CHAPITRE XV
Moyens très efficaces pour ta conservation des trois principes.
« Je ne pourrai me faire entendre que quand on aura lu les quatre chapitres suivants. »
Il y a un mot plus juste que celui de madame du Deffand pour caractériser ce genre d'esprit, avec la nuance propre de gravité qui persiste sous l'affectation ; et ce mot est de Voltaire : « C'est faire le gogue^ nardj disait-il, dans un livre de jurisprudence universelle. »
De tout cela cependant, de ces défauts et de ces qualités, dont les uns ne sont pas vulgaires et dont les autres sont rares, de ce souci de garder et de maintenir son rang, de cette gravité de magistrat et de celte impertinence d'homme du monde, de cette préoccupation de bien dire et surtout de dire autrement que les autres, s'est formé laborieusement ou forgé un style unique, d'une pénétration, d'une concentration, d'une densité, si je puis ainsi parler, et d'une hardiesse d'effet souvent admirables et toujours singulières. Fénelon disait de saint Augustin qu'il était touchant, même en faisant des pointes. On
pourrait dire de Montesquieu, qu'avec tous les défauts d'un bel esprit, on n'est pas, au fond, plus éloigné d'en être un. «'Lorsque la vertu cesse dans le gouvernement populaire, l'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent d'objets : ce qu'on aimait, on ne l'aime plus; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître :
ce qui était maxime, on l'appelle rigueur; ce qui était règle, on l'appelle gêne; ce qui était attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est l'avarice et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public, mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des parilculiers. La république est une dépouille, et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous. » Ce n'est pas ici le lieu de rechercher dans ce tableau ce qu'il pourrait y avoir d'applicable à des temps et des hommes pour lesquels Montesquieu ne l'avait pas tracé. Mais ce style haché et heurté, sentencieux et épigrammatique, qui procède par addition successive de traits également forts, ces antithèses qui expliquent les lois des choses en fixant le sens des mots, ces remarques de grammairien, qui sont en môme temps les observations d'un moraliste et d'un homme d'État, une certaine fierté stoique, je ne sais si je ne devrais dire une certaine tristesse, qui recouvre et enveloppe tout le reste, voilà
ce qui était sans modèles dans la langue françabe et dont nous n'avons revu depuis lors que de faibles imitations. C'est que précisément les particularités du caractère et de la condition de Montesquieu y concourent pour la meilleure part, et Bossuet seul peutêtre ou Pascal ont écrit d'un style plus individuel, sous son apparente impersonnalité, plus original, et qui soit plus «l'homme » tout entier.
C'est pourquoi Montesquieu n'a point conformé son style à ses sujets, mais plutôt ses sujets à son style, et sa manière d'écrire lui a comme imposé sa manière de penser. Le titre importe à peine, et le cadre, et la nature des digressions. Sous le nom de Lettres persanes, de Considérations sur la Grandeur et la décadence des Romains, d'Esprit des lois, Montesquieu, en réalité, n'a jamais écrit qu'un seul ouvrage; et les huit ou dix volumes de ses œuvres sont huit ou dix volumes de Considérations sur les mêmes matières. C'est un homme qui lit, non pas à l'aventure, mais sans beaucoup de suite, qui médite sur ce qu'il a lu, qui le reprend à son compte, qui le plie aux exigences de sa propre personnalité, qui le transforme en se l'assimilant; — et qui ne réussit pas d'ailleurs à lui imposer une véritable unité. Car je veux bien, comme le dit M. Janet. au début de son Introduction, que « V Esprit des lois, sans aucun doute, soit le plus grand livre du xviii" siècle »; — quoique pourtant ÏEssai sur les mœurs, et la Nouvelle Hélo'ise, et V Histoire naturelle, dans des genres assez différents,
comme Ton voit, soient d'assez grands livres aussi, — mais, il faut bien l'avouer, le désordre y est extrême et la lecture en est laborieuse. Bodin, au xvi* siècle, dans sa République, est beaucoup plus prolixe; il est à peine plus confus. Qui donc a dit que rinlelligence de Montesquieu étftjt en quelque sorte fragmentaire, peu capable d'<)r^re, et tout à fait inhabile à la composition? Gn {Pourrait ajouter, quelque sujet dont il s'empare, quecomme il le creuse très profondément, ses concluçiî^fts vont en s'éloignant, en divergeant les unes des autres à mesure même qu'il leur donne cette formé arrêtée et définitive qui est la sienne. Il ne perd pas sa matière de vue ; mais elle lui échappe d'elte-^m^me, et les « mains paternelles », selon son exprisstpti, lui en tombent de découragement : Bis patHw çeçidere manus. Il y a trop de choses dans VEsprit rf^ij lois, trop diverses, et un plan trop vaste.
Plus j'ai lu VEsprit des lois f e,t moins j'en ai discerné le véritable objet. Les analyses que l'on en a données ne m'ont pas éclairé davantage, et elles n'ont pas non plus éclairé les autres, puisque, autant que j'ai consulté de critiques ou de commentateurs de VEsprit des lois, autant en ai-je trouvé d'interprètes. V Essai sur les mœurs, ou le Discours sur ïhistoire universelle, voilà qui est clair, qui est lumineux, dont l'objet et l'idée générale, faciles à saisir, faciles à retenir, n'ont Jamais fait hésiter personne. Il n'en est pas de même de VEsprit des lois.
€ Ceux qui auront quelques lumières, disait Montesquieu dans sa Défense de VEsprit des lois, verront du premier coup d'œil que cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages des peuples de la terre, j» C'est à peu près comme s'il nous disait que son ouvrage a pour objet toute la jurisprudence et toute la politique, toute l'histoire et toute la morale. Il se moque de nous, et sa définition n'est qu'une gasconnade. Mais la vérité, c'est que deux ou trois principaux objets se disputent, dansl'E^pn^ des lois, la pensée de Montesquieu; qu'incertain lui-même entre eux, il va sans cesse de l'un à l'autre, non sans plier à chaque pas sous l'amoncellement de ses notes; et qu'en vain il affecte la décision et la sécurité, il manque du point fixe qui devrait servir de repère à ses excursions, de but à ses démarches, et de centre à son livre.
Si nous en voulions croire Laboulaye, dans son édition, — et M. Zévort, qui l'a suivi de trop près, à mon sens, — VEsprit des lois ne serait qu'une continuation des Lettres persanes : j'entends une satire politique habilement voilée, un pamphlet allusif dans le goût du Prince Caniche ou de Paris en Amé^ rique. Partout donc où Montesquieu parle de Despo-tisme, c'est la Perse antique, la Turquie moderne ou la régence d'Alger qu'il faudrait entendre; lorsqu'il écrit Démocratie, ce serait tantôt Rome et tantôt l'Angleterre; et enfin et surtout ce qu'il dit de la Monarchie, il faudrait constamment le prendre de la France
du xviii* siècle, la France du ré^nl et celle de Louis XV. Comme 7^5 Caractères et comme le Diable boiteux, VEsprit des lois deviendrait ainsi ce qu'on appelle un « livre à clef; » et, moins absolu qu'autrefois en ce point, je n'en repousse pas tout à fait l'idée. Car l'interprétation n'a peut-être pas l'avantage, comme le croyait Laboulaye, de « rajeunir Montesquieu », — elle l'envieillirait plutôt, — mais elle peut servir à le justifier, entre autres critiques, de celles que Ton adresse à sa théorie des « principes » des trois gouvernements. S'il fait de la Vertu le principe des gouvernements démocratiques, et de VHonneur celui des monarchiques, ce n'est pas qu'un démocrate ne puisse aimer l'jfifonnéJwr, ou que la Vertu soit exilée nécessairement des monarchies, c'est tout simplement que Y Honneur ^ c'est-à-dire le sentiment de la dignité personnelle, était, en son temps, le principal ressort de la noblesse française, et la Vertu, é'est-à-dire l'amour des institutions politiques de l'Angleterre, le principe effectif de la puissance britannique. Admettons donc, sans difficulté, qu'il se soit glissé dans VEsprit des lois plus d'une intention de satire, et que non-seulement une cour ou un parlement, mais plus d'un ministre et plus d'un traitant aient « posé » devant Montesquieu. Le brillant auteur des Lettres persanes pouvait-il, en effet, renoncer à ces allusions malignes où il excellait? Pour ne pas découvrir, jusque dans les matières les plus graves, un peu de ridicule, n'était-il pas d'ailleurs un obser-
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▼atear trop atteotif ; no artiste aossi trop complaisant à lui-même pour ne pas s'en amuser? Et enfin, s*il faut tout dire, 4ans les salons qu'il fréquentait, chez ma/lame du Deffand on chez madame Geoffirin, pourquoi voudrions-nous qu'il eut compromis sa réputation d'homme d'esprit ?
Il convient seulement de ne rien exagérer; et, à ce propos, pour la rendre acceptable, M. Sorel a très bien montré qu'il fallait aussitôt et rigoureusement limiter cette interprétation. Les procédés de Montesquieu, dit-il excellemment, ou sa méthode, si l'on veut, sont ceux des classiques. Comme à La Bruyère dans ses caractères, comme à Bourdaloue dans ses sermons, comme à Molière dans ses comédies, les réalités prochaines ou présentes ne lui servent que d'une occasion pour étudier en elles quelque chose de plus général et de plus permanent qu'elles-mêmes. Il est possible que Tartufe ait quelques traits de H. de Roquette; que la cour, en tremblant, ait reconnu le maître lui-même dans le fameux Si^mon surVImpureté; qu'on doive motire des noms propres, ceux de Brancas o)i de Lauzun, sous les portraits de La Bruyère . M^is La Bruyère, Bourdaloue et Molière se flattent bien d'y avoir aussi insinué quelques traits qui soient (le tous les temps comme de tous les lieux; et c'est même pour cela que leurs comédies, que leurs portraits, ef qup leurs sermons survivent à tant d'autres. Montesquieu tout de même. Il a Rome et l'antiquité dans sa bibliqthèquc ; il a la Turquie, la France et
rAnglelerre sous les yeux; mais il a aussi les /?e/ations des voyageurs, il a la collection des Lettres édifiantes, il voit les lois se faire et se défaire, les institutions changer avec les mœurs; et de tout cela il a bien la prétention de tirer des conséquences, d'induire des principes qui soient vrais de l'avenir comme du présent et comme du passé, de dégager enfîn des rapports fondés sur la « nature des choses », et qui participent de sa nécessité. Cette interprétation de VEsprit des lois, plus large, plus conforme aussi, je crois, à la pensée de Tauteur, ne détruit pas la première : elle la limite, comme nous disions; mais en la limitant elle s'y ajoute; et il n'est pas douteux qu'en s'y ajoutant, la confusion du livre s'en augmente.
En voici cependant une troisième; et, d'après Vinet, qui se rencontre ici, par hasard, avec Auguste Comte, l'idée maîtresse de Montesquieu, l'objet propre de VEsprit des lois, ce serait ce qu'ils appellent « l'histoire naturelle des lois ». Observateur désintéressé du spectacle des choses humaines, les phénomènes de l'histoire, aux yeux de Montesquieu, ne se distingueraient qu'en apparence de ceux de la nature, mais en réalité seraient soumis comme eux à des lois invariables. La détermination de ces lois, comme aussi celle des rapports qu'elles soutiennent entre elles, de leur corrélation et leur solidarité, de leurs connexions et de leurs dépendances, tel serait le but
de l'ouvrage. Et, au fait, il l'a dit lui même : « J'ai
d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n'étaientpas uniquement conduits par leurs fantaisies. J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi particulière liée à une autre loi ou dépendre d'une autre plus générale. » On oublie seulement que, s'il l'a dit. c'est dans une Préface , dont la question est de savoir si son livre a tenu les promesses. Tout ce que l'on peut dire avec vérité, c'est que Montesquieu a bien eu le pressentiment de celte histoire naturelle des lois, qu'il en a même esquissé, si l'on veut, quelques chapitres, dans sa théorie des climats, par exemple; mais le fait est qu'il ne l'a point écrite ; et, dans l'élat de la science de son temps, quand les matériaux ne lui eussent pas manqué pour en remplir le plan, c'eût encore été la décision d'esprit, le parti prisphilosophique, et la sévérité de composition qu'il lui fallait pour le tracer seulement.
Est-ce tout ? Non pas encore, et s'il y a dans VEsprit des lois des traces de fatalisme, les intentions révolutionnaires ou réformatrices y abondent, et d'Alembert, dans son Eloge de Montesquieu, n'y a guère vu que cela. C'est une autre manière de comprendre et d'interpréter le livre. « Pour Montesquieu, Thomme est de tous les pays et de toutes les nations;., il s'occupe moins... des lois qu'on a faites que de celles qu'on a dû faire,., des lois d'un peuple particulier
que des lois de tous les peuples. » Et il est évident, quand il fait la théorie de la séparation des pouvoirs ou Tapologie de la constitution anglaise, comme quand il plaide contre l'esclavage, que Montesquieu ne croit point Tesclavage nécessaire, ni le régime parlementaire ou les lois protectrices de la liberté civile tellement liés au sol, au climat, à l'histoire de l'Angleterre qu'on ne les puisse transplanter sur le continent. Si ce beau système a été trouvé dans les bois, c'est dans les villes qu'il se pratique, et si l'on le voulait, ce serait h. Paris tout aussi bien qu'à Londres. Montesquieu n'étudie donc point les lois pour ellesmêmes, ni surtout pour elles seules, mais pour les leçons ou les exemples qu'on en peut tirer, et pour les applications prochaines, quand il les trouve bonnes, que l'on en pourrait faire à sa propre patrie. C'est un publiciste, comme on dit aujourd'hui; c'est un citoyeUy comme on disait au xviii* siècle; il travaille pour le bien public, et non pas seulement, comme Buffon, pour la science. L'histoire naturelle des lois l'intéresse, mais son pays autant ou davantage, et le progrès, et l'humanité. Citons encore d'Alemberl, et passons lui son emphase habituelle toutes les fois qu'il parle d'un collaborateur de V Encyclopédie : « L'amour du bien public, le désir de voir les hommes heureux, se montrent de toutes parts dans VEsprit des loiSy et n'eût-il que ce mérite si rare et si précieux, il serait digne par cet endroit seul d'être la lecture des peuples et des rois. »
lOi QUESTIONS DE CRITIQUE
D'Alembert ^^t un contemporain; et je ne puis me faire à V\^ée que, pour entendre un livre, il soit indispensable de n'avoir -pas vécu soi-même parmi les préoccupations qui Font dictée à son auteur.
Sans doute,' on dira que toutes ces intentions, non seulement sfe touchent, mais s'entretiennent; et je répondrai qpp c'est justement quand les matières se touchent qu'il est nécessaire de les bien distinguer, quand elles s'entretiennent qu'il importerait de nous eir faire voir le lien. C'est ce lien que je ne vois pas dans VEsprit \dei lois, et je crains qu'il n'y soit point.Faute de ç^la, VEsprit des lois n'est pas un grand livre ; mj^is seulement l'idée, ou encore mieux les fragments d'un grand livre ; il y fait constam-* ment penser, il; ne l'est pas lui-même, il ne l'a jamais été. Staf magni nominis umbra : c'est le souvenir d'un grand monument; mais,... le monument n'a jamais existé. On a quelquefois accusé de sa ruine, comme de celle de VHistoire naturelle de Buiïon, le progrés même de la science ; mais on n' a pas fait atteqtJQp que l'érudition moderne avait renouvelé de fond eq comble aussi l'histoire romaine, et qu'en dépit d'elle cependant, les Considérations demeuraient toujours debout. C'est que les Considérations font un ense.mble, et qu'à défaut d'une idée . maîtresse, la chronologie toute seule y mettrait encore cette unité qu'pn exige d'un livre. L'Esprit des lois est à peine un livre; ni chronologie ni pers-
peclive, comme le dit M. Sdrel;1out y est au même plan, s'y éclaire de la même lumière; ce n'est pas seulement l'unité qu'on y regrette, c'est encore la suite, c'est surtout l'ordre et la clarté.
Y seraient-ils peut-être, si Montesquieu, dont il faut bien dire que la décision ne laisse pas de cacher souvent une certaine timidité, avait pris parti dans la première question, et la plus importante, que soulevait le dessein, quel qu'il fût, de son Esprit des lois? C'est la question de la liberté. Dans une monarchie, s'il ne dépend que de nous de pratiquer les vertus républicaines, quelles sont ces connexions que l'on veut établir ? et à quoi bon tant d'esprit pour démontrer que tout différera nécessairement dans ï'état, selon que la puissance publique est aux mains de plusieurs ou d'un seul? Mais pourquoi nous indignerons-nous contre l'esclavage ou contre l'Inquisition, si les phénomènes historiques et sociaux sont conditionnés eux-mêmes par d'autres phénomènes, sur lesquels nous ne pouvons rien de plus que sur la révolution de la terre autour de son axe ou sur le refroidissement du soleil? On voit aisément que, si l'auteur de VEspril des lois avait résolu la question, une moitié de son livre tombait, pour ainsi dire, cessait d'être, n'avait plus de raison d'exister. Et ce que l'on voit peut-être mieux encore, c'est ce qu'il eût dû Sacrifier de sjbs lectures el de ses observations, et qu'en le lui demandant on ne lui eût demandé rien de moins que de changer sa méthode de travail ou"de
transformer sa nature même d'esprit. Moins libre en son plan, moins capricieux en sa diversité, plus clair et mieux ordonné, VEsprit des lois serait sans doute un livre mieux fait, qui donnerait moins de prise à la critique, il serait moins de Montesquieu, si Ton peut ainsi dire, image ou portrait moins fidèle de son génie fragmentaire. Et puisque enfin sa manière de penser procède eHe-môme de Toriginalité de sa manière d'écrire, il serait impie de souhaiter qu'au lieu de Montesquieu il se fut appelé... Goguet.
Ce qu'en effet toutes ces remarques ne sauraient faire, c'est que Montesquieu ne soit lui-même un très grand esprit, et son livre un livre essentiel dans rhisloirc de la littérature française. Il marque d'abord une date, une époque même de la prose classique. Toutes ces considérations de droit public et de jurisprudence, toutes ces matières de politique et d'économie, la théorie des gouvernements comme celle du change, ou l'interprétation des lois civiles comme celle des lois pénales, enfouies jusque-là dans les livres savants et spéciaux des Bartole ou des Cujas, des Grotius ou des Puffcndorf, des Domat ou des Pithou, VEsprit des lois y pour la première fois, les faisait sortir de l'enceinte étroite des écoles, de l'ombre des bibliothèques, et, les mettant à la portée de tous, accroissait ainsi le domaine de la littérature de toute une vaste province de celui de l'érudition. C'est ce que Descartes, avec son Discours de la
méthode, avait fait pour la philosophie, Pascal, pour la théologie, dans ses Lettres provinciales ; et c'est ce que faisaient, vers le même temps que Montesquieu, Voltaire, pour Thistoire, dans son Essai sur les mœurSy et pour la science, Buffon, avec son Histoire naturelle. Les hommes du monde dans les salons, les femmes elles-mêmes à leur toilette, s'étonnèrent de se trouver si savantes en politique, si avancées dans ces problèmes qu'on leur avait jusqu'alors enveloppés de tant de mystère, et comme défendus par tant de barrières. L'étonnement devint de l'admiration en devenant du plaisir* Et c'était justice, puisque aussi bien celte bonne fortune n'est jamais échue qu'à de très grands écrivains. Elle exige, en effet, pour être méritée, deux qualités voisines du génie : un sentiment très sûr, très profond, des ressources d'une langue ; et un tact très subtil du point d'avancement de l'intelligence publique. Montesquieu, dès les Lettres persanes, eut ce sentiment et ce tact : l'un lui dicta le choix de son sujet, l'autre lui procura les moyens de le traiter; et c'est ainsi que, par V Esprit des lois y la politique et la jurisprudence entrèrent dans la littérature. Elles en sont depuis quelquefois sorties:
Le livre eut un autre mérite : ce fut de donner aux éludes historiques une direction nouvelle. Apologétique ou érudite avec les Bénédictins, polémique avec Bpssuet, narrative avec Voltaire, l'histoire, avec
VEsprit des lois^ devient philosophique, en ce sens qu'elle fait désormais consister son principal objet dans la recherche des causes. Je n'examine point à ce propos si Montesquieu lui-même a réussi dans cette recherche des causes, ni s'il n'en a point sacriGé quelques-unes, et des plus effectives, à son août personnel d'expliquer les événements par les plus lointaines on les plus générales. La philosophie de VEsprit des lois a quelquefois besoin d'être corrigée par la philosophie de VEssai sur les mœurs. Si ce n'est point <r la fortune qui domine le monde », on peut douter pourtant que c tous les accidents soient soumis à des causes y» qui en déterminent la forme : c Le nez de Cléopâlre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Mais, ce qui est certain, c'est l'influence de Montesquieu sur tous les historiens qui l'ont suivi, et sur la manière même de considérer, d'étudier, et d'écrire l'histoire. C'est VEsprit des lois qui a dégagé les historiens de la superstition des modèles antiques, en leur proposant une autre ambition que d'imiter de loin César ou Tile-Live. Ce que l'on n'avait pas clairement discerné dans les Considérations, quoique la méthode y fût déjà tout entière, on le vit à plein dans VEsprit des lois; et, « comme un ouvrage original en fait toujours construire cinq ou six cents autres », quand on l'eut vu, on ne l'oublia plus. Voltaire même, autant qu'il le pouvait, se mit à l'école de Montesquieu, les Anglais suivirent, et, de nos jours encore, chez Guizot, chez Tocqueville, chez
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M. Taille enfin, rien ne serait plus facile que de retrouver l'influence de ÏEsprit des lois. « Si nous devons reprendre en sous-œuvre Tédifice du maître, a dit quelque part "M. Taine, c^cst setitè ment pSif ce ' que l'érudition aiccrue a mis en nos mains des matériaux plus solides el plus nombreux. » Et c'est peut-être bien aussi qu'en donnant aux idées de Montesquieu plus d'extension et de portée qu'elles n'en avaient dans sa pensée même, nous les avons un peu dénaturées, mais ^ifin, ce sont bien les siennes, et celles que Ton en a tirées, elles y étaient contenues, après tout, comme la conséquence l'est dans son principe.
Enfin, — et peut-être est-ce là, de tous les services . qu'il a rendus, le plus considérable et le plus oublié, — à celte société du xviii* siècle, envahie par le doute et l'incrédulité, Montesquieu vint enseigner la grandeur et, par conséquent, le respect de Tinstitution sociale. Quelques épigrammes que l'auteur des Lettres persanes ait dirigées contre les institutions de son temps et de son pays, quelques libertés qu'il ait prises, trop souvent, el jusque dans l'Esprit des Lois, avec la morale, Ifontesquieu n'en considère pas moins la société comme la plus belle invention des hommes, si l'on peut ainsi dire, puisque aussi bien elle est la condition, le lieu et la garantie enfin de toutes les autres. C'est pour cela qu'il a écarté de son Esprit des lois toutes recherches scientifiques et lou'.e spéculation métaphysique sur l'origine et la
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formation des sobriétés. Il loi suffit qu'elles soient. # Je n'ai jamais ouï parler du droit publie, a-t-il dit dans ses Lettres persanes^ que Ton n*ait commencé par rechercher soigneusement quel le est Torigine des sociétés, — ce qui me parait ridicule. > Il a raison : qu'importe Torigine. si le droit public ne commence lui-même qu'avec la société formée? Xe serait-ce pas aussi pour cela qu'il n'a pas cru devoir discuter plus h fond le problème de la liberté ? Libres on non, esclaves de la fortune ou artisans de nos destinées, toute société des hommes n'est-elle pas effectivement fondée sur l'hypothèse, ou, comme disent les philosophes, sur le postulat de la liberté.? Quelle est la loi pénale qui ne suppose la liberté de celui qu'elle frappe? la loi civile qui ne dérive du consentement ou du vœu des parties? la loi politique dont un accord fictif ou réel des volontés ne soit l'origine, le principe, et la sanction?
Et c'est encore pour cela qu'en dépit de beaucoup d'erreurs, qu'il ne pom-ait guère éviter, et d'un peu d'utopie, sans laquelle il ne serait pas tout à fait de son siècle, Montesquieu est si modéré, et au fond si peu révolutionnaire, c II est quelquefois nécessaire, a-t-il encore dit, de changer certaines lois. Mais le cas est rare, et, lorsqu'il arrive, il n'y faut toucher que d'une main tremblante : on v doit observer tant de solennités, et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de formalités pour les
abroger. » Bossuel lui-même a-t-il mieux parlé de ce « quelque chose d'inviolable sans lequel la loi n'est pas tout à fait loi :^ ?
Il y a toutefois une différence entre l'auteur de la Politiquelirée de VÉcriiure sainte et celui de VEsprit des lois : il y en a même plusieurs, mais je n'en reliens ici qu'une seule. Tandis que Bossuet fait de la religion le fondement mystique de l'institution sociale, c'est le respect de l'institution sociale dont on peut dire qu'il fait lui seul toute la morale, toute la philosophie, toute la religion de Montesquieu. Nous sommes nés pour la société, pour en exercer les devoirs, sans en allendre, en les exerçant, d'autre récompense que d'en avoir, chacun pour notre part, entretenu le culle. Ou encore, quand la société n'aurait d'autre objet qu'elle-même, non seulement nous serions tenus de toutes nos obligations envers elle, mais c'est alors qu'il faudrait nous y attacher plus étroitement que jamais. Et ce dernier trait, si je ne me trompe, en achevant, de caraclériser l'homme, achève aussi de mesurer l'influence et de préciser la portée de l'œuvre. C'est par là, en effet, qu'il a surtout agi, que le publicisle a conquis, qu'il a gardé longtemps la confiance et l'autorité que nous ne reconnaissons plus aux théologiens. C'est par là que son œuvre, si quelques parties en ont peut-être vieilli, n'a pas péri tout entière, que la vie continue toujours de circuler sous ses rides, que sa bienfaisante influence n'a pas cessé d'opérer sur ceux mêmes qui
rignorent. El c'est p.ar là, enfin, que Monlesquieu, si Français cependant, et voire même un peu Gascon, est presque un plus grand homme encore dans Thistoire de la pensée européenne que dans celle de la liltérature française.
l"aoûl 1887.
Depuis tantôt cinq ou six mois que l'on savait qu'un prince, neveu, cousin et fils d'empereurs ou de rois autrefois très puissants, s'était proposé de répondre au libelle, — ainsi qu'il l'appelle, — de M. Taine sur Napoléon, nous attendions sa réplique avec une impatience ou une curiosité que justifiaient également, bien qu'à des titres différents, la réputation de M. Taine d'abord, le nom glorieux de son contradicteur, la grandeur et enfin l'intérêt national du sujet.
Le livre vient de paraître ; et, si nous pouvons dire sans flatterie qu'il nous a révélé dans le prince un écrivain que nous n'y connaissions pas, c'est que nous devons ajouter aussitôt que, ni dans la forme ni dans le fond, le livre lui-même n'est ce qu'il pouvait
1. Napoléon et ses détracteurs, par le prince Napoléon. Paris, 1887; Calmana Lévy.
lU yUESTlOMS DE ClilTlOlE
être. Le- priiiw Kapc»léoii jie voulait point écrire une « Vie de Napoléoji > : et oji ne le lui demandait pas, rar, aussi bieji, et pour \'n\^i raisons, Teût-il voulu, il ne le pouvait pas. Mais, au Napoléon de M. Taijie, puisqu'il le trouvait faux, et aussi peu ronl'<»rnie à la nature qu'à l'histoire, il pouvait, et nous nous attendions qu'il opposât le sien. En re«rard des « ijiventions d'un érrivaiji dont la passion avait faussé le jugement et obsi-urci la conscience *, — ainsi s'exprinje-t-il, — il pouvait rétablir, comme il le promettait dans soji Introduction, f l'homme et son œuvre dans leur réalité vivajite >. Et dans nos inia;;inations, où la manière dure et chagrine de M. Taine avait gravé les traits d'un Ma la testa ou d'un Sforza moderne^ il pouvait enfîn substituer, lui, l'héritier du jiom et des prétentions dynastiques, la (igure du fondateur de la France contemporaine et du dieu même de la guerre. Malheureusement, au lieu de cela, c'est à M. Taine lui-même, c'est à sa méthode analytique, c'est aux témoins dont s'autorisait M. Taine que le prince Napoléon a cru devoir s'en juendre, comme un savant dans une académie, qui discuterait sur la valeur ou l'authenticité d'un texte, mais, de plus, avec une liberté de langage et une vivacité de plume qu'en toute autre occasion j'oserais qualifier d 'ont rageuse.
C'est en effet une condition malheureuse des princes, quand ils nous font l'honneur de discuter avec nous, qu'ils y soient tenus d'une modération,
d'une réserve, et d'une courtoisie plus grandes encore que les nôtres. On pensera donc unanimement qu'il ne convenait pas au prince Napoléon de traiter M. Taine d'un ton sur lequel M. Taine ne voudrait pas lui répondre, par respect même pour le grand nom qu'on l'accuse d'avoir diffamé. On pensera également qu'il ne lui convenait pas, en parlant de Miot de Mélito, par exemple, ou de tant d'autres serviteurs de l'empire, de paraître ignorer que les princes, oux aussi, demeurent les obligés de ceux qui les ont bien servis. Peut-être même pensera-t-on qu'il ne lui convenait pas, en discutant ou en contredisant les Mémoires de madame de Rémusat, d'oublier sous quels auspices les cendres de l'Empereur son oncle sont rentrées autrefois dans sa ville de Paris. Mais ce que l'on pensera surtout, c'est qu'il avait autre chose à faire que d'épiloguer sur des témoignages, et beaucoup mieux à dire, quelque chose de plus péremptoire, de plus démonstratif, — et de plus littéraire par surcroît, — que d'appeler M. Taine des noms d' « Entomologiste », de « Matérialiste », de « Pessimiste », de « Démolisseur », d' « Iconoclaste », et de « Déboulonneur ».
Non pas, sans doute, que M. Taine, et nous l'avons dit nous-même plus d'une fois, avec une entière liberté, s'il a toujours mis beaucoup de patience et de conscience dans la recherche de ses documents, ait toujours mis autant de critique et de discernement dans l'emploi qu'il en faisait. On ne s'explique pas
plus qu'il se soit servi dans son Napoléon du témoignage de Bourrienne, par exemple, que naguère, dans sa Révolution, de celui de George Duval, ou encore, ihuis son Ancien régime, de celui du fameux Soulavie. Les documents de M. Taine, en général, ne lui servent point à élahlir son raisonnement; mais il commence par faire son siège; et alors il consulte sa bibliothèque, on il se rend aux Archives, pour Y trouver des documents qui corroborent ses raisonnements. Mais, après cela, il faut bien convenir que, pour en différer, la critique historique du prince Napoléon ne vaut pas beaucoup mieux que celle de M. Taine, que, pour l'être d'une autre manière et dans un autre sens, elle n'est pas plus impartiale ni moins passiomiée; — et en voici la preuve.
Le prince Napoléon reproche à M. Taine d'avoir cité « huit fois » les Mémoires de Bourrienne, et, donnant cours à sa rancune, il en prend occasion pour déshonorer cruellement Bourrienne. A-t-il tort? a-t-il raison au fond? Je n'en sais rien, je n'en veux-i'ien savoir, je n'ai pas besoin de le savoir, puisque je sais d'ailleurs que les Mémoires de Bourrienne sont à peine moins apocryphes que les Souvenirs de la marquise de Créqui, par exemple, ou qlie les Mémoires de M. d'Arlagnan, Mais, si ces ' prétendus Mémoires ne sont pas effectivement de lui, que vient donc faire ici la personne de Bourrienne? et quand l'ancien secrétaire du premier consul, au
lieu (lu concussionnaire éhonté que' le prince Napoléon s'attarde inutilement à nous peindre, serait le plus honnête homme du monde, en serait-il plus digne de confiance, étant donné qu'il n'a rien écrit? Il suffisait de dire que les Mémoires de Bourrienne sont de Villemarest, comme les Souvenir s de la marquise de Créqui sont de Courchamps, et comme les Mémoires de M. d'Artagnan sont de Courlilz de Sandras.
Après Bourrienne, c'est madame de. Rémusat que le prince Napoléon reproche à M. Taine de n'avoir pas citée moins de vingt et une fois, — il les a comptées, — et il se donne, à ce propos, le malicieux et • naturel plaisir d'en appeler de madame de Rémusat, dans ses Lettres, à madame de Rémusat,- dans ses Mémoires, Le tour est de bonne guerre, peut-être ; mais, quoi! la question n'en a pas fait un pas. Car elle est de savoir si la vérité se trouve dans les Lettres^ ou dans les Mémoires de madame de Ri^musat? Et il se peut qu'ell.e soit dans les Lettres^ mais il se peut aussi qu'elle soit dans les Mémoires. Quand madame de Rémusat écrivait ses Lettres, de 1802 à 1808, elle était encore sous le charme; quand elle a rédigé ses Mémoires^ en 1818, elle n'y était plus; mais quelques sceptiques ne pourront-ils pas dire que c'est alors qu'elle a dû mieux voir, quand les écailles étaient tombées de ses yeux, quand le prestige n'opérait plus, quand le rêve impérial était évanoui? Que inadame de Rémusat eût changé de
sentiments, on le savait, et après tout, c'était son droit : Tempereur avait bien changé de conduite! Mais ce qu'il faudrait voir, c'est en quel temps les sentiments de madame de Rémusat furent le plus conformes à la vérité, et c'est ce que le prince Kapoléon a oublié de rechercher.
Quant aux Mémoires de Miot de Mélito, que le prince Napoléon a compté que M. Taine citait c quatorze fois », sa grande raison pour en repousser le témoignage et en contester la valeur, c'est, dit-il, que la publication en est due au gendre de l'auteur, M. de Fleischmaini, « général allemand très hostile à Napoléon, et qui s'est peut-être laissé dominer par le souvenir de sa conduite en 1813 ». On a déjà répondu, voilà vingt ans, au prince Napoléon, que M. de Fleischmann affirmait n'avoir pas mis un mol (le lui dans les Ménioiî^es de son beau-père, et, qu'en tout cas il n'appartenait guère de soupçonner la parole d'un officier wurtembergcois au fils d'une princesse de Wurtemberg et d'un ancien roi de Westrphalie. Mîiis, d'ailleurs, où, en quel endroit des Mémoires, le général de Fleischmann a-t-il montré son « hostilité » contre Napoléon? sur quelles preuves insinue-t-on qu'il s'est « peut-être » laissé dominer par le souvenir de sa conduite en 1813? quelle fut sa conduite en 1813, sinon « peut-être » celle d'un Allemand? et de quel droit enfin l'accuset-on ainsi de falsification de textes historiques? C'est ce que ne nous dit point le prince Napoléon. Et, en
attendant qu'il Tait dit, c'est ce qui nous permet d'accorder aux Mémoires de Miot de Mélito la même confiance qu'à tous ceux que le prince Napoléon veut que nous consultions : Bignon, Gandin, La Valette, Champagny, Caulaincourt ; — et sans en excepter ceux mômes de M. X.., dont je ne puis croire qu'il ignore l'auteur.
On pourrait ajouter que, ces Mémoires ou ces écrits, dont le prince a si longuement discuté, non par Vautoritéy mais uniquement les auteurs^ — ce qui est fort loin d'être la môme chose, — ne sont pas les seuls dont M. Taine ait invoqué le témoignage; qu'il y en a vingt autres, ceux de Rœderer et ceux de Mollien, ceux de Ségur et ceux de Champagny, qu'il y a la Correspondance de Napoléon et le Mémorial de Saint-Hélène; que tous cesdocuj[nents concordent en plus de points qu'on ne le laisse entendre avec les Mémoires de madame de Rémusat et de Miot de Mélito, avec ceux de M. de Metternich et les pamphlets de l'abbé de Pradt... Mais, plutôt, laissons de côté ces questions de critique historique, bonnes à remuer dans les écoles ou dans les académies, et venons au fond du sujet.
Le prince Napoléon trouve-t-il qu'en anatomisant la structure mentale du grand homme, et en nous décrivant cet esprit qui, c par sa compréhension et sa plénitude, déborda au-delà de toutes les proportions connues ou môme croyables », M. Taine ait diminué l'idée qu'on doit s'en faire et outragé
La mémoire de Napoléon? Où trouve-l-il vraiment qu'en faisant de Napoléon, « pour la cohérence et la logique interne de son rôve, pour la profondeur de sa méditation, pour la grandeur sur humaine de ses conceptions », un frère poslhume de Michel- Ange et de Dante, et, avec eux, « Tun des trois esprits souverains de la Renaissance italienne », M. Taine ait méconnu Tun des plus rares exemplîiires qu'il y ait eu de l'homme? Car enfin c'est à peine si M. Thiers en a fait un plus magnifique éloge; le prince Napoléon lui-même, quelque honne volonté qu'il en eiit, n'a rien dit qui mette plus haut le fondateur de sa race", et si l'on veut des expressions plus fortes, ce n'est pas aux historiens, c'est aux poètes qu'il faut les demander, à Chateauhriand, à Lamartine, à Victor Hugo. Mais une autre comparaison paraît avoir surtout blessé le prince Napoléon, et si nous ne saurions, évidemment, lui refuser le droit de s'en blesser, nous avons toutefois, nous, celui de n'y voir que ce que M. Taine y a mis.
« Extraordinaire et supérieur, disait donc M. Taine, fait pour le commandement et la conquête, singulier et d'espèce unique, il faut remonter pour le comprendre jusqu'aux Castruccio Castracani, aux Braccio de Mantoue, aux Piccinino, aux Malatesta de Rimini, aux Sforza de Milan. » Et la comparaison n'était point de lui, mais de Stendhal, — au commencement de son Histoire de la peinture en Italie, — et Stendhal est un contemporain que ses
fonctions, si je ne me trompe, ont plus d'une fois approché de TEmpereur. Veut-on faire là-dessus que les Bonaparte ne soient pas d'origine italienne? ou qu'il soit défendu d'étudier Napoléon dans ses oriirines? et de rechercher les commencements de son caractère dans celui de ses ancêtres? Le prince Napoléon n'y consentirait pas un instant, lui, qui nous a si bien montré tout ce que l'Empereur tenait de sa mère : « les traits de son visage, ses instincts religieux, sa résolution, ce calme d'âme dans les plus grands périls. » Et qu'est-ce qu'une telle comparaison enfin, résumant et illustrant une semblable recherche, peut avoir de blessant, lorsque l'on pense, comme M. Taine, et qu'on le dit, qu'en aucun temps ni en aucun pays « la plante humaine » n'a été plus forte ou plus belle, n'a poussé de plus vigoureuses ramures ou étendu de plus riches frondaisons, que dans l'Italie de Michel-Ange et de César Borgia, de Jules II et de Machiavel?
On peut ne pas aimer ce genre de comparaisons; on peut craindre, — et nous le craignons, — qu'elles n'embrouillent, en le compliquant de tout un appareil de lectures et d'érudition, ce qu'elles ont l'air irexpliquer. On peut ajouter qu'en général, comme Saint-Just est plus connu que « le calife Hakcm », lie même Napoléon l'est mieux que Castruccio Cas- Iracani. On ne peut pas dire que la comparaison rabaisse Napoléon, encore moins qu'elle lui soit injurieuse; et, si elle n'explique pas, elle éclaire du
li'i QUESTIONS DE CRITIQUE
moins ccrlaiiis côtés douteux ou obscurs de son
jîenie.
Que manque-t-il donc au Napoléon de M. Taine? Evidemment, c'est ce que je ne saurais avoir la prétention de dire en quelques lignes, puisque le prince Napoléon, dans tout un livre, ne Ta pas pu. Je pense, toutefois, qu'il lui manque d'abord d'avoir été peint par une autre main que celle de M. Taine, et surtout dans un autre livre que les Origines de la France contemporaine. J'entends par là, qu'à mesure que M. Taine avançait dans ce grand ouvrîige, la première violence de son style l'y engageait lui-même, de volume en volume, à de nouvelles violences. Ayant tracé de ï Ancien régime le tableau que l'on sait, — et dont il est bon, en passant, de noter que le prince Napoléon continue de trouver les exagérations parfaitement légitimes, — M. Taine, sans manquer à la plus simple équité, ne pouvait pas se montrer plus indulgent aux crimes de la révolution qu'aux sottises de la monarchie. Mais, après avoir peint la Révolulion de la niîinière trop forte, et avec les couleurs crues et voyantes qu'il y avait employées, comment, sans rompre l'unité de son œuvre, eût-il pu nous représenter l'empire et l'empereur avec des traits plus adoucis et sous un jour plus favorable?
C'est pourquoi, si l'on veut avoir sa vraie pensée, il faut, en le lisant, commencer par rabattre la moitié des choses qu'il dit, ou de la manière dont il les dit. Supposé qu'il traitât Louis XV d'Héliogabale, cela
SUR NAPOLÉON 12:j
signifierait seulement que le royal amant de la Pompadour et de la Du Barry n'a pas respecté la foi conjugale. Pareillement, en qualifiant naguère Danton de Cartouche et de Mandrin, M. Taine ne voulait parler que d'une certaine énergie dans le mal dont ces bandits fameux avaient fait preuve. El pareillement aujourd'hui, quand il compare Napoléon à César Borgia, comptez que ce Borgia-là n'est dans sa pensée ni le ruffian, ni l'assassin, ni l'empoisonneur de la légende, mais le type accompli du prince de Machiavel, et de ce que les Italiens de la renaissance appelaient du nom étrangement appliqué de Virtu. Par malheur, il Wqw est pas moins vrai /}ue si ces gros mots, pour M. Taine, et à mesure qu'il en abusait, ont perdu de leur force, ils l'ont conservée tout entière dans la langue usuelle ; qu'avec de pareils procédés, ce que l'on veut ou ce que l'on croit peindre, il nous paraît, à nous, lecteurs, qu'on le déforme; et que le Napoléon de M. Taine, après sa Révolution, et après son Ancien régime, en est un nouvel et non moins mémorable exemple.
C'est au surplus une idée chère à M. Taine, que le commencement de l'art consisterait, — et la formule est de lui, — « dans une altération systématique des rapports réels des choses » ; et c'est encore par là que son Napoléon se dislingue si profondément de la natufe et de la vérité. M. Taine n'appuie que sur de certains caractères, auxquels il subordonne tous les autres d'une telle manière qu'ils en deviennent
121 Ql ESTIONS DE CRITIQUE
irnpfMvopïililos. Par là, on la supprimant* il se lire de* la priiiripalo diffinilté du portrait historique : c'est de renielire à leur juste place, dans une physionomie, l<*s mille et une contradictions qui en font roriginalité. Tout est plus simple, mais tout est moins vrai; tout est plus un, mais tout est moins n'M'l; tout est pins fort enfin, mais tout est moins humain.
Où est, par exemple, dans son Napoléon, le donneur de batailles, l'homme né pour la guerre, le plus grand capitaine qui fut peut-être jamais, dont l'esprit n'était jamais plus lucide qu'an milieu des combats, l'imagination plus prompte, et l'invention plus féconde? Où est-il, ce vainqueur, dont les souvenii^sde gloire, après avoiranéanti celui de ses propresdéfaiteS, n'>iis servent (encore aujourd'hui de consolation dans b;s niMres? Où est encore ce charmeur, dont toute la France a subi quinze ans la séductioii fascinatrice, débris de l'ancien régime et survivants de la Convention, les femmes de sa cour et les grenadiers de sa garde, l'archiduchesse Marie-Louise et le tsar Alexamlre? Mais où est encore ce génie puissamment organisateur, dont la main a seule affermi sur ses fondements l'édifice social à l'abri duquel nous vivons toujours?
Oui, je le sais bien, tous ces traits, M. Taine • les a indiqués, c'à et là, d'un ou deux mots, pour n'y plus revenir, comme il avait fait des services rendus par la Constituante. Mais, par malheur, ils ne
frappent pas la vue; pour les trouver, il faut les chercher; et parce qu'ils sont ainsi repoussés ou noyés dans Tombre, les autres en prennent un relief, un éclat, une importance démesurés. Des anecdotes à la Stendhal, une historiette, le récit d'une scène de cour, le dîner d'Alexandrie, le coup de pied de Volney, deviennent des événements considérables, qui ont l'air, aux yeux de M. Taine, de contrepeser Arcole ou le Code civil. Ou plutôt, ils font plus que de les contrepeser, puisque effectivement ils tiennent plus de place, et qu'ils font un plus grand étalage dans une Étude sur Napoléon.
Et il manque encore au Napoléon de M. Taine d'avoir vécu, si je puis ainsi dire, et, comme les autres hommes, d'être situé dans le temps et de s'y être développé. « Napoléon n'est point fait d'une seule pièce. Son caractère s'empreint des idées qu'il reçoit et du milieu dans lequel il vit; son génie natif s'adaple aux circonstances qui le favorisent; il grandit avec sa fortune... Vouloir le juger en bloc, apprécier son caractère en superposant, par un perpétuel anachronisme, ses opinions et ses actes aux diverses époques de sa vie, c'est méconnaître la réalité et c'est fausser l'histoire. » Si les princes pouvaient être sensibles à celle gloriole, je dirais volontiers que l'on ne saurait mieux dire, et le prince Napoléon, dans tout son livre, n'a certainement rien écrit de plus juste ni de plus décisif.
Tout ce qu'il est en effet, le Napoléon de M. Taine
Test d'abord, il Test constamment, il Test toujours, et toujours le même. C'est en vain que, de Briennc à Waterloo, écolier, lieutenant d'artillerie, général d'armée, consul, empereur, il a vécu plusieurs existences d'homme, et c'est en vain que de l'une à l'autre des deux îles, de la Corse à Sainte-Hélène, ayant traversé tous les milieux, nul peut-être n'a vu plus de choses ni manié plus d'hommes ; M. Taine, pour le mieux étudier, l'immobilise sur sa table, il l'abstrait de l'espace et du temps, il le ramasse tout entier comme en un point indivisible, et d'un être humain, réel et vivant, il finit par le transformer, si l'on peut ainsi dire, en une proposition ou en un théorème de psychologie physiologique. Mais je suis étonné qu'ayant tant fait jadis pour assimiler ou réduire la critique et l'histoire à l'histoire naturelle, et n'écrivant encore aujourd'hui que « pour les amateurs de zoologie morale et les naturalistes de l'esprit >, M. Taine, dans son Napoléon comme dans sa. Révolutioriy ait semblé faire si peu de cas de l'évolution, et qu'après Darwin et Hœckel il en demeure toujours à Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier. Car ici, par malheur, la conséquence en est que sa Révolution et son Napoléon, fussent-ils vrais à tous autres égards, seraient encore faux, pour n'être cas successifs. Ce que Napoléon pouvait être à seize ans, il ne l'était plus à trente ou quarante ans; mais, consul ou empereur, il était devenu ce que n'était point l'écolier de Brienne; et, pour montrer d'un seul mot l'im-
portance de la dislinction, le Corse était devenu Français.
Ce n'est certes pas nous qui refuserons d'admettre avec M. Taine que nos rois « se sentaient chargés d'une vie plus longue et plus grande que leur propre vie » ; qu'ils « regardaient au delà d'eux-mêmes aussi loin que leur vue pouvait porter »; qu'en dehors d'eux « il y avait pour eux une chose réelle solide et d'importance supérieure, à savoir l'État». Nous ajouterons même qu'ils ne le sentaient jamais si bien, tout au rebours de ce que Ton croit, que lorsqu'ils identifiaient, comme Henri IV ou comme Louis XIV, cette « chose réelle » avec eux. Mais, ils l'eussent voulu, qu'ils n'eussent pas pu s'en détacher, et Napoléon, devenu chef d'État, ne l'a pas pu ni voulu plus qu'eux. S'il était Corse encore à Brienne, un étranger parmi ses camarades, et, dans la confusion révolutionnaire, à Toulon, à l'armée d'Italie, jusqu'en Egypte peut-être, s'il n'était « qu'un officier de fortune, qui ne songe qu'à son avancement », il est devenu F rançais en même temps que la France devenait sienne, et son ambition a fini par se confondre avec un intérêt ultérieur et supérieur à elle-même, comme son amour-propre et son orgueil avec la gloire de sa seconde patrie. Ni le sentiment populaire, ni l'histoire ne s'y étaient mépris, ni surtout l'étranger, l'Anglais ou l'Allemand, juge encore plus sûr de ce qu'un homme a fait pour la France, parce qu'il le mesure à la diminution de pouvoir que lui-même
lis QUESTIONS DE CRITIQUE
en a resseiilie dans sa gloire. Et comme Télranger, roiiime l'histoire, comme le sentiment populaire, M. Taine aussi Taorail vu, si. moins préoccupé de reirouver dans Napoléon ses Piccino et ses Malatesta, 4r aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'états viagers », il eût seulement distingué les époques avec plus d'exaclitude, et, — puisqu'il faisait (le l'histoire, — s'il eût un peu plus respecté la chronologie.
Faut-il aller plus loin ? et, avec le prince Napoléon, faut-il aussi lui reprocher d'avoir méconnu le génie . pacifique de Tempereur? Voilà hien au moins la découverte la plus étrange, — plus singulière elle toute . seule que toules celles de M. Taine, — et nous aurons hesoin d'un peu de temps pour nous y faire. « La paix en 1805, dit le prince Napoléon, la paix en 1807, la paix en 1809, la paix en 1812, la paix en 1813, qui donc la désire plus que lui? » Qui? mais ses ennemis d'ahord, puis ses peuples ensuite, et enfin ses maréchaux, — pour ne rien dire de ses frères. ' On (c {K'cepte » la paix quand on est chef d'empire; et on la propose au hesoin, pour mieux se préparer à de nouvelles guerres. On ne la « désire » pas, quand on respire dans les conihats comme dans son élément nalnrel. La guerre, qui fut pour de très grands penples une industrie nationale, était pour un Napoléon le jeu normal et le fonctionnement naturel de son activité. Comment, d'ailleurs, en le dépouillant de « cette gigantesque amhilion », et de « cette
soif (le domination », dont la passion de la guerre était le cause bien' plus que Teffet, le prince Napoléon ne s'est-il pas aperçu qu'il ôtait à son oncle les raisons môme de vivre? Et comment n'a-t-il pas vu qu'à nous, qui ne sommes pas tellement dégénérés de nos pères, ce qu'il enlevait en môme temps, c'était la raison des honneurs ou du culte national que nous rendons encore à la mémoire de Napoléon ? Car les hommes sont ainsi faits, que ce que nous aimons en ces victoires dont le prince évoque le nom glorieux, Arcole, Rivoli, Marengo, Austerlitz, léna, Friedland, Burgos, Espinosa, Somo-Sierra, c'est le témoignage de notre ambition conquérante et des sacrifices que nous avons été capables de lui faire; ce sont ces syllabes étrangères dont le son caresse notre orgueil en flattant nos oreilles; c'est l'impérissable écho du bruit dont nos armes ont autrefois rempli et étonné le monde. — Mais le prince Napoléon le sait bien; seulement il avait ses raisons pour faire comme s'il l'ignorait; et c'est ici que son livre, dans le seul chapitre qui semblât répondre d'abord à ce que l'on attendait de lui, tourne court, et s'achève piteusement en manifeste..
Il ne nous appartient pas de le suivre sur ce terrain. Mais quand il s'efforce de confondre la cause de Napoléon avec la cause de la révolution môme et de la France contemporaine, nous pouvons faire, au point de vue de l'histoire, deux remarques de quelque importance. La première, c'est que, les opinions de
M. Taine sur la révolution étant assez connues, vu (ju'elles ont fait assez de bruit, on ne fait rien contre M. Taine, ou plutôt on fait pour lui, quand on confond la cause de l'empire et de l'empereur avec celle de de la révolution. Si M. Taine, selon le mot célèbre, n'a voulu voir dans Napoléon qu'un « Robespierre à cheval », ce n'est pas, comme fait le prince, en mettant ce Robespierre à pied, qu'on lui rendra M. Taine plus indulgent ou plus équitable. Ou, en d'autres termes, puisque la révolution, toujours d'après M. Taine, n'a causé que des maux à la France, (juelle reconnaissance veut-on que M. Taine ait pour l'homme qui, d'inflammatoires qu'ils étaient, les auraient rendus chroniques, c'est-à-dire incurables ? Et, d'autant que l'on prouvera qu'en organisant ce désordre. Napoléon a seul eu la puissance de le faire durer, n'est-ce pas ainsi dans le sens même de M. Taine que l'on abondera?
Quant à la question maintenant de savoir en quelle mesure, etjusqu'à quel point M. Taine a tort ou raison dans son paradoxe, il convient peut-être d'attendre, et ce n'est pas sur un fragment de son livre que nous pouvons en décider. Sans doute, pour le moment, à nos yeux comme aux yeux de la plupart des Français, c'est de Napoléon que date la société contemporaine, et, si nous voulions faire une longue énumération de tout ce qu'elle lui doit d'institutions durables, nous le pourrions aussi bien qu'un autre. Nous tiendrions seulement à rappeler que, d'un
grand nombre d'elles, Napoléon n'est pas Tunique auteur, mais le plus récent organisateur, et que Tancien régime, ainsi que la révolution, ne laissent pas d'y avoir une large part à revendiquer. C'est à la Constituante qu'il faut faire honneur, si l'on pense qu'il y en ait lieu, de la description administrative du sol national, et, conséquemment, de l'organisation à laquelle plus tard ce tracé même a servi de cadre. C'est à la Convention, on le sait, qu'il faut faire honneur d'avoir posé les principes et fixé les grandes lignes du Code civil, et les Berlier, les Thibaudeau, les Merlin, les Treilhard. les Cambacérès, avant d'être tribuns ou conseillers d'Etat, ont commencé par être autant de conventionnels. On sait moins que le Coàe de 'procédure contient encore aujourd'hui la substance de VOrdonnance de 1670, et qu'il n'est pas jusqu'à la législation abhorrée de la Ferme dont les dispositions techniques ne régissent toujours notre matière des contributions indirectes. L'empire n'a pas tout fait, tout tiré du néant, et l'empereur, comme il avait trop de sens pratique et politique pour essayer de remonter le cours de la révolution, portait aussi trop haut le sentiment de la solidarité française pour ne pas utiliser tout ce que l'ancien régime, en tombant, léguait au nouveau. Ce sont deux choses dont la première fait un peu défaut à M. Taine, et la seconde au prince Napoléon. Mais, après tout cela, ce qu'il s'agit de savoir, c'est ce que ce nouveau régime contient lui-même en soi d'élé-
I3â QUESTIONS DE CRITIQUE
nienls de durée; c'est la question que s'est posée M. Taine; et c'est la réponse que nous devons attendre de son dernier volume.
11 disait, en effet, dans son Étude sur Napoléon, et c'en étaient même les dernières lignes ou la conclusion : « Telle est l'œuvre de Napoléon : dans sa bâtisse européenne comme dans sa bâtisse française, l'éjîoisme souverain a introduit un vice de construction. Dès les premiers jours, ce vice fondamental est manifeste dans l'édifice européen, et il y produit, au bout de quinze ans, l'effondrement brusque : dans l'édifice français, il est aussi grave, quoique moins visible; on ne le démêlera qu'au bout d'un demisiècle ou même d'un siècle entier, mais ses effets graduels et lents ne seront pas moins pernicieux et ne sont pas moins surs. »
Cela veut dire que M. Taine, dans le dernier volume de ses Origines^ s'engage à nous montrer, dans la société que nous sommes aujourd'hui, les effets inaperçus de ce vice fondamental. Et, en vérité, l'histoire de l'empire ou celle de la révolution sont-elles donc si complètement faites et parfaites, que M. Taine, avec sa ténacité d'observation et sa lenteur puissante, n'y puisse rieii découvrir, rien ajouter ou changer à ce que nous en savons? Ou, d'autre part, la France contemporaine est-elle si sure de son lendemain, les sociétés modernes tellement confiantes en leur propre . durée, que l'on ne puisse pas se demander si les institutions qui les soutiennent depuis quatre-vingts ans
, ne vont pas s'usant, craquant, et s'effondrant lentement tous les jours. Dans un précédent volume, celui qu'il a intitulé le Gouvernement révolutionnairCy ce que M. Tainea dit dn Programme jacobin y de ses lacunes, de ses vices, et de ses chimères, il ne l'aurait pas dit, comme on Ta vu depuis, s'rl n'avait eu lui-même son programme plus pratique, plus honnête, et plus complet à y opposer. De môme, s'il a parlé comme Ton sait de Toèuvre de Napoléon, c'est qu'il se forme une certaine idée de ce qu'elle eût pu ou de ce qu'elle eût dû être, et, dans le dernier volume dont cette É^W6Ï^ n'est qu'un fragment, il nous dira ce que le Consulat et l'Empire, au lieu de ce qu'ils en ont fait, pouvaient faire de la France du xix'^ siècle.
Alors, et alors seulement, nous pourrons juger M. ïainc à son tour. Car, et c'est ici que l'on n'est pas toujours jusle envers lui, ce n'est pas, lui non plus, une Vie de Napoléon, ni une Histoire de la révolution, ni une Histoire de Vancien régime^ que M. Tainc s'csl proposé d'écrire; mais ce sont les Origines de la France contemporaine qu'il a voulu démêler dans l'histoire; et tout le reste n'est que les prémisses ou la préparation de celte conclusion. On ne saurait donc juger ses conclusions avant de les coiniaîlre, mais on ne saurait surtout l'enfermer, en quelque sorte malg'ré lui, dans ses prémisses. II y a toute une part encore des jugements de M. Taine sur
l'ancien régime, sur la révolution, et sur Napoléon,
lai QUESTIOI^S DE CRITIQUE
non pas obscure, mais douteuse pourtant et relative, • qui ne deviendra définitive et absolue qu'avec la clernière page du dernier volume de ce grand ouvrage.
On a seulement le droit de trouver que quatre ou cinq gros volumes font peut-ôfre un bien gros appareil pour quelques pages de conclusion, et, sans insister autrement là-dessus, on peut penser, à un autre point de vue, que M. Taine, dans la mesure où il a traité Napoléon, la révolution, et l'ancien régime en eux-mêmes, a manqué de modération et d'impartialité. Car l'impartialité ne consiste pas, comme le semble croire M. Taine, quand on parle de l'ancien régime, à démontrer pourquoi la révolution était inévitable, et, quand on parle de la révolution, à démontrer comment on pouvait tout de même l'éviter. Elle ne consiste pas non plus, s'il est question de Louis XIV, à faire voir que la « vie de cour et de salons ^, en énervant l'ancienne France, Ta conduite insensiblement, par un chemin de fleurs, jusqu'aux abîmes; et, s'il est question de Napoléon, à lui reprocher d'avoir rejeté loin de lui cette « charte du savoir-vivre », et ce « code des bienséances », et « le plus intime vêtement de la nudité humaine»; et détruit ainsi « l'œuvre suprême de la civilisation ». Mais elle consiste peut-être, selon le mot d'un grand historien, à ne jamais oublier que les hommes extraordinaires, placés par la fortune dans des circonstances extraordinaires, ont droit à une mesure d'in-
(lulgence exlraordinaire. Elle consiste aussi à se rendre compte qu'en histoire comme ailleurs, il y a des valeurs qui se compensent ou qui s'équivalent, et non pas, assurément,
Qu'un pourceau secouru pèse un monde égor{i;é,
mais qu'un peu de domination paie un peu de servitude, un peu d'honneur beaucoup de misère, et un peu de gloire des flots de sang. Et elle consiste enfin, quoique « le bon historien ne doive être d'aucun temps ni d'aucun pays », à se rappeler qu'après tout, Louis XIV et Mirabeau, la Convention et Napoléon, tout cela, c'est ensemble la France, et que la France n'est même que cela. Voyez cependant la justice immanente et l'ironie intérieure des choses! Cette notion banale et vulgaire de l'impartialité, — à laquelle j'avoue qu'il est aussi difficile de se conformer qu'il est facile de la définir, — pour l'avoir. . oubliée, le plus froid de nos historiens, et celui qui s'est le plus piqué de science et de philosophie, en a paru, et en est devenu, sans le vouloir, le plus passionné.
Mais au moins ne voudrais-je pas terminer sans louer son courage, et, quand il a cru tenir la vérité, la tranquille et sereine audace avec laquelle il l'a toujours dite. Moins courageux ou plus habile, M. Taine, comme tous les historiens de l'ancien régime, de la révolution et de l'empire, pouvait s'ai-
(1er cl s'appuyer d'une partie de ropinion contre la colère et l'indignation des deux autres. Il ne Tapas fait. Après s'être aliéné, — s'il en survit du moins quelqu'un, — les partisans de Tanpien régime, il n'a pas voulu flatter Topinion révolutionnaire, et voici qu'après en avoir essuyé les fureurs, c'est à celles des bonapartistes qu'il ne craint pas de se dévouer aujourd'hui. S'il est encore permis de parler comme l'on pense, et de ne vouloir dépendre que de soi-même, sachons-lui en donc gré, connue d'une preuve ou d'un exemple de désinléressemenl, assez rare en tout temps, mais surtout de nos jours. Donnons-lui l'éloge, qui n'est pas médiocre, d'avoir toujours mis la sincérité de ses convictions et l'amour de sa vérité au-dessus des approhations populaires, du succès même, et plus d'une lois, peut-être, au-dessus de ses propres inclinations. Et, moins obstinés dans nos préjugés historiques, ajoutons enfin que, dans son Napoléon^ QOinvciQ dans sa dévolution, comme dans son Ancien régime ^ parmi les erreurs, il y a bien des vérités mêlées. <les vérités fortes et neuves, et des vérités contre lesquelles on ne prévaudra pas.
Car j'admire l'air dont ses contradicteurs, et en particulier le prince Napoléon, veulent bien lui dire (ju'il n'a pas ce qu'il faut pour parler de Naporéoû ou de la révolution. Mais qui est-ce qui a ce qu'il faut, alors, pour juger de Napoléon? Frédéric ou Catherine, peut-être, ainsi que ledemandaitNapoléon lui-même, « ses pairs i&, ou, en d'autres termes,
ceux qui, nés comme lui pour la guerre et le commandement, ne peuvent que s'admirer eux-mêmes, se justifier, et se glorifier en lui? Et qui est-oe qui jugera de la révolution? Danton sans doute ou Robespierre, c'est-à-dire ceux qui furent la révolution même? Non; ce qui les jugera, c'est l'opinion moyenne; et ce qui fera, ce qui modifiera, ce qui corrigera l'opinion moyenne, ce seront les historiens; et parmi les historiens de ce temps, quoi qu'en ait le prince Napoléon, ce sera M. Taine, pour une large part. Il était bon, d'ailleurs, que le prince Napoléon, avec l'autorité qui lui appartient, essayât de montrer ce qui manquait au Napoléon de M. Taine. On a vu qu'en plus d'un point il l'avait fait avec force, mais en plus d'un point aussi avec moins de succès que de talent. Différent en ceci du Napoléon de M. Taine, le sien ressemble beaucoup à celui que nous connaissons tous. Mais ce n'est pas à dire qu'il soit le vrai ; et, s il y a quelques raisons, — dont nous avons tâché d'indiquer les principales, — pour que le Napoléon de M. Taine ne soit pas conforme à l'exacte vérité, il y en a quelques-unes aussi pour qu'un esprit de la probité, de la vigueur et de l'éclat de celui de M. Taine, ne se soit pas inutilement appliqué à nous donner un nouveau portrait de cet homme extraordinaire.
1" octobre 1887.
Un amateur de philosophie, M. J.-A. Canlacuzèac, à qui nous étions déjà redevables d'une traduction de la Quadruple racine du principe de raison suffisanté et des Aphorismes sur la sagesse dans la vie, vient de publier à Leipsig, Paris et Bucharest, la première traduction française du Monde comme volonté et comme représentation. C'est le titre, personne aujourd'hui ne l'ignore, du grand ouvrage de Schopenhauer, l'ouvrage capital, — son Discours de la méthode^ son Éthique à la fois et sa Critique de la raison pure, — le livre unique, dont ses autres écrits ne sont à vrai dire que le complément, le commentaire, ou le développement. L'occasion est donc favorable à reparler du philosophe. Puisqu'il se pourrait bien que Schopenhauer fût un jour, avec Darwin, l'homme dont les idées auront exercé sur cette fin de siècle la plus profonde influence, nous ne
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je n'admets pas, comme le veulent pour lui ses disciples, comme il en a lui-même plusieurs fois affecté la prétention, que Schopenhauer ait le premier systématisé le pessimisme, et encore bien moins qu'il lui ait donné ce que Ton appelle une base métaphysique.
• Dirai-je que son pessimisme est extérieur ou excentrique à sa métaphysique? trop facile à en détacher? enlièrementet absolument indépendant de son système? On peut prouver du moins qu'il n'en fait pas partie constitutive. J'ajoute que, si peut-être, avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons étaient égaux, avant qu'il y eût des hommes, il ne pouvait y avoir de jugement sur la vie. Elle n'était ni mauvaise ni banne, elle n'était pas. Et ceci revient à dire que le pessimisme ne saurait avoir de base métaphysique, n'étant et ne pouvant être qu'une
-jugement sur la vie. Enfin, puisque l'on s'autorise du pessimisme de Schopenhauer pour refuser d'étudier de plus près son système, je tiens à montrer que son originalité véritable et durable est ailleurs. En même temps qu'un pessimiste, Schopenhauer est autre chose ; son pessimisme, en servant sa fortune, a masqué sîJ valeur; et c'est pourquoi je ne prendrai point Schopenhauer par son pessimisme.
Ce que j'aime d'abord de sa philosophie, c'en est ce qu'il appelait lui-même le caractère expérimentaL On dirait réaliste^ et on dirait mieux, si ce malheureux mol, en philosophie comme ailleurs, ne prêtait trop à l'équivoque. Le système de Schopen-
hauer, en un certain sens, et par comparaison à ces a magnifiques palais d'idées » qu'aimait à construire Tancienne métaphysique, est à peine un système ; il est fait des morceaux, des débris de vingt autres; on en donnerait volontiers le texte proprement dit ou le corps pour les Appendices et les Com^ pléments'j mais il est avant tout et surtout d'un ob-servateur des mœurs et de la vie.
La métaphysique s'égarait dans les espaces. Elle agitait avec Hegel des questions qui paraîtront un jour aussi ridicules à nos descendants que les problèmes accoutumés de l'ancienne scolastique : « Ulrum la Jroidure hibernale des Antipodes, passant en ligne orthogonale par l'homogénée solidité du centre, pourrait, par une douce antipéristasie, échauffer la superficielle connexité de nos talons. » Elle faisait sa joie, son honneur et son orgueil de l'inutilité de ses spéculations. C'est le principe de la haine de Schopenhauer pour Hegel et l'hogélianisme, c'est le secret de ses invectives outrageuses contre les professeurs de philosophie. Considérant donc que la raison, dans sa marche, a constamment besoin d'être contrôlée par ' l'intuition, la dialectique par l'expérience; qu'il est naturel à l'homme, étant homme, en toute occasion, de « tout rapporter à la nature humaine »; et, qu'en somme, il n'y a pour nous qu'un problème, un seul, qui est celui de notre destinée, — il y réduisit ou il y ramena toute la métaphysique. En effet, la recherche de l'origine ou de la fin des
mondes n'a d'intérêt pour nous qu'autant que nous sentons bien que la connaissance de notre origine et de notre fin à nous-mêmes y est forcément impliquée ; nous ne sommes curieux de ce qui se passe au centre de la terre qu'autant que la vie de l'espèce est liée à celle de la planète ; et si nous pouvions penser sous la forme de l'éternité, c'est à dire si nous ne mourions pas, nous n'aurions souci ni cure des destins hypothétiques de Sirius ou d'Aldébaran.
C'est pourquoi Schopenhauer, après avoir procédé, en 1818, dans le premier volume de son grand ouvrage, un peu encore à la façon de ceux dont il se séparait, a repris dans le second son système en sousœuvre, pour en chercher la démonstration ou la confirmation a posteriori dans les écrits des philosophes eux-mêmes, qu'il a tous lus; dans les vers des grands poètes, qu'il n'a pas moins bien connus, anciens et modernes, anglais et italiens, allemands et français; dans les observations des moralistes ou des romanciers, et jusque dans les faits divers du Journal des Débats ou du GalignanVs Messenger, des gazettes allemandes et des feuilles espagnoles.
A ce point de vue, sa méthode est déjà celle de Darwin, et le second volume au moins du Monde comme volonté et comme représentation ressemble, sous ce rapport, à la Descendance de Vhomme ou à VOrigine des espèces : des faits, des faits réels, authentiquement établis, et leur loi dégagée de la comparaison d'euxmêmes, pour être à son tour traitée comme un fait.
lii QUESTIONS DE CRITIQUE
C*est la méthode qui, depuis vingt ans, en Allemagne, en Angleterre, en France, « a maintenu solidement la philosophie sur le terrain de Tohservation », comme disait Schopenhauer. J'ajouterai que c'est la seule sur laquelle ou par laquelle on puisse espérer de fonder une mélaphysique positive. Tout allemand qu'il soit, — et en raison, si l'on veut, de l'origine hollandaise qu'il se plaisait h s'attribuer, — nul philosophe plus que Schopenhauer, pas même Bacon, n'a eu le goût, l'inslinct, et le sens du réel. D'aucuns voudraient pour lui qu'il ne l'eût pas poussé plus d'une fois jusqu'au cynisme.
Si ce goût du réel, si cette préoccupation des actions humaines et de leurs mobiles derniers n'avait inspiré à Schopenhauer que sa théorie de la volonté, c'en serait assez pour le mettre en un rang plus qu'éminent parmi les philosophes.
Presque tous les philosophes, avant Schopenhauer, mais surtout depuis Descartes, cet homme de si peu de corps, avaient lait de l'intelligence ou de l'entendement, de la faculté de connaître ou de concevoir, non pas môme l'attribut essentiel, ce serait trop peu dire, mais véritablement le fond et le tout de l'homme. Le seul l^iscal pent-ôtre, — et il est impoi'tanl d'en faire ici la remarque, — tout en recon- .naissant la ce dignité de la pensée », semblerait avoir soupçonné qu'elle ne saurait suffire à rendre compte de notre nature, si du moins, comme je le crois, on peut interpréter ainsi la parole célèbre : « que le
cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ji. Schopenhauer renverse le rapport; il dépossède Tintelligence de la royauté qu'elle avait exercée jusqu'alors; et, du principal faisant désormais l'accessoire, il met la substance et l'essence de l'homme dans la volonté. Vouloir, c'est vivre, et vivre, c'est vouloir, non point par métaphore, mais proprement et absolument; l'équation est parfaite, ou plutôt l'identité; et les deux termes sont toujours et partout convertibles entre eux.
La preuve en est écrite au fond de notre conscience, ou plutôt, et à vrai dire, nous n'avons conscience en nous que de notre volonté. Lorsque nous percevons ou que nous croyons percevoir le monde extérieur dans la diversité de ses couleurs ou de ses formes, on peut nous démontrer que formes et couleurs ne sont pas dans les choses, mais uniquement en nous. Tout de même, quand nous connaissons ou que nous croyons connaître l'enchaînement des effets et des causes, on prouve, et l'on prouve aisément, que toute causalité n'est que dans l'entendement, pour et par l'entendement. Mais ce qui est réel, le seul réel et le seul objectif, dont l'existence nous est assurée en même temps et aussitôt que l'inluition nous en est donnée, qui ne subit pas d'éclipsés ei qui ne connaît pas de rémissioos ni d'intermittences, c'est nous-mêmes, nous qui craignons et nous qui désirons, nous qui aimons et nous qui haïssons, ^t, d'un seul mot, c'est nous qui voulons.
116 QUESTIONS DE CRITIQI'E
Voilà le fond de rhonime et voilà le supporl du inonde; disons mieux et dis:)ns davantage : voilà le momie niônie et voilà l'homme tout entier. A nous re- »(arderdu dedans, nous ne trouvons en nous, dans notre conscience, que notre volonté qui soit pour nous r(d)jet d'une connaissance immédiate et d'une certitude a])S()lue. Si nous nous reJ,^a^dons du dehore, ce ne sont pas nos perceptions chani^^eantes, nos pensées (umtradirloires, nos conceptions abstraites ou vides; ce sont nos affections^ ce sont nos désirs, ce sont nos passions (fui seules constituent notre moi., l'idenlilé de notre personne, et la continuité de notre individu. Et, à tous les degrés de la nature enfin, ce que nous retrouvons, et ce que nous reconnaissons comme tel pour l'avoir éprouvé premièrement en nous, c'est la volonté, la volonté de vivre, « aussi inséparîiblede la vie que i'()m])re l'est du corps », la volonté perpé-. luelle. constante, universelle, immuable, indestructible.
C'est à celte conclusion que Schopenhauer, d'une manière assez subtile, et d'ailleurs arbitraire, essaie de rattacher son pessimisme. La volonté, dit-il, étant l'essence de l'homme, le vouloir-vivre étant le principal ou l'unique mobile de la volonté, et le besoin ou le manque, la privation ou la souffrance étant Tâme «lu vouloir-vivre, il en résulte que lavie, à son tour, n'élant qu'effort n'est que douleur, un mauvais rôve ([ue nons faisons les yeux ouverts, dont les prétendues joies nous rengagent à de nouvelles occasions de
souffrir, et quelque chose enfin de si profondément misérable, que Timaginalion échauffée des poètes ou Tenfer môme des religions n'en a pas pu épuiser la notion.
Mais on voit le vice de son raisonnement. Le towlûir-vitrCy comme il l'appelle, et conséquemment la volonté dans son essence, ne sont des causes de douleur qu'autant d'abord qu'ils ne peuvent pas atteindre leur objet, car, s'ils l'atteignent, le manque est réparé, le besoin est satisfait, la douleur est transmuée en plaisir; et, ensuite, qu'autant que cet objet lui-même, cessant d'être un bien du moment qu'on le possède, ne vaut pas la peine d'être poursuivi, — ce qui reste à prouver, et ce qui ne se prouve que parle témoignage ou l'expérience de la vie. L'artifice est donc manifeste. A un instant donné de son raisonnement, Schopenhauer introduit dans la notion du vouloir-vivre une ou plusieurs idées qui n'y sont pas implicitement, ni surtout nécessairement contenues; qu'il a lui-même tirées d'ailleurs, du spectacle du monde et de la connaissance de l'histoire; et que l'on peut, si l'on le veut, lui permettre d'y introduire, mais que l'on a le droit aussi d'en disjoindre, comme de refuser de les unir ensemble. Le pessimisme de Schopenhauer peut être celui de tout le monde, et sa théorie de la volonté n'est qu'à lui.
On a dit là-dessus, je le sais, qu'en donnant au mot de volonté cette étendue ou cette portée, Schopenhauer en avait méconnu la légitime et véritable
IW Ot'ESTIONS DE CRITIQUE
acception. Ce qu'il appelle Volontéj l'usage, entre les phiio:ïOpheS; est en ofTet de le nommer Force; et même d'opposer la Force aveugle, inconsciente et fatale, à la Volonté libre, consciente et intelligente. Oserai-je dire que, si le reproche était juste, je louclais encore Schopenhauer, qui n'a pas négligé d'y répondre, de Tavoir tout de même encouru? Sous le nom de Liberté, comme cela s'est vu plusieurs fois dans riiistoire, les partis politiques ne réclame'nt d'abord que le droit pour chacun d'eux d'imposer sa tyrannie aux autres; mais le mot emporte la chose; et, tôt ou tard, mais immanquablement, il faut bien qu'ils finissent par donner aux hommes ce que les hommes ont entendu qu'on leur promettait sous ce nom. Pareillement, il n'importe pas que la Volonté de Schopenhauer ne soit pas celle des philosophes; en fait, il a réintégré dans ses droits un pouvoir qui ne diffère pas entièrement d'elle, qui môme n'en diffère que pour être plus étendu, comme le genre diffère de l'espèce, en l'enveloppant; c'est assez, le temps fera le reste, et l'îiuteur du Monde comme volonté derncurera dans l'histoire le théoricien de la volcnilé.
Est-ce bien lui qui d'ailleurs qui donne trop d'extension au mot de Volonté, ou ne serait-ce passes adversaires qui le prennent eux-mêmes dans un sens \v()\) élroit?La distinction qu'il prétendent maintenir entre le Désir et la Volonté n'est-elle pas bien s'.iblile, ou peut-être entièrement factice et arbi-
LA PHILOSOPfllE DE SCHOPENHAUER U9
traire ? Peut-on nier que Tenfant, ou même Tanimal veuille ce qu'il désire avec autant de suite, et de force, et de ténacité que Thomme ? Et qui des deux îibuse vraiment des mots, Schopenhauer, quand il dit que le cerî veut se soustraire à la dent des chiens, ou celui qui dira qu'il le désire seulement?
« De même que, selon les besoins de sa volonté, chaque espèce animale se montre à nous pourvue de sabots, de griffes, de cornes ou de dents ; de mêmeelle est douée d'un certain cerveau, plus ou moins développé, dont la fonction est l'intelligence nécessaire à sa conservation. » Là, et non ailleurs, gît effectivement et uniquement toute la différence, dans l'entendement, qui, selon qu'il est plus ou moins développé, suggère à la volonté des motifs plus nombreux, et conséquemment plus divers, de faire ou de ne pas faire. Mais ni là diversité des motifs, ni leur nombre, s'ils peuvent bien modifier la nature, la direction ou le caractère de l'action, ne modifient ni n'altèrent surtout l'essence de la volonté. Le vouloir demeure toujours identique à lui-même, et, dans l'homme comme dîins la nature, par des chemins plus ou moins détournés, il tend toujours au même but, qui est la protection, la conservation, et la continuation de la vie. Au surplus, et en nous conformant nousmêmes à la méthode que recommande Schopentiauer, il suffirait, pour nous convaincre de la valeur de sa « découverte », de regarder aux faits jusqu'alors mystérieux qu'elle nous a expliqués pour la