SON RÔLE DANS LES SOCIÉTÉS MODERNES
L'alcool est le principe auquel les boissons fermentées doivent la propriété de déterminer Tivresse, et c'est cette propriété qui les a fait rechercher de tout temps et par tous les peuples. 11 a sa part de responsabilité dans les égarements des sociétés passées^ comme dans la plupart des crimes dont elles nous ont légué le souvenir. A toutes les époques, à l'état sauvage, comme à l'état de civilisation avancée, l'homme a senti cette appétence singulière pour les boissons enivrantes. L'histoire de leurs méfaits est trop connue pour que je sois tenté de la refaire. Je n'en aborderai qu'un seul point, parce qu'il est d'une importance capitale et d'une actualité qui frappe tous les yeux. C'est la transformation que l'ivresse a subie, depuis
un demi-siècle environ, parla substitution des liqueurs distillées aux boissons fermentées. C'est le remplacement de l'ivrognerie par l'alcoolisme. Je vais rechercher les causes et les conséquences de cette forme nouvelle d'un vice qui devient chaque jour plus menaçant, et tâcher d'en indiquer les remèdes, en me tenant à égale distance des exagérations et des banalités.
Un goût aussi universellement répandu, un attrait aussi irrésistible, ne peuvent pas être l'effet d'un caprice. Il y a, dans le penchant qui porte l'homme à rechercher l'excitation de l'ivresse et jusqu'à l'abrutissement qui la suit, une impulsion particulière à son espèce et tout à fait analogue à celle qui lui fait aimer le sommeil que donne l'opium, les hallucinations du hachich, le léger narcotisme, calme et rêveur, que procure le tabac. Les boissons fermentées, lorsqu'elles sont de bonne qualité, ont, sur les autres modificateurs du système nerveux, cet avantage qu'elles ne sont redoutables que par leur abus, qu'elles sont bienfaisantes à doses modérées et très utiles dans certaines débilités de l'organisme. Elles sont hygiéniques, en un mot, tandis que les autres ne le sont pas. Ces avantages ont été bien souvent contestés. On s'est appuyé sur ce fait que l'eau est la boisson naturelle de l'homme et, par conséquent, la seule qui lui convienne; mais c'est une déplorable
erreur que celle qui consiste à vouloir ramener rhomme à l'état de nature. Depuis qu'il existe, tous ses efforts ont eu pour but de s'en écarter. C'est là le trait distinctif de son espèce et le privilège de sa supériorité intellectuelle. Il est aussi déraisonnable de vouloir le contraindre à ne boire que de Teau, que de rengager à retourner dans les grottes qui ont abrité les premiers représentants de sa race, que de lui conseiller de se couvrir comme eux de peaux de bêtes et de se nourrir, à leur exemple, de la chair des animaux sauvages, des racines et des fruits vierges encore de toute culture. Assurément il lui est possible de vivre et de se bien porter en s' abstenant de toute boisson alcoolique. On peut même devenir centenaire à ce régime-là, ainsi que va nous le prouver bientôt le savant illustre qui s'intitule modestement le plus vieil écolier de l'Europe et qui fut notre maître à tous. M. Chevreul attribue sa longévité et sa vigueur persistante à ce qu'il n'a jamais bu que de l'eau. Je crois que l'éminent chimiste ne tient pas un compte suffisant de sa riche organisation morale et physique, mais tous les hommes ne sont pas de cette trempe. Les vins généreux sont utiles aux faibles et aux convalescents. Ils conviennent aux enfants débiles, lymphatiques, aux femmes nerveuses, aux gens de cabinet. Enfin le proverbe en a fait pour les vieillards un aliment de premier ordre. 11 faut tenir compte aussi du milieu social, des habitudes transmises de génération en génération, des conditions de régime et de la vie artificielle que la civilisation nous a faite.
Je vais plus loin. On est habitué à n'admettre rivresse que lorsqu'elle trouble la raison et rend la marche indécise ; mais avant d'en arriver là, l'homme sobre et qui a conservé toute sa susceptibilité cérébrale, a passé par une foule de degrés dont les premiers ne sont pas sans charme et ne sont dangereux que parce qu'ils constituent une pente glissante. La gaieté expansive et spirituelle qui -anime les convives après un grand dîner n^a rien de dégradant ni de nuisible. C'est un phénomène physiologique ; c'est un sentiment de bien-être que les gens nerveux éprouvent souvent en sortant de table sans que l'alcool y soit pour rien et qui, dans les repas pris en commun, s'accroît par la vivacité de la conversation et par l'éclat des lumières. Rien de plus légitime et de moins dangereux. Il est des gens dont l'imagination a besoin de ce léger stimulant pour briller de tout son éclat et qui n'ont jamais plus de verve, plus d'entrain que sous l'influence d'un très léger degré d'ébriété. Il est enfin des caractères faibles qui ont besoin de ce réconfortant pour vaincre la timidité qui les prend à la gorge et les paralyse lorsqu'il s'agit de parler en public ou de paraître sur la scène. Ces gens-là ne sont pas des alcooliques. Cette forme inconsciente et imperceptible de l'ivresse est compatible avec l'accomplissement des fonctions les plus délicates, comme avec la conservation illimitée de l'intelligence et de la santé. En résumé, c'est la tempérance et non l'abstinence absolue qu'il faut recommander aux hommes sages; et j'avais besoin de commencer par là avant
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de faire le procès de l'alcool. Ce n'est pas à lui, du reste, que les considérations précédentes s'adressent, c'est aux vins généreux et de bonne qualité. En effet, si c'est l'alcool qui produit l'ivresse, si les boissons fermentées sont d'autant plus enivrantes qu'elles en contiennent davantage, ses effets sont atténués ou aggravés par les autres principes avec lesquels il se trouve mélangé.
De toutes les boissons, la plus répandue et la plus inoffensive, même quand on en fait abus, c'est le vin. 11 doit cet avantage au grand nombre d'éléments qui le composent et dont la plupart sont de nature à tempérer l'action de l'alcool spécial qu'il renferme et qui est le plus inoffensif de tous. Le vin en contient en moyenne de 10 à 12 pour 100. Indépendamment de ce principe, il entre dans sa composition des huiles essentielles et des élhers auxquels il doit son bouquet, des acides à l'état libre ou à l'état de sels, du tanin et des matières colorantes. Tous ces éléments, combinés entre eux dans d'heureuses proportions, en rendent la digestion plus facile et l'absorption moins prompte ; ils atténuent les effets de l'alcool sur l'estomac et tempèrent son action sur le système nerveux. C'est là ce qui explique l'intervention favorable d'un vin généreux dans le régime des gens affaiblis et dans la convalescence des maladies, ainsi que la gravité moindre des troubles qu'il amène quand on en fait abus.
A l'époque où les vins n'étaient pas falsifiés comme ils le sont aujourd'hui, la santé des buveurs n'était ni si promptement ni si profondément altérée. En dehors
de leurs excès, ils se livraient à leurs occupations comme d'habitude et pouvaient atteindre un âge avancé. Leur ivresse était inoffensive et se dissipait à la faveur d'un sommeil prolongé. Ils en étaient quittes pour un peu d'inappétence le lendemain, et à la longue, pour de la dyspepsie et des accès de goutte. Leur vice ne se traduisait à l'extérieur que par l'expression de leur visage, leur face enluminée, leurs joues rubicondes, leur nez bourgeonnant et vermeil. C'était rivresse gaie et bon enfant; l'ivresse gauloise que tous les poètes ont chantée et qui diffère de l'effrayant alcoolisme d'aujourd'hui, comme les nobles vins de la Bourgogne et duBordelais diffèrent du poison qu'on extrait de la pomme de terre ou de la betterave.
La bière n'a pas les propriétés fortiflantes et analeptiques du vin; c'est cependant une boisson hygiénique et salubre quand elle est bien préparée. Sa saveur ne plaît pas au premier abord, mais on s'y habitue, et ses excellentes qualités justifient l'usage qu'on en fait depuis les premiers temps de la civilisation *. La bière, dont la fabrication est beaucoup plus compliquée que celle du vin, ne renferme, en moyenne, que 4 à 6 pour 100 d'alcool, et la quantité de matières extractives varie de 3 à 4 pour 100 *. C'est par consé-
1. Elle était connue en Egypte du temps des Ptolémées. Aristote a décrit l'ivresse causée par la bière. Les Germains et les Gaulois en faisaient usage, sous le nom de cervoise, avant que les Romains leur fissent connaître le vin.
2. Les petites bières ne contiennent que 2 ou 3 pour 100 d'alcool; les bières fortes, les bières de garde vont jusqu'à 8.
quent une boisson très peu enivrante. L'acide carbonique qu'elle renferme agit aussi sur le système nerveux ; enfin, le principe actif du houblon l'impressionne également sans causer cependant ni l'engourdissement de Topium, ni le délire du hachich, auquel on a voulu le comparer. La bière favorise la digestion, calme la soif et fournit à la nutrition deux fois plus de principes assimilables que le vin *. C'est pour cela qu'elle a la réputation d'être nourrissante et de faire engraisser. Son abus conduit à la goutte et à la glucosurie.
La bière, à part certaines espèces anglaises qui sont aussi fortes que le vin, est un liquide si peu alcoolique qu'il faut en boire des quantités formidables pour s'enivrer. Aussi les gens qui en font leur boisson habituelle ont souvent coutume de prendre en même temps des petits verres d'eau-de-vie. En dehors de cette adjonction, qui change la nature de l'ivresse, celle que détermine la bière, est lourde et somnolente. L'esprit, calme et comme engourdi, s'abandonne à des rêveries vagues, nébuleuses, fantastiques, aussi distantes des pensées riantes qu'évoque le bon vin que des hallucinations horribles de l'alcool. L'usage habituel de la bière, joint à l'influence d'un climat triste et froid, explique jusqu'à un certain point le caractère des habitants du Nord, la tournure de
1. « Le meilleur vin ne donne en moyenne que 22 grammes de résidu sec par litre, tandis que la bonne bière laisse de 40 à 60 grammes de résidu solide de la meilleure composition. » (Bouchardat, Traité d'hygiène, p. 341.)
leur esprit, celle de leurs productions et de leur littérature.
Le cidre, la dernière des boissons fermentées dont l'usage soit très répandu, était connu en Normandie longtemps avqnt l'ocôiipation romaine; toutefois, ce n'est qu'au xviu'^. siècle qu'il s'y est généralisé. Sa préparation est aussi simple que celle du vin, puisqu'elle se borne .à écraser les pommes et à laisser fermenter le jus. La quantité d'alcool qu'il renferme varie de 3 à 9 pour 100, suivant la qualité des pommes employées à sa confection. 11 constitue une boisson agréable et rafraîchissante; il désaltère comme la bière, mais nourrit moins qu'elle. Comme il est fortement acide, il détermine parfois des gastralgies. On a cru remarquer même que, dans les pays à cidre, les cancers de l'estomac sont plus communs qu'ailleurs. Cela peut tenir, il est vrai, à l'alcool qu'on y mêle ou qu'on boit en même temps. Sans cet appoint, l'ivresse est difficile à obtenir avec le cidre, comme avec la bière. Il faut en ingurgiter de grandes quantités; comme il est fortement acide, il porte surtout son action sur le tube digestif, et les conséquences en sont faciles à prévoir. L'ivresse qu'il cause est lourde, stupide et humiliante par ses effets.
En somme, les boissons fermentées dont je viens de passer en revue les trois principales n'ont pas, au point de vue social et même alors qu'on en abuse, les conséquences désastreuses que produisent aujourd'hui les liqueurs distillées. L'usage de ces dernières n'est pas de date ancienne. Si l'ivrognerie est aussi vieille
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que le genre humain, l'alcoolisme est un fléau moderne. Que Talcool nous vienne des Chinois ou des Arabes, qu'il ait été découvert par Arnauld de Villeneuve, par Raymond Lulle ou par Albucasis, il ne remonte pas au delà du xm" siècle; encore est-il demeuré pendant longtemps dans le domaine exclusif de la médecine. Ce sont les Anglais qui Ten ont fait sortir, en 1581, en distribuant de l'eau-de-vie à leurs troupes qui guerroyaient alors dans les Pays-Bas *. En France, la vente en fut réservée aux apothicaires jusqu'en 1678, époque à laquelle elle tomba dans le domaine public. L'usage de cette liqueur se répandit rapidement. L'abus en devint bientôt général et les buveurs se passionnèrent pour une ivresse si prompte et si facile à se procurer. L'eau-de-vie qu'on fabriquait alors était une boisson relativement inofi'ensive. On la retirait du vin, et la distillation laissait passer, avec l'alcool, quelques-uns de ses principes bienfaisants qui en tempéraient les effets. Son prix était du reste assez élevé pour en limiter la consommation. On ne consacrait à cette industrie que les vins de qualité inférieure ou d'un transport difficile, et, il y a un siècle, la quantité produite annuellement ne s'élevait pas à 400000 hectolitres ^ Jusqu'en 1840, la presque totalité des alcools con-
1. « Quelques historiens prétendent qu'antérieurement à celte époque, on l'avait fait entrer dans Talimentation des mineurs en Hongrie. » (Ardouin, Conférence sur V alcoolisme, Paris, 1882, p. 14.)
2. Lunier fixe approximativement à 369 000 hectolitres la production de l'alcool en France en 1788«
sommés en France provint de la distillation des produits delà vigne; mais, à partir de cette époque, on commença à en retirer des grains et de la pomme de terre, et, lorsque celle-ci fut frappée par la maladie, en 1845, on s'adressa à la betterave et à quelques autres végétaux sucrés ou féculents. Cette industrie nouvelle a pris depuis lors une effrayante extension. Elle va se développant sans cesse, et aujourd'hui la fabrication des alcools, en Europe et aux États-Unis, s'élève à près de 23 millions d'hectolitres par an ; dans les pays du Nord, la consommation moyenne monte à plus de 10 litres par tête et par année.
Cet accroissement progressif constitue, pour les sociétés modernes, un véritable danger sur lequel l'attention des hygiénistes et des hommes d'État ne saurait être trop vivement appelée. Ces esprits d'industrie ne sont pas seulement des produits enivrants, ce sont des poisons.
Tous les alcools du commerce sont toxiques, dit Dujardin-Beaumelz dans un travail dont les conclusions n'ont pas été infirmées, et leur action nocive est en rapport avec leur origine et leur degré de pureté. Le moins dangereux est l'alcool éthylique, celui qui constitue presque exclusivement les eauxde-vie de vin, ainsi que celles de marc, de cidre et de poiré. Les eaux-de-vie qui viennent de la betterave et de grains sont plus dangereuses parce qu'elles contiennent des alcools propylique, butylique et amylique. Ces deux derniers sont les plus toxiques, et c'est pour cela que les eaux-de-vie de pommes de
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terre, qui en contiennent parfois près de 5 pour 100, sont les plus nuisibles de toutes. Ces alcools, dit supérieurs à cause de leur poids moléculaire, sont intimement liés à l'alcool éthylique, et on ne peut les en séparer complètement que par des distillations fractionnées faites avec le plus grand soin et, par conséquent, dispendieuses *. Les rectifications qu'on pratique d'habitude dans l'industrie se bornent à enlever leur mauvais goût aux esprits pour les faire accepter par les consommateurs, mais elles ne les dépouillent pas complètement de leurs principes toxiques. D'ailleurs, les alcools à 85 degrés, ainsi que les trois-six du commerce, qui contiennent encore leurs mauvais goûts de tête et de queue ^ sont employés, sans autre rectification, au vinage, à la préparation de l'absinthe, ainsi qu'à la fabrication du kirsch et du rhum artificiel du commerce. C'est pour cela que ces boissons sont plus nuisibles que l'eau-de-vie, qui est constituée en général par 42 à 48 parties d'alcool bien rectifié, 58 à 52 parties d'eau et une matière colorante.
En résumé, toute liqueur qui renferme en propor-
1. M. Riche classe ainsi qu'il suit les alcools industriels, relativement à leur nocivité croissante :
Alcools et eaux-de-vie de vin ; Eaux-de-vie de poiré ; Eaux-de-vie de marc, de raisin et de cidre; Alcools et eaux-de-vie de grains ; Alcools et eaux-de-vie de betteraves et de mélasses de
betteraves ; Alcools et eaux-de-vie de pommes de terre.
12 ^^UESTIONS d'hygiène SOCIALE.
tion notable un des alcools supérieurs dont je viens de parler est une bbisson toxique; ce n'est pas seulement l'ivresse qu'elle détermine, c'est un- empoisonnement dont les résultats sont terribles pour les familles et pour les nations, alors que ceux qui s'abandonnent à cette passion ne sont plus des individualités isolées et qu'ils forment légion. Bien que ces conséquences désastreuses soient généralement connues, il n'est pas sans intérêt de les faire ressortir encore, et surtout de mettre en relief certains côtés de la question sur lesquels on ne s'est pas suffisamment appesanti .
Tout le monde connaît les effets de l'alcoolisme aigu, l'état dégradant dans lequel il plonge celui qui y est en proie, les querelles, les rixes qu'il amène, les morts subites, les suicides, les crimes qu'il cause parfois; mais les conséquences de l'alcoolisme chronique sont moins connues. Cette forme est plus fréquente qu'on ne le croit, parce qu'on ne la reconnaît pas toujours. Il est une foule d'alcooliques qui ne vont jamais jusqu'à Tivresse complète et qui parviennent à dissimuler leur vice à ceux qui les entourent. Les médecins ne s'y trompent pas. Ils les reconnaissent à l'expression du visage et du regard, qui est étrange et comme hébété, à la coloration un peu plus marquée du nez et des pommettes et au tremblement tout particulier des mains. Quand ces phénomènes se manifestent, le malade a depuis longtemps perdu l'appétit et le sommeil. La dyspepsie est déjà survenue et les troubles de l'intelligence et de la motilité
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ne tardent pas à se produire. Ce sontd*abord les fourmilleaients aux extrémités, des crampes et parfois des douleurs assez vives. Ces symptômes s'observent plus spécialement chez les buveurs d'absinthe. Pais viennent les cauchemars, les rêves effrayants auxquels succèdent bientôt les affreuses hallucinations du delirium tremens, que tous ceux qui sont au courant de la littérature moderne connaissent parfaitement aujourd'hui. Le malade, s'il appartient aux classes pauvres, vient alors s'échouer dans un hôpital ou dans un asile d'aliénés. Du reste, que ce soient les troubles de l'intelligence ou les désordres organiques qui l'y amènent, c'est là qu'il doit fatalement finir ses jours. Cela se comprend. Que l'alcool s'introduise dans l'organisme par un usage quotidien et régulier, ou que le buveur en prenne de temps en temps des quan* tités considérables, ses effets sont les mêmes. Mêlé au sang qui baigne tous les organes, il ne peut pas manquer de les altérer dans leur texture et d'y produire à la longue des désordres incompatibles avec leurs fonctions. Cette altération lente est semblable à celle qu'amènent les années. L'alcoolisme, comme l'a dit M. Lancereaux, n'est, en somme, qu'une vieillesse anticipée; j'ajouterai qu'elle ne se prolonge guère. Tandis que le buveur de vin peut parcourir une longue carrière, le véritable alcoolique ne résiste pas au delà de dix ans.
Son existence n'est paè la seule qu'il abrège. Son vice le poursuit et le frappe dans ses enfants. Tous portent l'empreinte de l'hérédité. Chez quelques-uns.
elle se traduit seulement par une mobilité nerveuse plus grande, une disposition aux convulsions dans le premier âge, à l'hystérie chez les jeunes filles; mais tout se borne là. Chez d* autres, ce sont de véritables attaques d'épilepsie qui se montrent et, à la Salpêtrière, les trois quarts des enfants atteints de cette maladie proviennent de parents alcooliques. La prédisposition à la méningite tuberculeuse et, plus tard, à la phtisie pulmonaire, est également le lot de ces pauvres déshérités. Enfin, la plupart d'entre eux sont d'une intelligence bornée et quelques-uns apportent en naissant un penchant irrésistible pour les boissons fortes. Les soins de la famille ne parviennent pas toujours à les sauver du vice dégradant dont ils ont trouvé le germe dans leur berceau. Tous les médecins pourraient en citer des exemples; et les familles détruites par l'alcoolisme ne se comptent plus *. Autant vaut sans doute qu'elles ne se perpétuent pas; mais, si ce sont des individualités peu regrettables, il n'en résulte pas moins une perte pour la popula-
1. Le British médical journal cite un fait de ce genre tout à fait concluant. Il s'agit d'un père alcoolique dont les sept enfants ont eu la destinée suivante : les deux premiers sont morts de convulsions dans le premier âge; le troisième, arrivé à l'adolescence, a été enfermé comme incurable dans une maison de fous; le quatrième est parvenu à l'âge adulte, mais c'était un alcoolique'qui fut condamné à cinq ans de prison pour vagabondage. Après eux vint une fille qui,s'étant mariée, tua son enfant, empoisonna son mari et finit par se suicider; le sixième fut condamné à mort pour meurtre. Le dernier né a succombé tout jeune dans un hospice. Enfin, le père de cette intéressante famille, devenu idiot et paï'alytique» a fini ses jours dans un asile d'aliénés.
tion^ et cette considération a sa valeur dans un pays qui se dépeuple d'une façon aussi déplorable que le nôtre.
Ce que je viens de dire des désordres causés par Talcool ne s'applique qu'aux gens qui en font un abus continuel. Pris en petite quantité, même alors qu'il n'est pas d'une qualité irréprochable, il n'apporte aucun trouble appréciable dans la santé parce que les éléments toxiques qu'il renferme y sont contenus en très faible proportion. C'est pourtant une boisson nuisible et dangereuse, surtout par l'attrait qu'elle inspire, par la pente sur laquelle elle entraîne ceux qui ne s'en méfient pas. Le nombre de ces victimes s'élève chaque année d'une façon sensible, et l'alcoolisme est devenu un péril social.
En pareille matière, on n'arrive jamais à porter la conviction dans les esprits tant qu'on se borne à des assertions vagues et qui ne sont pas fondées sur des chiffres; aussi vais-je essayer de serrer la question de plus près, en ce qui concerne la France, et d'établir pour notre pays le bilan de l'alcoolisme d'une façon aussi précise et aussi exacte que possible.
ir
La consommation de l'alcool augmente chaque année, en France, dans des proportions inquiétantes; Elle a triplé, depuis trente ans, c'est-à-dire depuis que la fabrication des esprits d'industrie a pris tant
d'importance à la suite de l'invasion du phylloxéra qui a détruit nos vignes. En 1850, on fabriquait, en France, 891 500 hectolitres d'alcool pur, dont 815 000 provenaient des vins, cidres, marcs, lies et fruits, tandis qu'on n'en retirait que 76 500 de la pomme de terre, de la mélasse et des betteraves. Aujourd'hui, la proportion est complètement renversée. En 1881, on a fabriqué 1821 287 hectolitres d'alcool pur; les vins, cidres, lies, n'en ont fourni que 61 839, tout le reste est venu de la betterave, de la mélasse et de la pomme de terre*. 1759448 hectolitres de cet alcool toxique ont été mis en circulation. Si l'on fait abstraction de la partie qui est dénaturée pour servir à l'éclairage, si l'on fait la balance de exportations et des importations, on trouve que la quantité soumise aux droits, et, par conséquent, consommée en France, a été, en 1881, de 1 444 156 hectolitres, ce qui, pour une population de 37 672 048 qu'accuse le recensement de cette même année, donne 3 lit. 80 par an et par tête. Ces chiffres sont bien inférieurs à ceux que fournit la statistique des contrées du nord de l'Europe et de l'Amérique *,
1. Pommes de terre et substances diverses. . 510 562 hectolitres.
Mélasses 685 646 —
Betteraves 563 240 —
Vins, cidres, marcs, lies et fruits 61 339 —
Total 1 821 287 hectolitres.
En 1885, la production officiellement constatée a été de 1 864 451 hectolitres sur lesquels les vins, marcs, lies, cidres et fruits divers ont fourni 102779 hectolitres. (Rapport de M Claude (des Vosges) au Sénat, 1887.)
2. En Angleterre, la consommation annuelle est de! 924 470 hcc-
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mais ils n'en sont pas moins dignes de toute l'attention des hygiénistes et des représentants du pays. Je vais calculer maintenant ce que cette boisson coûte à la France.
Je commence par éliminer de mon calcul toutes les boissons fermentées (vin, bière, cidre, etc.), et même les eaux-de-vie de bon aloi (eaux-de-vie de vin, de marc, de cidre ou de fruits). Elles sont assurément la cause de nombreuses ivresses, mais il faut faire la part de l'hygiène qui les réclame et puis aussi de ce penchant qui entraîne les hommes vers les liqueurs fermentées et auquel il faut bien donner satisfaction dans une certaine mesure. Je ne fais le procès qu'aux esprits d'industrie, à ceux qui causent une ivresse toxique, et je n'ai d'autre but que de montrer ce qu'ils coûtent à notre pays, ou, en d'autres termes, ce qu'il économiserait chaque année si la fabrication et l'introduction de ces produits étaient complètement interdites.
Noire consommation annuelle est de 1 444 156 hectolitres. Le prix moyen de l'hectolitre a été, depuis
tolitres pour tout le Royaume-Uni, ce qui donne 6 lit. 06 par tête. En 1870, elle a été aux États-Unis de 3 282 000 hectolitres pour une population de 38 358 371 habitants, soit 8 lit. 50 par individu. En Suède, la même année, elle s'est élevée à 10 lit. 34 par tête, en Russie à 10 lit. 69, en Danemark à 16 lit. 51, en Belgique à 8 lit. 56, en Prusse à 7 litres et en Suisse à 7 lit. 50. H est à peine besoin de dire que les alcools consommés dans les pays qui ne produisent pas de vin sont tous des esprits d'industrie puisqu'en France, pays essentiellement vignoble, les eaux-de-vie de vin n'entrent que pour 1/35 dans la consommation totale.
dix aas, de 63 francs *. Cela fait donc une dépense annuelle de 90 981 828 francs. Voilà un premier chiffre constant, irréfutable.
Le second, celui qui résulte des dépenses et des pertes causées par l'ivresse, est plus difficile à établir. On peut, toutefois, y arriver d'une façon approximative en calculant ce que Talcoolisme coûte en journées de travail perdues, en frais de traitement et de chômage, en supputant la part qui lui revient dans les frais de justice, les pertes occasionnées par les suicides et par l'aliénation mentale.
Pour calculer le premier de ces éléments, il faut d'abord évaluer la quantité d'alcool nécessaire pour déterminer chez un adulte une ivresse capable de Tempécher de travailler pendant une journée. Cette quantité, qu'on peut regarder comme une unité dans l'espèce, je l'évalue en faisant largement les choses, à 20 centilitres, qui représentent environ un 1/2 litre d'eau-de-vie, puisque, d'après la dernière enquête faite dans les débits de Paris, le titre moyen des eaux-de-vie qu'on y vend est de 37^, 50.
Supposons maintenant que le tiers de la consommation totale soit absorbé par des gens qui n'en font pas abus, il restera encore, au compte de l'ivresse, 962 771 hectolitres d'alcool pur représen-
1. II a diminué depuis quelques années par le fait de la concurrence étrangère. L'importation a triplé depuis dix ans. En 1881, elle était déjà de 238 919 hectolitres. Ce sont surtout les alcools allemands qui nous arrivent. Aujourd'hui le prix de l'hectolitre sur nos marchés varie de 50 à 55 francs.
tant 481 385 500 journées de travail perdues, soit à 2 francs la journée, ce qui est un minimum, comme je Tai prouvé ailleurs, 962 771000 francs.
Une perte semblable pourrait être supportée sans trop de préjudice dans un pays où la population serait exubérante et le travail en excès ; mais la France se trouve dans des conditions absolument opposées; la population ne s'accroît plus que dans des proportions insignifiantes, et la main-d'œuvre fait défaut partout. Les campagnes manquent de bras, parce que les populations rurales sont entraînées vers les villes par des attraits de tout genre au milieu desquels Talcool tient sa place. Cette émigration rend la culture du sol difficile et dispendieuse ; Tagriculture ne peut ni soutenir la concurrence étrangère, ni subir les transformations qui lui seraient nécessaires pour lutter contre elle. Notre sol, mieux cultivé, pourrait produire le double de ce qu'il rapporte. Et ce ne sont pas seulement les champs qui manquent de bras; tous les métiers pénibles, fatigants, peu rétribués, sont dans le même cas. Ce qui le prouve, c'est la quantité de plus en plus conèidérable d'étrangers qui viennent travailler chez nous. Dans le Nord, ce sont les Belges qui labourent nos champs et peuplent nos usines; dans le Midi, ce sont les Italiens et les Espagnols qui se chargent de la grosse besogne; les Lucquois viennent, tous les ans, en Corse pour y faire la moisson. Au dernier recensement, le nombre des étrangers vivant sur notre sol s'élevait h 1 001 100. Cet élément étranger augmente chez nous treize foia
plus vite que la population indigène, et, si cela continue, dans cinquante ans, la France comptera 10 millions d'étrangers. Les dangers de cette invasion frappent les yeux de tout le monde; mais je ne dois m'en occuper qu'au point de vue de la quantité de travail que ces immigrants nous fournissent. En admettant qu'il n'y en ait que les trois quarts d'occupés et que chacun d'entre eux ne le soit que 300 jours par an, à 2 francs par jour, cela fait une somme de 450 495 000 francs que nous leur payons annuellement et dont nous ferions l'économie si nous pouvions amener nos alcooliques à travailler un ou deux jours de plus par semaine, car ceux-là n'en consomment pas moins, eux et leurs familles, les jours où ils ne produisent pas. C'est donc bien réellement une perte sèche pour le pays que celle qui résulte de leur vice.
En ce qui concerne les accidents et les maladies, on sait que, l'alcool en est souvent la cause chez les paysans comme dans la classe ouvrière. En évaluant le nombre des blessés et des malades par alcoolisme à un dixième du nombre total, je suis bien certain, cette fois encore, de rester au-dessous de la vérité. Or j'ai prouvé, dans mes recherches sur la valeur économique de la vie humaine, que la maladie coûtait chaque année à la France, en frais de traitement et de chômage, 708 420 585 francs, dont le dixième constitue une nouvelle somme de 70 842 000 francs è. porter au compte de l'alcoolisme.
Il paye un tribut plus considérable à l'aliénation
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mentale. Le nombre des fous que l'ivresse amène dans les asiles a été en moyenne de près de 14 pour 100 pendant la période de dix ans comprise entre 1866 et 1876. Or, abstraction faite des aliénés qui restent dans leurs familles et échappent, par conséquent, au calcul, ceux qui sont traités dans les établissements spéciaux coûtent par an au pays 16580 703 francs, dont les 14 centièmes, soit 2 321 300 francs, incombent à Falcoolisme.
La proportion des suicides qui lui sont dus est à peu près la même, d'après Lunier (13,41 pour 100). Or il y a en France 6 638 suicides par an, dont 5 184 hommes et 1 454 femmes. Comme ce sont presque toujours des personnes dans la force de l'âge, on peut évaluer la valeur économique de la vie des premiers à 4 000 francs et celle des secondes à 2 000, ce qui, à raison de 13,41 pour 100, donne une nouvelle somme de 3170000 francs à porter au compte de l'alcool.
Faisons maintenant la part des frais de justice. Les statisticiens estiment que près de la moitié des crimes sont dus à l'alcool. Baër (de Berlin) a trouvé qu'en Allemagne la proportion était de 43,9 pour 100 pour les hommes et de 18,1 pour 100 pour les femmes. En Belgique, la proportion est encore plus forte. En Angleterre, en 1877 et 1878, sur 676000 crimes, 285 000 relevaient de l'alcoolisme. Supposons qu'en France la proportion soit un peu plus faible et estimons-la à 40 pour 100 ; comme le service des prisons, les frais de transfèrement et les dépenses de la trans-
portation s'élèvent ensemble à 22 236 304 francs par an, les 40 centièmes, soit 8894 500 francs, doivent être portés au compte de l'ivresse. Je ne parle pas des frais de poursuites, parce qu'on m'objecterait avec raison que, Talcoolisme vînt-il à disparaître, il n'y aurait pas un tribunal ni un juge de moins. C'est pour la même raison que je n'ai pas songé à faire entrer dans mes calculs la réparation pécuniaire des dommages causés par les alcooliques dans leurs attentats contre les personnes et contre les propriétés. Je suis maintenant en mesure d'établir le budget des dépenses de ce vice ruineux et humiliant. Voici comment il se règle :
Prix de l'alcool consommé 90 981 800 francs.
Journées de travail perdues 962 771 000 —
Frais de traitement et de chômage. . 70 842 000 — — pour aliénation
mentale 2 321 300 —
Suicides 3 170 000 —
Frais de répression pour les criminels. 8 894 500 —
Total 1 138 980 600 francs 1.
Ainsi donc, indépendamment de la honte et de la dégradation, comme supplément au désordre, à la ruine, aux douleurs des familles, comme surcroît à l'atteinte portée à la race, au caractère et aux forces vives du pays, l'alcool lui coûte encore plus de i 100 millions par an. Il s'agit de nous soustraire,
1. Le même calcul fait en 1888, après la publication du rapport de M. Claude (des Vosges) au Sénat, m'a donné pour total 1 5o6 757 296 francs. Plus d'un milliard et demi!
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dans la mesure du possible, à ce tribut dégradant. C'est un des problèmes sociaux dont la solution s impose aux hommes de notre génération; c'est une des questions qui sont en ce moment à l'étude. Les représentants du pays commencent à s'en émouvoir et l'opinion publique s'en est emparée. La solution n'en est pas facile, mais elle ne dépasse pas la mesure de nos forces. La France n'est pas un pays fatalement voué à l'alcoolisme. Sa race et son climat ne l'y condamnent pas. Si nos provinces du Nord se ressentent du voisinage des contrées septentrionales, celles du Midi confinent à l'Espagne et à l'Italie et s'en rapprochent par le type physique et les mœurs de leurs habitants. Or la sobriété des populations méridionales est connue de tout le monde. Dans les pays aimés du soleil, où croît la vigne et où l'on récolte le vin, on ne songe pas à boire autre chose et, si l'ivresse n'y est pas complètement inconnue, on ne l'y observe qu'à l'état d'exception; encore s'y présente-t-elle sous une forme moins rebutante. Un coup d'œil jeté sur les cartes de Lunier ' montre que la consommation de l'alcool s'élève avec la latitude et qu'elle atteint son maximum dans les départements du Nord, où celle du vin est presque nulle. Une ligne tirée de l'embouchure de la Loire au Ballon d'Alsace exprime assez exactement les limites inférieures de la zone au nord de laquelle l'alcoolisme
1. Comptes rendus sténographigues des séances du congrès intetmalional pour V étude des questions relatives à P alcoolisme» Paris, 1819, n*» 16 de la série, carte n** 1.
règne en maître, où la population en consomme annuellement de 3 à 10 litres par habitant. Cette zone renferme à peine 26 départements. Ce n'est pas le tiers de la France. Aussi, tandis qu'en Angleterre et en Russie le nombre des victimes de l'alcoolisme s'élève environ à 100 000 par an, chez nous on n'en compte pas plus de 2 000.
Dans notre pays, du reste, et c'est un fait d'une importance capitale, ce vice s'est déplacé en se transformant. L'alcool s'infiltre dans les sociétés comme l'eau de pluie dans le sol, en suivant les lois de la pesanteur. Il abandonne peu à peu les couches les plus élevées pour se répandre dans les profoiideurs. Chez nous, les classes supérieures s'en sont presque complètement affranchies, tandis qu'il s'étend parmi les populations ouvrières et chez les paysans. C'est une vérité d'évidence pour tous les hommes dont les souvenirs remontent au commencement du siècle.
Il y a cinquante ans, on trouvait des buveurs dans tous les rangs de la société, dans la magistrature comme au barreau, chez les médecins comme dans le commerce, et lorsqu'ils rachetaient cette imperfection par quelques qualités qui se concilient volontiers avec les habitudes d'ivresse, on leur pardonnait leur intempérance. On savait seulement qu'il était imprudent d'aller les trouver après une certaine heure, et on respectait le recueillement dont ils avaient besoin de s'entourer. Les grands repas, les dîners de famille étaient interminables. Ce qui s'y consommait en aliments et en vins épouvanterait les estomacs dys-
peptiques des hommes et surtout des femmes d'aujourd'hui; mais alors cela ne déplaisait à personne et, quand, après le dessert, chacun avait entonné sa chanson, une aimahle gaieté animait tous les convives. C'était l'heure des épanchements, des confidences, parfois aussi des querelles, car le vin exagère toutes les dispositions, les mauvaises comme les bonnes, mais une longue nuit de sommeil faisait oublier tout cela. Aujourd'hui, les dîners sont courts, somptueux, les mets sont recherchés, mais peu copieux. Les vins sont variés, portent des noms retentissants ; mais ils sont versés avec une extrême réserve par des serviteurs corrects et qui semblent accomplir un sacerdoce. La conversation est discrète, rarement générale, jamais bruyante. On se lève au bout d'une heure , et la soirée s'achève au milieu d'entretiens paisibles relevés par un peu de musique. Chacun se retire avec la conscience en repos, et bien certain qu'il n'aura pas à se repentir le lendemain de ce qu'il a pu dire ou faire dans la soirée précédente. Dans le monde, une ébriété, même légère, passe pour une haute inconvenance, et l'alcoolisme vous met hors la loi. Les estaminets ne sont plus fréquentés que par les jeunes gens, et la vie de café commence à leur déplaire de bonne heure. Je ne parle pas des sphères gouvernementales. Il y a longtemps déjà que l'alcpolisme ne les hante plus ; et c'est un fait qu'il fftut enregistrer à notre louange, car, en cherchant bien sur la carte de l'Europe, on finirait certainement par trouver des pays qui n'en sont pas arrivés là, et où
ralcôolisme règne encore dans les régions les plus élevées.
Le même progrès s'est fait remarquer d'une manière bien plus sensible encore dans Tarmée et dans la marine.
D'après une statistique produite par M. Chassagne au Congrès international de 1878, les décès causés dans l'armée par l'ivresse alcoolique aiguë et le rf^/trium tremens ont diminué de plus de moitié en sept ans *. Cela tient à la durée moindre du service militaire, à l'absence de yieux soldats sous les drapeaux et à l'oubli des vieilles traditions. Le même résultat se constate dans la marine pour des raisons analogues. Les matelots sont plus jeunes, les campagnes moins longues, le bien-être est plus grand à bord et la discipline s'est adoucie. Dans ma jeunesse, lorsque la vie des hommes s'écoulait presque entière à bord des navires, au milieu des privations les plus dures et sous une discipline de fer; dans ce temps où les équipages n'allaient presque jamais à terre et faisaient parfois de longues campagnes sans y mettre le pied, quand on arrivait dans un port de France, que cette consigne sévère venait à cesser, quand le navire, arrivé la veille des mers du Sud ou de l'océan Indien, jetait son monde sur le pavé de Brest ou de Toulon, c'étaient alors des orgies et des
1. « En 1865-67, la mortalité annuelle était de 12,90 pour 100 000 hommes d'effectif; en 1872-74, elle était tombée à 5,60. » (D' Chassagne, Compte rendu stéuographiqm du congrès et conférences, n» 16, année 1879, p. 162.)
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scènes de désordre dont on n'a plus d'idée aujourd'hui. Les querelles dans les cabarets, les rixes avec les soldats de la garnison, ne tardaient pas à se généraliser, chacun prenant parti pour les siens, les magasins se fermaient, la ville avait Tair prise d'assaut, et les autorités militaires et maritimes avaient toutes les peines du monde à rétablir l'ordre en réunissant leurs efforts. Dans ces journées d'orgie, les équipages oubliaient leurs trois années de privations et dépensaient l'arriéré de solde de toute leur campagne. Les mœurs maritimes ont complètement changé. Aujourd'hui le temps de service est court, les matelots sont jeunes et dociles. Us se trouvent bien à bord, vont souvent à terre, n'y font pas de bruit et n'ont plus d'argent à perdre.
On doit attribuer à des causes analogues la sobriété des officiers dans les armées de terre et de mer. C'est le bien-être, le confortable, qui se sont introduits à bord, les traversées plus courtes, les absences moins longues, la correspondance plus facile avec la mère patrie. C'est surtout le niveau de l'éducation qui s'est élevé avec la distinction des manières et qui a prévalu sur les habitudes de gaillard d'avant.
Le signe matériel de cette transformation a consisté dans la substitution du vermouth à l'absinthe parmi les jeunes officiers de l'armée et de la marine. A un âge où l'appétit est si franc, si régulier, on s'imagine, je ne sais pourquoi, qu'il est indispensable de prendre un apéritif avant chaque repas. Ce préjugé une fois admis, il est certain qu'il vaut mieux
prendre un verre de vin amer que d'absorber ce poison vert fait avec un alcool de mauvaise qualité et une essence toxique qui cause Tépiiepsie. On ne peut donc que se féliciter d'un changement d'habitudes qui est devenu général, car, même en Algérie, où l'absinthe a fait, dit-on, plus de victimes que les balles des Arabes, on n'en boit presque plus. En résumé, il n'y a qu'à laisser marcher les choses pour voir les habitudes d'ivresse disparaître peu à peu des classes moyennes. C'est l'affaire de l'instruction et de l'opinion publique, qui n'a plus pour ce vice la tolérance des temps passés. Il s'est déjà réfugié dans les très petites villes, où il a pour complices le désœuvrement, l'ennui et la fréquentation forcée des cafés, qui sont le seul lieu de réunion pour les hommes.
Il en est tout autrement dans les régions inférieures de la société. L'alcoolisme y a fait des progrès notables depuis que la fabrication des esprits d'industrie s'est accrue, que leur goût s'est amélioré par une rectification plus soignée et qu'ils ont diminué de prix pendant que les salaires augmentaient dans la même proportion. C'est parmi les ouvriers surtout qu'il exerce ses ravages. C'est dans leurs rangs qu'il fait le plus de prosélytes, et c'est pour eux qu'il développe toutes ses séductions. Pour comprendre l'attrait qu'exerce ce mélange d'eau et de trois-six, il faut se mettre à la place de ceux qui le boivent.
L'ouvrier des grandes villes, lorsqu'il se réveille après un lourd sommeil, encore fatigué de son travail des jours précédents et dans l'atmosphère Ticiée de
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son logement garni, éprouve une sorte de prostration, un malaise indéfinissable qui lui rend la reprise de ses occupations très pénible. Ses vêtements soat humides, car il a plu la veille, il les endosse et sort en frissonnant. C'est l'hiver, le jour commence à poindre, la pluie tombe, fine et drue, sur le pavé glissant. Il fait sombre, il fait froid. L'ouvrier songe à la rude journée qui commence et à celles qui la suivront. Le passé sans joie, le présent misérable, l'avenir menaçant, tout cela flotte dans sa tète et il va devant lui, triste et découragé. Un cabaret se rencontre sur sa route, c'est le refuge. Il y entre, se fait servir un verre d'eau-de-vie et l'avale d'un trait. Alors tout change. Un sentiment de chaleur et de bien-être, une sensation de vigueur accrue remplacent le malaise de tout à l'heure ; les idées deviennent moins sombres, les papillons noirs s'envolent avec les vapeurs de l'alcool; le travailleur, un instant consolé, reprend le collier de misère avec un soupir de soulagement et se rend à l'atelier. Que celui-là lui jette la première pierre qui, dans sa rude vie de soldat ou de marin, n'a jamais été forcé de demander à l'alcool un soutien momentané et la force nécessaire pour continuer sa tâche. Cependant c'est là qu'est le péril. Cette eau-de-vie, prise à jeun, tombant dans un estomac vide et reposé, y cause une sensation de brûlure qui, se reproduisant tous les jours, ne tarde pas à amener la gastralgie, en attendant des désordres plus sérieux. Enfin, cette habitude mène tout droit à l'alcoolisme. L'impression de bien-être et de réconfort, produite
par le premier verre, ne tarde pas à s'épuiser et il faut revenir à la charge; puis vient le moment où l'ouvrier quitte son travail. S'il est garçon, il n'a pour perspective que le garni infect dont nous l'avons vu sortir le matin, et il entre dans le premier débit venu. S'il est marié et s'il a commencé à boire, c'est pis encore. Ce qui l'attend au logis, c'est la mansarde obscure et froide, la femme maussade parce qu'elle souffre, les enfants déguenillés, hâves et demandant du pain. A cette pensée, son cœur se serre et. quoique sachant fort bien que cette misère est le produit de son vice, il ne se sent pas le courage d'en affronter la vue et il retourne au cabaret. Là tout contraste avec son triste intérieur. C'est la clarté chaude et joyeuse, le bruit des verres, les rires et les propos des camarades. Il y trouve, en un mot, avec le luxe en moins, tout ce que les gens du monde vont chercher dans les cercles. Dans les cabarets, on boit, on joue, on fume, on cause, on règle les destinées du pays, et puis on boit encore, l'ivresse arrive et lorsque la nuit est déjà avancée, l'ouvrier honteux, titubant, farouche, rentre au logis, s'irrite contre les malheureuses victimes de son intempérance et leur apporte une honte et un mauvais exemple de plus. Bientôt l'habitude s'enracine; chaque jour les séances au cabaret deviennent plus longues, les libations plus copieuses et la misère plus profonde au logis. En même temps la santé s'altère et les entrées à l'hôpital se multiplient, jusqu'au jour oùl'alcoolique succombe, en abandonnant sa famille à la charité publique, «n
léguant à l'État de jeunes recrues pour l'armée du vice et souvent du crime.
Le paysan n'a ni les mêmes facilités ni les mêmes tentations. Il ne peut s'enivrer que le jour où il vient à la ville ou au bourg. En Bretagne, c'estle dimanche. La messe une fois entendue, les paysans entrent au cabaret, graves, silencieux. Ils boivent jusqu'à ivresse complète, s'en retournent en titubant jusqu'à la ferme et se couchent pour cuver leur eau-de-vie, à moins que, pour abréger la distance, ils ne restent en chemin, étendus dans quelque fossé.
L'eau-de-vie qu'ils boivent est encore plus mauvaise que celle qu'absorbent les ouvriers, et ces pauvres gens qui, pendant toute la semaine ont vécu de végétaux et de féculents, n'ont bu que de l'eau ou parfois un peu de lait, s'enivrent avec la plus grande facilité. Leur détestable régime les rend souvent gastralgiques; cet empoisonnement hebdomadaire est suivi d'un ou deux jours de maladie qui les débilitent encore; mais ils ont ensuite le reste de la semaine pour se reposer et, en matière d'alcool, c'est l'usage quotidien qui est terrible. Aussi les paysans résistentils beaucoup plus longtemps que les ouvriers.
En somme, ce sont là les deux classes de la société sur lesquelles l'attention doit se concentrer et, comme elles représentent les 3 cinquièmes de la population de la France, elles valent la peine qu'on s'en occupe. Les soustraire à ce péril n'est pas chose facile ; dans tous les cas, on ne doit pas compter sur un résultat immédiat. On n'arrivera pas plus à supprimer
32 QUESTIONS D'HYGIÈNB SOCIALE.
rivrognerie qu'on n'est arrivé à faire disparaître le vol et le meurtre, ce qui n*empêche pas de les poursuivre.
Il ne faut pas se flatter non plus de l'espoir de corriger les gens qui sont devenus alcooliques. Si ce vice n'est pas absolument incurable, il s'en faut bien peu. Pour ma part, dans le cours de ma longue carrière, je ne me souviens pas d'avoir observé plus d'une ou deux guérisons : encore ne répondrais-je pas de leur solidité, si les malades se trouvaient placés dans un milieu favorable à la récidive. C'est à prévenir cette terrible habitude qu'il faut s'appliquer. Il faut surtout tâcher d'en préserver les jeunes sujets. C'est pour cela que nous avons toujours demandé, avec insistance, la suppression de cette ration d'eau-de-vie qu'on délivre tous les matins, à bord des navires de l'État, aux matelots et même aux novices. Nous avons obtenu qu'on la diminuât de moitié. Au lieu de 8 centilitres, on ne leur en délivre plus que 4; mais c'est encore trop, et nous ne devrions pas faire de nos navires des écoles d'alcoolisme.
Dans les campagnes, les enfants commencent à boire dès l'âge de onze à douze ans, et j'ai souvent été stupéfait en voyant l'aisance avec laquelle de petits Bretons de cet âge ingurgitent un verre d'eau-de-vie d'un seul trait et sans sourciller.
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ni
La question de Talcoolisme et des remèdes à lui opposer est une de celles qui ont été le plus souvent agitées, tant dans les congrès d*hygiène que dans les réunions d'économistes, mais, en général, on s*enest tenu à des vœux platoniques ou à des demi-mesures. Ce qui. fait toujours défaut dans les discussions de ce genre, c'est la notion bien nette de la subordination réciproque des intérêts et de la nécessité de laisser de côté les considérations de second ordre, quand il s'agit de conjurer un péril social. Lorsque ceux qui tiennent en main les destinées d'un grand pays ne se sentent pas le courage ou la force nécessaire pour froisser certaines sympathies, pour affronter des résistances et des rancunes faciles à prévoir, eb bien I alors il faut qu'ils reconnaissent leur impuissance et cèdent la place à des gens plus résolus.
Aucune nation n'est encore parvenue à résoudre le problème. Chacune d'elles en a demandé la solution aux moyens qui étaient le plus en rapport avec son caractère et son tempérament. L'Angleterre et l'Amérique, pays de liberté et d'initiative privée, ont eu recours à la persuasion. Elles ont fondé des sociétés de tempérance, publié de petits livres et fait de la propagande par tous les moyens. Lçs pays autoritaires du nord de l'Europe se sont armés de lois, répressives. Aucun de ces moyens n'a CQmplètement réussi,
mais tous ont eu quelque effet. Il faut convenir toutefois que les mesures coercitlves donnent des résultats plus sûrs et surtout plus prompts que les autres.
Les prédications et les conférences, les sociétés de tempérance elles-mêmes n'ont pas produit tout le bien qu'on pouvait en attendre. On sait que l'initiative en est venue de l'Amérique. La première société a été fondée à Boston en 1813; mais cette innovation ne fut pas prise au sérieux et succomba sous les railleries des buveurs. Reprise en 1826 sur des bases plus radicales et dans la même ville, l'idée fut accueillie avec moins de défaveur. Elle fit son chemin avec l'appui des ministres protestants, qui se livrèrent à la propagande la plus active. Toutes les villes de l'Amérique du Nord eurent leurs sociétés semblables à celle de Boston et comme elles fondées sur l'abstinence absolue des boissons alcooliques.
L'Angleterre s'empressa de suivre ce mouvement. En 1828, une première société fut créée à Glascow; en 1844, la ligue de tempérance écossaise se fonda à Falkirk et se mit en devoir d'agiter l'opinion publique, grâce au zèle et à l'éloquence du révérend Mathew, qui a consacré son existence tout entière à cette régénération sociale. En 1878, 24 ligues s'étaient formées de l'autre côté du détroit et comptaient 4 500 000 adhérents. Leur nombre n'a fait que s'accroître depuis cette époque. On compte aujourd'hui 590 sociétés de tempérance à Londres et plus de 1400 dans tout lé Royaume-Uni. Les uns, les tempeinants, se bornent à combattre l'abus des boissons
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fermentéeâ; les autres, tes néphalistés pratiquent et professent Tabstinence absolue. Les uns et les autres prêchent souvent dans le désert. Leur propagande n*a pas produit de grands résultats sur le continent et n*y a jamais passionné l'opinion au même degré qu'en Angleterre et qu*en Amérique. Il s'est bien formé des sociétés de tempérance en Hollande, en Suède, en Suisse et en Allemagne, où Ton en comptait 1 250 en 1846. Il en existe encore dans ces contrées ; mais le mouvement s'est manifestement ralenti. La Russie n*y a jamais pris part et, en France, sauf quelques tentatives faites à Amiens et à Versailles, la seule société qui ait prospéré est celle qui fut fondée à Paris en 1872 et sur l'initiative de laquelle s'est réuni le Congrès international de 1878 ^ C'est là que nous avons entendu M. de CoUeville exposer au nom de cinq ligues anglaises qui s'y étaient fait représenter, les efforts faits de l'autre côté de la Manche et les bienfaits qu'on en avait retirés. Je ne puis entrer plus avant dans la question des sociétés de tempérance sans sortir de mon programme. Je me borne à en constater les résultats. Il est certain que l'œuvre des ligues nèphaliennes n'a pas été stérile, mais il est incontestable également que le fléau qu'elles combattent sans relâche sévit toujours avec la même intensité. Voici dans quels termes le Ministre des affaireâ étrangères à Washington, M. Everest, établissait, il y
1. Congrus international pour l'étude des questions relatives à Talcoolisme, tenu à Paris du 13 au 16 août 1&78«
a quelques années, le bilan de Talcoolisme aux Ëtats- Unis : « Depuis dix ans, disait-il, Talcoolisme a coûté à TAmérique une dépense directe de 3 milliards, et une dépense indirecte de 600 millions. Il y a détruit 300 000 individus, envoyé 100 000 enfants aux maisons des pauvres, consigné au moins 150 000 personnes dans les prisons et 10 000 dans les asiles d'aliénés. Il a poussé à la perpétration de 1 500 assassinats, causé 2000 suicides, incendié ou détruit pour 50 millions de propriétés, fait 200000 veuves et 1 million d'orphelins. » Ces chiffres ne sembleront pas exagérés si Ton songe qu'il s'agit d'un laps de dix années, que l'Amérique compte aujourd'hui 50 millions d'habitants et qu'on y consomme en moyenne 8 lit. 50 d'alcool par an et par tête.
L'Angleterre, d'après les déclarations faites par M. Thoinas-Irving White, représentant de la ligue de tempérance de Londres au Congrès international de 1878, l'Angleterre, dis-je, dépense chaque année, en liqueurs fortes, 2 922 130 075 francs *, et le nombre annuel des^écès causés par l'alcoolisme y est évalué à 100 000.
On le voit, les sociétés de tempérance n'ont pas sen-
1. C'est le chiffre de 1869 pour une population de 30 838 210 habitants que la Grande-Bretagne avait alors. Cette somme, quelque exorbitante qu'elle paraisse, s'explique par les droits très élevés (477 francs par hectolitre) que l'Angleterre prélève sur les alcools; la différence qui s'observe entre cette évaluation et celle que j'ai donnée plus haut pour la France, s'explique à son tour par ce fait que, dans mon calcul, je n'ai pas dû tenir compte des droits*
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siblement atténué le mal dans les pays où elles ont développé le plus d'efforts. Ce n'est pas une raison pour décourager leur zèle. Leur action ne peut s'exercer qu'avec le temps, et elles ont besoin de s'appuyer sur ces deux éléments de tout perfectionnement social : le progrès de l'instruction dans les masses et l'augmentation du bien-être qui en est la conséquence. C'est la même pensée que le président de la ligue belge a formulée, en 1882, dans des termes différents : « Il n'y a que deux remèdes contre l'alcoolisme, a-til dit, la suppression de la misère et la suppression de l'ignorance ». 11 est certain que le jour où tout le monde sera bien convaincu que l'alcool est un poison, que celui qui en use compromet sa santé et abrège sa vie, que celui qui en abuse a pour perspective un lit d'invalide dans un hospice ou un cabanon dans un asile d'aliénés, ce jour-là il y aura bien encore des alcooliques, mais ils seront en petit nombre, et leur exemple ne sera plus un danger. Il est évident encore que lorsque l'ouvrier pourra se procurer un logement salubre, propre et ensoleillé, qu'il y trouvera, en quittant l'atelîer, une femme accorte et souriante, des enfants gais et bien tenus, il rentrera chez lui sans effort; il y apportera le fruit de son travail et il y oubliera le cabaret. Il est probable même que si les philanthropes qui déploient un zèle si louable dans leur propagande avaient la pensée d'élever autel contre autel, et de créer pour les ouvriers des établissements confortables dans lesquels on leur débiterait, à des prix modérés, des boissons salubres et variées,
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ils en prendraient peu à peu le chemin. Ce serait une entreprise analogue à Toeuvre des fourneaux, qui agit exactement dans le même sens; car, ainsi que Ta montré M. Yves Guyot, l'alcoolisme fait d'autant moins de ravages parmi les populations qu'elles sont mieux nourries *.
Tous ces moyens, fondés sur la persuasion et sur le bon sens, sont des remèdes à longue portée. Avant que l'instruction et le bien-être aient modifié les goûts et les idées des classes inférieures, il s'écoulera bien des années, et, pendant ce temps-là, le flot de l'alcoolisme monte toujours. Il serait donc imprudent et déraisonnable d'attendre plus longtemps pour y mettre obstacle, alors qu'on peut faire appel aux mesures législatives, dont l'action est plus efficace et surtout plus prompte. Celles qui ont été mises à l'essai jusqu'ici sont : le monopole de la fabrication et de la vente de l'alcool, l'élévation des droits et la répression de l'ivresse. Le monopole a déjà son histoire. Le gouvernement russe en a usé pendant plusieurs siècles, et ce n'est que de nos jours qu'il y a renoncé. La Suède a adopté un système qui consiste à laisser aux communes le droit de concéder l'exploitation des débits à des sociétés privilégiées chargées d'organiser la vente sans pousser à la consommation. Chacun voit immédiatement ce qu'une pareille concession produirait chez nous.
1. Un premier café de tempérance a été fondé à Sèvres en 1889, grâce à la générosité de Mme la baronne Ed. de Bussiëres.
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En Angleterre, M. Chamberlain a proposé d'abandonner entièrement aux communes le monopole de l'alcool. Ce système me paraît dangereux. Il n'est jamais prudent de transformer les communes en sociétés de commerce, surtout lorsqu'il s'agit d'un produit comme celui-là.
L'Allemagne entre dans la même voie. Le 8 février dernier, une commission du conseil fédéral a reçu communication d'un projet de loi attribuant à l'État le monopole et la vente des spiritueux et lui laissant toute liberté pour fixer le prix de vente dans les débita. Ceux-ci devaient être établis par l'administration dans toutes les localités, et les boissons alcooliques y auraient été vendues d'après un taux officiel. Le gouvernement espérait retirer 375 millions par an de ce monopole; mais, dans sa séance du 27 mars dernier, le Parlement allemand a rejeté le projet de loi par 181 voix contre 66. Le grand chancelier ne se considère pas comme battu ; il espère trouver le moyen d'atteindre son but en se passant de l'adhésion du Parlement ^ 11 est probable qu'en entrant dans cette voie, il s'est plutôt préoccupé des intérêts du Trésor que de ceux de l'hygiène, et, comme en France, les nécessités budgétaires ne sont pas moins impérieuses, la même pensée a dû se produire dans notre pays. C'est de chez nous, du reste, que l'idée est partie. Elle a été formulée, il y a six ans, par un professeur de la Faculté de droit de Paris, qui est en même temps un