‹ Questions d'hygiène socialeChapitre 19 sur 19 · Arrêté du 9 juillet · texte numérisé non relu

Arrêté du 9 juillet

d'une fois. A Tépoque où la question commençait à passionner les esprits, M. Xavier Rudler écrivait au docteur Gaffe : « Je n'ai rien trouvé de plus simple que de placer les corps dans une cornue à gaz et de les distiller jusqu'à réduction en cendres, et j'ai ajouté que le gaz provenant de la distillation pourrait servir à V éclairage^ sauf à avoir des appareils de lavage assez puissants ». « Ainsi, disent MM. Lacassagne et Dubuisson dans leur important travail sur la crémation, il ne s'agit pas, pour M. Rudler, de savoir s'il pourrait sembler dur à un fils de voir transformer son père en gaz d'éclairage ; non, c'est tout simplement une affaire d'appareils de lavage à inventer. »

Les mêmes auteurs ont emprunté, à une brochure de la même époque, la citation suivante, qui me parait tout aussi topique : « Cette combustion dégage des vapeurs qu'il s'agit de rendre aussi peu nuisibles que possible, en attendant qu'on les utilise, comme la science ne manquera pas de le faire un jour ». C'est toujours, comme on le voit, une simple affaire de progrès scientifique à accomplir, et les partisans de la crémation doivent se réjouir à la pensée qu'ils pourront encore être bons à quelque chose après leur mort. C'est qu'en effet les os calcinés constituent un produit précieux pour l'industrie et pour l'agriculture. On Ta bien compris en Angleterre, et le propagateur de la crémation dans ce pays, le célèbre Thompson, a fait parfaitement ressortir tout le bénéfice qu'on pourrait retirer des cendres de ses compatriotes.

L'incinération soustrait au sol des quantités énormes

de matières organiques dont il a fourni les éléments, et cette perte constante l'appauvrirait à la longue, si Ton n'y prenait garde. Il faut donc au moins lui rendre le résidu de l'opération, car il est insensé, dit Thompson, de perdre chaque année les 200000 livres de bon engrais que pourrait fournir la population de Londres, lorsque l'Angleterre est obligée de tirer de l'étranger 800000 livres d'os par an.

En France, de pareilles propositions nous font bondir et il faut reconnaître que les partisans les plus résolus de la crémation protestent énergiquement contre toute idée d'industrialisme; mais peuvent-ils répondre de l'avenir? peuvent-ils affirmer que ceux qui viendront après eux seront animés des mêmes sentiments de réserve et qu'ils n'invoqueront pas un jour l'intérêt social, la nécessité de faire de la place dans les monuments encombrés par les urnes et de rendre à la terre les éléments qu'elle aura fournis? Qui sait alors s'ils n'obtiendront pas des pouvoirs publics l'autorisation d'utiliser les cendres qui ne seront réclamées par personne. Quant aux autres, on pourra traiter avec les familles. Ce sera un commerce comme un autre. Ce jour-là, disent les deux auteurs que j'ai cités plus haut, le culte des morts aura vécu. Je crains bien que son existence ne se prolonge pas jusque-là et qu'il n'attende pas que ce dernier coup lui soit porté.

Quoi qu'en disent les partisans de la crémation, elle répugne à nos mœurs. En France, nous tenons à ce qu'on touche le moins possible à nos morts. L'autopsie, les opérations de l'embaumement nous répugnent ; pour beaucoup de personnes, elles ressemblent à des profanations. Lorsque nous avons assisté nos proches à leurs derniers instants et reçu leur dernier soupir, lorsqu'après avoir contemplé leurs traits dans la beauté sereine dont la mort les illumine pour quelques instants, nous les avons pieusement déposés dans leurs bières et conduits au champ de repos, nous savons qu'ils sont là, qu'ils y resteront à tout jamais tranquilles et que lentement, à travers les années, ils y subiront leur dernière métamorphose, sans que rien vienne la troubler. Avec la crémation, la transformation se fait en une heure. On arrive avec la bière qui renferme ce qu'on avait de plus précieux au monde. Hier c'était une personne vivante et on a la conscience qu'elle est encore intacte dans ce. cercueil qu'on vient d'apporter. On la voit disparaître dans la fournaise, au milieu des flammes; puis, au bout d'une heure, le four est vide et on vous rend uii kilogramme d'os calcinés. Voilà tout ce qui vous reste, et l'illusion n'est plus permise. En une heure, la flamme a fait sous vos yeux l'œuvre de destruction, qui aurait mis des années à s'accomplir dans les profondeurs mystérieuses de la tombe»

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L'opération est sinistre. On a pu en juger par la description que j'en ai faite et que je me suis pourtant efforcé de ne pas assombrir. Elle est de nature à faire reculer les gens qui n'obéissent pas à un parti pris. Je ne peux pas être soupçonné d'une susceptibilité exagérée à l'endroit de pareils spectacles et, quand je vois la bière entrer dans le laboratoire, je sens que je ne pourrais pas affronter un pareil spectacle, s'il s'agissait de l'un des miens. Je ne suis pas le seul, du reste. Tous les journaux ont raconté la scène navrante qui s'est passée, le 9 février dernier, au Père-Lachaise , lors de la crémation d'une jeune maîtresse de dessin, morte Tavant-veille et qui avait témoigné le désir d'être brûlée. Ses malheureux parents avaient voulu assister à la cérémonie. Au moment critique, ils n'ont pas pu retenir leurs cris de désespoir et alors, dans l'assistance composée surtout de jeunes filles, il y a eu une explosion de gémissements, de sanglots et même de crises de nerfs qui a vivement impressionné tout le monde.

De pareilles émotions dépassent la mesure des forces d'un père et d'une mère et, lorsque j'entends une jeune femme manifester l'intention de se faire incinérer, je ne lui demande qu'une chose, c'est d'aller voir une crémation avant de prendre ses dispositions testamentaires. Je parle des jeunes fetames, parce que c'est dans leurs rangs que la méthode nouvelle recrute le plus facilement ses prosélytes. Cela leur semble élégant, poétique, fin de siècle, que sais-je? Elles ne manquent pas d'ajouter : « Au moins, de cette

façon-là, on n'a pas à craindre d'être enterré vivant ». C'est vrai, mais on court le risque d'être brûlé vif, ce qui est cent fois pis.

Les médecins n'ont pas de ces appréhensions-là, parce qu'ils connaissent l'extrême rareté des inhumations anticipées et qu'ils savent à quoi s'en tenir sur le compte de ces histoires de gens qui se sont dévorés dans leur cercueil, comme cette jeune actrice du Gymnase dont un de nos journaux les plus répandus évoquait tout récemment le lamentable souvenir et qui, par un prodige de souplesse, ou à la faveur de quelque disposition anatomique encore inconnue, était parvenue à se ronger l'épaule dans son tombeau.

11 y a bientôt un siècle qu'on a établi en Allemagne des dépôts mortuaires dans lesquels les morts séjournent, jusqu'au moment où il ne peut plus y avoir de doutes à leur égard. Le premier a été élevé à Weimar en 1791 par Hufeland. Il en existe aujourd'hui dans presque toutes les villes d'outre-Rhin. On en trouve également en Autriche, en Hollande, en Belgique, en Norvège, en Suisse, en Italie, en Russie et en Angleterre. Eh bien! depuis que ces obitoires existent, pas un de ceux qui y sont entrés ne s'est réveillé et n'a fait tinter la sonnette dont on leur met le cordon dans la main.

Le danger d'être enterré vivant n'est donc pas sérieux, mais enfin, s'il arrivait d'aventure qu'on portât au four à crémation un malheureux en état de léthargie, on ne peut pas songer sans frémir à l'hor-

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rible torture qui l'y attendrait. Qu'on se le figure se réveillant au milieu des flammes, sous le coup d'une douleur atroce et en proie à cette vision infernale. Cela ne durerait que quelques secondes, je le sais; mais quel épouvantable supplice à côté de l'asphyxie lente et à peine sentie, dans laquelle doit s'éteindre celui qui revient à la vie dans la nuit du tombeau.

En France, le culte des morts s'identifie avec la fréquentation des cimetières et ne peut pas en être séparé. Or, s'il est, en France, un sentiment commun à toutes les classes de la société et pour lequel on ne saurait avoir trop de respect, c'est bien celui-là. Une attraction commune à tous les gens de cœur, qu'ils aient ou non le sentiment religieux, les conduit sur la tombe de ceux qu'ils ont aimés. Ils y trouvent un apaisement sans égal. Les cimetières coQtre lesquels on se déchaîne aujourd'hui et qu'on dépeint sous des couleurs tellement sombres que c'est à croire qu'on se trompe d'époque, les cimetières n'ont rien d'effrayant, rien qui blesse la vue, au contraire. A certaines époques de l'année, on voit s'y presser une foule nombreuse et recueillie. L'an dernier, à Paris, 127 000 personnes en ont franchi le seuil, le jour des Morts. Le sentiment qui amène là tant de personnes de condition, d'âge et de caractère différents est un de ceux qui font le plus d'honneur à l'humanité. Le besoin de nous rapprocher de ceux qui ne sont plus, la répugnance à admettre leur disparition complète est peut-être une faiblesse de notre intelligence, mais

qu'importe si ceux qui souffrent et qui se souviennent y trouvent une consolation?

Lorsque nous nous trouvons en face de ces tombes qui recouvrent nos chers morts , où leurs noms sont inscrits, c'est tout leur passé, c'est le souvenir du bonheur qu'ils nous ont donné qui nous revient en mémoire, et nous nous faisons cette illusion qu'ils peuvent nous entendre encore et nous nous surprenons à leur parler avec des larmes dans les yeux. La crémation supprime tout cela. L'urne funéraire implique l'idée d'un anéantissement absolu. Je ne me flgure pas un père ou un époux en pleurs ou en prières, devant un récipient dans lequel il a vu mettre quelques débris d'os calcinés. Je me le figure encore moins cherchant, au milieu de la foule, dans l'enceinte encombrée d'un columbarium, le numéro de la case qui renferme les restes de sa femme ou de son enfant.

Les esprits forts, je le sais, se rient de tout cela. Les théoriciens prétendent même que le culte de la famille et des morts gagnerait à la substitution qu'ils réclament, que la morale, la religion et l'économie domestique y trouveraient également leur compte. Enfin, les jacobins de l'hygiène, qui ne parlent que de prescrire et de proscrire, et qui prendraient volontiers pour devise : « la salubrité ou la mort », ceux-là déclarent qu'il faut passer outre et ne tenir aucun compte de ces préjugés populaires. Ce sont des superstitions d'un autre âge sur lesquelles le progrès moderne doit passer comme le rouleau sur le

macadam. Ces hommes, sévères pour les autres et impitoyables pour les opinions qu'ils ne partagent pas, sont heureusement en minorité. Les gens qui jugent les choses sans parti pris et avec l'esprit de tolérance qui est la véritable expression du progrès, estiment qu'il faut tenir compte de l'opinion du plus grand nombre, même alors qu'elle s'égare, a fortiori lorsqu'elle a ses racines dans les fibres les plus délicates du cœur humain.

Nous avons été les premiers à réclamer avec instance, pour les sociétés de crémation, l'autorisation de passer de la théorie à la pratique et les facilités nécessaires pour s'installer à leur guisè; mais, après avoir demandé la liberté pour elles, nous la réclamons avec la même énergie pour ceux qui veulent rester fidèles aux coutumes de leurs pères. Je sais que personne, en ce moment, ne parle de rendre la crémation obligatoire ; mais ces choses-là ne se font pas du premier coup. On a déjà beaucoup fait à Paris pour l'encourager. La taxe imposée par la ville ne représente, comme je l'ai montré, que la moitié de ce que l'opération lui coûte et les dispenses qu'elle accorde d'une façon si libérale sont une incitation évidente à en profiter.

si l'ardeur des néophytes ne se ralentit pas par la satisfaction qui leur est donnée, ils obtiendront faci-^ lement d'envoyer aux crématoires les indifférents, ceux qui ne se seront prononcés ni pour un mode, ni pour Taiitre, lorsque les familles ne s'y opposeront pas. Qui sait si plus tard on n'ira pas plus loin. La

loi du 16 novembre 1887 donne, comme nous l'avons montré, à tout majeur ou mineur émancipé^ le droit dC opter pour Vinhumation ou V incinération \ n'est-il pas à craindre qu'en s' appuyant sur ce texte, on n'en vienne un jour à faire violence aux familles, à leur arracher le corps d'un des leurs, pour le brûler, en produisant quelque écrit signé par un malheureux retenu par le respect humain, ayant contracté en pleine santé un engagement dont il a perdu le souvenir à ses derniers moments?

L'esprit d'intolérance qui règne dans certaines classes de la société ne justifie que trop ces appréhensions, et maintenant que l'Église s'est prononcée contre la crémation , il serait déplorable de voir recommencer, en faveur de celle-ci, la campagne à laquelle nous avons assisté jadis à propos des enterrements civils. Il ne faut pas qu'on cherche à laïciser les sépultures. La liberté de conscience est la plus précieuse de toutes. Il est aussi odieux de vouloir empêcher les gens d'aller à l'église que de les contraindre à y entrer.

La nouvelle coutume ne me paraît pas appelée à prendre une extension considérable si l'esprit de parti ne s'en mêle pas. En Italie, à l'époque delà propagande la plus active, on n'a conduit, en six ans, que 239 personnes aux crématoires, et à Paris, le monument du Père-Lachaise n'a reçu, du 31 août 1889 au 1" janvier 1890, que 35 corps apportés par leurs familles. 11 n'y a donc pas d'engouement. La crémation ne dépasse pas le cercle d'adhérents qu'elle a

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trouvés dès le début; mais ses promoteurs espèrent bien qu'elle fera des prosélytes. Le Conseil municipal compte sur 200 opérations pour Tannée en cours d'exercice. Les prévisions de son budget sont établies sur ce chiffre.

Maintenant que je me suis expliqué sur la valeur de la crémation comme méthode usuelle, et que j'ai prouvé, je le crois du moins, qu'il n'y a pas à désirer qu'elle se sulî3titue à l'inhumation, il me reste à rechercher s'il n'y a pas des circonstances dans lesquelles elle pourrait rendre des services. Beaucoup d'hygiénistes, même parmi ceux qui n'en sont pas fanatiques, sont d'avis qu'il y aurait avantage à brûler les corps des personnes mortes de maladies contagieuses et que l'incinération serait utile en temps d'épidémie, ainsi que sur les champs de bataille.

11 est incontestable que la destruction par le feu des corps des contagieux donnerait en théorie plus de garanties que l'inhumation. Les recherches bactériologiques ont montré que les germes, auxquels il est permis d'attribuer aujourd'hui la production des maladies de cette nature, se conservent longtemps dans le sol, se multiplient dans les eaux, peuvent être entraînés par elles et propager la maladie qui leur a donné naissance ; mais ce ne sont là que des arguments théoriques et, jusqu'ici, pas un seul fait ne permet

d*affirmer que la contagion puisse ainsi sortir de terre. On ne cite pas une épidémie qui ait eu un cimetière pour point de départ. Dans ces conditions, pour parer à un danger dont on ne peut ni démontrer, ni même affirmer l'existence, je trouverais bien grave de décréter la crémation obligatoire et de faire violence aux sentiments et aux convictions des familles.

Pour porter une atteinte semblable à la liberté individuelle, il faut un intérêt public de premier ordre, une nécessité bien démontrée, et ce n'est pas sur des expériences de laboratoire qu'on peut baser une pareille nécessité. Où s'arrêterait-on d'ailleurs? On commencerait par la variole et la diphthérie ; puis on passerait à la scarlatiqe et à la rougeole ; et la fièvre typhoïde viendrait à son tour réclamer sa place dans le four à crémation. Ces cinq maladies réunies ont fait en 1888, à Paris, 4256 victimes. C'est une année moyenne. On pourrait donc compter, par jour, sur une douzaine.de crémations, pour la plupart obligatoires. Se rend-on bien compte des résistances que rencontrerait l'application de pareilles mesures et de la réprobation qu'elles ne tarderaient pas à inspirer?

Dans les grandes épidémies, la situation n'est plus la même. Les populations sont terrifiées et ne réagissent plus; l'autorité peut faire alors à peu près ce qu'elle veut, dans l'intérêt de la santé publique. Aussi est-ce en vue de ces circonstances exceptionnelles que les partisans de l'incinération ont d'abord demandé l'application de leur méthode.

En 1883, au moment où le choléra venait d'éclater

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en Egypte et menaçait TEurope, la Société de crémation, par Torgane de son président, et le Conseil municipal de Paris sollicitèrent l'autorisation d'établir, dans les cimetières, des appareils crématoires destinés, pour le moment, k ne fonctionner qu'en temps d'épidémie. Ce vœu semblait assez rationnel; mais ni le Conseil municipal ni la Société de crémation ne s étaient rendu compte des difficultés que son application présenterait dans la pratique; personne ne s'était demandé combien il faudrait construire de fours et à quelle dépense on se trouverait entraîné. C'est cependant un calcul facile à faire, en s'appuyant sur l'expérience du passé.

Lorsqu'une épidémie sérieuse éclate dans une ville, elle atteint rapidement son apogée, et pendant quelques jours la mortalité est excessive. Le nombre des décès est parfois décuplé. Cette proportion a même été dépassée, à Paris, pendant l'épidémie de 1832. Le 9 décembre, il mourut du choléra 814 personnes et la population n'était alors que de 945 698 âmes. Aucune mesure de prévoyance n'avait été prise eu vue d'une pareille catastrophe. Le service des pompes funèbres fut promptement débordé et les enterrements réguliers ne furent plus possibles. Paris présenta alors l'aspect le plus lugubre. Les nuits surtout étaient sinistres. De grands feux allumés dans les carrefours projetaient des lueurs d'incendie sur les maisons voisines. Dans les rues désertes, on voyait passer des tapissières, des tombereaux et des fourgons d'artillerie. Au bruit qu'ils faisaient en roulant

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sur le pavé, on sortait des maisons pour déposer les cadavres dans ces voitures qui les emportaient aux différents cimetières. De profondes tranchées y avaient été creusées à Tavance ; les morts y étaient couchés côte à côte et recouverts d*une légère couche de chaux vive sur laquelle on amoncelait la terre préalablement rejetée sur les côtés.

Ces inhumations collectives ont souvent été depuis imposées par la nécessité. Quand on entre dans le cimetière de Toulon, où les dernières épidémies de choléra ont été particulièrement meurtrières, on y voit de longs tumuli parallèles, dont chacun correspond à Tune d'elles et en porte la date sur un écriteau. Les bières y ont été déposées côte à côte, et c'est le seul moyen pratique quand la mortalité est considérable. Ce qu'il y a d'urgent, en pareil cas, c'est d*en finir promptement avec les morts : on sait ce qui advint à Marseille, pendant la peste de 1720, pour avoir méconnu ce précepte. L'inhumation seule permet de s'y conformer.

La crémation demande trop de temps. Il faut espérer que nous ne reverrons plus de mortalité comme celle de 1832, parce que le choléra diminue de violence à chaque épidémie; mais si nous étions appelés à en subir une plus faible de moitié, nous verrions encore des journées de plus de mille décès, et cinquante fours ne suffiraient pas pour brûler tous les corps. D'après ce qu'a coûté cekii du Père-Lachaise, on peut évaluer la dépense qu'il faudrait inscrire au budget municipal à une vingtaine de millions, et ces

dépenses devraient être faites à l'avance, cac de pareilles installations ne s'improvisent pas et le choléra tombe sur un pays comme la foudre. En admettant que le Conseil municipal de Paris ne recule pas devant les frais, il ne trouverait vraisemblablement pas d'imitateurs. Pas une autre ville ne consentirait à s'imposer des sacrifices aussi considérables, .en vue d'une éventualité à laquelle on espère toujours échapper et pour se garantir d'un danger qu'on serait en droit de qualifier d'imaginaire, en s' appuyant sur l'opinion des médecins les plus autorisés.

M. Brouardel, dans le rapport qu'il a adressé, le 17 août 1883, au Conseil d'hygiène et de salubrité de la Seine, sur la crémation dans les cimetières de Paris, en temps d'épidémie, s'exprime de la façon suivante : « Il n'est pas démontré qu'une fois inhumé, un cadavre de cholérique puisse être un agent de propagation de cette maladie. Nous n'avons pas trouvé une seule observation signalant ce fait. Que le corps soit détruit par le feu, ou lentement par la combustion dans le sein de la terre, le résultat définitif semble donc le même; on ne peut pas invo* quer le danger de l'inhumation des cholériques pour faire adopter la nécessité de la crémation de leurs cadavres. »

M. Brouardel fait observer, de plus, qu'en temps d'épidémie, la crémation ne peut pas être précédée de l'autopsie et de l'expertise qu'on regarde comme indispensables, et cependant le choléra est la maladie qu'il est le plus facile de confondre avec les empoi-

sonnements par l'arsenic, par le sublimé et par certains alcaloïdes. Les criminels le savent bien; tout fait supposer qu'ils en profitent et il serait fâcheux de leur donner une chance d'impunité de plus.

L'emploi de la crémation sur les champs de bataille compte des partisans même parmi les personnes qui la verraient avec regret se généraliser dans les conditions ordinaires. Ils peuvent invoquer de nombreux exemples en faveur de leur opinion. On a souvent été conduit à brûler les morts, même dans les guerres récentes.

En 1812, les Russes ont détruit par le feu les monceaux de cadavres que la grande armée laissait derrière elle dans sa funèbre retraite. En 1814, les Allemands transportèrent à Montfaucon les corps des 4000 soldats tués dans cette affaire et les y firent brûler, pour prévenir l'infection qui allait se produire aux portes de Paris. L'opération dura quatorze jours.

La crémation s'est une troisième fois associée h nos désastres. Après la bataille de Sedan, on avait enfoui les morts dans des fosses remplies jusqu'à fleur de terre. Au printemps suivant, sous l'influence des premières chaleurs, des exhalaisons infectes s'en échappèrent, et le gouvernement belge, d'accord avec les autorités françaises, nomma une commission pour étudier les moyens de prévenir ce danger. Celle-ci ne trouva rien de plus sûr, de plus expéditif et de plus économique que l'emploi du feu. M. Créteur, le chimiste chargé de cette besogne, y procéda sur place et sans exhumation, en versant dans les fosses du

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goudron de houille qui s*insinuait jusque dans leur profondeur, et en y mettant le feu. Ce moyen réussit d'une façon complète. Les Allemands voulurent aussi purifier, par les flammes, les champs de bataille des environs de Metz; mais, après quelques essais infructueux, ils y renoncèrent. Ils ont du reste de la répugnance pour ce mode de destruction. Lors des opérations faites, par M. Crèteur, sous les murs de Sedan, ils s'opposèrent à ce qu'on appliquât les mêmes procédés aux corps de leurs compatriotes.

Les Anglais, dans les guerres de l'Inde, ont habi-» tuellement recours au feu pour détruire les cadavres, et cela se conçoit dans un pays aussi chaud et aussi insalubre. Pendant la lutte terrible qu'ils ont eu à soutenir contre les cipayes révoltés, ils allumaient de grands feux après chaque affaire et y faisaient jeter les morts par les prisonniers. Enfin, les Serbes, dans leur dernière guerre contre les Turcs, ont eu souvent recours au même moyen.

Ce sont là, je crois, les seuls cas dans lesquels on ait eu recours à la crémation en temps de guerre, et les circonstances justifiaient pleinement son emploi. En Russie, sous les murs de Paris, comme à Sedan, les hostilités avaient cessé et on disposait des moyens nécessaires pour procéder, sans précipitation, à ces opérations délicates. En serait-il de même en cours de campagne, au milieu des opérations rapides, des collisions gigantesques d'une guerre européenne? Les partisans de la crémation le pensent. Us ont même imaginé des crématoires ambulants destinés à

suivre les armées, comme les fours de campagne. On en a vu figurer plusieurs à l'exposition de Bruxelles, et celui du docteur Hyacinthe Kuborn y a surtout été remarqué. C'est une grande caisse métallique contenant tout l'appareil à incinération, montée sur un châssis à deux essieux susceptibles de s'adapter à des roues de chemins de fer, ou à des roues à jantes plates pour circuler sur les voies ordinaires.

Ces crématoires ambulants sont très ingénieux sans doute, mais je ne les crois pas pratiques. Il faudrait en traîner un trop grand nombre à la suite des armées. La guerre prend des proportions de plus en plus effrayantes. Le chiffre des combattants, la promptitude des évolutions favorisée par les chemins de fer, la longue portée, la précision, la puissance destructive des armes modernes, tout conspire à rendre, dans l'avenir, les batailles aussi meurtrières qu'elles seront rapides.

Personne ne peut prévoir ce qui se passera à la première collision. Les généraux qui sont appelés à commander les armées n'osent pas eux-mêmes se prononcer à cet égard. Ce qu'il y ^ de certain, c'est qu'il faut s'attendre à des pertes énormes de part et d'autre. Le service de santé des armées, malgré les efforts qu'il fait depuis vingt ans pour se mettre à même de faire face à cette éventualité, malgré les progrès qu'il a réalisés au matériel comme au personnel, n'est pas sûr de pouvoir suffire à toutes les nécessités du premier moment. Il faudra pourtant bien s'occuper des blessés avant de songer aux morts;

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mais, en admettant que les deux services puissent marcher parallèlement, combien faudrait-il d'appareils crématoires pour accomplir, dans les délais convenables leur funèbre besogne? Dans Timpossibilité de calculer ce qu'il y aura de morts sur les champs de bataille de Tavenir, il faut prendre pour base les affaires les plus récentes.

Dans les trois batailles qui se sont livrées autour de Metz les 14, 16 et 18 août 1870, le grand étatmajor allemand a relevé les pertes suivantes : les Français ont eu 3 790 morts, 19 470 blessés, 10975 disparus; les Allemands : 10847 morts, 28422 blessés,

I 587 disparus. Après ces fatales journées, Tarmée qui est restée maîtresse du champ de bataille et dont les pertes excédaient de plus d'un tiers celles de l'autre, s'est trouvée en face de 62 529 hommes étendus sur trois champs de bataille distants de quelques kilomètres. Il y avait dans le nombre 14 737 morts.

II aurait fallu au minimum 150 crématoires ambulants, pour les incinérer dans l'espace de cinq ou six jours, qu'on peut considérer comme l'extrême limite, surtout lorsqu'il s'agit de batailles livrées pendant les chaleurs de l'été, comme celles que nous, avons prises pour terme de comparaison.

Ce funèbre convoi, dont l'aspect, pour le dite en passant, n'aurait rien de bien réconfortant pour nos jeunes troupes, occuperait plus d'un kilomètre de voie ferrée et augmenterait, dans une proportion inacceptable, les impedimenta qu'il faut diminuer à tout prix dans les conditions de rapidité où la guerre

se fait aujourd'hui. Et puis, où placerait-on ces pesantes voitures? On ne pourrait évidemment les caser que dans les convois administratifs, et personne ne les laisserait passer avant le pain, les munitions, les réserves d'ambulance, etc. Ils encombreraient les gares de chemins de fer dans la zone des opérations et ne pourraient atteindre le champ de bataille que lorsque Tarmée Taurak abandonné depuis plusieurs jours. En arrivant sur ce terrain dévasté, le convoi de la crémation n'y trouverait ni chevaux pour traîner ses immenses voitures, ni personnel pour lui venir en aide; la plupart du temps, le combustible lui-même ferait défaut. Le commandement, j'en suis convaincu, n'acceptera jamais, en France du moins, cette innovation encombrante; les généraux se contenteront comme autrefois d'enterrer les morts dans les tranchées et d'en finir le plus vite possible, pour continuer leur marche en avant.

En résumé, la crémation telle qu'on la pratique aujourd'hui, avec ses appareils perfectionnés et les précautions dont on l'entoure, n'offre aucun inconvénient au point de vue de Thygiène. On a bien fait de l'autoriser et de donner toutes les facilités nécessaires à ceux que la tombe épouvante et qui préfèrent être brûlés; mais il n'est pas à désirer que ce mode de destruction se généralise et qu'il prenne la place de l'inhumation. Il faut éviter surtout qu'on exerce une pression en sa faveur et que cette question de sépulture ne devienne une affaire de parti et un prétexte pour froisser les consciences.

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On peut sans inconvénient livrer aux appareils crématoires les sujets qui succombent dans les hôpitaux, sans avoir manifesté de préférence, et quand ils ne sont pas réclamés. Cela diminue d'autant Tencombrement des cimetières.

Il y aurait avantage à incinérer les sujets morts de maladies contagieuses, si les familles y consentaient. Quant à remploi de la crémation dans les épidémies, il n'est possible que lorsque la mortalité est très faible, et ce cas rentre alors dans le précédent. En ce qui a trait aux champs de bataille, je crois qu'il faut y renoncer, au moins pendant le cours des opérations.

13 octobre 1890.

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