DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Fort illégaux en mérite, et d'ailleurs ne s'adressant pas au même public, les quelques ouvrages dont nous réunissons ici les titres ont du moins entre eux ce caractère commun d'intéresser l'histoire de la société polie et de ramener une fois de plus la question de l'influence des femmes sur les vicissitudes de la littérature française. Depuis « la trèssagp Héloïs » et depuis Marie de France, qui vivait au xiii^ siècle, jusqu'à madame de Staël et jusqu'à George Sand,
1. 1. Les Mœurs polies et la Littérature de cour sous Henri lly par M. Edouard Bourciez. Paris, 1886; Hachette. — II. Histoire des femmes écrivains de la FrancCy par M. Henri Carton. Paris, 1886; Dupret. — III. Choix de lettres de femmes célèbres, depuis le xvi® siècle jusqu'à nos jours, par un professeur de l'Université. Paris, 1886; Delalain. — IV. Les Femmes de France prosateurs et poètes, niorccaux choisis par M. P. r^
Jacquinct. Paris, 1886; Belin.
tant de femmes qui ont écrit Tont-elles fait impunément? je veux dire sans devenir des modèles pour les femmes, ou même pour les hommes qui les ont suivies, et sans inoculer de la sorte à Tesprit français, avec les qualités, quelques-uns aussi des défauts de leur sexe? Celles même qui n'ont pas écrit, dont il ne demeure qu'un nom, ou tout au plus quelques débris de correspondance, qui cependant n'ont pas moins été vantées pour leur esprit ou pour Içur grâce, et dont le pouvoir ne fut pas moins réel, comment l'onlt-elles exercé, au profit ou au dommage de qui? C'est ce que l'on se demande en parcourant ce Choix de lettres de femmes célèbres et ce Recueil de morceaux chcisis, où M. Jacquinet et « un professeur de l'Université », par une innovation galante, et heureuse autant que galante, n'ont voulu faire figurer que des femmes. C'est à celte question que devrait répondre, que répondrait le livre de M. Henri Carton sur les Femmes écrivains de la France, s'il ne manquait absolument aux promesses de son titre. Et c'est, a notre leur, ce que nous voudrioi^s aujourd'hui rechercher.
A la vérité, ce sujet, pour être traité selon son étendue naturelle, demanderait un livre, tout un livre, ou davantage, n'étant rien de moins que l'histoire elle-même de la littérature française prise d'un certain biais et vue dans une certaine perspective. Si l'on ne connaît point, en effet, de ruelles ou de salons contemporains des croisades, et si La cour de
' France, en femmes comme en hommes, jusqu'à Louis XII et François I*', n'est exactement que le service personnel du roi, je viens de rappeler que le moyen âge lui-même avait eu ses femmes historiens ou poètes ; et la succession, depuis les premières, ne s'en est jamais interrompue .Pour le prouver, rien ne serait plus facile que d'énumérer ici tout de suite une vingtaine, une trentaine, une centaine de noms de femmes auteurs, dont M. Jaçquinet, dans son Recueil, et M. Carton, dans son Histoire, n'ont pas seulement fait mention. C'est, par exemple, madame du Noyer, c'est madame Nouvellon, c'est madame Patin, c'est madame de Pringy, c'est madame de Louvencourt, c'est madame Moussart, c'est madame Durand, c'est madame Vatry, c'est madame de Gomez, c'est mademoiselle Masquière, c'est madame du Hallay, c'est mademoiselle de La Force, c'est madame de Murât, c'est madame d'Aulnoy, qui toutes ont vécu de 1680 à 1725 environ, dans une courte période, mais en revanche fort obscure, de notre histoire littéraire; et dont plusieurs, j'ose le dire, ne seraient pas indignes que l'on fît, elles aussi, des Extraits de leurs œuvres. Mais, à celles qui se firent imprimer, pour peu que l'on veuille ajouter celles qui, sans être auteurs, ont affecté de protéger ou de diriger les lettres, on pourrait, quoique déjà bien longue, allonger encore la liste que Somaize en a donnée dans son Dictionnaire des précieuses, pour une seule moitié du xvii° siècle. Si les autres littératures n'ont pas manqué de femmes
auteurs, la succession n'eu a pas été si régulière, la Iradition si constante que chez nous ; et une histoire littéraire des femmes de France nous retracerait presque année par année l'histoire même de notre littérature nationale. Ne pouvant avoir ici la prétention de récrire, ou seulement deTébaucher, nous pouvons toujours essayer de dire comment nous la comprendrions, et d'indiquer à grands traits en quel sens Tinlluence des femmes s'est exercée sur notre littérature. Il n'est pas nécessaire, pour cela, de remonter dans notre histoire au-delà du xvi^ siècle. Nous ne connaissons assez ni la littérature ni les mœurs du moyen âge : d'une part, nous ne trouvons rien, dans aucune littérature, qui soit plus grossier, plus brutal, moins poli que nos vieux fabliaux; d'autre part, on ne s'expliquerait pas, sans la complicité, l'exemple, et l'autorité des femmes, le prodigieux succès des poétiques romans, mystiques même, de la Table-Ronde; mais ce que nous ne voyons pas, ce que du moins, quant à moi, j'avoue humblement que je ne vois pas encore, c'est le lien, c'est le rapport de tant de cynisme avec tant de délicatesse, de la première partie du Roman de la Rose avec la seconde. La chronologie, l'ethnographie, la philologie nous le diront sans doute un jour; elles distingueront avec une netteté parfaite ce que nous mêlons et co»ifondons ensemble ; mais, en attendant, ni nous ne le distinguons avec assez de certitude, ni elles-mêmes ne nous le disent avec assez d'assurance. Nos érudits ont
beaucoup fait pour la littérature du moyen âge; mais, dans les histoires qu'ils nous en ont données, ils n'ont oublié jusqu'ici que de mettre des idées: ils ont composé des catalogues plutôt que des histoires. J'ajouterai, pour peu qu'ils y tiennent, que, s'ils ont établi quelque chose, c'est qu'il y a deux histoires de la littérature française, parce qu'en effet il y a deux littératures françaises : l'une qui commence avec le x** siècle pour finir avee le xiv* ; et l'autre qui renaît ou qui naît au xvi* pour se continuer jusqu'à nous. La première a sa valeur, et l'étude en est intéressante, mais elle est inutile à la connaissance de la seconde : l'intervalle a été trop long, la solution de continuité trop profonde, la révolution même de la langue trop complète et trop radicale. Si l'on se trompe en voulant juger les Chansons de geste et les Fabliaux avec un goût formé dans le commerce des classiques du XVII* siècle, l'erreur n'est pas moins grande, ni moins dangereuse, quand on prétend juger une tragédie de Racine ou une comédie de Molière du point de vue du moyen âge. Et c'est pourquoi, tout en le regrettant, nous n'avons pas besoin de remonter jusqu'au moyen âge pour y rechercher les origines de la moderne politesse des mœurs, du langage, et du style.
Il serait plus utile, et même indispensable, — ou du moins on l'a pu croire longtemps, — de remonter au XVI* siècle. C'est ce que M. Edouard Bourciez a tenté récemment dans un livre fort intéressant : les Mœurs polies et la Littérature de cour sous Henri IL Je ne
fais point iti la critique de ce livre, et, provisoi^rement, j'en adopte les conclusions. Quelque influence donc que les femmes aient eue certainement à la cour des princes de la maison de Valois,— et encore que quelques-unes s'y montrent plus qu'émancipées de l'ancienne servitude, — cependant il ne paraît point qu'elles aient eu le pouvoir de diriger le courant de l'esprit public ou seulement de le remonter, el, d'une manière générale, elles l'ont suivi. Ni Rabelais, ni Calvin, ni Montaigne, ni tant d'autres, et précisément les plus grands, ne semblent avoir subi l'influence des femmes de leur temps, ni s'être révoltés contre elle; — ce qui est, comme l'on sait, une autre manière de la subir. Pensent-ils peut-être, avec Erasme, « que la femme est un animal inepte et ridicule, iivertissant (Vailleurs et agréable;,., que Platon a eu raison de se demander s'il fallait la mettre au rang des êtres raisonnables ou la laisser dans l'espèce des brutes;., et que, de même qu'un singe est toujours un singe, une femme, quelque rôle qu'elle joue, demeure toujours femme, c'est-à-dire sotte et folle »? Je les en crois volontiers capables. Mais, quoi qu'ils pensent d'ailleurs, il ne leur vient pas à l'esprit que si la femme est une personne, elle puisse être un personnage; qu'elle puisse revendiquer sa part aux occupations des hommes; et encore bien moins, par conséquent, qu'elle puisse concevoir l'idée de les conduire, de les diriger, et de les régler. Notre littérature française du xvi* siècle est encore toute virile, sans
aucun alliage' de qualités féminines, non-seulement dépourvue de* pudeur et de goût, mais il faut dire de vergogne, et, comme telle, à peine frunçaise^ mais par compensation, vraiment gauloise et vraiment latine à la fois.
On peut là-dessus se demander si les troubles qui remplissent la seconde moitié du xvi* siècle, guerres civiles, guerres étrangères, en imposant aux femmes eHes-mêmes d'autres vertus que celles de leur sexe, n'ont pas comme étouffé l'esprit de société prêt à naître, et, conséquemment, la politesse des mœurs et les agréments du langage. A la cour même de son frère, la première Marguerite, sœur de François P', eût aimé, comme on dira plus tard, tenir bureau d'esprit. Marie Stuart, pareillement, si la fortune le lui eût permis, et qu'elle n'eût dû trop tôt quitter la cour^de France pour sa brumeuse Ecosse. On a dit d'ailleurs avec vérité que cette dynastie d'os Valois « à laquelle l'historien politique est en droit d'adresser de sévères reproches, créa le côté brillant de la civilisation française, et contribua puissamment à fonder notre suprématie en fait d'élégance et de goût » ; et ce qui est vrai de ses premiers princes l'est peut-être encore plus des derniers. François l''' n'a pas usurpé son nom de Père des Lettres; tout le monde connaît les vers de Charles IX à Ronsard; Henri III lui-même s'est piqué de se connaître aux choses de l'art et du goût. Mais enfin toujours est-il que ni les rois ni les reines, ni les femmes en dehors
d'eux, ne réussirent au xvi* siècle à fixer d'une manière vraiment stable, sinon définitive, ce que Ton pourrait appeler Tidéal de l'esprit français. Et, quelques explications que l'on en veuille donner, — lesquelles sont libres, comme toujours, et infinies, dès qu'il s'agit de dire pourquoi quelque chose n'est pas arrivé, — le fait est qu'il faut venir jusqu'aux premières années du xviii® siècle pour voir naître l'in- Huence des femmes et commencer l'histoire de la société polie.
Les jugements de la postérité sont quelquefois bizarres. Aussi longtemps que l'on jouera les Précieuses ridicules^ — c'est-à-dire aussi longtemps que durera^la langue française, — aussi longtemps on se moquera des précieuses, vraies ou fausses, ridicules ou non, de l'hôtel de Rambouillet, de l'incomparable Arlhénice et de Madeleine de Scudéry.^Ce sont elles pourtant, il faut bien le reconnaître, à qui l'esprit français est redevable de quelques unes des meilleures leçons qu'il ait jamais reçues, et notre littérature ellemême, par une conséquence que je vais -dire, de toute une part de sa gloire. Molière, en se moquant d'elles, et, pour s'en mieux moquer, en outrant leurs ridicules, a fait son métier d'auteur dramatique; mais nous, il serait temps de faire aussi le nôtre en ne recevant pas une «atire pour l'expression durable du jugement de l'histoire. En réalité donc, les précieuses ne nous eussent-elles appris que la décence du langage, et qu'à ne pas nommer en toute occasion ni devant tout
LliNFLUENCE DES FEMMES 31
le monde toutes les choses par leur nom, ce serait déjà beaucoup ; et Molière lui-même, oui, Molière, sans danger pour sa gloire, n'eût pas mal fait, plus d'une fois, de se mettre à leur école. L'art ne peut pas, ne doit pas exprimer tout ce qui forme, eu quelque sorte, la matière quotidienne, Tétoffe commune et grossière de la vie, ou du moins il ne le peut qu'en le transposant; et celte formule, qui est devenue celle de la conversation des honnêtes gens, est en même temps aussi le commencement de l'art d'écrire. Tout ce qui se fait ne peut pas se dire, tout ce qui se dit dans la liberté de la conversation familière ne peut pas s'écrire ; il ne faut pas mettre, comme Buffon, ses manchettes de dentelles pour paraître devant le public, mais il ne faut pas non plus, comme Diderot, choisir justement ce moment pour passer sa robe de chambre, encore moins pour la dépouiller; — et voilà la première leçon que les habitués de la chambre bleue aient autrefois reçue de la marquise de Rambouillet.
Combien la leçon était utile, c'est ce que savent tous les lecteurs, je ne dis pas de Brantôme ou de Tallemant des Réaux, qui sont des anecdotiers suspects, ramasseurs d'histoires scandaleuses et volontiers calomnieuses, hommes d'esprits avec cela, — mais les lecteurs du Moyen de parvenir, par exemple, ou, en plein xnv siècle, ceux de Saint- Amant, de Théophile et de Scarron. Dans Balzac même, il y a des traits que nous n'oserions citer. Ron-
sard et la Pléiade avaient inutilement essayé de nous tirer de Tornière ; le fond gaulois revenait, reparaissait toujours, montait jusqu'à la surface, s'y étalait avec ampleur, complaisance et cynisme. A la délicate et subtile allégorie de 1-^4 strée, trop longue, mais, dans sa mièvrerie même et sa sentimentalité, si charmante! on répondait par VHistoire comique de Francion, comme en d'autres temps et dans un autre pays, Fielding répondra par son Joseph Andrews et son Tom Jones aux longs romans de Richardson. Un autre s'étonnait que madame de Rambouillet ne supportât pas d'entendre couramment prononcer devant elle les mots du vocabulaire de Rabelais. « Cela va dans l'excès, disait-il ; il n'y a plus de liberté. » Et une fois de plus, enfin, nous tombions du côté où nous penchons toujours, si les précieuses n'étaient intervenues pour nous en avertir et nous en préserver. Elles n'ont pas réussi tout de suite; mais il li'a pas tenu à elles que la littérature française rompît entièrement, dès le commencement du xvii* siècle, avec la tradition gauloise ; et, sans doute, c'eût été dommage, si d'ailleurs c'eût été possible; mais du moins nous ont-elles appris à modérer les écarts d'une verve grossière, et à tout faire passer, comme dit La Fontaine, à la faveur du mot, puisqu'en France il faut que tout passe. Les Gaulois de race eux-mêmes doivent leur savoir gré de tout ce qu'un habile et ingénieux déguisement donne de plus piquant, aux idées de certaines choses.
En même temps qu'elles émondaient le vieil esprit gaulois, les précieuses n'en avaient pas moins au pédantisme et à la cuistrerie. Epris des anciens, ivres de grec et de latin, nos plus grands écrivains euxmêmes du XVI* siècle sont pédants, — et pédantissimes. Rabelais se moque des pédants, avec quelle verve, on se le rappelle, mais, qui niera qu'il en tienne lui-même? et qu'avec le continuel étalage de son savoir encyclopédique, ce Gargantua de lettres soit souvent insupportable autant qu'extraordinaire? Et Ronsard, et ses disciples, avec leurs odes pindariques, leurs allusions savantes, et leur mythologie? Mais que dirons-nous de tant d'autres, — qui suent leurs classiques, pour ainsi dire, par tous les pores, — à qui deux vers de Martial ou un aphorisme de Plutarque, comme les moines en Sorbonne, tiennent lieu de raisons? Ils sont savants, et il fallait en passer par eux, mais l'air du monde leur 'manque, et l'art de plaire. Ce sont encore les femmes qui le leur donneront, et ce sont les précieuses. Elles leur apprendront que leur science, qui n'est que de l'érudition, n'a pas d'importance en elle-même; que les anciens étaient des personnes naturelles et que le meilleur moyen de leur ressembler est de les imiter justement en cela; qu'il faut apprendre enfin pour vivre et non pas vivre pour apprendre. Il est bon de savoir ce que Platon a pensé, mais les pensées de Platon ne peuvent plus être les nôtres; « les anciens sont les anciens et nous sommes les gens d'aujourd'hui », ou encore, à le bien prendre,
(c c'est en nous que Ton peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres » ; et il faut tâcher de penser à notre tour comme eux, c'est-à-dire librement et naturellement, mais non pas d'après eux. Sachons le latin, si nous le voulons, et le grec, si nous le pouvons, mais soyons d'abord honnête homme; et, pour cela, faisons sortir la science des antres qu'elle habite, ôtons-lui son aspect sordide, pédantesque et rébarbatif, menons-la dans le monde, parmi les gens de cour et les femmes, rendons-la intelligible, accessible, profitable par suite à ceux qui n'en font pas, qui n'en feront jamais profession. Et, si nous écrivons, souvenons-nous enfin que ce n'est pas pour les quelques personnes qui connaissent aussi bien et quelquefois mieux que nous la matière dont nous traitons, mais, au contraire, pour la mettre à la portée de ceux qui la connaissent moins, qui ont le droit de la moins connaître, et qui veulent cependant la connaître.
On comprendra mieux la portée de cet enseignement, donné lui-même sans nul pédantisme, persuadé, insinué plutôt que donné, si Ton en veut bien suivre quelques-unes des conséquences dans notre histoire littéraire. En imposant à l'écrivain des qualités d'ordre et de clarté qu'elles-mêmes, d'ailleurs, n'ont pas toujours quand elles écrivent, mais dont elles sentent vivement tout le prix, les femmes ont assuré la perfection de la }irose française et sa domination longtemps universelle. L'un' des mérites
éminents du Discours de la méthode, celui qui le fait vivre encore, c'est d'avoir tiré la philosophie de l'ombre des écoles ou du cabinet des abstracteurs de quintessence, pour la produire comme au grand jour de la place publique, et l'introduire ainsi dans la conversation des honnêtes gens. De même a fait Pascal en écrivant ses Lettres provinciales : il a laïcisé, si je puis ainsi dire, la controverse théologique; il a donné aux hommes de cour, et non seulement aux hommes, mais aux femmes ellesmêmes le moyen de disputer sur la grâce efficace et le pouvoir prochain. De même encore Bossuet; et plus tard les Voltaire, les Montesquieu, les Rousseau, les Buffon : celui-ci, rendant l'histoire enfin lisible, qui jusqu'alors était enfouie dans les lourds in-folio des Dupleix ou des Mézeray; celui-là, traduisant à l'usage de madame de Tencin ou de madame du Deffand, les savantes élucubrationsdes Grotius et des PufTendorff; et tous enfin, l'un après l'autre, nous ouvrant des chemins tout nouveaux, en rendant littéraire ce qui ne l'était pas avant eux, ce qui ne l'est pas nécessairement : une dissertation métaphysique, une discussion de théologie, l'histoire d'une grande hérésie ou d'une négociation diplomatique, et jusqu'à un chapitre d'astronomie physique ou de physiologie comparée. De tous les services (|ue les femmes ont pu rendre aux lettres françaises, on ne jugera pas sans doute que ce soit ici le moindre. Car c'est bien elles, par leurs exigences encore plus que
par leurs exemples, quoique les exemples non plus n'aient pas manqué, qui ont donné à la prose française les qualités qu'on lui refuse le moins : l'élégance dans la précision, la perfection dans la mesure, et, chez les très grands écrivains, la lucidité dans la profondeur.
Que maintenant, dans leurs exigences, les femmes aient passé la mesure, elles ne seraient pas femmes s'il en était autrement. A vouloir épurer une langue, on risque toujours dé l'appauvrir, et, en réglant le goût, il n'est pas rare que l'on émousse cette vivacité de sensation qui en est l'âme, pour ainsi dire. De même encore, si l'on admet sans peine que l'art ne doive pas tout représenter, ni l'écrivain tout dire, il est bien difficile, mais surtout bien téméraire, de vouloir marquer avec exactitude où leur droit à tous deux se termine, et où leur liberté commence. Les précieuses, qui étaient du monde, et du beau monde, en général; et, depuis les précieuses, les femmes qui leur ont succédé, pendant plus d'un siècle et demi, dans la direction de l'esprit littéraire, ont cru trop aisément que la liberté de Tart et de l'écrivain trouvait ses bornes dans leur caprice, et que le monde, « le vaste monde » n'était ni plus étendu, ni plus divers que ce qu'il en pouvait tenir, en hommes et en femmes, dans leurs ruelles,ou dans leurs salons. Il est résulté de là plusieurs conséquences, dont elles doivent supporter le reproche, et que je vais essayer d'indiquer en courant.
Je ne leur fais point un si grand crime de leurs façons de parler souvent bizarres, mais quelquefois heureuses, et toujours amusantes. On a bien déraisonné là-dessus. Elles ont peut-être appauvri la langue de quelques vocables énergiques et de quelques tournures naïves, mais, tout compte fait, elles Font enrichie de presque autant de mots ou d'expressions nouvelles' qu'elles lui en enlevaient d'anciennes. Et puis, ce n'est pas elles qui ont inventé ces métaphores dont s'est moqué Molière : « Je vais pêcher dans le lac de ma mémoire avec l'hameçon de ma pensée, » ou encore : « Sur la place publique de votre attention je vais fairç danser l'ours de mon éloquence; » et celles-ci, en particulier, sont du plus beau temps de la renaissance italienne. Qui ne sait d'ailleurs qu'il y a pour le moins autant de concetti dans un drame de Spakspeare que d'antithèses dans une lettre de notre Balzac? Et, comme le sericentismo des Italiens ou Veuphuisme des Anglais, le cultisme d'Antonio Ferez et de Gongora n'a-t-il pas précédé dans la littérature européenne celui du martjuis de Mascarille et du vicomte de Jodelet? Euphuisme, ou cultisme, ou de quelque nom qu'on l'appelle, c'est une maladie du langage, qui peut quelquefois s'étendre jusqu'à la pensée, qui ne s'y étend pas toujours; que d'ailleurs, pour en bien parler, il faudrait peut-être étudier plus sérieusement qu'on ne l'a fait, pkis scientifiquement; et dont les effets ressemblent Souvent d'assez près à ceux de l'épanoui sse-
ment naturel du pouvoir créateur des langues. Qu'il soit ridicule, pour me faire asseoir, de m'inviter « à contenter Tenvie qu'un fauteuil a de m 'embrasser », je n'y contredis certes pas; mais, puisque l'on dit couramment qu'un fauteuil a des bras, je demande à quel moment précis de son évolution une métaphore cesse d'être ingénieuse pour devenir ridicule? On ne s'est point assez soucié de le savoir, ni même de le rechercher.
Ce qu'il faut reprocher aux précieuses, c'est, en constituant le langage des honnêtes gens, et pour le constituer, d'avoir aggravé la différence qui sépare partout la langue littéraire de la langue populaire. Nous n'avons pas en France, on le sait, de littérature populaire ; les plus beaux effets de notre éloquence, la plupart de nos plus beaux vers expirent en quelque sorte avant d'avoir atteint le grand public; et tout écrivain digne de ce nom est vraiment chez nous un aristocrate. Combien de fois ne l'a-t-on pas dit ? Toute l'Espagne entend Don Quichotte, et en Italie on chante les octaves de la Jérusalem; Burns est aux Ecossais un poète plébéien, ou Dickens aux Anglais un romancier populaire : nous avons, en France, les romans de Paul de Kock et nos chansons de cafés-concerts : la Laitière de Montfermeil et le Bi du bout du banc. La faute en est pour une part aux précieuses. Ce n'est pas qu'elles y aient tâché, ce n'est pas qu'elles l'aient voulu, ce n'est pas même en un certain sens qu'elles aient rien fait pour cela. Mais elles
ont ignoré Texistence de trop de choses en dehors d'elles; elles n'ont pas assez connu le monde ni la vie, mais seulement les salons et la cour, avec cela quelques gens de lettres; leur expérience a manqué d'étendue et de diversité. Jaloux du suffrage des salons, les gens de lettres à leur tour, voulant avoir, comme l'on dit, les femmes avec eux, ont insensiblement limité le champ de leur observation, diminué leurs moyens d'expression, raffiné, naturellement, sur le petit nombre qu'ils en conservaient. Aussi, dans aucune littérature, peut-être, le style écrit ne diffcret-il autant du style parlé que dans la nôtre; dans aucune il n'est plus difficile d'arriver jusqu'à la foule en satisfaisant en même temps les honnêtes gens; et dans aucune enfin les meilleurs écrivains eux-mêmes, — j'entends surtout les prosateurs, — n'ont vraiment moins de lecteurs chez eux qui les goûtent, mais, par compensation, plus d'admirateurs à l'étranger.
A mesure que les écrivains, sous l'influence des salons et des femmes, s'éloignaient ainsi du commun usage de la langue et de l'observation de la vie, ils s'éloignaient aussi du naturel et de la vérité. Nouveau grief, et peut-être plus grave; mais dont heureusement l'indépendance native de quelques grands hommes ne pouvait manquer d'atténuer beaucoup les conséquences. La plupart des femmes préféreront toujours un élégant mensonge à une vérité déplaisante ou même indiflérente; et il n'y aurait pas de salons si chacun de nous n'y portait que son naturel.
A vrai dire, nous nous dé|çuisons pour aller dans le monde; et le déguisement consiste à dépouiller d'abord toutes les préoccupations, tous les soucis, toutes les habitudes qui sont en quelque sorte le fond de notre vie, pour revêtir un personnage dont le premier mérite est de ne pas différer sensiblement des autres. Si la littérature n'est qu'un amusement, c'est bien, et la matière est encore assez riche pour Tobservateur, puisqu'elle a pu suffire à La Rochefoucauld ou à madame de Sévigné. Mais, si l'écrivain a peutêtre le droit de se proposer quelque chose de plus, comme par exemple de vouloir voir le visage vrai sous lé masque, et l'homme réel, vivant, agissant et sentant, sous la correction et la tenue de l'homme du monde, c'est moins bien, et il a besoin d'une liberté que les mœurs de cour et de salon ne lui concéderont jamais. C'est ici la crise que l'influence littéraire des femmes a subie au xvii' siècle, et dont il s'est fallu de bien peu qu'elle ne sortît victorieuse.
En effet, tous les écrivains du second rang leur cèdent, et même un ou deux du premier. Si vous exceptez quelques débris du xvi® siècle, attardés dans le xvir, les lurlupins et les grotesques, — ennemis nés des salons, pour beaucoup de motifs, et, notamment, parce qu'on n'y boit point, — tous les autres sont avec elles : Balzac et Voiture, Ménage et Chapelain, Conrart et Vaugelas, Benserade et Quinault, Pellisson et Palru, Mascaron et Fléchier, Corneille même et La Fontaine. Les envieux les raillent, mais
elles-mêmes s'applaudissent, et elles ont raison, et la faveur publique les encourage. J'ai tâché d'en dire les motifs, et j'ai rendu justice à l'utilité de leur œuvre. f Elles ont eu l'esprit et le courage, le bon sens et le goût, le goût de l'exquis et celui du grand, ou pl.utôt du grandiose, l'art de tout entendre et celui de tout dire, tout, — excepté justement ce que les Pascal et les Bossuet, les Molière et les Racine, les Boileau et les La Bruyère allaient avoir besoin de leur dire et de leur faire entendre. Grands seigneurs et charmantes femmes, salons de la place Royale ou du faubourg Saint-(icrmain, il n'y a pas de convenances qui puissent empêcher l'auteur des Pensées ou celui du Sermon sur la mort d'étaler à leurs yeux la petitesse etlenéantde l'homme, la misère infmie de leurs divertissements, et cet inexorable ennui qui fait le fond de l'existence hun>aine. Il n'y en a pas qui puisse retenir l'auteur de Tartufe ou celui de Phèdre d'aller au fond de l'hypocrisie mondaine, ou, par delà les vaines galanteries, de pousser jusqu'à l'imitation de la réalité la peinture des passions de l'amour. Et il n'y a pas de considérations qui puissent obliger l'auteur des Satires à tempérer sa bile aux vers de Chapelain, ou celui des Caractères à nous épargner l'amertume de son expérience du monde et de la vie.
C'est pourquoi tous ensemble, chacun à sa manière, et sans convenl^n ni concert, vous les voyez qui s'élèvent contre la domination des rhéteurs et des précieuses. La Bruyère les attaque avec son ironie mor-
42 QUESTIOîiS DE CRITIQUE
(lante et contenue, mais dont la blessure n'en est que plus profonde; Boileau n'a garde de les oublier dans sa Satire sur les femmes;
C*cst chez elles toujours que les fudcs auteurs S*cn vont se consoler du mépris des lecteurs;...
Racine les crible de ses épigrammes; Molière écrit les Précieuses ridicules eiles Femmes savantes ; Bossuet rudoie impitoyablement ces mondains qui s'occupent de savoir comment le prédicateur a parlé, a qui le comparent avec lui-même et avec les autres, et le premier discours avec les suivants... comme si la chaire était un théâtre où Ton monte pour disputer le prix du bien dire » ; et c'est sur le mépris, enfin, de toute rhétorique ou de toute éloquence, que Pascal ose fonder la sienne.
C'est encore pourquoi, — cherchez dans les Mémoires et les Correspondances du temps, — vous n'en trouverez pas un d'eux qui hante les salons à la mode. El comment d'ailleurs y fréquenteraient-ils, si c'est là qu'ils ont leurs adversaires et leurs ennemis, si c'est dans les salons que Ton reproche à Molière la crudité de ses peintures ou à Racine la vérité des siennes? Elle-même, l'aimable marquise, madame de Sévigné, n'est-elle pas bien suspecte de préférer Nicole à Pascal? et elle admire sans doute l'éloquence de Bossuet, mais combien plus encore celle de Mascaron ou celle de Fléchier ! Et malgré la cour, malgré Louis XIV et sa protection déclarée, la
lutte continue jusqu'à ce qlie, Pascal et Molière étant morts, Bossuet ayant cessé de prêcher et Racine d'écrire, Boileau s'étant retiré dans une solitude chagrine et maussade, femmes et salons reprennent leur empire/ C'est pour elles et grâce à elles que les Pradon et les Boyer renaissent, les Perrin et les Coras, pour elles que les Pavillon et les Sainte-Aulaire tournent des madrigaux, d'ailleurs aussi vifs qu'élégants, pour elles que Fontenelle écrit sa Pluralité des mondes, pour elles que prêche Massilloni La marquise de Lambert fait revivre les traditions de l'hôtel de Rambouillet. La duchesse du Maine les exagère, avec ce goût de l'excessif qui la caractérise ; d'autres viennent à leur suite, un nouveau siècle commence, et le mouvement, un instant suspendu, reprend son cours de plus belle.
tlar jamais, on le sait, le pouvoir des femmes n'a été plus grand qu'au xviii* siècle, et jusqu'aux approches de la révolution. C'est alors qu'elles sont véritablement reines, maîtresses et arbitres du goût et de l'opinion. Leurs courtisans, ou plutôt leurs sujets, s'appellent maintenant Chaulieu,Lamotte,Sacy,Mairan, Moncrif, Marivaux, Trublet, Montesquieu lui-même ; et, comme au beau temps des précieuses, ils remplissent l'Académie française. Pourquoi l'histoire et la critique changent-elles donc ici de ton? Les salons du XYiii** siècle, que n'en a-t-on pas dit! sur quel mode ne les a-t-on pas célébrés! quelle place ne leur a-t-on pas donnée dans l'histoire de la littérature française!
44 Q^UESTIONS DE CRITIQUE
Mais, d'un boul à l'autre du siècle, a-l-on bien fait attention quels écrivains les fréquentent, et comme les vraiment grands, ou plutôt les seuls grands y sont rares? Voltaire peut-être s'y fût attardé, quoique pourtant je ne Taie jamais vu chez madame de Lambert oti chez madame de Tencin; mais, après eri avoir respiré l'atmosphère avec délices, les circonstances l'en détournèrenl; et c'est de là, le point vaut bien la peine d'être noté, que sa véritable influence a daté sur ses contemporains. On rencontre aussi Montesquieu chez madame du Defîand, on l'entrevoit chez madame Geoffrin, mais au passage, pour ainsi dire, quand il vient par hasard à Paris; et, huit ou dix mois l'an, c'est à La Drède, en faisant son vin, qu'il médite son Esprit des Lois, De même encore Buttbn; et lorsqu'il quitte Monlbard, s'il se laisse présenter à mademoiselle de Lespinasse, on raconte qu'il étonne cette éternelle ejiamourée de la familiarité de son geste et de la vulgarité de sa conversation. Je ne dis rien de Rousseau : celui-ci se fait un rôle de fuir les salons et le monde, où, d'ailleurs, il se sent mal à i'aiso, comme s'il craignait que leurs flatteries, en amollissant la violence de ses haines, retirassent à son éloquence l'aliment dont il la nourrit.
Et, en effet, ni les uns ni les autres n'ont besoin des salons, ni les salons n'ont besoin d'eux. Qu'ils applaudissent les bergeries de Fonlenelle ou les contes de Moncrif! LiiMileurùo TEsprit des Lois on ceWeduDiscours sur rinégalilé ne dépend pas de l'approbation de ma-
dame du Deffand ou de Topinion de madame d'Épinay. Elles sont mal préparées, et surtout mal placées pour en juger, ou même pour les comprendre. La portée les en passe, comme aussi bien celle de l'Histoire naturelle, voire de Candide et de l'Homme aux quarante écus. Mais, en revanche, autour d'elles, et pour achever le tableau, à défaut de Voltaire et de Buffon, que de Saint-I.ambert et de Marmontel ! que de Duclos et de Voisenon! que de Bernis et de Boufflers! que der Laharpe et de Thomas! que de Grimm, que de Galiani, que de Chamfort et de Rivarol, que de Delille et de Morellet ! Voilà les hommes qu'il leur faut, dont ' je ne veux pas nier le mérite,, qui sont fort loin d*étre sans valeur, qui savent causer, qui savent écrire^ tourner un madrigal, aiguiser une épigramme, ordonner un discours ou rimer une tragédie, mais, enfin, dont Toeuvre a péri presque tout entière avec eux, et que Ton pourrait eux-mêmes retrancher de l'histoire du siècle à peu près sans qu'il y parût.
Je me trompe et je reprends : ils achèvent au moins de raréfier la matière de l'observation, et, à force de perfectionner la langue, ils achèvent de Pexténuer. J'ai dit qu'ils savaient écrire; c'est trop peu dire: on n'a jamais écrit plus clairement, parce que jamais on n'a écrit non plus d'un style plus abstrait, et c'est la limpidité de l'eau pure, mais c'en est aussi et surtout l'insipidité. Pourquoi les versiculets du chevalier de Boufflers ne sont-ils pas de l'abbé de Bernis? comme
une tragédie de Marmontel pourrait être de La Harpe,
comme un mot de Rivarol pourrait être de Chainfort? Les différences des esprits s'évanouissent Tune après l'autre dans l'indistinction du style ; il faut parler comme tout le monde pour être également entendu de tout le monde; et le bon goût cesse au point précis où Toriginalité commence. A ce moment du siècle, la coïncidence est enfin devenue parfaite : les convenances du monde sont les lois mêmes de Tart d'écrire. Les mots ne sont plus que les signes d'une algèbre conventionnelle; les lois de la seule logique en règlent l'uniforme arrangement. Mais ce n'est pas à Buffon ou à Voltaire qu'il faut s'en prendre, comme souvent on l'a fait, et encore moins à Rousseau, je pense; c'est aux salons; et c'est aux écrivains qui n'ont visé, comme ceux que je nommais tout à l'heure, qu'à l'approbation des salons, si même ils n'ont uniquement écrit que pour être admis dans ces fameux salons.
On raconte que, chez madame Geoffrin, toutes les fois que la conversation menaçait de s'émanciper « sur l'autorité, sur le culte, sur la politique, sur la morale, sur les gens en place ou sur les corps en crédit », la maîtresse de la maison s'empressait d'arrêter les imprudents d'un : Voilà qui est bien! et de les envoyer, comme elle disait elle-même, faire leur sabbat ailleurs. C'est le dernier reproche qu'il faut adresser aux salons. En aucun temps peut-être, mais surtout sous l'ancien régime, il n'a été possible d'y agiter les grandes questions, et encore moins d'y
enfoncer, parce qu'en effet rien au monde ne sent plus, selon les cas, son pédant, ou son fanatique. On y peut tout effleurer, on n'y doit rien approfondir; on y peut parler de tout, mais sans rien y toucher d'essentiel. Outre qu'il est de la politesse de partager l'avis de tout le monde, on ne s'assemble pas pour s'ennuyer, mais au contraire pour se divertir. Si donc l'on a des préoccupations, de quelque nature qu'elles soient, et fussent-elles métaphysiques, rien n'est plus inconvenant que de les mener dans le monde, pour en inquiéter ceux qui ne les ont pas. C'est la règle du jeu, et celte règle est bonne. Ce qui seulement est fâcheux, c'est quand on transporte à l'art d'écrire les usages de la conversation mondaine, et c'est ce qui est arrivé dans l'histoire de notre littérature. Toutes les questions qui peuvent naturellement intéresser les honnêtes gens, nous les avons traitées, sous l'influence des salons, comme on les y traitait, et comme on n'y pourrait autrement les traiter, c'est-à-dire agréablement et superficiellement. « Parler toujours noblement des choses basses, assez simplement des choses élevées, y» est ainsi devenu la loi de nos écrivains, comme elle l'était de la conversation> Pour plaire aux femmes, ou, sans y songer peut-être, et par le seul efi*et de la contagion de l'exemple, de très grands écrivains, comme Montesquieu, ont affecté de traiter gravement les objets les plus futiles, ils s'en sont fait une manière; et d'autres, comme Voltaire, de décider avec une épigramme, d'un goût assez sou-
vent douteux, les questions les plus graves. De telle sorte que les salons sont ainsi responsables, sans rien (lire du reste, de tout ce qu'il y a, dans VEsprit des lois lui-même ou dans VEssai sur les mœurs, d'artificiel et de superficiel.
J'ajoute enfin qu'il est certaines questions, les plus sérieuses, les plus hautes, qu'ayant toujours écartées de la conversation, ils ont également écartées de l'esprit de nos écrivains et de notre littérature : a Quoique la conversation doive être toujours également naturelle et raisonnable^ écrivait, en 1680, mademoiselle de Scudéry, je ne laisse pas de dire qiCil y a des occasions où les sciences mêmes peuvent y entrer de bonne grâce ; > et on ne pouvait mieux dire, ni d'ailleurs avoir plus pleinement raison. Les salons ne sont point faits pour y causer, par exemple, d'épigraphie sémitique ou d'anatomie comparée. Non seulement les sciences pures, mais les sciences qu'on appelle appliquées, mais la politique, mais l'économie sociale ne sauraient « entrer de bonne grâce » dans les conversations mondaines; et sans doute encore moins l'histoire, la philosophie, la religion. Aussi n'y sont-elles point entrées, ni dans notre littérature. C'est un élonnement pour les étrangers, pour les Allemands et pour les Anglais notamment, peut-être aussi pour les Russes, et plus généralement pour les hommes du Nord, que de constater l'indifférence de nos écrivains aux problèmes qui tourmentent l'àme de Faust ou d'Hamlet. Et, en
effet, c'est qu'on ne les agite guère dans les salons, sans compter qu'ils importunent étrangement les femmes. Leur attention est tendue vers de tout autres objets. La vie présente (une partie seulement de la vie présente), la plus extérieure, la vi^ sociale, avec ses relations, les occupe, les absorbe tout entières; et nos écrivains, pour se faire bien venir d'elles, s'y réduisent eux-mêmes, s'y absorbent, s'y sont absorbés avec elles. On est humilié pour l'esprit français de voir, dans ses pamphlets, dans ses Contes, dans son Dictionnaire philosophique, de quel air de désinvolture el de quel ton d'élégant badinage, un Voltaire même, avec tout son génie, ridiculise ou bafoue ce qu'il ne comprend pas. Si nous n'avions pas eu nos protestants; si nous n'avions pas nos jansénistes, ceux de la première heure, et Pascal au-dessus d'eux tous; si nous n'avions pas nos grands orateurs de la chaire, Bossuet, Bourdaloue, Massillon même, en somme; si nous n'avions pas Rousseau : la Profession de foi du vicaire savoyard, et les Lettres de la Montagne^ on serait effrayé de voir à combien de questions notre littérature classique est demeurée presque étrangère. Qu'est-ce que Racine pense du libre arbitre? et Molière de la destinée? les salons ont comme allégé notre littérature de son lest philosophique, v Et si, vers la fin du xviii® siècle, dans le pressentiment d'une universelle attente et dans cet ^lat d'agitation légèrement fiévreuse qui précède les grandes crises, quelques-uns d'eux s'entr'ouvrent
pour la première fois à la discussion des intérêts publics, des questions politiques et sociales du prochain avenir, ces autres questions dont nous parlons, autrement vitales, puisqu'enfin la conduite et la direction de la.vie en dépendent, demeurent consignées à la porte. Elles ne l'ont pas encore forcée.
Hàtons-nous cependant de le dire, — pour ne pas nous-inême nous exposer au reproche du pédantisme, pour ne rien exagérer, pour mettre le bien à côté du mal, — les salons ont su compenser en quelque mesure ce qu'ils nous enlevaient, et les pertes que nous énumérons ont été balancées par de réels profits. Il est vrai : nous n'avons ni Milton, ni Shakspeare, ni le Paradis perdu, ni Hamlet ; nous n'avons ni Goethe, ni Kant; mais dans aucune littérature, depuis que l'on écrit des Lettres, il n'y a rien de comparable à la Correspondance de Voltaire du à celle de madame de Sévigné, rien de comparable seulement à celle de madame du Deffand ou de mademoiselle de Lespinasse; et c'est bien déjà quelque chose. De même encore, depuis Montaigne jusqu'à Rivarol, dans quelle autre littérature trouverait-on cette succession de pénétrants moralistes qui, tour à tour, avec autant de sûreté de main que de délicatesse, ont anatomisé jusqu'aux plus imperceptibles fibres de l'homme social et moral? Et, de quelque éclat enfin que le roman anglais ait brillé, dans le présent siècle encore plus qu'au dernier, je ne sais, et en faisant les exceptions qu'il faut faire, si je ne préfé-
rerais encore, à celle de Tanglais, la veine du roman \ français. J'en dirais bien plus du théâtre, si je le voulais, qui, depuis deux cents ans tantôt ou davantage, est devenu comme notre privilège ou notre monopole. Et, il faut en convenir, c'est à Tinfluence de$ femmes, c'est à la vie de salons et de cour, c'est à la perfection de l'esprit de sociabilité que nous en sommes vraiment redevables.
« Il n'appartient qu'aux femmes de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; » et, lorsque la Bruyère, avant môme que Ton connût les lettres de madame de Sévigné, louait ainsi la supériorité des femmes dans le genre épistolaire, il en trouvait l'explication dans leur effort môme vers la préciosité. Et en vérité, le souci du bien dire, — en tant qu'il consistée relever, par Texpression ou par le sentiment, par la vivacité du tour ou l'imprévu du trait, les choses ordinaires et communes; à donner au bon sens même et à la banalité l'attrait et le piquant du paradoxe ; à taire précisément ce que l'on veut faire entendre, ou à diminuer, comme sans en avoir l'air, l'importance ou la gravité de ce que l'on dit; — ce souci du bien dire, n'est-ce pas la préciosité môme, comprise comme il faut la comprendre, et n'est-ce pas le fond du genre épistolaire? Vous êtes-vous demandé quelquefois pourquoi les lettres de tant de grands écrivains, les quelques-unes que nous avons de ce même la Bruyère, celles de Boileau, celles de
Racine, ou encore, au XYiii** siècle, celles de Monlesquieu, de Rousseau souvent, el de Buffon toujours ressemblent si mal à leurs auteurs, de si loin, répondent si peu à leurs œuvres, contredisent plutôt à ridée que nous nous faisions d'eux ? C'est qu'ils ne les écrivent pas pour le plaisir de les écrire, mais pour' les raisons particulières qu'ils en ont, pour s'acquitter de leurs obligations, par devoir plutôt que par goût. Les femmes, au contraire, y mettent leur âme même, leur invincible désir de plaire, toute l'abondance et toute la vivacité de leur conversation. Elles ne se contentent point de dire les choses, elle les redisent, et en vingt manières, dont chacune ajoute quelque chose d'inattendu à l'agrément des autres. Leur naturel n'y coule point de source, il est acquis, elles le .doivent à l'usage du monde; ou plutôt, c'est leur naturel que de ne l'être pas ; et de faire avec aisance, avec bonne humeur, avec simplicité, ce que les hommes ne font qu'avec embarras, gaucherie ou lourdeur. Comme le monde est leur élément et que les salons sont leur univers, elleâ ne sont vraiment et absolument femmes qu'en entrant dans le monde et en régnant dans les salons. On reirouve donc dans leurs lettres, et cet art « de détourner les choses », qui fait le fond de la conversation moderne; et ces métaphores ou ces périphrases, « dont on n'use point communément », qui leur servent à déguiser ce qu'elles ne peuvent dire crûment; et cet « esprit de politesse » qui les avertit en toute circonstance de
s'arrêter à temps ; et cet enjouement qui inspire « une disposition à se servir de tout et à ne s'ennuyer de rien ». En émancipant les femmes, l'esprit de société leur a permis d'être elles-mêmes ; mais elles ne sont sans doute elles-mêmes qu'autant qu'elles différen t des hommes; et c'est dans le genre épistolaire, comme étant plus à leur portée, qu'en mettant ces différences elles ont mis leur originalité. Quelques hommes d'esprit, prompts et vifs comme elles, ont réussi quelquefois à leur en dérober quelque chose. Voltaire, par exemple, et, — si du moins sa pente était moins forte vers la grossièreté, pour ne pas dire davantage, — l'auteur des Lettres à 7nademoiselle Voland.
Il ne faut pas douter non plus que la pénétration de nos moralistes se soit comme aiguisée au contact des femmes, dans l'atmosphère subtile des salons. Sous l'uniformité de l'allure et sous la correction extérieure de la tenue, c'est devenu de bonne heure une malicieuse occupation que de chercher à découvrir et à reconnaître les nuances. La Rochefoucauld et la Bruyère, au xvii* siècle y ont particulièrement excellé; Rivarol et Chamfort, un peu plus tard, vers la fin du xvlIl^ Combien souvent « la gravité est uu mystère du corps, inventé pour cacher les défauls de l'esprit », nous ne le saurions pas peut-être sans La Rochefoucauld ; et lui même ne s'en est aperçu qu'en admirant dans le salon de madame de Sablé ou chez madame de La Favette la sottise d'un magistrat ou la majestueuse nullité d'un évêque. Qu'un
homme s«'iiis élévation « ne puisse avoir de la bon lé, comme Ta remarqué Chamfort, mais seulement de la bonhomie », c'est encore de ces nuances qu'à peine saurait-on discerner dans l'usage de la vie quotidienne: elles y sont trop imperceptibles; l'occasion et le loisir font défiut pour les observer. Grâce à la vie de salons et de cour, c'est ainsi que nos moralisles, si l'homme individuel leur a trop souvent échappé, ont du moins saisi et décrit dans son fonds l'homme universel, ou mieux encore l'homme social. Ils en ont poussé, comme je disais, Tanatomie jusqu'au dernier degré de délicatesse et de précision. Et, perfectionnant la langue en môme temps que la qualité de leur observation, leurs moyens d'expression, si je puis ainsi dire, en môme temps que leur œil, inimitables dans l'art de découvrir les nuances, ils le sont également pour ce qu'il ont su trouver de ressources presque infinies dans l'emploi du vocabulaire le plus pauvre et de la synlaxe la plus sévère.
Ce n'est pas tout encore, et je crois que Ton commettrait un inexcusable oubli si l'on ne reportait à l'influence des salons et des femmes une part au moins des origines du drame et du roman modernes. En épurant l'amour, en le spiritualisant, en y mêlant le sentiment, — sans que, d'ailleurs, comme l'on dit, le diable y perdît rien, — en le mettant de toules les conversations, les femmes en ont fait en France la grande aflaire de la nation. Otez ceux à qui leur métier défend d'en parler autrement que pour en déplorer
et en condamner les erreurs, notre moderne littérature a roulé tout entière sur les passions de l'amour, comme faisaient les entretiens dans le salon de madame de Lambert ou de madame de Rambouillet. Et depuis deux cent cinquante ans, c'est-à-dire depuis h. naissance ou la formation de la société polie, je ne pense pas qu'il y en ail de plus riche, pas même l'italienne, en fictions galantes ou émouvantes, mais toujours amoureuses. D'Urfé a commencé; Racine l'a suivi, — trop habile, en boudant les salons et fuyant les précieuses, pour ne pas prendre tout ce qui convenait d'eux à la nature de son génie; — Marivaux est venu, puis Prévost, puis Rousseau, qui y ont ajouté la flamme de la passion ; et Bernardin de Saint- Pierre, et l'auteur iVAtala ; et celui de Delphine] et celui d'Indiana, de Valentine, de Jacques, de Maupratj et Balzac, et tant d'autres depuis eux! Faut-il y joindre les poètes, Lamartine au moins, et Musset, à défaut d'Hugo? Si les salons n'ont certes pas tout fait, c'est eux au moins à l'origine, qui, en dirigeant les mœurs vers la galanterie pour le moins autant que vers la politesse, ont entraîné le flot des écrivains à leur suite. C'est eux qui, dans une littérature jusquelà toute raisonnable, ou du moins tout intellectnelle, ont fait au sentiment la part qu'on lui avait refusée trop longtemps. C'est eux qui ont commencé à distinguer, à noter et à classer pour nous les nuances changeantes d'un même sentiment ou d'une même passion, eux qui ont dessiné, puis enrichi cette carte
de fendre dont on se moque, mais qu'après tout les romanciers ne font qu'éternellement parcourir, en y cherchant des contrées nouvelles et un coin inexploré. El c'est eux. encore qui, s'ils ont appauvri la langue delà description, ont assoupli pour nos romanciers celle de l'observation et de l'analyse psychologique ; comme peut-être aussi celle du dialogue pour nos auteurs dramatiques. Et, parce que je ne puis ici qu'indiquer ce qu'il me faudrait trop de place pour bien montrer, c'est enfin ce que l'on vérifiera d'un seul coup d'œil jeté sur l'histoire des littératures étrangères, où le théâtre et le roman, en tout temps, ont été, comme chez nous, exactement ce que lésa faits l'esprit de sociabilité *. •
Voilà sans doute bien des services; — tant de services qu'en vérité j'hésite au moment de conclure, et que je me demande si la meilleure conclusion ne serait pas de n'en point chercher. Car, n'aimez-vous pas les salons, et pensez-vous peut-être sur les femmes comme l'Arnolphe de VÉcole des femmes ou comme le Chrysale des Femmes savantes, c'est-àdire comme Molière? J'ai dit le mal que les salons nous ont fait, et à quelques-uns mêmes de nos plus
1. L'Angleterre môme, depuis Shakspcarc, n'a eu de théâtre qu'au temps de la Restauration, où Charles II imitait Louis XIV; et, quant au développement du roman, des causes particulières, que l'on pourrait dire, l'ont favorisé, en lui donnant d'ailleurs un tout autre caractère qu'au roman français. Mais il y est toujours l'expression des relations sociales.
gninds écrivains. Mais, au contraire, les aimez-vous, et pensez-vous sur elles comme madame de Lambert ou comme madame de Rambouillet? Vous le pouvez sans scrupule littéraire, et j'ai tâché d'en montrer les raisons. Ce qu'il faut seulement avouer tous ensemble, c'est que l'on reconnaît 'précisément à ce signe les grandes influences, les influences durables^ à la difficulté de prendre décidément parti pour ou contre elles. J'ajouterai que peut-être l'a-t-on plus d'une fois oublié : les uns, quand ils ont trop vivement attaqué les précieuses; les autres, quand ils ont trop loué les salons du xviir siècle; et les uns comme les autres précisément pour n'avoir pas apprécié cette influence à sa vraie valeur; — et ceci, sans doute, est bien une (fonclusion.
' Que si maintenant nous cherchons à caractériser d'un mot la nature de cette influence, on peut dire que les femmes ont donné sa forme à l'esprit français. Dans les autres littératures, d'une manière très générale, tandis que les grands écrivains créent en quelque sorte à la fois la matière et la forme de leur œuvre, qu'ils sont maîtres, à tout le moins, de l'une comme de l'autre, on remarque, dans la nôtre, qu'il leur faut, pour être acceptés, accommoder leur matière à une /orme donnée ou convenue d'avance. En français, il y a des règles de l'art d'écrire comme de celui de composer, ou plutôt ce sont les mêmes, et elles sont pe qu'on appelle formelles^ c'est-à-dire préexistantes aux idées qu'il s'agit d'exprimer. Ainsi l'ont décidé
les femmes. Elles ont voulu qu'il ne fût pas permis à l'écrivain de refaire la langue à son image, et, si jamais il l'essayait, qu'encourant ainsi leur disgrâce, il fût un barbare parmi nous. Elles ont également voulu que, si l'on écrivait, ce fût pour être lu, compris par conséquent, que l'on ne se contentât pas d'ôtre entendu de soi-même, et encore bien moins de soi seul. Elles ont encore voulu qu'il n'y eiît pas de sentiment, quelque subtil qu'il fût, ou de pensée, si profonde soit-elle, qui ne fussent traduits avec les mots et la grammaire de l'usage mondain. Elles ont enfin voulu qu'on mît de l'agrément jusque dans les matières qui le comportent le moins, et que l'on ne manquât jamais, ni sous aucun prétexte, aux lois de l'art de plaire. Et c'est pourquoi toutes les révolutions du goût ont commencé par être, en France, des révolutions de la langue : une tentative pour introduire dans l'usage littéraire des habitudes de langage que l'usage du monde en avait expulsées, ou, inversement, pour purger le bel usage du limon qu'à la faveur de certaines circonstances les révolutionnaires y avaient déposé. Mais, à travers ces révolutions, dont la plupart n'ont réussi qu'autant qu'elles les avaient avec elles, les femmes suivaient toujours le dessein qu'elles avaient formé : soumettre tôt ou lard les novateurs eux-mêmes à leur besoin de clarté, de justesse, et d'ordre. Quelque sujet que l'on traite en français, si l'on veut le traiter en écrivain, il faut le circonscrire et le délimiter, le transposer du sa langue
spéciale et technique dans la langue de tout le monde, épargner surtout au lecteur la fatigue de Tatlention, et l'amener enfin à croire que nos pensées étaient depuis longtemps les siennes, et avant même que nous les eussions. C'est le secret, depuis deux cents ans, de la diffusion de la langue française : les livres français reposent des autres. Mais peut-être est-ce aussi le secret des confusions, souvent étranges, que les Allemands ou les Anglais commettent sur nos 'écrivains. Nous seuls, en effet, sous cette uniformité du costume, et après bien de l'étude, sommes capables de distinguer dans nos livres le médiocre d'avec l'excellent, le vulgaire d'avec l'original, et un habile rhéteur d'avec un très grand écrivain... J'ai tant de noms propres au bout de la plume, et tant de litres, que je préfère n'en mettre ici pas un.
Quant à l'utilité de cette discipline, je la crois bonne, si l'on n'écrit uniquement que pour plaire; moins bonne, comme je l'ai dit, si l'on se propose quelque but plus élevé, mais cependant bonne encore. « Nous avertissons ceux qui liront ces écrits, disait un jour Bossuet dans une Préface, qu'il doivent s'attendre à y trouver en beaucoup d'endroits des matières très subtiles dont la lecture les pourra peiner,., mais que je ne puis mettre dans l'esprit des hommes sans qu'ils y donnent de l'attention, ni faire que l'attention ne soit pas pénible. » Et il est certain qu'il y a des matières qui ne peuvent recevoir qu'un certain degré de clarté, qu'on ne peut pas traiter en
courant, qu'on n'effleure pas, qu'il faut approfondir; mais peut-être aussi faut-il être Bossuet pour oser les loucher. Car la plupart de nos grands écrivains ont bien secoué le joug de celle discipline, et il est clair qu'ils ont bien fait, mais il sera toujours furieusement délicat, comme disaient nos précieuses, de les vouloir imiter en ce point. Voltaire môme, qui a tant osé, n'a pas eu celte audace, ou du moins ne Ta eue que sur l'exemple de Rousseau. C'est que, pour se révolter contre les conventions, il faut être bien sûr d'avoir du génie, ou du moins il faut l'être d'avoir à publier des vérités bien nouvelle?, de parler dans une . bien grande cause, d'agir au nom de bien grands intérêts. Et, puisque l'on voit que l'un est aussi rare que l'autre, le mieux est de suivre les traditions quand elles ont été fixées, comme c'est ici le cas, par les plus honnêtes gens qui nous aient précédés, qu'elles sont conformes d'ailleurs au génie de la race, et qu'elles ont enfin assuré dans le monde l'empire de Kesprit national.
Pour toutes ces raisons, souhaitons donc, en terminant,- avec M. Jacquinet, — dans l'intéressante /n/roduction qu'il a mise à son Recueil de morceaux choisis, — que son recueilmême, etleplaisirquetout le monde prendra sans doute à le feuilleter, inspirent à quelqu'un l'ambition d'écrire cette Histoire de la société polie^ dont une femme, à qui malheureusement les forces ont manqué, semblerait avoir eu l'idée la première; dont Rœderer, dans un livre curieux, et
"Victor Cousin, dans un livre bien connu, n'ont esquissé'que les premiers chapitres; dont on pourraît /irer tout autre chose, et bien plus qu'ils n'ont euxmêmes tiré. Conseillons seulement à ce futur historien de n'en pes croire un instant ce mélancolique Thomas, ni ce terrible Diderot, et, pour «écrire des femmes», de ne pas s'aviser « de tremper sa plume dans l'arcen-ciel » ou de secouer sur son écriture « la poussière des ailes du papillon ». En dépit des apparences, les faux brillants ne conviendraient nulle part moins qu'en celle matière. Il y faut plus xle goût que d'éclat;" de la finesse, nulle éloquence; autant de discrétion dans la louange que de modération dans la critique; un style simple et tout uni. Et supplions-le surtout de se hâter, s'il ne veut pas attendre, pour nous donner ce livre, qu'au train dont vont les choses, nous ayons tout à fait perdu le. sens et l'intelligence de ces mœurs à jamais disparues.
1" novembre 1886.
Un homme de lettres besoigneux, d'ailleurs plein d'esprit et d'intrigue; un grand seigneur visionnaire, enflé de l'orgueil de sa race ; et une princesse allemande, — qui joignait à tousses ridicules celui d'avoir des prétentions sur le cœur dehoixis XIV, — ont à eux trois composé l'histoire, ou plutôt le roman de madame de Maintenon. La Palatine, dans ses lettres à ses bons parents d'Allemagne, a commencé par insulter celle qu'elle appelait la concubine du roi, pour en venir plus tard à de telles et si grossières injures que nous ne saurions les transcrire. Saint-Simon est survenu, l'historiographe secret du règne, dont on peut dire, en vérité, qu'avec tout son génie de peintre et d'écrivain, nous admirerions moins les prodigieux
1. Madame de Maintenons d'après sa correspondance authentique, par M. A. Geffrov, membre de l'Institut, 2 vol. Paris, 1887; Hachette.
Mémoires, s'ils n'étaient fondés, pour la plus grande part, sur des commérages d'antichambre ou des propos d'office. Et La Beaumelle, à son tour, altérant sciemment les lettres authentiques de madame de Main tenon, y mêlant de sa prose, ou même en inventant de son cru tout entières, a si bien achevé d'accréditer la légende et d'embrouiller le sujet, que personne, depuis lui, n'a pu réussir à dissiper l'une ou à éclaircir l'autre. C'est en vain que Voltaire, qui connaissait :3a Beaumelle, qui connaissait aussi, par -fragments tout au moins, les Mémoires de Saint-Simon, qui connaissait la cour, s'est efforcé de rétablir la vérité de l'histoire. En vain, depuis Voltaire, le duc de Noailles, qui lui-même y avait un intérêt direct, les a pris tous les (rois tour à tour, la princesse et le pamphlétaire, le pamphlétaire et le duc et pair, en flagrant délit de mensonge. Et vainement enfin, de nos jours, l'honnête Lavallée, dans son édition de la Correspondance, — incomplète malheureusement, et encore plus confuse qu'incomplète, — a vingt fois convaincu La Beaumelle d'infidélité, d'erreur ou de faux même. Rien n'y a fait; on lésa lus ou on ne les a pas lus; et l'on a continué, comme avant Lavallée, le duc de Noailles et Voltaire, d'écrire non seulement l'histoire de madame de Maintenon, mais celle de trente-cinq ans de règne, sur la parole de La Beaumelle, de la Palatine et de Saint-Simon. M. Geffroy, qui reprend aujourd'hui la question, sera-t-il plus heureux que ses prédécesseurs? les
deux volumes qu'il nous donne triompheront-ils de celte obstination dans l'erreur ou dans la mauvaise foi ? et madame de Maintenon, si souvent jugée sur de faux témoignages, le sera-t-elle une fois enfin, comme tout le monde, sur ses actes et sur ses écrits? Nous l'espérons, sans oser en répondre; car, si l'on sait comment le mensonge el la calomnie s'insinuent dans l'histoire, on ne sait quand ni comment ils en sortent.
Mais ce que nous pouvons toujours dire, c'est que quiconque lira ces deux volumes y prendra de madame de Maintenon une idée assez diftérenle de celle que l'on est convenu de s'en faire. Ce n'est pas une histoire de madame de Maintenon : M. Geffroy, sans doute, aura pensé qu'elle se confondrait trop avec l'histoire générale du règne. Ce n'est pas non plus une édition critique de la Correspondance entière : ni le temps n'en est encore venu, ni peut-être une pareille édition ne rendrait les services que l'on croit. Ce n'est qu'un simple Choix de ses Lettres et Entretiens^ mais un choix qui s'étend à la vie tout entière de madame de Maintenon, de 1648 à 1719; un choix qui n'a laissé dans l'ombre aucun endroit vraiment intéressant de cette longue existence ; et, nous pouvons ajouter, un choix que nous n'eussions désiré ni plus discret, ni plus abondant, mais précisément tel qu'il est. Toutes les lettres, d'ailleurs, ont soigneusement été collationnées sur les originaux;
quelques-unes paraissent ici pour la première fois
quelques autres, publiées dans des recueils peu répandus, auront, pour beaucoup de lecteurs, tout Tintérét et le prix de l'inédit; enfin, des notes nombreuses ne laissent rien subsister d'obscur ou de douteux dans le texte. Nous n'avons pas besoin d'insister davantage; — et tandis que les historiens apprécieront l'importance du travail de H. GeiYroy pour l'histoire générale, nous voudrions uniquement en dégager, si nous le pouvons, la vraie physionomie de madame de Maintcnon. L'entreprise en serait assurément difficile, si nous n'avions pour nous y guider Vlntroduction du savant éditeur.
Ce qu'il y a de plus extraordinaire en madame de Maintenon, c'est sa fortune; et, quoique la remarque puisse paraître d'abord banale, cependant il suffît d'en suivre ou d'en pousser assez loin les conséquences pour se faire une juste idée de sa personne, de son caractère, et de son rôle historique. Mais quoi ! nous voulons toujours qu'une grande fortune soit l'ouvrage d'un grand dessein. On eût malaisément fait croire aux amis eux-mêmes de madame de Maintenon que, pour monter presque au trône de France, elle n'eût pas accompli des prodiges de calcul et de diplomatie. A plus forte raison, ses ennemis et ses historiens, d'après eux, ne sauraient-ils admettre qu'elle n'ait pas été de tout temps l'ambitieuse ouvrière, énergique et active, de sa propre grandeur. Tant d'écueils, en effet, au milieu desquels elle a su gouverner! tant d'obstacles, entre elle et le roi, si
nombreux, si divers, si puissants, qu'elle a Tun après l'autre aplanis, tournés ou renversés ! tant de volontés hostiles qu'elle a dû désarmer I tant de complicités qu'il a fallu s'assurer ! tant de maîtresses et tant de ministres ! tant d'évêques et tant de confesseurs! tant de courtisans et tant de valets de chambre! Comment une femme de son âge. de sa naissance et de sa condition y eût-elle réussi, sans une perpétuelle attention sur elle-même, sans une vigilance de toutes les heures et de toutes les minutes, sans une science rare et singulière du monde et de la cour, sans une profondeur d'habileté, sans une vigueur surtout de résolution et de volonté, — qu'on lui attribue de confiance, et pour se dispenser d'y regarder de plus près? Cependant, comme elle le répétait assez souvent elle-même : « Dieu tout seul avait tout conduit; » Dieu, c'est-à dire le hasard, les circonstances, l'occasion; et, en le disant, elle ne mentait point. Ni très habile, en effet, ni même très intelligente, mais avisée, mais prudente, mais adroite seulement, de cette adresse innée ou instinctive aux femmes, et bien femme en cela, quoi qu'on en ait pu dire; spirituelle, si l'on veut, mais d'un esprit tout uni, tout égal, dont le caractère ressemblait à celui de sa beauté, sans éclat et sans pointe, sans vivacité ni folie ; vertueuse par goût, toujours maîtresse d'elle-même, de sa parole et de sa physionomie; en tout le reste, assez ordinaire, voilà ce que la nature l'avait faite; et voilà ce qu'elle fut dans une place qui demandait,
pour paraître remplie selon son étendue^ d'autres qualités ou d'autres défauts peul-être, d'un autre ordre, plus voyants, si je puis ainsi dire, plus propres à frapper ou à séduire les imaginations. Avec les qualités de madame de Maintenon, qui ne brillaient pas en surface, qui n'enfonçaient point non plus en profondeur, mais qui sont d'usage, on ù\e la fortune, on la retient quand elle vous est venue; on ne la prépare point; et, dans quelque situation qiîe le destin vous mette, on n'y est jamais déplacé, mais jamais non plus on ne l'égale toute entière. Entre la situation de madame de Maintenon triomphante et ses qualités naturelles, il y eut toujours comme un écart ou un intervalle, et ses historiens l'ont comblé, mais aux dépens de la vérité. C'est eux et c'est eux seuls qui, dupes d'elle-même bien plus encore que -Louis XIV, lui ont prêté, pour l'injurier, l'astucieuse profondeur de leurs propres calculs, et qui se sont* appris à détester en elle la créature ou le fantôme de leur imagination échauffée.
Une seule observation suffirait à ruiner l'échafaudage de leurs hypothèses. Qui pouvait prévoir, en 1683, la mort prochaine de Marie-Thérèse, femme de Louis XIV ? et, du vivant de Marie-Thérèse, quel pouvait être le dessein de madame de Maintenon ? Mais j'aime mieux l'étudier en elle-même, et, sa nature étant ce que l'on vient de dire, j'aime mieux ajouter que l'expérience en elle avait confirmé lanature. Elle avait près de cinquante ans quand le roi l'épousa :
une femme de cet âge, « qui n'a jamais été mariée », comme elle le dit elle-même dans une curieuse lettre à son frère, qui n'est pas mère, qui n'a pas de famille à gouverner, peut bien vivre dix ans, vingt ans, trente ans encore, devenir centenaire! elle a vécu beaucoup plus de la moitié de sa vie. Or, quelles leçons la vie lui avait-elle données? Née dans une prison, durement élevée par une mère qui n'avait pas elle-même beaucoup d'obligations à la vie, encore plus durement traitée dans son couvent, introduite dans le monde par sa tante, madame de Neuillant, sur le pied de parente pauvre, ridiculement et indécemment associée, dans sa dix-septième année, au poète Scarron, Françoise d'Aubigné, de bonne heure, avait surtout appris à se défier de la vie et des hommes, à borner ses ambitions, et comme à se retrancher, pour offrir moins de prise aux coups de la fortune, les longs espoirs et les vastes pensées. Devenue veuve, elle ne songea qu'à se mettre à l'abri du besoin; et, pendant vingt ans, en effet, ici et là, chez les Montchevreuil ou chez les d'Heudicourl, on ne la trouve occupée que de l'unique désir d'améliorer sa mince condition : ce mot bourgeois lui convient à merveille. D'ailleurs, elle y procède avec sa prudence habituelle, son sens pratique, sa lenteur, son adresse vertueuse, son ambition tenace mais courte, ne donnant rien au hasard, mais n'entreprenant rien aussi que d'immédiat, de prochain, de successif. Elle vit toute entière dans le moment
prévient. Modeste avèe cela, complaisante, prompte et habile à rendre senice, elle contracte autoar d*elle des amitiés sérieuses et utiles, non point aTec une intention précise de s'en servir ou de les faire agir, mais parce que l'on n'en saurait trop avoir, quand on est pauvre, à peine sûre du lendemain, incertaine et effrayée de l'avenir. Je dis seulement qu a moins que la forluiie ou les dieux ne s'en mêlent, ce ne sont point là des façons à conquérir les trônes; on ne regarde point aussi haut quand on est aussi peu romanesque; mais en revanche, il est vrai, chaque avantage nouveau que l'on acquiert, on s'en empare fortement, et quand on le lient bien, on ne le lâche plus.
Il n'en faut pas davantage pour anéantir le scandaleux roman des amours de madame de Maintenon, la prélondue lettre de Ninon, les calomnies odieuses de Saint-Simon. Qu'avec des sens aussi calmes, une raison aussi épurée, tant à perdre par une seule imprudence, et rien à y gagner, une telle femme ait pu risquer, pour obliger un fat, toute une vie de prudence, on ne le conçoit seulement pas. Mais comment le croire un inslant, si Ton ajoule que le seul sentiment un j)eu vif, ou même passionné qu'elle semble avoir jamais eu, c'est celui de l'honneur, de « la bonne gloire 5), ainsi qu'cliedisaitjle besoin et la soif de la considération? « J'ai une morale et des inclinations qui font que je no fais guère de mal, écrivait-elle en 1680 h l'abbé Gobelin, son directeur. J'ai un désir déplaire
et d'être estimée qui me met sur mes gardes contre toutes mes passions. » L'honneur du monde, c'est sa passion à elle, comme à d'autres l'amour, l'ambition, l'avarice ou le jeu; c'est sa raison d'être, si l'on peut ainsi dire ; c'est son seul motif de vivre, auquel même on peut lui reprocher d'avoir trop sacrifié, jusqu'au point de gérer sa vertu comme un placement, — ou du moins d'en avoir eu l'air. Que si, cependant, c'était en elle un trait de sa nature plutôt qu'un effet de calcul; si peut-être elle avait besoin de l'estime du monde comme nous voyons que d'autres ont besoin de l'admiration ou de l'étonnement de leurs semblables, est-ce vraiment un reproche à lui faire?et quand elle vit que sa vertu devenait l'instrument de sa fortune, pourquoi veut-on qu'elle eût repoussé sa fortune ou abdiqué sa vertu? Mais elle n'avait pas fait vœu d'être une sainte, encore bien moins de persévérer dans une condition subalterne, et, quand l'occasion se présenta d'en sortir honorablement, elle en sortit.
Car c'est ainsi qu'elle supplanta madame de Montespan. Celle-ci était une autre femme, intelligente et vicieuse, hardie, passionnée, vindicative, dont l'amour depuis longtemps avait lassé Louis XIV, et qui pourtant le dominait toujours. Les rois sont comme les autres hommes : ils n'aiment pas les femmes qui font des scènes. Quand madame de Mainlenon fut une fois entrée dans la confidence du maître et de la favorite, quand son dévouement aux enfants qu'elle avait accepté d'élever eut corrigé la première
et assez peu favorable impression qu'elle avait produite sur le ïoi, quand enfin Louis XIV eut pu faire la comparaison de la tumultueuse intimité de Tune au commerce toujours égal et apaisant de Taulre, madame de Monlespan, sans qu'il le sût lui-même, était déjà remplacée dans son cœur; et, pour la remplacer, madame de Maintenon, sans habileté ni perfidie, sans hypocrisie ni calcul, sans intrigue enfin ni manœuvres, n'avait eu seulement qu'à continuer d'être elle-même. Sa vertu n'était pas allée jusqu'à se déguiser ou se contrefaire pour maintenir madame de Montespan dans la faveur du roi.
Qu'après cela, une très honnête femme, qu'une femme vraiment vertueuse n'eût pas accepté de faire l'éducation des enfants deux fois adultérins de Louis XIV et de madame de Montespan, on peut le dire, on doit le dire, comme aussi qu'elle eût d'abord découragé l'amour du roi, pour ne pas dire qu'au premier mot elle eût quitté sa charge. C'est ici la vraie tache qu'il y ait sur la mémoire de madame de Maintenon ; et c'est le seul endroit sur lequel M. Geffroy passe peut-être avec trop d'indulgence. Convenonsen donc, sans essayer de la justifier sur l'exemple de Tune ou de l'autre: madame de Maintenon, née subalterne, a porté dans toute cette affaire les sentiments d'une subalterne, et son rôle a été celui d'une servante qui s'introduit au lit de sa maîtresse. On ne l'avait point engagée pour consoler le roi des caprices de la favorite, pas davantage pour moraliser
sur une liaison dont l'irrégularité lui avail seule donné accès auprès du prince. Elle sortit de sa place, qui n'était pas honorable, et elle eu sortit par une trahison qu'aucune bonne intention ne saurait excuser, et non pas même celle de convertir le roi. Mais c'était à la cour de Louis XIV, où l'on ne se piquait pas beaucoup de délicatesse en amour, et, d'autre part, en fait d'honneur, madame de Maintehon ne connaissait que celui du monde. Sa moralité était ordinaire, comme son esprit, comme son intelligence, et c'est ce que j'ai voulu dire en disant que je ne vois d'extraordinaire en elle que sa fortune.
Aussi fut-elle dans la fortune ce qu'elle avait été dans la médiocrité : extrêmement attentive sur ellemême et, plus que jamais, « sur ses gardes» contre ses passions. Même on eût dit qu'elle craignait de faire évanouir le plus glorieux et le plus imprévu des rêves, en essayant de le consolider. Pas de vains honneurs, nulle ostentation de crédit, un train de vie modeste, un air de demander pardon, et parmi tout cela, dans la joie même du triomphe, des pensées de tristesse et de mort. « Je ne sais où vous prenez que je vous ai écrit une lettre mélancolique, — écrit-elle à son mauvais sujet de frère, au mois de juillet 1684, c'est-à-dire combien de mois après le mariage? — je n'ai aucun sujet de l'être, et aussi personne ne l'est moins. » Mais elle ajoute aussitôt cette phrase significative : - € Je vous ai parlé sur la mort, parce que j'y pense
souvent et que je ne crois rien de bon à faire que de
m'y préparer. » En effet, cette disposition à la mélancolie n'était pas nouvelle chez elle, et, bien avant le temps de sa faveur, il est intéressant de rappeler qu'on en trouve des traces dans sa Correspondance. C'est une pente aux idées noires, c'est une impatience des lieux où elle se trouve, c'est une agitation sans but, sinon précisément sans cause, c'est une inquiétude d'esprit, c'est l'ennui, puisqu'il faut l'appeler par son nom, « cet inexorable ennui » qui fait le fond de la vie humaine, la maladie dont on ne guérit plus quand une fois on en a senti les atteintes : € Je m'ennuie de vivre ! yt écrit-elle à l'un. « Si je croyais que vous pussiez contribuer à me faire vivre cent ans, dit-elle à l'autre, je vous dirais toutes les raisons que j'ai de mourir ! » jusqu'à ce qu'elle pousse enfin la plainte éloquente que Voltaire a citée : « Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées ! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait peine à imaginer; et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber ? » Sans doute, c'est le roi, c'est son naïf et monstrueux égoïsme, c'est l'étiquette, c'est la vie de cour et de représentation. Marly, Versailles, Compiègne, Fontainebleau, sous des noms différents la même servitude, les mêmes visages, la même comédie î Mais c'est quelque chose aussi de plus profond. Le destin l'a trompée ; sa fortune, cette fortune qu'on lui envie, qui met la Palatine et Saint-Simon
hors d'eux-mêmes, n'a été pour elle qu'un changement de misère. En croyant assurer son repos, elle n'a fait que croître son ennui, sa lassitude, son dégoût du monde et de la vie. Et c'est pourquoi, à mesure que son pouvoir s'affermit et s'étend, elle s'en détache lentement, pour finir, « en mettant Dieu, comme elle dit, à la place des motifs qui la faisaient agir », par s'absorber entièrement et uniquement dans la dévotion.
C'est ce qu'il ne faut pas oublier, si l'on veut bien comprendre la nature et la portée de son rôle politique. Dans sa très curieuse et très intéressante cor* respondance avec cette autre aventurière illustre, la princesse des Ursins, qui, elle, a vraiment gouverné lesEspagnes, madame de Mainlenon se défend constamment de prendre part aux affaires. « Vous ne me croyez donc pas. Madame, quand je vous dis que je n'entre dans aucune affaire, et qu'on aurait autant d'éloignement pour me les communiquer que j'ai de répugnance pour les entendre. » Qu'elle parle ainsi par politique, pour ne point se compromettre ellemême ; et puis, pour décourager l'indiscrétion de sa correspondante, M. Geffroy le veut, et nous l'en croyons volontiers, mais non pas jusqu'à n'en plus croire madame de Maintenon. En réalité, elle n'a ni le goût ni l'intelligence des affaires, elle n'y trouve point de plaisir, elle ne s'y intéresse pas. Et, en effet, pour s'y intéresser activement, pour en prendre, pour en revendiquer sa part, il ne faudrait pas avoir ce
fonds de dégoût infini des hommes et de la vie que nous avons vu paraître tout à l'heure en elle. Elle peut donc bien s'en laisser mettre; elle peut avoir donné quelques conseils à Louis XIV, quand il daignait lui en demander; elle peut lui avoir persuadé quelques choix; et les ministres, de leur côté, avant d'ouvrir un avis, peuvent bien s'être enquis du sien, avoir tâché de le deviner et de s'y conformer. Mais ce que Ton peut dire avec plus de certitude encore, c'est qu'elle n'intervint jamais d'une façon vraiment personnelle, qu'elle n'essaya jamais d'imposer à Louis XIV un plan de politique ou de guerre, que son action enfin fut trop insignifiante pour qu'on puisse l'en louer ou la lui reprocher. Et si l'on prouvait quelque jour qu'elle a été plus longtemps, mais moins activement mêlée aux grandes affaires que madame de Montespan, je n'en serais pas étonné. Les affaires passaient trop sa portée, pour qu'elle y pût chercher une distraction et encore moins un remède à son ennui.
Les affaires religieuses l'ont sans doute plus vivement intéressée, et cependant on n'y voit pas non plus très bien son influence. Elle est ici toute entière dans la main de ses directeurs spirituels, et elle obéit docilement aux impulsions qu'on lui donne. Sincèrement pieuse, nullement prude, moins dévote et moins superstitieuse à tous égards que Louis XIV, elle n'est d'ailleurs nullement théologienne. Elle incline au quiétisme quand Fénelon l'y entraîne ; elle
tourne au jansénisme sous Timpulsion du cardinal de Noailles; elle se déprend également, et subitement, du jansénisme et du quiétisme, sur un froncement de sourcils du roi. Mais elle s'intéresse aux questions de personnes, et, visiblement, elle aime à faire des abbés, des curés, des évêques. C'est à elle, notamment, que M. de Noailles doit le siège de Paris et Fénelon. celui de Cambrai. Elle aime aussi à négocier des compromis, des arrangements, des raccommodements, à réconcilier les amours propres, et, si elle le pouvait, par le rapprochement des personnes, à éteindre les haines théologiques. Que voit-on là qui passe la portée de son sexe, ou qui ne soit naturellement de son rôle ? On serait, en vérité, trop exigeant de vouloir qu'une femme de son âge, et dans sa situation, ne se fût uniquement occupée que de bagatelles pieuses, comme de murmurer ses patenôtres, ou de broder des nappes d'autel. C'est bien assez qu'elle ait mis, non seulement dans ses directeurs, l'abbé Gobelin ou Godet des Marais, non seulement dans son évoque, mais encore jusque dans le curé de sa paroisse, une confiance qui s'étend même aux choses qui ne les regardent point, et dont aussi bien quelques-uns ne ae montrèrent pas toujours dignes. Et l'on peut dire sans doute qu'on la trouve en ceci toujours conforme à elle-même, prenant les choses par le petit côté, scrupuleuse et tatillonne, mais non pas lui reprocher d'avoir exercé dans les affaires religieuses une réelle et active influence, et bien moins encore, là où l'on
saisit les traces de celte influence, prétendre qu'elle s'y soit montrée dangereuse ou fatale. Deux choses lui manquaient trop pour le rôle qu'elle eût pu prendre et que Ton veut qu'elle ait tenu : la netteté de la conception, la promptitude et la fermeté de la décision. D'ailleurs, elle n'a point fait de mal, et, — avec un peu d'indulgence, — on pourrait dire qu'elle a fait du bien.
En réalité, sa grande affaire, ou plutôt sa seule affaire, c'est la maison de Saint-Cyr. Elle s'y noya, si nous voulons en croire Saint-Simon, lequel ne s'aperçoit point qu'en la montrant ainsi perdue dans cette « mer d'occupations infinies », il lui ôte luimême, pour ainsi dire, le loisir de l'intrigue et de l'ambition. On a beaucoup loué, depuis quelques années, dans madame de Maintenon, l'honnête, habile, et persévérante éducatrice, et le fait est que, si jamais elle a aimé quelque chose ou quelqu'un, c'est l'enfance et c'est l'enseignement. Elle a passionnément aimé le duc du Maine, autant du moins que ce mot convienne à sa façon d'aimer, et la dernière lettre qu'on ait d'elle, ou l'une des dernières, du 9 février 4719, est pour demander des nouvelles du prince, compromis dans la conspiration dite de Ccllamare, et enfermé récemment à Doullens. « On dit que la citadelle est horrible ! » s'écrie-t-elle ; et ce cri, de sa part, a quelque chose de maternel et de presque touchant. Au surplus, devenue presque reine, on la voit qui continue à s'occuper d'enfants,
et non seulement de ses nièces, mademoiselle de Mursay ou mademoiselle d'Aubigné, mais des enfants naturels que son frère lui adresse avec un sans-gêne qui pourrait bien avoir ressemblé à de l'impertinence, ou d'orphelines et d'orphelins, qu'elle élève, qu'elle marie, qu'elle dote. Elle n'aime pas moins l'enseignement; et nulle part, sans aucun doute, elle ne s'est sentie plus à l'aise qu'au milieu des religieuses et des jeunes filles de Saint-Cyr, dans ces entretiens dont leur reconnaissance nous a pieusement conservé le texte, et où « Madame » mêle à la fois son goût de moraliser et le plaisir orgueilleux de se donner ellemême en exemple de ses leçons !
Ce n'est pas ici le lieu de parler plus longuement de Sainl-Cyr. Il est bon toutefois de remarquer que Ton ne saurait, avec quelques-uns. en faire « une œuvre immense »; et moins encore penser, avec quelques autres, qu'il y allât de « réformer » ou de «L renouveler » la noblesse, et la nation par la noblesse. De telles visées eussent passé madame de Maintenon, à la fois comme trop hautes et comme trop chimériques. Mais elle se souvenait de sa jeunesse, elle se rappelait dans la fortune la misère de son enfance, les soupes qu'elle avaient mendiées à La Rochelle, à la porte des Jésuites, les dindons de sa tante de Neuillant, qu'un masque sur le nez et une gaule en main, elle s'en allait paître par les grand routes, et le triste Jogis de la rue des Tournelles, et la maison de Scarron, et les insultes des fats, et tant
de petites humiliations dévorées, et sa longue servitude sous madame de Montespan; — et Saint-Cyr est né de là, n'a été que cela, dans la pensée de sa fondatrice : un asile ouvert à la noblesse pauvre, une protection contre le monde; rien de plus ni surtout de plus vaste ou de plus ambitieux. En quoi nous, ne pensons pas diminuer l'utilité de l'œuvre, mais seulement sa grandeur, et ainsi la ramener aux proportions de l'esprit même de sa fondatrice.
Pour une raison du jnéme genre, il est bon de rappeler encore, avec la place qu'ils tiennent dans les programmes de Saint-Cyr, ce goût de l'administration, du détail et du ménage qui la caractérisent. Habituée dès l'enfance à se servir elle-même, ou même à servir les autres, bien loin de se déplaire aux plus humbles occupations du ménage, madame de Maintenon y avait pris un tel goût, que plus tard elle l'avait porté jusque dans le monde, et qu'elle avait eu l'art, conformément à son caractère, de s'en faire un moyen de fortune : « Jamais six heures, comme elle le dit, ne la prenaient dans son lit; » et levée la première, chez madame d'Heudicourt comme chez les Montchevreuil, elle donnait ordre à tout, mettait la main elle-même à la besogne, balayait, rangeait, époussetait, montait à l'échelle, au besoin, pour y faire l'ouvrage du tapissier, faisait les courses, lavait, emmaillotait et couchait les enfants, «: aussi lasse à la fin du jour et aussi négligée qu'une servante ». C'est elle-même à qui nous devons ces détails; et
MADAME DE MÂINTENON 81
c'est elle aussi qui nous apprend « que les services d'amie que madame de Montespan remarqua qu'elle rendait à madame d'Heudicourt » furent la cause du choix que l'on fît d'elle pour élever les enfants du roi.
A Dieu ne plaise que nous prétendions lui en faire un reproche ! Toutes ces occupations sont d'une femme assurément, et d'une femme comme on ne saurait souhaiter qu'il y en eût trop. Nous trouvons également naturel et louable qu'à Saint- Cyr, elle fût « l'économe et la servante » de la maison, qu'elle s'occupât des provisions, qu'elle sût le nombre des tabliers, des serviettes, et des torchons. Mais il est bien permis de remarquer aussi que ce souci du détail ne va pas habituellement avec les grandes pensées, les préoccupations de la politique ou de la religion, et qu'en tout cas, s'il est d'une bonne ménagère, vigilante, exacte .et scrupuleuse, il ne décèle pas une intelligence supérieure, mais plutôt moyenne, raisonnable, et bien équilibrée. De telles habitudes eussent pu faire la parure de mademoiselle Corneille ou de mademoiselle Racine, de la femme de La Fontaine ou de la mère de La Bruyère : elles ne les eussent pas tirées du commun, ni signalées à l'admiration ou seulement à la mémoire de la postérité. Cependant, c'est bien là, comme nous disions, et qu'on s'en doute ou non, le seul'point qu'on discute : si madame de Maintenon fut égale à sa fortune ou si, au contraire, femme ordinaire à tous égards, elle n'y fut pas inférieure, pour
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s'en trouver, après cela, cruellement accablée dans rhistoire.
Prêtez-lui donc, comme Saint-Simon, des qualités plus qu'ordinaires de résolution et d'audace, une véritable et ardente ambition, des calculs et des plans, vous méconnaissez, comme Saint-Simon, son véritable caractère, et en donnant, dans l'histoire, à madame de Mainlenon, un rôle qu'elle n'y a pas tenu, vous altérez, vous dénaturez, vous faussez l'iiisloire à son tour; et voici de quelle manière : — Puisque, en effet, après avoir travaillé vingt ans, obscurément et obstinément, à se frayer un chemin vers le trône, elle ne voulut revendiquer, quand elle y fut assise, aucun des honneurs qu'elle eût pu prétendre, il faut donc qu'elle fût plus avide, en véritable ambitieuse, des réalités que de l'appareil extérieur du pouvoir. De là on se trouve conduit à chercher sa main dans toutes les affaires, — affaires politiques, affaires religieuses, affaires financières, — la preuve de son action, la trace de son influence, et, ne l'y découvrant pas, on est tenté de croire, et l'on dit qu'à toutes ses autres qualités politiques elle a su joindre une dissimulation ou une hypocrisie supérieure. Et ainsi se forme dans l'imagination je ne sais quelle idée d'un pouvoir occulte, d'autant plus actif et plus dangereux qu'il fut plus mystérieux, je ne sais quel soupçon d'une œuvre de ténèbres et d'horreur, menée par des voies inconnues, je ne sais quel fantôme, enfin, dont l'inanité même écliappe aux prises de la critique.
Mais, pour rendre justice à madame de Maintenon, il suffit de la diminuer, et de la rabaisser pour la réhabiliter. Toutes les calomnies qui pèsent encore sur sa mémoire, c'est qu'on Ta crue, c'est qu'on se Test représentée beaucoup plus intelligente, beaucoup plus énergique, beaucoup plus habile, et, en un mot, beaucoup moins ordinaire qu'elle ne le fut réellement. Car je ne pense pas, avec Saint-Simon ou la Palatine, qu'on lui en veuille de n'être ^asnée, comme on disait alors, et d'avoir usurpé près du roi des fondions qui n'appartenaient qu'à la meilleure aristocratie. Mais on se figure toujours qu'elle prépara de longue date sa prodigieuse fortune, et que, lorsqu'elle l'eut atteinte, elle en usa sans mesure. Il lui eût fallu pour cela des qualités qu'elle n'avait point, une étendue de vues dont elle était incapable, des goûts et des ambitions qui ne furent point les siens. De telle sorte qu'au fond, et à prendre comme il faut les choses, on lui reproche d'avoir été trop modérée dans Texercice du pouvoir, puisqu'on lui reproche de n'avoir pas rempli, comme on le voudrait, la situation qu'elle avait souhaitée.
Au contraire, en la réduisant à sa juste mesure, en la voyant vraiment telle qu'elle fut, dans la préparation comme dans l'usage de sa haute fortune, on trouve une femme de sens et d'esprit, froide et fière, qui manqua de plusieurs qualités, — de sensibilité, par exemple, et de passion, — mais peut-être surtout de franchise, honnête par goût autant que par principe, aimable
d'ailleurs quand ellele voulait, mélancolique au fond; une femme, trompée ou trahie par la vie, qui tout naturellement exerça sur Louis XIV, pendant trente ,ans que dura leur union, Tinfluence qu'exerce plus ou moins toute femme, mais qui n'eut ni le goût ni Tintelligence d'un rôle plus actif; qui garda jusqu'au dernier jour, en présence du maître, et sauf peutêtre sur l'article de la religion, la timidité, la déférence^ la soumission d'une épouse subalterne; et une femme dont l'histoire, enfin, eût à peine plus parlé que de madame de Montespan ou de Gabrielle d'Estrées, si ses ennemis de cour, à force d'entasser les calomnies sur elle, n'avaient eux-mêmes fait croire à sa puissance et à son action.
C'est pourquoi, dans l'histoire générale du règne, et à mesure que l'on y regardera plus attentivement, on fera sans doute la part de plus en plus étroite à madame de Maintenon. On reconnaîtra que la Palatine, que Saint-Simon, que La Beaumelle l'ont calomniée, mais qu'en la calomniant, et par la nature même de leurs calomnies, ils l'ont grandie démesurément. C'étaient des contemporains, puisque enfin trente ans s'étaient à peine écoulés depuis la mort de madame de Maintenon quand La Beaumelle écrivait son histoire; ils avaient les oreilles encore pleines du bruit qu'elle avait fait dans le monde, à la cour, dans cette cour qui pour eux était toute la France; les deux premiers au moins ne lui pardonnaient pas € la chétive. veuve », d'avoir été portée plus haut.
par la fortune qu'aucuii Saint-Simon et que plusieurs Wittelsbach. Mauvaise condition pour en écrire l'histoire, pour apprécier ses actes' à leur importance, pour démêler autour de soi le principal d'avec l'insignifiant, le réel d'avec l'imaginaire, et le vrai d'avec le faux ! Nous, cependant, qjii n'avons point leurs rancunes, écrirons-nous toujours comme si nous les partagions? Nous n'en aurions pas le droit, même s'il ne s'agissait dans la question que.de la bonne renommée de madame de Maintenon! Mais quand il y va de trente-cinq ans d'histoire, — et de quelle histoire ! — il y a quelque chose de médiocrement généreux à faire peser tout entière, sur une malheureuse femme, la responsabilité de nos malheurs; à lui reprocher Oudenarde et Ramillies, quand d'ailleurs on ne lui sait gré ni de Steinkerque ni de Staffarde; et surtout quand à côté d'elle, on trouve, pour en répondre, un roi qui fut aussi résolument, aussi pleinement, et aussi courageusement roi que Louis XIV.
1" février 1887.
M. Paul Janet vient de rééditer, pour Tusage des «lasses, les cinq premiers livres de VEsprit des lois, précédés d'une savante Inlroducliony et suivis de notes explicatives. Chez un autre éditeur, pour une collection de Classiques populaires^ — préparatoire en quelque sorte à la connaissance de nos grands écrivains, et où les extraits tiennent presque autant de place que la biographie, — M. Edgar Zévort vient d'écrire un assez bon Montesquieu, Enfin, pour cette bibliothèque ou galerie des Grands écrivains français, moins « populaire », inaugurée tout récemment par un si joli volume de M. Gaston Boissier sur
1. Esprit des loiSy livres i à v, précédés d'une introduction et suivis de notes explicatives, par M. Janet. Paris, 1887 ; Delagrave. — Montesquieu, par M. Edgar Zévort. Paris, 1887; Lecène et Oudin. — MontesquieUy par M. Albert Sorcl. Paris, 1887; Hachette.
^*^>JI£fl^am^ de Sévigné, et un si malicieux de M, Jules Simon snvTiCtp%:X^ou^inj son maître ; M. Albert Sorel, qui s'était chargé du "Monte^uieu^ nous le donnait il y a quelques jours. Ecrivant tous les trois pour un public différent, et ne s'étant proposé le même but qu'en gros, si Ton peut ainsi dire, il n'y a pas lieu do comparer l'édition de M. Janet à la biographie de M. Zévort, ni celle-ci au livre de M. Sorel. Ce qu'ils ont cependant de commun, c'est de venger au moins Montesquieu de l'édition qu'en avait publiée jadis Edouard Laboulaye, mais surtout de la soi-disant Histoire de sa vie et de ses ouvrages qu'on devait à M. Louis Vian. Et, nous, pour parler de YEsprit des lois et de Montesquieu, ne pouvant assurément sou-^ haiter des guides plus sûrs, un secours plus utile, une occasion surtout plus favorable, nous la saisissons avec empressement.
Nous manquons, on le sait, de renseignements sur Montesquieu, nous manquons d'anecdotes et de particularités, et si jamais on publie les papiers du château de la Brède, nous n'en aurons pas davantage : ils contiendront des extraits de ses lectures, des commencements de pensées, des notes sur Banlam ou sur le Japon, sur les usages d'Achïm et les coutumes de Macassar. — dont l'auteur n'en a mis qu'un trop grand nombre déjà dans son Esprit des lois. Seul, en effet, ou presque seul de ses contemporains, avec Buffon, Montesquieu n'a point écrit de Mémoires sur luimême, il n'a pas cru devoir « se confesser », et sa
Correspondance, assez maigre d'ailleurs, est assez insignifiante. On peut noter, dans celte réserve même, un premier trait de caractère. Il est de ceux qui ne donnent d'eux au public que leurs ouvrages; et jusque dans l'intimité, nous savons d'autre part, au témoignage de ses amis, qu'il n'aimait pas à se livrer : il n'a point connu de madame de Warens dont il ait trahi les complaisances, et il n'a confié à aucune demoiselle Volland le secret de ses infirmités, ni de celles de madame de Montesquieu, sa femme. Toutefois, de quelques-unes de- ses Pensées diverses, d'un court portrait qu'il a tracé de lui, mais surtout d'une étude attentive de son Esprit des lois, de ses Lettres persanes, de son Temple de Gnide, il y a des indications à tirer, sinon des « révélations i; et M. Sorel, dans son livre, l'a, en vérité, très habilement fait.
C'est un gentilhomme, tout d'abord, ou qui se croil tel, et qui ne badine point sur l'article de sa noblesse. Il parle volontiers de ses « terres », de ses « vassaux » ; et, s'il a l'air de se moquer de sa généalogie, c'est pour prévenir les mauvais plaisants, mais, tout de même, il la fait faire. Tout Gascon qu'il soit, et philosophe, très dégagé de préjugés, et son scepticisme voisin ou cousin de celui de Montaigne, il ne tient pas moins à descendre des « anciens Germains », conquérants de la Gaule romaine, possesseurs nés du sol français. Même c'est cette illusion, comme le fait justement observer M. Sorel, qui l'a sans doute jeté dans ces longues recherches sur les lois féodales,
ardues, ingrates, assez inutiles à l'objet de son Esprit des lois. Dans les vingt et quelque premiers livres de son grand ouvrage, après avoir « retrouvé les titres perdus du genre humain », il a voulu, dans les derniers, retrouver et fonder en droit ceux des barons de la Brède et de Montesquieu. Pour la môme raison, parce qu'il en est et qu'il est sensible à la gloriole d'en être, il exagère volontiers le rôle de la noblesse dans l'état monarchique. Et ne pourrait-on pas dire qu'en plus d'une rencontre le préjugé ne laisse pas d'avoir altéré la justesse de son sens historique habituel, comme dans ces condamnations qu'il a prononcées sur Louvois, sur Richelieu, « les plus méchants citoyens de France », eî sur Louis XIV? En effet, l'un après l'autre ou ensemble, si quelqu'un, dans l'ancienne France, a brisé l'aristocratie de la noblesse ou, comme disait Saint-Simon, « rendu tout peuple et vil peuple », devant « les ministres, intendants ou financiers de la dernière espèce », n'est-ce pas eux? Le baron de Montesquieu ne le leur a pas pardonné!
Le préjugé n'est pas moins fort en lui contre les gens de lettres. On l'eût fâché, blessé môme de le comparer à Fontenelle ou à Voltaire. Je ne dis rien des autres; — lesDuclos, les Jean-Jacques, les Diderot, qui se glorifiaient volontiers de manquer de naissance ou d'éducation, et qui trop souvent croient faire acte de € citoyen » en le faisant de grossier personnage. Bien né, bien élevé, de bonne compagnie et de bon ton, —
sinon toujours de bon goût, — jusque dans la licence et le libertinage, ' Montesquieu est un homme du monde, qui a un état et une condition. Qu'est-ce que seraient Voltaire ou Fontenelle, s'ils n'étaient les auteurs de leurs oèiivres? Un mince procureur, un petit avocat. Monteàquieu, lui, serait encore et toujours le Président^ comme on l'appelle dans les salons qu'il fréquente, c'eçt-à-dire un personnage; et il en respecte en lui la dignité sociale. Je trouve des marques de son mépris dans la manière dont il a parlé, non seulement des gens de lettres, mais encore de la matière de leurs écciipations, du théâtre, du roman, de la poésie. Son mot d'ailleurs est assez connu : « J'ai la maladie de faire des livres, disait-il, et d'en être honteux quand je les ai faits; » et l'on sait qu'il ii'a mis son nom ni aux Lettres persanes, ni aux Considérations, ni à VEsprit des lois. La vocation était la plus forte, mais, en la déclarant publiquement, il eût cru déroger; et, ne pouvant se tenir d'écrire, il -voulait avoir l'air au moins d'écrire en se jouant, de n'en pas faire métier ni marchandise, de s'y délasser d'occupations plus graves, plus convenables à son rang et aux fonctions qu'il avait triaversées, ou plus utiles à la société; — comme de faire son vin, par exemple, et d'améliorer ses terres.
. Ajoutons encore un ou deux traits à sa physionomie : il y a en lui du magistçat, avec sa morgue et ses hauteurs, avec cette manie aussi d'expliquer habituellement, par un long circuit de raisons très loin-
taines et très compliquées^ les aLôtions les plos simples. C'est ce que Ton a quelquefois appelé le macjiiavélisme de Montesquieu. Ce grand écrivain n*est pas simple, il le sait bien, mais il se pique de ne pas l'être. Dans ses Considérations^ il aime à expliquer de grands succès par un mélange heureux de crimes ou de vices: ainsi ceux de Sylla, de César ou d'Octave; et, dans VEsprit des lois, il note, ici et là, des « qualités admirables », — dont il prétend montrer que les effets politiques sont très pernicieux à ceux qui les possèdent. Les magistrats, à leur manière, sont de grands réalistes, comme les médecins, et un peu pour les mêmes raisons, sans assez réfléchir peut-être qu'ils n'ont communément affaire, les uns qu'avec le vice et les autres qu'avec la maladie. Le président de Montesquieu, qui faisait en gros trop d'estime de l'espèce humaine, la méprise trop en détail.
Et c'est enfin un bel esprit, et, à de certains égards, si je l'ose dire tout bas, un bel esprit de province. Il a des goûts littéraires bizarres, des admirations capricieuses, très indépendantes, mais aussi très particulières, et assez peu justifiées. Parmi les anciens, ce n'est pas Sallusle ni César, Tite-Live ni Tacite qu'il préfère, c'est Florus, et son Abrégé de l'histoire romaine, avec ses faux brillants. Ou bien encore, chez les modernes, Vlnès de Castro, de la Motte-Houdard, lui paraît un chef-d'œuvre ; et les tragédies du vieux Crébillon, son Alrée, son Rhadamiste^ son Catilina même, le troublent, le ravissent, le font entrer, selon
son expression, «dans les transports des bacchantes ». En revanche, il a du regret à voir Tite-Live « jeter des fleurs sur les colosses de Tantiquité », — ce qui sans doute est dit d'une manière galante, — et il déclare que Voltaire ne fera jamais « une bonne histoire ». A-t-il écrit, comme on lèvent, son Temple de Gnide pour faire sa cour à mademoiselle»^ de Clermont ? Mais plutôt, c'est qu'il se complaît en ces sortes de pastiches; et jusque dans V Esprit des lois, entre un livre sur les Lois dans le rapport qu'elles ont avec le principe qui forme Vespril générai d'une nation, et un livre sur les Lois dans lé rapport qu'elles ont avec le commerce, nous le voyons introduire cette étrange Invocation aux muses : « Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom que je vousdonne!... » Jacob Vernet, qui surveillait à Genève l'impression du livre de Montesquieu, lui fit sacrifier ce morceau. Le bon M. Laboulaye s'en indigne, et, s'il l'osait, il injurierait cet imprudent ami; M. Sorel ne laisse pas d'y trouver des traits d'une admiration profonde et sincère de l'antiquité; je n'y puis voir que l'affectation d'un bel esprit, et lepadantisme d'un magistrat lettré. Montesquieu a trop d'esprit, plus encore d'envie d'en avoir, et cet esprit n'est pas toujours du bon aloi ni du meilleur goût. C'est ainsi que, mêlés à des traits d'une ironie supérieure, le fameux chapitre sur V Esclavage des nègres en contient quelques-uns qui ne sont guère que des plaisanteries de robin, ou qui sentent la province. Mais
n'est-ce pas se moquer du monde, et pais très plai-* samment, que d'écrire le chapitre suivant?