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ÉCOLE PRATIQUE

Messieurs \

Cette année qui s'ouvre nous amènera au vingt-cinquième anniversaire de la proclamation de la liberté de l'enseignement supérieur (12 juillet 1875). A vingt-cinq ans de date, cette liberté existe encore, mais combien le régime qui lui est fait aujourd'hui est différent de celui que le législateur de 1875 lui avait octroyé, Messieurs, vous le savez aussi bien que moi. Du moins, cette liberté ayant été conquise par nous et pratiquée par

1. Discours prononcé à la séance publique de rentrée de rinstîtut catholique de Toulouse, 23 novembre 1899, Le siège de Toulouse étant vacant, par suite du départ pour Rome de 6. £. le cardinal Mathieu, aucun évéque n'assistait à la séance.

nous les premiers, c'était un point d'honneur, pour nous catholiques, de ne pas abdiquer les franchises qu'on nous laissait, si étroites fussent-elles, mais de nous en servir au mieux de nos intérêts, de nos ressources, et des éléments à nous propres de supériorité et d'utilité publiques.

La sagesse des Evêques, qui vous ont protégés, et tout spécialement du cardinal Bourret, évêque de Rodez, en maintenant ici une triple école de sciences, de lettres et de théologie, en vous imposant une modestie obligatoire, vous a sauvés.

Le cardinal Bourret avait clairement saisi le mouvement qui entraînait l'enseignement supérieur vers une transformation toute professionnelle. En effet. Messieurs, si vous vous rappelez ce qu'étaient les facultés officielles il y a vingt-cinq ans et la forme de l'enseignement qui s'y donnait, tout particulièrement dans les facultés de lettres, si vous considérez par opposition ce que sont restés des établissements comme le Collège de France qui vaquent en pleine liberté à leur

tâche scientifique, vous constaterez que les facultés d'État sont devenues des écoles préparatoires. Et c'est bien aini^i que l'entendait naguère un des professeurs qui compte à bon droit parmi les plus autorisés de la Sorbonne — M. Ch.-V. Langlois — quand il disait qu une faculté de lettres est « une école normale professionnelle pour les aspirants aux chaires de l'enseignement secondaire ^ ».

1. Revue internationale de l'enseignement, 15 novembre 1897 : discours d'ouverture des conférences à la Faculté des lettres de Paris. — Tout dernièrement {Le Temps du 11 octobre 1906), M. Lavisse rappelait spirituellement ce qu'était jadis cette même faculté des lettres de Paris : « Lorsqu'on commença de vouloir grouper en une grande école de sciences les facultés éparses, une faculté surtout avait besoin de se transformer : la faculté des lettres. Elle enseignait ex cathedra à un public vague ; elle n'avait pas d'élèves ; le personnage de l'étudiant en lettres y était inconnu. Chaque maître — il y en avait douze qu'on appelait les douze grands dieux — travaillait comme il l'entendait. Presque tous travaillaient et enseignaient bien, et quelques-uns furent des maîtres de tout premier ordre. Mais la Sorbonne n'était guère qu'une société de conférenciers. Pour qu'elle devînt un corps d'éducateurs intellectuels, à tâche réglée, qui acceptât la mission d'enseigner des méthodes à des élèves, d'initier des apprentis au travail, un total changement de mœurs était nécessaire. l\ fallait renoncer à l'habit noir et à la cravate blanche, à l'entrée solennelle derrière l'appariteur à chaîne, qui tournait le fauteuil pour l'offrir au maître, au plaisir du monologue longuement médité, aux

Parallèlement, ce que les facultés officielles allaient donner aux jeunes gens qui se préparent à renseignement, l'initiative privée entreprenait de le procurer aux jeunes gens qui se préparent au commerce. On commence à se douter en France que la marchandise ne se débite ni ne s'exporte d'elle-même, mais que le commerçant s'ajoute à la marchandise. Les affaires supposent une connaissance professionnelle de la géographie économique, de la législation, des langues étrangères. Si les Allemands, les Suisses et les Américains la possèdent à fond, c'est sans doute qu'ils l'ont apprise, et s'ils nous battent sur tant de marchés, c'est peut-être que nous ne la savons pas. De là, à Paris, à Bordeaux, à Marseille, à Lyon, à Lille, à Rouen, au

applaudissements qui saluaient l'entrée, la sortie, et, dans l'intervalle, les moments d'éloquence. Il fallait se donner la peine d'être des instituteurs de jeunesse, dans de petits ateliers clos. La Sorbonne y répugnait. Lorsque M. Duruy avait essayé de la convaincre qu'il était nécessaire qu'elle se réformât, il n'y avait pas réussi. Il en garda rancune aux professeurs. Quelques semaines après qu'il fut sorti du ministère, il disait à l'un d'eux, M. Wallon : « Si j'étais resté plus « longtemps rue de Grenelle, je vous aurais tous flanqués par tt les fenêtres. »

Havre, à Nancy, la création par les cham* bres de conamerce d'Ecoles supérieures de commerce ou de hautes études commerciales.

Messieurs, ceux d'entre vous qui ont connu le cardinal Bourret nous ont appris de combien longue date cette orientation de l'enseignement supérieur en France l'avait préoccupé. Et c'est lui, lui qui pourtant avait été de la vieille Sorbonne, la Sorbonne de Saint- Marc- Girardin et du P. Gratry, c'est lui qui fat parmi vous l'initiateur d'une transformation dans la pratique d'abord, finalement dans la conception même de l'enseignement supérieur catholique, grâce à laquelle, ayant ambitionné jadis de fonder une université catholique, vous vous trouvez avoir réalisé autre chose.

Ce que vous avez réalisé, Messieurs, c'est, à l'imitation des Facultés officielles de lettres ou de sciences, une école normale professionnelle pour les aspirants aux chaires de l'enseignement secondaire. Si l'Etat a le souci de former les maîtres de ses lycées, nos diocèses ont le souci de former ceux de leurs

petits séminaires. Ne vous étonnez donc pas que nos évêques du Midi nous envoient en si grand nombre de jeunes prêtres à préparer aux épreuves de la licence ès-lettres ou de la licence ès-sciences. Nos évêques ont à donner à leurs petits séminaires et à leurs écoles secondaires la plus-value des grades des maîtres qui y doivent enseigner. Quand on réclamait, voici vingt-cinq ans, la liberté de renseignement supérieur, on y voyait le complément logique de la liberté de renseignement secondaire que nous avait donnée la République de 1848 : on se doutait moins qu'un jour notre enseignement supérieur serait la source où nos établissements secondaires ecclésiastiques viendraient alimenter leur vie et puiser une croissance nouvelle.

Ce que vous avez réalisé encore, c'est, à l'imitation de ce que les chambres de commerce ont fait pour les commerçants, un enseignement où vos prêtres viendront se préparer, par une haute éducation intellectuelle, à soutenir la concurrence que sur tous les marchés de ce monde — revues, livres, con-

férences, journaux et jusque dans les moins pédants entretiens, — font aux idées religieuses et catholiques les idées ce laïques y> ou protestantes. Vous n'imaginerez pas, j'espère, que nos évêques exigent aujourd'hui de leurs jeunes prêtres moins de vertu sacerdotale; mais qui, parmi vous, Messieurs, ne se réjouirait de voir que ces mêmes évêques, s'inspirant des sentiments qui dictaient à Léon XIII sa récente encyclique au clergé de France *, poussent leurs jeunes prêtres vers les fortes études, et confiant à votre Institut catholique l'honneur d'en être le foyer ?

Messieurs, d'autres Facultés catholiques poursuivront ailleurs de plus vastes desseins. Les juristes et les médecins qu'elles formeront ne seront jamais trop nombreux parmi nous. Mais, pour nous, plus modestes, nous croirons avoir répondu à un vœu essentiel des catholiques, de tous les amis connus et inconnus dont la générosité nous a établis

1. L*encycliqiie du 8 septembre 1899, au clergé de France, qui est un si pressant appel à l'action intellectuelle.

et jusqu'ici soutenus, en formant pour leur service des prêtres qui puissent, pour le bien de tous, lier conversation avec les hommes les plus cultivés.

Ainsi conçu et pratiqué, notre enseignement supérieur ecclésiastique courrait le risque de faire double emploi avec renseignement des grands séminaires, qui, lui aussi, est un enseignement professionnel et lui aussi un enseignement au-dessus de l'enseignement secondaire.

C'est une difficulté, en effet, mais elle n'existe que pour notre enseignement théologique, et là même on y a paré.

La difficulté principale, en effet, qui a fait si fragile la vie de nos défuntes Facultés officielles de théologie, à commencer par celle de Toulouse, était que leurs rapports avec les grands séminaires n'avaient jamais été réglés. Et ne croyez pas que pareille difficulté ait été propre à la France. En Allemagne, elle a provoqué une crise dont certaines manifestations récentes — comme Téchiec momentané du projet de création d'une Fa-

culte de théologie catholique à l'Université de Strasbourg, et comme certains éclats d'une brochure retentissante d'un professeur de la Faculté de théologie catholique de Wurzbourg, — permettent de juger combien elle est aiguë. Il faut entendre nos collègues des Universités allemandes, adjurant les évoques d'envoyer leurs séminaristes aux Universités, et, pour l'obtenir, dénonçant ce qu'ils appellent, en style germanique, « l'insuffisance et la médiocrité de la systématique séminaristique », dénonçant l'isolement rigoureux où s'enferme l'enseignement des séminaires. On veut, disent-ils, que la science catholique soit sans infériorité, mais n'est-ce pas l'infériorité, et rien d'autre, que l'on prépare, que l'on veut, que l'on impose, en interdisant l'accès des Facultés de théologie ? « Qui cherche l'isolement est condamné à l'infériorité : aucune distinction ne peut vous tirer de là ^ »

1. H. SCHELL, Der Katholicismas als Princip des Fortschritts (cinquième édition, 1897), p. 22. — Depuis, Scliell est mort (1906); il avait pu voir, du moins, une Faculté de tliéologie catholique à l'Université de Strasbourg.

Il ne paraît pas que le fougueux docteur Schell soit près de persuader les évêques d'Allemagne. Le tort de nos collègues des Universités allemandes est de ne pas se résigner à ce que renseignement des grands séminaires, qui est encyclopédique, soit par la force des choses élémentaire, et constitue ce que Léon XIII appelle « une première initiation », simplement. Leur tort plus grave est de ne pas reconnaître que cet enseignement encyclopédique et élémentaire est le seul qui soit indispensable, le seul aussi qui soit adapté à la mesure moyenne des vocations.

Si les successeurs de saint Boniface marquent peu de zèle à conférer aux Facultés de théologie le monopole de la formation des ecclésiastiques, on doit croire qu'ils s'inspirent, en cela de la conscience de leur charge d'âmes.

Et pourtant, Messieurs, le péril est grand et véritable que court le savoir ecclésiastique à s'isoler de la culture générale contemporaine. Il serait plus grand encore à maintenir ce savoir à un niveau élémentaire, lors-

que de toutes parts renseignement s'élève et que toute science se perfectionne dans ses méthodes et s'enrichit de progrès nouveaux.

Plus heureuses que les Facultés théologiques d'Allemagne, nos jeunes Facultés théologiques de France, du moins à Paris, à Lyon, à Toulouse, ont accepté un enseignement théologique à deux degrés : le premier, encyclopédique, est le lot des grands séminaires et répond au programme du baccalauréat romain; le second, approfondi et supérieur, est le lot réservé à nos Facultés canoniques et répond au programme de la licence et du doctorat romain.

Cette distinction si simple est la solution que S. Em. le cardinal Mathieu a présentée et fait accepter à nos diocèses du Midi\ Grâce à elle, les grands séminaires des seize diocèses du ressort de notre Institut sont devenus comme une extension de notre Faculté de théologie ; ceux de leurs professeurs qui

1. Elle a été sanctionnée par la constitution ou Ratio studiorum que nous a donnée la S. G. des Études, en date du 30 juin 1899. Notre constitution est, à «quelques détails •près, identique à celle de l'Institut Catholique de Paris.

étaient pourvus de grades canoniques ont été appelés par nous dans nos collèges doctoraux et dans nos jurys de doctorat ; leurs deux mille étudiants, sans rien ajouter aux conditions traditionnelles de scolarité, ont été admis à se présenter dans les grands séminaires mêmes aux épreuves d'un grade que nous conférons. Puis, parmi ces gradés, sont choisis les sujets les plus distingués, destinés par leurs évêques à devenir nos étudiants.

Voilà, Messieurs, l'économie harmonieuse que nous devons au cardinal Mathieu et au cardinal SatoUi d'avoir établie parmi nous .

Laissez-moi leur en exprimer toute notre gratitude, unir dans un même remerciement Nosseigneurs les Archevêques et Evêques qui nouis ont si efficacement secondé, et citer à l'ordre du jour ceux des grands séminaires du Midi qui sont le mieux entrés dans ces vues nouvelles, les grands séminaires d'Agen, d'Albi, de Bayonne, de Cahors, de Garcassonne, de Périgueux, de Rodez et de Toulouse.

Mais, en faisant cette part aux grands séminaires, nous réservions la nôtre; et, en appelant à nous les sujets les plus distingués des grands séminaires, et ceux-ci seulement après leurs études élémentaires achevées, nous nous donnions le droit de les introduire dans des études non plus encyclopédiques, mais spéciales.

Nos étudiants en théologie devront trouver ici des maîtres qui aient, avant tout, le souci d'approfondir les questions qu'ils abordent.

Il n'est pas de domaine, — exégèse, théologie fondamentale, théologie spéciale, philosophie, sciences comparées, histoire ecclésiastique, — où, par réaction contre l'abus des manuels, nous ne voulions nous appliquer à restreindre l'objet du cours pour le mieux investir et le mieux pénétrer, comptant d'ailleurs sur la diversité des matières et sur la diversité des méthodes pour éveiller et assouplir l'esprit.

Il vaut mieux n'avoir approfondi qu'une grande question d'un seul traité, — si cette question est fondamentale et centrale, — que

d'avoir parcouru le traité en entier, mais à la surface. Telle est, du moins, la conception française du haut enseignement théologique, la seule qui soit capable de donner aux étudiants une éducation de théologien et de chercheur * .

Je dis chercheur. Messieurs, car notre enseignement manquerait à un devoir s'il se désintéressait des recherches de science pure. Je m'honorerai toujours d'avoir travaillé plusieurs années à Paris dans notre grande

1. Distinguons bien les deux ordres d'enseignement. Il y a d'abord l'enseignement que, en France, nous appelons cyclique, et qui consiste en un exposé intégral, par exemple, de la propédeutique, ou en un commentaire intégral de la Somme. Pareil enseignement exigerait bien au delà des deux années que nos étudiants en théologie passent chez nous. On ne peut donc, à la Faculté, s'arrêter qu'à des questions choisies de ce cycle théologique, par exemple, tel groupe d'articles de la Somme, telles questions du De locis theologicîs, etc. — Puis, il y a l'enseignement qui consiste à apprendre à travailler, non pas seulement au moyen de discussions orales ou cercles, mais au moyen de travaux écrits et de thèses écrites. Ce second ordre d'enseignement, sans rien enlever au premier de son importance, a une portée éducative capitale. Il est, à certains égards, d'introduction toute moderne dans l'enseignement théologique, et à Rome, par exemple, il n'est encore pratiqué qu'au collège bénédictin de Saint-Anselme.

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