Germain. Histoire du commerce de Montpellier
et la liberté sont des conquêtes des derniers temps. Mais les faits n'ont pas la complaisance facile des opinions. Le treizième siècle, si grand par ses institutions, ses universités, ses arts, son idéal intellectuel, moral, religieux, fut aussi une époque d'émancipation. Il n'a pas seulement légué à l'avenir l'abolition du servage, l'avènement du tiers état, la reconnaissance du droit individuel; il a créé les corporations, organisé les marchés, fait naître le commerce. En un mot, il a affranchi le travail et les échanges, comme il a, pour des milliers d'êtres, affranchi la vie humaine. A un régime de monopole économique ou politique succéda, imparfait encore, un régime de liberté. Dans quelle mesure cette liberté s'est-elle étendue à notre commerce extérieur? Sous quelle forme? Quels en furent les résultats? Voilà la question que nous voudrions élucider.
LE régime seigneurial, tel qu'il s"était établi en Europe, du neuvième au onzième siècle, n'avait pas été seulement une organisation nouvelle de l'Etat mais de l'économie sociale. Dans les enclos où, pour mieux se défendre, chacun se barricade, nulle place pour l'activité marchande. Seigneurs comme sujets vivent sur leur terre, des revenus du sol, produisant et consommant sur place; dans ce siècle de désordre et de guerre, il a bien fallu ne devoir qu'à soi-même les moyens de vivre! On devine donc ce que seront
LA LIBERTÉ COMMFIU.LVLE 189
les échanges entre ces petits groupes. Les transactions sont locales. A peine quelques grandes abbayes, quelques villes osent envoyer encore leurs caravanes ou leurs flottilles à travers les provinces, le long des fleuves ou des côtes. A lintéricur, trop de barrières fiscales empêchent de passer; au dehors, trop de coups de main menacent de vous perdre. La guerre s'embusque et vous guette partout; sur le chemin, le long des rivières ou des vallées que domine le château fort, sur le littoral où s'aventurent les barques normandes et sarrazines. En réalité, le particularisme politique a créé le particularisme économique, et, dans lanarchie générale de l'Kurope, l'activité commerciale est partout suspendue.
L'organisation de l'Allemagne au dixième siècle, la fin des invasions normandes et hongroises, la porte entre-bàillée par le khalifat fatimite du Caire aux pèlerins de l'Occident avaient commencé à créer des relations nouvelles entre la France, l'Europe centrale, l'Empire grec et le Levant. Dès le règne de Robert, nous avions des rapports avec Bj'zance et des caravanes françaises se rendaient à Jérusalem. Mais il fallut attendre les grands événements religieux, politiques et sociaux, pour que les barrières primitives fussent à terre. Ces cinquante dernières années du onzième siècle ont eu pour l'Europe féodale une importance analogue à celle de la Renaissance pour l'Europe monarchique. Au dehors, par les guerres normandes, l'Angleterre et l'Italie se trouvèrent rattachées à la France; les croisades, ces grandes pous-
sées vers l'Orient, ouvrirent définitivement au commerce européen la Méditerranée, l'empire de Byzance, le monde asiatique. Ainsi les civilisations appelées à se connaître, souvent à se combattre, ne devaient pas tarder à se pénétrer. Au dedans, la réforme ecclésiastique précédait, préparait la réforme politique. En opposant l'idée de chrétienté au particularisme féodal, la papauté avait rapproché par des idées, des intérêts communs, les membres épars du grand corps catholique. L'internationalisme religieux annonçait donc l'internationalisme économique, comme l'émancipation du clergé appelait à son tour celle des peuples. Le progrès des classes populaires, la création des foires et des marchés, la suppression ou la réduction des banalités et des péages, les réformes monétaires, la protection et les privilèges accordés aux marchands achevèrent cette transformation. Les seigneurs commençaient à comprendre que l'isolement ne crée pas la richesse, que les relations économiques ne peuvent se limiter à une province, ni même à un royaume. De toutes parts, cette activité individuelle ou nationale va créer la liberté.
Pour ces causes diverses, le commerce extérieur de la France prit un rapide essor. L'esprit d'aventure, le désir du gain entraînèrent nos marchands bien loin du territoire. Jamais l'initiative privée ne fut plus grande, l'activité individuelle plus féconde. Dès le douzième siècle, Narbonne, Montpellier, de petites villes comme Saint-Gilles équipent des flottes et créent des comptoirs en Aragon ou sur les côtes
LA LIBERTÉ COMMERCLVLE 191
italiennes. Au treizième siècle, leurs gens pénètrent en Syrie, dans les îles de l'Archipel, à Alexandrie, dans l'Empire grec, en Arménie. Au Nord, ce sont les Normands, Champenois et Flamands qui suivent l'exemple; les premiers sur les bords du Rhin et en Lombardie, les autres en Angleterre, en Hollande, bientôt sur le territoire de la hanse teutonique. Ainsi se créent sur toutes les mers européennes de véritables colonies françaises. Plus que nos armes, elle nous ont donné en Orient la suprématie morale et, en Allemamagne, pendant le quatorzième siècle, des alliances précieuses. Mais, par une conséquence inévitable, la France s'ouvre elle-même aux étrangers. Sur les côtes de la Méditerranée, Narbonne, Montpellier surtout, deviennent les entrepôts de l'Italie et de l'Orient. Il faut lire dans l'Itinéraire de Benjamin de Tudèle la description qu'il nous a laissée de Montpellier. « C'est dit-il, un lieu très favorable au commerce, oiî viennent trafiquer en foule chrétiens et Sarrasins, où affluent des Arabes du Garb, des marchands de Lombardie, du royaume de la grande Rome, de toutes les parties de l'Egypte, de la terre d'Israél, de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Angleterre, de Gênes, de Pise, et qui y parlent toutes les langues. » Assurément, le voyageur juif eût pu faire un tableau aussi animé des villes de Flandre^^u des foires de Champagne. Là, les Anglais avai^ depuis longtemps obtenu des privilèges spéciaux. Les marchands de Londres disposaient du marché de Rouen et s'étaient unis par des traités à la hanse commerciale des dix-
sept villes drapantes de la Flandre. Ils pénétrèrent en Champagne- mais, s'ils restèrent maîtres des marchés flamands, les Italiens, Allemands ou Espagnols ne tardèrent pas à leur faire concurrence dans les foires célèbres de ce pajs. Déjà sous Thibaut IV, on signalait dans le comté la présence de négociants lombards, romains ou toscans, de cordouaniers de Lérida et de Barcelone, de délégués des villes du Rhin et bientôt de la ligue hanséatique. Comme Montpellier, Troyes, Provins, Lagny, Ypres, Saint-Omer, Gand, Bruges eurent leurs quartiers étrangers, où venaient s'entasser toutes les richesses du Nord et du Levant. De tous ces étrangers, ce sont surtout les Italiens, ceux qu'on appelle les Lombards, qui, au treizième siècle, ont tiré parti des libertés nouvelles. Les privilèges individuels ou collectifs donnés à ces marchands, la protection des seigneurs ou des villes en multiplièrent bientôt le nombre. Leur force vint surtout de leur entente. Il est possible qu'à l'origine ces étrangers soient venus isolément, trafiquant pour leur compte et en leur nom personnel. Mais l'individualisme répugnait trop aux tendances et au.x mœurs de cette société pour que le commerce ne reçût pas une organisation corporative. Comme les artisans, les marchands usèrent de cette grande force sociale: l'association. Ils se groupèrent en compagnies et chaque groupe comprit les gens d'une même ville. La société eut ses consuls et ses syndics, son quartier (vicMs), ses magasins, ses entrepôts. Elle garda avec soin ses privilèges, le droit pour ses chefs de dé-
LA I.ir.ERTK COMMF.RCIAI.l-: 193
fendre les nationaux et de juger leurs différends, de sceller les actes, de veiller à l'observation des traités. Nous connaissons ainsi un certain nombre de corporations formées de gens de Florence, Rome, Gènes, Venise, Milan, Pisc, .Vsli, Lucques, Pistoïe, etc. Il est certain que les \llcmands. les Anglais, les Espagnols eurent aussi les leurs, moins nombreuses pourtant. A la fin du treizième siècle, les compagnies italiennes semblent même s'être confédérées entre elit^*-^ avoir choisi \m i recteur » commun. Ce chef, qui porte le nom de capitaine de la totalité des inarcJtands d'Italie frcrpiontant les foires de Champagne et du wyaKUie de France (acte de 1295)' était chargé des affaires générales. Il devait notamment conclure les traités de commerce avec le roi ou les seigneurs. Naturellement les capitanei étaient italiens. Mais nous ne savons pas comment ils étaient nommés ni quelle pouvait être la durée de leurs fonctions.
On voit quelle fut la force des marchands étrangers à la fin du treizième siècle. Ces grandes associations ayant leurs privilèges, leur juridiction, leurs chefs, disposant de capitaux et du trafic, devaient faire à notre commerce xme concurrence redoutable. Mais le roi, les seigneurs ou les communes n'avaient pas songé à leur accorder une liberté complète. Elles ne pouvaient s'établir, à leur gré, dans une province ou dans une ville. Des chartes spéciales fixaient avec