Remy de Gourmond
ginalité dans ses descriptions des mœurs et de la vie créole au moment où la Louisiane fit partie de l’Union.
Parmi les poètes, il faut citer Joaquin Miller, et Wait Whitman qui, malgré la rudesse de son style, est peutêtre celui de tous les écrivains américains qui a le mieux réussi à exprimer et représenter l’âme nationale.
L'humoriste Marc Twain s’est rendu célèbre par ses Parodies charivaresques. Mais il manque de goût, de philosophie, et n’a pas le sens de la mesure, de ce que l'on pourrait plutôt appeler l’art des nuances, de même aussi, en général, que les écrivains de l’époque contem- Poraine comparés à ceux de la période du 19° siècle.
Il ÿ a une quinzaine d'années, un Américain, M. Sydney Fisher, s'était plaint de la décadence de la littérature américaine, attribuée en premier lieu par lui au manque d’homogénéité de la population, lequel, « paralyse la production littéraire de qualité supérieure ». « Depuis 1825, avait-il dit, d’après un résumé de Marie Bronsart, pas un homme n'a paru dont le génie puisse être comparé à celui des écrivains nés de 1780 à 1825, landis qu’en Angleterre on en compte, depuis la même date, une douzaine au moins qui ajoutent à la gloire littéraire de leur Patrie. Avant 1823, la population était absolument indigène : elle est maintenant étrangère pour la moitié. C’est une cause d’infériorité, car la littérature de génie n'est pas l'expression de l’homme qui la produit ; elle est l'expression du sentiment profond commun à la race. » Ces réflexions datent de 1894 : et l’on cons{atait alors, par surcroît, que le goût des masses restait « fidèle aux meilleurs maîtres romanciers anglosaxons. » (Albert Reggio, Regards sur l'Europe intellectuelle, 1911, p. 106).
(Décembre 1901).
On peut compter les années où la mention de notre existence était toute une révélation pour les habitants du vieux pays de nos ancêtres, quoique le Canada ait été autrefois la plus étendue et la plus importante des colonies françaises. Encore aujourd’hui, de combien d’appréciations fantaisistes, de récits imaginaires, ne se rendent pas coupables, à notre grand étonnement, nos cousins de France, lorsqu'ils veulent bien parler de nous ! Et ce n’est pas seulement des journalistes, des écrivains de renom, qui pèchent ainsi par défaut de renseignements, mais des savants même, de qui on devrait attendre mieux, puisqu'ils sont supposés avoir étudié les faits et ne point se tromper. On dirait vraiment qu'ils ressemblent tous, ou presque tous, sous ce repport, à ce maître d’hôtel dont parle M. Tardivel dans sa conférence sur la « langue française au Canada », lue cette année même devant l’Union catholique de Montréal. C'était à l’occasion d'un de ses voyages en France. Ce brave homme, à l'hôtel de qui M. Tardivel était descendu, savait que celui-ci venait du Canada. « Au cours du repas, dit notre compatriote (il y avait là beaucoup de commis voyageurs), je ne sais trop comment, je réussis à placer quelques mots. Je fis voir aussi que j'avais compris certains calembours assez compli-
qués. » Le patron me regarda d’un air intrigué, et, après le dîner, il m’aborda résolument : — « Permettez, « Monsieur ! je vois que vous venez du Canada, et ce- « pendant vous parlez français comme nous. Je n'y « comprends rien. Je croyais qu’au Canada, on parlait « l'américain. »
Tous les Français qui, jusqu'ici, à part quelques rares exceptions, se sont avisés de parler de choses du Canada, l’ont fait en des termes tels que, plus d’une fois, nous nous sommes dit: « En vérité, ils n’y comprennent rien. » Pour un grand nombre, le Canada, c’est encore les « quelques arpents de neige » de Voltaire !. Le fait est que la masse du peuple français est très peu au courant de ce qui se dit ou se produit au delà des frontières de son pays, et M. Emile Massard, il y a quelques mois, revenant d'Autriche où il avait été
témoin d'événements du plus haut intérêt pour ses compatriotes, mais que ceux-ci ignoraient complètement, pouvait écrire avec raison : « On ne sait pas en France ce qui se passe à l’étranger. »
Je relevais naguère dans le Monde Illustré de Mont-
1. Je suis heureux de dire qu’il n’en est plus ainsi aujourd'hui (4913) : le Canada est bien mieux connu, tant en France qu'en Angleterre. « Il n’était pas rare du tout, il y a dix à douze ans, pour un Canadien qui visitait Londres, disait sir Wilfrid Laurier dans un discours prononcé dans la capitale anglaise en 1911, de s'entendre poser cette question : « Dans quelle partie des Etats- « Unis le Canada se trouve-t-il ? » On ne pose plus aujourd'hui pareille question. A cette époque le monde ignorait encore qu'il existait un pays aussi grand que les Etats-Unis et aussi rici> en ressources naturelles. Le Canada, éclipsé par sa grande voisine, la République américaine, a été laissé dans l'ombre ; mais ce brouillard s’est soudainement dissipé, une étoile est apparue à l'Occident et cette étoile c'est le Canada. »
« J'ai connu le temps. disait, il y à quelques mois, M. Gabriel
réal, une de ces méprises dont un grand savant pourtant, M. de Quatrefages, s'était rendu coupable, oh! bien involontairement, je m'empresse de le reconnaître. On peut lire, en effet, l’étonnante affirmation suivante dans son Histoire générale des races humaines, Paris, 1889, p. 47: « Les lecteurs savent que, dans l’Amérique Septentrionale, les métis de Français et de Peaux- Rouges forment la très grande majorité des habitants de la province de Québec, au Canada »... Ces mèmes métis deviennent des tribus nomades dans le Nouveau Larousse illustré, en cours de publication, tribus nomades, dit-il, que Mgr Forbin-Janson évangélisa avec succès lors de son séjour au milieu de nous, en 184.
Jusqu'à M. Onésime Recius, le sympa‘nique et distingué géographe français, qui voit notre avenir national compromis pour avoir envoyé des volontaires contre les
Boërs. Et que dire de ce bon monsieur Herbette que nous ne pouvons, malgré tout, nous empêcher d’aimer, en dépit de ses doléances sur notre compte ’. Pourtant, il était passé ici au milieu de nous ; il nous avait vus :
Hanotaux, où les relations de la France et du Canada étaient, pour ainsi dire, inexistantes et quand, il y a une vingtaine d'années, j'ai vu entrer, dans mon cabinet de directeur au ministère des affaires étrangères, sir Charles Tupper, venu pour négocier, avec la France, le premier traité de commerce qu'ait signé le Canada, ce fut, pour moi, un « revenant ». Le Canada était, alors, pour la plupart des Français, un nom, une pénible histoire. le passé !
« Aujourd'hui, le Canada est en pleine actualité. Personne n’est en droit d'ignorer un peuple de dix millions d'âmes, maître Z’un territoire grand comme l’Europe, disposant de richesses considérables, et voyant s'ouvrir devant lui un avenir magnifique. »
1. Je regrette d’avoir à ajouter aujourd'hui qu'une plus intime connaissance a refroidi notre premier enthousiasme envers l' « pacle » Herbette.
mais ce n’est pas dans un voyage fait à tire d’aile, ce n’est pas même après un séjour de quelques semaines dans un pays que l’o\ peut se flatter de connaître le peuple qui l’habite, le juger sainement, surtout quand ce peuple présente des différences marquantes avec les habitants du vieux monde :.
Depuis notre séparation d’avec la mère-patrie, nous avons évolué, Français et Franco-Canadiens, chacun dans sa sphère particulière, et aujourd’hui si nous sommes restés Français de sentiments, d'aspiration pour tout ce qui est noble et généreux, expansifs, prompts à l’enthousiasme, des différences radicales nous distinguent de nos cousins d'outre-mer. Sans doute notre communauté d’origine se reconnaît encore facilement. « Nos âmes se touchent par le haut », a-t-on dit avec infiniment de raison ; mais c’est surtout dans la pratique de la vie que s’accusent les traits caractéristiques maintenant propres aux deux races. Essayer de mettre en parallèle ces deux branches ethnographiques d’une même souche pour ce qui est du domaine de la science et des arts, serait plus que oïseux. M. Renan a bien dit que «la France est de tous les pays celui de tous où la haute spéculation a été la plus stérile » ; mais il est probable qu'il écrivait ces lignes sous l’empire d’une pensée subjective, — car cet aligneur de belles périodes s’y entendait à merveille dans la haute et stérile spéoulation. Il n’en est pas moins vrai, et proclamons-le bien
1. Exemples : les ouvrages publiés par M. Siegfried, Le Canada, Les deux races, et par M. Arnould, Nos Amis les Canadiens, où l’on peut relever plus d’une inexactitude. M. Siegfried, cependant, avait fait un séjour de quelque six mois dans le pays, et M. Arnould près de deux ans.
vite et bien haut, que c’est encore en France que la science, la science sérieuse, compte les plus nombreux et fervents adeptes ; les savants français, par la gloire qui en revient à leur patrie, a‘téruent le triste renom que lui ont valu ses gouvernants depuis ces vingt dernières années.
Pendant un siècle et au delà, ia situation de gêne et d'isolement où nous nous sommes trouvés, ne nous à guère permis de cueillir des fruits de l’arbre de science. L’acquisition d’autres biens, dont l’immédiate et impérieuse nécessité s’imposait, demandait toute notre énergie. Il a fallu d’abord former des hommes capables de se faire écouter en haut lieu et de prendre la défense de nos droits menacés : nos prêtres, par les collèges qu'ils fondèrent à même leurs deniers, se sont mis à la tâche et ont si bien réussi que les hommes d'Etat les plus distingués, les meilleurs orateurs politiques qu’a fournis la colonie, sont sortis de nos rangs. Puis, il fallait assurer le progrès de la colonisation ; c'était pour nous une question de vie ou de mort au point de vue national. S’emparer du sol est encore la grande affaire du jour, celle qui prime toutes les autres, celle qui doit être l’objet de notre constante sollicitude. Grâce à Dieu, notre situation sociale s’est beaucoup améliorée en ces derniers temps, et, à cette heure, nos hommes instruits, j'allais dire nos savants, figurent avantageusement aux réunions des grands congrès internationaux. Sans doute, nos universités sont inférieures, quant au choix des professeurs et à l'outillage scientifique, aux universités européennes et même à certaines universités anglaises du pays ; mais lorsqu'elles auront été dotées aussi richement que ces dernières, elle n'auront rien à leur envier.
En attendant, c'est encore dans notre province que le mouvement intellectuel est le plus intense et le plus général. Nos concitoyens d’origine anglo-saxonne ous cèdent le pas dans la production des œuvres de l’esprit : littérature, histoire, sculpture, peinture, musique, etc. Un progrès sensible a surtout été accompli durant la dernière décade ; notre système d'éducation va toujours se perfectionnant, et il est à espérer que, pour parler comme la légende,
« Un temps viendra qui n’est pas venu ».…
Mais ne préjugeons point de !’avenir ; il sera, suivant l'intelligence et les aspirations de la génération prochaine, enviable et glorieux ou d’un uniforme et désolant terre à terre. Le présent doit être pour nous un motif d'encouragement, si l’on considère le milieu où nous avons été placés, la nécessité où nous étions d’assurer tout d’abord notre avenir national, et enfin la quasi impossibilité de mener de front l'étude, la méditation, et la conquête du pain quotidien.
Si ces circonstances ne nous ont pas permis d’acquérir une culture intellectuelle aussi forte, aussi étendue que celle qui distingue la nation la plus littéraire du monde, il est toutefois d’autres points de comparaison que nous ne Craignons pas de revendiquer comme étant tout à notre avantage. Qu'il me suffise de citer deux de ces traits distinctifs : le développement de l’individualisme et la jouissance de la liberté, deux biens précieux entre tous.
Plus d’une cause a contribué à ce résultat.
Remarquons d’abord qu’un grand nombre des pre-
miers colons du pays venaient d’une ancienne province de France qui n’avait jamais connu le servage. Les Normands, dont les exploits étonnèrent le monde pendant tout le moyen âge, n’ont jamais pu se plier à cette nécessité politique de l’époque. Puis, les immenses horizons de la Nouvelle-France, les longues courses à travers nos forêts vierges, les luttes journalières que, pendant plus d’un siècle, il nous fallut soutenir contre de perpétuels ennemis, furent autant de facteurs qui concoururent à la formation du caractère aventureux et indépendant de nos ancêtres. Lorsque le sort des armes changea les destinées de notre cher pays, la rupture des liens qui nous rattachaient à notre ancienne mère-patrie fut suivie de longs jours de deuil et d’amers regrets ; mais elle eut ceci de bon qu’elle brisa du coup les entraves d’une administration excessive qui paralysait l’essor du commerce et l’exercice de l'initiative individuelle. Cette dernière vertu nous devenait d'autant plus utile que nous étions livrés à nos propres forces, obligés de ne compter que sur nous-mêmes dans la lutte que nous dûmes engager contre ceux de nos nouveaux maîtres qui voulaient notre anéantissement. Cette lutte fut longue, vive, constante ; le maintien de notre homogénéité comme peuple, la jouissance pleine et entière de toutes les libertés désirables : liberté individuelle, liberté politique, liberté religieuse, liberté d’enseignement, liberté de la presse, liberté d'association, liberté du foyer, furent la récompense de nos efforts.
Jouit-on de la liberté dans notre ancienne mère-patrie ? On serait tout d’abord porté à le croire, puisqu'i! n'y a guère de pays au monde où, depuis un siècle, ce thème ait fourni matière à plus de discours ou d’écrits.
Pourtant, si l'on prête l'oreille aux récriminations qui s'élèvent de toutes parts, aux revendications de tous les partis politiques qui s’y disputent le pouvoir, il est évident que la mise en pratique pure et simple de ce droit naturel à l’homme reste encore à l’état de problème, qu'elle semble même comporter un caractère incompatible au tempérament de la race. Que d'essais infructueux tentés depuis un siècle !
Lacordaire disait déjà, de son temps :
« La France est un pays qui n'a pas compris une seule fois en trois cents ans ce que c’est que la liberté, pays où quelques-uns ont peur de la messe, tois de l’inégalité des rangs, et où ces deux idées forment la somme totale de la philosophie courante »!.
Qu'aurait-il pensé s’il eût vécu à notre époque, s’il eût vu l'usage qu'ont fait de la liberté, du moins si l’on s’en tient à l’idée que semble se faire de ce mot le reste du monde, les célèbres hommes d’Etat qu’a produits la “msième République ? L'histoire contemporaine n'offre pas d'exemples d’un peuple aussi administré que le peuple français. Le rouage bureaucratique d'il y a cinquante ans même était relativement anodin si on le compare à la centralisation absorbante et despotique de ces dernières années, qui supprime les volontés et l’initiative individuelle, et qui devient la plus formaliste, la plus compliquée, la plus intolérable et la plus coûteuse
1. Le P. Lacordaire fait ici allusion à l’époque où l'Etat commenca à absorber les attributions des autorités locales, c'est-à-dire aux règnes de Louis XIII et de Louis XIV, centralisation de pouvoirs continuée et aggravée sous tous les règnes subséquents pour aboutir aux excès de la troisième République. Antérieurement, la commune et la province géraient elles-mêmes leurs propres affaires.
des machines administratives. Le pouvoir central entend contrôler tous les actes de la vie publique, jusqu'aux plus infimes. La vie locale, si vivace autrefois, est aujourd'hui presque éteinte. « L'Etat, par ses règlements, touche à tout, s'occupe de tout et nous périssons étouffés, énervés, garrottés par une réglementation tatillonne et minutieuse qui traite les Français en mineurs, perpétuellement soumis à la tutelle anonyme de quelques chefs de bureaux des préfectures ou des ministères, de quelques contrôleurs fiscaux et d’un certain nombre d'agents de la force publique. Les Français, qui sont présumés connaître la loi, ignorent, heureusement pour leur tranquillité, la plupart des règlements qui les guettent de leur naissance à leur mort, à la campagne, en chemin de fer, sur les routes et jusque dans l’intérieur de leur maison. S’ils en étaient instruits, ils éprouveraient l’impression de Buffon étudiant le mécanisme du corps humain et n’osant plus ramasser sa plume dans la crainte de détraquer quelqu'un des rouages multiples et délicats qu'il venait de décrire. Ils ne sortiraient plus, ils ne parleraient plus, ils n’agiraient plus. Ils attendraient, inertes et résignés, l'heure fatale de leur comparution en simple police ou en police correctionnelle. La nature, la bonne et miséricordieuse nature, a heureusement mis le remède à côté du mal, et, en limitant les forces humaines, a limité par cela même les effets des réglementations démesurées. Mais il en résulte, comme le déclarait ingénument un des agents chargés de veiller à ce que ces règlements soient exactement observés, que les dépositaires du pouvoir poursuivent qui ils veulent, quand ils veulent, comme ils veulent. C’est ainsi que la peur des inconvénients de la liberté amène tous les dé-
Quest'ons d'Hier et d'Aujourd'hui. 4
sagréments de l'arbitraire et de la tyrannie administrative »!.
« De quelque côté que l’on prète l'oreille, on n’entend que des appels à la contrainte morale, quand ce ne sont pas des appels à la violence » (Léon Lefebure, le Devoir social, pp. 1-3).
« Le préfet est, dans sa circonscription, l’inquisiteur en chef de la loi républicaine jusque dans la vie privée et dans le for intime, le directeur responsable des actes et des sentiments orthodoxes ou hérétiques qui peuvent être imputés aux fonctionnaires de l’innombrable armée par laquelle l'Etat central entreprend aujourd’hui la
1. Millot, Que faut-il faire pour le peuple ? Esquisse d’un Programme d'Etudes sociales, Paris, 1901, page 396.
A l'appui de son assertion, l’auteur cite les deux faits suivants ; c'est à faire rêver : Un Parisien de notre connaissance, dit-il, avait loué sur le bord de la mer une maisonnette charmante et merveilleusement située, mais où l’eau potable était coutenue dans une citerne qu'il voyait avec désespoir s’épuiser rapidement. Il trouva très simple de descendre le sentier de la falaise et de rapporter chaque jour quelques seaux d'onde amère qui, si elle ne servait pas pour la table, pouvait servir ailleurs. Au bout d’un mois, il apprit avec terreur qu'il était sous le coup d’une poursuite pour avoir dérobé de l'eau de mer, délit prévu par un règlement spécial et justifié par la peur administrative de lui voir fabriquer du sel en concurrence avec la régie. :
Peu de temps auparavant, le médecin avait ordonné à une malade de la plage des bains d’eau salée en baignoire ; il avait fallu toute une série de démarches et d’autorisations administratives, et pendant le temps nécessaire pour les avoir, la malade avait fait comme Mahomet et était allée à la mer, puisque les règiements ne permettaient pas à la mer de venir chez elle.
Ajoutons-en un troisième : En 1898, un professeur de rhétorique du Lycée Louis-le-Grand, M. Marc le Goupils, quitta l'Université pour faire un essai de colonisation à la Nouvelle-Calédonie. Il a raconté, dans le Figaro du 20 septembre 1898, les difficultés que lui a faites, non l'administration universitaire, mais l’administration coloniale. Elles sont invraisemblables.
conquête totale de la vie humaine » (Taine, le Régime moderne, liv. IV, ch. 11, $ VII, 10° édit., p. 429).
« Révolutions sur révolutions ont été faites au nom de la liberté; c’est pour la conquérir que des malheureux ont rougi de leur sang les pavés de Paris, et, par une amère ironie, ce peuple, proclamé souverain, n’a pu obtenir des maîtres de hasard qu'il s’est donnés, la libre gestion de ses intérèts domestiques, comme il la possédait autrefois.
« En réalité, le gouverné français, proclamé souverain, est de tous les citoyens de l’Europe, le moins libre de gérer ses affaires, le plus asservi par ses maîtres, et celui qui leur paie le plus fort tribut » (U. Guérin, l'Evolution sociale, Paris, 1891, p. 149).
Pour nous, même en y meltant la meilleure volonté du monde, un pareil gouvernement serait simplement impossible. M. Maurice de la Fargue avait bien raison d'écrire dans sa « Lettre de France » à la Patrie, de Montréal, du 9 août dernier :
« Les Français ont décidément beaucoup à apprendre pour la « pratique de la liberté » et certains d’entre
1. « Le receveur des postes d’une ville de la Vendée qui, comme c'est l’habitude de ce Pays, observait ses devoirs religieux, se vit mander par le sous-préfet et en reçut l'admonition suivante : « L'on me rend compte que vous êtes un assistant régulier à l'église, le dimanche ; même, plus que cela, que vous êtes porteur d'un livre, et un homme qui suit l'office avec un livre ne doit pas être surpris d'être classé comme clérical. De plus, il y a vos filles : l'ainée, qui est élevée dans un couvent, chante à la chapelle, et sa sœur fait la quête à l’église dans la Paroisse. Tous ces faits figurent à votre dossier ; il est juste que vous en soyez averti, afin que vous ne soyez pas surpris des conséquences qui s'y attachent. » (Cité par le Correspondant, 25 décembre 1898, page 1116).
C'est inimaginable. Il est évident que ce mot de liberté, en France, & une signification tout à fait originale et locale.
eux ne feraient pas mal d'aller demander des leçons de l’autre côté de l’Atlantique, au Canada, par exemple »!.
Je remarque qu’on se paie facilement de mots en France. Les termes de liberté, de démocratie, d'égalité, de solidarité humaine, de réformes progressives, qui reviennent si fréquemment dans les harangues politiques et les discours officiels, ont le don de griser et ceux qui les prononcent et ceux qui les entendent, comme si ces expressions finissaient par prendre dans leur esprit une forme concrète. « L'abus d’une dizaine de mots (ceux que je viens d’énumérer et quelques autres) qu’on ne définit pas, plonge nos esprits dans un état honteux d'inertie. Les orateurs de nos 500.000 cabarets et les journalistes qui les endoctrinent, exploitent, à l’aide de ces mots, les vagues aspirations des classes ignorantes,
dégradées ou souffrantes »?. Vraie ou fausse, une formule contente notre esprit, dit un philosophe des temps présents. « Nous croyons être en démocratie, ajoute-til, nous sommes livrés à l’oligarchie des pires. Nous n'avons pas le gouvernement du peuple par lui-même,
1. L'année dernière (1900), dans une excursion de pêche à l’un de nos clubs, sur le parcours du chemin de fer du Lac-Saint-Jean, je fis la rencontre, dans un hameau en plein milieu des Laurentides, d’un jeune Français de la classe ouvrière établi déjà depuis plusieurs années dans notre province. Dans le cours de la conversation, je lui demandai ce qu'il pensait du pays, ses « impressions », dirait un reporter. — « Mais c’est un charmant pays, ditil ; il est vraiment agréable d'y vivre, on y fait ce qu'on veut, chacun est maître chez soi. » Ce témoignage naïf, spontané, tout empreint de sincérité, peint bien l’état de choses existant. Seulement, comme je l’ai appris un peu plus tard, notre jeune homme, beureux de jouir de la liberté, en avait même abusé. L'expérience qui s'en est suivie le rendra sans doute plus sage.