LES BIBLIOTH^QUES POPULAIRES
De temps en temps un Fran^ais qui revient d'Angleterre ou des Etats-Unis, oil il a 6t6 ^merveill6 du contraste entre les bibliotheques locales et celles qu*il connaft en France, 6prouve le besoin de reveler au public de notre pays les progr^s d'autrui, en faisant un triste retour sur la situation qui est la n^tre. De la, d'^loquents articles, qui, du reste, tombent aussitdt dans I'oubli, si tant est que personne les lise, k en jugerpar ce fait qu'ils n'ont aucun resultat et que d'autres voyageurs, qui n'en ont pas eu connaissance, les refont ing^nument Tannic suivante. G'est ainsi, parexempie, que M. A. Ghevalley conduisit, en 1898, dans le Temps et dans le Manuel general de VEnseignemenl primaire une vigoureuse campagne, ^ propos des biblioth^ques anglaises, pour nos bibliotlieques populaires : il voulait pour elles, « au minimum », « une salle sur la rue aux porles toujours ouvertos ; (i(* la lumiore le jour, des lumi^res le soir ; le dc^partement des prots d'une part, le reste de la salle pourvu de sit\u:es et de tables ; enlin les journaux du jour ouverts sur des pupitres ». II disait encore : « De Tintermiltent bureau de prills, borgne et quasi-honleux, il faut faire dans chaque quartier une banque moderne au capital sans cosse productif : une bancfue du savoir, daire et gaie... » U dit: on en parla huit jours ; apres quoi Ton n'en parla plus.
11 reste maintenant a indiquer en quoi la nouvelle
tentative faite au service de la cause des bibliotheques populaires en France, dont le present Bulletin est Torgane, dilT^re desprec6dentes. Acet effet, rien de mieux, semble-t-il, que d'exposer en toute simplicity le brfef historique de cette entreprise.
Un des services de T^tablissement public, d^pendance du Ministere de Tlnstruction publique, qui existe k Paris, depuis vingt-cinq ans, sous le nom (maintenantassezimpropre) de Mus6e p^dagogique * est charg6 de centraliser ce qui interesse les « (Euvres auxiliaires et compl6mentaires de I'Ecole » en France. II a paru Evident que, parmi ces oeuvres, une des plus vastes et celie qui, peut-Mrc, serait la plus efficace si Ton travaillait sinc^rement kIad6velopper, c'etait I'oeuvredes bibliotheques populaires. M. Pellisson, chef du service, fut done prie de faire, pour commencer, une 6tude synoptique de la condition des bibliotheques de cet ordre en France et k T^tranger. Avec quelle conscience il s'est acquitt6 de cettQ t^che, les r6sultats de son enquete qui ont ^t6 ou qui seront publics le prouveront aux personnes comp6tentes.
II a paru Evident, k la suite de cette enquete, qu'il manquait, en g6n6ral, k nos bibliotheques fran^aises non seulement de I'argent et ce que I'argent suffit a donner (locaux, etc.), mais encore des principes de vie, a savoir la parfaite conscience de leur role, assez de bons livres, assez d'amis.
' Le nom officiel de I'^tablissement est depuis 1903 « Bibliothfeque, Office et Musee de renseignement public ».
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De I'argent, il ne d6pendait pas de nous de leur en faire attribuer hie et nunc. Mais I'argent, si n6cessaire qu'il soit, n'est pas tout. Nous avons cru qu*en encourageant la publication d'un tr^s modeste Bulletin, le M. P. contribiierait peut^tre, du m^me coup, k procurer aux bibliotheques populaires tout le reste de ce qui leur manque : tr^s vif sentiment de leur valcur sociale, livres et amis. Or si elles avaient plus d'amis, clles auraient de I'argent aussi.
Nous en 6tions la de nos projets, lorsqu'il vint h. notre connaissance que M.G. Bloch, inspecteurg6n6ral des bibliotheques, particuli^rement charg6des bibliotheques populaires, r^fl^chissait, de son cot^, aux moyens de les vivifier, et qu'il pensait a une publication sp^ciale. Gette pens6c est, en efi'et,.la premiere qui se pr<^sente k I'esprit de tout observatcur attentif du present, instruit du pass6. — II va sans dire qu'aucun double emploi n'etait possible. Lcs deux projets embryonnaires, celui de M. Bloch ct le n6tre, n'en firent bientot plus qu'un.
G'est ainsi qu'estne, sous les auspices du M. P. (qui s'est impose quelques sacrifices pour cette a^uvre d'utilit6 publique} et de I'lnspection g^n^rale des bibliotheques, avec la cooperation de M- I'editeur Gornely, le Bulletin des Bibliotheques populaires, dont le programme est Ires net.
Le Bulletin se propose, en general, de provoquer et do servir, en France, un mouvement analogue a celui qui s'est dessinc^ depuis l89o en Allemagne ; il sera le lien entre les bibliotheques populaires et leurs
3ift (QUESTIONS D*HISTOIRE ET d'eNSEIGNEMENT
amin connus on inconnus, d<5clar6s ou en puissance. II publiora done de temps en temps (non pas dans tons les numc^ros, mais seulement lorsqu'il y aura lieu) des articles de doctrine ou d'information sur les questions qui int^ressent les bibliothfeques populaires, chez nous et ailleurs. 11 accueillera aussi ides communiralions.
Le principal objot precis de cotte publication est d'ailleurs d'etre un bulletin critique dos publications nouvelles en franrais, a I'usage des personnes qui administrent ou qui fr^quentent les bibliotheques mu-r nicipales, populaires, populaires des 6coles publiques, etc., tant en France qu'h I'^tranger. • — Comme il importe beaucoup que nos intentions a cet egard soient bien comprises, je vais essayer de les d^finir.
L'id^al pour une bibliotbeque populaire, c'est, r6p6' tons-le, d'etre exclusivement compos^e de livres vivants (c'est-^-dire non surannes), et de bons livres ; inutile qu'ils soient nombreux, s'ils sent bons. Tant que cet ideal — inaccessible, du rcste, comme tout id6al — ne sera pas vise, les bibliotbeques populaires seront au-dessousdc leur fonction normale. Mais comment savoir si un livre est au courant, et s'il est bon ? Qu'est-ce, au demeurant, qu'un bon livre ? Voila des questions qu'il est bien legitime de poser..
Lc Bulletin se propose justement de fournir des reponscs a la premiere. II fera connaitre, en en rendant compte, les livres nouveaux ou recents oii sont pr6scnt^s les derniers r6suUats de I'investigation scientifique sur les grands probl^mps nni sollicitent la curio-
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sit6 humaine. Gette besogne est certainemcnt utile, car le w grand public » lisant n'apprend guere que par hasard, nous Tavons di^^ja dit, la publication des ouvrages les plus considerables, meme de ceux qui lui sont express6ment destines.
Qu'est-ce, maintenant, qu'un cc bon » livre ? Nous qualillonSj ici, de la sorte, les ouvrages de baute Vulgarisation scientillque qui sont faits avec competence et clarte, el les ouvrages proprement litteraires qui sont interessants a quelque point de vue, pour le fond ou pour la forme. Gela exclul naturellement : l^ tons les livres techniques', manuels ou monographies dont rintelligence suppose des connaissances prealables et qui sont des instruments de travail k I'usage des specialistes ; 2° tous les livres de basse vulgarisation, j'entends par la ces exposes sommaires, bacles par des auteurs qui pretendent apprendre aux autres ce qu'ils ne savent pas bien eux-memes, et qu'on emaille pardessus le march6 de niaiseries sous prtHexte de les meltre a a la portee » du populaire. A Tencontre des auteurs de pareils livres qui, malheureusement, pullu- Icnt, nous croyons decidement qu'il n'v a rien de trop tonique a pour le peuple » ; qu'il faut offrira la consommation populaire ce qu'il y a de meilleur sur le marche, sous reserve dosavertissements convenables; et entin qu'il n'est pas indispensable de faire la bete pour etrc entendu des simples. Bref nous estimoiis « bons )) les ouvrages que de vrais savanls, el inlelligents, ecrivent pour communiquor an « grand public » les resultats, assimilables pour lui, des recherches
3i8 QUESTIONS D HISTOIBE ET D ENSEIGNEMENT
(lont ils out, do premiere main, embrass6 Tensemble ; « mauvais », ceux des demi-savants, vulgarisa tears de profession, Kt nous ne croyons pas, en principe, qu'il Y ait lieu de reconnattre une esp^ce de vulgarisation a part, ad usum plebis, c'est-k-dire pour les pau»vres.
— Kst-il besoin d'ajoxiter que notre notion du « bon » et du « mauvais » n'a rien k faire avec une doctrine politique ou philosophique, quelle qu'elle soit ? Nous rc^pudions toute propagande, hors celle de la verity.
Le Bulletin rendra compte des bons livres, c'est-^dire, en somme, des livres qui conviennent vraiment a des bibliotliequespourle peuple. II passerales mauvais sous silence.
Rendra-t-il compte de tons les bons livres ? Ge n'est pas probable. D*abord, il y en a trop. Ensuite, nul ne pcut se vanter de ne rien oublier. Enfin, le Bulletin ne publiera, pour commencer, qu*ane feuille d'impression (16 pages) par mois, pendant dix mois de Tannee.
— J'ajoute quo les « bons » livres tres cotttetcx seront exclus en principe : en conseiller I'acquisition aux .bibliothoques populaires ou k leurs clients, ce serait pratiquer la detestable ironie des m^decins qui conseillent un sejour de plaisance dans le Midi aux travailleurs dans la gene.
On ne se dissimule nullement que, mc^me restreinte cntre ces limites, la tache entreprise est tres ardue. Nous souhaiterions que ce Bulletin devint, pour la litt(§rature de haute vulgarisation non technique, et pour la litt^rature g6n(§rale, ce que la Revue critique
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dhistoire et de litterature, pap exemple, est pour dcs ouvrages d'un type different ; et c'est Ik, en v^riti"^, una ambition tres bardie. Les difficult6s et les pi^ges possibles sont innombrables. Deux choses seulement nous encouragent. — La premiere, ce sont les precautions que nous avons prises pour 6vitcr les pires dangers : il ne paraitra jamais dans cette publication une ligne de reclame (m^me sur la couverture), ni de complaisance ; tous les articles scront sign6s et vis^s par un membre competent du Comity de redaction ; et ils seront aussi brefs, aussi pleins ot aussi impersonnels que possible, car il s'agit seulement d'analyses pour faire connaitre, non do « jugements » ou de dissertations k c6t6. — En second lieu, c'est un puissant riSconfortd'avoirr^ussi t\ grouper tout de suite tant d'hommes distingu6s ou eminents pour Taction plutcU p^nible, et tres d6sint6ress6e, qui leur 6tait propos(3e^
' Le Gomit6 de redaction du Bulletin est forme de MM. Andler, charge de coiirs ^ la Sorbonne ^Litterature etrang^re) ; Berget, professeur au lycee Voltaire (Agriculture) ; Berthelemy, professeur k la Faculte de droit de rUniversite de Paris (Droit) : Brucker. professeur au lycee de Versailles (vSciences naturelles) : Brunot, professeur ^ la Sorbonne (Linguislique) ; Fontaine, directeur du Travail au Minist^re du Commerce (Science sociale) ; Gallois. professeur-adjoinl i) la Sorbonne (Geographic et voyages) : Herr, bibliothecaire de I'Kcole normale superieure; Lanson, professeur k la Sorbonne (Litterature fran<;aise); Lemonnier, professeur a la Sorbonne (Beaux-Arts) : Levy-Bruhl, professeur-adjoint a la Sorbonne (Philosophie et Morale) : Marotte, professeur au lycee Charlemagne (Sciences mathematiques et physiques) ; R. P^rie, inspecteur d'Academie (Livres pour la jeunesse) ; Pottier, membre de rinstitut (Anticjuites orientales, grecques et romaines); Renard, professeur au Conservatoire des Arts et Metiers (Technologic) ; Seignobos, professeur-adjolnt a la Sorbonne (liistoiro generate), et M. Pellisson, inspecteur d'Acad«>mie, secretaire.