RUE BONAPARTE
;':SlWlNARIUM MAJUS
LA RÉPRESSION DE L'HÉRÉSIE AU MOYEN AGE
LA REPRESSION DE L HERESIE AU MOYEX AGE
Position de la question. — L'Église s'est reconnu le droit de punir l'hérésie. — Dure répression. — Raisons de cette pratique. — La civilisation du moyen âge et l'unité de lafoi. — Le manichéisme au moyen âge. — Ses doctrines. — Les cathares et leurs doctrines antisociales. — Les Vaudois et leurs négations sociales. — Les fraticelli du .\iv° siècle. — Wicklef et .Jean Iluss. — Caractère antisocial de toutes ces hérésies. — Elles ne sont pas spéculatives ; mais poussent à la révolte et déchaînent la guerre civile. — Imprévoyance et légèreté des seigneurs qui les favorisaient. — La repression était une mesure de défense sociale autant que religieuse.
Parmi les objections que l'on a soulevées contre l'action de l'Eglise, figure, au premier rang, la question de la répression de l'hérésie au moyen âge. Dans maint écrit inspiré par la passion, on a montré l'âme humaine essayant perpétuellement de se dégager des étreintes du dogme, et expiant par toutes sortes de supplices le crime de vouloir s'émanciper; duel tragique, qui a duré des siècles, et dont les nombreuses passes ont été éclairées parles bûchers. Malgré toutes les meurtrissures qu'elle endurait dans sa pénible marche vers le libre examen, malgré les efforts du bras séculier dirigé par l'œil de l'Eglise, l'humanité n'en poursuivait pas moins le cours de ses progrès, jusqu'au jour où la Réforme
vint affranchir la pensée. Maintenant que l'heure du triomphe a sonné, on salue ces grands hommes qui se sont transmis de siècle en siècle le flambeau de la liberté intellectuelle, on vénère ces martyrs de la pensée dont les supplices ont perpétué à travers les temps la protestation de la raison contre la foi, illustres précurseurs dont la mort a régénéré l'humanité : saint Paul, s'élevant, dès le i^"" siècle, contre l'intolérance de saint Jacques ; Hippolyte, dénonçant l'autorité déjà envahissante de l'Église romaine ; Abélard, proclamant les droits de la pensée contre le dogmatisme farouche de saint Bernard; les Albigeois, bravant les supplices de l'Inquisition plutôt que d'embrasser la doctrine du terrible Dominique; Dante, ce premier précurseur de la Renaissance, errant de ville en ville sous la malédiction d'une Eglise intolérante; Dolcino, Marsile, les Fraticelli, coupables de vouloir vivifier par la raison et la charité les âmes étouffées par la scolastique; Wicklef, Jean Huss, ces étoiles du matin de la Réforme et de la liberté; enfin Luther, Calvin et les grands réformateurs du xvi*^ siècle, dans lesquels Louis Blanc, Michelet et toute une école historique saluent les prophètes de la Révolution, les ancêtres légitimes des temps nouveaux'.
Ces affirmations ont jeté parfois le trouble dans les âmes catholiques, et les apologistes de l'Église n'ont pas manqué d'y répondre. D'après les uns, elles sont fausses de tout point : l'Église a horreur du sang, abhorret a sanguine; comment aurait-elle pu se prêter aux actes de violence que ses adver-
\. Ainsi raisonne M. Emilio Comba dans un livre débordant de passion qu'il a intitulé : / nostri protestanti.
saires lui attribuent ? Il est impossible de ne pas voir dans ces sombres récits des calomnies inventées de toute pièce pour le scandale des simples.
D'autres, au contraire, ont proclamé hautement le droit de l'Église à se débarrasser, par la force, de ses ennemis. Dieu, ont-ils dit, a constitué une société parfaite, l'Eglise; or, il est dans l'essence de toute société de se défendre contre les dangers qui peuvent menacer son existence. Cela est si vrai que, quelque incomplètes qu'elles soient, les sociétés humaines ont reçu de Dieu le droit de répression contre leurs perturbateurs. Pourquoi l'Eglise, avec sa perfection, manquerait-elle de l'un des attributs inhérents à toute société, et dont les plus imparfaites elles-mêmes usent légitimement ? On ne saurait donc lui dénier le droit de glaive. Jus gladii, ni s'étonner de la voir s'en servir.
Sans nier les violences exercées contre les hérétiques, d'autres écrivains ont essayé de prouver que l'Eglise n'a exercé auprès d'eux qu'un ministère de miséricorde. Les princes du moyen âge avaient décrété l'hérésie crime d'Etat, et, comme tel, passible de mort; le clergé sollicita alors le privilège de s'approcher des hérétiques pour essayer de les convaincre ^ de les arracher à la sentence capitale, et de leur offrir ainsi une dernière chance de salut ; c'était seulement lorsque cette médiation suprême était rejetée par les hérétiques obstinés que le bras séculier reprenait son action, et qu'un instant suspendue par l'intervention miséricordieuse de l'Eglise, la justice civile suivait son cours.
1. C'est l'explication que donne Lacordaiie dans sa Vie de saint Dominique.
Selon d'autres encore, l'Église aurait pris part aux procès d'hérésie, mais seulement à titre consultatif. Pour éviter toute erreur judiciaire, les magistrats prenaient la précaution de faire examiner les prévenus par des théologiens, qui remplissaient ainsi le rôle d'experts ou de jurés en matière d'hétérodoxie. L'interrogatoire de l'accusé par les représentants de l'Eglise ne constituait pas le procès; c'était un supplément d'enquête qui venait s'ajouter à la procédure civile. D'ailleurs, assurent les uns et les autres, le nombre des victimes a été exagéré par la passion des polémiques, et si les autodafés ont pu se multiplier en Espagne, malgré les rappels à la modération que fît souvent entendre le Saint-Siège, dans le reste de l'Europe, les supplices d'hérétiques ne furent en somme que d'assez rares accidents.
Au milieu de ces théories et de ces affirmations contradictoires, on peut être tout d'abord fort embarrassé, et la question vaut bien qu'on s'y arrête. Elle doit être examinée avec la plus grande sincérité. Si l'Eglise est dépositaire de la vérité, pourquoi ses fidèles en appréhenderaient-ils la recherche? Pourquoi useraient-ils dans leurs discussions de ces subtilités et de ces arguties que les avocats mettent d'habitude au service des mauvaises causes? Pourquoi s'acharneraient-ils à la défense de ce que M»"" d'IIulst appelait des bicoques ! N'est-il pas préférable d'aborder les problèmes historiques, fussentils délicats et épineux, avec la paix de l'esprit et la sincérité de la conscience? C'est un devoir pour tous, et surtout pour ceux qui se flattent de posséder la vérité absolue.
Que l'Église se soit reconnu le droit de punir les hérétiques, c'est ce qu'il est impossible de nier. Saint Thomas d'Aquin ne faisait que résumer un enseignement séculaire, lorsqu'il justifiait en ces termes la répression matérielle de l'hérésie : « L'hérésie doit être considérée en elle-même et par rapport à l'Église. En elle-même, c'est un péché; ceux qui s'en rendent coupables méritent non seulement d'être séparés de l'Eglise par l'excommunication, mais encore d'être exclus du monde par la mort. N'est-il pas beaucoup plus grave de corrompre la foi qui donne la vie à l'àme, que de fausser la monnaie qui procure des avantages matériels? Que si les faussaires et les autres malfaiteurs sont mis justement à mort par les princes aussitôt après leur crime, les hérétiques, à plus forte raison, peuvent, aussitôt après avoir été convaincus de leurs erreurs, être excommuniés et même justement tués. De son côté, l'Église use de miséricorde pour arriver à la conversion de l'erreur ; c'est pourquoi elle ne condamne pas à l'instant, mais après un premier et un second avertissement, selon les enseignements de l'Apôtre. Mais si, malgré tout, l'hérétique demeure obstiné dans l'erreur, l'Église désespère alors de sa conversion et pourvoit au salut des autres fidèles en le séparant d'elle par l'excommunication, et en le livrant au bras séculier qui l'exclut du monde par la mort ^ . »