‹ Questions d'hier et d'aujourd'hui [microforme]Chapitre 8 sur 49 · Edmond de Nevers, l'Avenir du peuple canadien-français · texte numérisé non relu

Edmond de Nevers, l'Avenir du peuple canadien-français

tution. Dans le cours ordinaire de la vie, personne ne veut ressembler à celui qu’il croit au-dessous de lui, et on ambitionne d’égaler celui qui est placé au-dessus. « Nos tendances sont tellement aristocratiques, dit un contemporain, que, presque tous, nous n’avons qu’une idée : sortir du commun par l'influence de l'argent, l’étalage du luxe, les distinctions artificielles, les titres honorifiques. »

C'est-à-dire que, moins le désordonné, l’excès, la nature se charge toujours de démontrer que l’utopie égalitaire, telle que l’entendent les socialistes et les collectivistes, est la plus décevante des chimères. Exception faite, fort minime d’ailleurs, de l'arbitraire des circonstances, la différence des conditions est la conséquence logique et inéluctable des aptitudes, des qualités naturelles ou acquises et du degré de bonne ou inauvaise volonté d’un chacun. Aucune organisation humaine ne fera jamais disparaître l'inégalité sociale ; il n’y a que la charité évangélique qui puisse maintenir cette égalité entre les hommes, en inclinant le puissant vers le faible, le riche vers le pauvre. Elle était pratiquée à l’état parfait dans les premiers temps du Christianisme ; elle le serait encore si nous avions le mème esprit chrétien et, d’autre part, si nous voulions tout simplement nous en tenir aux choses possibles, sans perdre notre temps à courir après des ombres ou à nous arréter aux rêveries de nos réformateurs modernes.

Si, du général, nous descendons au particulier et considérons, par exemple, l’état social de la classe ouvrière des deux pays, c’est alors surtout que nous apercevons des dissemblances marquantes. Nos ouvriers sont religieux, moraux, respectueux de la loi. En France

« les travailleurs de l'usine appartiennen: presque entièrement au socialisme révolutionnaire, qui a pour caractère un anti-cléricalisme violent » (Stainville).

Haine de Dieu, de la religion et de ses ministres ! Toujours la même et incurable infirmité mentale, qui fait envisager l'avenir avec tant de tristesse !

« Pas n’est besoin de refaire le tableau cent fois retracé de l’incrédulité, de l’incor iuite et de la débauche de l’ouvrier des villes. Un concubinage immonde ne remplace que trop souvent le mariage : les liens de la famille sont relâchés ou brisés : l'alcoolisme, ce fléau du 1% siècle, achève d’abrutir les âmes et de ruiner les corps. Que reste-t-il de la tempérance, de la fidélité, du respect, de la prévoyance, du renoncement, de la probité du monde ouvrier ? Interrogez les prêtres, les patrons, les ouvriers chrétiens et honnêtes, les juges d'instruction, et vous n'obtiendrez pour réponse qu'une longue et douloureuse plainte » (ANTOINE, Cours, p. 160).

L'irréligion rend tous ces prolétaires misérables, et ils deviennent les dupes des meneurs politiques, des journaux socialistes et radicaux, enfin de tous les visionnaires et démagogues qui les exploitent. L'expérience parviendra-t-elle jamais à les désabuser, à les débarrasser de leurs aveugles préjugés, qui les empêchent de discerner leurs véritables intérêts et de reconnaître leurs vrais amis ?

Combien est préférable la condition de nos ouvriers, « que leur envient les travailleurs de tous les pays du monde ! » Sans doute, même chez nous, tout n’est pas parfait et n'arrive à souhait. Nous avons bien aussi nos malentendus, nos grèves, nos conflits ; mais les théories révolutionnaires, socialistes, collectivistes, sont étrangè-

res à nos gens, incompréhensibles même ; leurs efforts tendent à obtenir des réformes dans le domaine des choses réalisables : relèvement des salaires, diminution des heures de travail, adoption de toute mesure, de tout règlement ayant pour but l’amélioration morale et matérielle de leur condition.

Enfin, l’ouvrier canadien éprouve moins de déceptions dans la vie, accoutumé qu'il est à compter plus sur luimême que sur l'Etat pour l'avancement de ses affaires.

De l’autre côté de l'Atlantique, ce n'est pas seulement parmi le monde ouvrier que le malaise se fait sentir, mais il embrasse la nation tout entière. « Le malaise est partout et le dégoût partout. Tous souffrent du haut en bas de l'échelle sociale... On dirait que notre société épuisée est en proie à l’une de ces maladies terribles qui minent lentement, sourdement l'organisme, et conduisent fatalement au tombeau »!. Avec l'oligarchie qui s’est emparée du pouvoir depuis une vingtaine d'années, la France a cessé de jouer un rôle prépondérant en Europe. « Quels faits, quels hommes donneraient du reste aujourd’hui du prestige au régime ? Tous nos rêves de gloire se sont, hélas ! envolés : le pouvoir ne se présente plus avec un cortège de brillants orateurs, de généraux glorieux, d'hommes d'Etat illustres ; il ne dicte pas ses volontés à l'Europe, il n’invoque pas à son actif le ferme maintien de la paix sociale, il n’étale pas sous nos yeux le spectacle de la richesse publique développée, de nos ressources sévèrement ménagées » 2.

1. Etienne Mansuy, la Misère en France à la fin du 1% siècle, Paris, 1889.

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