‹ Questions d'hier et d'aujourd'hui [microforme]Chapitre 9 sur 49 · Urbain Guéria, l'Evolution sociale, Paris · texte numérisé non relu

Urbain Guéria, l'Evolution sociale, Paris

Il semble, en effet, que la patrie des anciens héros « sans peur et sans reproche » ait perdu le sens national, son type psychologique, et ne soit plus capable de retrouver sa vraie direction.

On ne veut plus du règne de Dieu sur les âmes , mais comme il faut toujours subir le règne de quelqu'un ou de quelque chose, et qu’on n’éprouve plus le sentiment de fierté des Francs d'autrefois, on souffre volontiers aujourd’hui le règne des parasites exotiques et des francs-maçons. Ceci n’est pas une métaphore, encore moins une de ces phrases vides de sens, mais visant à produire son effet. Lisez plutôt : c'était au lendemain des élections de 1893 :

« Nos candidats l’ont emporté presque partout. Nous sommes profondément heureux de leur réussite, bien certains que, au Palais-Bourbon comme ailleurs, ils s'inspirent toujours de la solidarité maçonnique, et qu'ils voursuivent infatigablement l'application de nos principes » (Bulletin du Grand-Orient, 1893, p. 561).

Ils n’ont pas manqué de s’inspirer de la solidarité ma- Çonnique depuis qu'ils sont au pouvoir. Et aux principes de la secte sont sacrifiées la tranquillité sociale, la paix religieuse du pays, la liberté : liberté individuelle, liberté d’association, liberté d'enseignement, liberté pour les fonctionnaires de mettre leurs enfants ailleurs qu'aux écoles de l'Etat’. Périssent l'honneur national, l'influence de la France à l'étranger, si ces êtres de rai-

{. « Dans dix ans d'ici, la maçonnerie aura emporté le morceau, et personne ne bougera cn France hors de nous. » (Bulletin du Grand-Orient, 1890). Mais c’est gentil, cela ! Autres temps, autres mœurs ; l'Etat maintenant, c’est la maçonnerie ! Et penser qu'il y a de par le monde, même en France, des gens à préjugés qui se refusent d'admirer ce nouvel ordre de choses

son viennent en conflit avec les axiomes qui régissent les loges.

Tout autre est la condition sociale et politique de notre pays. Pour nous, Canadiens français, nous pouvons envisager l'avenir avec plus de confiance que jamais. Depuis un quart de siècle surtout, nous avons marché à grands pas dans la voie du progrès. Notre commerce et nos industries se développent rapidement. Nous augmentons en nombre, nous préparant à remplir dans l’Amérique du Nord la mission que la Providence semble nous avoir assignée. Il est assez difficile de dire ce que sera cet avenir ; mais ce que nous pouvons dès maintenant tenir pour assuré, c’est que cet avenir sera ce que nous voudrons ; il dépend entièrement et uniquement de nos propres efforts. Les générations qui nous ont précédés n’ont pas failli à leur devoir ; elles nous ont légué un héritage de foi et de patriotisme que nous n'avons qu’à conserver si nous voulons prospérer. On l’a déjà dit, mais on ne saurait jamais trop le répéter : un peuple incrédule et indifférent, c’est un peuple sans force, sans énergie, sans expansion. C’est une vérité d’expérience. Inspirons-nous des sentiments de fierté, de désintéressement et de générosité de nos pères : au moins, ne détruisons point par de vaines rivalités politiques leur œuvre patriotique. Si la vie de l'individu, pour être fructueuse, est un combat, les peuples n’en sont pas moins tenus à exercer une continuelle vigilance pour ne point déchoir, et cette vigilance est encore plus nécessaire aux époques de calme et de sécurité comme celle dont nous jouissons. Travaillons. « La superficialité n'est plus de mise de nos jours », disait tout récemment M. le maire de Montréal. La vie doit être prise au sé-

rieux. Donnons tout notre savoir et notre énergie à ce que nous entreprenons, et nous réussirons à l'instar de nos voisins, qui pensent moins à s'amuser qu'à travailler, et dont la volonté constante est de se créer une existence indépendante. Quoique l'acquisition des richesses ne soit point le but de notre raison d’être ici-bas, rien cependant ne nous empêche d'augmenter notre capital, de devenir millionnaire même si les circonstances s’y prêtent, prenant garde toutefois de ne pas nous laisser dominer par la fièvre du lucre, qui engendre le plat égoïsme, lequel, à son tour, est la source des sentiments bas et des viles actions. Gardons un idéal élevé de la vie humaine. Sachons faire un usage intelligent des biens de ce monde. Donnons un généreux concours aux œuvres destinées à favoriser nos intérêts nationaux. Sachons distinguer le mérite et encourager ceux d’entre nous dont les talents peuvent 1onorer |: patrie. Nous croyons assurer le bien-être à nos descendants en leur laissant une grande fortune : souvent nous ne leur léguons que l’imprévoyance et le malheur. Dotons richement nos écoles d’arts et de métiers; mettons nos universités sur un pied d'égalité avec les institutions anglaises du même genre; fondons des bibliothèques publiques libres ; il faudrait que chaque ville, grande ou petite, eût la sienne. Mais encourageons, avant tout, la cause de la colonisation, la cause nationale par excellence. Puisque le rapatriement de nos compatriotes émigrés aux Etats-Unis est un rêve difficile à réaliser, dit-on, cherchons au moins à garder ici au pays tous ceux de notre sang. D'ailleurs, notre enthousiasme pour la République américaine doit être réfléchi ; Dieu sait combien de

temps durera cette prospérité matérielle, qui éblouit tant d’esprits. « Nous ne devons pas toujours nous reposer dans cette sécurité imaginaire que nous pourrons tout vendre et n’acheter que peu ou rien », disait le populaire et si regretté président, M. MacKinley, la veille même du jour où la main d’un criminel devait l'atteindre. Le Canada, notre province de Québec, offre bien plus de garanties d’une véritable et solide grandeur future ; cette grandeur — le présent n’est déjà pas à dédaigner — repose sur une base, base essentielle, qui manque aux Etats-Unis : la culture du sol. Quoi qu'on fasse ou qu'on dise, « le labourage et le pastourage seront toujours les vrayes mines et trésors du Pérou. »

« La colonisation de notre pays par les enfants du sol, disait dernièrement notre vénéré archevêque de Québec, voilà le gage de notre avenir comme peuple ; c’est en elle que reposent les espérances de notre nationalité canadienne-française ; c'est vers cette œuvre patriotique entre toutes qu’il faut diriger nos efforts. Employons à son succès tout le zèle dont nous sommes capables ; conservons-lui généreusement les trésors d’un patriotisme éclairé, dévoué et vraiment chrétien ».

Faisons aussi notre profit du conseil que l'honorable premier ministre d’Ontario donnait, ces jours derniers, aux jeunes gens qui l’écoutaient : « Nous nous devons d’abord à notre province, en second lieu au Canada, et enfin au grand empire dont nous formons partie. »

Nous avons déjà plusieurs sociétés de colonisation qui facilitent aux courageux colons les moyens de défricher

1. Réponse à l'adresse de la Société Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1901.

QUFSTIONS D'HIER ET D'AUJOURD'AUI

des terres nouvelles, qui leur procurent les bienfaits de l'éducation religieuse et de l'instruction : multiplions ces sociétés. Un bon mouvement dans ce sens, au point où nous en sommes de notre vie nationale, aura un effet immédiat, irrésistible et décisif. Nous avons à nous garder contre toute surprise éventuelle. Nous voulons bien vivre en paix el en bonne intelligence avec les diverses races qui composent celle vaste région de l'Amérique du Nord ; mais on nous jalouse, et d’aucuns ne laissent point passer l’occasion de nous témoigner leur mécontentement. Et pourtant, c’est bien nous, Canadiens-Français, qui avons conservé le Canada à l'Angleterre. Où et que seraient aujourd’hui, sans les premiers possesseurs du sol, ceux qui, ignorant ou feignant d'ignorer l'histoire, ne peuvent rien de mieux pour l'avancement et le bonheur de ce pays, que de provoquer la défiance et la discorde parmi ses habitants. A tout événement, comme le dit avec un si grand sens patriotique M. L.-O. David, l’avenir est à la race qui aura le plus grand nombre d’acres de terre. Dans le domaine politique, elle aura l'influence, elle commandera, Ses hommes d'Etat seront les plus considérés, ses droits seront protégés ; sa voix et sa volonté seront respectées. Etre maître du sol, c’est donc être le maître des destinées du pays.

Si Joseph, premier ministre d'Egypte, eût casé ses frères dans les bureaux publics avec de bons appointe. ments au lieu de leur donner comme pasteurs la terre de Gessen, on peut se demander si les Hébreux auraient conservé leur homogénéité de race. La sagesse et la prévoyance politiques, on le voit, ne sont pas de nos jours.

Le vrai patriotisme se compose lout entier de dévoue-

ment et d’abnégalion. Le seul vrai patriote, dit Silvio Pellico, est l’homme vertueux, l’homme qui comprend et qui aime tous ses devoirs, et se fait une étude de les remplir. Se faire le détracteur de la religion et des bonnes mœurs, ajoute-t-il, et aimer dignement sa patrie, sont choses incompatibles !.

1. J'ai déjà dit qu'il n'y a rien de parfuit en ce bas monde, même en Canada. En effet, notre pays, si heureux sous tant de rapports, traîne un lourd boulet, qui ne sera peut-être pas un grand obstacle au développement de son progrès matériel, mais qui le retardera dans sa marche vers l'aimable, éclairée et véritable civilisation. Les hommes que ce boulet symbolise, à part quelques rares exceptions, appartiennent, par l'étroitesse de leurs idées, par l'esprit d'absolutisme qui les anime, à un âge depuis longtemps disparu. Après avoir causé le malheur de l'Irlande, ils menacent de devenir un fléau pour le Dominion ; en tous temps, depuis leur existence, ils ont été une cause d’ennuis pour l'empire. Qu'ils viennent directement d'Ulster ou d'ailleurs, un trait commun les distingue — tenant toujours compte de l'exception — quant à ce qui fait l'objet de leurs préjugés et de leur haine ; s'ils le pouvaient, ils feraient, dès demain, de notre province le champ de leurs actes d'intolérance. Cette année même, le 9 juin 1901, 8.000 Orangistes de Belfast, armés de bâtons et de pierres, ont donné une nouvelle preuve de leur amour de la justice et de la liberté, en attaquant brutalement la procession du Très Saint Sacrement, conduite par les catholiques de cette ville, procession, chacun le sait, d'un caractère purement personnel et religieux. Enfin, ce sont, je le répète, des hommes d’un autre âge.

Ce qui précède date de 1901. Les Orangisiles de 1913 semblent être encore les mêmes La mentalité de ces gens-là ne paraît pas susceptible de se modifier avec le temps. A Ulster comme au Canada, laissés à eux-mêmes, ils ne reconnaîtraient d'autres droits que ceux qu'ils voudraient bien se donner, d'autre justice que celle qui cadrerait avec leurs étroits préjugés. Ces féaux chevaliers de Sa Majesté ne parlaient rien de moins, l'an dernier, que de prendre les armes pour empêcher le gouvernement de l’Empire d'accorder À leurs concitoyens les libertés conti. tutionneiles qu'ils réclamaient. C'était la rébellion ouverte. Au

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mois de mars 1912, la Grande Loge de l'Est Ontario votait des résolutions non seulement contre le Home Rule, mais deinandait au gouvernement de cette province de faire des lois de nature à rendre illégal et impossible l'usage de la langue française dans les écoles de l'Ontario. D'ailleurs, chaque fois qu'ils s’aventurent à parler des choses de Québec, je ne sais qui l'emporte : de leur fanatisme ou de leur ignorance. Figurez-vous qu'un certain M. Boggs écrivait, il y a deux ans, dans une revue réputée sérieuse, le University Magazine, publié à Toronto, que le clergé catholique tenait notre population dans l'ignorance et l'empéchait d'apprendre la langue anglaise... Est-il possible d’être ignare ou stupide fanatique jusqu’à ce point ! A qui ces enragés doivent-ils le bienfait de vivre encore aujourd'hui sous la domination anglaise ? Le 12 juillet de chaque année, au lieu de maugréer contre ce qu'ils appellent les « Frenchmen », tout comme si on était des étrangers au pays, ils devraient plutôt se rappeler que le 12 juillet 1812, les troupes américaines envahissaient le Canada, qui ne fut alors sauvé que grâce à nous. Il est heureux, malgré tout, qu'ils ne réussissent guère à influencer la grande majorité de la population de leur province ; autrement la vie deviendrait impossible ; ce ne seraient que de continuels et déplorables conflits, qui finiraient par faire perdre au pays la bonne réputation dont il jouit à l'étranger, à compromettre sa prospérité et sa sécurité. Cela serait pourtant si agréable et il me semble si facile de vivre en paix dans ce grand pays et de travailler dans un commun accord à la réalisation de ses destinées, si chacun voulait seulement s’efforcer de faire acte de bon et paisible citoyen, et laisser là les préjugés des siècles passés. À part le fait d’avoir conservé le Canada à l'Angleterre, nous avons toujours traité avec justice, générosité même, tous nos concitoyens de nationalité ou de foi étrangère à la nôtre et montré en toutes circonstances un véritable esprit chrétien de bienveillance et de conciliation. Je n’en veux pour témoignage que celui que nous donnait M. Robbin, principal de l'école normale protestante de Montréal, en résignant ses fonctions le er juillet 1907, témoignage que je me fais un plaisir de citer

« Je ne rendrais pas pleine justice aux principaux hommes politiques de toutes les nuances, en cette province, si je n’exprimais pas mon admiration de l'attitude qu'ils ont prise à l'égard de l'éducation.

« Pendant plus de trente ans que j'ai été intimement mélé aux choses de l'instruction publique dans la province de Québec, et où j'ai été souvent, pour la cause de jl'éducation, en

contact avec es hommes influents de tous les partis politiques, j'ai toujours trouvé chez eux un désir universel de répandre l'instruction populaire, une disposition inaltérable à écouter patiemment les représentations es éducateurs de profession ; une large mesure d'équité à l'égard des droits scolaires de la minorité et une ferme détermination de maintenir les précieux intérêts de l'éducation en dehors de l'arène orageuse de la politique de parti. »

Pourquoi n'use-t-on pas des mêmes procédés de justice et de bonne entente envers les minorités des autres parties du pays ? « Il me semble, disait dernièrement à ce propos un Anglais distingué de cette province, M. John Boyd, que la situation de la minorité de langue anglaise dans la province de Québec fourait un exemple frappant de la situation qui devrait être faite aux minarités dans toutes ies provinces. La minorité de langue anglaise dans cette province n’a jamnis eu aucun motif de plainte, et le résultat est que les relais entre les deux éléments sont des meilleures. Je ne puis comprendre pourquoi un système qui a si bien réussi dans une province où la majorité est canadienne-française et catholique romaine ne réussirait pas aussi bien dans une province dont la majorité est anglaise et protestante. Ce qni est justice pour l’un, doit être justice pour l’autre.

« La question du traitement des minorités est, m'a-til toujours semblé, d’une importance vitale, car si quelque fraction de notre peuple est amenée à se sentir injustement traitée, cela fera naître un sentiment d’agitation qui ne peut manquer d'être préjudiciable à notre vie nationale, dont la san’e dépend d'une coopération mutuelle et de la bonne volonté de tous les éléments qui la composent. Les pères de la confédération qui étaient animés de l'esprit de tolérance le plus large et du plus ardent patriotisme, se rendirent parfaitement compte de cela, et en élaborant l'Acte de la Confédération, leur intention fut que toutes les minorités, d’un bout à l’autre du pays, devaient être efficacement protégées. Sir Alexander Galt, qui représentait la minorité protestante de Québec, déclara expressément, à cette époque, que ce serait aussi bien une injustice, qu'un grave danger pour la confédération de contraindre une minorité à accepter un système d'éducation qu'elle ne désirerait pas. Par conséquent, tout ce qui tend vers ce but, est distinctement une violation de l'esprit de la constitution.

» De telles questions, à mon avis, pourraient facilement être tranchées, s’il y avait moins de préjugés et moins d'esprit de elocher. Je ne puis comprendre cette mentalité qui fait que certaines

gens croient que leur languc est toute suffisante (all sufficient) et que l'on doit l’imposer aux autres ; pas plus que je ne puis comprendre la mentalité de ceux qui s'imaginent qu'il ne peut pas y avoir de divergence d'opinion, et que les gens peuvent penser différemment et cependant avoir de l'estime les uns pour les autres. Pour ma part, je pense que ce serait une chose splendide, si tous les enfants canadiens-français apprenaient l'anglais dès leur enfance et si l’on enseignait le français à tous les enfants de langue anglaise. Si cette chose était faite, cela établirait plus d'intimité et des relations plus cordiales entre les deux races, et la conséquence en serait qu'il n’y aurait plus de ces malentendus qui sont la source de tant de frictions. Enseigner le français aux enfants de langue anglaise, ce serait les mettre à même, une fois devenus hommes, de mieux comprendre et d’apprécier leurs compatriotes canadiens-français. Enseigner l’anglais aux fils de Canadiens-français, de façon à leur bien faire posséder la langue de la majorité du pays serait les mieux armer dans la lutte pour la vie. L'enfant canadien-français doit être, au point de vue de l'éducation, aussi bien équipé que l’enfant canadien-anglais, afin d'être victorieux dans les compétitions de l'avenir. Mais il me semble que l’on pourrait obtenir ce résultat sans pour cela être obligé d'empiéter sur les droits naturels d’un chacun ou de mettre en vigueur des règlements comportant la moindre injustice. Je ne crois pas que le Canadienfrançais, pas plus que le Canadien-anglais, doive oublier sa langue maternelle. Si j'étais Canadien-francais, je serais certainement aussi jaloux de tout ce que je croirais porter atteinte à mes droits sur ce point, que je le serais si on essayait de porter atteinte à mes üroits naturels.

« Le juste traitement des minorités est une question d'une importance vitale pour le Dominion, car le maintien de la Confédération dépend de la coopération mutuelle et de la bonne volonté de tous les éléments et de toutes les fractions... »

AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI (Octobre 1902)

Des événements politiques qui arrivent aujourd’hui dans le vieux pays de nos ancêtres, il en est qui nous font l'effet d’un mauvais rêve, et nous nous demandons, habitants de l'Amérique, si des excès d’absolutisme comme ceux qui viennent d’avoir lieu peuvent encore se produire au XX° siècle chez un peuple réputé intelligent et soi-disant libre, bien que nous sachions que nos cousins de l’autre côté de l’eau, depuis longtemps, vivent dans un malaise perpétuel, en proie à d’affligeantes luttes intestines, parlant sans cesse de liberté et d'égalité sans doute parce qu'ils ne jouissent ni de l’une ni de l’autre. Partout ailleurs le monde progresse, les préjugés tombent, les peuples deviennent libres, et, s’ils ne réussissent pas toujours, ils s'efforcent du moins, dans un élan commun, à conquérir le bonheur. Nous voyons la France divisée, perdre le meilleur de sa force active, et certaines classes de citoyens continuellement vexées. dominées, tyrannisées par une oligarchie politique qui ne compte presque pas au point de vue du nombre, et qui n'a rien des sentiments et des aspirations de la vieille âme française. Quand un pays souffre, à tort ou à raison, on en attribue généralement la responsabilité au gouvernement ; mais, à côté du mal, existe un remède que connaissent bien les peuples vraiment libres, dotés

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d'un régime constitutionnel, et les gouvernants indignes sont vite remplacés par d’honnêtes citoyens qui n’ont point deux mesures pour administrer la justice. Jouir d'un régime constitutionnel ! c’est très désirable, c’est déjà beaucoup mème ; mais ce qu'il importe plus, c'est d'en comprendre la rature et de savoir s’en servir à propos. Pour peu que l’état de choses actuel se prolonge en France, le monde va finir par croire qu’il y a une grande part de vérité dans cette boutade de Proudhon :

« Le peuple français, dit-il, est narqué en trois ou quatre troupeaux, recevant d’un chef leur mot d'ordre, répondant à la voix d’un coryphée, et pensant juste ce qu'il a dit. Certain journal a, dit-on, cinquante mille abonnés : à six lecteurs par abonnement, cela fait trois cent mille moutons broutant et bêlant au même râtelier. Appliquez ce calcul à toute la presse périodique et vous trouverez qu'il existe, de compte fait, dans notre France raisonneuse et libre, deux millions de créatures recevant chaque matin, des journaux, le pâture spirituelle. Deux millions, mais c’est la nation tout entière qu’une vingtaine de petits bonshommes mènent par le nez » !,

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Il nous semble que les Français d'autrefois ne devenaient pas aussi docilement la chose de l'Etat que ceux d'aujourd'hui ; il est vrai qu'il n'existait pas de journaux et qu'on ne parlait pas de démocratie dans ce temps-là. Mais sans remonter à l’époque où tout sujet pouvait dire : « Qui t’a fait roi ? » à l’élu dont l'humeur devenait inquiétante, arrêtons-nous aux temps où le vas-

1. Prondhon.Lettre à M. Blanqui sur la Propriété, deuxième mémoire.

sal prétait au suzerain aide et conseil, où le roi était tenu de consulter les délégués de toute la nation, rassemblés en états généraux. Ces assemblées, quoique irrégulières, furent très fréquentes sous les Capétiens, aux XI° et XIIe siècles. Philippe le Bel même, désirant appuyer ses actes sur l'opinion populaire, les convoqua solennellement. « La nouveauté, dit Luchaire, consista à donner à la convocation de l’élément populaire la forme d’une représentation régulière, fondée sur une base électorale tellement large qu'elle équivaut presque au suffrage universel. » Les Etats convoqués à Paris en 1314 consacrent, en votant à la couronne les subsides dont elle avait besoin pour la guerre de Flandre, le principe du vote de l'impôt par le peuple. Les Etats de 1355 furent encore plus extraordinaires. Le tiers, intervenant directement dans l'administration, réclama le privilège de répartir l'impôt sur toutes les classes, de partager l’autorité entre le roi et les trois ordres de la nation. L’ordonnance de 1355 est presque conçue dans les mêmes termes que la Grande Charte, également rédigée en français, qui a fait toute la force et la gloire de la Grande- Bretagne.

« La France fut quelque temps gouvernée comme l'Angleterre, dit un auteur, en commentant cette fameuse ordonnance. Les rois convoquaient les Etats Généraux substitués aux anciens parlements de la nation. Les Etats Généraux étaient entièrement semblables aux parlements anglais, composés des nobles, des évêques et des députés des villes ; et ce qu’on appelait le nouveau parlement sédentaire à Paris était à peu près ce que la cour du banc du Roi était à Londres. Le chancelier était le second officier de la couronne dans les deux Etats ; il

portait en Angleterre la parole pour le roi dans les Etats Généraux d'Angleterre, et avait inspection sur la Cour du banc ; il en était de même en France ; et ce qui achève de montrer qu'on se conduisait alors à Paris et à Londres sur les mêmes principes, c'est que les Etats Généraux de 1355 proposèrent et firent signer au roi de France presque les mêmes règlements, presque la même charte qu'avait signée Jean d'Angleterre. Les subsides, la nature des subsides, leur durée, le prix des espèces, tout fut réglé par l’assemblée. Le roi s'engagea à ne plus forcer les sujets de fournir des vivres à sa maison, à ne se servir de leurs voitures et de leurs lits qu’en payant, à ne jamais changer la monnaie, etc. »

Antérieurement, en 1315 et 1318, sous Louis X et Philippe V, c'est-à-dire cinq siècles avant la fameuse déclaration des droits de l’homme présentée dans le temps comme une nouveauté, la liberté est déclarée de droit naturel.

Il n’était guère possible de faire mieux pour le temps, et ces Etats Généraux témoignent du moins qu'on avait alors envie de vivre. Aussi, la France de ces époques lointaines remplissait le monde de faits autrement plus glorieux que ceux de la France de la troisième république. En Orient, où elle entraîne la chrétienté, son prestige devient tel que son nom seul sert à désigner tous les peuples de l'Europe ; ce n’est que depuis ces deraières années que ce prestige a été détruit, grâce à l’incapacité et au sectarisme des Souvernants actuels.

Mais comment ces principes de liberté et de self-government, proclamés simultanément en France et en Angleterre, et maintenus jusqu'à nos jours dans ce dernier pays, ont-ils fini par être complètement étouftés

dans le premier ? Les Etats Généraux réunis à Paris en 1614 furent les derniers avant l’Assemblée constituante.

Les causes qui ont amené ce résultat sont multiples. Pour les indiquer même sommairement, il faudrait faire un volume au lieu d’un article de revue. Je n’en nommerai que deux. J’attribue d’abord l'établissement définitif du régime constitutionnel anglais aux instincts primordiaux de la race pour la vie indépendante, et à l'énergique persévérance du caractère anglo-saxon !.

En second lieu, on voit que les grands en Angleterre, fidèles à leur mission, se sont toujours interposés entre le peuple et le roi pour tenir l'équilibre entre les divers pouvoirs. Ils comprirent de bonne heure qu’en défendant les intérèts populaires, ils défendaient leurs propres intérêts, et devenaient les représentants légitimes de la nation. Cn lord, un baronnet, un squire, aujourd’hui comme autrefois, réside sur ses terres et prend un intérêt direct dans le gouvernement local et général. Il travaille et gouverne, s'occupe de toutes les affaires du comté, fonde des associations et cherche à introduire partout des perfectionnements. « Député élu à la chambre basse, membre héréditaire de la chambre haute, il tient les cordons de la bourse publique et empêche le prince d'y puiser trop avant. »

En France, les seigneurs féodaux, protecteurs nés du peuple ?, cessèrent bientôt de faire cause commune avec

1. C'est ainsi que le roi Edouard Ier, en convoquant le premier véritable parlement anglais, en 1293, déclare qu'il le fait inspiré par la maxime ancienne qui veut que ce qui touche aux intérêts de tout le monde soit approuvé par tout le monde, et proclame un

principe d'où sont sorties depuis les réformes les plus radicales de la société. (Jusserand, Les Anglais au Moyen Age).

2. Seigneur, en latin du moyen âge, signifie : « l’ancien », le chef du troupeau.

lui pour ne songer qu’à étendre leur domination au delà de ses limites naturelles. L'autorité royale, menacée, abattit leur puissance avec l’aide des communes affranchies, et, finalement, établit le despotisme monarchique en accaparant tous les pouvoirs, qu’elle exerce au moyen de délégués. Déjà, sous Louis XIV, tout ployait sous l'administration des commis. « L’aristocratie française cessa, sous son règne, dès la seconde génération, d’être une pépinière d'hommes d’action, et c’est justement ce que le roi avait cherché en la tenant à la chaîne de ses palais... L’effacement de cette aristocratie française n'est pas l'œuvre de la grande Révolution, qui ne fit que prendre acte du fait accompli. C’est l'œuvre personnelle et systématique de Louis XIV. » (Barine, Louis XIV et la Grande Demoiselle).

Réduit à son titre nu, le noble n’a plus aucune autorité. N’exerçant plus aucun patronage, ne pouvant plus prendre aucune part à l'administration publique, il déserte son château et devient simplement courtisan et à charge, ne cherchant plus qu'à conserver des privilèges que légitimaient naguère les services rendus. « L'’exil seul, dit un Anglais, Arthur Young, qui parcourut le pays de 1787 à 1789, l'exil seul force la noblesse de France à faire ce que les Anglais font par préférence : résider sur leurs domaines pour les embellir.… Un grand seigneur français, eût-il des millions de revenu, vous êtes sûr de trouver ses terres en friches. »

« Dans tout le royaume, dit le marquis de Mirabeau, il n’y a pas une seule terre un peu considérable dont le propriétaire ne soit à Paris, et conséquemment ne néglige ses maisons et ses châteaux » À

{. Traité de ia population, 1856.

Ce n’est pas impunément, ajoute Taine, qu'on retranche à un arbre ses racines. Instituée pour gouverner, une aristocratie se détache du sol lorsqu'elle ne gouverne plus, et elle a cessé de gouverner depuis que, par un empiétement croissant et continu, presque toute la justice, toute l'administration, toute la police, chaque détail du gouvernement local ou général, toute initiative, collaboration ou contrôle en matière d'impôts, d'’élections, de routes, de travaux et de charités, a passé dans les mains de l’intendant et du subdélégué, sous là direction suprême du contrôleur général et du conseil du roi. Jamais conducteurs d'hommes n’ont tellement désappris l’art de conduire les hommes, art qui consiste à marcher sur la même route, mais en tête, et à guider leur travail en y prenant part.

« Un village, disait Turgot à Louis XVI, n’est qu’un assemblage de maisons, de cabanes et d'habitants aussi passifs qu'elles... Votre Majesté est obligée de décider tout par elle-même ou par ses mandataires... Chacun attend vos ordres spéciaux, pour contribuer au bien public, pour respecter les droits d'autrui, quelquefois même pour user des siens propres. » Par suite, ajoute Necker, « c’est du fond des bureaux que la France est gouvernée... Les commis, ravis de leur influence, ne manquent jamais de persuader au ministre qu'il ne peut se détacher de commander un seul détail »!.

La centralisation administrative, en paralysant toute vie locale, toute initiative individuelle, est toujours allée en empirant jusqu’à nos jours où l'Etat central, pour

: Remontrances de Malesherbes, Mémoire de Turgot, Mémoire de Necker au roi (Laboulaye, De l'administration française sous Louis XVI, Revue des cours littéraires, IV, 423, 739, 814).

me servir encore d’une expression de Taine, a entrepris la conquête totale de la vie humaine. « Depuis Richelieu, le despotisme s’est transformé, mais c'est toujours le despotisme exercé soit par un dictateur, soit par une assemblée ; la Convention, c’est la tyrannie la plus révoltante ; le Consulat, l’Empire, c'est la dictature militaire, et la république de Gambetta, c’est encore la main de fer de l’absolutisme ».

Sous Louis XV, vingt-cinq gentilshommes sont emprisonriés ou exilés pour avoir signé une protestation contre les ordres de la Cour. Aujonrd’hui, si un homme en rharge, ecclésiastique ou simple laïc, mais le premier surtout, ose hasarder la moindre critique contre les actes arbitraires et vexatoires du régime actuel, vite, son traitement est supprimé ou on le démet de son emploi. Un simple maire de village, par exemple, est suspendu de ses fonctions pour avoir qualifié d’infâmes les décrets ordonnant la fermeture des écoles non autorisées. Si un fonctionnaire du gouvernement confie ses enfants à d’autres écoles que celles de l'Etat, il peut s'attendre à un renvoi d'office.

En 1772, vingt gentilshommes ne pouvaient se réunir et délibérer sans une permission expresse du roi ; en 1902, les évêques, en France, tout incroyable que le fait puisse nous paraître, ne peuvent s’assembler dans une localité quelconque du pays sans le consentement du gouvernement.

Mais le mal devient extrême sous une république, telle que l’entendent les Jules Ferry, les Brisson, les Waldeck-Rousseau et les Combes, car, comme dit Mé-

1. De Celles, la Conquête de la liberté en France et au Canada.

ric dans ses Erreurs sociales du temps présent (p. 26), « c'est la tendance fatale de tous les matérialistes, partisans de la morale positiviste, d'attribuer à l'Etat une puissance tyrannique et formidable, de supprimer les responsabilités privées, d'étouffer l'initiative et la liberté individuelle, de briser les résistances particulières et collectives, et de préparer l'égalité de tous les citoyens dans la servitude la plus honteuse, sous la domination d'un pouvoir anonyme ou inconscie:t chargé d'élever, d'instruire et de nourrir tous les citoyens. A l'Etat seul appartient le gouvernement politique, civil, intellectuel, moral, religieux, commercial et industriel du pays. C'est le césarisme, moins la franchise, sous le masque d'un système de philosophie. »

Dans son rapport sur la loi des Suspects (10 octobre 1793), Saint-Just conviait la majorité à « comprimer » la minorité, à régner sur elle « par droit de conquête ».

C'est bien là ce que font nos républicains révolutionnaires actuels, et les administrés, déchargés depuis trois siècles du soin de se gouverner, habitués à se laisser pousser, ne savent plus agir et semblent être incapables d'un effort commun pour se débarrasser d’un gouvernement tyrannique.

L’Anglais Young, dont nous donnions un extrait un peu plus haut, cite, en fait de gouvernement, le trait suivant ; on était en 1789 :

« À Clermont, dit-il, je dinai ou soupai cinq fois à table d’hôte avec vingt ou trente négociants, marchands, officiers, etc. ; à peine un mot de politique dans un moment où tous les cœurs devraient battre de sensations politiques ; l'ignorance ou la stupidité de ces gens-là est incroyable. I! ne se passe pas de semaine où leur pays

ne produise une multitude d'événements qui sont enalysés et discutés même par les charpentiers et les serruriers de l'Angleterre. » La cause de cette inertie est manifeste ; interrogés sur leur opinion, tous répondent : « Nous sommes de la province, il nous faut attendre pour savoir ce que l'on fait à Paris! !»

Les choses n'ont pas changé depuis un siècle, et un de ceux que la récente persécution a chassés de son pays, attribue le succès des persécuteurs à l'ignorance et à l’inertie de l'électorat des provinces,

Il est vrai que dans certains moments de crise, on pourra bien manifester quelques velléités d indépendance, d'opposition au gouvernement. L'électeur applaudira volontiers à l’article de son journal qui se fait l'écho de son mécontentement et qui tape sur le ministère. « Bien ! il n’a que ce qu'il mérite », se dira-t-il, et comme on s’abuse là-bas singulièrement sur les mots, il sera même étonné l'instant d’après que le gouvernement tienne encore, tout comme cette dame de l’ancien régime qui était loule surprise de n'être pas purgée dès qu’elle avait dit une jolie chose sur l’émétique ; mais quand le temps des élections est arrivé, qu’il faudrait agir, il reste tranquillement chez lui, soit parce qu'il a déjà tout oublié, soit parce qu'il ne s’est jamais donné la peine de se déranger pour ce qu'il considère être une mince affaire : celle d'aller déposer son bulletin dans l’urne.

Quelques auteurs considèrent le système républicain comme l'idéal de toutes les constitutions politiques. C'est celui qui fait la gloire et la prospérité des Etats- Unis ; c'est celui dont nous jouissons ici au Canada sous

Î. Voyage en France, 1789.

un autre nom, et nous n’en voudrions pas d'autre. Il ne faut donc pas s'étonner que ce soit là aussi la forme de gouvernement qui plaise le plus aux lrançais, mais estce à dire que ce soit bien celle qui leur convienne ? Il est permis d'en douter en présence des résultats oîteru: après une expérience de trente ans. Pour qu'ur gou er-

nement semblable soit possible dans un pays. ii est necessaire que le peuple y soit préparé par une ‘ne lion politique préalable, et cette éducation n'est ps l'œuvre

d'un jour. De plus, point essentiel, il faut jue ie. ic vidus puissent et veuillent s'occuper de l: chose nat ique. Cela demande une certaine habitude des faire, du dévouement, de l’abnégation même parfois. La mn: du peuple français qui, à d’autres égards, possède ! 1 d'aimables qualités, ne paraît pas encore avoir acquis celle du self-government. Le fait est que les Français de nos jours, comme ceux du temps de Louis XIV, sont encore à apprendre en quoi consistent les mœurs de la liberté. Ce qui manque aux autres, aux gouvernants, pour rendre acceptable le système républicain, c’est l’esprit de modération, de justice, d’impartialité. On est sectaire, sectaire jusqu'à la haine, bien décidé d'avance à ne point accepter le concours, à ne pas tenir compte de la bonne volonté de telle et telle catégorie de personnes. C’est ainsi qu'on arrive mème, par fanatisme, jusqu’à perdre le sentiment de sa position et à se rendre ridicule aux yeux du reste du monde en affectant non seulement de ne prononcer jamais le nom de Dieu dans les actes ou le langage officiels, à convier parfois la nation à un acte de culte public, mais à croire qu'un catholique pratiquant est, par le fait même, hostile à l'idée républicaine. Avec de pareils principes de con-

duite, on ne fonde rien de solide, on ne sème que la division parmi les diflérentes classes de citoyens, on amoindrit la nation et on la conduit à la décadence.

Les derniers décrets de proscriptions du ministère Combes ont, cette fois, un caractère particulièrement odieux, honteux, tant par rapport aux personnes qu'ils atteignent qu’à cause des circonstances qui les accompagnent. |

D'abord, comme on n’a pas d'autre objectif que de détruire ce qui reste de morale et de vérités religieuses dans les esprits, on commence par faire des lois, par exemple, celle sur le divorce, celle contre la liberté d’enseignement, celle contre les congrégations religieuses, etc., que l’on sait être vexatoires au suprême et inacceptables pour les familles chrétiennes ; alors surgissent les malentendus, les conflits qu'elles étaient de nature à susciter, et le tout finit par de nouvelles lois, lois de persécution et de proscriptions.

Tel est le caractère spécial de la loi de 1901 sur les associations, patronnée et savamment préparée par M. Waldeck-Rousseau. Cette loi a donné lieu à tant de plaintes, à tant de récriminations, que celui-ci, sous prétexte de santé, démissionne. Puis, expliquez comment, si Vous pouvez, survient comme premier ministre un homme qui n’est remarquable que par un anticléricalisme acharné. Dès ses débuts en Chambre, il déclare qu'il va faire rigoureusement appliquer la loi sur les associations ; il ajoute même que, pour en finir sûrement avec la liberté d'enseignement, il s’empressera de supprimer ce qui reste de la loi de 1850. Il avait déjà dit auparavant que « si la loi sur les associations était appliquée dans l'esprit où elle a été votée, c'était la mort

de l’enseignement congréganiste »!, il répète avec emphase qu'il a accepté le poste de premier ministre uniquement pour faire exécuter la loi sur les assoriations. Outre les préoccupations causées par les déficits toujours de plus en plus énormes du budget, c’est à peu près la seule mesure du Programme officiel du gouvernement. On sait ce qui a suivi, et M. Combes annonce

maintenant son intention de se retirer, sa mission étant accomplie.

Cela ressemble aux intermèdes d’une pièce de théâtre, mais les rôles ne sont pas de ceux qui grandissent les acteurs, et qui maintiennent aux yeux de l'étranger le prestige du pays qui les tolère.

Aussi, pendant que l'attention de nos grands hommes n'était occupée qu'à susciter des haines civiles, à poursuivre des fins politiques qui n'ont rien de français, le sultan de Turquie, de son côté, signait un décret qui portait une rude atteinte à l'influence de la France en Orient, décret par lequel il reconnaissait aux gouverne-

1. Voici ce que déclarait, au sujet de la loi Waldeck-Rousseau, M. Louis Burnet, secrétaire administratif du Grand Orient, au convent maçonnique de septembre 1901 ; c'est très suggestif : « La loi (du 1er juillet 1901) n'est que la première étape de la lutte contre la congrégation : demain, on se trouvera en présence ‘des congrégations autorisées, et il faudra en finir avec celles-ci ; la loi sera inefficace, si elle n’est pas appliquée et complétée : nous en attendons une nouvelle de la Chambre à élire,

« Nous voulons, nous devons reprendre l’œuvre de la Constituante, supprimer les

Programme, et nous ne Pouvons accor dire radical, ou radical-socialiste, si on ne l'accepte pas. »

ments allemand et italien le droit de protéger leurs propres sujets dans tout l'empire ottoman. Jusqu'ici, par suite de l’ascendant qu'avait conquis la France dès le temps des croisades, elle avait été reconnue la protectrice naturelle et incontestée de tous les chrétiens orientaux: ce qui lui avait valu daas tout le !evant une considération et une influence dont elle ne jouira plus désormais. Ce décret du suitan est une reconnaissance officielle de l'Allemagne à protéger ses propres sujets catholiques en ces pays.

Citons, pour terminer cette courte et incompiète étude, l’article que publiait dernièrement dans le Gaulois, l'académicien M. E.-M. de Vogüé, sous le titre de Sectarisme, à propos des graves incidents de la Bretagne, article dans lequel il constate qu’un prosélytisme sectaire seul a guidé les gouvernants dans leur néfaste entreprise :

« Ce n’est pas le souci de défendre une forme politique qui inspire l'agression gouvernementale contre les écoles bretonnes : eiles n’empêchaient plus l’éclosion de générations républicaines. Et ce n’est pas davantage la nécessité de départager des croyances rivales. Un prosélytisme sectaire, tel est l’unique mobile de la néfaste entreprise ; il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, sourd jour ne pas l'entendre : cette fois, la preuve est bien faite. Les paroles officielles se déshabituent d'ailleurs d’incriminer un vague cléricalisme, c’est-à-dire l'intrusion abusive des clercs dans les affaires temporelles : sur ce point, tous les Français de vieille race sont également chatouilleux. C’est le fond même des idées religieuses qu'on prétend changer. Des discours ministé-

riels proclament la volonté « d'achever la bataille engagée depuis trois siècles. » L'aveu est franc.

« Dans ce pays où l’on parle tant de libre-pensée, rien de plus rare qu’un libre-penseur : quelques méditatifs enfermés dans leur cabinet, et c’est tout. Pays d’apôtres et de missionnaires, où chacun a la fureur de repétrir le cerveau de son voisin, de lui imposer sa propre mentalité. Les détenteurs actuels du pouvoir se croient chargés d’un apostolat ; on ne calomnierait pas ces républicains en disant que beaucoup d’entre eux se rendraient volontiers au dictateur, au roi, à l’empereur qui leur garantirait la destruction immédiate des croyances qu'ils ne peuvent supporter. Toute leur politique se réduit à ce grand effort, les plus sincères en conviennent. La Bretagne s’y dérobait avec une obstination particulière : ils ont résolu de briser ce roc de granit, au risque d'y ensanglanter leurs mains.

« Is doivent être éclairés aujourd’hui sur la difficulté de leur tâche. Après un mois d’hésitations et de préparalifs, il a fallu mobiliser des brigades de gendarmerie et des bataillons pour chasser quelques Sœurs : et nous n'en sommes qu'à la première escarmouche. Dans l'opinion de tous ceux qui connaissent le pays, la prochaine laïcisation des écoles communales y déterminera un formidable mouvement de résistance. Si l’on en vient à la séparation de l'Eglise et de l'Etat — et nous y allons grand train — imagine-t-on ce que sera une Eglise de Bretagne ? Celle-là n'aura pas de peine à se constituer sans la sportule de l’Eiat ; indépendante, belliqueuse, towte-puissante sur un peuple soumis à l'influence de ses recteurs. Quel homme politique vraiment soucieux

Questions d'Hier et d'Aujourd'hui. CA

de l'unité nationale et de la suprématie civile, pourrail envisager sans effroi l’imprenable citadelle qui se dresserait alors en face du pouvoir central : ? »

Î. On sait que les Chambres françaises ont été convoquées en session extraordinaire pour le 14 octobre ; le Courrier des Etats- Unis du 18 (1902) fait à ce sujet des observations dont voici un extrait : :

« Le programme de la session parlementaire ne contient aucun projet sérieux, ne comporte aucun débat utile ; mais il retient et énumère toutes les occasions de bruit et de dispute. I1 semble que le gouvernement se soit appliqué à réveiller, pour l'emploi de toutes les séances jusqu'à la fin de la session, toutes les questions irritantes qui, dans ces derniers mois, ont troublé les esprits

« Des querelles, des vexations, du bruit, de l'agitation, des per-

sécutions, des invalidations. Voilà tout ce qu'on nous promet pour la session prochaine. »

(Janvier 1904)

Le sympathique et dévoué directeu: de la Revue Canadienne, pour faire diversion sans doute à mes « Spéculations scientifiques » qu'il vien de publier ?, me demande si je ne pourrais pas mair: nant lui écrire une chronique. Il sait bien qu'une puuication de l'importance de celle qu'il contrôle doit contenir, pour plaire aux lecteurs, une variété de matières, et en ceci j'avoue qu'il a parfaitement raison. Mais je reconnais également sans peine, clier maître, que le désir que vous m'exprimez me suppose, dans la circonstance, des talents divers, comme s’il était prouvé tout d’abord que le ciel m'eût favorisé de tels dons. En m'interrogeant là-dessus, je sens... que c’est bien aimable à vous d’avoir une aussi bonne opinion de vos collaborateurs. Savez-vous que vous me demandez là une chose dont je me juge peu capable, — que je dirais mème impossible, si je n'étais déjà prévenu contre ce mot que l'on a déclaré n'être pas français, — un genre de travail, du moins, étranger à mes habitudes.

« Essayez et vous réussirez ; dites-nous quelque chose », me répondez-vous. C'est parler comme Charles IX : de Suède, lequel, posant la main sur la tête de son fils

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