B. Bail, la Morphinomanle. Paris
26i QUESTIONS D^HYGIÈNE SOCIALE.
acheter de la morphine. Arrêtée, traduite en justice et sous le coup d'une accusation infamante, elle n*avait qu'un souvenir, celui de. l'épouvantable nuit qu'elle avait passée au poste, le jour de son arrestation, parce qu'elle y avait été privée de morphine; elle n'avait qu'une crainte : celle de ne pouvoir s'en procurer lorsqu'elle serait en prison.
Ce sont surtout les femmes qui se livrent à la morphinomanie. En général, elles ne dissimulent pas leur habitude. Il en est même qui s'en parent comme d'un vice élégant, comme d'une excentricité à la mode. Ce sont elles qui se font monter en bijoux de petites seringues et des flacons minuscules, pour contenir leur poison bien-aimé. Ce sont elles qui sont ingénieuses à varier les procédés pour se soustraire aux regards et se faire leur injection à toute heure et partout, sans attirer l'attention. Ce sont elles enfin qui, ne sachant pas s'arrêter, vont s'échouer dans un lit d'hôpital quand elles sont à bout de ressources. Les hommes ont plus d'empire sur eux-mêmes, et surtout savent mieux dissimuler leur vice. Les médecins, qui forment le fond de la clientèle masculine de la morphine, mettent surtout un soin extrême h se cacher, et c'est pour cela qu'on n'en connaît pas le nombre. Cependant les statistiques indiquent une proportion bien élevée pour les membres du corps médical et pour leurs auxiliaires : elle dépasse la moitié du nombre total.
Il faut tenir compte aussi des prédispositions individuelles. Les natures inquiètes, avides d'impressions
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nouvelles, de jouissances inconnues, les déséquilibrés, les héréditaires, sont voués à la morphinomanie, et, si les circonstances s'y prêtent, ils ne résistent pas longtemps. Du reste, il ne faut pas plus de trois mois d'un usage journalier de ce poison, pour que l'habitude en soit prise et le vice établi.
La santé n'est pas troublée au début par ces injections quotidiennes. Souvent même elles font disparaître la maladie nerveuse à laquelle on les avait opposées; mais bientôt l'afTaiblissemenl de Tintelligence, la bizarrerie du caractère, la perversion des sentiments affectifs, dénotent le trouble profond de l'économie; les désordres de la santé générale ne tardent pas à survenir et la déchéance physique marche de pair avec la déchéance morale. Les morphinomanes n'atteignent jamais un âge avancé. Quelques-uns meurent subitement, les autres succombent dans le cours d'une maladie aggravée par Tabus du poison ou s'éteignent dans le marasme.
Cette passion est encore plus difficile à guérir que celle de l'alcool, parce que le penchant est plus irrésistible et le besoin plus impérieux. Lorsqu'il n'est pas satisfait, il en résulte un état d'irritation, de malaise indescriptible; il peut même survenir des accidents sérieux quand l'abstention est brusque et complète.
La morphinomanie est un vice avec lequel il faut compter; il est encore à ses débuts, mais il fait de rapides progrès. L'opium a tout autant de séductions que les boissons alcooliques. Il tient sous sa domina-
tien 200 millions d'Asiatiques et il envahit peu à peu le reste du monde, sous une forme plus perfide. Il s'est déjà répandu dans l'Europe entière et il gagne du terrain de l'autre côté de l'Atlantique. On estime à 2 500 kilogrammes la quantité de morphine qui se consomme chaque année en Amérique, et le cinquième à peine est prescrit sur ordonnance de médecin. En Angleterre, la morphine commence à détrôner le laudanum. En Allemagne, au dire du docteur Landowski, elle compte plus de prosélytes qu'en France. Cette dangereuse habitude n'est plus l'attribut exclusif de la bonne compagnie; elle a franchi le seuil de l'antichambre et de l'atelier ; on voit maintenant entrer dans les hôpitaux des domestiques et des ouvrières qui s'y adonnent depuis longtemps. Dans les salles, les médecins sont assiégés par les demandes incessantes des malades de tout genre qui se plaignent à outrance, simulent des douleurs ou exagèrent celles qu'ils éprouvent réellement, pour obtenir une piqûre de morphine.
Ce vice est encore plus impérieux que l'alcoolisme, parce que l'abstinence devient plus vite intolérable, et qu'elle peut même entraîner de graves accidents. Si les médecins ne le déclarent pas incurable, c'est parce qu'il ne faut jamais désespérer de l'avenir; mais les mesures qu'ils conseillent prouvent assez qu'ils ne font pas grand fond sur la thérapeutique. Tous admettent que le morphinomane le plus résolu, s'il est livré à lui-même, retombera fatalement dans son vice et que le traitement à domicile ne peut mener
à rien. Il n'y a quelques chances de guérison que dans l'internement, et encore, à la condition de s*y prendre de très bonne heure.
Depuis quelques années il s'est fondé des asiles spéciaux pour les morphinomanes. Le premier a été installé à Schœnberg-Berlin, par le docteur Edouard Levinstein. Peu de temps après, il en a été créé un second, à Gratz, en Styrie. En 1889, ce dernier renfermait 300 malades, et il y en avait bien davantage en ville qui y étaient venus pour se faire soigner. La base du traitement repose sur la suppression brusque et absolue de la morphine. 11 existe en Amérique plusieurs établissements semblables. On n'y est admis qu'après avoir signé l'engagement de se soumettre aveuglément au régime de la maison, qu'elles qu'en puissent être les conséquences. Or, en Amérique, comme à Gratz, on procède par la suppression brusque. Pour cela, on enferme les malades dans des cellules semblables à celles des aliénés et on les y laisse se débattre à leur aise. S'il survient des accidents qui compromettent leur vie, on les traite, mais sans morphine.
En France, nous n'avons rien de semblable. Les morphinomanes restent chez eux et y meurent tranquillement. Il y en a qui deviennent fous et d'autres qui se suicident. Cette dernière terminaison est devenue plus commune depuis qu'on a pris l'habitude d'associer la cocaïne à la morphine. On espérait que la première annulerait les dangers de la seconde. C'est le contraire qui est arrivé. Les deux effets se
superposent : il en résulte une forme particulière d'aliénation mentale qui conduit au suicide. Deux étudiants en médecine se sont récemment donné la mort, sous cette influence. La thérapeutique est impuissante, comme on le voit. La morphinomanie est du ressort de l'hygiène. Il faut la prévenir et pour cela, il faut couper le mal dans sa racine. Rien n'est plus facile. Il n'est pas besoin pour cela de lois nouvelles. Il suffit d'appliquer celle du 21 germinal an xi, qui fait défense aux pharmaciens de délivrer ou de débiter des préparations médicinales, ou drogues composées quelconques, sans Vordonnance d'un médecin» La même mesure suffirait pour empêcher l'abus de l'éther; ces deux vices demeureraient alors l'apanage exclusif des médecins, auxquels il est impossible de l'interdire; mais ceux-là savent à quoi s'en tenir, et ce n'est pour eux qu'un danger professionnel de plus.
Tout compte fait, si les moyens de calmer la douleur que la science contemporaine a trouvés, présentent quelques inconvénients, ils ont de tels avantages, ils rendent de tels services k tous ceux qui souff'rent que la comparaison n'est pas possible. Je n'ai cependant fait qu'envisager un des côtés de la question. Il me reste à montrer l'influence que ces découvertes ont exercée sur le plus grand progrès que l'art de guérir ait réalisé de nos jours.
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Lorsque la découverte des anesthésiques eut accompli, en chirurgie, la révolution dont j'ai parlé, les opérateurs purent juger de l'importance de la conquête qu'ils venaient de faire, par la facilité avec laquelle on acceptait leur secours. Au lieu de la terreur que leur approche avait toujours inspirée, au lieu des résistances qu'il leur avait toujours fallu combattre et dont l'imminence de la mort ou l'aiguillon d'atroces douleurs leur permettait à peine de triompher, souvent trop tard, ils se trouvèrent en présence de gens résignés qui s'endormaient avec confiance et se réveillaient surpris, ne pouvant pas croire que le moment terrible se fût passé, pendant la durée d'un sommeil si doux.
C'est qu'en effet, surtout à notre époque, la souffrance, fait encore plus peur que la mort. La sagesse des nations prétend le contraire.
Mieux vaut souffrir que mourir, C'est la devise des hommes,
a dit La Fontaine; mais cet adage n'est vrai que lorsque la mort se dresse brusquement devant nous, comme devant le bûcheron de la fable. L'instinct presque physique de la conservation se réveille alors, et nous la prions de nous aider à recharger notre fardeau; mais tant qu'elle se tient à distance, elle
ne nous cause pas autant d'épouvante que la douleur.
Quoi qu'il en soit, la résignation facile des malades et la possibilité d'agir sur eux, pendant le calme et l'immobilité du sommeil anesthésique, avaient imprimé une impulsion considérable à l'art chirurgical. N'ayant plus à compter avec la douleur ni avec le temps, il put intervenir dans des cas considérés comme incurables et sauver des existences qu'on avait crues jusqu'alors irrévocablement condamnées; mais cet essor fut bientôt entravé par le nombre croissant des insuccès et des revers. Les désastres de la pratique hospitalière, surtout, frappèrent tous les regards et causèrent un véritable effroi. 11 en avait été ainsi de tout temps; mais on en prenait plus facilement son parti, lorsque la statistique n'était pas encore venue révéler le véritable état des choses et le chiffre effrayant des décès.
La guerre d'Orient acheva de porter la lumière sur ce sujet. Elle démontra, d'une manière définitive, la puissance et l'innocuité du chloroforme, même aux armées. Sur 30000 blessés qui y furent soumis, pas un ne dut la mort à son emploi; mais les suites des opérations furent encore plus désastreuses qu'en temps de paix. La mortalité dans les hôpitaux de Constantinople , comme en Grimée, dépassa toute mesure.
Entravé par cet obstacle, Tart de guérir se trouvait en présence d'un nouveau problème plus difficile à résoudre que le premier; mais, encouragé par le
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triomphe qu'il venait de remporter sur la douleur, il se mit à chercher, avec une ardeur nouvelle, le moyen de vaincre à son tour le danger. Cette pour suite a duré plus de vingt ans; mais elle a été couronnée par le succès le plus éclatant. Ce fait laissera dans Thistoire de notre siècle une trace assez profonde, pour que je n'hésite pas à l'exposer sommairement ici.
A l'époque à laquelle nous nous reportons, les causes de la mortalité excessive que subissent les blessés dans les hôpitaux n'étaient déjà plus un mystère. On n'ignorait pas que les accidents qui les enlèvent sont analogues aux fièvres graves, et, comme elles, le résultat d'un empoisonnement. On savait que l'agent toxique est transmis d'un sujet à l'autre par l'air qui les entoure, par les personnes qui les approchent et les objets avec lesquels ils sont en contact, et qu'il pénètre dans l'organisme par la surface des plaies. On s'expliquait dès lors que les chances de contamination fussent d'autant plus grandes que les blessés étaient plus nombreux, les salles plus encombrées, la propreté plus défectueuse; mais on ignorait complètement la nature de l'agent délétère et les moyens de le combattre.
C'était quelque chose toutefois que d'avoir posé, dans des termes précis, le problème de l'intoxication nosocomiale. parce qu'on savait dans quelle direction il fallait marcher pour en trouver la solution. Trois voies différentes se présentaient à l'esprit : on pouvait empêcher le poison de naître, le détruire une fois formé, ou s'opposer à sa pénétration dans l'or-
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ganisme. Chacune de ces routes fut suivie par les expérimentateurs. Les chirurgiens, habitués à tout demander à la médecine opératoire, s'évertuèrent à inventer des méthodes nouvelles pour oblitérer les vaisseaux, en divisant les tissus et pour fermer ainsi la porte k Tagent infectieux. Ces procédés, quelque peu barbares, auraient été absolument inapplicables, si l'anesthésie n'avait pas été découverte auparavant ; quelques-uns d'entre eux ont survécu pour remplir des indications spéciales. Les chimistes, de leur côté, chercliaicnt des substances susceptibles de neutraliser le poison. Ils imaginaient des pansements préservateurs, et nous verrons bientôt que celte direction était la bonne et que c'est elle qui a conduit au succès. Les hygiénistes réclamaient l'assainissement du milieu nosocomial et, pendant de longues années, ils ont dirigé, contre les vieux hôpitaux, encombrés, sombres, humides et mal tenus, une croisade habilement conduite et qui a porté ses fruits. C'est à partir de cette époque que les règles qui doivent présider à la construction de ces établissements ont été définitivement posées. Ceux qui se sont élevés depuis laissent peu de chose à désirer. L'Hôtel-Dieu a été la dernière infraction aux lois de l'hygiène nosocomiale; celte faute, commise malgré l'opposition du corps médical tout entier, a coûté 25 millions.
Une réforme comme celle-là ne peut porter que des fruits tardifs. Nous avons en France 1587 hôpitaux ou hospices, et il s'écoulera bien des années avant qu'on ait pu les transformer ou les remplacer tous;
mais cette enquête en a fait assainir un grand nombre et a modifié la tenue de la plupart d'entre eux, en y faisant entrer, de vive force, des habitudes de propreté dont on ne soupçonnait pas jusque-là Timportance.
En dépit de tous ces efforts, la mortalité des blessés restait toujours à peu près la même, et la guerre de 1870 vint démontrer le peu d'importance des progrès qui s'étaient accomplis. Les désastres qui fondirent sur la nation, les revers subis coup sur coup par nos armées, les maladies qui s'abattirent sur leurs débris, détournèrent l'attention de ce qui se passait dans les ambulances et dans les hôpitaux; mais, lorsque Paris fut enfermé dans son cercle de fer, lorsque les blessés y affluèrent à la suite des combats livrés sous ses murailles, on vit survenir alors les mêmes accidents qu'en Crimée, et ils s'aggravèrent encore par l'encombrement qui se produisit au sein de cette agglomération de plus de 2 millions d'âmes.
Les hôpitaux ne tardèrent pas à se remplir On en éleva de temporaires; on construisit des baraques, on dressa des tentes; on convertit en ambulances les édifices disponibles, les maisons vides, les hôtels abandonnés. Ces ressources furent rapidement épuisées, et comme le flot des malades montait toujours, l'entassement ne connut plus de bornes. Toutes les complications des blessures s'y répandirent à la fois, et la mortalité devint effrayante dans ces locaux infectés. Les plus élégants, les plus riches étaient aussi meurtriers que les autres. Lorsqu'on entrait
yGoogie
dans la cour du Grand-Hôtel, converti en ambulance depuis le commencement du siège, on se sentait envahi par cette odeur fade, nauséeuse, qu*on ne respire d'habitude que dans les vieux hôpitaux. Les blessures les plus légères étaient presque fatalement suivies de mort, et ceux qui franchissaient le seuil de ces demeures empestées devaient laisser leur dernière espérance sur le seuil. Il en était de même partout. Les médecins, réduits à Tinaction, à Timpuissance, assistaient désespérés k ces désastres qui venaient s'ajouter à tous les autres et mettre le comble aux souffrances que la grande ville endurait avec une résignation et un courage qui ont fait Tadmiration du monde entier.
C'est à la fin de cette terrible épreuve que se produisit, en France, la première tentative qui ait été couronnée de succès. Ce fut aussi la première et la plus heureuse des applications qui ont été faites à Tart de guérir et à Thygiène, des belles découvertes qui ont transformé la science contemporaine.
Le moment propice était arrivé ; M. Pasteur venait de découvrir, dans le domaine de Thistoire naturelle, un nouveau monde dont il nous révélait successivement l'organisation et les lois. Dans le cours de ses recherches sur les fermentations et de sa longue lutte contre les derniers défenseurs de la
génération spontanée, il avait prouvé que l'atmosphère est peuplée comme la mer, qu'elle renferme des myriades de germes organisés et vivants que leur ténuité dérobe à nos regards, mais que le microscope décèle et qui se dévoilent par leurs effets. 11 avait prouvé que toutes les fermentations sont le résultat de l'action de ces petits organismes, et quç partout où la vie se manifeste, sans facteur apparent, elle provient du développement et de la multiplication de ces germes.
Les infiniment petits, personne ne le conteste plus aujourd'hui, sont les agents de toutes les transformations et de la destruction qui se produit dans le monde entier, pour compenser la création incessante qui s'y opère. Ils font disparaître, plus rapidement que les grands vertébrés nécrophages, tous les corps qui ont cessé de vivre. Ils protègent les vivants contre les morts, en restituant au monde inorganique les éléments de ceux-ci, afin de leur permettre d'entrer dans de nouvelles combinaisons et de participer à une vie nouvelle. C'est là le côté bienfaisant de leur intervention; mais ils ne se bornent pas à décomposer la matière morte, ils agissent aussi sur les êtres vivants. Leurs innombrables essaims, répandus dans l'atmosphère, mêlés aux poussières qu'elle entraîne dans ses mouvements, tombent sur le sol et dans les eaux, qu'ils ensemencent. Ils pénètrent dans le corps de l'homme et des animaux, se développent, se multiplient au sein des liquides organiques qu'ils altèrent, et deviennent ainsi la cause des maladies les plus
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redoutables qui affligent l'espèce humaine et les animaux.
ATépoque néfaste dont j'évoquais tout à l'heure le douloureux souvenir, M. Pasteur n'avait pas encore démontré, pour l'espèce humaine, l'exactitude de ces grandes lois biologiques; mais il en avait fourni les preuves pour quelques-unes des maladies contagieuses propres aux espèces animales. La bactéridie du charbon, le vibrion septique, les corpuscules de la maladie des vers à soie étaient découverts, et leur spécificité démontrée ; ces exemples suffisaient pour affirmer la loi posée et pour en permettre la généralisation. M. Pasteur était en droit de déclarer que toute maladie transmissible est le résultat d'un microbe. Les découvertes qui se sont réalisées depuis ont prouvé l'exactitude de cette assertion. Mais la chirurgie n'avait pas attendu cette démonstration pour en faire son profit, et, sur ce terrain, la pratique a devancé la science de dix années.
M. Pasteur, dans ses études sur les micro-organismes répandus dans l'atmosphère, avait reconnu que ces corps, si ténus qu'il peut en tenir plusieurs millions dans une goutte d'eau , ont cependant des dimensions suffisantes pour qu'on puisse les arrêter au passage avec une couche d'ouate, et qu'ils sont assez lourds pour tomber, par leur poids, au fond des couches d'air, lorsqu'elles sont en repos, comme les poussières tombent au fond des liquides. M. Alphonse Guérin eut l'idée d'utiliser la première de ces propriétés, pour préserver ses amputés de l'invasion des
microbes flottant dans Tair des salles. Il réalisa sa pensée en enveloppant, aussitôt après l'opération, le membre qui venait de la subir, dans un épais manchon d'ouate vierge, irréprochable, aussi tassée que possible, et en Vy laissant à demeure.
Le résultat répondit à ses espérances, et le pansement ouaté obtint immédiatement le succès qu'il en attendait. C'est au printemps de 1871 qu'il fit ses premiers essais. Les événements du 18 mars, du 3 avril, et les journées de mai avaient encombré de blessés les salles de l'hôpital Saint-Louis. La mortalité y était désespérante. Pendant les six mois précédents, M. A. Gué) in n'avait sauvé qu'un seul de ses amputés. A partir du moment où il adopta sa méthode, il n'en perdit plus que le tiers. Il vit guérir la moitié de ses amputés de cuisse. Ce résultat fut considéré comme merveilleux. Jamais, de mémoire de chirurgien, on n'avait vu à Paris autant d'amputés vivant à la fois dans le même hôpital.
Cependant, de l'autre côté de la Manche, un chirurgien écossais poursuivait, depuis quelques années déjà, la solution du même problème, en marchant dans une autre voie, mais en s'inspirant également des découvertes de M. Pasteur. M. A. Guérin était parvenu à arrêter les microbes au passage; le docteur Lister entreprit de les faire périr. Parmi les nombreux parasiticides qu'on expérimentait depuis dix ans, il fit choix de l'acide phénique, qui, jusqu'alors, avait été considéré comme le moins incertain d'entre eux ; mais, au. lieu de se borner, comme on l'avait
fait jusqu'alors, à en imprégner les pansements, il en étendit Faction à tout ce qui approchait du malade: A Taide de la pulvérisation, il le répandit dans Fatmosphère de la salle ; il en imbiba ses appareils, il y trempa ses instruments et ses mains, et y fit plonger celles de ses aides; il eut soin, en un mot, que pas un germe infectieux ne pût échapper à Faction de Tacide destructeur, et il créa ainsi la méthode antiseptique S qui a rendu son nom célèbre dans le monde entier.
Cette méthode ne fut pas accueillie, même en Angleterre, avec l'enthousiasme qu'elle a excité plus tard. Eh France, on s'y montra d'abord indiflFérent. D'une part, elle n'avait rien de nouveau, puisque l'acide phénique et le phénol étaient employés depuis longtemps ; de l'autre, les précautions méticuleuses, les petits détails d'exécution dont elle se composait, semblaient un peu puérils aux chirurgiens de notre pays. Les esprits sceptiques trouvèrent la confiance de Lister naïve et son procédé presque enfantin; mais le chirurgien de Glascow avait, comme M. A. Guérin, la foi scientifique avec laquelle on fait les grandes choses; il persista, il perfectionna son procédé, et bientôt le succès le plus éclatant vint récompenser sa confiance. Nos compatriotes s'empressèrent alors de convenir de leur erreur. Ils reconnurent que ce sont précisément ces soins minutieux, cette propreté rigoureuse, qui constituent l'essence de la méthode et qui assurent la perfection du résultat.
1. Antiseptique, de «vti, contre, et crf^^J/iç, putréfaction.
Depuis cette époque, elle a fait le tour de l'Europe et s'est implantée aux États-Unis. L'Allemagne et le Danemark l'ont accueillie avec enthousiasme, et en France, il y a longtemps qu'on ne la discute plus. Dans ses pérégrinations, elle a subi des modifications de détail. On a quelque peu délaissé Tacide phénique pour d'autres substances reconnues plus actives ; mais, au fond, c'est toujours la méthode de Lister, et l'antisepsie chirurgicale est bien son œuvre. Partout où elle a été appliquée, avec la rigueur nécessaire, elle a donné les mêmes résultats; mais cette rigueur est la condition indispensable du succès. Loin de se relâcher des précautions recommandées par son auteur, on n'a fait que renchérir sur leur sévérité. On y a été conduit par les progrès mêmes de la science.
Lorsque Lister créa sa méthode, on ne faisait que soupçonner l'existence des petits organismes auxquels sont dus les accidents formidables qu'on désignait, dans leur ensemble, sous le nom de fièvre des hôpitaux. Le microbe pyogêne n'a été découvert que dix ans plus tard. Depuis on en a trouvé d'autres qui ne sont pas moins dangereux, et, de plus, on a reconnu l'extrême subtilité de ces micro-organismes et leur résistance surprenante aux causes de destruction. Elles sont telles qu'il ne suffit pas, pour rendre aseptiques les mains de ceux qui touchent les blessés, de les laver à l'eau chaude et au savon, de les tremper ensuite dans la solution phéniquée; il ne suffit pas de nettoyer ses ongles à la brosse, pour les débarrasser de tous les germes qu'ils abritent. La poussière qu'on
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peut y recueillir, après cette opération, est encore susceptible de transmettre des maladies, car elle produit de riches cultures de microbes, lorsqu'on la dépose sur la gélatine ou sur Tagar-agar. Pour désinfecter complètement ses mains, il faut recourir à un dernier lavage à Talcool.
11 est facile de se rendre compte, par ce fait, de Texamen sévère qu'il faut faire subir à tout ce qui approche des blessés. Pour peu qu'on se relâche de cette surveillance, on en est puni par des accidents de contamination. Il est des salles de blessés dans lesquelles on ne pénètre qu'après avoir subi un sérieux lavage et changé de vêtements. Dans certains hôpitaux, tous les pansements, toutes les opérations se font dans une salle spéciale, au milieu d'une atmosphère idéalement pure et par les soins d'un personnel également irréprochable.
Nous sommes loin, on le voit, de la malpropreté légendaire de nos vieux hôpitaux. Aussi, les chirurgiens qui ont conservé les traditions du passé, qui répugnent aux doctrines nouvelles et continuent à traiter d'enfantillage les détails minutieux de l'antisepsie, ceux-là continuent à perdre des malades. Dans les services où ces principes sont observés, les accidents consécutifs des blessures n'existent plus. Les opérations les plus graves réussissent avec une simplicité jusqu'alors inconnue; la guérison s'opère sans trouble, sans réaction et dans un temps invraisemblablement court.
La pratique des opérations a puisé dans cette sécu-
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rite une audace que les vieux chirurgiens qualifient de témérité, mais que le succès encourage. Le cadre des maladies accessibles aux instruments a considérablement augmenté , et celui des innovations heureuses ne se compte plus. Dans les entreprises nouvelles dont nous sommes chaque jour les témoins, il y en a sans doute que la saine pratique réprouve; mais leur témérité même atteste la puissance de la méthode qui permet de les tenter.
L'art des accouchements a bénéficié, comme celui des opérations, de cette conquête inappréciable. Les maladies puerpérales ont disparu des maternités comme des maisons particulières. Elles ont fui devant l'antisepsie. La mortalité si connue des femmes en couche, dans les établissements hospitaliers, est passée à Tétat de légende. On en parlera bientôt comme des épidémies du moyen âge. Pour donner la mesure de l'importance du progrès accompli, je ne puis résister au désir de reproduire ici ce que le professeur Tarnier disait, il y a quatre ans déjà, à la tribune de l'Académie de médecine : « En 1856, quand je fus nommé interne de la Maternité, la mortalité des femmes en couche était d'environ 10 pour 100. Elles étaient littéralement décimées par les maladies puerpérales.... Je vis un jour mourir sept femmes en quelques heures. En 1884, sur près de mille femmes entrées à la Maternité, nous n'avons eu qu'un seul décès. »
En dehors des hôpitaux, les résultats sont les mêmes. Les épidémies qu'on voyait autrefois s'abattre
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avec lant de violence sur les femmes récemment accouchées, ont disparu complètement des localités où Ton observe les règles indiquées plus haut. Les femmes enceintes n'ont plus besoin de fuir les grandes villes, pour subir leur épreuve; elles y courent même moins de danger que dans les petites, parce que les règles de Tantisepsie y sont mieux connues et mieux observées. En somme, grâce aux progrès scientifiques contemporains, les femmes, échappant à la condamnation qui pesait sur elles depuis le commencement du monde, peuvent maintenant devenir mères sans souffrances et sans danger.
La solution du problème une fois trouvée, les médecins se sont beaucoup relâchés de leurs exigences en ce qui concerne la construction des hôpitaux, et de grandes dépenses seront ainsi épargnées aux villes qui désireront en construire. 11 est même des chirurgiens qui professent une indiflFérence complète pour la salubrité du milieu dans lequel ils opèrent, et qui acceptent le premier local venu pour y loger leurs blessés. C'est aller un peu loin.
L'antisepsie chirurgicale est destiné à transformer la pratique des champs de bataille. Elle y sera d'une application plus difficile que dans le calme des hôpitaux ; ses résultats ne seront probablement pas aussi brillants: mais ils atténueront toujours, dans une proportion considérable, Teffrayante mortalité qui a pesé jusqu'ici sur les victimes de la guerre. Fasse le ciel que nous n'ayons jamais à constater ce dernier bienfait de la méthode!
Je tiens à rappeler, en terminant, que le progrès dont je viens de tracer très rapidement l'histoire est la conséquence de la découverte des anesthésiques et du perfectionnement des moyens à Taide desquels on annule la douleur. Pour atteindre le degré de sécurité et de hardiesse auquel elle est parvenue, la chirurgie contemporaine doit agir avec une lenteur, un soin et un ensemble de précautions qui ne sont possibles qu'à la faveur d'une immobilité absolue et d'une insensibilité prolongée. Autrefois, il fallait agir vite pour abréger le supplice, et les opérations ne duraient que quelques minutes. 11 en est aujourd'hui qui demandent plusieurs heures pour se terminer et, pendant tout ce temps, le malade, plongé dans le sommeil anesthésique, demeure absolument étranger à ce qui passe. En ne comptant que les femmes rendues à leurs familles par une de ces opérations terribles que nous regardions, il y a trente ans, comme des tentatives criminelles, on arriverait à des centaines de mille.
15 avril 1889.
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LA CREMATION
Depuis une vingtaine d'années, il s'est produit, en Europe, un mouvement d'opinion des plus accentués en faveur de Tancienne coutume qui consistait à brûler les morts. La crémation, pour lui donner le nom sous lequel elle tend à s'introduire parmi nous, a ses prosélytes ardents, comme elle a ses adversaires résolus. Elle a été discutée dans toutes les sociétés d'hygiène et dans tous les congrès scientifiques ; la presse s'en est occupée; l'opinion s'en est émue; les pouvoirs publics sont intervenus, et enfin l'Église s'est prononcée à son égard. C'est donc une question qui a son importance et dont on ne peut pas se désintéresser aujourd'hui. Elle est encore assez mal connue et, pour la juger sainement, il faut d'abord dissiper l'atmosphère de préjugés et d'erreurs dont elle est enveloppée. C'est ce que je vais essayer de faire.
La coutume de brûler les morts n'est pas nouvelle, puisqu'elle remonte aux temps héroïques. C'est Hercule qui a commencé. Dans un de ses aventureux voyages, il perdit Tami qui l'accompagnait, son cousin Argée, et le fit brûler pour rapporter ses cendres à son père. Il fut lui-même, comme on le sait, incinéré par Philoctète sur le sommet du mont OEta. Les Grecs suivirent cet exemple au siège de Troie et, depuis cette époque, on retrouve, chez tous les peuples, l'habitude de brûler les corps des guerriers illustres et des grands personnages, avec un cérémonial conforme à Timportance de la situation qu'ils avaient occupée. Le faste déployé dans ces circonstances était arrivé à son comble sous les derniers empereurs romains, en dépit de la loi des Douze Tables. L'incinération était en honneur dans toutes les familles patriciennes et n'a cessé de l'être que vers le vi*' siècle de notre ère, époque à laquelle le christianisme, devenu le maître, a supprimé ce dernier vestige du paganisme.
Les transformations que cette coutume a subies, en traversant les siècles, pour s'accommoder aux mœurs des différents peuples qui l'ont adoptée, ont donné lieu à des études du plus haut intérêt; mais cet historique a été fait tant de fois qu'il est devenu quelque peu banal, il est du reste à peu près étranger, comme
on le verra plus tard, à la question qui fait Tobjet de cette étude. Je vais donc passer sans transition à Tépoque contemporaine.
C'est en France que la pensée de revenir à Tincinération s'est manifestée pour la première fois, après douze siècles d'oubli complet. Pour comprendre une aspiration semblable, il faut se reporter à Fépoque qui Ta vue se produire et se rappeler le singulier courant d'idées qui entraînait alors les hommes de notre pays.
Ils venaient de fonder, au sein de l'Europe monarchique, une forme de gouvernement qui n'avait d'analogue nulle part. Pour la constituer, ils n'avaient eu d'autres modèles que les républiques de l'antiquité et ils s'étaient épris d'une passion enthousiaste pour les mœurs, les institutions et les usages de ces sociétés disparues, qu'ils entrevoyaient à travers le prisme de leurs souvenirs classiques et des illusions nées sur les bancs du collège. Et puis, ils venaient de fermer les églises et de proscrire les prêtres, et toute mesure hostile au christianisme avait pour elle les faveurs de l'opinion.
C'est au nom de ces souvenirs et de ces rancunes, que Legrand d'Aussy vint déposer, le 21 brumaire an v, sur la tribune du conseil des Cinq-Cents, un projet de loi autorisant tout citoyen à faire brûler ou inhumer, à son choix, les corps de ses proches et des personnes qui lui furent chères, en se conformant aux lois de police et de salubrité. Ce projet fut renvoyé à une commission, remanié par elle, et repré-
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sente de nouveau; mais jamais il n*a donné lieu à un vote.
Deux ans après, l'administration centrale du département de la Seine reprit Tafifaire pour son compte et, sur son invitation, le citoyen Cambry lui présenta un projet d'arrêté relatif aux sépultures et dans lequel Tincinération tenait la première place. L'exposé des motifs est un modèle du style emphatique et théâtral de Tépoque. La description du Champ du repos est un chef-d'œuvre du genre. On devait y accéder par quatre grandes portes dédiées à V Enfance, à la Jeunesse^ à la Virilité, à la Vieillesse, et conduisant, par quatre routes sinueuses, au monument central, image du dernier terme de la vie y représentée par une pyramide de 28 mètres de base, couronnée par un trépied et renfermant, dans son intérieur, d'ingénieux fourneaux disposés par la chimie moderne.
L'administration centrale approuva ce projet, mais il n'y fut pas donné suite. Il présentait, en effet, dans l'application, des difficultés qu'on n'avait pas prévues. La science n'était pas aussi avancée que le croyait le citoyen Cambry. On s'adressa à l'Institut, et ses recherches commencèrent; mais elles ne fournirent pas la solution demandée, et le l*'' floréal an VIII, le comte Frochot, préfet de la Seine, mis en demeure par la citoyenne Dupré-Geneste de lui accorder l'autorisation de brûler le corps de son fils mort la veille, ne crut pas pouvoir la refuser : « Les soins à donner aux dépouilles humaines, dit-il dans son arrêté, sont un acte religieux dont la puissance
publique ne pourrait prescrire le mode, sans violer le principe de la liberté des opinions ». L'incinération se fit suivant l'ancien procédé et les cendres furent recueillies tant bien que mal. Cet acte d'indépendance ne trouva pas d'imitateurs. On était du reste au lendemain du 18 brumaire; un nouvel ordre de choses venait de surgir; le Consulat ne tarda pas à rétablir les pratiques du culte catholique, et personne ne songea plus à la crémation.
Il en fut de nouveau question au commencement du second Empire. L'opposition reprit les propositions de Tan viii et commença la campagne dans la presse médicale. Ce n'était plus, il est vrai, par amour de l'antiquité, c'était au nom de l'hygiène qu'on demandait le retour à ces pratiques disparues. Cette tentative n'eut aucun succès, et l'opinion publique y demeura complètement indifférente. C'est alors que le mouvement passa de France en Italie. En 1857, le professeur Coletti ouvrit le feu par un mémoire qu'il lut à l'Académie des sciences et lettres de Padoue et qui n'eut aucun retentissement. Dix années s'écoulèrent; les événements politiques qui changèrent la face de la péninsule donnèrent essor à une foule d'aspirations nouvelles, au milieu desquelles on vit reparaître la crémation. Elle fut cette fois accueillie avec la plus grande faveur par le monde scientifique; Florence, Milan, Naples, Venise organisèrent des congrès ; la presse médicale, les journaux politiques firent campagne en faveur de la nouvelle méthode, et les poètes eux-mêmes se mirent de la partie.
L'occasion de passer de la théorie à la pratique ne tarda pas à se présenter. Un prince indien, Rayach- Maharaya, rajah de Kellapore, vint à mourir à Florence et y fut brûlé le 2 décembre 1870, sur les bords de TArno, suivant les rites usités dans Tlnde. Bien que le bûcher fût composé de matières très inflammables et malgré l'impétuosité du vent, il fallut huit heures pour consumer un corps tout imprégné de naphtaline et de substances résineuses. Cet exemple n'était pas encourageant pour la nouvelle coutume.
L'incinération à Tair libre est un mode absolument défectueux. Les immenses bûchers de Rome formés de bois précieux, ensevelis sous les fleurs et les aromates et sur lesquels le corps reposait dans son linceul de pourpre, répandaient dans le voisinage une odeur infecte et allumaient parfois des incendies, ainsi que cela arriva aux funérailles de Clodius; aussi avait-on été obligé de les éloigner de Tenceinte de la ville. Dans ces conditions, la combustion est toujours lente, incomplète et n'arrive en général qu'à carboniser les corps qu'on lui confie. C'est dans cet état qu'on les retrouvait après les autodafés, et c'est ainsi qu'on les rencontre encore souvent à la suite des incendies, bien qu'ils aient séjourné pendant de longues heures dans un immense brasier. Un pareil procédé est aussi dispendieux que peu pratique, et la crémation n'aurait jamais repris faveur, si la science et l'industrie n'étaient pas venues à son aide, en mettant à sa disposition des appareils perfec-
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tionnés qui en ont fait disparaître les principaux inconvénients.
La première de ces incinérations scientifiques a eu lieu è Dresde le 10 octobre 1875. Ce jour-là, les novateurs eurent la satisfaction de brûler le corps de Mme Dilke dans un four Siemens; le fait passa inaperçu, tandis que la crémation du baron Albert Keller, qui eut lieu à Milan quelques mois plus tard, eut un retentissement considérable. Il avait laissé par testament, à la ville, la somme nécessaire pour y élever un monument crématoire, à la condition que son corps y serait brûlé le premier. La cérémonie eut lieu le 22 janvier 1876. Ce jour-là, dit George Fini, un grand manifeste, affiché dans toute la ville, apprit à la population que trois cents citoyens venaient de se réunir, dans le dessein d'encourager et de propager, en Italie, la réforme dont Albert Keller avait pris l'initiative dans ses dispositions testamentaires.
La société de Milan ainsi constituée fit bientôt sentir son action dans l'Italie tout entière. Toutes les grandes villes voulurent en avoir de semblables. Au bout de sept ans, 6 000 adhérents s'y étaient fait inscrire. Toutefois, la nouvelle méthode faisait plus de progrès en théorie qu'en pratique et, à la fin de 1882, on n'avait encore pratiqué que 239 crémations, dont 219 à Milan et 20 à Lodi. Dans les vingt-six autres villes qui avaient pris part au mouvement, on se bornait à tenir des réunions et à formuler des vœux.
Il est vrai qu'il s'était élevé quelques obstacles sur
292 QUESTIONS D*HYGIÉNB SOCIALE.
la roule des novateurs. A diverses reprises, le Conseil d*Élat avait été obligé d'intervenir dans la question, et la mort de Garibaldi fut un véritable échec pour la nouvelle méthode.
Le général, qui était un homme de progrès, avait accepté les offres obligeantes du docteur Prandina et Tavait chargé de brûler son cadavre. Il avait lui-même réglé la cérémonie, dans une lettre qui peint trop bien le caractère du personnage pour que j*hésite à la reproduire. En voici le texte :
Câpre ra, 27 septembre 1877.
Mon cher Prandina,
Vous avez Tamabilité de vous charger de brûler mon cadavre et je vous en remercie.
Sur le chemin, qui, de ma maison, 'se dirige au nord vers la plage, il y a, à gauche, à la distance de trois cents pas, une dépression de terrain bornée par un mur.
Sur cet angle, on élèvera un bûcher de 2 mètres, formé d'acacias, de lentisqucs, de myrtes et autres bois aromatiques. On placera sur le bûcher un petit lit de fer, et, sur celui-ci, le cercueil découvert contenant ma dépouille mortelle revêtue de la chemise rouge.
Une poignée de cendres sera mise dans une urne quelconque qu'on placera dans le lieu où sont conservées les cendres de mes filles. Rose et Anita.
Tout à vous à jamais,
J. Garibaldi.
Il était impossible d'exprimer plus nettement une intention mieux arrêtée; aussi, lorsque le général eut rendu le dernier soupir, le Ministre de l'intérieur
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chargea le docteur Pini*, secrétaire de la Société de crémation, de se rendre à Caprera en compagnie du docteur Todaro et de l'honorable député J. Crispi, pour y procéder à la cérémonie, dont le défunt avait lui-même tracé le programme ; mais sa famille et ses amis s'y opposèrent formellement et les trois délégués, après avoir assisté à l'embaumement du corps, furent forcés de revenir à Milan pour rendre compte de leur insuccès à la Société de crémation renforcée, pour la circonstance, de toutes les associations politiques et populaires de la ville. L'assemblée, dans son indignation, exprima le vœu qu'on passât outre et qu'on exécutât les volontés du général; mais la famille tint bon et tout se réduisit à ces protestations platoniques.
Cet échec n'empêcha pas la crémation de faire son chemin et de se répandre dans toute l'Europe. En Italie, presque toutes les grandes villes ont aujourd'hui leur crématoire. En 1888, on avait pratiqué dans toute la péninsule 1403 incinérations depuis le début. A Milan, en 1889, il y en a eu 87. En Allemagne, la question est entrée dans la voie des réalisations, par la crémation de Mme Dilke dont j'ai parlé plus haut. A Gotha, avec l'appareil du système Siemens^ on en a fait 128 en 1889. Le crématoire, installé à Zurich par M. L. Boury, fonctionne depuis plus d'un an et, lors du dernier congrès d'hygiène, on y avait déjà pratiqué une dizaine d'incinérations. L'Angleterre est entrée dans la même voie depuis cinq ans. Le crématoire de Wolking, qui est en activité depuis 1875, a
i94 QUESTIONS d'hygiènb sociale.
iU'jh re«;ii les dépouilles d'une centaine de personnes. Chaque opération ne coûte que 10 guinées. Celui de Si\int-Jean, en Surrey, est un modèle d'élégance et le duc de Bedford y a son four particulier, annexé à celui du public. Cette mode va très probablement se ré|>andi*e dans le Royaume-Uni. L'Église lui prête son appui. Tout récemment Tévèque Barry a présidé la douzième réunion annuelle de l'Association pour la réforme des funérailles et du deuil et il s'y est prononcé très nettement en faveur de la crémation. Il a de plus donné lecture d'une longue liste d'adhésions signées des noms les plus marquants, entre autres de ceux du prince de Galles, du duc de Westminster, de quinze évéques, etc.... La Suède a également, à SliH'kliolm, un petit monument où on a déjà fait une soixantaine d'incinérations. Aux États-Unis, ce sont des sociélés commerciales qui se chargent de l'opération. Tout s'y passe, à ce qu'il paraît, de la façon la plus décente. Les adieux ont lieu dans un temple somptueux avec accompagnement de chants et de musique.
La France n'a pas mis son empressement habituel à s'emparer de cette innovation. Il n'y a que neuf ans qu'elle est entrée dans la voie tracée par l'Italie, La Société française de crémation ne date que du congrès de Turin (1880). Elle avait pour président, au
début, M. Koechlifi, pour vice-président le docteur Bourneville et pour secrétaire général M. Salomon *. Elle compte 400 membres titulaires et 200 adhérents. Depuis sa création, elle poursuit son idée avec persévérance et elle a fini par triompher des résistances de l'opinion et de celle des pouvoirs publics.
Elle a trouvé son principal point d'appui au sein du Conseil municipal, qui, dès le début, s'en est fait le défenseur. La commission qui fut chargée, en 1874, d'étudier le projet du grand cimetière qu'il s'agissait d'établir à Méry-sur-Oise, profila de la circonstance pour se prononcer en faveur de la crémation. L'année suivante, le Conseil municipal, sur la proposition de M. Level, institua un concours spécial pour récompenser l'auteur du meilleur procédé d'incinération. De 1875 à 1880, il est revenu trois fois sur la question et l'a toujours tranchée dans le même sens. Enfin, le 24 décembre 1880, il transmit au préfet de la Seine une délibération invitant le gouvernement à présenter à bref délai, à la Chambre, un projet de loi dans ce sens, et, en attendant, à autoriser des expériences d'incinération sur les corps ayant servi de sujets de dissection. Le Ministre de l'intérieur y répondit par un refus catégorique; mais le Conseil municipal ne se tint pas pour battu et il finit par obtenir gain de cause. Au mois de décembre 1884, le préfet de la Seine autorisa la construction d'un crématoire des-
1. Le bureau se compose aujourd'hui de MM Bourneville, président, Frédéric Passy, vice-président, Salomon, secrétaire général.
tiné au service des hôpitaux et des amphithéâtres. Aussitôt rautorisation obtenue, un ingénieur de la ville fut envoyé en Italie pour y étudier les différents systèmes mis en usage dans le pays.
L'année suivante, le Conseil adopta le projet de MM. Barthet et Formigé et décida qu'il serait mis à exécution dans la 87^ division du Père-Lachaise. Le monument devait contenir trois fours du système Gorini ; mais on n'en installa d'abord qu'un seul. Les premières expériences y furent faites, le 22 octobre 1887, en présence du Conseil municipal. Deux varioleux apportés la veille du cimetière d'Ivry y furent brûlés l'un après l'autre. La combustion fut lente, incomplète et dispendieuse. C'était un échec, il fallait trouver un appareil plus efQcace et plus expédilif.
En attendant, la Chambre des députés n'avait pas voulu se laisser distancer par le Conseil municipal. Dès le mois de novembre 1883, M. Casimir-Périer avait déposé un projet de loi pour rendre la crémation facultative. Il n'y avait pas été donné suite; mais le 30 mars 1885, au cours de la discussion de la loi sur la liberté des funérailles, M. Blatin fit adopter, par la Chambre, un amendement, aux termes duquel « tout majeur ou mineur émancipé, en état de tester, peut opter pour Finhumation ou l'incinération, léguer tout ou partie de son corps à des établissements d'instruction publique ou à des sociétés savantes et régler les conditions de ses funérailles, notamment en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner »,
Le Sénat adopta cet amendement avec une modification sans importance, et la loi fut promulguée le 15 novembre 1887. Un règlement d'administration publique devait fixer ultérieurement les conditions applicables aux différents modes de sépulture. Le décret du 27 avril 1889 y a pourvu. Son titre III est consacré à l'incinération et détermine les justifications à produire et les conditions auxquelles il faut se conformer.
Pendant que l'affaire suivait ainsi les voies légales, la question des appareils avait fait son chemin, et Ton avait substitué au four Gorini, installé en 1887, dans le monument du Père-Lachaise, un crématoire du système Toisoul et Fradet. C'est celui qui fonctionne depuis huit mois et que les membres du Congrès d'hygiène et de démographie de 1889 sont allés visiter, à diverses reprises, pendant qu'il était en action. Cet appareil n'est peut-être pas le dernier mot de la perfection ; mais il réalise un progrès sensible sur celui qui l'avait précédé.
Depuis vingt ans, en effet, on a imaginé et mis à l'essai bien des types de fours à crémation. Leur description serait sans intérêt et paraîtrait déplacée dans une étude comme celle-ci. Ils diffèrent surtout par la nature du combustible employé. On s'est d'abord servi de bûchettes et de fascines C'était encore le moyen usité à Milan en 1885, à l'époque où j'y ai assisté à une crémation ; c'est également celui qu'on a employé à Paris, lors des premiers essais et qu'on n'a pas trouvé assez expéditif. Plus tard, on a eu recours
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à la flamme du gaz d*éclaîrage dont on se sert depuis longtemps dans Tindustrie métallurgique pour produire de hautes températures. Dans l'appareil Toi» soûl et Fradet, c'est de l'oxyde de carbone extrait du coke et dont la combustion est activée par des courants d'air chaud.
Le monument dans lequel ce four est installé et qui s'élève sur les hauteurs du Père-Lachaise, est moins vaste et moins décoratif que celui de Milan. C'est un petit édifice sans prétention et sans style, qui a un dôme comme une église et une cheminée comme une usine. Le gazogène dans lequel se produit l'oxyde de carbone est placé dans le sous-sol, où se trouve également un columbarium provisoire. Audessus de lui, se trouve le récupérateur dans lequel l'air est chauffé par le calorique qui se dégage pendant la distillation du coke. Le tout est surmonté par le laboratoire. Cette dénomination scientiQquesert à désigner le four en briques réfractaires dans lequel on plonge le cercueil et son contenu. Au fond de sa cavité se trouve un dispositif spécial de brûleurs de gaz ; sur les côtés débouchent les tubes par lesquels arrive l'air chaud; en avant sont les descentes de fumée. La paroi inférieure, la sole^ est creusée, dans toute sa longueur, de deux profondes rainures destinées à recevoir les bras du chariot qui transporte la bière. Le laboratoire est fermé par deux portes dont l'une est munie d'une garniture réfractaire. Devant elles, se dresse le chariot monté sur ses rails et tendant, vers le four, deux longs bras mobiles et creux qui
contiennent de l'eau destinée à modérer la chaleur excessive à laquelle ils sont soumis quand ils entrent dans la fournaise.
A côté de la pièce sombre et voûtée qui renferme tout cet appareil, se trouve une sorte de chapelle nue, sans autel et sans attributs religieux. Un catafalque se dresse au milieu des tentures noires qui tombent des voûtes. C'est là que se place le cercueil en sortant du char funèbre. Entre le catafalque et la porte, on a disposé des banquettes pour les assistants. D'épais rideaux séparent ces deux pièces contiguës.
Le crématoire fonctionne tous les jours pour le service des hôpitaux. On le chauffe jour et nuit, pour éviter la perte de calorique; il est par conséquent toujours en marche. Lorsqu'un corbillard arrive, le cercueil en est retiré; on le monte dans la salle d'attente que je viens de décrire et où tous les assistants sont admis. Il est ensuite transporté dans la chambre d'incinération, où les plus proches parents du décédé, au nombre de cinq au plus, sont seuls autorisés à accompagner le corps et à assister à l'opération.
Les rideaux se referment derrière eux. La bière est placée sur les bras du chariot; on suspend, pour quelques instants, l'arrivée de l'oxyde de carbone et de l'air chaud dans le laboratoire ; on en ouvre les portes ; l'intérieur de la fournaise apparaît. Tout le mondé recule devant la chaleur qui en sort. Le chariot glisse alors sur les [rails ; ses bras entrent dans le four, puis ils s'abaissent à l'aide d'une manivelle et dispa-
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raissent dans les rainures dont la sole est creusée, en déposant sur celle-ci la bière dont ils étaient chargées. Le chariot recule, les portes se referment, et l'on n'aperçoit plus qu'une lueur d'un rouge vif qui filtre à travers leurs interstices. Cette manœuvre ne dure pas plus de trente secondes; et, avant qu'elle soit terminée, la bière a éclaté et disparu au milieu des flammes qui la dévorent; cependant Tappareil ne dégage pas d'odeur et ne fait pas de bruit.
Lorsque l'opération est terminée et qu'on ouvre les portes, on aperçoit, à l'endroit où on a vu déposer la bière, dont il ne reste plus de vestiges, quelques débris d'os d'un aspect étrange et d'un rouge de feu, épars sur une surface incandescente. On fait avancer de nouveau le chariot, et cette fois, ses bras portent, à leur extrémité, un racloir formé par une glissière verticale garnie de coton d'amiante et épousant la forme de la sole. Ils s'abaissent, le chariot recule comme la première fois, et le racloir parcourt la plate-forme d'arrière en avant, en ramenant vers l'ouverture les os calcinés. Ceux-ci tombent dans un cendrier placé au-devant de l'appareil et dans lequel on les laisse refroidir. Us ne représentent qu'une très petite partie de squelette et sont en général d'un blanc [très pur. Quelques fragments ont cependant pris une couleur ocreuse et sont vitrifiés sur certains points. Gela tient à ce qu'ils ont été soumis trop longtemps à une température trop élevée.
Le poids de ces débris varie entre 1 000 et 1 500 grammes. Lorsqu'ils sont refroidis, on les renferme
dans une urne, si toutefois on peut donner ce nom au récipient que la Ville a adopté. C'est une sorte de cassette en grès-cérame, ayant la forme d'un petit cercueil et mesurant m. 42 en longueur, m. 25 en largeur et m. 27 en hauteur. Elle coûte 10 francs; mais les familles sont libres de se fournir ailleurs et d'adopter la forme qui leur convient. Lorsque les cendres sont renfermées dans cette petite caisse, on la scelle avec un ruban dont les deux extrémités sont réunies par une plaque de plomb aux armes municipales et portant pour exergue : Ville de Paris. Ces cassettes funéraires sont destinées à être renfermées un jour dans un columbarium monumental; mais il n'est pas encore construit, et en attendant, lorsqu'on ne peut pas les déposer dans une sépulture de famille, on les renferme dans le columbarium provisoire dont j'ai parlé. 11 contient un grand nombre de cases, qu'on ferme après le dépôt de l'urne, à l'aide d'une dalle scellée portant l'inscription.
On ne s'est pas borné à autoriser la crémation, on a tout fait pour aplanir les difficultés qu'elle pouvait rencontrer dans la pratique. Le décret du 27 avril 1889 a réduit au minimum les formalités à remplir. Aux termes de son article 17, « l'autorisation d'incinérer est donnée par l'officier de l'état civil du lieu du décès, sur la demande écrite du membre de la famille ou de toute autre personne ayant qualité pour pourvoir aux funérailles ». Cette demande doit être accompagnée d'un certificat du médecin qui a traité le défunt dans sa dernière maladie et d'un rapport d'un
médecin assermenté commis par Tofficier de Tétat civil pour vérifier les causes du décès. Ces deux pièces doivent attester que la mort est le résultat d'une cause naturelle. A Paris, la préfecture de la Seine a commissionné un médecin spécial pour cette certification. Sa mission consiste à s'enquérir s'il n'existe aucun indice qui puisse motiver une expertise médico-légale. C'est la seule formalité particulière à la crémation. La municipalité de Paris s'est attachée, de son côté, à mettre la nouvelle coutume à la portée de tout le monde. Elle a fait rédiger une notice très détaillée où tout ce qui concerne la crémation est exposé en termes précis et qu'on remet dans les mairies à toute personne venant y déclarer un décès *. Elle a fixé à 50 francs la taxe uniforme à payer par les familles, indépendamment du prix de l'urne et des frais décoratifs, qui varient de 12 à 200 francs, suivant la classe dont on a fait choix. Cette redevance donne droit à la jouissance, pendant cinq ans, d'une case dans le columbarium à construire. Elle n'est exigible que des personnes qui ont les moyens de l'acquitter. Quant aux indigents, ils sont brûlés pour rien. Tout est gratuit pour eux, même le certificat médical. La ville a supprimé les frais d'exhumation pour les corps qui seront retirés des cimetières parisiens, en vue d'une incinération rétrospective ; elle a exempté de la taxe de transport ceux qui seront apportés de l'extérieur aux monuments crématoires de Paris.