Rituel, p. XXII
de dettes contractées par le Croyant envers la secte.
Après avoir ainsi réglé ses comptes matériels avec l'Église des Cathares, le malade était reçu à la profession de Parfait, et dès lors, son temps de noviciat commençait. Mais, la mort étant menaçante, on l'abrégeait le plus possible, et, en un instant, le Croyant était instruit des « coutumes de l'Eglise » et exhorté à les bien observer. On lui imposait aussitôt l'abstinence, c'est-à-dire l'engagement « de se bien garder de mentir et de jurer et d'enfreindre les autres défenses de Dieu », la promesse « de tenir son cœur et ses biens, tel qu'il les a ou les aura dans l'avenir, au gré de Dieu et de l'Eglise et au service des chrétiens et des chrétiennes ' ». Et on ajoutait : « Promettez à Dieu et à l'Évangile et à nous de ne jamais plus manger ni viandes, ni œufs, ni fromage, ni autres aliments gras, de vivre dans la chasteté perpétuelle, soit que vous mouriez bientôt, soit que vous viviez. » Le malade le promettait; aussitôt le temps de « l'abstinence » était terminé et on procédait aux rites préparatoires au Consolamentum ^.
La tradition de l'Oraison avait alors lieu. Le malade devant, autant que possible, la recevoir assis sur son lit, cette nécessité exigeait une petite cérémonie préliminaire. Le plus souvent, au xiiie siècle, on se couchait sans chemise ni vêtement de nuit. Or la pudeur empêchait les Parfaits d'exposer
i. Ibid., p. xxiii.
2. DOAT, 26, p. 248. Consolamentum de Raymond Matha de Carcassonne : « Dixit sil)i dictus lifereticus : « Promittatis Deo et Evan- « gelio et nobis e\ nunc non comederc carnes, caseiim vcl ova aiit « aliquam pinguedincm carniumet caste vivere perpuetuo, sive viva- « tis sive morianiini. » Quis infirmus dixit quod sic. »
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à leurs propres regards et à ceux d'une assistance qui comprenait presque toujours des femmes, le corps entièrement nu du malade qu'on allait asseoir. Il fallait donc le revêtir. Dès qu'il a demandé l'oraison, dit le Rituel, « que les Parfaits le revêtent d'une chemise et de braies, si faire se peut, et qu'ils le fassent tenir sur son séant s'il peut lever les mains ». Lorsque le Consolamentum était conféré de la manière ordinaire aux néophytes en bonne santé, on dressait une table revêtue d'une nappe, pour y déposer le livre de prières et l'Evangile. Quand il s'agissait d'un malade, c'était le lit même qui devait servir de table. Voilà pourquoi le rituel ajoute, en parlant de Parfaits : « Qu'ils mettent une nappe ou un autre drap devant lui sur le lit. Et sur ce drap qu'ils placent le livre et disent une fois Bénédicité et trois fois Adoremus Patrem et Filiuni et Spiritum Sanctum. Après cela, la cérémonie de la tradition du Pater se poursuivait comme dans l'hérétication ordinaire. C'était aussi de la même manière que se faisaient l'absolution des péchés, le Consolamentum proprement dit et le baiser de paix.
Conclusion. — Nous croyons avoir suffisamment démontré que les rites que nous venons de décrire correspondent chacun à une cérémonie ou à une coutume de l'Eglise chrétienne : V abstinentia au catéchuménat avec ses scrutins, l'absolution préalable à la réconciliation des pécheurs, le consolamentum lui-même au baptême de l'Esprit et à l'ordination. Parfois cette correspondance devient une ressemblance absolue, la traditio du Pater étant identique, dans les deux cas, et certaines for-
mules du Rituel cathare nous paraissant des formules chrétiennes conservées intactes par les hérétiques.
Poursuivant cette comparaison, nous avons été conduits à une autre constatation peut-être plus importante. Plus nous remontons le cours des siècles, plus cette ressemblance s'accentue. Entre les rites cathares et les rites catholiques du xiii"^ siècle, il n'y a en apparence qu'un rapport assez éloigné : l'Eglise romaine ne pratiquait plus alors le baptême des adultes et le catéchuménat était en désuétude; la tradition du Pater ne se faisait plus avec la solennité des premiers temps et, comme aujourd'hui, passait presque inaperçue au milieu des autres cérémonies du baptême ; la réconciliation des pénitents, le jeudi saint, n'était déjà plus qu'un souvenir archéologique ; enfin, dans l'ordination des prêtres et des évêques, l'imposition des mains, dune part, l'imposition du livre, de l'autre, étaient entourées d'autres cérémonies plus ou moins récentes qui masquaient un peu la majestueuse simplicité de ces deux rites primitifs. Dès lors, il fallait avoir fait des études liturgiques et historiques pour apercevoir, au xiii'' siècle, les rapports réels de parenté qui existaient entre le Consolamentiun cathare et le rituel romain. Et encore dans ce cas, c'était pour porter un jugement superficiel sur les cérémonies cathares : Bernard Gui ne voulait y voir que des contrefaçons, « des singeries » du culte catholique.
Si, au contraire, nous comparons le Consolamentiun à l'initiation chrétienne, à la réconciliation des pénitents et à l'ordination, telles que l'Eglise chrétienne les pratiquait dès les premiers siècles.
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la ressemblance devient de plus en plus frappante ; les rites correspondants se rapprochent tellement les uns des autres qu'ils finissent souvent par se confondre en une parfaite identité. Il fut un temps où, dans l'Eglise catholique, le Pater se transmettait aux néophytes avec la solennité que nous retrouvons chez les Cathares : c'était avant le v^ siècle. Il fut un temps où la consécration épiscopale consistait uniquement, comme le Consolamentum proprement dit, dans l'imposition des mains et du livre; c'était avant le iv^ siècle. Il fut un temps où, pour la réconciliation des pécheurs , il fallait le consentement de l'assemblée des fidèles, comme dans l'absolution cathare : c'était encore avant le iv'^ siècle. Ainsi, les rites cathares du xiii^ siècle nous rappellent ceux de la primitive Eglise avec une vérité et une précision d'autant plus grandes que l'on se rapproche davantage de l'âge apostolique.
Dès lors, deux hypothèses se présentent tout naturellement à l'esprit.
Tout d'abord, les cérémonies cathares ne nous apparaissent plus comme des contrefaçons du culte catholique du xiii^ siècle, ainsi que le comprenait Bernard Gui, mais plutôt comme des vestiges archéologiques de la liturgie chrétienne primitive. Au sein de la société du moyen âge, elles étaient le dernier témoignage d'un état de choses que le développement régulier du culte catholique avait amplifié et modifié ; tels ces blocs erratiques qui perdus au milieu de terrains tout différents, y rappellent les états géologiques des siècles passés. S'il en est ainsi, il serait du plus hautintérêt d'étudier le culte cathare, puisque à travers ses rites nous pourrions entrevoir ceux de
la primitive Eglise que l'absence de documents a laissés trop souvent dans une regrettable imprécision.
D'autre part, si, à mesure que l'on descend le cours des siècles, l'écart devient plus grand entre la liturgie cathare et la liturgie catholique, la première restant fixée dans l'immobilité de son caractère ancien, la seconde s'enrichissant au cours de son développement, force nous est de conclure qu'à ces temps si lointains du iii^ siècle où les rites cathares et les rites catholiques se rapprochaient au point de se confondre, la distance fort grande qui séparait cathares et catholiques au xiii^ siècle, était très faible, ou peut-être n'existait pas encore. L'identité des liturgies nous prouverait qu'au second siècle, la scission n'était pas encore consommée entre cathares et chrétiens. Au contraire, la différence se marquant entre elles, dès le iii^ siècle, et s'accentuant jusqu'au xiii'', nous serions portés à croire que, dès le ii^ siècle, cathares et chrétiens se sont séparés pour vivre à part les uns des autres, avec des usages de plus en plus divergents. Or, c'est précisément au m* siècle que Manès enseigna cette doctrine qui prétendait concilier avec les enseignements du Christ les vieilles doctrines des Mages sur le dualisme de la divinité et de la création. Né vers 220, prêtre chrétien aux environs de l'an 240, il aurait prêché aussitôt à la cour de Sapor, roi des Parthes, et fait de nombreux prosélytes dans l'Inde, la Chine et le Turkestan. Après sa mort violente, vers 275, ses disciples auraient fait tant de progrès dans l'Empire romain que Dioclétien aurait lancé contre eux, comme contre l'Eglise chrétienne, un décret de persécution. Ainsi les conclusions que
nous avons tirées de cette étude sur le Consolamentum se rencontrent avec les renseignements encore vagues que l'histoire nous a conservés de Manès. Elles font coïncider les origines du culte cathare et sa séparation du christianisme avec les origines mêmes du manichéisme et son schisme d'avec l'Eglise chrétienne.
Mais s'il en est ainsi, nous avons en quelque sorte l'acte de naissance de ces doctrines que les Parfaits propageaient, au xiii® siècle, dans les pays du Languedoc. On les a souvent désignées sous le nom de néo-manichéisme, voulant dire par là qu'elles étaient comme une résurrection, au cours du moyen âge, de l'antique système de Manès. Ce que nous avons dit préciserait encore ce rapport de parenté en nous montrant dans le catharisme non pas seulement une résurrection, mais la continuation ininterrompue à travers les siècles, avec ses rites, sa morale, sa théologie et sa philosophie, du manichéisme lui-même. C'est ce que prétendaient les « bons hommes », lorsque se représentant comme les derniers tenants d'une tradition dont l'origine aurait remonté aux premières générations chrétiennes, ils disaient à leurs disciples, au cours du Consolamentum : « Ce saint baptême par lequel le Saint-Esprit est donné, l'Église de Dieu l'a gardé depuis les apôtres jusqu'à maintenant et il est venu de « bons hommes » en « bons hommes », jusqu'ici '. » Ils ne représentaient en réalité qu'un élément païen qui avait essayé de s'introduire dans le christianisme jusqu'au jour où l'Eglise avait réussi à l'éliminer.