‹ Questions d'histoire et d'enseignementChapitre 4 sur 14 · II AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

II AVANT-PROPOS

n'ont pas 6te mis 1^ pour grossir le volume : on verra bien, en les lisani, qu'ils sont apparent^s aux etudes pr^c^dentes. Les deux derniers onl servi k inaugurei* des entreprises qui sont, presentement, eh cours d'exp^rimenlation.

Paris, Janvier 1906.

II m'a sembid qu'en invitant un historien, un professeur d'histoire, comme je suis, k parler devant vous, on avail sous-entendu que je vous parlerais d'histoire. Non pas pr6cis6ment d'un sujet choisi dans le champ de mes etudes personnelles (elles sont trop techniques), mais de Tun de ces grands sujets que les historiens, quel que soil le caract^re de leurs recherches, ne doivent jamais perdre de vue, parce qii'ils sont la raison d'etre finale et comme la justification de toute recherche. « La tradition do la France » est assur^ment un de ces sujets, car la fin derni^re de tous les travaux sur Thistoire d'un pays est d'en reconnattre lorientation. D'autre part, les choses de France vous int^ressent, puisque vous 6tes ici ; il pent done ne pas

* Conference prononc6e sous les auspices de rUniversit^ de Chicago, dans Cobb Hall, Chicago, le 18 octobre 1904. — Cctte conference, traduite par M. le professeur T. Atkinson Jenkins, a 6t^ publi^e en anglais dans \ University Record (IX, n« 10) et, k part, par The Chicago University Press, sous ce tilre: The historic rdle of France among the nations. Chicago, 1905.

Lamglois. Quest, d'hist. et d'ens. Nouv. sirie. 1

vous ^tre indifferent de savoir comment ce grave probl^me du vrai sens de la tradition frangaise apparait aujourd'hui aux Francais qui s'en pr^occupent. Les objections ^videntes au choix d*un pareil sujet, c'est qu'il est trop vaste pour 6tre embrassi^ convenablement d'un coup d'oeil, et c'est qu'il est le plus d^licat qu'un Francais puisse traiter devant des strangers. Je my decide pourtant, 6tant certain d*apporter k cette revue rapide de notre histoire nationale, k defaut du talent n6cessaire, une absolue sincerity.

Et d'abord , soyez tranquilles : je ne remonterai pas au deluge. Le territoire quis'appelle aujourd'hui la France a 6t6 peupie par bien des races d'hommes depuis ceux qui, lorsque la repartition des climats n'etait pas sur la terre ce qu'elle est maintenant, y chassaient Teiephant et le mastodonte. Les anthropologues de nos jours mesurent les os de ces tres anciens hommes et partent de Ik pour edifier des speculations qui ont leur prix, mais pas pour notre objet. Le premier de ces peuples primitifs qui ait laisse un nom propre florissait il y a deuxmille ans : peuple ou, peut-etre, aristocratic celtique, les Gaulois. La Gaule fut conquise et fortement assimilee par Rome ; elle devint un des principaux foyers de la civilisation romaine et participa a revolution generate du monde remain, c'est-k-dire que la civilisation romaine y fut modifiee, au cours des premiers siedes de notre ere, par le succes du mouvement judeo-chretien et par I'arrivee des Barbares. Ces Barbares, qui appartenaient pour la plupart a la race

germanique, s'installferent en Gaule com me dans d'autres parties de la Romania. II se produisit alors, en Gaule comme ailleurs, dans les ruines de T^tablissementromain, une longue fermentation d'ou sortit le regime Kodal, c'est-^-dire un regime ou, sous Tautorit^ plus ou moins nominale d'un roi, se juxtaposent ou s'enchevMrent des seigneuries dont les chefs groupent autour d'eux des « fideles » et des sujets. Voilk presque tout ce qu'il suffit de savoir sur I'histoirc des pays qui sont aujourd'hui la France avant qu'il y eftt une France, au point de vue 0(1 nous nous pla^ons. Ge n'est pas, bien entendu, que Ton n'ait 6t6 souvent chercher les origines de la tradition fran^aise jusque dans ces temps recul^s. H y a des historiens modernes qui, dans ce que les ^crivains romains rapportent des Gaulois vaincus par C6sar, ont cruet voulu distinguer des traits parliculiers aux Fran^ais d'hier et d'aujourd*hui. Les Romains, disent-ils en substance, constataient d6jk chez nos anc^tres la mobility nerveuse, I'esprit de prompte sympathie etde sociability, la vivacity, Timp^tuosit^, la g6n6rosit6, le goOt de r^loquence et la preoccupation du point d'honneur, et aussi la vanity et la 16geret6 en toutes choses qui passent encore maintenant pour caracteriser les Fran- 5ais. Je lis dans des livrcs recents, d'auteurs s^rieux, des choses comme celles-ci : « Au point de vue dc la sensibility, nous sommes toujours la nation excitable dont parlait Strabon » ; et « La volonte, chez le peuple fran^ais, a conserve le caract^re explosif, centrifuge ct rectiligne qu'ellc avail d6ji chez les Gaulois »

4 QUESTIONS d'hISTOIRE ET d'eNSEJGNEMENT

(A. Fouill^e). On va m^me jusqu'a filer ces analogies dans le d6lail et k dire, h cause de ce que Valere Maximc et Diodore racontent des c6r6monies fun^bres chez les Gaulois, et parce que les Parisiens d'aujourd'hui ont Thabitude d*dter leur chapeau au passage des enterrements et de visiter les cimeti^res le 2 novembre de chaque annee : « Le culte des morts, plus intense peut-(^ti'e et a coup sdr plus durable dans les Gaules que dans les cit6s du monde classique, devait rester un des sentiments les plus vivaces de notre nation, sociable etafTectueuse pardela la tombe ». Ces auteurs- 1^ sont de 1 ecole de ceux qui, en racontant la lutte de Vercing^torix contre les legions romaines, 6prouvent r6trospectivement des sentiments de patriotisme gaulois et pour qui Rome est toujours Tennemi. L'historien Henri Martin, qui a 6t6 beaucoup lu, en France, pendant le second tiers du xix° si^cle, etait dans cet ^tat d'esprit qui nous parait, aujourd'hui, tr^s singulier.

D'autres ont essay6 de determiner la part respective de Rome, des Gallo-Romains, et des envahisseurs germaniques, des Francs^ dans la formation dupeuple fran^ais. — Th^se germaniste que le joug barbare a r(^g6n6r6 le vieux monde 6puis6 ; que les Barbares apporterent avec eux des vertus particulieres et des institutions originales (dont la racine 6tait pr6cis6ment dans ces vertus). — These romaniste, dont M. Fustel de Coulanges a 6t6 le plus vigoureux interprete : que les Germains, peu nombreux, furent noyes promp'tement dans les populations ambiantes, et que tout se serait pass6, sans eux, de la m^^me mani^re, ou h peu pres.

Le regime Kodal, selon Ics uns, fut, en France, un produit de Tesprit germanique de liberty et de compagnonnage, agissant comme ferment dans unc soci6t6 lomb^e en pourrilure. Selon les autres, le ri^gimc f6odal, ph6nomfene qui n'est propre ni k la France ni m^me k I'Europe du mpyen 4ge, s'est manifesto la sous Taction de causes analogues k cellcs qui I'avaient d^}k produit ou I'ont produit depuis dans des milieux tr6s difi^rents, par exemple au Japon. Un r(!^gime fc'^odal apparut dans la Gaule franque, comme partout, lorsque I'autorit^ centrale, ici d'origine romaine, devint absolument impuissante h assurer I'ordre, la s(^curit6 des personnes et des biens. 11 fallut d'aulres garanties et on les trouva, instinctivement, dans les relations de seigneur k vassal, 6bauch6es de longue date dans la « clientele » romaine aussi bien que dans le « compagnonnage » barbare. — La conclusion la plus g6n6rale qui se d^gage de ces d6bats, c'est sans doute qu'il est ir^s dilficile, en efTet, de discerner, a propos de ces tr^s ancicns temps, ce qui tient au gc'inie particulier des races et ce qui n'est que processus communs k toules les socic'it^s plac^es dans les mt^mes conditions. Etpuis, dureste, qu'est-cc que le « g6nie » des races? Peut-^tre une abstraction, un mot dont on se paye, qui ne correspond k aucune r6a[it6 d^finie. — En tout cas, le g^nie cellique des Gaulois, le g6nie germanique des Francs, sans compter le g6nie anonyme des antiques chasseurs d'elephants dont nous n'avons plus que les os, tons ces gonies sont maintenant, ^t depuis tr(?s longtemps, si bien fondus dans

Tesprit fraiiQais que tenter de les y dissocier serait une entreprise d6sesp6r6e. Autant reconnaitre, dans un fleuve, les eaux de ses affluents. Laissons done totalement de c6t6 cetordre de considerations.

Le seul 6l6ment primitif dont Taction ait persisie dans notre histoire d'une manierc 6vidente , c'est, non pas le sang, mais la tradition deRome. D'abord, la langue : la population de Tancienne Gaule romaine parlait roman ; le nombre des mots celtiques dans les dialectes romans de cette region est tr^s faible, celui des mots gcrmaniques fort mediocre ; les quelques districts, comme la Bretagne bretonnante ou la Flandre flamingante ou des dialectes celtiques pu germaniques prevalent encore sont des marches, recolonis6es par des Geltes ou des Germains a des epoques relativement recentes. D'abord, la langue; ensuite, chez les hommes cultives, la notion, le souvenir et le regret d'un gouvernement regulier, de I'unit^, de la paix, d'une civilisation sup^rieure; bref, un ideal. Get ideal, dont I'Eglise etait toute d^sign^e pour conserver le d<§p6t, agit, k plusieurs reprises, comme une force de premier ordre, sur le cours des 6vencments.

L'ideal romain, tout proche encore, ct d'hier, agit une premiere fois lors de la Restauration de I'Empire d'Occident en Tan 800. Gharlemagne, roi des Francs (des Francs de Gaiile et des Francs de Germanic) crut ressusciter I'Empire romain avec la collaboration du pape. Mais cette oeuvre artificielle s'6croula au ix® siecle. Au IX® siecle, les fils du fils de Gharlemagne se partagerent le nouvel Empire. 11 y eut d^sormais un

roi des Francs occidentaux (ou de Gaule) et un roi des Francs orientaux (ou de Germanic). Entre les deux, une longue bande de lerritoire limit^e par I'Escaut, la Meuse et le Rh6ne d'une part, le Rhin et les Alpes de I'autre, I'heritage de Lothaire. Voil^ les premiers lineaments de la France et de TAllemagne, et leur futur champ clos.

L'id6al romain agit une seconde fois, k partir de la fin du X" si^cle, dans le royaume des Francs occiden* taux, que nous appelons la France. Le roi, h^ritier, dans cette region, des empereurs carolingiens, et, par consequent, de la tradition imp6riale, n y fut d'abord qu'un fantome, car les processus intimes de desagregation et de reconstruction feodale qui s'operaient graduellement depuis des si^cles s'6taientachev6s au cours de la decadence carolingienne. II fut d'abord irha faible, etant tres pauvre. Mais, il arriva, en 987, que la dignite royale fut conferee k I'un des chefs feodauxles plus puissants du pays, Tanc^tre de la dynastic capetienne. Des lors la tradition de Tautorite k la romaine, qui, theoriquement, n'avait jamais ete interrompue, redevint, entre des mains capablcs d'en imposer le respect, une force vive. Les rois Capctiens furent conduits, instinctivement, a essayer d'exerccrles vieux droits imprescriptibles de leur couronne. lis s'efforcerent ainsi, sans plan pr6conQu, et memo, au debut, sans une conscience tr^s claire de I'oeuvre qu'il leur appartenait d'accomplir, de ruincr, dans leur royaume, la societe feodale, qui etait une society turbulente et troubiee, pour y substituer un gouvernemcnt r^gu-

lier, Funil^ et la paix romaines. — L'^volution qui commence ainsi au xi* siecle, en France, sous les auspices des Gap6tiens, est done exactemenl sym6trique, mais de sens contraire, k celle qui s'^lait d^veloppee depuis les invasions barbares : elle tend k reconstituer, dans le cadre restreint de Tune des regions d6tach6es de la Romania, un Etat plus ou moins conforme k Tantique conception de I'Etat, c'est-k-dire un 6tre politique organise et centralist k la faQon des 6tres vivants.

Pendant des siecles, k partir du xi®, la lutte de la royaut6 contre les puissances f^odales de la region fran^aise pour I'unification du pays fait le fond de I'histoiire de France. Elle aurait pu tourner mal. Tous les premiers Gap6tiens ne furent pas, tant s'en faut, des princes d'un grand m6rite; mais la chance voulut qu'ils se succ6dassent de p^re en fils, sans minorites d6sastreuses et sans querelles de partage. lis commirenl des fautes 6normes, comme de permettre k un roi d'Angleterre, d6j^ possesseur, en quality d'h6ritier des anciens dues de Normandie, de plusieurs grands fiefs sur le continent, d'acqu6rir en outre, par un mariage, tout le sud-ouest de la France ; mais la chance voulut que, au moment le plus critique — au commencement du XIII® siecle, — la dynastie fran^aise fiit representee par un individu energique, Philippe-Auguste, et que son principal adversaire, le roi Jean sans Terre d'Angleterre, filt le dernier des hommes. Apr^s Philippe-Auguste, qui coniisqua sur Jean sans Terra la Normandie, I'Anjou, le Maine, le Poitou, et qui vit consommer par I'expddition contre les Albigeois la

ruine politique de la France du Midi au profit de la France duNord, e'en fut fait. 11 fut d6cid6 qu'il y aurait une France (non pas deux, Languedoil et Languedoc, ou da vantage), et que la « France royale » engloberait peu k peu tout le territoire duroyaume. L'oeuvre'de Philippe-Auguste n'a pas 6t6 achev6e,* bien entendu, en un jour : il a fallu des centaines d'arin^es et des torrents de sang pour 6toufferles vell6it6s d'ind^pendance de la Flandre, de la Bretagne, href de tout ce qui subsistait de principaut6s Kodales, et surtout pour arracher le sud-ouest aux Anglais. Mais enfin^ a travers des souffrances indicibles, la France se d^gagea. Dbs le XIII® sifecle, et surtout apres la fin de la guerre de Cent ans, la France est sans contredit un Etat et le premier des Etats europ6ens.

Le premier en date sur le continent. Car il n'y a pas d*Allemagne; le royaume des Francs de TEst, dont le chef a relev6 en vain le titre carolingien d*cmpereur, est reste en anarchic. II n'y a pas d'ltalie, et le pape y veille. 11 n y a pas encore d'Espagne.

Le premier en puissance. Car I'Angleterre d'alors, son unique rivale, dont I'Ecosse est la mortelle ennemie,,que non seulement les Irlandais, mais les Gallois detestent, n'est ni si grande, ni si peupl6e, ni si riche, ni d'une activite si triomphante. Ellc tient tout enti^re dans la moitie d'une ile septentrionale tandis que le nom, la langue, les hommes et les choses de France sont d6j^ repandus dans le monde entier. — L'expan- 3ion de la France, un des ph^nomenes les plus frappants de Thistoire du moyen dge, a commence de tres

bonne heure, bien avant que la politique capetienne . eilt consomme Tunite du pays. Souvenez-vous : des Normands de France ont conquis I'Angleterre sur les Anglo-Saxons, I'ltalie du Sud et la Sicile sur les Grecs et les Sarrasins. Plusieurs croisades ont 6t6 des expeditions fran^aises, et la plupart des ppincipaut6s chr<^tiennes d'Orient, le royaume de Jerusalem, I'Empire latin de Constantinople, le duch6 d'Ath^nes, etc. , ont 6te fond6s et gouvernes par des chevaliers de France. Ge n'est pas tout : pour des raisons qu'il est naturellement impossible de d^m^ler, il se manifesta, a partir du xi® sifecle, dans la France en formation, une eclatantc floraison artistique, de toutes parts. De toutes les litt6ratures en langue vulgaire du moyen ^ge la fran^aise est la plus originale, la plus agr6able et la seule qui ait eu une action universelle. En son temps elle fut connue et imit6e d'un bout k I'autre de la Chr6tient6. Les personnes bien 61ev6es entendaient alors le frangais, non seulement en Angleterre, ou le dialecte normand fut longtemps la langue officielle, mais dans les pays d'Empire (Pays-Bas, pays du Rhin, etc.), en Italic et en Orient. Des strangers se m^laient d'^crire en fran^ais ou en provengal, et s'en tiraient tres bien. Ghacun sait que des poemes fran^ais du moyen dge, dont les originaux ont peri, ne sent plus connus que par des versions ou des adaptations anciennes, en allemand, en anglo-saxon, en n^erlandais, en noryegien, en islandais, en italien, en grec. L'id6al « courtois » de la haute soci^te fran^aise du xii« siecle fut adopts par toute TEurope seigneuriale.

Quant aux arts proprement dits, architecture et d^co- " ration, les styles de France, le style « clunisien », le style « cistercien », et surtout le style fran^ais par excellence, dont les plus anciens essais s'observent dans la region voisine de Paris, le style a gothique », n'ont pas eu de succes qu'en France. Les arch^ologues de nos jours ont dresse la longue liste des monuments du moyen ^ge qui ont <^t6 batis hors de France par des Fran^ais ou d'apr^s des modules fran^ais : il y en a partout, jusqu'en Castille, en Boh6me, en Hongrie et en Palestine; des 6glises rurales, en Ghypre, ressemblent 6tonnamment a celles de nos villages dc roise et de Seine-et-Oise. De nombreux textes 6tablissent, d'ailleurs, que les modes et les produits venus de France, en fait de costume et d'autres industries Elegantes, n'6taient pas alors moins goilt^s dans le resCe du monde que la litt^rature et Tart fran^ais. En un mot la civilisation ou, tout au moins, les aspects les plus raffin^s de la civilisation curent dans tons les pays chr6tiens, au moyen Age, comme une couleur fran^aise. Un dernier trait. G'est aux 6coles de Paris que, pendant cette p6riode, les clercs les micux douEs de tous lea pays venaient achever leurs Etudes littEraircs et faireleur tliEologie. Paris etait, des lexi*si^cle, a cause de ses Ecples, la capitale intellectuelle de I'Europe. Une maxime courait que le monde Etait rEgi par trois pouvoirs ; la Papaute, TEmpire et la Science; que le premier avait sa residence a Rome, le second en Allemagnc et le troisiEme k Paris. D'apr^s un autre lieu commun, que Chretien dc Troyos rapporte dans le pro-

loguede son C liges yei qui circulait dej^, certainement, a une 6poque plus ancienne, la Science ( « Clergie ») et la force militaire (« Chevalerie »), apr^s avoir eu leur siege commun en Grece, puis b Rome, Tavaient mainlenant en France, d'oii il fallait esperer qu'elles ne sortiraient jamais ;

Puis vint Chevalerie a Rome

Et de la Clergie la some

Qui or est en France venue.

Dieu doint qu'ele i soit retenue

Et que li leus li abelisse

Tant que jamais de France n'issc !

On a dresse la liste des hommes connus qui ont appartenu, au xiii® siecle et depuis, k TUniversitt^ de Paris, comme maitres ou comme 6tudiants : les plus grands noms de Thistbire de I'Eglise et de I'histoire de la pens^e au moyen %e y figurent. Notons en passant que les plus c^lebres ne sont pas des noms fran^ais : Albert, allemand ; saint Bonaventure et saint Thomas, italiens; Roger Bacon et Duns Scot, anglais, etc. Mais qu'importe ? L'essentiel est de constater que la renomm6e scientifique de la France 6tait, il y a six ou sept cents ans, aiissi preponderante que sa renomm^e artistique etlitt^raire et que sa puissance mat^rielle.

Voici done le fait capital. A un moment donn6 (au moyen ^ge), la France, a cause des avantages de sa position g^ographique, des qualites de son peuple, et aussi des circonstances — faisons la part du hasard — eut, sur tous les autres pays, une forte avance histo-

rique, k tous les points de vue. Cette avance, elle en a, dans les temps modernes, perdu peu k peu le b6n6fice. — Pourquoi? Comment? Telles sont les questions tres p^rave's qui se posent maintenant.

Lorsque nous nous demandons aujourd'hui comment la politique de la France aurait dd 6tre dirig^e dans les temps modernes pour que la France gardM le b6n6fice de son avance historique, il semble que la r^ponse soit ^vidente. II faHait ; i^ organiser I'administration du pays de telle maniere que toute sa force militaire et financifere filt constamment disponible; 2<* annexer melhodiquement, au nord et k lest, les provinces de I'ancien apanage de Lothaire qui flottaient encore, grdce ^Tanarchieallemande, entre la France et I'Allemagne, jusqu'aux Alpes et jusqu'au Rhin, en provision des temps inevitables oii des Etats, rivaux de la France, s'6l6veraient sur le continent europ^en ; 3*^ lorsque la d^couverte de continents nouveaux eut merveilleusementeiai^i les horizons de Tactivite humaine, pr^voir que I'avenir serait aux peuples europ6ens qui auraient essaim6 audelk des mers et diriger en consequence la force d'expansion nationale. — Reprochcr aux rois de France de n'avoirpas congu ce programme, et en particulier le troisifeme article do ce programme, serait absurde, certainement. Et il est bien silr que les deux premiers articles, relativcment faciles k concevoir, n'etaient pas aussi ais^s k r^aliser qu'on pent se I'imaginer k distance. Cepondant, et tout en tenant comptc des obstacles dus aux conjonctures d6favorables, on est en droit de dire que la France a cruellement et

presque toujours souffert,'depuis le commencement des temps modernes, de lincapacit^ de ses gouvemants. lis ont presque tous gaspill6 les occasions et multipli^ les fautes. D'autres Etats, comme la Prusse, ont dd manifestem^nt leur grandeur k la politique r^fl^chie et pers6v6rante d'une dyna^tie intelligente et bien servie. La France, elle, a 6t6 le plus souvent gouvern6e par des princes tr^s ordinaires et des esprits sans pert6e ; on cite quelques exceptions, Henri IV, le cardinal de Richelieu, et c'est tout.

Inutile d'insister sur le premier article : politique int^rieure. Jamais I'ancienne monarchic fran^aise n'a eu de bonnes finances, m^me sous Louis XIV, ni, par consequent, d'arm^es comparables k celles d'un Frederic II de Prusse. Elle n'a jamais eu non plus de solide armature administrative. Aussi n'obtint-elle jamais de la force nationale qu'un tres faible rendement.

L'occasion d'annexer sans grande peine les meilleurs morceaux de I'heritage de Lothaire fut perdue des la fin du moyen dge. — Les rois de la dynastie de Valois avaient eu si peu conscience de leurs devoirs envers la France qu'ils avaient donne a leurs pufn^s des provinces enti^res, reconstituant ainsi k plaisir I'ancienne feodalite que les premiers Gapetiens avaient eu tant de mal k detruire. Or un de ces puines fonda, au XIV® siecle, la grande Maison de Bourgogne qui, par une serie d'unions personnellesetdeconquetes, ajouta a ses domaines fran^ais les terres imperiales des Pays- Bas et presque toute la partie septentrionale de Tan-

LA TRADITrON DE LA FRANCE 15

cienne Lotharingie. Puissance 6norme et fragile, de croissance trop rapide. Louis XI labrisa; mais il ne r6ussit pas h en confisquer tous les debris. II ne fut pas en mesure d'emp^cher que la fille du T^m^raire apportdt, par son mariage, les terres d'Empire qui d6pendaient de la succession de Bourgogne h la Maison d'Autriche. Mariage d^sastreux, de consequences incalculables. Pour comble de malheur, le fils qui en naquit 6pousa rh^ritiere d'Espagne, — de TEspagne qui venait d'Mre 61ev6e.. par Tunion de la Gastille et de I'Aragon, au rang d'Etat de premier ordre. Des lors il devenait n^cessaire, pour saisir les Pays-Bas, d'entrcr en conflit avec TAllemagne et I'Espagne coalis6es. C'6tait beaucoup, c'6tait trop. D'ailleurs, les successeurs imm6diats de Louis XI s'employerent de preference ^conduire en Italic des expeditions romanesques, de sorte que le sang fran^ais coula a flots, en Italic, pendant cinquante ans, sans r6sultats appr^ciables, pour le plaisir. Quand cctte frenesie fut passee, il 6tait bien tard : la Beforme avait dediaine des guerres civiles et suscite partout des energies nouvelles. La France engagea enfin, sur Ic terrain propice, la lutte contre I'Espagne et ses allies. Elley gagna tres lentement, au xvii® et au xvui® siede, quelques provinces lotharingiennes : Alsace, Franche-Gomte, Lorraine, mais rien sur les Pays-Bas. L'orgueil de Louis XIV, ridiculement surcxcite par de trop faciles victoires sur TEspagne agonisante, edioua contre la vigueur patriotique des Provinces-Unies de Hollande, protestantes et 6mancipees. — En resume, trois si^cles et demi apres

la fin du moyen ^ge, la France est h peine plus grande qu'elle n'6tait sous Charles VII, quoi qu*il ne se soit pas 6coal6 dix ans sans des h^caiombes atroces ; et, autour d'elle, des Etats redoutables ont grandi qui la limitent et la surveillent. Non, non, le second article du programme n'a pas 6t6 non plus ex6cut6 comme il aurait dCl r^tre.

Mais que dire du troisi^me ? La France qui, au moyen Age, avait eu des colonies en Orient et dans Tltalie m^ridionale; la France, avec ses populations maritimes, aventureuses entre toutes, Normands, Bretons, Basques, Provengaux; la France a-t-elle pris sa part legitime des continents nouveaux, reservoirs de richesses vierges et berceaiix de riiumanit^ future ? II n'y a pas. le moindre doute que si le gouvernement royal avait eu, k cet 6gard, une politique suivie, de grandes choses auraient 6t6 possibles. La France du XVI®, du xvii*^ et du xvm® siecles ^tait pleine de gens qui ne demandaient qu'^ partir, comme on disaitalors, <( pour les lies » ; « on prenait son chapeau, on partait pourles lies, c'^taitle mot du temps ». En haut lieu, on ne s'occupagu^re de leur faciliter les voies. Et pourtant il se cr^a spontan^ment (ou peu s'en faut) bien des Frances d'outre-mer : dans les iles de I'Ocean indien, dans I'Hindoustan, aux Antilles, dans rAm^rique du Nord (region du Saint-Laurent, region des Grands- Lacs, region de Mississipi). Mais quoi? La France ne sut pas utiliser, comme I'Angleterre, ses discordes civiles et religieuses pour propager sa race ; les huguenots, chass6s de France, ne s'embarquferent point sur

quelque « Fleur-de^Mai » pour fonder ailleurs une « Nouvelle France »; le gouvernement royal, n'aurait pas souffert qu*ils v6cussent, m^me aux extr^mites du monde, sous le drapeau fleurdelys^ ; ils se dispers^rent en Angleterre, en Hollande, en Prusse, en Suisse et ailleurs, ou ils se d^nationaliserent tr^s vite, perie seehe pour la nationality fran^aise. Mais quoi? Le Gouvernement royal, absorbs par ses guerres europ^ennes, les yeux fix6s sur les champs de bataille ciassiques de Flandre et d'ltalie, se d^sint^ressa tout a fait de I'Empire frangais naissant d'outre-mer et, dans ses trait^s avec la Grande-Bretagne, s'en servit foUement comme de monnaie^ concessions. L*6pisode d^cisif dans I'histoire du monde moderne, qui se place au xviii® sifecle, c'est Tabdication de la France devant I'Angleterre en tant que puissance coloniale et ruche-mere des nations a venir. L' Angleterre prit alors, k son tour, une avance incommensurable dont, selon toute apparence, les repercussions se prolongeront indeiiniment a travers les ages.

N6anmoins, jusqu'k la iin de cette p6riode (jus* qu en 1789), la France continua de garder ext^ricurement le premier rang parmi les Etats civilises. II ne faut pas oublier que, sous Louis XIV encore, la population de la France repr^sentait a elle seule 40 pour 100 de la population totale des grandes puissances de TEurope. Les funestos erreurs de Louis XV en mati^re coloniale pass^rent presque inapergucs et ne devaient sorlir leurs efFets qu'^ la longue. Enfin, pour tout ce qui ne depend pas directement du Gouvernement>

La:<oloi4. Quest, d'hist. et d'ens. Nouv. s6ric. 2

commc les lettres, I'art et la science, la France avail mainlenuson rang avec aisance. Sans doute, dans ces domaines-l&, elle n'6tait dej^ plus seule : lltalie avail eu son heure au temps de la Renaissance; la France de Henri IV el la France de Louis XIV n'ont personne k opposer k Shakespeare d'une pari, k Velasquez et k Rembrandt d'autre part; TAngleterre et I'Allemagne, avec Newton et Leibniz, inaugurent alors, avec 6clat, leur oeuvre scientifique el philosophique. Mais la France reste le sensorium commune de I'Europe pensante et donne toujours le ton. Les lettres de tous les pays n'ont pas cesse de communier dans la connaissance du frangais, tandis que les Fran^ais continuent k ignorer paisiblement toute autre langue que la leur. Au xvm® sifecle, de m^me qu'au moyen ^ge, les cours princi^res de I'Europe 6taient francis6es a fond. Le style Pompadour et la philosophic de I'Encyclop^die ont et6 en leur temps le style et la philosopliie duroi de Prusse et des princes allemaads, de I'imp^ratrice de Russie et de I'aristocratie su^doise, de ministres tout-puissants en Espagnc, en Portugal, en Toscane et ailleurs. A quoi bon citer des preuves? 11 est incontestable que la France fut con^ue, au xvm® si^cle, comme la seconde patrie, la patrie intellectuelle de tous les hommes cultiv6s, m6me par ceux qui souriaient de ses faiblesses, m^me par ceux qui ne I'aimaient pas, m^me par ceux qui la d^testaient.

A ce moment-la (1789), il y a cent quinze aris, un accident intervint qui boule versa Ic cours de Thistqire

europ^enne. Tout ce qui paraissait acquis ou engag6 par revolution des si^cles ant^rieurs fut brusquement remis en question par la Revolution fran^aise.

La Revolution fran^aise, c'est la France debarrass6e du gouvernement qui n'avait jamais su tirer d'elle le maximum d'effort ni profiter de son avance historique pour I'asseoir dans une preponderance inexpugnable. C'est la France maitresse de ses destinees, pour la premiere fois, et dontla force est decuplee parks plus vives et les plus genereuses passions. — L'Europe monarchique, unie contre elle, essaya de I'accabler sous son poids, n'y reussit pas. Alors, ellj prit Toffensive contre I'Europe, comme emancipatricedes peuples. 11 ne s'agit plus, desormais, de savoir si la France aura ou non les Pays-Bas et la frontiere du Rhin. Gela, que la politique de I'ancienne monarchic s'etait morfondue k viser pendant trois cents ans, la France revolutionnaire I'obtint du premier coup, et davantage. Mais son elan I'emportabien plus loin. Saurait-elle, pourrait-elle s'arreter ? Si elle s'etait arretee k temps, les effets de fautesseculairesauraientete annules. Tout etaitjencore possible. II y ade cela cent dix ans. — Voici ce qui est arrive

il etait dans la nature des choses que le vieil esprit instinctif de domination et de conquete se meMt bientot, dans la conscience revolutionnaire, k la pensee de dclivrer les peuples. Get esprit apparait en efTet d^s 1792. 11 etait iniiniment probable, par consequent, que, tot ou tard, la force frangaise, exaltee par la Revolution, serait conlisquee et employee par un general

30 QUESTIONS d'hISTOIRE ET d'cNSEIGNEHENT

hcureux k des entreprises personnelles. Mais ce g^n^ral auraii pu 6tre un homme mod6r6, pr6voyant, raisonnable. Si seulement il avail 6t6 fran^ais de France ! Mais la place fut prise par Napoleon, c'est-k-dire par un capitaine italien de sang et d'esprit, stranger k noire mani^re traditionnelle de penser et de sentir, hani6 de chim(ires grandioses, k quisa prodigieuse fortune touroa la tete. II se servit de la France, et de tons les peuples que la France revolutionnaire s etait d6j^ annexes ou attaches, comme d'instrument pour ^dilier un Empire a la romaine et r^sumer en sa personne Alexandre et Cesar ; — et c'est, si Ton veut, la troisi^me fois que les souvenirs de la Rome imp^riale ont agi 6nergiquement sur le cours de Thistoire de France. Avec cet instrument, le plus formidable que personne ait jamais mani^, il foula horriblcment tout ce qui s'opposait k samarche, indifferent aux moissons de hainequ'ii pr6parait ainsi. Il lui fut donn<^*, comme vous savez, de se promener pendant dix ans dans son r^ve, et d'entreren maitre k Vienne, k Berlin, a Madrid, k Moscou. L'Empire frangais s'6tendit de la mer du Nord au del^ de I'Adriatique, entour6 de principaut^s vassales ou regnaient des membres de la famille imp6riale. On est confondu qu'un tel paradoxe, dont Tannonee aurait paru absurde aux contemporains de Voltaire, ait ete realist.

Et puis le jour se leva de la debacle inevitable. Etla France porta encore une fois la peine d'avoir eu des chefs inconscients de ses ini6rets et de leur devoir. Avec ses ambitions, archa'iques, toutes tournees vers

LA TRADITION DE LA FRAlfCE 21

TEurope et FAsie, de la Medileiranee comme centre. Napoleon, au zenith de sa course, n'avail pas ele moins hors d*6lat que Lous XV de discemer Tavenir prochain des grandes lerres nouvelles d'oulre-mer : il avail lAche negligemmeni la Louisiane el la vallee du Mississipi, le tiers et le coeur du territoire actuel des Elats-Unis, comme Louis X\', jadis, la vallee du Saint-Laurent ; il avait achev6 ainsi de detruire Tceuvre des pionnieFs frangais de TAm^rique du Nord. En revanche, il avait cm maitriser TEurope. Mais il n'avail tenu comple ni de ce que les forces de la France avaient une limile ; ni de ce que les sympathies qui avaient salue la France r6volutionnaire se d^tourneraient a la longue de la France napol6onienne, dont aucun ideal ne juslifiait la domination brutale ; ni de Tenergie developp^e chez les peuples les plus inoffensifs par la maniere dont il les froissait. En ses plus belles annees, il n'avail jamais pu venir a bout de la lenacite anglaise ; apr^s ses tehees d'Espagne et deRussie, TAllemagne, qu'il avait couchee k terre, se releva et I'accabla. — Apres Waterloo, il se lave les mains el s en va, laissant la France plus petite surle continent qu^elle n etait au commencement de la Revolution, saign^e a blanc, decouronn^e de son aureole revolutionnaire, et cernee de tons c6tes par des Etats nouveaux ou rajeunis dont sa d^faite n'a pas assouvi la volonte de vengeance.

L'histoire de France au xix' siecle, qui parait assez

confuse au premier abord, se d^veloppe logiquement, au contraire, si Ion so place, pour la considerer, au

point de vue convenable. Elle s'explique comme ceci : la France, a peine remise des desastres napol6oniens, a essay6 de recommencer sa revolution qui, la premiere fois, avait si mal fini. L'histoire de France au XIX® siede est celle d'un grand effort pour restaurer et appliquer les principes dela Revolution fran^aise. II y a eu des a-coups et des reactions ; c'est ce qui donne I'impression de I'incoherence ; mais, a regarder de prfes, Teffort s'est toujours exerce dans le m^me sens, en un sens antimonarchique, democratique et laique.

Premiere tentative en 1830. Mais il etait trop t6t : la Revolution de 1830 fut promptement deriv^e a son profit par la bourgeoisie lib6rale. Toutefois la France regagna des lors a Tetranger quelques-unes des sympathies qui s'etaient offertes a elle en 1790 et que Napoleon lui avait fait perdre : celles des nationalites opprimees et des partis democratiques.

Seconde tentative en 1848. Mais les temps n'etaient pas encore venus. La Revolution de 1848 parcourut en quelques mois la courbe que celle du xviii® siecle n'avait dessinee qu'en quinzc ans. Mal guerie, malgre lexperience, de son godt pour a I'Empereur » qui Tavait saturee de « gloiro), la France accepta, en souvenir de lui, une restauration de I'Empire, sous un autre Napoleon. Gelui-ci disait : « L'Empire, c'est la paix ». II fit la guerre. Des guerres populaires et tout a fait selon I'esprit revolutionnaire, comme celle qui aboutit k la creation d'un royaume d'ltalie ; mais, ceIle-1^, il la conduisit de telle sorte que le nouvel Etat italien put se croire, et se crut, naturelle-

ment, dispense de gratitude. Des guerres absurdes, comme celle du Mexique.Enfip I'incapacit^ de ce gouvernement et soti incroyable pr6somption attir^rent sur le pays les d^sastres inouis de 1870 : la plus profonde humiliation militaire, rAllemagne unifi^e dans la victoire et Tamputation de deux provinces.

Troisi^me tentative en 1870, sous le coup de ces d^sastres. Mais la France de 1870 n'6tait gu^re pr^par6e k un regime de liberty, de sorte que cette troisi^me tentative faillit 6choueraussi devant un retour offensif des partis monarchiques (1873). Pourtant, cela fut 6vit6; et, peu k peu, la R6publique s'assit solidement, dune assiette definitive. .« Comme il n*y avait jamais eu de revolution en France que pour I'etablir, il n'y en a plus eu depuis qu'elle existe. » Les trentc derni^res ann^es qui viennent de s'6couler sont les plus pacifiques de notre histoire ; et le pays n'a jamais et6 plus tranquille, plus heureux, plus prospfere qu'aujourd'hui.

Seulement, tandis que ces choses se passaient, la face de la terrc changeait. — Absolument, la France d'aujourd'hui est sans comparaison plus forte, k tous les points de vue, que la France de 1789 ; mais, relativement, c'est I'inverse, parce que, autour d'elle, tout agrandi. Les proportions ne sont plus les me^mes. Sous Louis XIV, la population de la France repr6sentait 40 p. 100 de la population totale des grandes puissances de I'Europe; en 1789, 27 p.' 100; en 1900, 10 p. 100 k peine. En 1789, la France 6tait I'Ktat le plus peupie ; au point de vue de la population, elle vient maintenant

24 (JUESTIONS d'hISTOIRK ET d'ePISEIGNEMENT

apres la Russie, rAllemagne, la Grande-Bretagne et rAulriche-Hongrie. En 1789, la France 6tait I'Elal le plus homog^ne, et presque le seul; presque tous les Etats europ6ens sont maintenani aussi bien organises qu'elle. L'eflet m^me de la Revolution fran^aise, en suscitant partout I'essor des nations, a 6te de r6duire la France k n'6tre plus qu'un peuple entre les peuples europ6ens. Et puis TEurope, TEurope en bloc, a d6sormais des rivaux. L'ampleur des transformations a 6t6 telle que le plus vaste, le plus riche et le plus ascendant des Etats civilises est aujourd'hui dans I'Am^rique du Nord. II se l^ve encore d'autres puissances au delk, dans les ties du Pacifique. L'axe du monde tend k se d^placer. line avance historique de plusieurs sifecles peut se rattraper de nos jours en une trentaine d'ann^es, comme le Japon I'a montr6. Et qui est-ce qui oserait' pr^tendre, dans le monde tel qu'il est ou qu il s'annonce, k une primaut6 durable? II n'y a plus de primaute militaire possible pour personne depuis qu'il y a un si grand nombre de forces 6quivalentes. Plus de primaute pour personne. Les prodigieux changements qui se sont op6r6s au xix° sifecle dans la distribution des societ^s humaines n'ont pas amen6 cet 6tat de choses au point de vue militaire seulement^ mais a tous les points de vue. Qui, quel peuple oserait pr^tendre, dans le monde tel qu'il est, a une esp^ce d'h6g6monie intellectuelle, artistique ou scientifique ? II suffisait, autrefois, de connaitre ce qui s'^crivait en fran^ais ; les lettr6s de tous les pays sont aujourd'hui au courant des chefs-d'oeuvre dc tous les pays, jus-

qu aux russes et aux scandinaves, el personne ne se conlente plus de sa lilt^rature nationale. Quant k la science, on se rend compte de nos jours que c'est ToDuvre collective de rhumanit6 tout entiere ; tous les peuples y collaborent, et, dans le r6sultat commun, il serait aussi malais6 qu'il paraft inutile d'isoler, pour la peser, la part contributive de chacun ; nul, par exemple, ne peut dire, dans la plupart dcs domaines scientifiques, h qui la science doit le plus, aux savants de langue allemande, aux savants de langue anglaise ou aux savants de langue fran^aise.

Les Fran^ais qui ont 6tudi6 Thistoire de leur pays et qui connaissent les autres 6cartent done le r^ve, pleinement r6alis6 jadis, mais d^sormais surann6, d'une action exclusive ou pr6pond6rante de la France en mati^re militaire, artistique ou scientifique. Mais ils ne s'en demandent pas moins quelle doit 6tre, dans la vie collective de Thumanit^, la part nationale et le rdle qu'assignent a la France les probabilit^s liistoriques, en raison de son pass6. Ghacune des grandes nations actuelles a son originality, que les si^cles lui ont faite, et qu'il faut, autant que possible, respecter. En quoi doncconsiste-t-elle, Toriginalite traditionncllc de la France entrc les nations? C'est pr6cis6ment le probleme oil je me suis propose d'aboutir.

Onl'a r6solu naguero, on France memo, do diversos manieres, diametralcment oppos6es.

L'auteur dun livre sur La Palrie francaise, ses origineSy ses grandeurs et ses vicissiliides^ aulour obscur,

26 QUESTIONS d'hISTOIRR ET d'eNSEIGNEMENT

mais qui personnifie et resume une 6cole, 6crit : « Le drapeaude la France se distingue entre tousles autres en ce qu'il est toujours accompagn6 ou pr6c6d6 de la croix. Gette croix est le signe incontest^ de la mission que notre pays remplit sur la terre et que les aulres nations voudraient lui ravir. » Get auteur croit que la tradition caract6ristique de la France, c'est celle de « fille ain6e » et de colonne de TEglise, de TEglise catholique. Gesta Dei per Francos.

Michclet, chef d'une autre 6cole, d6clare, d autre part, que ce qui caract6rise la France, c'est de s'6tre toujours sacrifice pour les causes universelles, la liberty et le bien de tous : < la plus humaine des nations, qui, seule, a eu, dans Thistpire, le g6nie du sacrifice ». Na-t-elle pas donn6 son sang pour d^livrer les Etats-Unis, la Gr^ce, la Belgique, la Pologne^ I'ltalic? « Ici seulement, ici, sontd'accord la force et I'id^e, la vaillance et le droit, ces deux choses s6par6es par toute la terre... » ; etc. Pour Michelet et pour la plupart des hommes de sa g6n6ration et de son parti, la tradition de la France, ce sont les id6es de justice, de liberty, d'6galit6 et de solidarity ; sa « mission » est de propager ces principes parmi les hommes ; elle est k jamais « le champion de la raison et de I'^galil^ fratcrnelle, le soidat du droit ». « La France, dit Ernest Renan, cette nation qui fait des choses desint6ress6es pour tout le reste du monde... » On a dit encore, dans le m6me esprit, sous cent formes di verses : « Si la France voulait renoncer a son g6nie d^sinteress6, social et humain, clle perdrait, sans compensa-

lion possible, ce qui a toujours fait sa vraie puissance morale ».

II n'est pas possible, messieurs, d'accepter int^gralement Tune ou I'autre de ces deux theses.

La premiere est celle d'une minority » d^sormais sans importance. U y a longtemps que la France ne fait plus figure de champion du catholicisme. P^pin le Bref, Godefroi de Bouillon, saint Louis, et m^mc Napoleon III, d^fenseur de Rome pontificale contre Garibaldi, sont loin. La vraie fille ainee de TEglise, c'est I'Espagne, nul n'en ignore. M6me, il semblerait plut6t, historiquement, que la France, parmi les nations catholiques, est celle qui I'a toujours 6t6 le moins. Mais n'insistons pas ; a quoi bon ?

La seconde th^se porte sa date, qui est le milieu, du XIX* si6cle. Elle n'est pas radicalement fausse, car on ne saurait douter que le programme rationaliste et sentimental de la Revolution fran^aise ait 616 prepare par des famous de penser tr^s r6pandues en France, et 1^ seulement, ou surtout, pendant des si^cles. A cet egard, il est vrai que la tradition de la France coincide tout k fait avec le programme humanitaire de la Revolution. D'un autre cote, la Revolution, en formulant avec precision un ideal de liberte, d'egalite, de fratemite et de justice, I'imposa avec une intensite nouvelle aux generations fran^aises qui suivirent, jusqu'^ les entrainer, en effet, k des interventions chevaleresques (quoique parfois tnaladroites et blessantes) dans les affaires d'autrui. Mais Terreur de Michelel et de ses emules fut de croire, sur ce point,

28 QUESTIONS d'RISTOIRE ET d'eNSEIGNEMENT

a une « mission » qaasi-providentielle de la France, d^essence imprescriptible, comme si l'humanit6 devait toujours rester, pour ainsi dire, sous I'ascendant du peuple qui, le premier, fraya les voies de Tavenir. Et Ton voil Ires bien ce qui les induisit, k ce propos, en exag6ration : c'est qu'ils lenaient a conserver k la France, par un biais, une sorte de primaut^ : k d^faut dune primaut^ militaire, qu'ils r6pudiaient, celle de force dominante et directrice en fait de progres, de lumi^re, de justice et d'emancipation. Nous savons mieux, nous, aujourd'hui, que, a Tavenir, cette primaut6-lik sera vraiscmblablement partag^e comme les autres. Tous les peuples ont desormais un role universel.

Par reaction contre la pretention commune desidealistes catholiques et des id^alistes r^volutionnaires d'identifier la tradition de la France avec « le g6nie du sacrifice » — sacrifice des int6r6ts nationaux kceux de I'Eglise ou k ccux de I'humanite — et sous le coup des fautes comijiises au nom de ces theories, une nouvelle 6cole s'est formee, depuis I'avenement definitif de la Republique, qui pr^che au contraire Tegoisme national, la politique d'affaires, Tactivit^ coloniale : « Nous avons assez fait pour les autres ; il est temps de penser ^ nous ». — Rien de plus naturel, assurement, que ce mouvement d6fensif, et, s'il avait toujours 6t6 conduit par des hommes 6clair6s, rien, peut- 6tre, de plus sage. Mais, en tout cas, rien deplus stranger, jusqu'ici, aux allures insouciantes et genSreuses de la nation. On lui pr^che des vertus bourgeoises ;

elle s'est toujours conduite, jusqu'k present, en grand seigneur.

OCi done est-elle, en v6rit<^, cette originality, legs

dun pass6 s6culaire, qu'il appartient k la France de

respecter et de cultiver en elle, pour son propre bien

et pour celui de tous ? — Eh bien ! le peuple de France

(la majority' des gens cultiv^s en France) a toujours

6t6 de pens6e tr^s libre et trfes laique ; en France, on

a, de tres bonne heure, parl^ de tout, sans aucune

interdiction ni reserve, et cette parfaite liberty, qui ne

contribue pas peu k la vie et k Taisancc de notre litt^-

rature, est encore, pour beaucoup d'^trangers, un

sujet de remarque et d'envie. En outre, on reconnait

g^n^ralement k Tesprit fran^ais et k la langue fran^

^aise certaines qualit^s ^mlnentes : nettet^, lucidity,

logique. Tout autant que son ancicnne preponderance

materielle, qu'elle a perdue, ces qualit6s ont valu a la

France, depuis des siecles, son rdle traditionnel d'ln-

term^diaire entre les peuples. Si, dans le monde

moderne, quelque chose a ressemble jusqu'^ present

k 1 antique universality de la culture grecque, c'cst la

diffusion, dans les classes intelligentes de tous les

pays, de la culture frangaise; et, d'autre part, les

ecrivains fran^ais ont ete « les secretaires de 1 esprit

humain », c'est-a-dire qu'ils ont excelie a filtrer, pour

eux-memes et pour tout le monde ce qu'il y avait

d excelleut dans les civilisations eti'angeres. L^ sont

des indications qu'il serait aise de d6velopper. L'hu-

nrianite a sQrement bcsoin d'une nation nfiediatrice

entre ses membrcs, oil la foi nouvelle, rationnelle et

sociale en m^me temps, qui n'a pas encore 6t6 trouv6e pour remplacer les vieilles croyances d^faillantes, s'^labore dans une atmosphere d'absohie liberty intellectuelle. II est vrai que je lisais r6cemment un livre allemand ou il est dit que cette nation-Ik sera I'Allemagne, et un livre italien ou il est dit que cette nationla sera lltalie, la v6n6rable mater gentium. Et, au fait, on pourrait dire aussi que cette nation-Ik sera les Etats-Unis, ou toutes les races de Tancien continent se sont rencontr^es et fondues. Nul doute que tous les grands peuples n'aient de bonnes raisons a faire valoir pour destiner ce beau rdle k leur patrie. Ge sont des illusions, peut-etre ; mais qu'importe ? Gardons-les tous ; tant mieux s'il y a concurrence, meme pour cette magistrature pacifique. L'avenir d6cidera. Nous verrons bien.

En tout cas> le peuple, quel qu'il soil, qui exercera la magistrature dont il s'agit sera n^cessairement un peuple vivant, vigoiireux et sain. La France y devrait done renoncer s'il 6tait vrai qu'elle filt en decadence-, comme le bruit .en a couru. Depopulation, alcoolisme, surcharge d'impdts, vermine du fonctionnarisme, que sais-je? De gros livres ont 6t6 Merits, chez nous et ailleurs, pour discuter la question. Toute une litt^rature pessimiste est n6e pour soutenir I'aflSrmative. Un journal a envoye une circulaire h des personnages de marque pour solliciter leur avis sur ce point. Les uns ont r^pondu : « Oui » ; d'autres ont r^pondu : « Non » ; d'autres ont repondu : « Peut-^tre » ; un Anglais a r^pondu : « La France est-elle. en decadence? assure-

ment, puisqu'il s'y trouve des gens pour le demander ». — Gertes, il n'y a rien d*impossible k ce qu'une nation, m^me trfes noble, tombe un jour en decadence. Nil permanet sub sole. Cela s'est vu. II y a dans I'histoire I'exemple de cet strange d^clin de vitalit6 qui frappa TEspagne dans la seconde moiti6 du xvi® si^cle, dont elle ne s'est pas remise. Mais personne, je dis parmi ceux qui connaissent la France contemporaine, n'a pu croire s6rieusement qu'elle fiit bien malade. Elle a 6i6 alteinte k plusieurs reprises, depuis vingt ans, d'indispositions malignes dont elle a parfaitenient triomph6, signe d'une bonne constitution. Militairement, elle a repris son rang; on ne pent pas savoir au juste, il est vrai, ce que vaut Toutillage militaire d'un Etat moderne jusqu'^ ce qu'il ait ^t6 soumis a un choc ; et il est certain que « quand il nait en France un bataillon, il nait en AUemagne un regiment et en Russie un corps d'arm^e » ; mais il y a des raisons d esp6rer que I'outillage fran(^ais est ce qu'il doit 6tre, et le nombre n'est pas tout : on a vu et Ton voit encore des Etats normalement organises, lestes et bien pris dans leur taille, se faire respecter par des Empires gigantesques. Moralement, est-ce qu'on n'a pas le sentiment que le monde serait moins int^ressant si, demain, les dcrivains fran^ais cessaient d'6crire et les artistes fran^ais d'exprimer la beaut6 k leur mani^ie ? II semble bien que ce qui a donne quelque temps a quelques Fran^ais la crainte, illusoire pour le moment, dune decadence possible, c'est tout simpiemcnt le malaise produit par la conscience imparfaitc du fait

que j'ai essays de meitre en lumiere devant vous : le fait capital que la France, qui jadis 6tait pr^pond^rante, k cause de son avance historique, n'est plus aujourd'hui, k bien des 6gards, qix'una inte7* pa?'es. « Voici une Irentaine d'ann^es, s'6criait nagu^re quelqu'un [M. J. Lemaitrej dont le patrioUsme n'est pas suspect, qu'il n'y a plus de plaisir k Hre Fran^ais ». II est naturel que les Frangais de la fin du xix® sifecle aient eu de la peine k s'habituer aux conditions nouvelles d'action que revolution g^n^rale des soci^tes humaines a impos6es assez brusquement k leur patrie. De la, une inquietude qui s'est traduite, suivant les temperaments, par des exces d'humilit<^ ou des sursauts d'orgueil. Mais nous y voyons clair maintenant : fiers (et pourquoi pas ?) d'un pass6 tres illustre, heureux de I'audience que ce pass^ nous vaut aupres des peuples dont I'avenir parait plus ^clatant que le n6tre, confiants enfin que la France restera, par son labeur sincere, une des forces, des lumi^res et des gF^ces de I'humanite.

Gomme je me suis toujours occupe d'histoire et d'education, je ne saurais mieux faire, il me semble, m'adressant k un auditoire am^ricain, que de lui presenter un grand historien de cliez nous, qui fut aussi un educateur, Michelet: Mediter sur la vie et sur Toeuvre d'un homme qui s'est illustre dans notre metier est, en principe, un excellent exercice spirituel ; mais, a choisir Michelet, je vois bien des avantages accessoires : il est tres fran^ais et il a laisse dans I'esprit public de son pays la trace la plus lumineuse ; c'etait une personnalite exquise et il reste un des deux ou trois ecrivains vraiment immortels du siecle dernier ; enfin il est le repr6sentant typique d'une generation qui differait beaucoup de la noire, de sorte que Ton pent mesurer la distance qui nous s6pare maintenant de nos anciens en constatant simplement les scrupulcs que Taltitude intellectuelle de ce personnage 6veille en

* Conference prononcee sous los auspices de TUniversite de Pennsylvanie, dans Houston Hall, Philadelphie.le 23 octobre 1904. Legferement aniplifice et relouchee ici pour tenir compte des publications faites en 1905.

Lani^lois. Quest, dliist. cl d ens. Nouv. serie. 3

nous. — On peut se demander, il est vrai, si tout n'a pas el6 dit sur Michelet depuis vingt-cinq ans quil est, a son tour, sujel d'ctudes historiques. C a 6tc la fortune posthume de ce p^rand homme de devenir une des principales figures, un des « saints » du Pantheon de la Troisieme R6publique ; en consequence il s'cst developp6 toute une litt6rature a sa gloire (particulierement abondante en 1898, a Toccasion du centi6me anniversaire de sa naissance, mais qui fleurit encore). D'autre part on a connmenc6 k examiner methodiquement ses Merits, tant in6dits que publics, pour en tirer I'histoire de sa pensee*. — Je tiens ^declarer d'abord que, pour ma part, j'ai relu Michelet, pour vous en parler, sans ombre d'intentions apolog^tiques et sans « documents nouveaux ». N'attendez de moi d'autre originalite qu'un detachementcompletde toute espece de prejug6s et une cntiere independance. Une etude de ce genre nest instructive, a mon avis, qu'^ la condition d'etre critique; et, d'ailieurs, ce n'est pas le respect ordinaire, c'est le respect scientifique qui estdil a de tcls maitres.

Les livres de Michelet ont ete les ev^nements les plus importants de sa vie, et il est tout entier dans ses livres. G'estpourquoi sa Wographie seconfond presque avec rhistorique de son oeuvre.

* Voir notamment les travaux de G. Monod, depositaire des papiers inedits de Michelet : Jules Michelet. Etudes sur sa vie et ses osuvresy avec des fragments inedits (Paris, 1905); et G. Lan- Bon, La formation de la methode hislorique de Michelet, dans la Revue dldstoire moderne et contemporaine, Yll (1905); p. 5.

MIGHELET 3o

Michelet n'a pas 6crit, comme Renan, de « Souvenirs d'enfance et de jeunesse » ; mais des notes Irouv6es dans ses papiers et publi6es, lant bien que mal, par sa veuve, en tiennent lieu, k peu pr^s^

U naquit le 21 aoilt 4798, de tres pure race fran^aise. — Son p^re 6tait de Laon, I'ahie des six enfants d'un professeur de musique, maitre de chapelle a la cath6drale. Milieu clerical, mais nullement d6vot, « plus qu'indiff^rent aux questions religieuses », dit Michelet : c( Mon grand-p^re et ma grand'm^re parlaient fort mal des prMres, dont ils avaient eu k souffrir dans leur ville 6piscopale ». Le p^re de Michelet, joli gar^on, cc avec son agr^able figure et ses petits talents de soci6t6 », avait fait ses 6tudes grace k ces messieurs du clerg^ ; on lui destinait un b6n6fice. Mais la Revolution changea ses destinies. II arriva a Paris apr^s les journ6es de septembre et se fit imprimeur. Son industrie p^riclita; il connut les continuels tehees des besogneux, et m^me la prison pour dettes. II v(5cut, pourtant, et fit vivre sa famille. II ^tait, en son jeune temps, gai, optimiste, sensible. Tres bon, surtout pour les siens *. — La mere, originaire des Ardennes,

* « Mme Michelet a compose Ma Jeunesse avec uii fragment d'autobiographie 6crU par Michelet en 1821-1822. qui s'6tend jusqu'ft 1815, et quelle a presque integralement reproduit; avec la preface du Peuple [1846] ; avec les correspondances des personnes de la famille de Michelet et avec les souvenirs de ses conversations. Mon journal [1820-1823] ne contient presque rien de Mme Michelet; j*ai vu le manuscrit avant qu'il ne fiH livr6 k I'imprimeur. 11 6tait de la main de Michelet... sauf quelques raccords » (G. Monod, o. c, p. 6).

• « Papa allait a ses affaires de midi -k cinq heures, et, le reste

36 QUBSTioKs d'histoire: et d'enseignement

grave et passionnee, seche, ardente, 6tait la nicct dun chanoiiie de la cath6drale dc Laon, dont, avani son mariage, elle avail tenu la maison en quality dc gouvernante ; c'est d'cUe, sQrement, que Michelel h(5rita ce qu il y eut d'exceptionncl en lui. — Ge pere et cette nnere malheureux et tres tendres iirent tout de suite de leur tils unique I'objet dune « fanatique esp6rance » ; « A cinq ans, j'6tais .f6L6, adnnir6 ; tantot je devais 6tre tel grand homme, tantdt tel autre. La grosseur de ma tete et Ics contrastes de mon caractere faisaient presager beaucoup... Cette admiration de tout ce qui m'entourait me donnait une prodigieuse opinion de moi-meme... L'exag^ration en ce sens d6passait toute mesure.., »

Michelet a 6te un enfant gM6. Ses biographes insistent beaucoup — comme lui-meme, du reste — sur ce qu'il subit de bonne heure les soufTrances des pauvres : le froid, sinon la fairti, les privations lugubres. Sans

du temps, il ^oignait maman et faisait, avec la dernifere complaisance, tout notre petit menage. Je ne puis me rappelerce temps sans sentir de la veneration pour cet excellent homme. Veritable philosophepratique que j'ai toujours vu froid dans les dangers, gai dans les malheurs, d'une inepuisablc bont6 pour ceux qu'il aimait; trompe toutes les fois qu]il s'est confie aux hommes, son coeur s'est resserr6 ^ la longue et toute sa sensibilite s'est arr^tee ^ ce qui I'entoure. Pourquoi faut-il qu'il ait trouv6 dans sa famille des caractferes si ^pres, si contraires au sien ?... Au dehors, il est dur, egolste. Exprimez devant lui un sentiment tendre, une pensee genereuse, vous voyez une larme briller dans ses yeux. Lorsqu'il lisait quelque chose de vraiment beau, j'ai souvent remarque que sa voix s'alterait, etait prfite k lui manquer. » Journal de Michelet, dont le texte exact, leg6rement arrange par Mme Michelet dans Ma jeunesse, a ete retabli par G. Monod (o. c, p. 221).

doule ; mais il n'en iut pas moins 61ev6 dans la ouate de la plus chaleureuse affection ; en comparaison dc quoi le reste n'estrien. Pensez a Tenfance douloureuse de lant d'autres 6tres d*6Iite, fins et fragiles, comme Dickens, qui fureni en proie, non seulemenl k la gene, mais k la mis^re, k I'indifference et k la brutality des hommes.

Son caract^re s'accusa tres vite. A cette premiere p^riode, le principal trait n'en etait pas pr6cis6ment la bont6. II s'en est rendu compte plus tard : « Je dois avouer que ma m^re ne trouvait en moi que peu de consolations. Comme tout enfant unique et g£^t6, j'6tais volontaire, dur m^me, irritable. A la moindre contradiction, je me mettais en colore... et j'affligeais jusqu'aux larmes celle qui n'^tait d6']k que trop accabl6e du poids de nos malheurs. Bientdt j'(^tais touch6 de sa peine, mais j'6tais trop fier pour revenir et j'accumulais ainsi les torts graves. » A l'6gard de son pere, Michelet prit tout de suite I'attitude de celui qui a coutume de recevoir des liommages. « J'6tais, dit-il, de glace avec lui. » « Ge bon p^re » n avait pas le droit de rentrer en retard pour diner ': « J'entendais un pas rapide r6sonner dans Tescalier; je me pr^cipitais; je coupais court k toutes los excuses qu'il avait toujours prates pour m'apaiser. D'un mot cassant et bref que je regrette aujourd'hui je lui fermais la bouche : « Abr6- « geons ». — Le principal trait de sa nature, c'6tait alors, sans conlredit, I'orgueil : Torgueil exasper^ par les adorations des siens. On entrevoit un gar^on farouche, ombrageux, facile k blesser, bless6 d'avance, tendu,

pr^t k r6agir violemmenl au premier contact du monde ext^rieur, avec dimmense^ ambitions intellectuelles. « J'ai cu le goilt de la solitude des ma plus tendre enfance*.)) Au lyc6e, il futd'abord victime de quelqties plaisanteries, et il se crut pers6cut6 : a Ges railleries aigrissaient mon caractere, d6j^tres violent... ;jedevenais immobile pour fixer ma souffrance d*un regard passionn6 * ». Mais il ne s'abandonna pas ; au plus profond de sa d^tresse son incomparable confiance en soi fut le ressort qui le maintint debout, d'aplomb. Tout le monde, chez nous, a dans la memoire ce morceau c6l^bre qui figure dans la preface du Peuple, 6crite en 1846 :

Je me rappelle que, dans ce malheur accompli, privations du present, craintes de Tavenir, I'ennemi [I'Europe aliiee contra Napoleon] etant a deux pas (18H), et mes ennemis a moi [ses camarades de classe] se moquant de moi tous les jours, unjour,.unjeudi matin, je me ramassai sur moi-meme (sans feu, la neige couvrait tout), ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblant finir pour moi — j'eus en moi, sans nul melange d'esperance religieuse, un pur sentiment stoicien — je frappai de ma main crevee par le froid sur ma table de chene, etje sentis unejoie virile dejeunesse etd'avenir^.

' Ma jeunesse, p. 35.

• Ibid,, p. 94.

^ U y a, dans Ma jeunesse (p. 317), un passage trfes interessant pour la connaissance de cette conscience en etat d'hyperesthesie : « Dans la societe de Poinsot [un de ses amis de college], tout m'eat ete facile, mfime de devenir bon. Gelui qui n'a pas souffert, d6s le debut de la vie, de la mechancete des hommcs, est tout naturellement garanti du mal dessechantdes.rancunes pr6coces. Encore moins mon ami savait-il (etje n'osaia le lui montrer) ce qu'une Ame

Un autre trait qui, chez Michelet enfant, s'est r6v6l6' tout de suite, c'est un vif, un d61icieux sentiment de la nature : « D^s cette 6poque [1808, dix ans], j'aimais les saisons indecises^ les ciels voiles ». II aimait aussi la lumi^re. De quoi il reste, dans le livre de la Femme, ecrit en 1860, un t6moignage magnifique entre tant d autres :

Pour moi je puis affirmer que rien, dans ma premiere enfance, ne me fit plus d'impression que d'avoir vu une fois le Pantheon entre moi et le soleil. G'etait le matin. L'interieur, revele par ses vitraux, raydnnait com me d'une gloire. Entre les colonnes legeres du charmant temple ionique, si enormement eleve sur les grands murs austeres et sombres, I'azur circulait, mais rose d'une inexprimable lueur. Je fus saisi, ravi, atteint, et plus que je ne Tai ete de tres grands evenements. lis ont passe ; cette lueur me reste et m'illumine encore ^.

Avec un lever de soleil sur le Pantheon, les images les plus vives que Michelet eut gard^es de sa jeunesse

encore malade de leurs niopris pent eprouver, par moments, de volupt6 k savourer le fruit amer de la haine. Le milieu [medical] oil il vivait depuis son adolescence, en lui donnant de nombrcuses occasions de voir de pr^s les mistjres des autres, avail, au contraire, dispos6 son coe\u* a tons les sentiments genereux. » — Gelui qui a ecrit cela se dit desseche par la mechancete des hommes, malade de leurs mepris, haineux pour n'avoir pas eu I'occasion de voir de pr^s les mis^res des autres. Mais 11 resulte de ses propres recits que nul ne fut jamais plus aime que lui ni mieux plac6 pour voir la mis6re des autres, et notamment de ceuxqui rainiaient. 11 est clair que les soulTrances clont il s'agit sont des souffrances d'orgueil.

' La Femme, p. 6. Gf., dans Mon journal, p. i47, le i)aragraphe qui commence par : « Ces jeux lents et diserets de la lumit?re. dans une tranquillc et pesante atmosphere d'hiver... »

40 Ot'ESTIONS D niSTOIRE ET D ENSEIGNEMENT

etaient, a Ten croire, dos figures de petiles filles. 11 est ndcessaire de constater qu'il fut, des ses premieres annees, extraordinairement preoccupy des qupstions f^minines. A laverito, il faudrait savoir jusqu'k quel point MmeMichelet, sa veuve, en cditant ses « Souvenirs », s'est cru permis de les arranger sur cechapitre. Mais c'est bien lui qui a ecrit cette note ; « Je retrouve, dans mes papiers de jcunesse, le plan d'un livre que j'ai fait, entre deux devoirs decolier, pour r^ciamer, en faveur des femmes, des lois plus justes et plus humaines. »

Au lycee, Michelet fut un excellent 6leve ; il en sortit (( charge de couronnes » donl, suivanl I'usage, il resta, toute sa vie, tres fier. Mais en ce temps-1^, a la fin du Premier Empire, I'education secondaire avait assez peu de substance : du latin, du grec, un peu de fran^ais, beaucoup de rhetorique, pas de sciences, pas d'histoire (lEmperGur I'avait rayee des programmes apres la bataille d'Eylau). Peu de livres encore avaient eu,. a cette date, de finfluence sur le futur historien : il cite Virgile, dont il vante « la noblesse » ; V Imitation de Jesus-Christ, « ces dialogues entre Dieu et une ame malade comrae Tetait la mienne...)) ; etaussi J. -J. Rousseau, son frere spirituel : « Sa sauvagerie allait a la mienne ; nous avions eu la meme enfance n^cessiteuse... » Quant a sa vocation historique, il aimait, dans son age miir, a en reconnaitre I'occasion decisive dans une visite que sa mere lui avait fait faire a ce « Musee des Monuments Fran^ais » ou Ton s'etait attache k reunir, pour les

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sauvcr, les sculptures du moyen Age que la Revolution avail enlev^es aux 6glises : « G'est la, et nuUe autre part, que j'ai re^u d'abord la vive impression de I'hisloire ; je remplissais ces tombeaux de mon imagination ». Mais son imagination, comme il le declare lui-ni^me, avait toujoiirs 6i€ « prodigieuse » ; il dit, ou sa veuve lui fait dire, que les Retries etRegentes de France, par Dreux du Radier, ou il avait appris h lire, et les compilations populaires de la Bibliotheque Bleue avaient A^]k suffi pour 6veiller en lui le sentiment po6tique du pass6. — Le fait est, pourtant, qu ^ V^poque oil il acheva ses 6tudes (1816) son activity naissante n'avait pas encore de but d^fini ; il se sentait « propre h tout ».

A partir de 1817, le brillant laur^at chercha sa voie, tout en faisant, suivant sa propre expression, « des provisions d'avenir ». Le journal intime, dont nous avons le texte original de 1820 k 1823, avec des fragments jusqu'en 1829, et la « Liste de mes lectures du lo juin 1818 au 1" Janvier 1829 » font connailre k la posterity, d'une fa^on assez precise, cette phase de son d^veloppement mental.

Le jeune homme du Journal intime se rend t^^s bien compte de son cas. Et d'abord de sa secheresse, dont il se blAme : « Tdchons de rendre heureux ceux qui nous entourent. Le pr6cepte A!ecarter les coudes, qui scrait assez le mien, ne doit pas pr6valoir sur cclui-1^* ».

* Mon journal, p. 56.

II se sait timide, depourvu de cette banale facility de parole (le flux oratoire) qui en impose tant au vulgaire, — incapable, par consequent, d'action directe sur les foules : « Je parle si difficilement ^ » ; a un esprit si lent a concevoir, si nnaladroit a exprimer* ». Un autre motif encore le rendait impropre k la lutte directe, son extreme impatience de la contradiction, dont il ne se corrigea jamais :

Je parle peu facilement; je cherche; il est naturel que je ne cherche pas I'expression la plus faible. Or, Texpression forte — ou desiree telle — atoujours quelque chose de cassant. Ensuite. des qu'il y a deux personnes, lopposition surgit, et rimpatience, mon defaut naturel, m'emporte sur-le-champ hors des limites de la moderation que gardentles boas esprits desireux de s'eclairer^.

On s'explique ainsi qu'il ait^crit, des 1820 ;

Je serais peu propre au metier de brillant parleur. J'aimerais assez la celebrite du nom, mais I'obscurite de la personne. Au lieu d'amoindrir son esprit dans la discussion de miserables interets, mieux vaut vivre dans un petit coin, et faire... un bon livre*.

Cette repugnance pour la contradiction, et, par suite, pour la politique militante, qui comporte la contradiction sous les formes les plus brutales, a toujours persists chez Michelet. Jamais il n'a accepte de Candida-

* Mon Journal^ P- 109. Gf., p. 89.

-Ibid., p. 43.

3 Ibid., p. 53.

' Ibid., p. 12.

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lure. II aurait 6t6 61u n'importe oii, sans difficult^, en 1848. Mais il ne vouliit rien 6tre. « Je me suis iug6, disait-il ; je n'ai ni la sant6, ni le talent, ni le maniement des hommes... » Et une autre fois : ((Moi, je suis un artiste ». OpiniAtre, imp^rieux, il a tou jours 6prouv6 au plus haul degr6 le besoin d'affirmer sans r^plique *.

Michelet adolescent, qui se sait impropre k Taction oratoire, n'en a pas moins un trfes vif d6sir d'agir. Son goilt d'enfance pour V Imitation et I'ataraxie contemplative, si tant est qu'il ait jamais 6te profond, s'^tait dissip6 promptement. 11 continuait d'aimer la solitude, mais Tegoisme des solitaires n'6tait pas son fait. Ou plutot il n'^tait pas entierement exempt d'6goisme pratique, mais il se croyait d6vor6 de sentiments g6n6reux, et il voulait rdpandre des bienfaits, m^riter des benedictions : a Gette impatience d'agir efficacement me maigrit, 6crit-il en 1820. Quand je traverse la foule, je sens augmenter le besoin d'etre utile avec une singuli^re vivacite. Les faibles m'6meuvent. Parfois cc sentiment d'humanite et celui de mon impuissance est si vif qu'il va jusqu'a la douleur. » Et ailleurs : « La gloire, ce n'est pas elle seule qui me tente : j entends, a la suite d'un bon livre, les benedictions des foules ».

Voilk done sa pens^e : agir, par le livre, pour le

* Voir k ce sujet, uno anecdote qui, du resle. — quoique elle soil rapportee par Mme Michelet — ne saurait 6tre accept6e que sous ben6fice d'inventaire (Ouvrage cite de G. Monod, p. 245). Mme Michelet fait dire A son mari, k propos dune querelle de manage : « II est douloureux pour un historien qui tient lout un peuple dans sa main, pour le fa ire agir ainsi qu'il vous plait [?), de n'6tre pasroi ailleurs et de trouver des obstacles. »

bien des hommes. Mais comment ? Le Journal montre que, pendant des ann6es, il a rumin^ incessamment les projets les plus naifs, les plus bizarres.

En septembre 1820, il vient de jeter sur le papier le plan d*un « beau livre », Exhortations a mes contentporains : a M'adressant aux partis ultras, j'essayais de les ramener r^ciproquement k des id^esplus justes en morale et en politique ; un tel liyre 6crit avec chaleur, bonne foi et charity, pourrait faire quelque bien * ». En aoM 18i21 : « Un livre que je voudrais faire, dont j'ai m^me esquisse le plan : Histoire dune chatne de causes et d'effets, en remontant de nos jours jusqud la creation^ ». Ces id6es, et cent autres du m^me genre, se succ^daient tr^s rapidement, en ce temps-1^, dans son esprit, et m^me suivant un certain rythme, qu'il a not6 : « Ces dispositions d'esprit reviennent periodiquement avec les saisons. Au printemps je voudrais ^tre poete ; pour me dedommager, je d6clame en prosed A mesure que la saison d'6t6 murit, j'ai toujours en tete quelque projet utile. Vers la fin de I'automne, j'ai une grande soif de savoir n'importe quoi : j'embrasse alors une foule d'6tudes diverses. Puis, en d6cembre, je me ferais volontiers traducteur, commentateur, compilateur...^ >. II suffira d'indiquer

* Mon Journal, p. 92.

- Ibid., p. 227.

' ex. ibid., p. 196 : « J'ai toujours, au printemps, la tentation d'ecrire une nouvelle; 1^, du moins, je pourrais faire la part du coeur. »

*/6ic?., p. Ho.

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ici quelques specimens des r^ves d'6t6 qui ont traverse ou hant6 son cerveau : comparer le stoicismc el le christianisme ; le caract^re des peuples trouv6 dans leur vocabulaire ; philosophic historique des langues \ moyens d'amdiorer le sort des femmes ; histoire de la litt^rature grecque (en 8 oil 10 volumes), mais il h^site sur le titre : Les soirees dCAspasief Les jardins de Me* diets ? Les nuils alliques .^ En 1824 : « J'ai une haute tentation : celle d'^crire un livre sur la Philosophic de THistoire ». En 1825 : « Je m6dite de faire un livre qui reponde aux besoins de I'dme moderne, celui-ci, par exemple : Elude religieuse des sciences naturelles »» En 1826, « mille projets me roulent dans la tete : une Histoire litteraire de la France dans ses rapports avec V histoire politique i), etc. Les conceptions d'hiver ne sont pas moins colossales : en 1819, il veut <( compiler, traduire et arranger une suite de discours tirc^s des orateurs grecs et anglais » ; en 1825, il songe a « une Edition fran^aise de la correspondance des papes, dans le genre de la Collection des Ghroniques de Guizot ; » en 1826, Monumentsjiistoriques du christianisme^ traduits et publics, environ cent volumes ; « Ah! si j'avais sous la main une poign6e d'hommeg de bonne volont6 !... »

Inutile de citer davantagc. II est clair que Tauteur du Journal intime, recommandable par sa curiosilc^. sa soif de travail, ses ambitions c6rebrales et son inquietude k chercher « des occupations altachantes », est rest6 longtemps dans une incertitude fumeusc an sujet de Texpression qu'il donnerait k son besoin de pro-

duire. II a h6sit6 entre la litt^rature historique et les Iravaux, je ne dis pas d'6rudition critique (car il ne soup^onnail pas alors ce que c'6tait), mais de compilation et de vulgarisation des sources originales ; entre Thistoire et la philosophic ; et m^me, ayant un ami qui 6tait ^tudiant en pharmacie, entre Thistoire, la philosophic et les sciences de la nature, a Tout m'a paru possible. » Gependant, il lisait beaucoup, en faisant des extraits : surtout les classiques grecs et latins, les tres m^diocres historiens et les tr^s m6diocres philosophes de son temps. II avait 6t6 si completement sevr6, au cours de son Education, du commerce des grands penseurs, qu'il se nourrissait « avec d6lices » de la petite philosophic ^cossaise des Reid et des Dugald-Stewart. Une note de Buchon au t. Ill de la traduction de Dugald-Stewart lui r6v6la Vico, dont il s'eprit tout d'un coup au point de s'atteler k le traduire (et dont on parierait moins maintenant s'il ne I'avait point traduit). Il apprit aussi Tallemand (jusqu'k quel point ?) pour entrer en communication avec Herder et quelques autres. Tr^s peu de litterature contemporaine : Michelet, qui devait se placer au premier rang des ecrivains k tendances romantiques, s'est toujours tenu k I'^cart du « romantisme » proprement dit; Un dernier trait. Tres pr6occup6 de la forme (et^ d'autant plus que le fond manquait encore), il continue les exercices de rh^torique dont il a contracts I'habitude et le talent au college. Rien ne montre mieux combien les points de vue ont chang6 depuis quelques generations. Ces exercices, qui paraissent, de

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nos jours, pu^rils apr^s les etudes finies, Michelet, jeune homme, les prenait encore au s6rieux. II faisait, commepar plaisir, des vers latins et des vers grecs. Le 8 juilletl82l (k vingt-troisans), il 6crit : « Journ6e solitaire et s6dentaire. Je me suis avis6 de commencer un discours frangais. J'ai choisi Gr^goire de Nazianze k Julien. J'ai 6crit quatre grandes pages avec une indomptable ardeur. Puis est venu le tour de la philosophic avec Destutt-Tracy. Ge sont la les bons moments. J'oublie tout; je ne vis plus que dans mes pens^es* ». — On le voit tres pr6occup6 du « style ». II se plaint que son « style » soit « sec, d6cousu, sans chaleur ». Toutefois il a d6j^ un don d'expression exceptionnel. Et il le sait. II le sait. Lorsque, k I'examen d'agr6gation, M.* Victor Le Glerc lui d6nonce, sans management, rindignation que sa rnani^re d'6crire le fran^ais a soulev^e chez les juges, il « le quitte sans dire un mot » et « doute de sa sinc6rit6 * ». II dira plus tard, en parlant de la p6riode de sa vie qui a suivi immediatement celle-ci : « Je n'avais qu'une seule force, ma virginity sauvage d'opinion et la librc allure d'un art k moi, et nouveau ».

Les commencements de la carriere do Micheletont^te modestes. Pourvu, en 1821, du dipl6me d'agreg6 (la veritable licentia docendi), ilfut d'abord maitre r6p6titeur a la pension Briand, puis professeur suppliant au lyc6e Gharlemagnc, enfin professeur k Sainte-Barbe ;

• MajeunessCy p. 221.

*lbid., p. 246.

et surcharge, pendant des ann6es, de besognes scolaires : classes, repetitions, etc. 11 n'avait encore rien donn6 d'int6ressant au public lorsque, en 1824, M. Nicolle, directeur de Sainte-Barbe, lui conseilla d'ecrire. Thistoire de cet 6tablissement. Mais ii s'y refusa : « Je verrai, j'essaierai ; en attendant, faisons le Tableau chronologique de Vhistoire mode^me qu'on me demande pour les classes^. » Composer des « Tableaux chronologiques » lui paraissait encore, k cette epoque, un emploi digne de lui ; c'etait m6me, depuis longtemps, un de ses projets favoris, tout comme « la Philosophic de THistoire » et les Recueils « dans le genre de la Collection des Chroniques de Guizot » : ccL'histoire, pour etre vue d'ensemble, demanderait de bons tableaux chronologiques ; c'est un travail auquel je vais m'essayer dans mes courts moments de repit » (novembre 1821) 2.

11 ne faut pas confondre, messieurs, le Tableau chronologique de Vhistoire moderne^ qui fut mis en vente le 7 avril 1825, avec le Precis d histoire moderne . qui parut deux ans plus tard et qui fonda, tout d'un coup, la reputation de I'ecrivain.

Michelet n'avait pas d'autre bagage scientifique qu6 sa these de doctorat (quelques pages, insignifiantes, sur Plutarque) et le Tableau chronologique de Vhisloire modei^ne de 1483 a 1789 qui se reliait et se vendait

' Ma jeunesse, p. 309.

"Ibid., p. 257.

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avec le Precis de Ihistoire du moyen dge, k I'usage des classes, par M. Desmichels, quand, le 3 fevrier 1827, il fut choisi comme « mattre de conferences de philo- Sophie et d'histoire » k I'Ecole pr6paratoire [aux fonctions de professeur dans Tenseignement secondaire], c'est-k-dire k I'Ecole normale, qui (^tait alors quelque chose comme I'Universit^ de Paris. Un homme de vingt-neuf ans, avec un bagage 6quivalent, n'aurait, aujourd'hui, Aucune chance d'obtenir une place pareille ; mais, en ce temps-la, la specialisation n'6tait pas pouss^e fort loin et il n'y avait pas grande concurrence : il suffisait d'etre notoiremcnt intelligent et culliv6 pour ^tre consid6r6 comme propre k tout. II est possible, du reste, que ce progr^s d^cisif dans sa carri^re, Michelet Tait dil, pour une part, k la rc^putation qu'il avait d'etre, comme on disait alors, « bien pensant ». M. O. d'Haussonville a mis en circulation, sur ce point, une anecdote c6lebre. Lorsque M. de Vatimesnil proposa de nommer M. Guigniaut directeur des 6tudes litteraires k I'Kcole normale, ccrtaines personnes s*effrayferent, car M. Guigniaut 6tait un « liberal » ; mais M. de Vatimesnil les rassura : « Nous avons, dit-il, a TEcole normale, un jeune maitre de conferences, imbu des saines doctrines, dont Tinfluence combattra la sienne ». Quoiqu'il en soit, une chose est certaine, c'est que Michelet fut nomme k I'Ecole normale par le Gouvernement de la Restauration, qui n'aurait pas mis la un adversaire declare de sa politique et de ses idees religieuses. Michelet a insere dans son Journal une lettre de son ami Poret, dat6e de 18:25, ou il ctait dit :

La^glois. Quest, d'liist. ct d'cns. Nouv. soric. 4

« On ne peut plus obtenir de places qu'un billet de confession a la main », et cette reflexion personnelle : « Ne guelte-t-on pas une phrase, un mot, pour me faire un proctis de tendance * ? » 11 parait bien que, h cette epoque, il ne se souciait pas de passer pour un adversaire du pouvoir. Dans son for int^rieur, vaguement imbu des idces du xvin*' sifecle, spiritualiste, ami du peuple. En public, tres prudent. Nulle bassesse :il etait n6 a une 6poque ou la France 6tait d^christianisee a un point qui nous 6tonne aujourd'hui ; il n'avait pas 6te baptist ; chez lui, pendant son enfance, il n'avait jamais entendu parler de religion ; apres le retablissement du culte par Napoleon, les pretres et les offices lui firent a peu pres refTet que font aux Europ6ens, en Extreme- Orient, les bonzes bouddhistes et leur rituel ; on n a pas le droit de pretendre, cependant, que, s'il se pr6senta spontan6ment le 23 juin 1816, a I'^glise Saint* M6dard, k Paris, pour recevoir le bapteme, ce fut parce qu' « aucune carriere ne s'ouvrait, depuis la Restauration,^unjeune homme non baptise ». Nulle bassesse, car il n'a jamais dit, semble-t-il, pour « arriver ;>, le contraire de sa pens6e. Nulle bassesse, mais infiniment d'adresse instinctive a colorer sa pensee des nuances quipouvaient plaire. Aveccela, membre dela«Soci6te des bons livres » et considere comme catholique par I'eveque de Frayssinous au moment m6me ou il ^cri*vait pour lui tout seul, dans le secret de son Journal (1826) : « J'aimerais k faire I'histoire de I'Eglise

* Ma jeunesse, p. 272.

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romaine au moyen Age. Que fera celiii qui ne peut s^attacher h la forme actuelle et n'en Irouve pas una meilleure ? lis. ont beau parer leurs temples et leurs autels: Dieu n'y est plus. »

Le transfert de Michelel k TEcole normale lui donna, nalurellement, un grand 6lan. Le PreciSy r^sum6 de ses longues ann^es d'cnseignement k Sainte-Barbe, qu'il commen^a k r^diger au lendemain de sa nomina-» tion, ful termini en moins dun an.

Le Precis d'hisioire moderne de 1827* a 61^ compost conform6menl au programme des classes d'hisloire, determine par MgrdeFrayssinous, ministre del'Instrucr tion publique, par ses arret6s du 16 septembre et du 24 octobre 1826. Or, ces arrtM6s ou les instructions anterieures du m6me ministre portaient que Thistoire ne devait Mre enseign^e que dans les classes ^I6mentaires (de 10 k 14 ans) ; que les maitres devaient se borner k la simple exposition des faits, sans commentaires ; que, k partir de Louis XIV , on devait se borner k des notions chronologiques, pour 6viter que les 6l^ves fussent amends k discuter les fautes do Tancien regime et les causes de sa chute. En conliant k Michelet le soin d'^crire VHistoire moderne dans cet esprit, r6v(^que-minislre et les membres du Conseil royal dc Tlnstruction publique croyaient 6videmment s'adresser a un bon et sage jeune liomme, tr^s ferr^ sur la chronologic, et capable de continuer dignement VHistoire du moyen dge de M. Desmichels.

' Il.a 616 I'objet d'une excellenle 6tu(ie de G. Monod dans la Revue inlef^ationale de VEnseignementy 45 sept. 1898.

Le Precis fut une revelation. C'est, en effet, un chefd'oeuvre. Chef-d'oeuvre d'habilet6, d'abord ; car tout y est dit librement, sans concession servile aux pr6jug6s r6actionnaires du monde officiel et de maniere, pourtant, a ce que ce monde-lli, fort b6te et tr^s timore, ne flit pas froiss6 (il semble qu'il ne se soit aper^u de rien). Chef-d'oeuvre en soi, car Tauteur s'y montre d6jk en pleine possession de « cet art k lui et nouveau », dont nous savons qu'il avait conscience. En quoi done consiste-til, cet art ? Eh bien, voici. Figurez-vous, en premier lieu, que les vieux cadres oil les 6v6nements de

rhistoire nationale, et surtout de I'histoire dynastique (jusqu'alors identifies avec Thistoire tout court) avaient toujours ete ranges, sont boule versus : a la place de I'histoire traditionnelle, plate, terneetmorne, klaquelle on etait habitu6, une esquisse de I'histoire universelle, en traits de flamme, qui donne I'impression et comme le frisson de la vie. L'auteur, prdoccup^, en philosophe, de comprendre, de simplifier et de syst6matiser, nourri d'id6ologie et que ses lectures de jeunesse ont conduit k considerer le symbolisme comme une methode, s'est propose de « marquer I'unite dramatique des trois derniers si^cles » et d'en a repr^senter toutes les idees interm6diaires, non par des expressions abstraites, mais par des fails caract^ristiques (peu nombreux, mais assez bien choisis pour servir de symboles k tous les autres) de sorte qu'ils presentent k I'enfant une suite d'images, k I'homme une chaine d'id6es ». Les plus puissants effets sont obtenus, de la sorte, par la condensation de faits significatifs en for-

mules po6tiques. Et la langue de ces formules est d'un artiste ^tonnant : pure, pleine, sobre, simple, quoique 6clatante, sans rien de trop et qui n a pas vieilli depuis quatre-vingts ans. Personne n'avait encore 6crit en fran^ais de cette maniere si saisissante qu'elle suffit k transformer les notions les plus humbles, et jusqu'aux Heux communs, en revelations 6mouvantes. Mais il faudrait ici des exemples. G'est un lieu commun de dire que, dans la France du xvii® si^cle, les protestants formaient un Etat dans I'Etat ; Michelet dit : « La Prance, born6e dans ses succfes par la Hollande, sentait une seconde Hollande en son sein, qui se rejouissait des succ^s de Tautre. » G'est une banality de dire que Versailles symbolise la grandeur de Louis XIV; Michelet dit :

« Ce prodigieux monument auquel aucun pays du monde n*a rien a opposer, exprime dignenient cette grandeur de la Fratice, unifiee pour la premiere fois au xvu® siecle. Ces merveilleux entassements de verdure et d 'architecture, terrasse sur terrasse et bassins sur bassins, cette hierarchic de bronzes, de marbres, de jets et de cascades echelonnees sur la montagne royale, depuis les monstres ct les tritons qui rugissent au has le triomphe du grand roi, jusqu'aux belies statues antiques qui couronnent la plate-forme de la paisible image des dieux, il y a dans tout cela une image grandiose de la monarchic elle-m6me. Ces eaux qui montentet descendent avec lant de grAce et de majeste exprimeiit la vaste circulation sociale qui cut lieu alors pour la premiere fois, la puissance et la richosse montant du peuple au roi, pour retomber du roi au peuple, en gloire, en bon ordre, en securite. La charmante Latonc, en laquellc est l^unite du

54 QUESTIONS d'hISTOIRG ET d'eNSEIGNEMENT

jardin, faittaire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du groupe qui Tassiege; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes : c'est la royaute triomphant de la Fronde ».

Le Precis d^hisioire moderne est 6crit, lout entier, sur ce ton. Le succes en fut immense: On a tr^s bien remarque que la post6rit6 est obligee, maintenant, de faire effort pour lui rendre la justice qui lui est duCj tant la substance de cet ouvrage a p6n6tr6 notre litterature historique. « Pas un de nos manuels classiques qui n'en ait reproduit pendant soixante ans les.vues essentielies, qui ne lui ait emprunte des citations frappantes. Les erreurs mt^mes qui s'y sont gliss6es sont rest6es si fortement enracin6es dans Tenseignement qu'elles reparaissent sans cesse, en d^pit de la critique)).

A partir de 1827, nous n'avons plus, pour I'histoire de Michelet, les confidences de son Journal intime. Mais nous avons ses livres, quelques- uns de ses carnets de voyage * ct les t6moignages de ceux de ses contemporains qui I'ont connu.

Michelct fit, au cours des annees qui suivirent sa nomination a TEcole normale et la publication de son

' « Rome a etc d'un bout a I'autre compose par Mme Michelet.., [avec] un tout petit carnet de voyage sur lequel Michelet inscrivail ce qu'il avait fait et vu, quelques lettres ^ sa famille et des notes d'un cours de 1840 quelle a prises pour des notes de voyage. — Le volume Sur les chemins de VEurope reproduit avec une exactitude suffisante des journaux de voyage de 1834, 1837, 1840, 1843. Mme Michelet y a parfois fondu ensemble des morceaux provenant de deux voyages differents...; elle a fait des suppressions et raal lu quelques passages ». (G. Monod, o. c, p. 8).

Precis une excursion en Allemagne et un voyage en Italic. — En Allemagne, il voulait « apprendre la langue, s'informer des idees, acheter des livres ». II r6sulle de ses carnets que son enqn^te fut lout k fait superficielle. 11 6tait parti, il revint hantc dune foule d'id6es confuses oCi Ton distingue ceci : s'occuper de Luther, dont la forte personnalit^ pittoresque la s6duit; s'occuper de la symbolique du droit, parce qu'il a ^t6 frappe, dun c6te, par la « Symbolique des religions antiques » de Creuzer (tr. Guigniaut), de I'autre par le livre de Grimm sur les « Antiquit6s du droit germanique ». Comme il est encore professeur de philosophic en m^me temps que d'histoire *, il pense a faire pr6c6der son 6tude sur Luther dun travail sur la philosophic du nioyen age, qui a pr6par6 Luther ; et il ccrit, dans ses notes : « 15 mars 1829. Je sens la n6cessite d*une m^thode suivie et je prends Crevier comme histoire exterieure de la scolastique. Projet d*6crire quelques morceaux qui exerceraient le style sur les ordres monastiques, les6coles, le manicheismo). Mais il hesitc, renonce. Le 20 avril, « je reduis mon sujet h la vie de Luther; ce doit etrc une biographic ». Le 10 mai, il commence a I'^crire. Le 20 mai, « je me decide i\ ajourner mon livre ; il faut savoir davantage pour toucher h cette question epineuse de la grace qui est presquci lout dans le reformateur ». G est seulement en 1835

* On lit dans son Journal k la date du 22 scptembre 1829 : rt J opte pour I'enseignement de la philosophic A IKcoIe ». Le ministre de Monbel lui imposa, neaiimoins. renseignement de rbistotre.

que parurent les Memoires de Luther, traduits et pr6c6d6s d'une preface flamboyante, oii la rhdtorique n'est pas absente. En m^me temps, il voudrait faire une (( Histoire de la race allemande », un « Recueil de chants populaires », toutes sortes de traductions : « Je r6ve de Iravaux faits en commun sous ma direction, par exemple une traduction des Niehelungen par plusieurs de mes 6l^ves ». Ses a r^ves » de travaux sur les sources prenaient toujours, comme on voil, laforme, plutot modcste k nos yeux, non de recherches originales, mais d'enormes compilations, d'adaptations litteraires. II en avait, n^anmoins, la plus haute id6e : « Je voudrais donner h cette jeunesse qui me suit d'un si grand 61an la gloire d'enrichir la France I » Ge qui est sorti, en fait, de ces conceptions un peu troubles, c'est le livre intitule Les origines du droit francais, public en 1837. — Quant au voyage en Italic, Michelet le lit h la fois pour sa sante et comme preparation au cours d' « Histoire romaine » qu'il avait entrepris h. I'Ecole. Si le livre Rome, que Mme Michelet a public apres sa mort comme le journal de ce voyage, 6tait de lui, il serait tres interessant ; mais on nest pas en niesure d'y distinguer les fragments authentiques du mari, noyes dans les paraphrases de la veuve ; il faut done renohcer a s'en servir pour une biographic intellectuelle ^

Le voyage en Italic est de 1830; en 1831, Michelet publia ses deux volumes sur la R^publique romaine

' Gf. ci-dessus, p. 54, note. — On constate dans ce petit livre quelques-uns des merites du Precis (sentiment profond de la

qui, dans son esprit, n'^taienl que la premiere assise d'une Histoire romaine, laquelle devait 6tre, elle-m^me., rinlroduction d'une « Histoire g6n6rale d'ltalie ». — Lorsqu'on a eu, recemment, I'id^e de donner une 6dilion nouvelle des oeuvres de I'historien, en demandant, pour chacune d'elle, une preface h un sp^cialiste de nos jours, on s'est adress6, comme de juste, pour 1' « Histoire romaine », k M. G. Boissier. Or le sentiment de M. G. Boissier, jugeant, h. soixante-dix ans de distance, I'Histoire romaine de Michelct, c'est, comme on pouvait s'y attendre, que ladite « Histoire » est un livre fait par un 6crivain tr^s intelligent, amoureux du pass6, et qui avait le don d'6veiller en soi et chez autrui la vision des 6v6nements et des hommes. EUe tient encore debout, dit-il, sauf corrections de detail et k I'exception des chapitres consacr6s

poesie des choses, faculty de voir avec une magnificence lyrique, art d'exprimer en raccourcis ^nergiqiies) ; mais I'imperceptiblo limite qui separe la grandeur du ridicule est souvent franchie. Le proc6de ordinaire du mattre expose 6videmment quiconque rempioie saris g^nie k masquer par des phrases solennelles le neant des connaissances ou la nullite de la pensee, — L'auteur de Rome, quel qu'il soit, entretenait de singuliferes idees sur la mdthode historique. Le voici k Rome, au Musee du Vatican (p. 260) : « J'ai voulu revoir mes Empereurs romains...; il me semblait que plusieurs auraient quelque chose k dire k ce jeune homme qui venait 1^, plein de respect pour la grandeur du pa6s6. Qui'sait? Des reclamations, un appel k la justice 6lernelle contre la rigueur des jugements de leurs contemporains; peut-iitre m6me contre les historiens de notre epoque, trop peu informes encore... » Comment done va-t-il modifier, ce jeune homme. les jugemenls des contemporains et des historiens modernes, trop peu informes encore i Est-ce on s'informanmieux'f Pas du tout. C'est en ecoutant ce que les bustes du Vatit can ont k lui dire : « Me voici done de nouveau en presence de ,

ces pAIes visages... ». etc. A

aux origines, ou I'auteur raconte k sa fagon (qui, est celle de son contetnporain Niebuhr) d'oii venaient les populations primitives de Tltalie et par qui Rome fut fondle. Dans ce qui suit, il y a peu d'erreurs parce que I'auteur s'en tient aux traits les plus gen^raux. « C'est un resume qu'il a voulu faire. » Nul effort pour trouver du nouveau ; car, pour resoudre le moindre probl^me pr6cis d*une maniere nouvelle, il faut infmiment d^ temps et de peines que Michelet n'etait pas du tout en humeur de se donner. II plane sur les sommets. Son role, ici comme ailleurs, a 6te, 6tant en possession des m^mes donn6es que tout le monde, de subslituer aux: platitudes ou aux abstractions de ses pred^cesseurs (Montesquieu, si abstrait; Rollin, si fade) des formules foudroyantes qui decouvrent des horizons, ou en donnent I'illusion. « Brillantes esquisses, ditM* G. Boissier, descriptions pleines de vie et de couleur, perspectives lointai)ies. » Reconnaissez b. ces traits tons ceux qui caract6risent le Precis d'histoire moderne, VHistoire romaine , malgr^ son titre et ses dimensions plus amples, n'est encore, au fond, qu'iin a Precis ».

VHistoire romaine, comme le Precis, excita une admiration legitime. Et d'abord a TEcole normale, ou elle avait 6te professee par morceaux avant d'etre 6crite. Un des auditeurs de Michelet a I'Ecole normale, M. Gh^ruel, se souvint toute sa vie de I'impression extraordinaire que lui avait faite une certaine le^on de son maitre , retour d'ltalie , sur « Tagriculture des Etrusquesw : un sujet qui, denos jours, n'est pas encore tres bien connu. Un autre, Jules Simon, tres fin, d'une

MICHELET t9

clairvoyance redoulable, et qui s'amusa beaucoup, vers la fin de sa carriere, k raconter les souvenirs de sa jeunesse, a parl6 plus d'une fois du Michelet de cette 6poque : ((Cousin et Michelet, dit-il, nos imaginations n'6taient pleines que de ces deux hommes — I'un, Cousin, dans r6clat de loutes ses dignites, I'autre k Y6iai de soleil levant — qui, du reste, s'honoraient r^ciproquement du dedain le plus parfait. Nous parlions deux, entre nous, avec passion. Les esprits les plus s^rieux, les plus mesur^s, 6taient, pour Michelet, comme des amants pour une maitresse. U faisait deux lemons par semaine, ou, pour mieux dire, une le^on et une causerie. A la le^on, il supposait toujours que les fails ^iaient connus ; il faisait de la philosophic sur rhistoire. Tout n'^tait pas juste, mais tout 6tait fait pouF susciler des pensees. Quelquefois ses vues nous paraissaient si nouvelles que nous 6tions comme des voyageurs que Ton aurait transport's tout a coup sur un sonimet d'ou se d'couvrent des espaces immenses. C'6tait surtout la petite le^on qui nous charmait. Nulle suite, nul enchainement. II ne s'astreignait m^me pas k un sujel. Nous sClmes plus tard que cet impr'vu 6tait un peu arrange : il nV paraissait presque pas. II s'adossait k la chemin6e ; nous 6tions debout autour dc lui et il parlait de toutes choses pendapt pros dc deux heures avec une verve, et une bonhomie, et un enthousiasme, et des tendresses, et des bonheurs d'expression, qui nous faisaient gouter Tunc apres I'autre toutes les joies de la pensee. » Ainsi parle J. Simon, comme secretaire perpetuel de TAcademie des Sciences

Morales, dans I'^loge qu'il a consacr6 en 1886 a son ancien professeur, Ailleurs il est revenu sur le sujet, en CCS termes :

« II arrivait a I'heure fixee, sautillant et souriant, avec sa figure rose et jeune sous sa couronne touffue de cheveux blancs, envelopp6 dans une redingote qui lui battait les talons et qui etait de cette couleur rouge&tre qu'on appelait fumee d'enfer, Ses yeux brillaient comme des escarboucles, tandis que nous nous pressions autoup de lui pour lui serrer les mains... Nous pensions quelquefois, en le quittant, qu'il ne nous avait rien appris. II ne nous avait rien appris sur les details de la question, mais il nous avait souffle la force necessaire pour la juger de haut et la comprendre. On sortait de la tant6t transporte et tant6t terrasse... Avec cela on ne savait pas s'il etait protestant ou catholique ou ni Tun ni I'autre. II etait alternativement I'un et I'autre. Tant6t il parlait du catholicisme avec un tel enthousiasme que Ton se croyait au pied de la chaire sacree ; le lendemain, c'etait le tour de Luther qui abattait le colosse remain et sauvait Thumanite de la superstition... ^ »

Les choses en ^taient 1^ lorsque Michelet, abandonnant 1' « Histoire d'AUemagne » rev6e et 1' « Histoire romaine » commencee, aborda brusquement Thistoire de France. — Pourquoi?

A ce brusque changement d'orientation on n'a pas manqu^ de chercher des explications nialveillantes. S'il a quitte I'Histoire romaine, c'est, a-t-on dit, qu'il etait press6 d'arriver, par I'Histoire de France, a la grande popularity. Dans tous les temps les succesde popularity auxquels les historiens peuvent pr6tendre

* J. Simon, Memoir es des autresy p. 263.

ont d6pendu, pour une part, de leurs qualit^s litt6raires, et, pour une autre, des sujets trait^s. Un grand sujet, traits par un habile homme, telle est la definition du chef-d'oeuvre h succ^s : il va de soi que gi Renan ou Mommsen, par exemple, au lieu de s'occuper des Origines du christianisme ou de TEmpire romain , s'6taient exclusivement int6ress6s k Thistoire des Pto- I6m6es ou des S6leucides, ils n'auraient obtenu de lecteurs, et d'estime, que dans un cercle assez restreint. Ainsi> c'est pour 61argir son audience que Michelet se serait d6tourn6 de ces premieres etudes. Mais il n'en faut rien croire. De pareils calculs n'6taient pas dans les habitudes de cet esprit oil s*6taient succ6d6 d6jk tant d'enthousiasmes passagers. Mieux vaut ajouter foi k ce qu*il a 6crit lui-mSme, en 1869, pour justifier sa volte-face : a Cette oeuvre laborieuse [VHistoi7*e de France] fut con^uc d*un moment, de I'^clair de Juillet (1830). Dans ces jours m6morables une grandc lumifere se fit, et j'apergus la France. Elle avait des annales, et non point une histoire. Le premier je la vis comme une Ame et une personne... * »

11 est, du reste, tr^s remarquable que, au d^but, il ne se proposait de composer, cette fois encore, qu'un pr6cis, dans le genre de ses oeuvres pr^cedentes : quatre ' volumes, dont le 1" aurait traits des races, le 2® des provinces^ le 3® des institutions, le 4* de VHistoire

* 11 se peu(, toutefois, que VHistoire de France soit n6e, tout simplement, du r^glement qui. ^ partir do novembre 1830. imposa h Michelet, professeur k I'Koole normale, « un cours d'histoire de France et de I'Europe dans ses rapports avec I'histoire de France ».

de la Nationalite francaiseK Mais il fut amen^ tres vite a modifier ce plan abstrait pour adopter I'ordre chronologiquc ; et, a mesure qu'il marcha, I'horizon s'^largit. De 1833 k 1845, il publia six volumes, qui ne conliennent que Thistoire de France au moyen ^ge (depuis les origines jusqu'a Louis XI).

A cette ^poque, sa situation officielle 6tait devenue fort briilante. Idole de la jcunesse normalienne, il avait 6t6 choisi, par la confiance du Gouvernement' royal, pour donner des lemons d'liistoire h « Mademoiselle », fille de la duchesse de Berry. La Revolution de 1830 ne changea rien k sa fortune. Le roi Louis-Philippe le combla corame le roi Charles X I'avait combl6 : il fut nomm6, en 1831, chef de section aux Archives de France, et suppleant de M. Guizot k la Sorbonne en 1834. Gomme il avait enseign^ I'histoire k a Mademoiselle », de la dynastie precedente, il Tenseigna k la princesse Clementine, de la dynastie nouvelle. Enfin il futappele en 1838 a remplacer Letronne au College de France dans la chaire d'Histoire et Morale, et admis, en 1840, k I'lnstitut (Academic des Sciences Morales et Politiques). En m^me temps, les premiers volumes de VHistoii^e de France, qui, comme nous le verrons plus loin, marquent un grand progrfes sur sa mani^re pr6c^dente, achevaient de rendre son nom celebre : apres 1840, Michelet est, sans contredit, le premier des historiens et au premier rang des 6crivains fran-

* « Jene m'en doutais gu6re lorsqueje commen^^ai : je croyais faire un abreg6 en quelques volumes, peut-6tre en quatre ans, en six ans... »

^ais. « Personne ne paraissail entoure dune aussi unit verselle bienveillance ; catholiques et libres penseurs, l^gitimistes, orl6anistes et r^publicains le comblaient k I'envi de louanges ^ » ; tous les partis le croyaient leur, et, il 6tait, en effet, comme Ta note J. Simon, de tous les partis, sans, cependant, ^tre d'aucun. Ses hardiesses en sens divers, les sectaires des sectes oppos6es les lui pardonnaient alternativement ou ne s'en apercevaient pas : Textraordinaire beauts de son art emportait tout.

De 1843 k 1845, nouvelle solution de continuity, qui, cette fois, correspond k une crisc decisive. L'historien qui, dans le 6® volume de son Histoire de France, s'6tait arr^te au seuil du xvi® siccle, int^rrompt k Timproviste ce qu'il avait commence. Enjambant trois cents ans, il entame, sans d^semparer, V Histoire de la Revolution francaise. — Pourquoi?

11 s'est expliqu6 1^-dessus dans sa Preface g6n6rale de 1869 : « J'entrais, par Louis XI, aux si^cles monarchiques.J'allais my engager, quand tin hasard me fit hien reflechir. Un jour, passant k Reims, je vis en grand detail la magnifique cath^dralc, la splendide ^glise du sacre. Sur les voiUes, dans la vue immense qui embrasse toute la Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du chocur. L^, un spec-* tacle etrange m'etonna fort. La tour ronde avait une guirlande de supplicics. Tel a la corde au cou, tel a perdu

* G. Monod, Michelet de f839 a fS4i, dans I'ouvrage cit^, p. 66.

I'oreille. Quel eflrayant conlraste! Quoi! I'Eglise des tetes, cette marine, a pris pour collier de noces ce lugubre ornement. Ce pilori du peuple est plac^ au-dessus de I'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils pu, a travers les voQtes, tomber sur la t6le des rois ? Onclion redoutable de la Revolution, de la colere de Dieul « Je ne comprendrai pas les slides monarchiques si d'abord, avant tout, je n'^tablis en moi I'dme et la foi du peuple ». Je m'adressai cela, et, aprfes Louis Xf, j'^crivis La Revolution (1845-1853). On fut surpris, mais rien n'etait plus sage:.. »

Des personnes ironiques ont refus6, ici encorie, de prendre au s^rieux les explications du grand homme. A les en croire, si Michelet abandonna Thistoire de Francois I" que I'ordre des temps lui offrait pour celle de la Revolution, c'est que, en 1845, I'histoire de Francois l*"" n'aurait passionn^ personne. Au contraire, I'histoire de la Revolution 6tait le plus puissant levier pour soulever les foules k un moment ou une autre revolution se brassait dansl'ombre. Et d'ailleurs I'historien etait alors dans un etat d'esprit nouveau qui, pour la premiere fois de sa vie, lui faisait desirer la bataille : il a voulu, par ce coup de barre, se jeter au milieu des agitations de son temps.

Get etat d'esprit agressif — tres nouveau en effet, chez un ecrivain qui avait si bien manoeuvre jusque-la pour tirer son epingle du jeu, — on a aussi essaye d'en rendre compte. Jules Simon aimait k dire : de meme que Michelet, pour faire comprendre les deux hommes qui, selon lui, se sont succedc en Louis XIV, s'est

<^cri6 : « G'est la fistule », pour comprendre les deux liommes qui se sont succ6d6 enMichelet il faut penser k Des Carets.

Des Carets (^tait un chanoine de Lyon qui avait public, en 1843, un gros livre, Le Monopole universitaire, dirig6, au nom du parti catholique, contre I'enseignement donn6, dans les 6coles publiques, d6fray^esparrEtat.Cet enseignemcnt, selon Des Carets, ctait impie, ct il citait des preuves : une anthologie de phrases ven6neuses pour la foi, cueillies dans les livres ou aux cours des professeurs publics. Michelet 6tait vis6, et ses contradictions au sujet de I'Eglise catholique, qui avaient parfois « terrass6 » ses 616ves de TEcole normale, etaient relev(^es avec vigueur comme les crimes d'un renegat. — On pretend que Michelet, dont I'^piderme 6tait sensible, fut bless6 k vif par ces attaques, et d'autant plus qu'il n'^tait pas 61oign6 de se croire des droits k la reconnaissance de TEglise pour Teloquente mani^re dont il avait park^ « dans son Histoire » d'elle, de la croix du Colys6e ct des cath^drales gothiques. G'est sous le choc de cet incident que les idees de Michelet, en religion et en politique, depuis longtemps flottantes, polymorphes ct inertes, se seraient instantan6ment cristallisoes autour d'un noyau adventice d'anticatholicisme virulent. Comment s'etonner des lors que I'histoire de la Revolution ait exercc^ sur lui un attrait irresistible ? Ce grand sujet lui fut, en quelque sorle, impost par ce qu'il consid6ra comme Tinsolence, k sonendroit, de la Contre-Re volution.

LA5GLOIS. Quest. d'hi>l. el d'ens. Nouv. s^rie. 5

66 (QUESTIONS D^HISTOIUR ET d'eNSEIGNEMENT

L'hisloire intimo do Micholei apr^s 1840, n'est pas encore assez connue pour que I'on puisse determiner exactement toutes !es composantes des mouvements qui consommerent sa crise decisive. L*orgueil froisse y fut certainement pourquelque chose, et aussiramiti6 de Quinet, et peut-^tre le sentiment plus vif d'ind6pendance qui s'observe souvent chez les hommes parvenus au sommet de leur caiTi6re. Au demeurant, les causes n'importent gu^re. Mais les consequences furent tres graves : a partir du jour ou il prit cong^ de rhistoire du moycn dge pour aborderla Revolution et assumer un role public, Michelet donna plus que jamais libre cours a ses instincts, qui Tentrainaient vers de tout autres objets que Ihistoireproprement dite.

Vous pouvezbien penserqu'il ri'avait jamais compris son enseignement au College de France — pas plus que son enseignement ant^rieur k I'Ecole normale — comme nous comprenons maintenant I'enseignement superieur de I'histoire dans les Universit^s : apprentissage de la methode critique et des instruments d'investigation ; ni m^me comme on comprenait naguere, chez nous, un enseignement de Faculte : expose m6thodique, elegant et par6, des r^sultats de linvestigation. Deja, a I'Ecole normale, sa manifere etait tres discursive : nuUe composition, rien d'objectif. De m6me que le bon sire de Joinville, dans ses Memoires, sous pretexte d'esquisser la figure de son roi, s'est raconte lui-meme, Michelet, sous pretexte d'histoire, ne craignait pas de laisser vibrer sa « lyre int6rieure... » k tous les vents. Gertes, son cours de

I'EcoIe normale n'6tait pas, k ses yeux, un cours comme un autre : « Ge tresor dc vie que j'ai epanch6, COS torrents d'eau vive qui ont jailli de mon coeur... » ; et ailleurs : « J'6tais silr de ne pas rester court, parce que cc que je racontais, c'etait moi ». Au College de France, s'adressantk un public plus vaste, moinsavertietplus facile encore, il n'avait pas change dc m^thode ; il a d^fini lui-m6me ce qu'il croyait avoir fait pendant ses premieres ann6es d'enseignement vraimcnt public :

« J'avais mis dans mon enseignement ce que nul homme vivant n'y mit au meme degre. 11 ne s'agit pas d'eloquence, en presence de tel de mes amis que tout le monde nommera [Quinet]. II ne s'agit pas de science, a cote de cette divination scientifique a laquclle TOrient vient redemander ses langues oubliees. II s'agit d'une chose, imprudente peut-6tre, mais dont je ne puis me repentir, de ma confiance illimitee dans la jeunesse... Arrive tard dans cette chaire et deja connu, je n'en ai pas moins etudie par devant la foule... Je marchais sous les yeux de tons, tons voyant et mon but et I'humble chemin par lequel j'avais marche. Nous cherchions ensemble. Rien pour la vaine exhibition ; I'affaire etait trop serieuse. Nous cherchions pour la vie autant que pour la science, pour le remede de I'Ame. Nous le demandions, ce remede, a la philosophic et a I'histoire, a la voix du coeur, a la voix du monde. — La forme, parfois poetique, pouvait arreter les faibles ; mais les forts retrouvaient sans peine la critique sous Fa poesie, non la critique qui detruit, mais bien celle qui produit, cette critique vivante qui demande a toute chose le secret de sa naissance, son idee creatrice, sa cause et sa raison d'etre. C'est le haut caractere de la vraie science, d'etre art et creation, de renouveler tou-

jours, de ne point croire a la mort, de n'abandonner jamais ce qui voc.ut une fois, niais do Ic reconstiluer et de le replacer dans la vie qui ne passe plus. Que faut-il pour cela ? Aimer surtout, meltre, dans sa science, sa vie ct son cceur. J'aimais Tobjet de nia science, ce passe quo je refaisais ; et le present aussi, ce compagnon de men etude, cetle foule qui, deslongtempshabituee a ma parole, comprenait ou devinait, qui souvent m*eclairait de son impression rapide... »> — « Je n'eus jamais un sentiment plus religieux de ma mission que dans ce cours de deux annees ; jamais je ne compris mieux le sacerdoce, le pontificat de I'histoire. Je portals tout ce passe comme j'aurais porte les cendres de mon pere ou de mon fils. »

Or, tandis queMicheletportait ainsi dcvantscs audi-

teurs (( son coRur saignant des malheurs de la patrie et

de ses propres blessures », qu'est-il arrive ?« G 'est dans

ce religieux travail que I'outrage, m'estvenu chercher;

cela eut lieu ily aunan,le 7avril1842,apres unele^on

fort grave ou j'etablissais, contre les sopbistes, I'unite

morale du genre humain ». Cela, et Des Carets, et les

attaques de I'Eglise contre la libertc de I'esprit.

Desormais, la s6r6nit6 n'etait plus de mise. II afficba

qu'il allait faire son cours sur les Jesiiites, La (c jeu-

nesse des 6coles » accueillit cctte nouvelle avcc un

entbousiasme furieux. Elle n'6tait pas cxclusivemcnt

compos^e, cette jeunesse, d'6tudiants en bistoire; et

meme il n'y avait point du tout, a cette epoque, d'etu-

diants en bistoire, c'est-k-dir<3 de bons jeunes gens

comme il en est aujourd'bui, qui preparent pacifique-

ment des examens ou qui cbercbent k s'outiller pour

des recbercbes originales : c'^tait un melange d'etu-

diants en droit, en m^decine, en pharmacie, et aussi d'^ludiants qui n'^tudiaient rien d'une fa^on particuliere. Elle professait pour Michelet un culte dont les manifestations redoubl^renl lorsqu'il se precipita dans la m^l^e. Le cours du College dc France devint un de SOS champs de tumulte. La parole du maitre fut .souvent couverte, des lors, par les interruptions et les bravos ; mais le canevas el des extraits de chaque legon paraissaient, le lendemain, dans les journaux. Un 6tudiant de ce temps-1^, Jules Valles, a laisse, de ces batailles, un croquis legerement ironique, mais assurement exact, qui est a mettrc en regard de ceux du normalien Simon :

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences? Quelquefois, quand il parlait, il avait des jets de flamme, qui me passaient comme une chaleur dc brasier sur le front. 11 m'envoyait de la lumiere comme un miroir vous envoie du soleil a la face. Mais souvent, bien souvent, il tisonnait trop et voulait faire trop d'etinccUes; cela soulevait un nuagc dc cendres.

Cendres et etincellcs, les idolatres saluaient tout.

A moi il me semble que ce n'est pas honnete et que . c'est hypocrite de mentir pour rien ; de s'aveugler et d'aveugler ainsi le maitre. Ce n'est pas la peine de crier Contre les jesuites.

Quelle belle tetd, tout do meme, et quel cell plein de feu ! Cette face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile comme un visasfo de femme. ces cheveux a la soldat mais couleur dargont, cette voix linibree, la phrase si moderne, I'air si vivant...

Content f Eh ! si, je suis content. Je sais bien que Michelet est des notres et qu'il faut le defendre.

"0 QUKSTIONS D HISTOIRK ET d'eNSEIGNEMKNT

L'avant dernier jeudi, est-ce que je n'ai pas a moitie assomme un reactionnaire qui disait juste comme moi, a cette difference pres que, lui, il etait enchante que le cours eut ete ennuyeux; moi, j'en etais triste, parce que j'aurais prefere que ce fut moins eleve, plus terre k terre. Jc me figure qu'il y en a beaucoup qui s^ont aussi terre i terre que moi dans cette foule.

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent nc comprennent pas ^

Linipression des contemporains sur ces cours fameux de 1843a 18i8 est confirmee, pour nous, par la lecture de ce qui en a ete publie : Des Jesuites (1843), Le Pretrey la Femme et la Faniille (1845), le Peuple, (1846), r^^/wdmnf (1847-1848). Ce n'est pas un historien qui parle. Est-cc un moraliste, un liomme politique ? Un prophetc plutot, sur son trepied, dans un brouillard apocalyptique, illumine d'eclairs. — Et lui-m^me, qu'en pensait-il ? cc Dans les cinq annecs qui ont precede la Revolution de 1848, j'ai d6montr6 I'impossibilite^de la royaute, et la neccssite de la Republique ; I'urgcncc dune reforme sociale, faite en commun par les hommcs d'etude et par le peuple. J'ai marche tres droit, j'ai 6t6 au cocur : lejesuitisme religieux, le jesuitisme politique. Le faux fut attaque : le Jesuite, le Pr(^tre. Le vrai fut expose : le Peuple, la Revolution. Je d6pouillai I'^crivain, j'ouvris ma poitrine... »

L'obscurite de ce que Ton peut appcler les oouvres pol6miques ou proph^tiqucs de Michelct nc tient pas tant, en vcrit6, k la richesse qua limpr^cision de la

* Le Bachelier, p. 63.

pens^e qui s'y diploic. Quand on les presse, en effet, il n'en sort qu'un Ir^s petit nombre d*id6es, et fort simples. Mais ccs idees, quelle qu'en soit la valeur, constituent la philosophic de Michelet; etil est tres utile de les connaitre, m^me si Ton ne se propose d'ctu- »dier, en Michelet, que I'historien; car, d^s que sa plvilosophie eut pris une forme, ou, pour mieux dire, une orientation d^finie, les travaux d'ordre historique qu'il ne cessa jamais de poursuivrc en furent peii6lr(^s b. fond. Tel que nous le connaissons, il etait assur6ment rhomme du monde le moins propre k s'interdire de transporter dans Thistoire la foi et les preoccupations contract^es dans Texcrcicc de la prc^dicalion morale, politique et sociale. — Jetons done un coup d'oeil sur la philosophic de Michelet apr^s 1840. Mais comme il n'en a plus change depuis cette date jusqu'k sa mort, il faut commencer par indiquer ici tons les principaux 6crits oii Ton en trouve I'expression. D'oula n6cessit6 d'achcver d'abord, en quelqucsmots, sa biographic litteraire.

Le Gouvernement de Louis-Philippe avait laiss6 longtemps le grand historien dire tout cc qui lui plaisait,au milieu d'une agitation indescriptible. Le cours de Michelet ne fut suspcndu qu'k la veille de la Revolution de 1848. II fut, naturellement, rotabli le lendemain, niais pas pour longtemps. La Deuxiome Republique tourna vite, comme chacun sait, a la reaction. Des 1849, des professeurs au College de France, agac6s d'avoir un collegue dont renseignement contras-

tail si fort avec le leur, provoquerent CQntre lui une mesure disciplinaire, qu'il n'accepta pas. Au coup d'Ktat du 2 d^cembre, il refusa le sermciit de fidelity au regime napoleonien et perdit toutes ses places.

Nous sommes en 18o2. Michelet est sur le point d'achever son Hisloire de la Revolution, Dans la vie calme, desencombree de devoirs professionnels, que les 6v6nements lui ont faite, il va 6tre en mesure jde revenir a cette partie de Y Hisloire de France que, dix ans auparavant, il avait laiss6e de c6t6 pour courir au plus presse. G'estdel855a 1867 que parurent, eneffet, les onze volunics quiforment comme Tarche jetee par I'auteur entre son hisloire du moyeneige et son histoire des temps nouveaux. Mais, pendant cette p^riode de dix-huit ans, qui correspond a peu pres au Second Empire, Michelet n'a pas intcrrompu, pour autant, le cours des exhortations mystiques dont il avait pris rhabitude dans sa chaire du College. Ce qu'il aurait dit au College, si la parole ne lui avait pas et6 retiree, il I'a 6crit dans Tylmowr (1858), la Femme (1859), Nosflls (1869), qui sont la suite du Peicple de 1846. De la mdme veine d^coulent encore deux opuscules tres bizarres, nd6finissables, intermediaires entre des poemes et des constructions historiques : la iS^orcze7'e(1862), ou I'historienphilosophe a voulu dire son dernier, mot sur le moyeri age, et la Bible deVhumanile (1864), ou il apretendu enferrtier, comme en un vase precieuxjl'essence des religions aryennes et s6mitiques.

Ce n'est pas tout. Chass6 de Paris par la g^ne et I'etal de sa sant6, il a repris, au commencement de

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cette periode, contact avec la nature, dont les spectacles avaient toujours emu au plus haut degre son exquise sensibility. II 6crit, en meme temps que les seize volumes pr^cites, une « Histoire natureile » en quatre chants : VOiseau (1856), llnsecte (1859), la Mer (1861), la Moniagne (1868). — Telle fut Tactivite magnifique de Michelet vieillissant.

Destrois parties de I'oeuvre de Michelet apres 1840 — Predication, Histoire natureile, Histoire — c'est peut-6tre la premiere qui est aujourd'hui la plus fanee. Voici ce qui s'en d^gage.

Michelet, brouille avec le christianismc et I'Eglise, qui avaient fourni d'abord dcs themes propices a son talent, a cherchc une foi nouvelle. « Le moyen age, ou j'ai passe ma vie, dontj'ai reproduit, dans mon Histoire, la touchante, limpuissantc aspiration, j'ai dii lui dire : a Arriere ! », aujourd'hui que des mains impures I'arrachent de sa tombe ct mettent cetle pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie •de Tavenir^ ». 11 fallait done une foi nouvelle. « 11 fallait, k travers la mel6e, donner une affirmation, un objet reel, positif, vrai, vivant, ecartcr I'abstraction. Je me pla^ai a r6cart et scul en face de moi; et puis j'ouvris ma poitrine et j'y lus le Livre du Peuple * )). Qu'y a-t-il done, dans ce livre, qui « nest pas un livre, mais moi-mome », dont Tautcur dit : « Je Tai

• Le Peuple, p. 348.

• VEludiant, p. 289.

fait de m^ vie ct de mon coGur », et que le plus clairvoyant des critiques contemporains qui I'ontluexp^die dedaigneusement en deux mots : a cette declamation, si vide » ? II y a d'abord une description des miseres et des vertus des diverses classes de la soci6t6, qui s'ignorent ; puis un hymne en I'honneur de la simplicity populairc, du Peuple n6cessairement bon et sage, innocent et profond comme I'enfance, s'il sait rester lui-m6me (car tout ce qui sort des mains de I'Auteur de la Nature est parfait). Glorification du Peuple, des enfants {Sinite parvulos...), des simples (Beali paupe- 7'es...), et aussi des sauvages, des races « inf6rieures » ct des animaux memes. Conclusion : « J'ai cte loin, bien loin peut-etre, dans I'entrainement de mon coeur. Je voulais montrcr dans I'instinct populaire la source de vie ou les classes cultivees doivent chercher aujourd'hui leur rajeunissement. Mais j'ai dQ, pour trouver le g(^nie populaire, I'^tudier specialement dans son 616mentlc plus pur, le peuple des enfants ct des simples; c'est la que Dieu nous garde le depot de r6ternelle jeunesse. Alorsces simples, ces enfants, que j'appelais dans mon livre k temoigner pour le peuple, il s'est trouve qu'ils ont r6clam6 pour eux-m6mes ; et moi, je lesai 6coutes ». Bref, I'auteur a « fonde le droit du Peuple sur la sagesse instinctive »; il a conscience d'avoir « vcnge les simples des m6pris du monde » ; il est le porte-parole, le pasteur et le conducteur de (( tons ceux qui soufTrent en silence ». Ceux-1^, ceux qui souffrent, « c'est mon peuple, c'est le Peuple; qu'ils viennent tons avec moi ! » La troisieme le^on du cours

de 1847-1848, autre moulure du Peuple, est express6menl inlitul^e : Lavenir est dans les faibles. — G'est comme on voit, le contre-pied optimiste, providentialiste el sentimental des theories fortement raisonnees dun Nietzsche. Mais, ici, pas I'ombre d'une demonstration; rien, rien, rien que des affirmations v6hementes*.

II est hors de doute que Michelet crut avoir r6v6I6, par son livre du Peuple^ TEvangile de I'avenir, et « 61ev6 un autre autel ». li enrichit, par la suite, cette Ecriture sainle de sourates compl6mentaires ; car, comme toutes les religions, la foi nouvelle comportait, dans son esprit, une hygiene et une pedagogic.

De tres bonne hcure il avait pens6 a ccrire sur I'hygiene de I'Amour. « Par trois fois en vingt-cinq ans, Tidee de ce livre, du profond besoin social auquel il voudrait r6pondre, s'cst pr6sent6e a moi dans toute sa gravite-. » D6ja, k son cours du College de France, il avail prech6 sur ce tcxte : raffranchissemcnt moral par le veritable amour; non sans r^sultats, parait-il^

' Aussi sincires que vehementes, il n'est pas pcTmis d'on douler. Voir les souvenirs de P. Denis, qui connut Michelet ^ Paris vers 1859 : « Sa tendressc pour le Peuple etait une passion aveugle et exclusive. Dans une des frequentes conversations que j'eus avec lui, j'en vins k parler de Balzac. II m'interrompit.' II avait commence au hasard LesPaysans. Au bout de quelques jours, il avait referme le livre, indigne par cette peinture du |)aysan sournois, hypocrite, malfaisant: et depuis il n'avait jamais lu une ligne de Balzac. Le ton gravement passionne avec I. 'quel cette opinion fut exprimee ne me permit pas de fairo aiicune objection. Pour Michelet, Balzac etait un ennemi du peuple. » [Revue Blanche, XVI (1898), p. 532.)

* LAmour, p. 22.

' « G'ctait mon ca3ur (rien de moins) que je donnais a cette

Bien des motifs lepoussaientacrcuserce sujet-la : son proprc temperament, tres tendre; Texperience de ses unions successivcs ; la grandepiti^ qu'il avait toujours eue pourles femmes, faibles et sacrifices ; et enfm les preoccupations subm^dicales qu'il nourrissait depuis sa jcunesse. llcomposa, sous cette inspiration, VAmou7\ « le hivre de I'Amour vrai », qui est une tres eloquente exhortation au mariage et un guide d^taiiie a I'usage des gens maries. Livre solennel. naif, touchant et ridicule. Les critiques modernes lui out fait une mauvaise reputation : M< Faguet, tres pudibond, se refuse k le nommer par respect pour la m^moirc de I'auteur. En son temps, il lit la joie de tout ce que Michelet comptait d'adversaires ou de jaloux. Alors, sans s'emouvoir,

foule. En revanche, que me donna-t-elle ? A une heure encore matinale, comme je travaillaisenferme chezmoi, unjeune homme impelueux ne s'arr6le pas ^ la consigne. 11 penfetre, il frappe, il entre. — « Monsieur, me dit-il, excusez mon entree si insolite; mais vous n'en serez pas fache. Je vous apporte une nouvelle. Les mattres de certains cafes, de certaines maisons connues, de certains jardins de bal. se plaignent de votre enseignement. Leurs etablissemenls, disent-ils,- perdent beaucoup. Les jeunes gens prennent la manie des conversations serieuses; ils oublient leurs habitudes. Knfin, ils aiment ailleurs. Ces bals risquent de fermer. Tous ceux qui gagnaient jusqu'ici aux amusements des ecoles se croient menaces d une revolution morale, qui, sans . faute, les ruinera ». Je lui pris la main et lui dis : « Si ce que vous mannoncez la se realisait, je vous declare que ce serait pour moi le triomphe et la victoire. Je ne veux nul autre succ6s. Le jour ou les jeunes gens prendront des moeurs graves, la liberie est sauvee. Qu'un lei resultat arrive, et par noire enseignement, je lemporterai, Monsieur, comme la couronne de ma vie, pour metlre dans mon tombeau. » II sortit et, reste seul, je me dis : « Moi, en retour. je leurferai t6t ou lard un don. Je leur • ecrirai le livre d'affranchissement des servitudes morales, le livre de ramour vrai ». (Preface de V Amour, p. 25.)

il redoubia par le livre de La Femme, qui traile de « la Fenime dans la famille », dc « la Femme dans la societe » et de T^ducation des femmes, avec des entetes de chapitre h splendeur 6nigmatique : La femme est une religion. La mort est une fleur. Le g6nie matinal d'Homere. La charit6 d'Andre del Sarte. Etc. Nos flls (1869) est un traite dc pedagogic ; les germes s'en trouvent dans la « Troisicme partie » du Peuple et dans plusieurs autres ecrits ant6rieurs ; et Michelet lui-m6me a dit positivement que toute son oeuvre n'etait que preparatoire h celle-ci. II etait, en elTet, p6dagogue-ne, cet homme d'une gravite plus que sacerdotale, h qui le sensdu ridicule manquait si completement^ — La pedagogic de Micheiet, qui a fait naguere I'objct d'cHudos approfondies-, repose tout enlierc sur deux principes fondamcntaux. — Lc premier est un corollaire naturel du grossier optimisme qui fait le fond dc sa philosophic. L'homme, cree par un Dieu bon, est bon et fait pour c^tre heureux. Laissons done s'^panouir I'instinct, qui ne trompc point : « Les plantes, les animaux, irrcprochablcs enfants dc

* Tons ceux qui ont aper^u Micheiet vieillissant Tonl vii CDiiime V. Denis : « Un homme d'assez petite taille, la tt^te forte. grossie encore par une epaisse crini^re, etonnamment blanche, la figure imberbc rappelant le masque d'un Voltaire moins maigre. serieux, sans malice, qui n'a jamais ri. 11 etait en pantoulles. mais v^tu de la redingote universitaire. La parole etait bienveillante, sympathique, simple, quoiqu'elle eilt un peu de la gravite du ion professoral. » {Ibidem.)

• Voir les articles de MM. Rebelliau, Ghabot, etc., dans la Revue pedagogique de 1898, et 0. Greard, dans les Comptes rendus de VAcademie des Sciences morales et poliliques, 1903.

Dicu, voil^ nos pr^cepteurs. » Le but de I'education, cost d'enscig'ner a agir suivaiit rinsUnct, c'est-^-dire suivant la justice. Agir, tout est \h : « Soyons des Iiommes d'action.. Emancipez la vie divine ; elle est dans lenergie humaine. Delivrons cet esprit f^cond qui veut sortir)) ; ct ainsi de suite. Ces mani^resde voir s'opposent, dans la pens6e de Michelet, au pessimisme Chretien : d'un c6t6, le christianisme avec se's dogmes odieux (le p6ch6 originel, la predestination, la gr^ce), I'arbitraire, I'impuissance ; de Tautrela nature, labont6, la justice, la fccondite : tout parait se r^duire, pour I'auteur, a ces antitheses faciles. Au reste, il ne laisse pas de recommander a I'occasion, conime les pretres des religions pessimistes, TefTort, le sacrifice, le d^vouement « qui immole la nature ». II planait si haut que toutes les idees, meme contradictoires, pourvu qu'elles fussent gen6rales et g^nereuses, se fondaient pour lui en une harmonie sup6rieure dont il n y a pas a rechercher le mecanisme. — Le second principe de la pedagogic selon Michelet estcelui de I'cc Education par la tradition nationale ». 11 faut une foi qui serve d'ame a I'education. La foi religieuse a fait son temps; le culte de la patrie va s'y substituer. Dans I'^cole express6ment nationale de I'avenir, « on n'apprendra rien d'autre que la France », c'est-^-dire que le fond de I'enseignement sera Thistoire du pass6 national « en insiStant surtout sur nos deux redemptions, Jeanne d'Arc, la Revolution ». On enseignefa la France, et cpmme la France a toujours cte le champion de I'humanite, de la raison, de I'^galitc^ fratcrnelle, rh^roTque

soldat du droit, on donnera, du meme coup, une Education humaine ^ — Lk-dessus, Michelet, passant en revue k grands pas les divers domaines de r^ducation, primaire, secondaire, sup6rieur et post-scolaire, lance h pleines mains des id^es dont quelques-unes sont justes et dont plusieurs ne le sont pas.

* L'MucaUon par la tradition nationale, la plus claire des conceptions p6dagogiques de Michelet, a 6te profess6e par bien d'aulres, au xix« sifecle, notammcnt en Allemagne et aux Etats- Unis. Mais elle presente, chez Michelet, des particularites int6rcssantes.

En premier lieu, Michelet. bourgeois du temps de Louis- Philippe, anglophobe et imbu du principe des naUonalites, avait besoin de concilier son patriotisme fran^ais, tp6s vif el trfes exclusif, avec un autre sentiment qui etait 6galement cher aux hommes de sa generation et de sa lign6e intellecluelle : I'amour du genre humain. W op6ra la conciliation en declarant que la meilleure manifere d'aimer I'humanit^ est encore d'aimer la France, qui a toujours lutte au premier rang pour les causes universelles, la liberie et le bien de tous. Gela I'amfene, dans le Peuple (p. 317) k declarer que la France « est le seul pays qui ait le droit de s'enseigner ainsi lui-m^me; c'est le seul q\i\ puisse le faire parce que sa grande legende nationale, et pourtant humaine, est la seule complete et la mieux suivie de toutes, celle qui. par son enchalnement historique, ri^pond le mieux aux exigences de la raison ». Declaration corrigee dans Nos fils I p. 303) : « Chaque patrie a deux caract^res : 1» celui d'un organe special de la vie de I'Europe. une corde de sa grande lyre; et 2« celui d'un systfcme educatif pour ses nationaux. La France pour les Fran(;ais est une 6ducation; de m6me, I'Anglelerre, 1' Allemagne... »

11 est remarquable. en second lieu, que 1 education par la tradition nationale n'etait de venue possible en France, au sentiment de Michelet, que depuis que lui. Michelet, avait ecrit VHisloire He France : « Ce que I'enfant doit apprendre dabord. c'esl la Patrie, sa m6re. Cela etoit peu prepare^ quand je m'en occupai. Je Irouvai la Patrie deplorablement effac^e par la superstition monarchique, le culte de la force, I'oubli du droit. Combien d'annees je mis k refaire tout de fond en comble... », etc.

Les qualre volumes (V « Histoire naturelle » forment un second groiipe, a part. II est delicieux de s'y plonger au sortir des ecrits pompeux et vagues, trop peu substantiels pour nous, de Michelet moraliste ; car ils sont, pour ainsi dire, assainis et peuples par les forces elcmentaires de la Nature. Ici va triompher, semble-t-il, I'artiste incomparable, interprete et confident des Dieux. — Pourtant, k la reflexion, Tadmiration liesite encore, et des scrupules se font jour.

On est fach6* d'abord de retrouver tout de suite des partis pris qui relient intimement cette « Histoire » des Oiseaux, des Insectes, de la ^ler et de la Montacne aux (Dcuvres morales de I'auteur. II est avou^, dans la preface de VOiseaic, que ce livre a et6 fait avec des idees precon^ues et des intentions didactiques. (( La foi religieuse que nous avons au coeur et que nous enseignons ici, c'est que I'homme, pacifiquement, ralliera toute la terre... Je revins [naguere, en Italic] aux pensees que j'avais 6mises en 1846, dans mon livre Le Peiiple, a cette « Cit^ de Dieu » ou tous les humbles, paysans et ouvriers, ignorants et illettres, barbarcs et sauvages, enfants meme et ccs autres enfants que nous appelons animaux, sont tous citoyens a diffcrents titres... Ainsi toute riiistoire naturelle m'etait apparue comnie une branche de la politique. Toutes les especes vivantes arrivaient, dans leur humble droit, frappant a la porte pour se faire admettre au sein de la democratic... L'idee chaleureuse de ce livre — est-ce un livre, un fruit vivant ? — est celle de la primitive alliance que Dieu a faite

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entre les ^tres, du pacte d'amour que la M^re Universelle a mis entre ses enfants. » Gette pr(§face fait voir, en r6sum6, un liomme persuade d'avance qu'il existe, dans la nature, des harmonies conformes a sa sensibility personnelle, silr de les y trouver. Mais quoi ? la nature n'est pcut-6tre pas maternelle et attendrie, comme cet observateur veut qu'elle soit. Et s'il ne se r^signe pas k le constaterS que valent ses interpretations ? On se m6fie d'un naturaliste qui conclut avant d'avoir 6tudi6.

On ne peut s'emp^cher de remarquer, ensuite, que Tinformation de ce naturaliste, bien qu'assez 6tendue, etpeut-etre surprenante chez un profane, laisse fort a d^sirer. II a pris des renseignements de toutes mains^

' II le constate quelquefois, sans que sa foi en soit atteinte. Par exemple, en considerant les dents de la vip^re, si parfaitement agencees pour donner la mort : « Jen restai scandalise, si j'ose dire, etl'dme malade. La grande m6re, la Nature, pr6s de laquelle je me refugiais, m'epouvanta d'une maternity si cruellement impartiale. J'etais venu comme un fils et je sontis d6faillir en moi la notion de la Providence ». A propos de ces esclaves qu'ont les fourmis : « Quand, pour la premiere fois, »'apprts par la lecture d'Huber ce fait bizarre, prodigieux, que certaines fourmis ont des esclaves, je fus bien etonne, mais je fus surtout attriste et blesse. Quoil je quitte I'histoire des hommes pour chercher. I'innocence; j'esp^re trouver tout au moins chez les b^tes la justice egale de la nature, la primitive rectitude du [>lan de la creation. Je cherche chez ce peuple que jusque-lftj'aimais et j'estimais; peuple laborieux, peuple sobre. image s6v6re et touchante des vertus de la Republique. Et j'y trouve cette chose sans nom! Quelle joie et quelle victoire pour tous les amis du mal. Enfer et tyrannic, riez et rejouissez-vous. Une tache noire s'est r6velee dans la lumi^re dela nature... »

* 11 avalt commence par des Encyclop6dies : « Au milieu de ceCle mort, lente et sans horreur [celle de M"** D***], je fouillai la source de toute vie, la Nature. Je lus, dans une Encyclopedic.

l^ANtiLois. Queal. d'liist. et dens. Nouv. serie. 6

Non seulement il se trompe comme tous les hommes de son temps 6taient exposes a se Iromper (par cxemple au sujet de la gi6n6ration spontanee), mais parce que ses connaissances sont supcrlicielles, de fraiche date, mal diger6es et de provenance saspecte. II est 6videmment credule, prompt k tirer des conclusions 6normes de premisses insuffisantes. D^s lors le lecteur moderne, dont Tesprit a des habitudes critiques, ne pent plus se laisser aller au charme de cette prose, d'une si rare quality poetique : il resiste, car il sail que, s'agissant de fails positifs, nul n'en saurait tirer une quintessence de bon aloi qui en parle sans les connaitre. Lorsqu'il s'agit de la nature, il n'est rien de si po6tique que la v6rit6. En comparaison de celte supreme poesie de la verite scientifique, celle que les maitres du verbe ont en leur pouvoir de r^pandre sur rillusion, I'ignorance et I'erreur palit et finit par dcplaire. Comparez, je vous prie, Vinsecte de Michelet, qui est d'un grand ecrivain, aux Souvenirs de tel entomologiste de nos jours, sans pretentions litt^raires, quia pass6 sa vie a etudierles moeurs de quelques mouches. Ici la reality, scientifiquement observ6e, d^passe les plus somptueuses imaginations des artistes.

Dira-t-on (on la dit souvent) qu'il se mele k la fantaisie de Michelet, dans son De natura rerum, des (( intuitions » profondes, des « divinations proph6tiques », telles que les savants ont du les accueillir

les articles animal, celac^. Le dernier me toiicha foit. 11 y a un po6me ^ faire de ces pauvres creatures, generalement douces et inteiligentes. » (G. Monod, o. c, p. 118).

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plus tard apri^s Ics avoir v6rifi6es ? Mais les naturaiistcs de profession, consultes, n'ont pas pu en d6couvrir ; et il aurait 6te miraculeux, en v6rit6, qu'ils en eussent decouvert.

Ge qui reste des livres de Michelet naturaliste, cc sont des descriptions de phenom^nes dircctement observes: aubes, tempetes, couchers de soleil ; des phrases rythm^es ; des images. L'liabitude s'est etablie de les d6couper en morceaux choisis, et c'est tres bien fait, car Tensemble, qui ne fut jamais tres solide, ne supporte plus I'examen.

Une question sepose maintenant. LOiseau, llnsecle, la Mei' et la Montague y ces quatre opuscules formentils, dans I'teuvre de Michelet, un compartiment tout h fait a part, qui « ne ressemble a rien » ? Ou bien Michelet n'a-t-il pas traite Thistoire de la Nature comme il avait accoutume de traiter celle des hommes ? Gette question nous amene i\ considerer enlin le principal titre dc gloirc de r6crivain, qui est son Hisloire de France.

Lorsqu il eut termine Vilistoire de France (30 volumes en tout) Michelet s'arr6ta pour jeter un coup d'oeil sur cet ouvrage capital de sa vie. — De la, la c^lebre preface, dat(5c de 1809, qui precede l^dition definitive. G'est 1^ qu'il s*est juge ou, si Ton veut, qu il s'est rendu justice.

Mori histoire, declare-t-il en substance, differe i\ deux points de vue de toutes celles qui avait eie ecrites jusqu'a present. — Premierement, a partir du tome HI, il s' est servi de pieces inedites, de manuscrits. Chef

84 QUESTIONS d'hISTOIRE ET o'eNSEIGNEMENT

dc section aux Archives nationales, il a eu sous la main Ics documents originaux de Thistoire de France qui, pour la plupart, dtaiont encore inconnus, et il en a nourri ses livres. Aucun de ses pr^decesseurs n'en avail fait autanl ; ni 1' « illustre » Sismondi, qui n'6tait pas un 6rudit; ni Thierry, cet « homme de g^nie », cc (( sagace et j)6n6trant interpreto) des documents qui trainent partout ; ni « mon savant ami M. Henri Martin, dont la grande et tres belle histoire, si instructive, si riche dc recherches et d'idces, a (He infmiment utile »; ni Barante, le dernier dc celte a noble pl^iade », qui n'a pas su controler les Ghroniques par « les actes et les pieces authentiques ». « Cela commenca par I'emploi que je fis, dans mon Histoire, du myst6rieux registre de I'interrogatoire du Temple. G'est la premiere fois que I'histoire cut une base si serieuse. A partir de ce temps (1837), j'ai donn6 constamment I'indication, et souvent des extraits, de manuscrits dont je signalais I'importance et qu'on a publics plus tard. Mon XV® si^cle est sorti tout entier des pieces. » Quant a I'histoire de la Revolution, « la mienne est sortie tout entiere des trois grands corps d'archives qui sont h Paris. Pour les faits principaux, mon r^cit, identique aux actes eux-m6mes, estaussi immuable qu'eux. J ai fait plus que d'extraire ; j'ai copi6 de ma main les textes dispers6s]etjeles air^unis. II en est r6sult6 une lumiere, une certitude, auxquelles on ne changera rien ^ » Autrement dit, en langage romantique : « Dans

* Et la suite : « On m'a bl&me parfois d'avoir cite trop rare-

ces sombres catacombes des Archives, j'ai 6cout6 les voix des morts ; tous vivaienlet parlaient... Doucement, messieurs les morts, proQ^dons par ordre, s'il vous plait... Et, a mesure que je soufllais sur leur poussiere, je les voyais sesoulever^... » ■ — Deuxii?mement il a 6te le premier a voir la France comme une Ame et une personne, « dans la complexity de sa vie totale », et a faire, de son Ilistoire, une resurrection. Qui! y ait si bien r^ussi, cela I'^tonne lui-m^me. Mais il sait bien pourquoi. G'est parce que, seul entre tous, il s'est identifie avec I'^me des temps qu'il a racont^s. II ne s'y attendait pas; c'est arriv6 tout d'un coup: « Dans mon tome III, d'6rudition surtout, je nY»tais pas en garde, je ne m'attendais a rien, quand la figure de Jacques, dress^e sur le sillon, me barra le chemin. C'6tait mon p6re, I'homme du moyen age. 11 me dit : Oui, voil^ comme on m'a fait, voil^ mille ans de dou-

ment. Je Taurais fait souvent si mes sources ortlinaires avaient ete des pieces detachees. Mais mon soutien habitue), cc sent les grandes collections oil tout se suit dans un ordre chronologique. D^s que je date un fait, on pent retrouver a I'instant le fait a sa date precise, au registre. au carton od je I'ai pris... Pour les choses imprimees et les sources vulgaires, les renvois peu utiles ont I'inconv^nient de couper le recit et le fil des idees : c'est une valne ostentation d'emaillcr constamment sa page de oes renvois k des livres connus, k des brochures de petite importance et d'attirer I'atlention la-dessus. »

• Ou encore : « Dans les galeries solitaires des Archives ou j'errai vingt annees. dans ce profond silence, des murmures cependant venaient a mon oreille. Les sou (Frances lointalnes de tanl d'dmes ^toullees daus ces vieux dges se plaignaient k voix basse. Elles avaient le droit de dire, ces Ames : « Hisloire. compte avec nous; nous avons accepto la mort pour une ligne de toi ». Cf. ci-dessus, p. 57, note.

leurs. Cos douleurs, a I'instanl jeles sentis qui remontaient en nioi du fond des temps. G'^tait liii, c'etail nioi, memo ame et m6me personne, qui avions souffcrt tout cela. De ces mille ans une larme me vini. brCllante, pesante commo un monde, qui a perc6 la page. Xul, ami, ennemi, n y passa sans pleurer... » 11 nest rien que Michelet ait rcpele aussi souvent que ceci : j'ai vecu la vie de la France ; je suis tres vieux : j'ai deux mille ans comme elle ; et, d'autre part, « ma vie fut en ce livre; elle a passe en lui ». Ici I'histoire et riiistorien se melent. C'estau point qu'il ne sail plus si c'est lui qui a fait son livre ou si c'est son livre qui Fa fait : « Mon livre m'a cree ; c'est moi qui fus son ceuvre ; ce fils a fait son pore... »

Ce n'est pas tout. Miclielet en etait venu a considerer que I'Histoire de France a laquelle, par une sorte de miracle personnel, il avait infuse la vie (sa vie), etait desormais faite, et que son Hhtoire de France participaitala nature des r6v6lations intangibles. Certes, il ne pouvait se dissimuler que Tceuvre n'ctait pas homogene. II y distinguait lui-meme trois parties : la premiere, Ics origincs, 6critc immcdiatement apres VHistoire romaine, et de la meme mani^re, alors qu'il se proposait encore d'expedier I'Histoire de France en quelques tomes et qu'il n'avait pas I'liabilude de travaillcr « d'aprcs les manuscrits » ; la seconde, le moyen age, anterieurc a Tcpoque oii il avait change d'opinion sur la valeurde la civilisation chretienne; la troisiemo, de la Renaissance a la Revolution inclusivement, qui represcntc le dernier el.at de sa pens6e et de sa nie-

Ihode. Neanmoins, il ne voulait ricn sacrifier de cet ensemble ; il s'est donn6 beaucoup de peine, dans des prefaces succcssives, pour justifier sa resolution do faire r6imprimer toujours, sans y rien changer, cequ'il avail dit une fois « II nest point de notre franchise d^effaccr rien de ce qui est ecrit » (Preface de 1855). Non seulement il ne serait pas « franc » de refaire cos premiers volumes que Tauteur a publics a une (5poque oil, etant « artiste et ecrivain bien plus qu'historien », il « immolait tout h reffet artistique » (Preface de 1S69), mais la v^rit^ meme y perdrait, car il s'y trouve « du positit et de I'illusion, du mirage » ; or « le positit subsiste tout entier, et, dans le mirage m^me, peut-on dire que tout soit faux » ? Ou bien : « Ge que nous t^crivimes jadis est vrai comme Tid^al que se posa le moyen %e et ce que nous donnons ici [dans la preface de 1855], c'est sa r^alit^ » ; et il se trouve, d'ailleurs, que cela revient au m6me : « Le r^sullat, au total, diff^re peu^ » Au fond Tauteur est partag6 entre la n6cessit6 de reconnaitre qu'une partie de son ocuvre a vieilli h ses propres yeux et le desir invincible de n'en pas renier une parcelle; et il est embarrass^, tr^s embarrass6 . 11 crut s'en tirer finalement par la th6orie sui-

* Comparez la preface de 1869 : « Aujourd'hui, ayant traverse tant d'annees. des ^ges, des mondes differents, et voyant tr^s bien ses defauts [les defauts de son Histoire du moyen Sge], je dis : On ne pent y toucher... Sa passion, sa candeur, renorme quantite de vie qui Tanime plaident pour ce livre aup^^s de moi. lo soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeuncsse s'y sent dans les erreurs mOnie. Du reste, les grands resultats y sonl, en total, obtenus. a

vanlc, devcIopp6e dune belle ct <5trange maniere dans •la preface de 1869. Oui, il a cel6br6 autrefois TEglise plus qu il ne le croirait n^cessaire k celte heure : il etait jeune,. les documents n'etaient pas publics ; mais i\ quoi bon plaider les circonstances att6nuantes ? aprt?s tout, il a eu raison. Il fallait bien le faire revivre, ce monde du moyen age, avant de le juger, et il n y a pas moyen de faire revivre sans aimer. On doit aimer cc dont on parle, au moment ou Ton en parle, pour en parler comme il faut. « Si, pour parler du moyen dge, rilistoire fut venue dans sa s6v6rit6 critique, dans Tabsolue justice, je ne sais si ces morts auraient os6 revivre ; ils se seraient plut6t caches dans leurs tombeaux... » Elles se seraient 6vanouies, ces pauvres • ombres des morts, s'il avait march6 sur elles avec lepee d'lin^e aux ^fers {ferro diverherat umbras). ' Mais il les a pleur^es, et elles ont ressuscite. Ge morceau finit par lafTirmation que « la logique et la critique tuent la vie )), et par des invectives k I'adresse des « imbeciles » qui, en voulant produire, « m^lent k leur triste enfant des nisi, des quoique... »

Tel 6tait, messieurs, le sentiment de Michelet, k la fin de sa carriere, sur son oeuvre historique. Et voici ce que nous en pensons, nous, quarante ans apres, au moment present de revolution des [sciences historiques.

En premier lieu , il est tres vrai qu'k partir du tome III, I'auteur de VHistoire de France s'est servi (^k etlk de sources in6dites et qu'il y cut du m^rite. Mais cela ne veut pas dire, naturellement, qu'il ait explor6

MICHELRT 89

les sources d'une maniere syst^matique et k fond ; et c'est une exageration monstrueuse de pretendre qu'il a tir6 « I'histoire de France des Archives nationales* ». Micheletn'est pas I'investigateiir patient, «dresse pour la connaissance comme pour casser des noix »•, qui retourne toutes les pierres dans le domaine ou il s'installe. Comment Taurait-il fait, du reste, lui dont le domaine et la curiosity immenses s'etendaient a tous les Slides ? II a grappill6 dans les archives dont il avait la garde, consciencieusement et avec ardeur, mais vite, et un peu au hasard : entreprendre des recherches k la fa^on des 6rudits, d^penser son temps k r6soudre les petits problemes prealables que soul^ve Tinterpretation de la plupart des documents anciens, de pareils soins etaient pour lui hors de question. II ne s'est essaye qu'une fois k publier des textes nou-

* Voici comment quelques personnes, qui ne sont pas du metier, se repr^sentent encore {'operation k laquelle Michelet se serait livr6 aux Archives : « L'Histoire de France est sortie du d6p6t des Archives nationales. Un amas enorme de documents gisait dans ces armoires closes. l\ y avait lA des preuves, des t6moignages et des secrets. Les parchemins etalaient le grimoire de leurs ecritures jaunies, leur signature ou lour paraphe. Plus d'un autre eut risque de succomber k cette atmosphere tenebreuse. Combien se seraient perdus ^ travers ce dedale, prisonniers de leur curiosite, accapares par ce detail immense! Combien se seraient dessech6s dans ces catacombes. Michelet s'y vivlfie. s'y nourrit. II y portait la lampe et la cle. Les portes du passe s'ouvrirent devant lui ; les tenfcbres des anciens Ages s'illumin^rent de sa propre clarte interieure... Nul, avec plus de soin, n'interrogea le passe... », etc. (II. de R6gnier, dans la Revue de Paris, 1898, IV. p. 133.)

Sur les travaux de Michelet aux Archives nationales, voir la notice lue k la seance solennelle des cinq Academies, en 1904, parM. Rocquain.

90 ytESTIONS d'hISTOIRE ET d'eNSEICNEMENT

vcaux en viie tie porter la lumiere dans une affaire obscure et controversee {Le procH des Templiers) et, precis([*ment, en cette affaire, il n'a pas vii la verity *. Leshommesde sa uren^rationcrovaient encore, comme lui, quo riiistoire gen6rale peul s'ecrire directement d'apres les sources brutes - ; niais nous ne le croyons plus aujounlhui, parce que nous nous rendons mieux comptc des conditions d'un travail honncte. Sans doute I'histoire, mc^mc gencrale, doit s*6crirc d'apr^s les sources, maisnon pas d'apres les sources tellesqu'elles sont le plus souvcnt dans les depots de manuscrits, c'est-a-dire en desordre, impures et partielles. Pour que r c( historien » s'en serve a bon escieiit, il faut qu'elles aient etc d'abordcaptees, rassemblees, analysces, critiquees, ^laborees par les erudits, dont c'est la fonction. G'est sculement d'apres les recueils et les monographics des Erudits que Thistoirien peut travailler avcc security ; en procedant lui-meme, par talonnements, a la collection des textes, au moyen (le sondages, il s'exposc trop certainemcnt a ne pas

* Michelot a cru k la ciilpabilite des Templiers, dont Tinnoconce ressorl justement des documents qu'il a publics. U y a cru jusqu'^ la fin de sa vie : « Le procfes du Temple, celui de Boniface, ont devoile la Sodome qui se cachait sous Tautel » [La Sorciere, p. 112.)

* Ce pauvre diable de A. A. Monteil, autre historien romantique, emit, comme on salt, la pretention d'ecrire VHisloire des Frangais des divers Etats aux cinq derniers siecles d'aprfes les fragments de manuscrits qu'il avait recueillis chez les bouquinistes : « J'ai reconstruit cinq anciens mondes (cinq siecles). "qui de plus en plus s'enfoncent dans le passe. Je les ai reconstruits avec leurs })ropres ruines : il n'y a ici aucun fait qui ne repose sur une prcuve. » (Preface du t. I").

ramencr toujours les pieces les plus caract6ristiques, et, faute des comparaisons n^cessaires, k ne pas improviscr toujours rinterpretaiion la plus correctedos echantillons pr61ev6s. — Qu'est-ce a dire, sinon que I'historien qui se consacre k I'liistoire generale ressemble au g^ographe qui se propose de dresser une mappemonde? Si ce g6ographe dispose, pour toules les regions, de cartes exactcs et detaill^es, dressees sur les lieux par des topograplies de profession, et s'il sait son metier, son oQuvre sera bonne ; mais s'il est ne a une 6poque ou, le monde extant encore mal connu, il n'est en mesure de coordonner que des donnees incompletes, quel est, pourlui, le meilleur parti ? Kstce de coordonner ces donnees en faisant toutes les r<5serves que commande I'ctat des connaissances? Kst-ce de parcourir lui-meme, en touriste, les pays mal explores, pour s'cn faire une idee? A partir du tome III de Yllistoire de France, Michelet a voulu explorer lui-m6mc. II a eu quelquefois la main heureuse, la vue per^ante, et tres souvent, en raisonnanl a partir de renseignements m6diocres, des trouvailles elonnantes, car il avait du genie. Mais sa mcthode le condamnait k se tromper le plus souvent, comme tons les pionniers, par ignorance, d6nombrements incomplels, quiproquos, contre-sens. Depuis cinquante ans les 6rudits des partis politiques et religieux dont il n'^tait pas se sont effectivemcnt amuses (\ noter, dans ses Perils, beaucoup d'erreurs de ce genre, don I quel- (jues-unes sont tres comiques. Pourtant, ce qui doit surprcndre, c'est seulement qu'il n'y en ait pasdavantage.

92 Ol'ESTIONS d'hISTOIRE ET d'eNSEIGNEMENT

Le (louxionie litre de gloire que Michelel se reconnnissait. c elait de s'etre idenlilie avec la France et de Tavoir ressuscilee en lui. Conception singuliere, mais instinctive en cet esprit dontle lyrisme continuellement tendu confinait parfois a la d^mence. Quelqu'un a tres bien dit: « II a aimc les oiscaux comme il aiinait les hommes; son imap^ination a <!»voqu6 en lui les amours, les joies, les douleurs, brcf I'dme des oiseaux comme elle avait jadis ressuscite Tame des generations disparues. )) Kn ecrivant son a llivstoire naturelle », il s'est cru successivement oiseau, fourmi, poisson ; il a 616 la mcr, la monlagne ; il a 6le le ciel et la terre. Aux bains de boue d'Acqiii, dans le ^lontferrat, ou il se plongeait jusqu'a mi-corps, il sentit quil « se dissolvait dans le sein dc la grande-mere » : « J'etais terre, dit-il, et elle 6taithomme. w De meme il etait la France, et la France, c'etait lui. II faut done s'attendre a retrouver dans VHistoire dc Miclielct les inquietants proced^s d'exposilion de son De natura rerum, Mais alors, mefionsnous. Peut-etre que cet 6crivain, qui vivifie et magnifie tout ce qu'il touche, ne se soucie pas assez de la simple v6rite objective. Peut-6tre qu'il s'exalte a tort et a travers. Michelet s'est tres souvent contredit, en effet, sans s'en apercevoir, parce que son imagination s'enflammait successivement dans des directions oppos^es. Entre des theses contradictoires qui pr^taient ^galement a I'elTusion po6tique, il lui est arriv6 de choisir sous I'impression du moment, et quelquefois de les adopter toutes, les unes apres les autres. S'il tombait juste du premier coup, tant mieux ; sinon, toujours

press6 de poursuivre, enivr6 d'ailleurs par la conviction grandissante de son infaillibilit^, il n'eut jamais ni le temps ni la volont6 de revenir sur ses pas pour reviser, corriger, redresser. Ces allures souveraines ^blouissent et confondent notre petite prudence ; mais, d la reflexion, notre confiance dans I'auteur s'6tablit en raison inverse de celle qu'il avait en lui.

Que reste-t-il, aujourd'hui, de VHistoiredeMichelei? On la lit, je crois, de moins en moins; et surtout les personnes cultiv6es ne la lisent plus en tant qu'histoire pour savoir ce qui s'est pass^ autrefois ; elles la lisenl comme un poeme, plein de v6rit(^s et d'erreurs — mais qu'importe ? — pours'enchanter du spectacle de la force d'expression, sans egale dans notre langue, qui s'y deploie. Et il en est de meme, sans doute, des oeuvres d'hommes, qui, dans d'autres litt^ratures, occupent une place comparable a celle de Michelet, Icur contemporain, dans la notre : Carlyle et Froude, par exemple. La raison en est evidente. Ce n'cst point sculement que comme toutes les a^uvres humaines, les livres de ces hommes ont vieilli; c'cst que nous avons maintenant une tout autre conception de Ihistoirc et de I'historien.

Nous avons un autre iddal. Determiner aussi exactement que possible ce que Ton peut savoir du passe. Instituer a cet effet des enquc^tes regulieres sur les traces qui subsistent du passe, sans oublier que les hommes ou les ^v^nements qui ont laisse des traces sont infiniment peu nombreux en comparaison de ceux qui n'en ont laiss6 aucune. Faire en sorte que ces

enqu^tcs aicnt un caractere scientifique, c'est-a-dirc Ics mener de telle sorle que les conclusions en soient toujours justilices et v6ri(iablcs, et forcent I'adh^sion de tous les bons csprits. L'histoire est le tableau de ces resultats et se precise, par retouches successives, a mesure que les travaux des erudits substitucnt des notions positives aux donnees incertaines et aux confusions traditionnelles.L'historien, en tant que distinct de I'c^rudit, est Touvricr qui dispose les mat^riaux fournis par la critique. On exige d^sormais de lui, avec une information irreprochable et I'art de distribuer correctement la lumiere et les ombres, la severe probite intellectuelle qui ne se paie pas de mots, I'attitude impersonnelle, la modestie et la simplicite du savant qui a la notion de la complexity des choses. Toutes les operations historiques sont devenues ainsi exactes, longues, p^nibles, laborieuses. Nul ne peut plus s'en tirer, pas plus que d'un probleme de physique, avec I'eloquence du coeur ou le don de scconde vue.

Michelet est mort le 9 fevrier 1874, ayant assez vecu pour voir s'6lever une 6cole hislorique nouvelle, dont la m^thode netaitpasla sienne ; celle qui, depuis trente ans, a rendu ^la France un rang honorable dans cet ordre d'etudes. II vit aussi, pendant ses dernieres annees, se dissiper, sous le coup d'6v6nements formidables, les reves de sa generation nourrie d'illusions sentimentales. Le dernier de ses ouvrages, inacheve, V Histoire du xix'^ siecle, qu'il avait entrepris pour fairc

MIGHELET 9o

suite k iHistoire de la RevolutioUf porte la trace de la douleur que lui inspira la failiite de sa philosophie optimiste. La France n'en a pas moins conf6r6, en 1898, une chaleurcuse apolhcose i\ sa m^moire. Et cela s'explique. Les gens qui, en France, sont aujourd'hui des vieillards ont ^te jadis souleves par le souflle de cet homnie ; durant un demi-siecle ses livres ont ete, pour ainsi dire, sanctifies par Tadmirationpopulaire : exemple rare, soit dit en passant, dune grande popularit6 obtenue par un talent d'essence aristocralicjue. Enfin on a voulu le remercier d'avoir bien aime son pays et d*en avoir delini les destinies dune maniere qui rcste conforme aux sentiments de la majorite de ses concitovens. Cette gloire, en effet, lui demeure d'avoir reussi mieux que personne ^ faire de Thistoire nationale un instrument d'^ducation nationale : Thistoire de France, en verity, n'auraitpas tout a fait la meme couleur, dans la conscience des Fran^ais, si Michelet n'avait pas cV*rit, car ils I'ont tons apprise de lui, de ses eleves ou des eleves deses 6l6ves. Peuimporte que son a:uvre n'ait plus d'inter^t au point de vue scientilique, si ce n'est comme le plus brillant miroir des defauts [i eviter lorsqu'on ecrit Thistoire ; Michelet se survit grace a I'originalite de sa langue et par rempreinte inelTa- ^able dc son action pedagogique.

Puisque cette s6rie de conferences est intitul^e : Enseignement et denioc7'atie, il n'est pas hors de propos d'y trailer la question de I'^ducation ou do I'enseignemcnt aux Etats-Unis. Les Etats-Unis sont aujourd'hui la plus grande ct la plus pure (c'est-^-dire la plus typique) des d^mocraties qui existent et celle, sans contreditjOiiTon s'int^resse le plus aux questions d*6ducation. II est vrai que d'autres auraient 6ie plus qualifies que moi pour parlcr de ces choses : je dois aller prochainement aux Etats-Unis ; mais j'y vais, je n'en reviens pas ; et tout ce que je vais dire, je Tai appris dans des livres ou par des conversations.

Mais voici les circonstanccs att6nuantes que je puis invoquer pour avoir accepts d'esquisser ce sujet dans

* Conference fa ilc en 1904 k I'Ecole des Haiites Etudes sociales, avant le depart de rauteur pour les Etats-Unis. II a semble qu'il n'elait pas sans intert^t de rapprocher ici ses impressions prtalables de I'esquisse plus poussee que la vue directe des choses lui a suggC*r6e par la suite. G'est k dessein que les contradictions et les redites n'onl pas 6t6 effac6es.

Lakglois. Uuesl. dliisl. ct deuB. Nouv. sirie. *

ces conditions. On est irbs bien renseign6 sur T^ducation aux Ktats-Unis. Les Americains eux-m^mes sont la-dessus intarissables en rapports, comptes rendus, projcts et controverses. l)e nombreux Europeens dc diverses nalionalit^s, Anglais, Allemands, Fran^ais, ont 616 r^cemment en Am^riquc pour y etudier soit la vie nationale, y compris I'^ducation, soit r^ducation en particulier, soit certains enseigncments, et ils ont fait part au public de leurs impressions. Enfin quelques Europ6ens se sont 6tablis a demeure dans des Universit^s am^ricaines, et ceux-la aussi ont conisign^ par ecrit leurs experiences. L'ensemble de ces documents forme un amas d'une imposante hauteur*. Qui se serait assimil^ toute cette litt6rature en saurait sans doute plus long, sans bouger d'ici, que le plus penetrant des touristes. G'est pour etudier des details precis, non pour saisir les grandes lignes, qu'il est utile de passer I'eau. — Ainsi, je me propose simplement de dire, d'apr^s un ensemble de

* Gitons, entre autres, le Rapport de M. F. Buisson k Toccasion de I'Exposition de Philadelphie en 1876, qui n'a pas vieilli autant que Ton pourrait croire ; le Rapport de M. B. Buisson ^ I'occasion de I'Exposition de la Nouvelle-Orleans en 1884; lo Rapport de la D616f?ation franyaise, dirig^e par M. Compayr6, k lExposition universelle de Chicago en 1893 ; les « Monographies » sur I'Education aux Etats-Unis, publi6es par divers specialistes sous Yeditorship de M. N. Murray Butler pour I'Exposition de Paris en 1900 ; Education in the United States of America (dans les Special Reports on educational subjects de M. E. Sadler, t. X et XI, 1902); Reports of the Mosely Educational Commission to the United States of America, octobre-decembre 1903 (Londres, 1904). — Voir aussi, et surtout, American Traits (Boston, 1902), par H. Munsterberg.

l'kDUGATION AUX 6TATS-UNIS 99

t^moignages autoris^s et, chose digne de remarque, concordants, comment un certain nombre de questions tres gen6rales sont aujourd'hui poshes ou r^solues labas.

Le trait qui a frappe d'abord tous ceux qui ont 6tudie la democratic am^ricaine, c'est sa foi sincere et passionnee dans I'education populaire et son zele pour la procurer. Sentiments qui sont deja fort anciens dans cc pays neuf : « lis croient unanimement, disait d^s 1857 Tevc^que anglais Fraser, que l^ducation du peuple est le plus important des interets sociaux, celui qui prime tous los autres ».

Or, un tel 6tat d'esprit a et6 longtemps fort exceptionnel dans le monde. 11 est I'antithese de Tindifference traditionnelle des Anglais en ces mati^res. Et rien de comparable, non plus, en Allemagne ni en France, ou, sans doute, Teducationdu peuple a6t6 con^Hie d'assez bonne haure comme indispensable, mais par les classes eclair^es, lib6rales ou dirigeantes plut6t que par la

masse populaire. Aux Etats-Unis, c'est le peuple tout ontier qui croit en I'education, qui la veut et qui agit en consequence.

Avant de considi^rer les manifestations de ce ph6nom^ne capital, il y a lieu d'en indiquer tri?s sommairement les causes, qui sont profondes. « lis estiment, 6crivait leveque anglais d'ii y a cinquante ans, qu'un peuple qui a le droit de se gouverner lui-meme doit ^tre instruit. » Et il est bien vrai que le peuple des Etats-Unis est mieux plac6 qu'aucun autre pour avoir

le sentiment de cette verity, lui qui revolt chaque jour en son sein des bandcs incultcs d'Allemands, d'lrlan- (lais, de Scandinaves, de Po!onais, de Hongpois, d'llaliens, de Syriens et d4I6breux, et pour qui c'est une n6cessite vitale de fondre promptement tous ces 61^ments h6t6rog6nes : I'ecole am6ricaine est, naturellement, linstrument leplus efticace pour transformer les populaces d'^migrants et leur prog6niture directe en citoyens am^ricains. Mais il y a d'autres raisons. La principale est la conviction, partout r^pandue, que chaque citoyen a le droit, et m^me le devoir, de tirer tout le parti possible de ses facult^s, pour son propre avantage et pour celui de la communaut6. Par consequent, chacun, homme ou femme, a droit, suivant ses goMs et ses aptitudes, k la meilleurc (Education possible ; et c'est le devoir de la communaut6 de lui en fournir les moyens. II est clair que cos principes sont particulierement de mise dans un pays comme les Etats-Unis, 0(1, les classes n'exisLant point, il n'y pas de d^classes — oil I'ambition, meme sous forme de presomption, est consid6ree, non comme un p6che mais comme une vertu, — oCi tout le monde pent aspirer et aspire k n'importe quoi,, — bref dans une soci6t6 tumultueusement d6mocratique et en formation, qui ne ressemble pas du tout au vieux monde que nous connaissons.

L'enthousiasme pour I'inslruction se traduit aux Etats-Unis par des faits qui 6tonnent et 6difient beaucoup, ^ premiere vue, I'observateur europ^en. Partout, dans les grandes v*^' ' ' "^dent les Europ^ens, de

magnifiques et dispendieux palais scolaires ; on entend parler de Iib6ralit6s colossales en faveur de Tenseigne- . ment (jusqu'^ ISO millions d'un coup pour I'Universit^ de Palo Alto). En fin rien ne frappe davantage les visileurs du genre de M. P. Bourget et les snobs k Tan- . glaise que de voir, dans les 6tablissements am6ricains d'enseignement secondaire et sup6rieur, des jeunes gens sans ressources qui, tout en ^tudiant, exercent, pour vivre, un petit metier tel que celui de cocher, de m6canicieri ou de serviteur, sans que cela paraisse choquant ou seulement exceptionnel. On ne manque pas de declarer que rien n'est plus am6ricain que ce trait si pittoresque. Et c'est vrai, sans doute. II ne faut pas oublicr, pourtant, que cela s*est vu chez nous aussi, jadis, dans les Universit^s du moyen ^ge, d^mocraties cl6ricales d'ou les plus pauvres n'^taient pas exclus. Souvenez-vous d'Amyot au College dc Navarre. Ce trait, du reste, n'est pas le seul, pour le dire en passant, — et si paradoxal que cela paraisse, — par 0(1 1'Am^rique d'aujourd'hui ressemble k la France et k TEurope dil y a Ires longtemps.

II est encore une chose k propos de laquelle les Frangais qui ne connaissent que les institutions fran- ^aises modernes s'extasient volontiers. Le gouvcrnement central, tout-puissant dans la France d'aujourd'hui, et qui d6fraie chez nous I'enseignement public, ne s'en est gubre occupe jusqu'ici aux Etats-Unis que pour cr6er a Washington un Bureau d'informations, charg6 de recueillir des statistiques. Les magnifiques et dispendieuses ^coles que Ton voit partoul

102 QUESTIONS d'hISTOIRE ET d'eNSEICNEMENT

aux Etats-Unis sont dues , non pas au Gouvernement f6d6ral, mais, k I'exception de celles qirentretiennent des fondalions particulieres, a linitiative et aux Jib6ralites conlinuellcs des autorit^s locales, niunicipales ou aulres, dc la ville, du comt6 ou de I'Etat (de Tun des Etals fed^res). Chacun pr6voit et entend d'avance ce que des Fran^ais, habitu6s a m^dire de la centralisation qu'ils connaissent et h vanter les regimes opposes dont ils se font une id6e vague, peuvent dire k ce propos. lis I'ont dit en effet. Mais les observateurs anglais des c4ioses americaines se gardent bien, eux, de donner dans ces lieux communs. Comme leurs cousins d'Amerique, ils sont habitues k Tadministration locale des services publics, et ils en connaissent, par experience, les inconvenients aussi bien que les avantages. Ce qu'ils admirent aux Etats-Unis, ce n'est pas le principe de la decentralisation, c'estTempressement des corps eius locaux k voter, et des contribuables k payer, les taxes destinies aux frais de I'instruction publique. Non seulement de Tenseigncment primaire, mais de I'enseignement secondaire etde I'enseignement superieur. Car voici la difference essentielle, k cet egard, entre I'Angleterre ctTAmerique. Tandis que, en Angleterre, on n'est arrive que peniblement k reconnaitre les devoirs de la communaute en matiere d'enseignement et encore, jusqu'^ ces derniers temps, en matiere d'enseignement primaire seulement, les autorites locales, en Amerique, ont depuis longtemps I'habitude, sanctionnee par la loi et la jurisprudence, d'imposer des taxes pour Tentretien d'ecoles de toute

esp^ce. Elles en imposent de fort lourdes. On ne s'en plaint pas Irop. G'cst en y^vM le voeu de la majority des contribuables que Tenseignemcnt soil donn6 gratuitement, auxfrais du public, k tous les degr^s. Dans la plupart des Etats de I'Union ce voeu est r6alis6 pour rcnseignement secondaire de la High School (ou tout est gratuit, jusqu'aux fournitures scolaires) ; il Test m^me, dans quelques-uns, pour Tenseignement sup6rieur.

Voici maintenant un point ou tous les strangers sont d'accord pour envier T^cole publique am6ricaine. Elle est parfaitement laique, et la difficuUe religieuse^ si aigue, pour des raisons bicn diff^rentes, en Angleterre comme en France, n'existe pas aux Etats-Unis. — En Angleterre, la difficulty religieuse tient essentiel* lement k ce qu*une ou deux sectes tr^s influentes ont la pretention de faire enseigner leurs dogmes dans les ecoles publiques, d6fray6es en tout ou en partie par de largent public. Or, tout enseignement religieux (m^me la lecture de la Bible) est rigoureusement proscrit, aux Etats-Unis, des 6coles entretenues par les contribuables : Tenseignement religieux est r6serv6 aux Eglises. Get 6tat de choses s'explique tres simplement par le fait que, en Amerique, la multiplicity des sectes, dont aucune n'est capable de jouer le rdle de TEglisc anglicane en Angleterre, a impost a toutes la neutrality de Tecole, d'abord comme un pis aller, ct bient6t comme un id6al. — En France la difficult^ religieuse tient.,. vous n'ignorez pas k quoi elle tient. Mais, aux Etats- Unis, elle n'existe pas non plus de ce chef, parce que

104 QUESTIONS D HISTOIRG ET d'eNSEIGNEMEMT

les Ktats americains, qui nc se sentent politiquenient menaces par aucune Eglise, ne se reconnaissent pas le droit de se metier des 6coles libres confessionnelles, dont il existe un certain nombre (pour la plupart catholiques). Enseignezce que vous voudrez, si vous Mes en mcsure d'entretenir une 6cole et de trouver des Aleves. En fait, 92 pour iOO des enfants americains fr6quentent r6coIe publique <^16mentaire, neutre au point de vue religieux. On considere le reliquat de 8 pour 100 comme un dechct qui, memc a supposer que I'ecole primairc confessionnelie soit un danger social (ce que Ton ne pense guere) ne vaut pas la peine d'une legislation oxceplionnelle, restrictive du droit commun.

En resume, un tres vif, un universel d^sir d'apprendrc ei de faire apprendre, avec le ferme propos de s'eiever k des modes d'activite superieure ; tendance h la gratuity de I'enseignement a tons les degr^s aux frais de la communaute ;. administration locale de I'enseignement public ; pas de difficulte religieuse a cause de Tequilibre obtenu par la rivalite des sectes. — II reste a signaler encore un trait saillant, presque aussi singulier pour les Anglais que pour nous autres continentaux, Allemands ouFran^ais, et qui donne beaucoup h penser.

Dans les ecoles des Etats-Unis le systeme de la coeducation, c'est-a-dire de I'education en commun des fiUes et des gar^ons depuis la plus petite enfance jusqu'^ la vingtieme annee et au dela est tres generalement pratique. Les Americains estiment que ce systeme est naturel en ce qu'il reproduit la structure ordinaire de la famille et de la societe ; juste en ce qu'il place les

l'educAtion aux ktats-unis 105

deux sexes sur un pied d'egalite et procure h tous les individus, de quelque sexe qu*ils soient, les m^mes chances de culture ; bienfaisant enfin pour I'esprit, la morale et les moeurs : il affine les gardens ct fortifie les filles ; il cr6e entre eux une camaraderie qui attdnue la tension sexuelle aux dges critiques. Lo syst(3me contraire de la separation des sexes dans les 6coIes, qui pr^vaut partout ailleurs, parait barbarc et indecent aux Am6ricains qui sont partisans de la coc^ducation, et ils le sont presquc tous. Un 6tudiant am6ricain qui, en 1901, communiqua h notrc Revue internalionale de Venseignement ses impressions sur la TYance, s'exprime ainsi par euph(^misme : « Le melange des sexes n'existe pas chez vous ; cela me parait tres dr6Ie. » R6ciproquement, le professeur Miinsterbcrg, d'originc allcmande, apres plusieurs ann6es de transplantation aux Ktats-Unis, est encore choqu(5 du melange, tant il est vrai qu'il n'y a gu^^re de diir^rcnce plus profondo entre les moours am6ricaines et les n6tres.

Non seulement la coeducation est pratiqu6o dans les 6coles am6ricaincs , mais Timmensc majority des maitres dans les 6coles ou la coeducation existc, sont des femmes, des jeunes filles. Dans Ic dcuxi^me quart du xix® si6cle le nombre des hommes employes dans rcnseignement etait a pen pros egal h celui des femmes ; il n'en est plus de meme aujourd'hui. Dans certains Ktats les femmes ont k peu pres chasse les hommes de la profession enseignante. Ainsi a Minneapolis, Minnesota, une ville de 200.000 habitants, il n*y a plus, parait-il, un seul professeur mAle en exercice

406 QUESTIONS d'hISTOIRE ET d'eNSEIGNEIHENT

dans les 6coles primaires, dont les directeurs memcs sont des femmes. A Louisville, 19 6coles mixtes sont dirig^es par des femmes, 10 par des hommes. A Cleveland, 38 par des femmes, 10 par des hommes. II y a des 6coles mixtes d'un millier d'^lfeves, qui comporieht des classes depuis cinq jusqu'^ seize ans, ou le personnel enseignant lout entier, sans exception, est f6minin. En somme, d apr^s les dernieres statistiques, pres de 300 000 professeurs femmes enseignent dans les 6coles publiques des Etats-Unis contre 130 000 professeurs hommes. Notez que c'est dans, les Etats du Centre et du Nord-Ouest, ou les 6coles passent pour les meilleures de TUnion, que le personnel f^minin lemporte surtout ; et qu'il ne s'agit pas seulement des 6coles 6lementaires, mais aussi des High Schools qui instruisent beaucoup d'enfants jusqu'^ la fin de leurs etudes secondaires.

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer ce qui peut etre dit, a 6t6 dit et ressass6 pour et contre ces usages ; une conference n*y suffirait pas On se contentera d'indiquer un argument des partisans et un argument des adversaires de I'education d'une democratic par les femmes, qui ddcouvrent I'un et Taulre des horizons faciles a sonder dun coup d'oeil. — « L'influence des femmes dans les ^coles publiques, disent les partisans de I'^tat de choses actuel en Am6rique, est meilleure que celle des hommes. D'ordinaire elles n'ont pas les m^mes vices que les hommes : fumer, boire, conversations basses ; de plus, la participation des femmes k I'enseigncment contribue a diminuer Tintervention des poli-

iiciens dans le recrutement de la carriere enseignante. » — Les adversaires repondent : « Si les jeunes filles cxpulsenl peu k peu les honimes de la carriere enseignante, jusque dans les High schools, c'est parce que, n'ayant pas de famille k faire vivre, elles peuvent se contenterd^ salaires inferieurs. Historiquement I'ccole mixte n'a ^t^, a Torigine, quun expedient cconomique. Si Ton a r^uni fiUes et gardens dans les m^mes locaux, c'est parce qu'on n'etait pas dispose k faire les Irais de deux 6coles, une pour les gar^ons et I'autre pour les iilies. De m6me, les jeunes lilies sont prcfcr^es aux jeunes gens pour adminislrer les 6coles publiques parce que leurs services sont moins. coiitcux ». « On n avail pas encore vu une grande nation remeltre Veducation de sa jeunesse aicx mains du plus has encherisseur » (Miinsterberg). — Je n'ajouterai, pour ma part, qu'un mot. C'est que le systeme de la co-education, associ6 ou non a I'habitude de I'^ducation par les femmes, quels qu'cn soient d'aillcurs les avantages et les inconv6nients theoriques, n'est possible que dans un pays ou le niveau general de la morality — au moins de la moralite ext^rieure — est elev6, et ou la polissonnerie est inconnue. II ne serait pas possible dans un pays comme il y en a, ou la tenue morale des gar^ons les mieux nes est promptement rclachoe par les spectacles de la rue, les honteuses exhibitions des kiosques ^ journaux etle laisser-aller g6n6ral des conversations. Au risque de braver le ridicule, je dis que la d^mocratie am6ricaine doit en ces matieres k sa tradition puritaine une dignity enviable, qui est par elle-meme un puissant

instrument d'^ducalion el qui devrail faire partie, partout, des mrrurs de la liberty.

Les faits cites jusqu'i present sont les plus apparent s. Mais d'aulres en d^coulent, moins accessibles au premier voyageur venu, tres importants aussi.

Foi dans Tenseignement, organisation de lenseiprnement par les autorit^s locales, liberty absolue de lenscigncment, — la coexistence de ces ph^nomenes entrafne une foule de consequences. La principale est sans doute une extraordinaire variety. Pas de systeme general, impost den haul. Autant de regimes et de programmes que d'autorites locales et presque que d eco- Ics. Des tentatives d'exp^rimentation nouvelles en tous sens. Consequence naturelle de I'incoordination administrative de I'enseignemenl, la vari^te des pratiques scolaires est d'ailleurs en parfaite harmonic avec I'esprit de la society am6ricaine. Elle a cte, pour ce motif, erig^e en m6thode.

L'^ducation americaine se propose Ic d6veloppement de I'individu : permettre a Tindividu de tirer parti pour Ic mieux de ses virtualit^s dans la vie — dans la vie pratique, congue comme une m^l^e, — tel est le programme. Mais tous les individus ne sont pas pareils; tous n'ont pas les m^mes besoins. II est done avantageux qu'il y ait, k la disposition du public, un jeu vari^ d'enseignements, en vue de toutes les especes, ou plut6t, car c'est impossible, des principaux types d'especes. Entre ces enseignements que chacun choisisse, suivant ses godts et ses intentions, a ses risques et

i/education AUX KTATS-UISIS 109

perils, sous sa responsabilit^. De 1^ vient que non seulement les cours d'^tudcs different, aux Etats-Unis, d'un Etat k Tautre, d'une ville a I'autre, mais encore que chaque 6cole se fait honneur den proposer plusieurs. C'est la th^orie des « etudes electives », d'apr^s laquelle, k chaque degr6 d'instruction, le droit d option entre quantity de matieres est reconnu et exerc6, la th^orie qui s'oppose k celle des « cours presents ».

On nc saurait mieux faire, pour donner une id6e des positions d^fendues paries con troversistes qui d^battent inlassablement, aux Etats-Unis, le probl^me « 6tudes Electives ou cours presents » que de r^sumer cq qu'ont ecrit recemment, la-dessus, M. Miinsterberg (cet Allemand que ses contradicteurs accusent de voir les clioses am^ricaines avec des lunettes prussiennes et I'astigmatisme de Harvard), et un des Americains pur sang qui sont entr^s en lice pour lui r^pondre.

J'assistais Tautre jour, dit a peu pres M. Miinsterberg, k un Teachers' meeting comme il y en a tant dans ce pays-ci. On discutait, suivant I'usage, sur la mani^re d'am6liorer rcnseignement. Les uns soutenaient que tout le mal venait des cours presents ; il n en faudrait plus du tout : si pleine liberty 6tait laiss6e aux enfants de choisir, suivant leurs talents et leurs goQts, tout irait bien. Les autres disaient que c'^tait la faute des maitres, qui n'ont ni assez reflechi sur la th^orie et le but de I't^ducation ni 6tudi6 la psychologie des enfants. Je m'endormis paisiblement, et, dans mon r^ve, je rev^cus ma propre enfance sur les bords de la Baltique. Je me souvins que, dans les premiers temps

110 QUESTIONS D HISTOIRR ET d'eNSEIGNEMENT

de mon sejourau grymnase. je rainieressais passionnement a la bolanique ; puis, un onclo m'ayant fail cadeau dune sonnetle elcclrique, aux appareils de physique ; mais j'avais un ami qui se destinait a la carriere th6oloiri(jue ot je commencai avec lui I'olude dc I'arabe. Toutefois, des fouilles ayanl etc praliqu^es sur ces entrefaites dans des tumuli aux environs de la ville, j'entrepris d'^crire un livre sur I'archeologie prehistorique do la Prusse occidentale. Je dois dire que mes maitres el mes parents ne tinrent aucune espece de complc dc ces fantaisies successives qui faisaient notre joie, j\ moi et a mes camarades, mais qui auraient ele notre porte si nos aines, tout en nous permettant ces excursions marginales, nc nous avaient pas maintenus dans le droit chcmin des programmes traditionnels. A dixliuit ans, nous en savions davanlage quun ctudiant americain dc vingt et un. L'honncur en revient h nos profcsscurs ; ils n'avaient cependant pas reflcchi sur la tli6orie de T^ducation ni ^tudie la psychologic. Si quelqu'un avait dcmande k mon vieux maitre de grcc : « A quoi scrt d'apprcndrc le grcc? » il aurait certainement r^pondu qu'il n'y avait jamais pcnse ; il enseignait son grcc dc son micux ct laissait le restc au principal et au Gouvcrncment. Sculement, il savait cc qu'il enseignait, dc mcme que tons scs collegucs, cc qui est la condition necessairc pour enscigncr avcc goiit ct avec profit. — Aux Etats-Unis, poursuit M. Munstcrbcrg, on vante beaucoup Ics etudes « electives », d'uric part pour ajuster Tocuvrc scolairc aux intentions dc I'individu en vue dc la vie pratique ; d'autre part, pour I'ajuster aux

l'education acix etats-unis m

talents et aux pr<^fcrences de chacun. C*est-a-dire que r^leve de Tecole secondaire est traite i\ lafois, prematur^ment, comme un homnie, comme T^tudiant l*est et doit r^tre h I'Universite, et comme Tenfant du kindergarten auquel on dit : a Fais ce que tu veux ». Mais est-ce qu'on sait d'abord pour quoi Ton est fait, et estce que se preparer de tres bonne heure a une fonction d6termin6e est le meilleur moyen d'y r^ussir? Apres tout, la vie ne se manufacture pas aussi aisement que le prospectus d'une 6colc oil tout est exactement adapto aux « besoins individuels ». — De quelque c6t6 qu'on Tenvisage, le systeme 61eclif est facheux. Est-ce an point de vue utilitaire ? la specialisation professionnelle va contre son bul, lorsqu'elle est pr(^matur6e. Est-ce au point de vue dgoFste : complaire aux inclinations personnelles ? mais un enfant qu'on a laiss6 constammenl libre de choisir ce qui lui plaisait le mieux, et par consequent habitu6 h suivre toujours les lignes de moindre resistance, pent apprendre une foule de choses ; il y en a une qu'il n'aura pas apprise et c'est la plus importanto de toutes : se vaincre, resister, s'efTorcer, faire son devoir. Enfm est-ce que le choix des 6ludes soi-disant « eiectives » est vraiment libre? on pourrait 6tablir que, dans les deux tiers des cas, les gens choisissent au hasard, par accident, au petit bonheur, sans savoir au justQ en quoi consiste ce quils rejettent.

Ceux qui ont le mieux repondu k cette amusante philippique ont reconnu qu'il s'y trouve du vrai. Cerlainement le regime prussien, r^gulier, avec ses professeursfonclionnaires, instruits, disciplint^s, respect6s, qui

cnseignent d'apr^s un programme uniforme et qui lais-

scnt « au Ciouvernement » le soin de determiner ce

programme, a ses avanlages. L'anarciiie americaine a

certainement des inconvenients, avec ses 6coles char-

latanesques oii, dans le cours de I'enseignement secon-

daire, la dactylographie peut etre « choisie » a la place

des math^matiques, avec ses professeurs insuffisam-

ment prepares et parfois sans protection contre I'^rbi-

traire des autorit6s qui Ics engagent. Le systfeme des

etudes electives peut etre mal pratique ; et il faut recon-

naitre que, dans I'etat de confusion et d'enfance ou sont

les institutions americaines, il Test souvent. Mais ce

nest pas unc raison pour y renoncer au profit de la

vieiile idole europeenne de la « culture generate ))

(classique, la mdme pour tout le monde), qui s'ecroule

precisement en Europe de nos jours. II suffit que les

combinaisons rationnelles d'etudes, qui isont propres k

procurer une veritable culture^ soient determinees et

que la liberte d'option ne puisse plus s'exercer qu'entre

elles. Or c'est a quoi Ton tend aux Etats-Unis, grace k

ces comites d'experts qui se sont constitues , par

exemple sous les auspices de la National Educational

Association, et dont les conclusions motivees sont

adoptees peu a peu, lorsqu'elles sont jusles, par

les autorites scolaires locales. Les Gouvernements

europeens, n'ont rien trouve de mieux, du reste, en

ces derniers temps, que de se coiivertir a la theorie

elective. Bifurcations, trifurcations, options echelon-

nees k chaque pas depuis la fm de I'ecole primaire

jusqu'a rUniversite, voilk I'essentiel des recentes

r6formes fr^ngaises. La Prusse elle-m^me y vient. Le dernier mot sar la question des etudes ^lectives ne peut ^tre ici que la constatation des r6sultats posilifs du systfemc ann^ricain dans son 6tat actuel. Je Temprunte h un des commissaires de la Commission anglaise, dite Commission Mosely, dont les operations d'enqu^te ont eu lieu en octobre 1903. II est douteux, au sentiment de la Commission, que Texlr^me variety des cours k option, dont plusieurs ont la pretention de preparer directement k la vie professionnelle en m^me temps que celle de procurer une culture de I'esprit, coincide jusqu a present avec un niveau d'6tudes fort eieve . L'6cole am6ricaine entreprend beaucoup de choses, mais il en est peu qu'elle execute k la perfection. Les 6coliers am6ricains travaillent moins que les Anglais, n'ayant ni concours ni examens dont la perspective les aiguillonnc; les brillants sujets qui concourcnt pour les scholarships d'Oxford ct de Cambridge n'auraient pas de rivaux dignes deux aux Etats-Unis. En revanche, beaucoup plus de jeunes gens, gar^ons et fdles, resolvent Ik-bas une education secondaire sortable. « Nous concentrons notre sollicitude sur I'olite ; ils se pr^occupcnt surtout do populariser et d'adapter aux conditions divcrses les bienfails de I'instruction. Le travail accompli est de qualite mediocre, mais I'esprit de discipline volontaire est sipguli^rement vivace. »

Dans cette tres rapidc revue, il reste encore k indiquer une question capitale. Quelle est Tattitude de la

La.\oLoi8. Uucsl. d'liist. el dens. Nouv. sdric. S

democratic am6ricaine h l*6gard de renscigncment sup6rieur, ou, si Ion veut, de la science ?

Sur cc point un certain nombre de notions banales sont en circulation. Tout le monde sait qu'il existe dans les Etats de la Nouvelle Angleterre et de I'Est de grandcs Universites qui ressemblent assez aux vieilles Universites anglaises, au moins 'par le d6cor et les mopurs ( pelouscs vertes, exercices athl6tiques, debating societies, etc.). On sait qu'il existe ^k et Ik des Universites neuves, plus que royalement dot^es par des milliardaires (Chicago, Leland ^Stanford, etc.) et des Universites d'Etat, dont celle du Michigan est le type. On sait enfin qu'il est veriu beaucoup d'^tudiants am^ricains en Europe, principalement en Allemagile, et que des Europ6ens, principalement des Allemands, ont trouv6 k se caser dans les Universites am^ricaines. L'impression g6nerale est qu'aucun peuple n'est plus preoccup6 d'encourager les hautes etudes, et que si la production scientifique des Etats-Unis n'est pas encore comparable k la production europ6enne, il n'en sera pas longtemps ainsi,

Quoique courantes, ces notions ne sont pas fausses. Mais il y a d'autres faits interessants. Rappelons ici, en quelques mots, les origines historiques des Universites americaines.

Les plus anciens etablissements d'enseignement liberal aux Etats-Unis ont ete des colleges ou Ton enseignait, comme dans les colleges de Tancienne Universite de Paris et dans ceux des Universites anglaises aux XVII® et xviii® siedes, les humanites classiques et

l'education AUX ETATS-UNIS H5

les math^matiques 6l6mentaires. Vers la moiti6 du XVIII® siecle sont venues se greffer sur le college, k titre d'annexes ou de prolongements, d'une part des 6coles techniqueiS, indispensables dans une soci6t6 industrielle ; d'autre part des cours d'Universit6 pour les lettres et les sciences k limitation de TEurope. Alors le college primitif s*est transform^ en d^partement pr6paratoire k ses annexes sup6rieures, ^coles techniques, cours d'Unlversit^. Mais le « syst^me 6lectif » y a remplac6, en m^me temps, Tancien cours d'^tudes obligatoire. Ses Aleves non gradues, c'est-^-dire candidats au baccalaur^at, ont eu par \k le moyen de se m^ler aux 6tudiants gradu6s des cours techniques et sup6rieurs, pour certains enseignements, m^me s'ils ne comptaient pas (comme ^'a toujours 6t6 le cas de la majority) poursuivre leurs etudes au del^ du baccalaur6at. Aujourd'hui encore la grande majority des 6tudiants inscrits aux Universites am^ricaines sont des non-gradues du college universitaire, 6tablissement do type interm^diaire cntre Tenseignement secondaire et Tenseighement sup^rieur, mais plus pres du secondaire que du sup^rieur.

Le danger de cette combinaison est 6videmment que les cours d'Universit^ soi-disant sup^rieurs, mais que fr^quentent beaucoup de non-gradu6s, encore mal prepares aux hautes 6tudes, ne soient sup6rieurs que do nom. G'est en effet ce qui arrive, au sentiment de plusieurs experts : « En Allemagnc, dit M. Mtinsterberg, Tesprit de TUniversit^ est tout k fait different de celui du gymnase ; en Am^rique, le travail d'Universit^ est

116 Qt'ESTIONS d'HISTOIRE ET d'enSEIGNEMENT

uno continuation de celui du college ^ sans aucune (li (Terence qualitative : I'Universite proprement dite nest {\uun coll^ge plus difficile et mieux 6quip6 ». a En Anu^rique, la definition favorite de TUniversite est : « V\\ lieu ou s'enseigne I'universalite dusavoir. » [Estce que cette definition' n'a pas 6t6 donn^e, naguere, (*n France aussj ?] L'Universit6 allemande, elle, n'enseiufue, en principe, qu'une chose, qui est Tintelligence et I'habitude de la ni6thode scientifique. II faut done se , i>:{U'derde prendre les Universities am6ricaines — m^me c lilies qui sont serieuses (ily en a une demi-douzaine) — pour Tc^quivalent des meilleures Universit^s europeennes. Les meilleures Universit6s europ^ennes sont lies ateliers de rechcrches originales, tandis que, conformemont ^ I'esprit pratique de la nation, les travaux sp^culatifs sont consider6s comme I'accessoire et, pour ainsi dire, un luxe dans I'Universite am6ricaine ». En Am6rique, ce qui est I'essentiel, c'est Tenseignement et I'apprentissage des resultats acquis, en vue d'applications professionnelles. L'Universitc Columbia, par exemple, a, h cote de ses 6coles professionnelles de m6decine et de droit, une ecole des mines, une 6cole des arts et manufactures, une 6cole d'architecture ; elle aura bicntot, si elle n'a pas deja, une ecole de journalisme. Harvard, la plus id6aliste des Universit^s d'outre-mer, a une ^cole d'agriculture, une ecole dc m^decine veterinaire, une ecole pour les dentistes. Yale a un doctorat special pour les ingenicurs-mecaniciens, Chicago pour les dentistes, toutes les Universit6s de I'Ouest pour les ingenieurs-agronomes, prcsquc .

l'^ducation AUX ETATS-UNIS il7

toutes un doctoral enp6dagogie. Dans le brouhaha de loutcela, la science speculative, dontla culture devrait etre le but principal de la vie universilaire, trouve un terrain peu favorable. Ajoutez que, dans la soci6tc am^ricaine telle quelle est aujourd'hui, la science ne paye pas. Les succes, m6me acad6miques, vont a ceux, non pas qui produisent le plus, ni le mieux, mais k ceux qui s'occupent, en hommes d'affaires, des int^r^ts de TUniversit^, ou a ceux qui exposent bien. Quant aux succes financiers, n'en parlous pas. Le savant, I'^rudit, le penseur dont les pensees ne sont pas imm^diatement monna^'ables n'a rien de brillant a attendre dans les Universit6s les plus eclairees, alors qu'autour de lui tout le monde evalue les hommes en dollars (et non pas tant d'apr^s la quantite qu'ils en ont que d'apres la quantite qu'ils en gagnent). « Lorsque j'arrivai en Amerique, raconte le professeur Munsterberg, quelqu'un me dit : « L'Amerique n'aura des savants de premier ordre que lorsque ses meilleurs professeurs d'UniversiL6 pourront compter sur:25. 000 dollars par an ». Je fus choqu6, mais on me repondit : « Non, I'Americain n'est pas avide ; mais, pour lui, I'argent est la mesure du success; done I'argcnt est necessaire pour attirer au savant le respect social dont il a besoin et, par consequent, pour amener a la science des esprits vraiment vigoureux, la fleur intellectuelle de la nation. »

Ces appreciations sont-elles justes ? Les experts, comme toujours, ne sont pas d'accord. Mais les considerations presentees par quelques-uns de ceux qui se

118 (lUCSTIONS D HISTOIRE ET D ENSEIGNEMENT

refuseni k les accepter sont, a lour tour, instnictives. On entend dire, par deshommesautorises, que le people anrn^ricain, n6 pour agir, n'a que faire de ces minuliouses recherches, pour laplupart st^riles, oti secomplait I'Aliemagne p6danlesque et languissante : « Nous lie jsommes pas des Allemands. La science n*est pas pour nous la fin et le but de la vici et, a en jugerd'apres riiistoire de notre race, il n'en sera jamais ainsi. Notre ideal est daction (not ofldarning, but of doing). Nous pourrions plus ais6ment faire I'histoire que Tecrire. Pour nous la vie, I'exi^cution et le controle des belles ot bonnes clioses de ce monde, pour nous-m^me et pour les autres, ont plus d'attrait que des speculations infinitesimales sur I'origine et I'essence de ces choses. La vie reelie. Taction, la lutte, la victoire, couronn^e de puissance et capable de bienfaisance, c'est la ce qui nous interesse... » Un visiteur anglais, tres verse dans les questions d'ediicalion, M. Sadler, declare aussi que la maniere d'etre allemande ne parait pas sur le point de s'acclimater en Am6rique : « On a essay6 de racclimater, dit-il, mais sans grand succ^^s. C'est qu il y a une divergence profonde entre les tendances de TAllemagne et celles des soci6t6s anglo-saxonnes h cet 6gard. Les Universit^s allemandes se consacrent a augmenter le patrimoine du savoir ; dans les Universit6s de langue anglaise, on cherche premierement a d^velopper le caractere. Le grand merite des Universit^s allemandes est dans I'investigation pour ellem^me ; elles ne se soucient guere des dmes, des besoins moraux ni des besoins materiels. Nous estimons, nous,

que les Universit^s ont une plus grandc oeuvre a accomplir en Ibrmant des citoyens 6claires et utiles qu'en fignolant des 6rudits. L'Universit^ am^ricaine cherche k concilier les deux choses ; mais I'exp^rience seule peut montrer jusqu'a quel poiilt la conciliation est possible... »

Je crois, pour ma part, que la conciliation est possible, et m6me inevitable ; que la devise des Universit6s, non seulement aux Etats-Unis, mais partout, doit ^tre et sera : « Gonlribuer au progres de la science et la r^pandre », ces fonctions dussent-elles ^tre confiees a des personnels distincts ; et il me semble que I'etat actuel des Universites am^ricaines, oii la science pure parait plut6t sacrifice k la vulgarisation scolaire et aux applications, s'explique normalement par ce fait qu'elles sont jeunes au milieu d'un peiiple que tout sollicile encore a Taction immediate et directe. Mais cela passera. Bien des indices donnent a ponser que, au coui's du present siecle, le peuple americain d6pouillera quantity de particularit6s qui le singularisent pour se rapprocher de I'^tat ou nous voyons maintenant les peuples europ6ens . II faut avoir aujourd'hui une vocation extraordinaire, ou une forte dose de snobisme, pour s'occuper de m^trique ancienne ou de pal6ographie du moyen age k Chicago, au milieu du torrent de la vie ambiante. Mais un jour viendra ou, dans Chicago pacific comme ici, une foule d'hommes intelligents n'auront rien de mieux a faire et cultiveront ces industries de luxe avec un zblo sincere, si la mode n'en est pas pass6e . En somme, on peut 6tre

rassur6, si tant est que quelques-uns s'en inquietent, sur les destinies ull^rieures de la science en Am^rique : elles seronl en proportion de la grandeur et de la force du pays et de la noblesse ethnique du peuplc am^ricain.

11 faut peut-etre gcneraliscr ces vues. — Le veritable inter^t d'une 6tude d'ensemble sur Teducation aux Etats-Unis serait sans doute de distinguer exactement, dans ce que I'organisation actuelle de I'enseignement presente la-bas d'original, ce qui est durable, ayant ses racinos au tr6fond de la tradition nationale, et ce qui est transiloire, 6tant li6 a des conditions contin gentes d existence qui se modifient tous les jours. Or, ost-ce une erreur? II semble, a premiere vue, que plu- HiiMU'H des plu^nomenes qui sont consid6r6s d'ordinairi* conuneaniericains par excellence sont del'es^pece (Ic ciMix (|ui passcMit. — Ainsi, I'organisation si « d6morrntiiHU' » (|ui confond les enfants de toutes les condiliouH HO('ial(\s sur les bancs des m^mes ecoles publi- (|ues. Vn observateur am6ricain 6crit : « Nous approchons rnpidenient du moment ou personne, dans les vill(*s, nyixwl de quoi envoyer ses enfants a une ^colc pHvtM* payanto, no les enverraplus a Tecole publiquo) II iTy a aussi qu'une classe, au lieu de trois, dans les (•b(»mins do (vv am6ricains, mais quiconque en a le nu»y(Mi (''vito soigneusement cette classe unique en pHMWUil le Pullman Gar. — Ainsi, le gaspillage de re^s- Hoiu'ces (|ui ri'isulte de I'incoordination administrative, li^ gAchage de lemj)S et de forces qui r6sulte de lap-

l/iilDUCATION AUX ETATS-UNIS 121

plication d6sordonn6e du principe des 6tudes 61ectives. ((Tout notre syst^me d'^ducation n'est possible, a tr^s bien dit un Am^ricain, que dans un pays assez riche pour n'avoir besoin de faire aucune esp^ce d'6conomic. »

En attendant, les Etats-Unis nous proposent, en mati^re d'^ducation, plusieurs traits admirables, et qui. selon toute apparence, ne s'effaceront pas : la confiance universelle dans I'instruction, la preoccupation et r^lude attentive des m^thodes p^dagogiques, la paix religieuse par la secularisation totale de I'^cole publique ei^mentaire, le respect de Tactivit^ individuelle, la bonne tenue morale des jeunes generations (a la fois condition et r^sultat de la coeducation des sexes). — II ne coClte rien d'exprimer, pour finir, Ic vogu qu'une sorte d'equilibre s'etablisse entre Teducalion des dcmocraties europeennes et celle de la democratic americaine par I'echange judicieux de ce que Tune et I'autrc ont d'excellent. Notre regularite administrative et le raffinement aristocralique de la culture scientifique a I'allemande, les Ktats-Unis en jouiront necessairement un jour ou Tautre. Nous, de noire C()te, nous nous sommes dej^ inspires, dans la mesure ou c'etait sense, de la theorie des eludes eiec lives en introduisant des droits d'option dans les programmes de Tenseignement secondaire et de I'enseignement superieur. Nous avons aussi commence a secouer la sordide acceptation de rignorancc par les humbles, seculaire dans nos contrees, et k transformer Teducation des femmes. Pour le roste, il ne s'agit pas pour nous d'imiter (( les insti-

122 ^lUESTIONS D HISTOIRE ET d'eNSEIGNEMENT

tutions am^ricaines >j, qui sont lefflorescence dun pass6 et d'un present Ires diff6 rents des notres, mais de marcher, par des chemins appropries aux conditions de notre vie, vers le bien qu'eJles nous montrent realise, ou plut6t vers Tideal commun k tous les hommes de bonne volont6.

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