‹ Questions d'histoire et d'enseignementChapitre 13 sur 14 · III. — BiRLiOTHi^QUBs scoLAiRBS, ditcs aussi^ dcpuis · texte numérisé non relu

III. — BiRLiOTHi^QUBs scoLAiRBS, ditcs aussi^ dcpuis

1880, BlBLIOTHi:QUES POPULAIRES DES EG0LB8 PUBUQUES. -— >

Ces bibliotheques datent du Second Empire. Le ministre Rouland reprit en 1860, la vieille id6e des hommes de 1848 : une bibliolheque par commune, et d6cida quelle serait plac6e a I'ecole communale, aux soins de I'instituteur ^ II convient do faire figurer ici ces « bibliotheques scolaires » parce qu'elles ont, en principe, comporU^, d(?s Torigine, « outre les livres

* M. M. Pellisson prepare un historique complet des Bibliotheques populaires en France.

•((Go fut surtout une ceuvre de.propagande politique: les livres donnas par leministre, les prefets e< memc les particuliers falsaient pour la plupart I'apologie du regime imp6rial... » (L. BourpjHy. Hialongue de Venaeignement primaire dans Carrort" dUsemenl de Toulon. Ms. no 3,427 a la Biblioth6que du M. P., p. 98.)

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de classe n6cGSsaires aux etudes des enfants, des

ouvrages de lecture instructifs ou attrayanis, destines a ^tre pr6t6s aux adultes et aux families ». U est clair que la section a pour les adultes et les families » dune « biblioth^que scolaire » n'est autre chose, en r6alit6, qu'une petite bibliotheque populaire. — On comptait, en 1902, 43,411 d^pdts de ce genre, avec 6,978,503 volumes (y compris les livres de classe). Mais quoique ce nombre de 43,411 soit sup^rieur h celui des communes de France, cela ne signifie pas que toutes les 6coles comraunales de France soient pourvues d'une bibliotheque : il faut tenir comptie des agglomerations urbaines ou il se trouve plusieurs depots (douzc, quinze et da vantage).

line centaine de grandes cc bibliothfeques municipales )», pr^s de 3.000 « biblioth^ques populaires » proprement dites, plus de 40.000 « bibliothfeques populaires d'6coles publiques », ce sont Ik des cliiffres imposants. Mais ils cessent, malheureusemcnt, de I'etre autant des qu'on les analyse de pr^s.

Pour qu'un d(^p6t de livres, institu6 en vuc dc contribuer a Teducation du public, soit ce qu il doit (^tre, il est absolument n6cessaire qu'il soit bien compo86, c'est-k-dirc que Ion y trouve les meillcurs ouvrages sur les grandes questions, ceux dont I'information est ^ jour, et j'ajouterais volontiers, s'il s'agit dc biblio« th^ques (f populaires » : ceux-lt\ seulcment, car il est deplorable que le temps ct la bonne volonte des clients de ces bibliotheques se gaspillent en lectures de qua-

300 QUESTIONS d'hISTOIRE ET d'eNSETGNEHENT

lil6 inf^rieure. Mais pas dc d6p6t bien compos6 sans budget qui permette des acquisitions rationnelles, r6gulieres. La pire condition, pour une biblioth^que de haute Education populaire, est de ne s*augmenter que par des dons accidentels, qui Tencombrent de volumes quelconques et parfois du rebut des collections particuliferes : au lieu d'(^trc un magasin garni d'objets neufs et attrayants, elle devient vite, de la sorte, un cimetifere, sinon un d6potoir *. — Or voici, a cet 6gard, T^tat de nos bibliotheques.

On peut admetre, avec de Toptimisme, que la plupart des grandes bibliotheques municipales ont des ressources k peu pr^s suffisantes*. Sur les trois mille « bibliotheques populaires » proprement dites (Paris except^) deux cents seulement ont un budget d'acquisition sup^rieur k 500 francs ; et les cinq sixi^mes de ces 6tablissements n'ont pas ou presque pas d'argent a consacrer k Tachat de livres nouveaux. Quant aux « bibliotheques populaires d'ecoles publiques », celles qui sont en mesure d'acheter quoi que ce soit sont fort rares, si ce n'est dans quelques tr^s grandes villes. — La plupart des d6p6ts ne se sont done constitu6s et ne s'entretiennent depuis Torigine que par des dons : dons de I'Elat ou des particuliers.

* « Nous pourrions citer une bibliothfeque rurale que nous avons vue sous TEmpIre, celle du Pradet (Var), compos6e de 400 volumes donnes par un pr6tre. Or, sur ces 400 livres, 100 environ etaient en latin et tous les autres 6taient des ouvrages de pi6t6. » (L. Bourrilly, I. c, p. 99).

* On compte en France 28 bibliotheques municipales seulement dont le budget annuel d6passe 10,000 france.

LES BIBLIOTHGQUES POPULAIRES 301

A la v6rit6, les dons de TEtat* ne sont pas fails compl^tementauhasard. 11 existe en effet. auMinist^re de rinstruction publique une « Commission consultative des biblioth^ques populaires, communales et libres » et une « Commission des biblioth^ques de I'enseignement primaire ». — La premiere 6met son avis sur les ouvrages qui lui sont envoy^s par les 6diteurs comme de nature k figurer dans les biblioth^ques populaires ; elle « inscrit » les uns « sur son catalogue » et repousse les aiitres. La liste dress^e par cette commission serait done, le catalogue d'une « biblioth^que populaire » normale, propre k guider les choix des 6tablissements qui ont un budget, si : 1^ la commission examinait tous les livres nouveaux (mais elle ne passe gu^re en revue que ceux qui lui sont envoy^s d'offtce) ; 2° si sa liste 6tait publiee (mais elle ne Test plus depuis 1893) 2. Dans r^tat actuel des choses, c'est k guider les choix du Ministere parmi les livres, de nature k figurer dans les biblioth^ques populaires, qui sollicitent une souscription, que servent surtout les deliberations de la « Commission consultative ». Les bureaux du Ministere repartissent ensuite entre les d^pdts les exemplaires souscrits, toujours trop peu nombreux, faute de credits convcnables 3. — La « Commission des

* Les « subventions » de I'Etat aux bibliothfeques populaires sont toujours en livres, jamais en argent.

*Elle I'a ete reguli^rement de 1881 ii 1893 dans le Bulletin administratif du Ministere de V Just ruction publique.

* La somme inscrite au dernier budget (1905) pour les « Souscriptions scientifiques et litteraires, bibliolh^ques municipales et populaires, echanges internationaux u est de 164,000 francs ; sur

302 QUESTIONS d'hISTOIRE ET d'eNSEIGNGMCINT

biblioth^ques de renseignement primaire » est, de m^me, « charg^e d'indiquer aux instituteurs iin choix de livres propres k ^tre introduits dans les biblio* thfeques populaires des 6coles publiques * » et de conseiller l'aulorit6 dont les souscriplions dependent. II convient de notcr ici, en passant, que le cr<^dit inscrit au budget de I'Etat pour les souscriptions de livres k Tusage des bibliotheques populaires des ecoles publiques, de 250.000 francs en 1884, est tomb6 en 1904 k 113.000 francs (93.000 seulement en 1902) : derogation fAcheuse, et dont il paralt difficile de rendre compte, k la Iib6ralit6 ordinaire des pouvoirs publics pour tout ce qui concerne T^ducation de la democratic.

En r6sum6, les r^ves, les efforts et les sacrifices positifs qui ont et6 faits depuis plus d'un sifecle, en France, pour fournir au peuple le pain de I'intelligence n'ont encore abouti que sur le papier k des r6sultats considerables. 11 y a dbs maintQnant assez de bibliotheques, mais parce que, sauf exception, elles ne sont pas assez bien garnies, elles veg^tent. 11 faut bien dire que les « bibliotheques populaires » proprement dites ne sont pas tr^s freqiientees : dans 26 departements seulement le nombre annuel des communications est superieur k celui des volumes qui figurent dans les depdts. Pour les « bibliotheques populaires des ecoles publiques », « tons les inspecteurs primaires signalent

cette somme, de 50 k 60,000 francs seulement sont affeci6s StTachat de livres pour les bibliotheques populaires.

* Son premier « Catalogue » a 6te publie en 1868 ; le dernier en 1899.

LES BIBLIOTHEQUES POPULAIBES 303

depuis 1895 une augmentation notable dans le nombre (ies pr^ts » ; mais « il est k craindre que ce mouvement tr^s heureux ne puisse pas se prolonger si I'on ne trouve pas moyen de tenir en haleine Tint^r^t des lee* teurs*».

Gomme on peut s*y altendre, les m^mes probl^mes se sont pos^s k I'^tranger, dans les m^mes termes. Et, sachant oti nous en sommes chez nous, il est int^ressant deconstater oil Ion en est ailleurs, notamment en AUemagne, en Angle terre etaux Etats-Unis*.

I. — En AUemagne, jusque vers 1895, la situation n'a pas 6t6 sans analogic avec ce quelle 6tait k la m^me 6poque et avec ce qu'elle est encore en France. Mais, depuis dix ans, il s'est produit un mouvement.

Les hommes les plus cultiv^s, et parmi eux, au premier rang, les professeurs d'Universit^ qui, jusqu'alors,

* M. Pcllisson, Les CEuvres auxiliaires et complementaires de Vecole en France. Paris. 1903, p. 38.

■ II existe line tr6s abondante litt6ralurc sur I'histoire et les progr^s des biblioth^ques. et, en particulier, des bibliotht^ques populaires dans ces trois pays. Je me dispense de I'indiquer parce qu'elle est cit6c dans les excellcnts articles rt^cents do M.M, Pellisson, oil I'on en trouveranonseulement lenumeration, mais la substance : Les hibliolheques populaires en AUemagne, dans \SL Revue pedagogiq lie, 15 juillet 1905 : Les bibliothequesscolai" res en A^llemagnet ibidem. 15 septembre 1905 : Les bibliolheques pU" bliquesaux Etals-Vnis, dans la Revue politique et parlementaire^ lOoctobre 1905; Les7)iblioth^qnesmunicipales en Angleterre, dana la Revue Internationale del'Enseignement, 15novembre 190.')«

6iaient rest^s indiff^rents a rinstitution des bibliotheques pour le peuple, ont commence a s'en m^ler. « GMce k eux, le but de la bibliothfeque populaire modernis6e a 6te mis dans une lumi^re de plus en plus vive : elle doit 6tre une institution de culture g6n6rale, — g6n6rale en ce sens qu'elle offre k chaque individu les moyens d'exercer sous toutes les formes et dans tous les sens ractivit6 de son esprit, g6n6rale en ce sens aussi qu elle veut convenir k toutes les classes de la soci6t6. 11 faudra done qu'une biblioth^que populaire contienne d^sormais les ouvrages propres k servir: 4** k la culture litt6raire et esth^tique ; 2° a la culture artistique; 3^ k la culture professionnelle ; 4° k la culture politique et sociale ; 5** k la culture morale et philosophique ; 6° k la culture scientifique. Tous ces ouvrages devront, en outre, ^tre choisis sans aucune preoccupation de faire pr^valoir telle ou telle doctrine religieuse, politique, economique. On doit consid6rer que Ton a affaire k un public qui a, pass6 Vkge d'etre tcnu en lisieres, sur lequel on ne doit pas chercher a faire peser une tutelle, qu'il ne s'agit pas d'endoctriner mais d'eiever. L'exclusion de toute tendance sera la r^gle. ■— Pour que la difference de la bibliothfeque de culture avec la bibliotheque « instructive » et « r6cr6ative » du temps jadis se marque mieux k tous les yeux, les r^formateurs ont jug6 bon de lui donner un nom nouveau (Bucherhalley Lesehalle). Meme, on ne voulait plus a un certain moment entendre parler de Tancienne denomination: Volksbibliothek ; on lui trouvait une odeur de moisi. »

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L'article capital dans le progfamme des prorrtoteurs de la Lesehallebewegtcng est sans contredit celui qui a trait Ji Tesprit dans lequel une biblioth^que pour le peuple, digne de ce nom, doit ^tre compos6e : a Le principe est r^solument pose qu'il y a lieu d'6vincer des anciens fonds les livres surann^s et inutiles^ le a ballast » ; et qu'on ne doit admettre que Texcellent, par exemple, pour les oeuvres d'imagination, cellcs-lci seulement qui sont des oBuvres dart {Kunslwerk)» Sur ce point, les r^formateurs n'h^sitent pas h afflrmer qu'il convient m6me de resister aux desirs exprim6s par les lecteurs : on demande des romans-feuilleton ou bien de ces nouvelles ftnodines, ecrites pour les « families » par des femmes-auteurs ; le comH6 de la biblioth^que les ach^tera-t-il ? non pas. Son devoir est d'exclure Tinsignifiant et le mediocre aussi bien que le mauvais, de bannir la lilterature « k I'eau de rose » aussi bien que la litterature pornographique. m

Principcs excellents. Mais, avant de les mettre en pratique, il faut compter avec bien des diflicultes * ; et,

* n faut bien se fipfiirer que toutes les objections qui ne manqueraicnt pas d'titre faitos, en France, a un mouvement du nuime genre que la LesekallebeuegHug, I'ont deja ete en AlleinagUG aussi copieusement que possible. Tout ce qu'il est possible de dire, dans Tun et I'autre sens, a ete dit el repOte. — On a dit. par exemple, que, sur la question du clioix des livres. les reformateurs allaient trop loin; que. si Ion n'admettait que rexcellent, on reussirait peul-Otre nioins a elever (ju'a mettre en fuite le public, auquel le mediocre plall; que, provisoirement, il scrait plus sage, tout en donnanl des indications, de deferor aux goUts douteux de la majonte. etc. Ces antitht'ses.comme les

Lakgluis. Qucsl. d'hisl. cl d'eus. Nouv. siM-ie. iO

surtout, suppos6 que Tpn r6ussisse h tribmpher de cette 6paisse sottise dont Schiller a dit que les Dieux m^mes sont desarmes centre elle, il laut de Targcnt. De l*argent, vers 1895, il n y en avail pas plus pour cet objet en Allemagne qu'en France, el peut-^tre moins. Depuis, les choses ontbien change. Plusieurs Etats de TEmpire ont vot6 des subventions: 20.000 marks en Saxe ; 70.000 en Prusse. Des villes ont suivi cet exemple. Des particuliers (parmi lesquels Leo, Mommsen) ont donn6, non de vieux livres, mais de grosses sommes (plusieurs dons se sont 6lev6s k des centaines de miile marks) pour en acheter de nouveaux. D'ing6nieux arrangements ont 6te pris pour faire b6n6ficier les regions les plus pauvres, par le moyen de bibliotheques de district, cooperatives ou circulantes, des avantages dont, autrement, elles seraient rest^es longtemps priv6es. Enfin une revue, les Blaetter fur Volksbibliotheken und Lesehallen, s'est fondle en 1900 pour centraliser et distribuer les renseignements relatifs aux anciennes et aux nouvelles biblioth^ques pour le peuple : il s'en d6gage I'impression que le mouvement est, tant au point de vue financier qu'au point de vue moral, en bonne voie. L'espoir du succes final est desormais permis. Le D"" Schultz 6crivait d^jadans son livre Fi^eie offentliche Bibliotheken, en 1900 : « II faudra de grands efforts, des efforts continus, il faudra faire r^gulierement de fortes d^penses si nous voulons

theses qui les suggferent, ont 6t6, sont ou seront d6velopp6es clans lous les pays.

LBS BIBLIOTHI^QUES POPULA.IRES 307

mettre nos biblioth^ques populaires au m^me niveau que les biblioth^ques anglaises... Mais, d'autre part, avec des ressources moindres, nous pouvpns obtenir de meilleurs r<§sultats : le peuple, grdce k nos ^coles, a chez nous plus de culture, une culture plus solide qu en Angleterre ; en outre, nous savons administrer avec plus d'6conomie... »

II. — La France est, pour ce qui nous occupe ici, en retard sur TAllemagne ; mais TAllemagne est, de notori6t6 publique, en retard sur 1' Angleterre.

G'est de 1850 que date, en Angleterre, la loi caract6ristique. qui permet aux villes et aux districts de s'imposer pour I'entretien de biblioth^ques publiques {Free public Libraries). Aujourd'hui la Free public Library est gcneralement consid6rce, dans ce pays, comme un des organes essentiels de la cit6 moderne. Non seulement les communaut^s s'imposentvolontiers, mais ccst la mode, parmi les particuliers qui ont fait fortune, de les doter gen6reusement ; les bibliotheques anglaises pour le peuple ont re^u, de ce chef, entre 1888 et 1897, prfes de vingt millions, et bien davantage depuis que le milliardaire Carnegie s'est mis k faire pleuvoir sur elles, comme on sait, ses prodigieuses Iib6ralit6s.

En consc^quence, les strangers admirent, en Angleterre, les installations souvent magniliques et toujours confortables, les amenagements presque toujours tr6s pratiques des bibliotheques pour le peuple. C*est un fait qu'il y a en France de tr^s beaux caf^s, tr^s propres.

308 QUESTlOfIB D*H»TOtnE ET D*ENSEIGNEMENT

et de trfes vilaines biblioth^queB, odieuBement mal tenues ; en Anglcterre, cc sont les debits (pubs) qui sont Bales, et Ics biblioth^queB qui sont belles, et gaies, et engageantes.

Quant k Tesprit qui anime les administrateurs de ceB etablissements, qu'il sufflse de citer les paroles d'Edward Edwards, 6crites des 1888 : cc La nouvelle institution [de la Free public library] aura une entiere independance vis-a-vis de tous lea partis, dc toutes les sectes, de toutes les confessions* Et elle ne voudra rien savoir des distinctions de classe. Entretenues par la contribution des capitalistes les plus riches et des plus humbles prol6taires, il faut que ces bibliothfeques soient form6es et accrues de fa^on k 6tre utiles aux uns et aux autres. Elles contiendront, dans des proportions convenables, des livres utiles pour le citoyen qui n'a qu'une demi-culture, pour celui qui n'en a pas du tout, pour celui qui poursuit des etudes sp^ciales-.. Elles seront ouvertes indistinctement k tous. A tous elles offriront, non pas seulement les connaissances positives, les renseignements sur les faits et les id6es du temps present, mais les resultats acquis par les generations pr^cedentes, les conceptions et les esperances qui preparent le monde k venir ». La pretention declaree du personnel qui dirige les Free public Libraries est de collaborer a reducation nationale, conformement k I'aphorisme Gonnu. cc La bibliothfeque publique est I'Universite du peuple ; la veritable University, c'est une collection de bons livres. »

LES BIBLIOTHEQUES P0PULAIRE6 30Q

II n'y a gnhre qu'une ombre au tableau des biblioth^ques pour le peuple en Angleterre, et qui va s'efTa^ant. La faute en est k I'absence de culture intellectuelle de la population anglaise en general. L'enseignement secondaire k Teurop^enne ne date chez nos voisins que d'hier et I'enseignement primaire que d'avant-hier seulement ; de la, I'^tonnante ignorance des masses, la naivet6 pu6rile et la barbarie de leur goilt, qui contraste avec tant d'admirables dons natu« rels et un serieux sans pareil. Dans les Free public Libraries, le public demande surtout des romans, (74 p. 100 en 1890), et des romans d'aventure, de cape et d'6p6e, ou do police. G'est comme si Ton lisait surtout chez nous, Dumas, Jules Verne et Gaboriau, et leurs innombrables 6mules. II ne faut pas oublier que le peuple anglais, h I'exception de I'c^lite sociale, n'a pas re^u, jusqu'ici, d'6ducation ; il est montalement fruste, avec la vigueur et les gaucherics de Tadolescence. II n*y a done pas h se scandaliser que, dans les bibIioth^ques municipales anglaises, « il se trouve encore beaucoilp de gens qui les consid5rent simplement comme des cabinets de lecture et qui ne comprennent point les avantages d'ordre 61ev6 qu'ils en pourraient tirer ». Mais cela passera. Gela passera domain — non pas, certcs, tout h fait, mais dans la mesure oii cost dt'^j^ pass6 en Allemagne et en France — des que les g(^nerations nouvelles, qui auront eu le benc'^fice dos r^centos reformos scolaires, arrivoront h la conscience.

3iO QUESTIONS D HISTOIRE ET d'cNSEIGNEMRNT

III. — De m(^me que la France est en retard sur I'Allemagne, qui est en retard sur I'Angleterre, I'Angleterre est, k son tour, « battue », comme les Americains aiment k dire, par les Etats-Unis.

Battue, cela s*entend, pour tout ce qui concerne les bdtiments, les am^nagements et les dotations publiques et privies. Les villes americaines se taxent encore davantage, et depuis plus longtemps, que les villes anglaises au profit de leurs Free Libraries. Les enrichis d'Amerique operent, en cadeaux comme en affaires, avec des capitaux gigantesques. L'Ecossais M. Carnegie, qui a gagn6 son argent en PennsyLvanie et dont l^rection de biblioth^ques publiques est la passion (d'aucuns disent : la manie), n'a laisse tomber sur le Royaume-Uni qu'ime ros6e de ses lib6ralites ; il en a inond6 sa patrie d'adoption, a raison de cinq ou six millions de dollars par an. Et il a des imitateurs. Cela explique assez I'aspect « palatial » des bibliotheques americaines. D'autro part, on saitque les Am6ricains s'entendent a inventer des appareils et des arrangements, plus ou moins ing6nieux et commodes, pour ^conomiser le temps, la peine et les d-marches inutiles. Je ne connais guere pour ma part, d'6difice plus somptuGUX — quoique parfaitement simple et d'un goM irr^prochable — ni mieux appropri6 a sa destination, que la grande Biblioth^que de Boston (Mass.). J'en ai vu d'autres, tant dans les Etats du Centre que dans ceux de TEst, dont on se dit, en y passant, que le s6jour doity ^tre d^licieux. Enfin j'ai admir6 1^-bas, comme tout le monde, I'organisation de

LES BIBLIOTHEQCES POPULAIRES 311

ces succursales {branches, stations), par I'interm^diaire desquelles les ^tablissements urbains font rayonner leur action dans les faubourgs des grandes villes et jusque dans les campagnes ; le regime des prfits ^ distance des « biblioth^ques circulantes » {tra'oelling libraries) ; le z^le vraiment apostolique des biblioth6caires, beaucoup moins soucieux de « conserver » les livres, en sommeiUantk c6t6, que d'en choisir et d*en acheter de nouveaux, et de mettre en communication riiomme qu'il faut avec le livre voulu. Ge z6le, dont rexc(?s m^me aquelque chose de respectable, d6coule chez les biblioth6caires am^ricains, d'un sentiment tout k fait noble de leur responsabilite civique : « Per^ Sonne ne saurait douter, dit M. Melvil Dewey, de Tint^r^t supreme qu'il y a pour notre pays h ce que tous les citoyens puissent avoir acc^s aux meilleurs livres qui inspirent et forment le caractere, ^ la science qui fonde la prosp^riti^ nalionale. Or, cost ToQuvre que les biblioth^ques peuvent accomplir dune fa^on tr^s efficaco et tr^s 6conomique... Unc biblioth^que est est une 6cole ; le bibliothecaire est un 6ducatcur dans le sens le plus ^lev(^ du mot. »

Au resto, si le bibliothecaire americain se co^s^d^re eminemmcnt commc un ^ducalcur et un directeur d'etudos, c*est en grande partie, parce que son public, comme le public anglais, n'a pas dcHlucalion et manque deludegprealables. Non pas que le public americain ait jamais rien eu de rindi(T6renco profonde aux c hoses de I'esprit et de la stolidity oCi la qiasse anglaise s'est complue presque jusqu'ik nos jours ; mais il s*est con-

312 QUESTIONS D^HISTOIRR ET d'bNSEIGNEMENT

tent6 longlemps d'une culture tres superficielle et un peu enfantine. Ajoutez que I^-bas, oil tout le monde se croit Togal de n'importe qui (sinon quelque peu supc^rieurj, il nest personne qui ne pr6tende au luxe intellectuel comme aux autres, de sorte que la quantit6 des citoyons les plus incultes qui utilisent la bibliotheque publique est beaucoup plus considerable qu'en Europe. Ce peuple geant, qui est encore, ^tant d*6gards, un peuple enfant, demande done, lui aussi, des romans, et des romans « sensationnels », de pr6f6rence aux nourritures plus saines. G'est, aujourd'hui, le grand souci des biblioth^caires-educateurs des Etats-Unis d'acc(^l6rer le changement de cet 6tat de choses, qui se modifierait sans doute de lui-m6me, par suite du progr^B intime de la nation, mais trop lentement a leur gr6. Tandis que nous en sommes encore, dans I'Europe continentale, k chercher de Targent, condition premiere de toute action, ils en sont, de I'autre c6t6 de I'eau, a discuter la proportion convenable des romans, plus ou moins sensationnels, dans le catalogue des biblioth^ques du peuple. Pas de fiction, disent les intransigeants, qui sont, naturellement^ en minority. 10 p. 100, 20 p. 100, 45 p. 400 ? proposent les moderns. Contentons-nous de noter ici que cette question n'a pas donn6 lieu k moins de cent vingt articles dans les seize premiers volumes du Library Jouimal, I'organe de la Soci6t6 des biblioth^caires am^icains, sans prejudice d'une foule de memoires publics soit dans d'autres recueils, soit k part.

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