolation..., crucifix de l'Institut... » Ces derniers mots font allusion à un crucifix qui lui fut offert par les étudiants et les maîtres de l'Institut catholique au jour de son jubilé sacerdotal. Ce témoignage de l'affection de ses administrés, par une attention délicate et réfléchie, avait touché le malade dans son sentiment le plus profond. Ame généreuse et d'élan, il s'était donné le jour de son sous-diaconat, avec une joie dont il écrivait à la veille de mourir : « Ce souvenir est un des plus précieux de ma vie. » Avec la même générosité et le môme élan, il se jetait maintenant dans les bras du Crucifix pour oublier sa propre" agonie dans la souffrance du divin Maître. Et là, oubliant sa longue vie d'action et de labeur, et ses discours et ses écrits, trahissant sans le vouloir l'intime, le candide secret de son âme toute d'humilité et de détachement, il s'écriait :
ce Sans cette grâce de la souffrance et de la résignation que vous avez bien voulu m'accorder, ô mon Dieu, j'en étais réduit à
me présenter à vous les mains vides. »
Le clergé de France se doit de ne pas oublier dans sa gratitude cet excellent serviteur; il aimera à rapprocher son souvenir de celui de l'abbé de Broglie, de celui de M*' d'Hulst, esprits d'élite qu'un même zèle passionna pour l'étude par amour des âmes à éclairer et à sauver en ce temps d'universelle détresse. Les idées sont toujours en marche et des* problèmes se posent que la génération précédente n'a point connus. La vérité n'a rien à craindre, mais les âmes ont besoin de guides sûrs. Dieu nous donne pour elles beaucoup de prêtres à l'esprit ouvert et loyal, au jugement ferme, au cœur convaincu et pacifique, comme était celui de ces gentilshommes.