Délibération du 27 décembre
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personnes ne possédant pas de concessions perpétuelles. Si la crémation se généralisait, tout cela ne suffirait pas, puisqu'un four ne peut consumer que vingt corps par jour, en fonctionnant pendant vingt-quatre heures, et que le chiffre des décès s'élève en moyenne, à Paris, à cent quarante-six par jour.
L'entretien de Tappareil est coûteux. 11 se détériore rapidement sous l'influence des hautes températures auxquelles il est soumis, et la sole a besoin d'être souvent renouvelée. Enfin, il exige un personnel spécial, qu'il faut rétribuer largement. Il se compose, pour le moment, de quatre ouvriers, dont le salaire est de 6 francs par jour. Une indemnité supplémentaire de 1 500 francs par an est allouée pour le service de nuit. En résumé, le chiffre inscrit au budget municipal de 1890, pour l'entretien et le fonctionnement du système, s'élève à 45 260 francs. En y joignant l'intérêt de la somme déjà dépensée pour la construction du monument, cela fait 57 560 francs. Or comme. Tannée dernière, le nombre des bières livrées au crématoire n'a pas dépassé 518, chaque opération est revenue à 113 francs. Ce chifîre s'abaisserait, sans doute, si le nombre des incinérations augmentait, parce que les frais généraux resteraient les mêmes ; mais le prix serait toujours de beaucoup supérieur à celui des inhumations.
Il est évident que les grandes villes pourront seules supporter les frais de pareils établissements. Les petites localités devront se priver de ce luxe; elles se
contenteront, comme par le passé, d'un modeste cimetière, avec un fossoyeur à 3 francs par jour.
Le second reproche qu'on a fait à la crémation, c'est celui de rendre les recherches médico-légales impossibles. Aujourd'hui, lorsque la justice est sur la trace d'un crime et qu'il s'agit d'en acquérir la preuve matérielle, elle peut exhumer le corps de la victime pour le soumettre aux recherches nécessaires ; la crémation lui enlève cette ressource. Le professeur Brouardel a fait ressortir, avec l'autorité que lui donne sa compétence spéciale, les dangers sérieux qui peuvent en résulter *.
Le décret du 47 avril a cru les écarter, en exigeant qu'un médecin, désigné par l'officier de l'état civil, certifie, au préalable, que la mort a été le résultat d'une cause naturelle; mais cette attestation ne constitue qu'une formalité de plus et ne donne pas une garantie sérieuse. La plupart des expertises médicolégales se rapportent à des empoisonnements, ainsi que le fait observer M. Brouardel. Or, dans ce cas, ce n'est pas l'examen du cadavre, ce ne sont pas les renseignements pris près des intéressés qui peuvent mettre sur la trace d'un crime, et la preuve, c'est que la plupart du temps, lorsque la justice intervient, ce n'est que longtemps après la mort et quand son attention a été éveillée par la rumeur publique ou par des révélations inattendues.
1. Rapport au Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département de la Seine, par M. P. Brouardel, professeur de médecine légale à la Faculté de Paris, lu et adopté le 17 août 1883.
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Pour constater, avant la crémation, Tabsence ou la présence d'un poison, il faudrait procéder à Tautopsie et à Texpertise chimique des organes essentiels. Ces recherches sont extrêmement délicates; elles n*ont de valeur que lorsqu'elles sont faites par des hommes ayant acquis à cet égard une véritable expérience scientifique, alors même que le champ des recherches est limité par une instruction judiciaire; a fortiori^ lorsqu'elles ont lieu en l'absence de toute indication préliminaire.
On pourrait, à la rigueur, donner ces garanties à la justice, s'il s'agissait d'opérations rares, exceptionnelles; cela serait déjà difficile dans les conditions actuelles et deviendrait impossible si les demandes d'incinération se multipliaient quelque peu. « Dans ce cas, dit M. Brouardel, les criminels pourraient trouver, dans la crémation, une sécurité qu'ils ne rencontrent pas dans les procédés actuels et qu'il importe de ne pas leur assurer, car elle serait pour les populations une source de dangers plus graves que l'insalubrité reprochée aux cimetières. »
Cet argument a paru prépondérant , en France comme à l'étranger. Sa valeur est incontestable, et cependant ce n'est pas celui qui me touche le plus. J'attache plus d'importance aux raisons d'ordre moral, que j'exposerai lorsque j'en aurai fini avec les difficultés matérielles que présente la crémation.
11 en est une dont on ne paraît pas s'être préoccupé et qui, cependant, a son importance ; c'est celle qu'entraînera la conservation indéfinie des cendres.
Les morts qui reposent dans les cimetières ne gênent guère que les apôtres de la crémation; il n'en serait pas tout à fait de même des restes de leurs prosélytes, s'ils parvenaient à faire accepter leurs idées à la majorité de la population. Supposons, pour un moment que la nouvelle méthode a remplacé l'inhumation d'une manière complète, ainsi que l'espèrent ses partisans. Les cimetières sont fermés; une quinzaine de fours fonctionnent en tout temps et les urnes s'entassent dans les lieux de dépôt. J'ai donné plus haut le chiffre moyen des décès de la ville de Paris et les dimensions des cassettes adoptées par la Ville. Eh bien ! j'ai calculé qu'en les arrimant avec le plus grand soin, en les serrant comme des boîtes de conserves dans un magasin de comestibles, elles formeraient chaque année un massif de 1 332 mètres cubes. En les disposant sur des étagères, comme des objets de collection, elles tiendraient une telle place qu'au bout d'un siècle, il faudrait, pour les contenir, un monument deux fois plus grand que le Louvre.
On aurait, il est vrai, la ressource de les enterrer dans la fosse commune; mais ce n'est pas là une solution et ce n'est pas la peine de faire tant de frais pour en arriver là. Il y aurait bien plus d'inconvénients encore à permettre aux familles de les emporter à domicile. Avec l'étroitesse de nos logis, nos habitudes errantes, la fièvre de locomotion qui nous emporte et qui ne peut que s'accroître, les urnes funéraires constitueraient un bagage des plus encombrants. Il faudrait les emporter avec soi, dans tous
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les déplacements qu'impose la vie moderne, et, comme ce serait chose à peu près impraticable, on en viendrait à ne plus savoir que faire de ce lugubre héritage. Les cendres provenant de parents depuis longtemps disparus n'inspireraient aucun intérêt à leurs détenteurs actuels, qui chercheraient évidemment à s'en débarrasser.
La promptitude avec laquelle on oublie les morts est une de ces tristes réalités dont il faut prendre son parti. Quand on visite un cimetière, on est frappé de l'abandon dans lequel sont laissées les tombes anciennes. Personne ne songe plus à ceux qu'elles recouvrent ; mais ils dorment en paix et ne sont pas un sujet d'ennui pour ceux qui les ont oubliés. Il n'en serait pas ainsi s'il fallait en encombrer son existence. On arriverait alors à des profanations déplorables. On verrait figurer à l'étalage des brocanteurs les urnes funéraires ayant quelque valeur marchande ou artistique et dont les cendres auraient été depuis longtemps jetées au vent.
Ce ne sont pas là de simples suppositions. La translation des restes du général Marceau au Panthéon, laquelle a eu lieu, comme on le sait, au mois de juillet dernier, nous a donné un exemple de ce que peuvent devenir les cendres d'un grand homme, moins d'un siècle après sa mort. Lorsqu'il tomba sur le champ de bataille d'Altenkirchen, le 24 septembre 1796, Marceau était âgé de vingt-sept ans. Ses soldats l'enterrèrent sous un tumulus couvert de gazon, aux environs de Goblentz; mais Kléber, dont il était
l'intime ami, avait déclaré k plusieurs reprises que, s'il avait été sur les lieux, il aurait fait brûler son corps pour en rapporter les restes en France. Plus tard, le général Hardy, commandant à Coblentz, voulut réaliser le vœu de Kléber. On exhuma le corps du général républicain, encore revêtu de son uniforme et on le livra aux flammes.
Les cendres furent recueillies et renfermées dans deux urnes. L'une fut envoyée à la sœur de Marceau. Mme Sergent , qui demeurait alors à Nice; l'autre fut renfermée dans un mausolée élevé à Coblentz. Cette dernière fut brisée, quelque temps après, par des malfaiteurs qui espéraient y trouver des valeurs considérables, et les cendres furent perdues. L'autre subit d'étranges vicissitudes. Quand Mme Sergent reçut l'urne qu'on lui avait réservée, elle partagea son contenu en trois lots. Elle garda le premier, envoya le second à un aide de camp du général, qui le légua en mourant au musée de Chartres, et fit don du troisième à une jeune fille de Châteaugiron, que Marceau devait épouser. Celle-ci ne demeura pas fidèle à la mémoire de son fiancé : elle se maria et renvoya les cendres à la famille, qui les conserva jusqu'à la mort de Sergent, dans le tombeau duquel on les déposa. C'est ce dernier lot, représentant à peine le sixième des cendres, qu'on a exhumé en grande pompe, au mois de juillet dernier, pour le transporter au Panthéon. En voyant les vicissitudes par lesquelles ces restes ont passé, les pérégrinations qu'ils ont subies, on se demande, si tel a été le sort
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des cendres d'un héros, ce qu'il adviendrait de celles des personnages vulgaires.
Les inconvénients qu'il y aurait à laisser les cendres à la disposition des familles ont, du reste, frappé tous les bons esprits. C'est en Italie que la question a été soulevée pour la première fois, à propos de l'instance formée, en 1884, par Cuniberti, à l'effet de conserver chez lui les cendresde sa fille. Le Ministre de Tintérieur déféra la demande au Conseil d'État; elle fut repoussée comme étant en opposition avec la loi, qui adjoint de déposer les restes humains dans les cimetières, loi que les décrets relatifs èi la crémation n'avaient pas pu abroger. L'année suivante, le Ministre, après avoir pris l'avis du même Conseil, autorisa la conservation des urnes funéraires dans les instituts de bienfaisance, dans les églises et autres édifices consacrés au culte *. En France, la législation est tout aussi précise, et le décret du 27 avril 1889 dispose que les cendres ne peuvent être déposées que dans les lieux de sépulture régulièrement établis.
Le columbarium est donc l'aboutissant nécessaire de toutes les urnes qui ne peuvent pas trouver place dans les sépultures de famille, et son encombrement est fatal. C'est une simple question de temps, et nous ne savons pas quelles conséquences pourront en résulter un jour. Nous sommes à une époque où les idées pratiques sont en faveur. Déjà la pensée d'utiliser les produits de l'incinération s'est fait jour plus