Questions d'hier et d'aujourd'hui [microforme]
Je n'écris pas de préface. Pour faire savoir au lecteur que j'ai réuni en vclume un choix d'articles composés au hasard des événements depuis quelque dix ans : que j'indique dans ce volume la date à laquelle ces articles ont paru, avec, pour quelques-uns, des notes en renvoi nécessitées par les circonstances actuelles ; que les articles qui ne portent pas de date sont inédits ; que, dans une chronique éclose en janvier Ou en juin, il ne soit pas nécessairement parlé des tristesses d’une nature engourdie par l’âpre froid de l’hiver, ou de la saison des fleurs, alors qu'elle revêt ses plus riches parures et remplit l'âme d’allégresse, il suffit d’un simple Avertissement. Ce que contient ce volume, le lecteur pourra le dire comme moi, mieux que moi peutêtre, et il saura bien, sans que je l’y invite, me faire mon procès de toute autorité.
(Janvier 1899)
Nous pouvons dire, je crois, que les littératures européennes, anciennes et modernes, nous sont, en géné. ral, mieux connues que les productions des auteurs américains. Ceci peul s'expliquer surtout par le fait que les grands écrivains de l'antiquité et ceux des siè. cles récents sont proposés pour modèles dans les établissements d'éducation où la plupart d’entre nous puisent leur savoir, et aussi par le fait que la langue que nous parlons est la plus belle des langues modernes et qu’elle a été maniée par d'incomparables génies.
Toutefois, il n’est peut-être pas sans utilité et sans plaisir pour nous de faire plus amplement Connaissance avec la littérature des Américains, &vec qui nous avons déjà tant de rapports d'intérêt ou d'amitié. S'il est d’ordinaire peu convenable de regarder dans le champ de son voisin, il n'y a pas d’indiscrétinn à s'occuper de sa’ littérature. J'ajouterai qu'il est même nécessaire pour nous de s’enquérir de la culture morale et intellectuelle d’un peuple avec qui il est parfois question de nouer des liens plus étroits que ceux de l'amitié. Si l’on sent la nécessité de se mieux connaître lorsqu'il s'agit de relations entre simples particuliers, à plus forte raison
devons-nous ne pas négliger les investigations lorsque les intérêts primordiaux et l’avenir national de toute une nation peuvent être én jeu.
Le 21 décembre 1620, un petit navire, le May-Flower, contenant environ cent personnes, jetait l'ancre dans une baie sur le versant oriental de l’Amérique du Nord appelé depuis la Neuvelle-Angleterre. Les hommes qui montaient cette embarcation n’apportaient avec eux ni renommée, ni richesse, ni puissance ; ils fuyaient même leur pays et venaient chercher dans les solitudes de l'Amérique la paix religieuse que leur refusait la mère patrie. Ces hommes étaient des puritains, et leurs figures sombres et sévères annonçaient des gens doués d’une énergie peu commune, déterminés à triompher des obstacles qui pourraient s'opposer à leur entreprise.
En effet, les Pères pèlerins, appellation que leur a donnée l’histoire, prirent racine sur le sol de l’Amérique ; ils y fondèrent des colonies qui furent l’origine de ce vaste empire que l’on désigne maintenant sous le nom d’Etats-Unis. Pendant longtemps les besoins matériels de leur nouvelle position réclamèrent toute leur attention et leurs efforts ; il leur fallait défricher le sol, se défendre contre les sauvages, lutter contre l’ennui et les difficultés de toutes sortes qui accompagnent les établissements de ce genre ; mais ils puisèrent dans leur force morale le secours nécessaire pour vaincre la nature ; un siècle s’était à peine écoulé que l’on comptait dans cette partie de l’Amérique où ils s'étaient fixés, plusieurs colonies florissantes, des villes prospères et une population nombreuse possédant déjà une aptitude
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toute spéciale pour le commerce et l’industrie : une université, celle d’Harvard, à Cambridge, avait même été fondée dès 1636. On comprend donc que, pendant toute la période coloniale alors que Dryden, Pope et Addison remplissaient l'Angleterre du bruit de leur renommée, les pionniers du nouveau monde avaient à s'occuper tout d’abord à se fonder une patrie avant de songer à se créer une littérature.
Si cette époque n’a produit aucune œuvre originale, eie ne fut pourtant pas non plus dépourvue d'écrivains. Il y eut alors une sorte de littérature se composant d'’écrits d'occasion, de brochures politiques, des histoires locales, des traductions de classiques, des traités moraux ou religieux, ayant pour auteurs des ministres de divers cultes, des professeurs, des politiciens, des imprimeurs, nés, pour la plupart, en Angleterre ou de parents anglais.
Le Massachusetts se distinguait comme le centre de ce mouvement intellectuel ; un grand nombre de ceux qui s’y établirent étaient des élèves de Cambridge.
Inutile toutefois de chercher dans les productions de celle époque, la grâce du style, l’élégance de la forme, l'élévation de la pensée, les élans généreux, ces aimables qualités enfin qui constituent l’art : car tout cela était étranger au caractère farouche des puritains, cruels à force d’austérité et d’intolérance religieuse.
Le premier livre publié dans la Nouvelle-Angleterre fut une traduction des psaumes en vers anglais (The Bay-Psalm Book). Cette œuvre, qui parut en 1640, est due à la collaboration commune de Thomas Welde, miaistre de Roxbury, Eliot, le seul protecteur que les Indiens aient eu aux Etats-Unis, et Richard Mather, mi-
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nistre de Dorchester. Les familles de Cotton et de Mather ont joué le premier rôle dans l’histoire littéraire, politique et religieuse des colonies anglaises du 17° siècle, tant par la véhémence de leurs polémiques que par la quantité de leurs écrits.
Le plus célèbre représentant de ces deux familles fut Cotton Mather né en 1663, et petit-fils de Richard Mather. A l’âge de douze ans, il lisait Cicéron, Térence, Virgile, Homère, et étudiait en mème temps la langue hébraïque. Ordonné ministre à 21 ans, il se consacra à la prédication. De 1686 à 1727, il composa, dit-on, trois cent quatre-vingt-deux écrits, sermons, essais, quantité de biographies et traités de tous genres. Il publia une histoire ecclésiastique de la Nouvelle-Angleterre, qui passe pour son œuvre capitale. Cette histoire embrasse la période de 1620, date de l’établissement des premières colonies, à 1698.
Ce Cotton Mather était d’une activité incroyable ; tous ses instants étaient occupés. Ceux qui venaient le visiter pouvaient lire cet avertissement sur la porte de son cabinet : Be short ; soyez brefs.
Parmi les écrivains théologiens qu’a produits le vieux
puritanisme de la Nouvelle-Angleterre, Jonathan Ed-
wards fut un des derniers, des plus célèbres et des plus
subtiles, car, au titre de théologien, il joignait celui de |
philosophe et de métaphysicien. Fils de ministre et mi-
nistre lui-même de 1726 à 1757, il publia nombre de traités religieux et philosophiques. Son principal ouvrage est un Traité sur le libre arbitre ; c’est un exposé des
idées calvinistes sur la question de la liberté, et il y |
soutient la doctrine fataliste qui est celle de la secte. Enfin, apparut Benjamin Franklin, qui fut aussi po-
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pulaire en Europe qu'en Amérique. Esprit clair et pré. cis, joignant à une merveilleuse souplesse la plus honnête bonhomie, son style a les qualités de sa pensée, bon sens, lucidité, bienveillance, onction fine et narquoise. Formé à l’école du célèbre écrivain anglais Addison, il fut dans son pays le véritable initiateur d’un mode de littérature plus aimable. annonçant un progrès vers une civilisation plus douce.
Par son origine et son éducation première, Franklin avait été à même de connaître les mœurs et les usages des classes les plus humbles de Ja société ; il savait comment le pauvre gagne son Pain à la sueur de son front. Si, à un âge plus avancé, il connut les avantages de l’opulence et les splendeurs d’une brillante civilisation, cela ne fit qu’ajouter à son expérience de la vie qui le rendit propre à aborder le vaste champ de la critique et de la réforme avec un talent et une aptitude admirables.
Franklin avait une manière Propre ei originale de faire goûter à ses lecteurs ses conseils de sagesse pratique, ses exhortations à la tempérance et à l'économie ; et ses écrits sous forme de maximes, de proverbes, contes, apologues, soit en Prose ou en vers, étaient lus avec avidité dans toutes les familles.
Ainsi, parlani des dépenses inutiles, il racontait l'his- 4 toire suivante, qui lui était personnelle :
« Quand j'étais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fête, remplirent ma petite poche de sous. J’allai tout de suite à une boutique où l’on vendait des babioles ; mais, étant charmé du son d’un sifflet, que je rencontrai en chemin dans les mains d’un autre petit garçon, je lui offris et lui donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez moi. sifflant par tou-
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vertes dise,
te la maison, fort content de mon achat, mais fatiguant les oreilles de toute la famille, mes frères, mes sœurs, mes cousines, apprenant que j'avais tant donné pour ce mauvais bruit, me dirent que c'était dix fois plus que la valeur. Alors ils me firent penser au nombre de bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste de ma monnaie, si j'avais été plus prudent : ils me ridiculisèrent tant de ma folie que j'en pleurai de dépit et la réflexion me donna plus de chagrin que le sifflet de plaisir.
« Cet accident fut cependant, dans la suite, de quelque utilité pour moi, l'impression restant sur mon âme ; de sorte que, lorsque j'étais tenté d'acheter quelque chose 4 i ne m'était pas nécessaire, je disais en moi-même : Ne donnons pas trop pour le sifflet, et j’épargnais mon argent. »
Cela rappelle la fameuse patte de dindon de Legouvé.
Qui ne connaît la Science du bonhomme Richard, dans laquelle Franklin a résumé les meilleures de ses maximes populaires ? Cet ouvrage, qui fit à l’auteur une réputation européenne, a été traduit dans toutes les langues modernes. J’en cite un ou deux extraits, et, de préférence, celui où il propose le moyen d’avoir toujours de l’argent dans sa F° "he :
« Dans ce temps, ‘ .’on se plaint généralement que l'argent est rare, ce sera faire acte de bonté que d’indiquer aux personnes qui sont à court d'argent le moyen de pouvoir mieux garnir leurs poches. Je veux leur enseigner le véritable secret de gagner de l'argent, la méthode infaillible pour remplir les bourses vides et la manière de les garder toujours pleines.
« Deux simples règles bien observées en feront l'affaire.
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