‹ Questions de critiqueChapitre 4 sur 4 · I.VJ «^LESTIONS DE t:RITiyLE · texte numérisé non relu

I.VJ «^LESTIONS DE t:RITiyLE

j»r»Tiiiéro fois. On riVii «lemamle pas davaiilajre aux hypoihf's^s >cienlilîi]iio<eIl«.*s-int'mes; ou plutôt c'est jii^tfMiieiit là, dans Texpliration quVlles doniieiil de l'inox pi iqur. c'est là leur raison d'être et leur légitimation.

Jt' serais infini, si je voulais signaler toutes les applications qu'il en a faites lui-même à tant «le prohlèines que les philosophes ses préilécesseurs n'avaient pas habitué «le traiter. Car, et précisémenl parce qu'ils avaient mis Tesseure de Thomme dans rintellijîence, les actions humaines ne les intéressaient jruère, et ils ne se servaient de la réalité que comme d'nn prétexte à s'élancer dans la spéculation, quand encore ils daignaient autoriser leurs rêverie< d'nn prétexte. Mais, au moins, je veux dire quelques mois de sa Mélaphtjsique de rAmour. qu'il considrMail comme « un<î perle », nous dit-on; — car il n'élail pas modeste, et la justice que ses contemporains lui refusaient, il savait bien se la rendre luimême. Déjà M. Kihot, dans sa Philosophie de Schopenhanery avait donné de ces quelques pages une excelle;ile analyse», et M. J. Bourdeau, depuis lors, dans ses Opuscules, Fragments et Pensées de Scliopniliaue7% les avait entièrement et élégamment traduites. CependanI, il ne semble pas qu'on les nH appréciées «mi France à leur juste prix, je veux dire, «'( je (lis bien : comme la jn-emiêre et la seule tliéori«» qu'il y ail, complète, cohérente, et ainsi vraiment philosophique des passions de l'amour.

Considérons, en effet, les autres passions, ravarice ou l'ambition, par exemple. Elles s'expliquent, non pas entièrement, mais dans quelque mesure, par Tempire des motifs intellectuels sur la volonté. Comme le choix et le calcul s'y mêlent, nous pouvons entrer dans le secret de leurs résolutions ; elles sont intelligibles. En outre, leurs objets sont toujours identiques, et comme tels, susceptibles de connaissance abstraite. On n'est avare que de l'or, on n'est ambitieux que des honneurs, du pouvoir, ou de lagloire. Mais les passions de l'amour sont un mystère pour l'intelligence. Mystère, — l'attrait subit et indélibéré qui pousse les amants l'un vers l'autre, sans calcul et sans choix, Roméo vers Juliette ou des Grieux vers Manon Lescaut. Mvstère, — cette consécration ou cette immolation de soi-même à un « unique objet », une seule Rachel, un seul Titus, une seul Charlotte, que l'on attend sept ans, ou toute la vie, ou que l'on meurt plutôt que d'en aimer un autre. Mystère, — ces amours disparates, « lui, vigoureux, ignorant et borné, elle, délicate, spirituelle et charmante » ou. inversement, Molière et sa Béjart, Jean-Jacques et sa Thérèse, Goethe et sa Chrisliane. Mystère, — cette importance tragique donnée, selon le mot célèbre, à « l'échange de deux fantaisies et au contact de deux épidermes », tant d'indignités pour si peu de chose, tant de crimes, tant de suicides! Et mystère encore, — mais non pas enfin, — l'impossibilité aux plus grands, aux meil-

leurs, à l*ainour même (réveiller daiis le cœur d*uiie Agnes qui résiste^ ou à la passion de ressusciter la passion de ses cendres. Tout est mystère dans les passions de l'amour, tout est brouillé pour rintelligencê, tout est confus pour la raison.

Mais au contraire, du point de vue du twulair-vivre et de la volonté, voyez comme tout s'éclaire, se démêle, et s'ordonne! Supposez un instant que Tamour soil en nous la manifestation du génie de l'espèce, le vouloir-vivre de la race future, l'aspiration de la volonté à la continuation d'elle-même. Et cette seule • formule, en changeant l'état de la question, a dissipé toutes les obscurités et résolu l'inquiétante énigme. Ni la fortune, ni le mérite, ni l'intelligence, ni la beauté même, et encore bien moins la tendresse ou le dévouement, ne touchent les Agnès, qu'autant qu'elles y trouvent joint ce qui leur manque k elles mômes pour maintenir l'équilibre ou la moyenne de race. Pour la même raison, en tombant dans les 1)ras du More, il n'importe à Desdémone que l'avenir lui réserve les plus cruelles souffrances, ou la mort même parles mains d'Othello : elle ne suit pas l'îm- , pulsion de son cœur, mais celle de la nature. Pareillement, et quoi qu'ils en pensent, de quelque égoïste illusion qu'ils se flattent ou se dupent eux-mêmes, ce n'est pas pour eux, pour être heureux, qu'ils aiment, les Roméo, les don Juan, les Lovelace; et leur félicité serait précisément de n'avoir jamais rencontré Clarisse ou Juliette. Sans le savoir, mais nou

sans le vouloir, et au contraire, en le voulant de toutes leurs forces, il tendent, ou plutôt ils courent vers une fin qui n'est pas la leur. Et c'est ce qui explique l'indulgence que nous avons pour eux : la pitié que nous témoignons aux victimes, non seulement aux victimes, mais aux criminels d'amour; l'intérêt passionné que nous prenons, vraies ou fausses, aux récits de leurs aventures, dans le roman ou dans la vie. C'est ce qui explique aussi leur réelle grandeur et ce qui les consacre de tout temps aux chants des poètes : ils n'aiment pas pour euXy ils ne poursuivent pas la satisfaction d'un désir égoïste, et la vie môme de l'humanité est en quelque sorte impliquée dans le succès de leurs entreprises. Irrationnelles et inintelligibles du point de vue de l'individu, les passions de l'amour cessent de l'être du point de vue de l'espèce. Même, on ne les entend que de ce point de vue. Et, si Schopenhauer a donné le premier la théorie des passions de l'amour, c'est que sa théorie du Primat de la volonté, substituée dans les droits de la théorie de l'homme-intelligence, pouvait seule et peut seule y conduire.

. Le lecteur curieux de ce genre de sujets pourra comparer, s'il le veut, ces trente ou quarante pages de Schopenhauer au livre de Stendhal sur VAmour^ si décousu, si prétentieux surtout, avec cela si vide; au galimatias lyrique et amphigourique du professeur Mantegazza : Fisiologia dell* amore; ou encore aux

chapitres de Darwin et d'Haeckel sur la môme matière,

dans la Descendance de Vhomme el dans VHistoire naturelle de la création. S'il est frappé de quelques ressemblances, — atleiidu que Ton se Iromperait sûrement cru voulant être trop neuf sur le sujet de l'amour, — il le sera, je crois, bien plus encore des différences qui font la supériorité du philosophe sur ses rivaux.... Mais j'ai hâte maintenant de passer à la morale de Schopenhauer, combinaison singulière et puissante de son pessimisme avec sa théorie de la volonté. Il l'a exposée pour la première fois dans le quatrième livre du Monde comme volonté et comme représentation ;i\ Va reprise par la base dans ses Opuscules sur le Libre arbitre et sur le Fondement de la morale; enfin et non content de Tavoir complétée dans ses ComplémefitSy il Ta encore perfectionnée dans ses Parer ga et Paralipomena.

Dans son Essai sur le Libre arbitre, il nie le libre arbitre, et, dans son opuscule sur le Fondement de la morale, il nie que la morale ait pour objet de réi,'ler la conduite. En effet, puisque la volonté, comme il l'a démontré, n'est déterminée en toute occasion que par le vouloir-vivre, aucune règle, aucun précepte, aucun impératif n'en saurait changer la nature; et puisque, d'autre part, nous ne pouvons exactement que ce que nous voulons, l'idée seule du libre arbilre est une idée contradictoire. On ne se demande pas sans quelque inquiétude ce qu'il peut advenir d'une morale fondée sur de telles prémisses, et l'on s'étonne d'abord, qu'ayant débuté par ces deux asser-

lions, la morale ait tant exercé la pensée de Schopenhauer. Mais il faut creuser plus profondément, et voici ce que Ton discerne.

En premier lieu, et à prendre le mot dans son sens ordinaire, il est au moins une liberté dont le plus rigoureux déterminisme nous permet toujours l'usage: c'est celle qui consiste, en contraignant nos pensées par une certaine discipline, à purifier en quelque

sorte d'avance les mobiles ou les motifs de nos déler-

minations futures : « La roue agitée par le cours d'une rivière, dit un illustre théologien, va toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son chemin; si elles sont pures, elle ne portera rien que de pur... Ainsi, si notre mémoire se remplit de pures idées, la circonvolution, pour ainsi dire, de noire imagination agitée, ne puisera dans ce fonds et ne nous ramènera que des idées saintes. » Je suis bien aise, comme j'appelais tout-à-l'heure Pascal au secours de Schaupenhauer, de pouvoir ici lui prêter l'appui de Bossuet. Nous ne sommes pas libres, dans un cas donné, de prendre indifféremment l'un ou Taulre parti, mais nous étions libres, par une longue accoutumance, de substituer en nous les motifs qui nous eussent décidé pour le bon au lieu de ceux qui uous ont incliné vers le pire. En d'autres termes encore, il ne dépend pas de nous, au moment où je parle, d'être autres que nous ne sommes, et différents de nous mêmes, mais nous l'eussions pu, si, connaissant plus tôt la nature de la vraie liberté, laquelle consiste uniquement à réaliser

la justice, et non pas à nous « promener d'une passion à Tautre », nous y eussions travaillé constamment.

Cette considération nous élève à une plus hîiute. Ce qui détermine en effet ou ce qui nécessite la volonté, c'est qu'elle est engai^^ée dans le monde, c'est que ses actes sont eux-mêmes autant de phénomènes et, comme tous les phénomènes, puisque c'en est ici la définition même, rigoureusement conditionnés. Mais diminuons, retranchons, anéantissons en nousle vouloir-vivre^ supprimons les passions, mortifions les désirs et, sans tomber pour cela dans les pratiques de l'ascétisme, tirons-nous hors de la nature, et voilà qu'insensiblement la volonté, dégagée des liens qui la captivaient, revient à son essence; et ' la justice, la charité, l'esprit de sacrifice triomphent de l'égoïsme ; cl, en « mourant au monde », nous naissons à un nouvel èlre. Ainsi s'établit une morale supérieure sur les ruines de la morale vulgaire, infectée d'eudémonisme ou d'utilitarisme, et dont tout l'édifice, quand on en sonde les derniei*s fondements, se trouve reposer sur cette illusion que nous serions placés ici-bas pour ôlre heureux. Aucune religion ne l'a jamais admis, ne Tadmettra jamais.

Je crois devoir insister à ce propos sur une particularité remarquable, et qui prouverait une fois de plus, s'il le fallait, combien est courte la logique des hommes. Tandis que l'on reproche au pessimisme^ en prêchant sa doctrine, d'énerver les courages

et (le briser les volontés, c'est lui justeraent, en tout temps et presque en tous lieux, qui a fait en réalité réducation du caractère et du vouloir humains : « Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? disait encore Pascal. Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère et •véritable. » En effet, l'anéantissement de la volonté n'en est que le suprême effort, et ce n'est qu'à force de l'exercer qu'on arrive à la vaincre. Mais, en attendant, et tandis que l'on travaille à gagner cette suprême victoire, on pratique justement les vertus que les hommes aiment tant (et avec raison) à rencontrer, — dans les autres. On comprend que son bien, quel qu'il soit, ne vaut pas la peine d'être poursuivi au prix d'une injustice; et l'on quitte à de moins pessimistes sa part de plaisirs, d'honneurs et de pouvoir. On comprend qu'étant déjà mauvaise, il ne faut pas ajouter aux misères de la vie en rejetant son fardeau sur les épaules des aiïtres; et on le porte soi-même avec plus de résignation ou de véritable vaillance. Et quelques-uns, plus courageux encore, parce qu'ils sont encore plus convaincus de la vanité de l'existence, non contents de leurs douleurs, prennent encore pour eux ce qu'ils peuvent de celles des autres. Que voit-on là qui justifie les invectives que l'on lance contre le pessimisme? Ce que le pessimisme enseigne, avec le détachement de la vie, c'est l'abnégation de soi-même, et il n'y a pas de vertu plus haute, parce qu'effectivement il n'y en a ni

ir»8 QUESTIONS DE CRITIQUE

(le plus rare, ni de plus féconde, ni <le plus bienfaisanle.

Et que l'on ne dise pas que nous exagérons, que nous protons à Schopenhauer des conclusions qu'il n'aurait pas souscrites, ou que nous composons h l'usa^^e des boinies âmes, en. nous aidant des débris du sien, un pessimisme hétérodoxe. Il nous serait facile de prouver le contraire. Lisez seulement le (luatrième livre du Monde comme volonté et comme représentation: lisez, dans les Compléments, son quarante-huitième et son quarante-neuvième chapitre : la Négation du vouloir-vivre et la Voie du sahtt; ou lisez encore cette seule page que je n'ai: pas vu souvent citer, sans doute parce qu'elle dérangerait l'image conventionnelle que Ton a résolu de se faire de Schopenhauer et du pessimisme : « De même que des torches et des feux d'artifice palissent et s'éclipsent à l'apparition (hi soleil; ainsi l'esprit, comme le génie, et comme la beauté môme, sont rejetés dans l'ombre et éclipsés par la bonté du cœur. L'intelligence la plus bornée ou la laideur la plus grotesque, dès que la bonté les accompagne et parle en elles, en sont transfigurées; le rayonnement d'une beauté de nature plus élevée les enveloppe et elles expriment une sagesse devant laquelle toute autre sagesse doit se taire. Car la bonté du cœur est une propriété transcendante, elle appartient à un ordre de choses qui aboutit plus loin que cette vie, et elle est incommensurable par rapport

LA PHFLOSOPHIE DE SCHOPENHAUEU 159

à n'importe quelle perfection. Quand elle habile un cœur, elle l'ouvre si largement qu'il embrasse le monde, tout y pénètre et rien n'en est exclu, car il identifie tous les êtres avec le sien et il communique envers les autres cette iiululgence intime dont chacun n'use habituellement qu'envers soi-même. — Auprès de cela, que pèsent esprit et génie, que vaut un Bacon de Verulam? »

Qu'il y ait un autre Schopenhauer, je le veux bien; mordant et cynique, je l'ai déjà dit, celui de l'Essai sur les femmes, par exemple, et celui de la petite dissertation sur l'Honneur féminin, j'y consens bien encore ; mais celui-ci aussi existe (pii a écrit cette page, et, pour n'être pas le Schopenhauer de tous les jours, il n'en est pas cependant moins vrai. Car je me suis efforcé de le montrer un peu plus haut, comme cette belle page résume l'enseignement moral de tout pessimisme, de môme elle est la conclusion nécessaire du système de Schopenhauer. Et je ne disconviens pas qu'il y manque peutêtre quelques trafts de l'homme, et des plus accentués, mais le philosophe y est assurément tout entier. En connaissez-vous beaucoup dont la morale soit plus pure et qui, sur une vue plus originale du monde, ait fondé un plus sévère, et, pour tout dire, un plus noble enseignement?

Il y aurait encore bien des choses à signaler dans ces deux gros volumes. Mais la place dont je dispose n'y saurait aujourd'hui suffire, et plutôt que d'abréger.

j'aime mieux terminer par une ou deux observations plus générales.

Le succès quasi posthume de la philosophie de Schopenhauer a donné le signal en Allemagne d'une renaissance de Tidéalisme. Le caractère essentiel et nouveau de cet idéalisme, on Ta vu, c'est d'être pour la première fois, dans l'histoire, appuyé sur Texpéricnce ou, ponr mieux dire encore, d'en être sorti tout entier. Ce que n'avaient pu faire Auguste Comte en France, ni Stuart Mill en Angleterre, Schopenhauer l'a fait : il a rompu les dernières attaches qui relenaient encore la mélaphyique dans les régions du transcendantalisme. Mais, de plus, et ce que personne avant lui n'eût cru possible sans dépasser la sphère de l'expérience, il a remis la métaphysique en honneur, cl celte métaphysique est une métaphysique idéaliste, (cependant, et dans un temps où les progrès du matérialisme devraient alarmer tous les philosophes, et d'autres hommes aussi peut-être que les philosophes, comme si Ton ne voyait pas l'originalité du système, on a préféré s'égayer, dans Schopenhauer, aux dépens du pessimiste et prendre parti contre lui pour le matérialisme, en essayant de prouver qu'il est bon d'être au monde et meilleur d'y rester.

Mais, laissant de côté le pessimiste, n'aurait-on pas pu lui savoir quelque gré d'avoir forlifié, si je puis ainsi dire, les positions de l'idéalisme, en le distinguant à jamais du scepticisme de Hume et de Kant,

(lu panthéisme de Schellingel Hegel, et du matérialisme ? Dans sa Critique de la philosophie de Kant, qui sert à la fois d'introduction et de supplément à son Monde comme volonté et comme représentation, il a rétabli contre Kant la possibilité de la métaphysique; et quoique son système, au fond, soit peutêtre une morale plutôt qu'une métaphysique, il a démontré cette possibilité de la meilleure manière, en faisant œuvre de métaphysique. Dans les quelques pages qui forment la conclusion de son grand ouvrage, et qu'il a intitulées Ëpiphilosophie, il a encore mieux établi la faiblesse de tout panthéisme, et surtout la profondeur de son immoralité. De toutes les formes de l*oplimisme, celle-ci, comme Ton sait, est sans doute la plus dangereuse, parce qu'elle ne se contente pas d'applaudir au succès et de le justifier, mais elle fait du succès la mesure de la justice. Et enfin, quant au matérialisme, en réduisant la matière à n'être, comme il dit, qu'une manifestation de la volonté, si l'on a certainement quelque peine à le bien entendre, toutefois, en rétablissant le volontaire dans ses droits, il a fait plus, lui tout seul, qu'aucun démonstrateur de l'immortalité de l'âme ou de l'existence de Dieu. Car Dieu est bien loin; l'immortalité de l'âme se sent ou ne se sent pas, mais ne se démontre point; mais la volonté « est de toutes les choses que nous pouvons connaître la plus connue et la seule qui nous soit immédiatement connue ». Ne sont-cc pas là ce que l'on appelle de

UMt QrKSTIONS DE CRITIQUE

Ixms et loyaux services, et parce que Schopcnliauer fui Allemaud, refuserons-nous de les reconnaUre?

Kl j'ajoute enfin que, son pessimisme ne concluanl pai> comme on Ta jijénéralemeut prétendu, on pourrait l'avoir critiqué sur des opinions qui ne sont pas les siennes.

Il s'était pourtant expliqué sur ce point. Il avait déjà dit, au quatrième livre du Monde comme volonté et comme représentation : « Je fais observer que la notion du Néant est toujours relative, qu'elle se rapporte toujours à un sujet déterminé qu'il s'agit de nier. » Et, précisant davantage encore dans son Épipliilosopliie, il s'était exprimé de la manière suivante : « Le monde pour moi n'exclut pas la possibilité d'une autre existence; il y reste encore beaucoup de marge pour ce que nous ne désignons ([ue négativement par négation du vouloir vivre. » Ou'esl-ce à dire, sinon i\\\' Anéantissement, dans sa langue, et faute d'autre terme, est uniquement synonyme de Libération de l'existence actuelle, mais nullement de Non-être absolu? C'est môme pour cela qu'il condamne formellement le suicide, parce que, n'étant pas sûr, n'ayant même aucune raison de crorre que tout finisse pour nous avec la vie de ce inonde, et plutôt en ayant de contraires, le suicide, si cette vie se prolonge ou se renouvelle ailleurs, n'est qu'un leurre et qu'une duperie. Quaml on croit faire merveille contre les pessimistes, en les sommant hic et nunc de se brûler la cervelle, on

oublie, en effet, qu'il faudrait tout d'abord leur prouver qu'il n'y a rien d'ultérieur à la vie dont ils vont sortir.

Or, pour eux, comme pour Schopenhauer, la question est toujours pendante, et c'est pourquoi, partant ensemble de cette affirmation « que la vie est mauvaise », on les voit tous, en un point de leur raisonnement, se séparer pour aboutir à des solutions différentes. Celle du bouddhisme n'est pas celle du christianisme, ou, pour ne pas nous engager dans ces difficultés d'exégèse, celle de Swift n'est pas celle de Pascal, celle de Schopenhauer n'est pas celle de Leopardi, celle enfin de M. Taiue n'est pas celle du comte Tolstoï. — Je ne parle pas de ceux qui, comme Rousseau, déclamant contre l'institution sociale bien plutôt que contre la vie, croient avoir en eux, si l'on les laissait faire, les moyens de la rendre, non seulement meilleure, mais bonne. Ce ne sont pas des pessimistes, mais au contraire les plus fougueux des optimistes et quelquefois les pires. — C'est qu'aussi bien une seule affirmation fonde le pessimisme : il suffit de trouver que la vie est mauvaise, mais il y a vingt manières de le démontrer; et une seule affirmation le résout : à savoir que la vie ne saurait être son but ou sa fin à elle-même, niais il v vingt manières de concevoir ce but ou d'imaginer cette fin.

Et c'est pour cette raison, on le comprendra mieux maintenant, — parce qu'il n'est pas plus diffi-

lai QUESTIONS DE CRITIQUE

cile et qu'il est tout aussi logique, plus logique même (le tirer du pessimisme la Béatitude chétienne que la Nirvana bouddhique, la continuation de la vie que son anéantissement, — c'est pour celle raison qu'en faisant sa place au pessimisme dans la .philosophie de Schopenhauer, nous n'avons pas cru qu'il y eût avantage ni pour l'un ni pour l'autre à le» rendre solidaires l'un de l'autre.

Il convenait d'ailleurs de rappeler, puisqu'on n'en parle pas beaucoup, à l'occasion d'une traduction de son principal ouvrage, les titres philosophiques de Schopenhauer. C'est l'écrivain que l'on loue et la qualité de son style, dont j'avoue humblement que je ne saurais me porter juge ; c'est le moraliste et l'acuité de son observation, qu'en effet il y a lieu d'admirer; c'est l'humoriste et la vivacité de ses boutades, qui peut-être sont plus spirituelles en allemand qu'en français ; mais l'on oublie un peu le philosophe, ou du moins on n'en fait pas tout le cas qu'il faudrait. Or, son système, assurément, passera, comme tous les systèmes; on peut même dire qu'en tant que système il a déjà passé, mais non pas sans avoir exercé une grande influence, plus grande peut-être qu'on ne le croit; et, du milieu de tout cela, il restera l'honneur à Schopenhauer d'avoir, aussi lui, prononcé dans l'histoire de la philosophie une parole qui ne s'oubliera pas. Que reste-t-il davantfige à Hegel ou à Kant?

1" octobre 1886.

On a fait des brochures sur la Langue ei sur li Science du droit dans les comédies de Molière, et, à peine ai-je besoin de le dire, on y prouvait que Molière, éminent sans doute comme auteur dramatique, ne le fut tçuère moins comme jurisconsulte, et comme praticien. Encouragé par cet exemple, un jeune agrégé de la faculté de droit d'Aix, M. Félix Moreau, qui s'excuse modestement de n'avoir encore « qu'une douzaine d'années d'études juridiques >, vient d'érrire, lui, tout un volume, de près de trois cents pages, sur VIgnorance de la loi dans le théâtre de M. Dumas fils. A. la vérité, ce n'est pas le titre de son livre, el, en le précisant, nous Me paraphrasons, mais c'en est bien l'esprit el c'en est le fidèle

\. Le Code civil et U Théâtre contemporainj par M. Félix Mjrcau, agrégé à la faculté de droit d'Aix. Paris, 1887; Larosc ot Forccl.

IGf) QUESTIONS DE CRITIQUE

ivsiinié. (( J*ai voulu rechercher, nous dil-il, quel emploi M. Dumas a fait de nos Codes, ou plus exaclement de noire Code civil, et s'il n'a pas commis d'erreurs juridiques. » Voilà la préface et le dessin (le M. Moreau; et voici ses conclusions : « J'ai montré ([ue M. Alexandre Dumas n'a que les apparences d'tcn jurisconsulte,.., {[uc T austère science du droit ne se laisse pas conquérir d'emblée par les intelli- (jences les plus brillantes,., et que l'on ne peut accorder aucun crédit à un lét,aslaleur dont la passion va jusqu'à modifier et altérer les textes de la loi pour les besoins de sa critique. »

Les trois premiers chapitres du livre de M. Moreau en sont peut-ôlre les meilleurs et les plus amusants. H y étudie, non sans esprit ni malice : premièrement, dans le style de M. Dumas, les « plaisanteries et les métaphores » tirées de la langue du droit; dans le dialogue de ses comédies, les « allusions à la loi »; et dans ses intrigues, enfin, « les choses et les personnes du monde juridique ». On n'en a pas fait plus ni même autant pour Molière; on ne ferait j)as mieux pour un ancien, pour Plante ou pour Aristophane.

Parmi les personnes du monde juridique, il semble donc que M. Dumas ait fait un grand emploi des notaires, emploi neuf, au surplus, et flatteur pour la corporation; un emploi qui vengerait les notaires, s'ils en avaient besoin, des mauvaises plaisanteries de l'ancien répertoire. Incarnation vivante de la loi, graves,

impassibles, inflexibles comme elle, les iJoUiires de M. Dumas s'étonnent d'eux-mêmes quand par hasard ils se dérident ou qu'ils s'attendrissent. « Un ancien notaire et les larmes, ça a l'air de ne pas aller ensemble », dit Cantagnac dans la Femme de Claude, Dépositaires, non seulement des fortunes, mais aussi des secrets des familles, hommes d'expérience et de bon conseil, « méthodiques » et « prosaïques », plus boulonnés qu'un diplomate, et plus discrets qu'un confesseur, on comprend aisément que les notaires d? M. Dumas, appelés, consultés et crus en toute occasion, fassent toujours dans son théâtre des personnages considérables, et même quelquefois ceux qui tiennent, si l'on peut ainsi dire, les ficelles des autres. Les plus achevés en ce genre sont le notaire Galanson, dans la Princesse Georges, et, dans le Fils naturel, Aristide Fressard. Mais le rôle que M. Dumas préfère encore pour eux, c'est celui de raisonneur ou de moraliste. Le notaire est décidément le Cléanle ou l'Arisle de son répertoire; et il arrive bien, dans quelques pièces, comme dans la Princesse de Bagdad, que Vavouè le remplace, ou le professeur du Collège de France, comme dans l'Étrange re; mais ce n'est plus la même chose, et ces titres, évidemment, n'inspirent point à M. Dumas le même respect et la même confiance.

Quant aux avocats, dans le théâtre de M. Dumas, presque en toute occasion, ils ne sont guère « envisagés, nous dit M. Moreau, que comme faisant métier

(le (lire des choses désagréables à la partie adverse », ou de rendre à la société les frfpons qu'une méprise delà justice nous avait momentanément enlevés. Plaisanteries « unpeu vièillotes », imputations banales et quasi calomnieuses, -^ qu'il n'eût tenu qu'à M. Félix Moreau de réduire à néant. Les avocats, tout le monde le sait, ne font pas métier « de dire des choses désagréables » & la partie adverse ; ils en font seulement quelquefois marchandise.

De la présence de tant d'avoués et de tant de notaires dans les comédies de M. Dumas, de tous ces habits noirs et de toutes ces cravates blanches, il « appert », comme on dit en style de palais, que M. Dumas aime à mettre au théâtre les questions où se trouvent communément mêlés ces officiers ministériels ; et c'est ce que confirme l'examen du détail de son style. Pour avoir employé correctement quelques termes de droit, — dans Pourceaugnac ou dans 1^ Malade imaginaire, par exemple, — si l'on a donc pu prétendre que Molière devait être avocat, c'est au moins un Domat ou un Pothier parmi nous, c'est un Demolombe ou un Toullier que l'auteur du Demi' Jlfo?iû?6% vu l'abondance des métaphores, des comparaisons et des images qu'il tire du vocabulaire de la procédure et de la jurisprudence. M. Félix Moreau s'est complu à en rassembler diiiis son livre de nombreux exemples ; et nous y renvoyons.

L'un des plus curieux est sans doute ce passage de la Préface de la Femme de Claude, où M. Dumas inter-

prête à sa façon, qui n'est point celle de M. Renan, la parabole de la femme adultère. ^ On déclare que Jésus a pardonné à la femme adultère, ce qui est absolument iaux... ce n'est pas un pardon, ce n'est pas même un acquittement, ce n'est qu'une ordonnance de nonlieu, motivée psivï incompétence du tribunal qui s'était cru en droit de juger et de condamner cette femme. » Il est vrai qu'ici, à en croire du moins M. Félix Moreau, celte apparente précision de termes ne dissimulerait qu'aux seuls yeux des profanes une grande ignorance des usages de l'instruction et de la procédure criminelles. Mais il ne s'agit pour le moment que de l'obsession, de la monomanie, de la hantise juridique, — je me sers des mots de M. Moreau, — dont M. Dumas serait victime. Et quoique ce soient là de gros mots, ou de grands mots, il faut bien accorder que M. Dumas en tient. De certaines de ses pages, il se dégage comme « une vague odeur de papier timbré » ; cela sent l'étude ou le greffe; et, dans quelques deux ou trois cents ans de nous, si les commentateurs en tirent cette conséquence que M. Dumas avait, aussi lui. fait son droit, comme Molière, ils se tromperont, mais non pas s'ils supposent que certaines questions de droit ont de tout temps et vivement intéressé l'auteur du Fils naturel et de la Femme de Claude,

C'est précisément là ce qui choque M. Moreau, avec « ses douze années d'études juridiques ». — « Je ne sais, dit-il, tout au début de son livre, s'il

y eut, s'il y aura jamais époque mieux pourvue que

la nôlre en critiques es lois el fabricants en législation, 7ie tenant les uns et les autres leur mandat que d'eux-mêmes. » Et cela lui déplaît que, sans en avoir seulement sollicité la licence, on critique, on. enseigne, que Ton palrocino, mais encore bien plus, si l'on croit avoir découvert dans le Code civil nnc disposition fâcheuse, que Ton prenne sur soi de la dénoncer el d'en proposer le remède, puisque, en elîcl, plusieurs sortes d'hommes sont diplômés, qualifiés et môme appointés pour cela.

Oh! sans doute, il distingue, ou du moins il s'en donne l'air. Critique impartial, el môme libéral, il n'en a pas aux sujets ordinaires ou favoris de M. Dumas, mais à ses « erreurs juridiques » seulement, et il essaie de nous prouver qu'elles seraient en effet (le la dernière conséquence. C'est à cette science ou demi-science, puisée « dans la lecture superficielle d'un Gode bon garçon », qu'il fait ou qu'il voudrait bien avoir l'air de faire uniquement le procès. Et il ne reproche pas enfin « le « manque de titres » à M. Dumas, mais « le manque de connaissances », et cette présomption commune que, puisque nul en France n'est censé ignorer la loi, c'est exactement comme si tout le monde la connaissait. Mais au fond, et en réalité, sous toutes ces précautions, et au travers de tous ces déguisements, c'est à M. Dumas lui-môme, c'est au théâtre contemporain qu'il s'en prend, c'est à l«ur prétention de traiter au grand jour des sujets qui ne se traiteraient convenablement

cl utilement, d'après lui, que dans les cabinets des jurisconsultes ou dans les amphithéâtres des professeurs de droit.

« Nos auteurs dramatiques semblent s'ôtre proposé un but plus pratique, donné une mission plus sociale que l'analyse des caractères et la peintures des passions, qui, jusqu'à nos jours, avaient fait à peu près tous les frais du théâtre, » Voilà le vrai point du débat, et j'ajoute : voilà le véritable intérêt du livre de M. Félix Moreau. C'est la question de la thèse au théâtre, ou plus généralement dans Tart, qu'il nous invite à examiner de nouveau. En montrant que M. Dumas « avait rarement emprunté au Code, sans en dénaturer, sciemment ou inconsciemment, les dispositions », il a voulu montrer qu'il n'appartenait pas à l'auteur dramatique de discuter les questions de droit. Et, ne demandant lui-môme au théâtre que € les plus agréables émotions et les plus vives jouissances de l'esprit », M. Félix Moreau, semblable à beaucoup de professeurs en ce point, n'est pas content, le soir, quand il ouvre laThédtre complet de M. Dumas, d'y retrouver la matière de sa leçon du matin.

N'est-ce pas le moment de se souvejiir qu'il y a tantôt une quinzaine d'années, l'honorable M. Cuvillier-Fleury. dans le Journal des Débats, et à propos de la Femme de Claude, avait fait déjà le môme procès ou suscité la môme querelle à M. Alexandre Dumas? « A-t-il droit au crédit dans l'ordre philo-

sophique? — demandail-il, aussi lui, commeM. Félix Moreau; — le crédit du prédicateur public, du législateur à mandai, du magistral sur son siège, de tou3 ceux, en un mot, qui ont reçu de la Société mission de Tédifîer, do régler sa vie, et d'apprécier ses actes? y> et, lui aussi, il concluait que non. Mais il était trop facile à M. Dumas de répondre que ni lea Voltaire ni les Rousseau non plus n'avaient reçu mission d'écrire le Contrat social ou le Dictionnaire philosophique; et qu'ils l'ont écrit tout de môme; et que les prédicateurs publics, les législateurs à . mandat, les magistrats sur leur siège en avaient été renversés,... et leur Société avec eux.

Et, en effet, la vérité, c'est que nous avons tous reçu « mandat » ou « mission», comme Ton voudra, nous tous qui tenons une plume, de nous en servir pour écrire, à nos risques et périls, ce qui nous paraît utile, juste et bon. S'il plaît à l'auteur dramatique ou au romancier d'agiter des questions « juridiques » ou « sociales », ils en ont aussi bien le droit qu'un procureur-général celui d'écrire des romans ou des drames. A moins cependant que l'on ne déclare que l'opinion de M. Dumas sur les hommes et les choses de son temps ne saurait valoir a priori celle d'un père dominicain ou d'un député, voire d'un sénateur. Peut-être était-ce bien l'idée de M. Cuvillier-Fleury. C'est celle aussi malheureusement de beaucoup d'honnêtes gens en France, qui ne regardent guère à la valeur des choses que l'on leur dit. mais à la

qualité, ou plutôt à l'estampille de celui qui les dit. Je crains un peu, pour luf, que ce ne soit celle âifssi de M. Félix Moreau.

Je ne doute pas, en effet, qu'en démandant an théâtre « les plus agréables émotions et les plus vives jouissances de l'esprit », M. Félix Moreau ne croie lui faire encore beaucoup d'honneur. Mais s'est-il aperçu qu'en lui refusant le droit de poser seulement certaines questions, il demandait au théâtre en général, — et à M. Dumas particulièrement, — pour le mieux amuser, lui, Félix Moreau, de se bien garder de le faire penser ? Car, de quelles « émotions » garlet-il ? et quelles sont ses « jouissances d'esprit » ? celles du mélodrame ou celles du vaudeville? les « émotions » que M. Dennery nous procure ? ou les « jouissances d'esprit » que nous devons à M. Valabrègue ? Mais, en littérature, comme en droit, j'ose l'assurer à M. Moreau, la parole n'est qu'un badinage quand elle ne sert pas à l'expression de la pensée; et la pensée, au théâtre comme dans le roman, c'est une certaine conception de la vie, de l'homme et de la société, qui implique nécessairement l'obligation d'y avoir réfléchi. Sans la pensée, il n'y a pas de poésie, si « plastique » soit-elle, qui vaille un marbre pour parler aux yeux, pas de description qui vaille un paysage, pas de cadence ou d'harmonie qui procure à l'oreille les sensations de la musique, et généralement, sans la pensée, il n'y a

pas d'art dont les effets sensibles ou sensuels. ne

soient supérieurs à ceux de la parole, les jouissances plus vives, et les émotions plus intenses. Les théoriciens de Tart pour Tart, en notre temps, ne Tont-ils pas trop ouMié? et, au-dessous d'eux, celte foule confuse, dans laquelle je suis fâché de ranger M. Moreau, qui ne demande à l'écrivain que de la divertir ou de la délasser de ses occupations importantes et graves, comme de faire de la politique ou d'approfondir les Pandectes ? Le théâtre les aide à digérer; et, quand ils n'ont rien de mieux ni de plus urgent à faire, qu'il pleut et qu'ils n'ont pas de visites à rendre, pas de lettres à écrire ou de procès à solliciter, ils ouvrent volontiers un roman.

Mais, au contraire, et non seulement dans l'histoire ou dans la critique, cela va s'en dire, mais dans la poésie môme peut-être, mais dans le roman, et surtout au théâtre, je ne connais pas d'écrivain vraiment digne de ce nom qui ne se soit plus ou moins proposé de « prouver » quelque chose, et qui n'ait soutenu, par conséquent, avec une fortune plus ou moins heureuse, ce que l'on appelle une « thèse ». Laissez de côté la tragédie, si vous le voulez, quoique sans doute l'auteur d'HoracCy et celui de Mahomet, et celui de Ruy Blas, — que je nomme ici sans les comparer et surtout sans les égaler, — aient voulu plus d'une fois démontrer, eux aussi, quelque chose. Et si l'auteur {\! Andromaque et de Britannicus a l'air d'abord de faire exception, c'est que l'aventure tragique, emprui]tée à l'histoire, et forte, si l'on peut

LE CODE CIVIL ET LE THÉÂTRE i75

«ainsi dire, d'ôlrc elleclivement arrivée, enveloppe en soi, comme rhisloire même, sa moralité, son conseil et son enseignement. Maïs V Ecole des femmes est une thèse, mais Tartufe est une thèse, mais le Misanthrope esi une thèse, mais les Femmes savantes sont une thèse, et, — à moinsde trouver Molière plus grand dans V Amour médecin ou dans Monsieur de Pourceaugnac, — il faut bien convenir qu'il n'a pas nui à sa gloire d'avoir discuté sur la scène la délicate question da l'éducation des filles ou celle plus délicate encore des dangers de la dévotion. Mieux que cela : de ces intrigues, si adroitement conduites, mais si négligemment nouées et plus négligemmeut dénouées, par des « moyens de comédie » s'il en fut; de ce style dont ou a pu faire et dont on a fait depuis Boileau jusqu'à nos jours tant et de si justes critiques, on pourrait presque prétendre que la thèse est le support même, ei que, moins amusantes que celles de Scarron, moins bien écrites que celles de Rcgnard, c'est la thèse ou la pensée qui mettent si haut au dessus des leurs les grandes comédies de Molière.

Car inversement, voyez ce même Regnard, ou, de nos jours, voyez Scribe. En vers, et dans le goût classique, on n'a pas mieux écrit que Regnard, on n'a pas eu plus d'esprit, ni plus d'aisance, plus d'agilité ni de belle humeur; et qui a mieux connu « le théâtre » que Scribe? C'est un honneur que M. Dumas lui-même n'a pas revendiqué sur l'auteur du Verre d'eau ou iV AdrienneLecouvreuripour celui

ry,i • • de la Tour de Nesles, — dont on sait s'il défend filia-

^ lement la mémoire. Faute cependant d'avoir soutenu

% ' des thèses, c'est-à-dire, en bon français, d'avoir eu des

if'

H idées ou de les avoir montrées; faute d'avoir agité

b des questions; et, contents de nous faire rire, faute

d'avoir essayé de nous faire penser, comptez ce qui survit aujourd'hui du premier, et voyez en quelle petite estime les gens même de théâtre tiennent déjà le second. S'il ne suffit sans doute pas d'introduire \*', une thèse dans une comédie pour que la comédie soit

K' bonne, je ne crois pas, d'autre part, que l'on trouvât

] une seule grande comédie qui ne contienne au moins

f une thèse. Et comment, à vrai dire, la comédie pour-

rait-elle aller autrement à son but, en admettant qu'il fût, non pas même de corriger, mais seulement de peindre les mœurs? si les mœurs ne sont en effet

■J ^ que la perpétuelle et changeante accommodation de la

K . faiblesse humaine aux nécessités de la vie sociale et

;; aux prescriptions de la morale théorique? c'est-à-dire

jj^ l'occasion, ou la matière môme de tous les cas de

conscience et de tous les conflits juridiques.

Ce qui était vrai déjà du temps de Molière l'est (V- bien plus encore de nos jours; et nous ne sommes.

pas devenus plus sérieux, mais plus curieux, et pour cause, de beaucoup de questions dont nos pères ne se souciaient guère. Nous n'admettons pas encore que le théâtre soit une école, une tribune, une chaire. Si nous n'avons que des notions vagues sur les droits du conjoint survivant ou sur la réserve de

r^nfant naturel, nous ne louons pas, pour nous en éclaircir, un fauteuil d'orchestre. Et. au théâtre comme dans le roman, nous voulons toujours que la leçon ne se sépare pas du divertissement. Il n'est pas •moins certain que, si les romanciers et les auteurs dramatiques ont pu jadis demeurer étrangers à tout ce qui n'était pas leur art, ils ne le peuvent plus désormais, et que leur art même s'en est corrompu, ou 'altéré, si l'on veut, mais aussi élargi d'autant. Cette belle indifférence, dont on a tant loué le malheureux Flaubert, est d'un sotj en trois lettres, et nous ne la permettons plus qu'aux artistes dont nous savons bien que tout le talent se réduit à enfiler des mots. Nous aimons que l'on nous irrite, et au besoin que l'on nous exaspère, en nous inquiétant sur les opinions que nous croyons avoir : nous nous sentons vivre en effet alors d'une vie moins égoïste que la vie quotidienne. Nous demandons encore que l'on fasse po«rnous, qui n'en avons pas le loisir^ cette espèce d'enquête sociale dont nous éprouvons l'intérêt et l'utilité tous les jours, s'il est vrai, comme on l'a dit, qu'il n'y ait rien de plus important pour l'homme que de connaître l'homme. Nous voulons enfin qu'en nous divertissant, ou quelquefois en nous attristant, l'art achève et complète en nous l'éducation commencée par l'expérience et par la vie. Et c'est une autre manière d'aimer ou de comprendre l'art, c'en est une pourtant ; et c'est un autre art, plus utilitaire, en un certain sens, et moins pur, moins élevé comme teï,

mais c'est toujours de Tart; et plus nous irons, plus on peut croire que, si Tari de Tauteur dramatique et du romancier continuent de se modifier, ce sera dans ce sens.

Que pensera-t-on alors du théâtre de M. Dumas? de VÉlrangère et de la Femme de Claude ? ou de VAmi des femmes et du Fils naturel'^ Peut-être le contraire de ce que Ton en pense aujourd'hui, quand on en loue, je ne dis pas plus que de raison, mais non pas sans quelque perfidie, les rares qualités dramatiques; — pour en attaquer d'autant plus vivemantrespril et les tendances.

Assurément, M. Dumas est un « auteur dramatique » etun(( homme de théâtre ». Il Ta prouvé de plusieurs manières : en rendant dramatiques des sujets qui ne relaient pas avant lui, comme son Fils naturel ou comme sa Question d'argent; et surtout en nous donnant ce qui nous manquait depuis si longtemps : un théâtre émancipé de l'imitation des modèles, un théâtre tout neuf et complètement original, dans la forme comme dans le fond, un théâtre où tout est invention, innovation^ création, les sujets d'abord et les moyens ensuite. Mais, quand les parties de métier, dans ce théâtre, seraient supérieures encore à ce qu'elles y sont, le mérite éminent de M. Dumas, et sa plus durable originalité, ce sera toujours, comme il le dit lui-même, « d'avoir rendu par le théâtre plus que la peinture des mœurs, des caractères, des ridicules et des passions ». Même s'il vient un temps où l'on ne

jouera plus que deux ou trois de ses comédies, on le louera encore de ne pas s'être borné au rôle d'amuseur public, et, puisqu'il avail quelque chose à dire, de l'avoir dit. En le lisant, on admirera qu'ayant mis tant de questions à la scène, il ait trouvé si souvent le moyen de les traduire en action, de les faire débattre entre tant de personnages si vivants et si contemporains. Mais ce que sûrement on lui reprochera le moins, ce sera de n'avoir pas toujours donné « son sens exact à maint arlicle du Code »; et ce qu'on ne lui reprochera pas du tout, ce sera d'avoir attiré Tattenlion publique sur ce qu'il croyait lire dans la loi de fâcheux, d'inhumain et d'inique.

Parce qu'ils tiennent un bout de certaines questions, les jurisconsultes s'imaginent assez volontiers qu'elles leur appartiennent tout entières; etils-parlent couramment de « leur science », comme fait de la sienne un physiologiste ou un astronome. Il y a toutefois une différence, et elle n'est pas petite. Si j'ignore les éléments mêmes de l'astronomie ou de la physiologie, c'est avec raison que l'on me dénie le droit d'en parler, attendu qu'après tout, ni mon étal, ni ma fortune ou ma sécurité, ni mon honneur ne dépendent de connaître la théorie de la circulation, et bien moins encore, je pense, de la conjonction de Vénus avec le Soleil. Mais si je me trompe sur la matière du droit, on me le prouve, en fait, chèrement ou durement; il y va de tous mes intérêts, voilà pour la pratique; et, en théorie, conséquemment, tout ce

que l'on peut faire, c'est de me montrer mon erreur, et de ruiner du même coup ma critique, mais non pas simplement et dédaigneusement me renvoyer à l'école.

Formalisles qu'ils sont, par étude et par profession, on ne saurait trop rappeler aux jurisconsultes que les formes n'existent pas en elles-mêmes ni pour ellesmêmes, mais seulement, et à la manière des cérémonies ou des observances du culte, comme conservatoires du fond. « Comment prendre au sérieux les doléances de M. Dumas sur la condition des enfants naturels,s'écrieqt-ils très éloquemment, après avoir constaté qu'il ne sait pas ce qu'il faut entendre par des aliments, qu'il ignore les règles de la recherche de la paternité, enfin qu'il applique aux enfants naturels des textes qui s'occupent expressément des enfants incestueux ou adultérins! » Mais quelles vétilles! ô grands jurisconsultes ! et de quel intérêt sont-elles à la question capitale, à la seule que M. Dumas ait jamais discutée, qui est de savoir, oui ou non, s'il y a lieu d'ins3rire dans nos lois la recherche de la paternité?

Voilà le motif et la raison des « doléances » de M. Dumas sur la condition des enfants naturels. Il lui paraît inique, et en tout cas fâcheux, que- l'enfant soit châtié d'une faute qui n'a jamais été la sienne. Qu'importe à cela qu'il se trompe sur un détail, et même qu'il confonde l'enfant de l'inceste ou de l'adulière avec celui du hasard ou de la séduction?.

Par-delà la question juridique, dont ses contradicteurs s'occupent seule, il y a une question sociale, et il y aune question d'humanité. Dans la question d'humanité, tout le monde, j'ose le dire, est plus compétent qu'un vieux juge ou qu'un jurisconsulte. Sur la question sociale, on ne saurait répondre à M. Dumas qu'en montrant, si l'on le peut, que la recherche de la pa7 ternité, pour un intérêt social qu'elle garantirait peutêtre, en compromettrait plusieurs autres et de plus graves. Mais pour la question juridique, je ne doute pas qu'il l'abandonnât de grand cœur aux cavillations des jurisconsultes. Elle n'a pas d'importance à ses yeux, et elle n'en a guère davantage aux yeux de ceux qui croient avec lui que les lois positives ou même les coutumes sont ou doivent être censées avoir l'équité naturelle pour base, pour mesure, et pour justification.

Ou plutôt, si! elle a son importance, mais cette importance est autre, et d'une autre nature que ne le croient peut-être les jurisconsultes. Puisque nous les voyons disputer entre eux de leur science, elle est donc moins sûre, moins faite, moins réelle qu'ils ne le disent, elle est donc plus conjecturale, plus incertaine, ou plus verbale, elle est surtout plus arbitraire. « Les bévues de M. Dumas, nous dit en effet M. Morcau, dans sa Conclusion^ seraient, si les jurisconsultes se vengeaient, la vengeance, — non pas de rauliHir obscur de ces pages qui ne compte guère que

douze années d'études juridiques, — mais des maîtres

\S± QUESTIONS DE CBITIQLÉ

de la science du droit, qui, après une vie tout entière consacrée à ce labeur sans fin, après une carrière marquée par tous les succès et couronnée par tous les lauriers, constatent modestement leur ignorance^ et n'osent qu'à peine et à regret formuler des critiques, proposer des réformes, que d'au 1res proposent et formulent avec la belle ardeur de l'ignorance qui ose tout, parce qu'elle ne sait rien. »

Quoi! vraiment, nous en serions là! Le Code, ce monument auquel on n'oserait toucher que d'une main pieuse et tremblante, les dédales en seraient si tortueux que, pour apprendre seulement à ne s'y pas égarer, ce serait trop peu qu'une « vie toule entière » ! Ces textes de loi, — qui pénétrent et qui enveloppent la vie tout entière, qui régissent l'organisation de la famille et de la propriété, la matière du mariage et celle de la filiation, qui déterminent la forme et qui sont le lien de la société civile, qui font eux seuls toute la validité des contrats et des obligations qui nous saisissent à la naissance, et qui même à la mort ne nous lâchent pas encore tout à fait, — ils seraient si obscurs, ou plutôt si douteux, que les « intelligencesles plus brillantes >, sans une longue initiation, n'en sauraient d'elles-mêmes entendre le sens et pénétrer la profondeur cachée ! Tant pis alors pour le Code, et tant pis pour la loi ! Car ce serait avouer que ce qui nous importe le plus, nous est le plus difficile à comprendre, et par suite nous doit demeurer le plus étranger. Ce serait donner raison à tous ceux qui se

plaignent qu'au lieu que les jurisconsultes aient été inventés pour interpréter les lois, ce sont les lois qu'il semble que l'on ait inventées pour « ouvrir une carrière » à l'esprit subtil et contentieux de nos jurisconsultes. Ce serait enfin nous rendre, si jamais nous l'avions abdiqué ou perdu, le droit d'y vouloir voir clair, et, du milieu de cette végétation parasite qui les enlace et qui les étouffe, le droit de dégager, chacun pour notre part, la justice et l'humaïiité.

Je sais ce que l'on peut répondre : qu'il en est dn droit comme de la morale même; que les prescriptions n'en ont pu tout prévoir et régler par avance; que la jurisprudence, ayant une même origine, a le môme fondement que la casuistique.

Oui, la réalité, féconde en combinaisons imprévues, crée tous les jours, pour ainsi dire, de nouvelles espèces, auxquelles il faut bien, si l'on ne veut pas laisser l'arbitraire s'introduire dans la loi, que l'on applique, en les combinant eux-mêmes d'une manière nouvelle et adroite, les principes anciens. Je sais également que, si la loi morale n'est pas toujours très claire, à plus forte raison le doit-on avouer de la loi positive. Comme il y a d'ailleurs des devoirs mêmes (jui se combattent, et dont on se demande lequel doit l'emporter sur l'an tre, il y a des lois aussi qui se rencontrent, il y a des textes qui se heurtent, il y a des dispositions qui s'opposent et qui se contredisent. Dans une sociélé un peu civilisée, où les relations se compliquent à mesure qu'elles s'étendent, et où les inté-

rôts ne se superposent pas, mais s'entrecroisent, la science du jurisconsulte est donc aussi nécessaire que l'est celle du casuiste aux âmes délicates, qui voudraient concilier des obligations également impératives, quoique d'ailleurs contradictoires.

Mais, comme il y a toujours quelques principes de morale dont la casuistique, sous peine de mériter tout le mal que l'on en a dit. doit avoir le plus grand soin de ne pas obscurcir la naturelle et simple clarté, de môme, il faut qu'il y ait quelques principes d'équité qui subsistent, universels et inébranlables, sous tous les raffinemenls de la jurisprudence. On peut donc admettre, à la rigueur, que les jurisconsultes soient les seuls compétents, en matière de contrats ou d'obligations, de commodat et d'antichrèse : on ne peut pas admettre que la matière du mariage ou celle de la filiation échappe à l'intelligence d'un homme de bonne volonté. Là est le point. Avant d'appartenir à l'austère science du droit, il y a des questions qui relèvent de tous ceux qui y ont intérêt, comme avant de dépendre de Sanchez ou d'Escobar, il y a des cas de conscience, au moins depuis Pascal, qu'un honnôte homme a tout ce qu'il faut de lumières pour examiner et résoudre.

Est-ce peut-ôtre pour cette raison que toutes les réformes, ou presque toutes, si l'on ne peut pas dire précisément qu'elles se soient faites contre les jurisconsultes, se sont faites ou se font tous les jours en dépit et comme en dehors d'eux? Institués pour con-

server le dépôt de la tradition et pour maintenir à la loi ce caractère d'immutabilité « sans lequel la loi ne serait pas tout à fait loi », ils ont rarement osé critiquer les textes dont ils sont les respectueux et dévots interprèles. Mais si les lois ne sont pas parfaites, ne descendant plus aujourd'hui du ciel, il faut bien que ces écrivains, dont ils récusent l'incompétence, prennent quelquefois sur eux d'en demander la réforme ou l'amélioration. Les exemples fameux qu'on en pourrait citer, M. Moreau les connaît mieux que nous. Il en est un pourtant qu'il nous permettra de lui rappeler parmi les plus mémorables, — et dont les jurisconsultes ne sauraient trop méditer la leçon.

En 1780, après Voltaire et après Rousseau, sousle règne humain de Louis XVI, et a dix ans de la Révolution, un conseiller au grand conseil, qui s'appelait Muyart de Vouglans, publiait sur les Lois cri minelles de France dans leur ordre naturel un long et remarquable traité, dans lequel, contre les philosophes de son temps, et particulièrement contre l'auteur du Traité des délits et des peines, il défendait, soutenait et justifiait toute la barbarie de l'ancien droit. Dirai-je que M. Félix Moreau contre M. Dumas m'a fait quelquefois songer à Muyart de Vouglans contre Beccaria? Lui aussi, tout comme l'agrégé de la faculté d'Aix, il reprochait à Beccaria son ignorance du droit, le conseiller au grand conseil! Que l'on osât attaquer la confiscation et la torture, il

s'en étonnait, ou plutôt il s'en in<lignait comme (Vune déclamation sacrilège, et, triomphalement, il montrait au publiciste italien la torture ei la confiscation également approuvées des plus savants criminalistes et des meilleurs auteurs, k On pourrait écarter d'un seul mol tout ce que dit l'auteur sur ce sujet de la torture, disait-il, en observant qu'il ne fait que répéter ce qui a été dit par plusieurs autres auteurs qui se sont d»''chaînés comme lui contre cet usage, sans avoir pu empêcher qu'il ne soit perpétué jusqu'à nos jours. > H daignait toutefois entrer en discussion, il apprenait à cet ignorant l'utilité de la torture, il en énumérait les nombreux avantages, et il finissait parce trait inoubliable, qu'à défaut de tout î\utre, c'était encore assez pour « justifier » la torture, de « riiitérél particulier qu'y avait l'accusé lui-même ». Je le demande à M. Moreau : si nous n'avions eu, pour améliorer la matière de l'instruction criminelle, que des Muyarl de Vouglans, oserait-il m'assurer que la torture n'existerait pas encore? Mais, d'autre part, qui ne voit que ce conseiller n'aurait jamais songé seulement à en « justifier l'utilité », si quelques auteurs « ne s'étaient déchaînés contre cet usage »? et qui ne saura gré à ces publicistes ignorants et incompétents de l'y avoir obligé? Quand « l'omnisrieiice présomptueuse » de nos auteurs dramatiques ne ferait ainsi qu'inquiéter nos jurisconsultes sur la solidité de leurs positions, ce serait bien quelque ciiose, et dont il faudrait leur avoir déjà quelque re-

connaissance. Mais elle fait mieux encore que cela, en reprenant à sa manière, qui est quelquefois la bonne, quelques-unes de ces mêmes questions qu'ils ne savent, eux, traiter qu'avec leur méthode et leur esprit juridique. Elle les renouvelle, en effet, en remontant, à travers les commentaires et par-delà les traditions, jusqu'à l'origine même et à la source du droit; et puisqu'il lui est arrivé de rendre à l'humanité quelques services, — d'une autre nature, à la vérité, mais non pas moins utiles que ceux des jurisconsultes, — on peut espérer qu'elle en rendra d'autres encore.

1" novembre 1887.

Il y a deux opinions sur Théophile Gautier. La première, — qui était la sienne, selon toute apparence, — est celle de^sa famille et de ses amis, de ses disciples et de ses biographes. C'est aussi celle des artistes, ainsi qu'ils s'appellent volontiers eux-mêmes, race pour laquelle, vous et moi, si nous existons, nous ne sommes guère que la matière de leurs observations, l'objet de leurs dédains, et l'occasion d^e leurs triomphes. Et, généralement, c'est l'opinion de tous ceux qui professent qu'en littérature le fond n'importe guère, mais seulement et uniquement la forme; le style et non pas la pensée ; la manière enfin dont on dit les choses, et non point les choses que l'on dit. Pour M. Emile Bergerat, l'un de ses disciples et même de

1 . Histoire des œuvres de Théophile Gautier y par Icvicomtc de Spœlbcrch de Lovenjoul, 2 vol. iii-8o. Paris, 1887 ; Charpentier.

ses gendres, la gloire de Gautier est donc, « de toutes les contemporaines , celle qui est appelée à grandir le plus dans Tavènir ». De même, pour M. Charles de Lovenjoul, — le curieux, patient et heureux chercheur à qui nous devions déjà VffiS" toire des œuvres de Balzac, et qui vient de passer trente-quatre ans à réunir les matériaux épars d'une Histoire des œuvres de Théophile Gautier, en deux volumes in-octavo, — Gautier, s'il n'est pas le plus grand écrivain de son siècle, est du moins « le plus parfait styliste français de son temps, et peut-être de tous les temps y> ; c'est-à-dire l'homme qui a le mieux connu, depuis qu'il y en a une, les ressources, les richesses, les secrets de la langue française. Et il le serait enfin pour M. Edmond deGoncourt, — ainsi qu'on le voit dans son Journal^ récemment publié, — si hii-môme, l'auteur de la Faustin et des Frères Zeniganno, sans l'oser dire en propres termes^ ne se croyait autant ou plus de droits à ce titre.

D'autres, cependant, pensent tout autrement. Styliste, si l'on veut, et le « plus parfait de tous les temps », pour peu que l'on y tienne, ils le veulent encore, des temps qui furent et des temps qui seront; car l'éloge est mince à leurs yeux. Il leur paraît seulement qu'en vérité, sous prétexte de style, Gautier a trop manqué d'idées; et, sous ces formes, cadmirables d'ailleurs, cherchant le fond et ne le trouvant pas, ils ne reconnaissent dans ce « fier génie » qu'une espèce de peintre ou d'aquafortiste, — n'ont-ils pas

dit d'émailleur? — égaré dans la littérature. Bien loin de croire que la gloire de Gautier doive aller toujours grandissant, son œuvre même est pour eux destinée à périr promptement tout entière. Car, disentils, « il ne part de rien, et c'est aussi là qu'il arrive; et, chemin faisant, il n'y a pour nous ni instruction, ni émotion, ni intérêt, même de curiosité ; rien que de la fantaisie vagabonde, des descriptions et du style riche qui se promène capricieusement autour de rien ». Et c'est assez pour des artistes, mais c'est trop peu pour les bourgeois, qui composent la postérité. Telle est entre autres l'opinion qu'exprimait il n'y a pas longtemps M. Emile Faguet, dans un chapitre de ses pénétrantes et remarquables Éludes /iiîéraù'es sur le X/X* siècle. Et M. Scherer, plus sévère encore, ou moins sensible peut-être aux séductions du style riche, des arabesques, et des astragales, n'avait pas craint, avant M. Faguet, d'appeler quelque part Théophile Gautier « l'écrivain le plus étranger qui fut jamais à toute conception élevée de l'art, aussi bien qu'à tout emploi viril de la plume ». Il fit beau voir, à cotte occasion, dans le Figaro, la grande colère de M. Bergerat, sous le nom de Caliban, qu'il portait alors; — et qu'il n'a pas fait servir sans doute à de plus pieux, mais tout de même, quelquefois, à de meilleurs usages.

Pour nous, s'il faut choisir, Tune et l'autre opinion nous semble également excessive, et la seconde est peut-être moins juste, mais la première, en revanche,

est plus fausse. En effel, quand on a écrit, conime Gautier, selon le. calcul approximatif de M. Bergeral, deux cent cinquante ou trois cents volumes, dont pas un d'ailleurs n'a fait époque ou date, ni marqué dans l'histoire littéraire d'un temps la fin .ou le commencement de quelque chose, on n'est "pas un grand écrivain, ni même une « gloire » de ce temps. Or, vers ou prose, il faut bien l'avouer, on pourrait, dans une histoire de la littérature contemporaine, oublier ou négliger, sans qu'il y parût seulement, l'œuvre pres- ({ue entière de Théophile Gautier. Si Lamartine n'avait pas écrit les Méditations) ou Hugo les Orientales, je vois ou je crois voir assez clairement ce ({uinous manquerait, et, si je puis ainsi parler, je ^"'ois le trou que cela ferait; mais AlbertuSj mais la Comédie de la mort, mais Espana^ mais Émaux et Camées y si nous ne les avions pas, que dira-t-on bien qu'il nous manquerait? Quelques pièces, peutètrç, ornements et jpyaux de nos Anthologies, admirables, sans doute, quoique non pas incomparables, comme on s'est plu trop souvent à le dire, mais rien <le vraiment important ou même de très original; — si l'on veut bien considérer les imitations que Ton a faites, et qu'il leur est arrivé quelquefois de passer leurs modèles. Quant à Foriunio, Mademoiselle de Maupin, le Capitaine Fracasse, quelques qualités de style que l'on y vante, et en consentant qu'elles y soient, les Trois Mousquetaires du vieux Dumas, les romans d'Eugène Sue ou de Frédéric Soulié, les

Mystères de Paris ou les Mémoires du Diable, ne tiennent pas seulement plus de place dans les bibliothèques, ils en occupent une plus importante aussi dans l'histoire du roman contemporain. A moins que ce ne soit donc dans le feuilleton dramatique ou dans le compte-rendu des SalonS' de peinture, Gautier n'»rien laissé qui paraisse assuré de survivre. Et c'est pourquoi, dans le siècle où nous sommes, de bien moindres stylistes, mais qui ont écrit parce qu'ils avaient quelque chose à dire, — ce qui est après tout l'une des fins de l'art d'écrire, — ou qui l'ont dit sans presque y songer, sont de bien autres écrivains que lui.

Mais, en le remettant à sa vraie place, fort au-dessous de Lamartine, d'Hugo, de ce Musset dont il rêvait, nous dit-on, de refaire les poèmes avec des « rimes plus soignées », fort au-dessous de Vigny même, -^ quels que soient, j'en conviens, chez le •noble auteur de Moïse et d'Éloa les défaillances ou les manques de l'exécution, — je voudrais que l'on eût rendu plus de justice, d'abord, et une justice plus exacte, à de très réelles et assez rares qualités, de poète, et non pas seulement de styliste, qui furent bien celles de Théophile Gautier.

Telle est d'abord, sinon peut-être cette incuriosité du présent et ce détachement de la chose publique, où je veux bien qu'il se mêlât un peu d'affectation et d'ostentation, et un vif désir d'irriter le « bourgeois », mais au moins, selon son expression, telle est cette « nos-

J9l QUESTIONS DE CRITIQUE

talgie », très sincère, d'un autre ciel et d'une autre temps, d'une autre vie, moins uniforme et moins civilisée, moins rectiligne et plus libre, plus pittoresque et plus magnifique. Les louangeurs du passé ne sont pas tous autant de poètes; il y en aurait trop; mais il n'y a pas non plus de vrai poète, sans cette (( nostalgie » de ce qui fut et qui n'est plus.

Tel est encore ce don de voir, de mon trer et de peindre, celle imaginalion « plastique », ainsi qu'on l'a très bien nommée, qui est d'un peinlre, si l'on veut, ou d'un sculpteur, non moins nécessaire, cependant, ou môme essentielle au poète, que ne l'est à l'orateur une imagination « musicale », en quelque sorte, et le don de satisfaire, de séduire, d'enchanter l'oreille. Une poésie vague, avec du sentiment et même du mouvement, mais sans contours ni couleurs^, n'est en vérilé qu'une espèce de métaphysique, un peu plus prélenlieuse que l'autre.

Et telle est enfin celte faculté ou fécondité d'invention verbale, ce sens de l'épithète ou de l'adjectif, divers et nuancé, qu'il aimait lui-même à vanter en lui, et qu'en effet de plus grands que lui n'ont pas eu comme lui. Tout est bleu dans Lamartine, tout est « fauve » dans Hugo. D'ailleurs, les qualités qui manquent à Gautier sont assez nombreuses, et d'assez de prix, — mouvement et sentiment, éloquence et passion, harmonie et pensée, je n'en rappelle ici que quelques-unes, — pour qu'on ne lui marchande point celles qu'il eût d'un vrai poète, je le répète, et

non pas seulement d'un artiste. C'est un poète fort incomplet, qui, connaissant lui-môme les bornes de son propre talent, a eu la sagesse de ne les point passer, en même temps que l'habileté de faire croire aux siens qu'elles étaient les bornes de l'art, — mais c'est un poète, et il faudra lui en garder le nom.

Quoi que l'on pense, au surplus, de son œuvre ellemême, et quand elle serait destinée, comme je le crois, à périr prochainement tout entière, je voudrais encore et surtout que l'on eût reconnu, sur toute une direction, si je puis ainsi dire, de la littérature contemporaine, rinfluence considérable des exemples, des conseils et des paradoxes de Gautier. « Je m'entourerai déjeunes gens, disait-il un jour à M. Emile Bergorat. et les initierai aux secrets de la forme et aux mystères de l'art » ; et, en effet, c'était là sa vraie vocation. Mais, ce rôle de maître ou d'initiateur dont il rêvait en souriant de faire l'occupation de sa vieillesse, il oubliait qu'il l'avait tenu, sans presque s'en douter lui-môme, dans les premières années du second empire; — et nous le voyons aujourd'hui. Favorisé par les circonstances, Lamartine étant presque oublié tout vivant, Hugo retiré là-bas dans son île, Vigny toujours enfermé dans sa « tour d'ivoire », Musset déjà plus qu'à demi mort, et Sainte-Beuve, enfin, « rangé » dans la critique, l'auteur de Mademoiselle de Maupin s'est ainsi trouvé, pour toute une génération de jeunes gens, l'unique représentant du romantisme, et je dirais volontiers, si je ne crai-

gnais, en le disant, de soulever ses os dans sa tombe, qu'il en est devenu le Malherbe ou le Boileau. Parmi les poètes qui se sont fait connaître depuis 1848, combien en pourrait-on citer, et lesquels, qui n'aient plus ou moins subi Tinfluence de Théophile Gautier,, ou encore, et plus exactement, par Tintermédiaire de Théophile Gautier, Tinfluence de Victor Hugo? Seulement, sans vouloir ici préciser une comparaison qui, comme toutes les comparaisons de ce genre, n'a de valeur ou d'inlérôt qu'aulant qu'elle demeure un peu vague, ce que Malherbe a fait contre Ronsard, et avec colère, Gautier, lui, Ta fait pour Hugo, avec respect et avec amour. En l'imitant, il l'a expurgé; il le châtiait en le couronnant de fleurs'; il obligeait le torrent romantique à rentrer dans ses rives; il en réparait les ravages; cl, en en régularisant les conquêtes, il en assurait la durée.

On dit à ce propos, cl nous-mème nous l'avons rappelé tout à l'heure, sans y souscrire, mais sans y contredire, que Gautier a manqué d'idées : ce n'est toutefois qu'une manière de parler, et sur laquelle il est bon de s'entendre. Non, Gautier n'a point d'idées, cela est vrai, sur les rapports de l'exécutif avec le judiciaire; il n'en a pas non plus sur la question du libre arbitre ou sur le mystère de la grâce; il en d moins encore, — et quoi que son gendre ait pu dire de Vomniscience de son beaupère, — sur la variabilité des espèces et sur la conservation de la force. Mais, un poète a-t-il besoin d'en

avoir? Et, quand il en a, — j'entends sur de pareilles matières, — ne lui sont-elles pas plutôt un embarras qu'un secours? C'est une question que Ton peut poser. On aimerait d'ailleurs que Gautier, pour sa gloire ou son honneur même, eût quelquefois été plus riche de son fonds; et, beaucoup de choses qu'il ne comprenait guère, qu'il avait le droit de ne pas les comprendre, on aimerait qu'an moins il eût évité d'en parler comme il fait, par exemple, dans l-e Journal de M. de Concourt. Mais s'il suffit qu'un poète ait ses idées sur son art, nul n'en a eu de plus précises, de plus personnelles, et souvent aussi de plus intolérantes que Théophile Cautier. On en trouvera l'expression, étrangement grossie par la liberté d'une conversation «ntre hommes, dans ce même Journal de M. de Concourt; on la retrouvera, déjà plus décente et plus raisonnable, dans le livre de M. Emile Bergerat; et Gautier lui-môme, enfin, nous l'a donnée dans les deux morceaux qui contiennent toute sa poétique : \di Notice sur Charles Bandelaire, écrite en 1868, pour servir d'introduction à l'édition « définitive » des Fleurs du mal, et le Rapporty daté de la môme année, sur les Progrès de la poésie française depuis 1830. Sous l'abondance, la richesse, l'étrangeté môme des métaphores dont il aime à se servir, qu'il faut connaître pour l'entendre et savoir ce qu'il veut dire, les idées de Cautier ne sont pas seulement plus nettes qu'on ne l'a.bien voulu dire, elles sont plus profondes. Et, — j'irai jusque-

\n QL'ESTIONS DE CRITIQUE

iâ, — quoique poète aussi lui, je ne sais vraiment si Sainte-Beuve, écrivant ce Rapport, y eût mis plus «le rhoses. Mais Sainte-Beuve lui-même n'a jamais ni nulle part mieux parlé de certains * secrets j» ou <f mystères j> de Tart que Gautier ne Ta fait dans sa Notice sur Charles Baudelaire.

ij* que cette poétique a de plus curieux et d'assez inattendu, étant celle de l'homme dont le ♦ gilet ronjre » on le h pourpoint rose * de la première iVilernani a fait, dans l'histoire littéraire du temps, le type du romantique chevelu, c'est de procé<ler point par point de la poétique d'Hugo, et cependant, point par point aussi, d'en être le contrepied. Par exemple, ce que le romantisme avait proclamé, si Ton peut ainsi dire, de toute la force delà voix du maître, c'était le principe de l'individualisme dans l'art, ou le droit, pour le poète, et pour chacun de nous, de se mettre lui-même en scène, et de remplir les oreilles des hommes du bruit harmonieux de ses lamentations. Confessez-vous les uns aux autres, et confessez surtout les autres avec vous. Après les Méditations^ les Feuilles d'automney et après les Feuilles d'automne, les Nuits, c'est-à-dire les chefs-d'dnivre, peut-être, du lyrisme moderne. Mais, aj)rès eux, ou après elles, que de Nuits, que <le Feuilles, que de Méditations qui n'avaient servi (jn'à montrer combien peu d'hommes ou même de poètes ont ainsi le droit de nous occuper d'euxmêmes! C'est pourquoi, tout ce que la langue, le

rylhme et la rime avaient réalise de conquêtes sur la timidité classique ou pseudo-classique, en osant Irai 1er pour la première fois ces sujets si longtemps interdits au poêle, Gautier n'avait garde de ne pas l'accepter; il s'en empare et se l'approprie. Mais c'est pour poser aussitôt le principe contradictoire, et pour faire de Vim personnalité de l'œuvre d'art la mesure même de sa perfection. On ne doit mettre de soi dans son œuvre que son talent ou son génie, si les dieux vous en ont donné, mais non pas son histoire, celle de ses amours ou des amours de ses amis. « Le poêle doit voir les choses humaines comme les verrait un dieu du haut de son Olympe, les réfléchir dans ses vagues prunelles et leur donner, avec un détachement parfait, la vie supérieure de la forme. » El, à la vérité, quoique ce soient ses propres paroles, ce n'était pas en son nom ([u'il exprimait cette doctrine, ce n'était que comme étant celle de Tauteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares, M. Leconte de Liste. Trop romantique encore pour s'élever jusqu'à cette hauteur d'impassibililé, Gautier se contentait de ne pas se mêler lui-même, sa famille et ses amis, à sa prose ou dans ses vers. Mais. c'est bien là qu'il tendait; et, pour en donner une preuve en passant, c'est à cette faculté de se distinguer de son œuvre, de se dédoubler, de revivre par Timagination les siècles disparus et les civilisations éteintes, qu'il a dû quelquesunes de ses meilleures inspirations : Une Nuit de

Cléopdtrey Arria-JUarcella, le Roman de la momie. Un autre principe encore du romantisme, c'était Celui de la liberté dans Tart; et par ces mots magiques, en 1850, on était édifié, depuis près de vingt ans, sur ce qu'il fallait entendre.. Plus d'entraves, plus de règles, plus de critiques surtout; mais à chacun le droit d'écrire mal, si c'était sa manière ; et nul, dit-on, sur ce chapitre, n'était plus amusant à entendre que Gautier lui-même. Il a d'ailleurs écrit tout un livre, et l'un de ses meilleurs, sur les Grotesques du temps de Louis XIII, Théophile, Saint- Amant, Scarron, pour les venger à la fois des règles et des dédains da Boileau. Ce n'en est pourtant pas moins lui, nouveau tyran des mots et des syllabes, — et je ne le dis pas pour l'en reprendre, mais au contraire pour l'en louer, — c'est lui, l'auteur d'Émaux et Camées, qui a réintégré dans l'art, avec le respect et le souci de la forme, des règles nouvelles, si l'on veut, mais guère moins étroites que les anciennes. « Tout s'apprend en ce monde, répétait-il volontiers, et l'art comme le reste. *En résumé, qu'est-ce que l'art? Une science aussi, la science du charme et de la beauté. » Celte science du charme tt de la beauté,- nos pères, moins prétentieux, l'appelaient tout simplement le style, mais c'était bien la même science, au moins dans son principe, sinon dans ses moyens et dans ses procédés. Et je m'étonne, sans doute, que Gautier, — dont après tout ce n'était point l'affaire, — n'ait point vu qu'en

donnant des leçons de son art, il en revenait tout bonnement à ce Boileau qu'en toute autre occasion il maltraitait si fort. Mais je m'étonne encore bien plus que de très honnêtes gens, qui jurent volontiers par Boileau, se soient moqués si souvent, et d'ailleurs agréablernent, des Parnassiens, de Gautier, de leur préoccupation de la rime rare ou riche, et généralement de l'importance qu'ils attachent- à une question de langue, de grammaire, ou de métrique. C'est comme ceux qui reprochent au Jésus-Christ de M. Zola ce qu'ils ne pardonnent pas seulement, mais encore ce qu'ils admirent chez le Panurge de Rabelais.

On ne saurait pourtant trop le redire : les vers ne sont pas de la prose, et la prose n'est pas des vers. Secondaire peut-être en prose, — et encore ceci vaudrait-il bien la peine d'être longuement discuté, — la question de forme est capitale en vers. Elle l'est surtout dans une langue telle que la nôtre, peu sonore d'elle-même, où peu de mots font naturellement image, où le vocabulaire habituel du poète ne difTère qu'à peine de celui du philosophe ou de Thistorien. C'est là, pour écrire en vers, qu'il faut avoir appris et compris « le pouvoir d'un mot mis en sa place i> ; là, qu'il faut savoir trouver, dans la difficulté même de la rime, une source, comme disait autrefois Malherbe, de « nouvelles pensées » ; là surtout, qu'il ne faut jamais prendre une licence, ou seulement une liberté que ne souffrirait pas la prose; là*, enfin, qu'il

faut se rappeler qu'une (( belle pensée » ou un « cri (lu cœur », ne se séparent pas des mots qui les traduisent. « Vouloir séparer le vers de la poésie, dit à ce propos Théophile Gautier, c'est une folie moderne qui ne tend à rien moins que Tanéantissement de l'art lui-même. » Il a raison ! Mais il s'ensuit qu'en poésie comme en peinture, si le « métier » se disligue de « lart », il ne s'en distingue guère. Bien moins encore se distinguent-ils l'un de l'autre, et tous les deux de la poésie même, depuis que l'invention d'une prose prétendue poétique n'a laissé subsister de différence entre le prosateur et le poète que celle de la facture. Et, dans un temps où tout ce qui se dit en vers pourrait aussi bien se dire en prose, il fallait donner à la forme plus d'importance encore qu'elle n'en avait jamais eue... ou supprimer les vers.

An lieu donc de reprocher à Gautier cette superstition de la forme, il convient au contraire de lui en savoir autant de gré que l'on en saurait peu à un savant ou à un érudit, à un philologue, ou à un métaphysicien. Trop forts de leur génie, Lamartine et Musset, par exemple, avaient écrit et surtout rimé trop négligemment; Hugo lui-même, quoique plus artiste ou plus habile artisan de mots, prodigieux inventeur de rythmes et merveilleux assembleur de rimes, trop souvent emporté par son mouvement même, s'était donné trop de libertés. Ils pouvaient être, ils étaient môme déjà devenus d'un dangereux

exemple. D'ailleurs, parmi leurs inventions, si la plupart étaient singulièrement heureuses, il y en avait de moins bonnes, et, si Ton ne voulait pas qu'on les imitât précisément par leurs» mauvais côtés, le temps, — après les Burgraves et après la Chute d'un ange, — était sans doute venu d'y pourvoir. Ce fut l'œuvre propre de Théophile Gautier, le rôle qu'il joua, comme nous disions, sans presque le savoir luimôme. Et si quelques écrivains, depuis tantôt un demi-siècle, non seulement en vers, mais en prose, sont devenus plus scrupuleux que personne peut-être ne l'avait été de 1830 à 1850, ils le doivent en partie à Théophile Gautier. L'invention manque^ aujourd'hui, mais non pas l'habileté ou l'adresse, ni même, parmi les jeunes gens, une aptitude générale à revêtir d'une forme « impeccable » les idées qu'ils n'ont point, mais qu'ils auront peut-être un jour. Ils savent qu'il y a un art d'écrire; ils l'apprennent à tout événement, par provision, en quelque manière; et lorsque, par hasard, ils ont un commencement d'idée, si l'on peut leur faire une critique, c'est d'être, en l'exprimant, presque trop esclaves des règles les plus extérieures de cet art.

Enfin, au droit que le romantisme réclamait encore pour le poète, en imitant la nature même, de la refaire à son image, c'est bien encore Gautier qui a opposé le premier le principe ou l'obligation contradictoire : celle de la soumission absolue du poète, comme du peintre, à l'objet qu'il imite. Le commen-

20i QUESTIONS DE CRITIQUE

cernent et la fm de l'art, pour Gautier, c'est l'imitation, et la première loi de l'imitation, pour l'auteur du Voyage en Espagne, c'est l'exactitude. Son cerveau, comme il aimait à le dire lui-même, faisait mélier de « chambre noire », et son art n'intervenait dans sa sensation que pour en fixer plus profondément l'image. Les romantiques choisissaient, et, après l'avoir choisi, transformaient, de parti pris et de propos délibéré, l'objet de leur imitation; Gautier choisit encore le sien, mais dès qu'il l'a choisi, son unique souci n'est plus que de le reproduire. Par là, c'est encore lui que nous retrouvons aux origines du naturalisme contemporain. Romantique dans le choix du sujet, ne prenant d'ailleurs qu'un intérêt médiocre au spectacle de la vie de son temps, ses procédés ou ses moyens sont cependant déjà ceux du naturalisme. Sans doute, il se retient sur la pente; et cette faculté qu'il a de tout décrire, l'artiste et le poète qui sont en lui l'empêcheraient encore de l'appliquer à tous les objets indistinctement, si d'ailleurs la laideur et la vulgarité n'offensaient son dilettantisme, n'échappaient d'elles-mêmes à son attention, n'étaient pour lui comme inexistantes. Il n'aimait vraiment à travailler que dans une matière aussi précieuse et aussi rare que son art; et plutôt que d'écrire Madame Bovary, par exemple, ou VÉducation sentimentale^ il fût allé jusqu'aux Indes chercher ses sujets de tableaux. Mais si les procédés de VÉducation sentimentale ou de Madame Bovary sont bien ceux de Salammbô,

ceux de Salammbô sont ceux aussi du Roman de la momie. Et je dis qu'en les introduisant dans l'art, Gautier d'abord, et les naturalistes à sa suite, y ont introduit des scrupules tout nouveaux d'exactitude et de précision. Sont-ils peut-être quelquefois pédantesques? et répondra-t-on qu'un peu moins de style, un peu plus d'émotion, feraient beaucoup mieux notre affaire. Mais ce n'en sont pas moins de louables scrupules, et on n'y pourrait désormais renoncer qu'au grand dommage de la sincérité, de la vérité, de la probité de l'art. •

Si nous voulions maintenant poursuivre, il nous serait aisé de retrouver bien d'autres traces encore de cette influence de Gautier jusque sur nos contemporains. Lorsque, par exemple, de nos jours mêmes, nos petits poètes et nos jeunes romanciers affectent de considérer le théâtre comme un « art inférieur >,-ce n'est sans doute pas de l'auteur du Chandelier, m de celui de Ruy Blas, qu'ils ont hérité cette belle maxime; c'est de Flaubert, dont le rêve eût été pourtant de se voir applaudir sur la scène; et, par Flauborl, c'est de Gautier, qui n'était lui-même qu'à moitié convaincu de sa propre opinion, mais qui se revanchait ainsi de l'ennui de son feuilleton dramatique. De même, quand ils se désintéressent de la vie (le leur temps, — ce qui est une manière de ne s'intéresser qu'à eux, — c'est de Gautier qu'ils tiennent encore cette leçon, car ce n'est pas de Lamartine ou

de Victor Hugo, lesquels même eussent été bien ins-

pires, pour leur repos et pour leur gloire, de se mêler moins à la politique. Ce n'est pas non plus de Balzac ou de Geor|çe Sand, ni de Sainte-Beuve ou de Michelct. El quand ils professent enfin superbement la doctrine de l'art pour Tart, ou de « Tautononiie <le l'art », ainsi que disait Gautier, quel est donc r homme, dans ce siècle agité que nous vivons, qui en aura été le vrai représentant? Flaubert, si Ton veut, mais avant Flaubert, encore Gautier, dont ce ne sera pas le titre le moins sûr î\ Tallention de la postérité.

Il est dans la nature, il est de belles clioses : Des rossignols oisifs, de paresseuses roses ; Des poètes rêveurs, et dos musiciens Qui s'inquiètent peu d*ètre bons citoyens, Qui vivent au hasard, et n'ont d'autre maxime, Sinon que tout est bien, pourvu qu'on ait la rime.

11 est de ces esprits qu'une façon de phrase. Un certain choix de mots tient un jour en extase.

D'autres seront épris de la beauté du monde.

Et du rayonnement de la lumière blonde.

Ils resteront des mois assis devant des fleurs, Tikhant de s'imprégner de leurs vives couleurs.

Ces vers ne sont peut-être pas des meilleurs qu'il ait faits, et le prosîiïsme en est même surprenant, mais le sens en est clair, et ils peuvent passer pour signiticatifs. C'est Gautier qui a incarné de notre temps la doctrine de l'art pour l'art; et, d'avoir incarné une doctrine, dans l'histoire de l'art, c'est tou-

jours quelque chose. On pourrait ajouter qu'il importe peu qu'elle soit fausse, ou même qu'il n'y a rien de plus avantageux pour une doctrine d'art. En art, comme en science, et autre part encore, la vérité, une fois trouvée, devient vite anonyme, et c'est l'erreur, assez souvent, qui perpétue dans la mémoire des hommes le renom de ses inventeurs.

Là-dessus, il serait un peu long de traiter la question de l'art pour l'art, et, d'ailleurs, pour y revenir aujourd'hui, nous y louchions trop récemment encore ^ Bornons-nous donc à dire qu'elle est moins difficile, et surtout moins emhrouillée qu'on ne voutlrait nous le faire croire, et qu'il suffirait presque à la trancher d'une distinction, la plus simple du monde. Elle ne se pose point en sculpture, en peinture, en m'usique. On n'a jamais débattu s'il était possible ou permis de démontrer une thèse en couleurs; on n'a jamais douté qu'il fût dangereux de vouloir traiter en musique un problème social; en un mot, on n'a jamais nié sérieusement que l'art de peindre ou celui de faire des bruits harmonieux fussent à eux-mêmes leur raison d'être et leur unique but. On demande maintenant s'il en est de même de l'art d'écrire; et la réponse est facile. Oui, pour les poètes, l'art peut être son propre but à lui-même, et si

Les quatrains de Pibrac et les doctes tablettes Du conseiHer Matthieu

1. Voyez le chapitre précédent : Le Code Civil et le Théâtre.

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Sfnirj'ile lhlffi.%e c,A lin art»-, le Marîaje de Figaro

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Kn •;! qn;ilit''* fïf: \iO(',U:. jfi n»; -îaurais dom: nf étonner '!'• froDv^rr ^-ri fiîiulior un r^rpré* 'Mitant de lart pour I ;j/l. ^/r-,( ;* p^'.in^î fnt'AïUi -i je rf^rretlerai qu'il ne se v/iil pa-, liiif d<r r/ni art nne conception plus élevée: r'f.:\ ;i dire^ fjn*é(ant r-apabk; d'écrire Émaux et (ium/îff'i. il n'ait pas essayé d'écrire Jocelyn ou la ///v/c//,///; ^/^/j» ni ferles. \u contraire, et. si nous ■;'»rMnM'..; jn-^l*'-, il fa ni l'admirer de n'avoir rien tenté an d<di'i rje, srs forres. f^ir, enfin, admirons-nous

Voltaire pour avoir écrit la Henriade^ ou Diderot pour être l'auteur du Père de famille? et n'eussentils pas été mieux avisés ou plus prudents, se connaissant mieux l'un et l'autre, de ne point forcer leur talent? N'ayant point le souffle lyrique, et s'en étant de bonne heure aperçu, mais doué d'un talent descriptif singulier, Gautier s'est contenté de décrire. Ëndore bien moins puis-je m'indigner, qu'au risque de s'entendre accuser de paresse ou de coupable indifférence, n'étant qu'un artiste, il ait voulu vivre uniquement pour son art. Car, ce ne serait point une bonne chose que ce . désintéressement, s'il gagnait tout le monde, ej; il ne faut pas le prêcher*; mais ce n'est pas non plus une mauvaise chose qu'il y ait des écrivains, ou des poètes au moins, qui ne se soucient que de leur poésie, ou, comme ils disent maintenant, que de leur « écriture »; et leur exemple a son prix, aussi lui. On peut d'ailleurs être bien assuré qu'il ne sera pas contagieux; et, pour quelques hommes de lettres qui se feront des lettres un but, il n'en manquera jamais qui ne s'en feront qu'un moyen. Les lettres n'auront été qu'un but pour Gautier, et je ne puis le lui reprocher, et, si l'on me pousse trop, je suis homme à Ten féliciter.

Il a, d'ailleurs, — et j'en reviens à son vrai titre d'honneur, — exercé une influence considérable, et pour cette raison, comme nous avons essayé de le montrer, son nom vivra, et son souvenir. Il ne grandira point, quoi qu'en puissent penser M.ÉmileBer-

il'} i^UESTIONS DE »:Rm«iiE

çfKî'ki et M. Charles «le Loveiijoal.mais je ne crois pas i|ii'll tombe non plus dans Toubli protunil qoe lai pr^ili-ait M. Emile Fa^ruet. >'oii s«:ralenienL <laus J'hi-loire «le la poésie fraiH.aise contemporaine, mais em^ore •laii'» ce que l'on pourrait appeler Thistoiro rlr- iili'rs littéraires du siècle, il nous semble en ♦•tî»t qi]»,* -a place est «b*s à présent marquée. Lais- -«iii- *le cùié la question de l'art pour l'art, et supp*>- -Mii- (\\\EtiKiu.x et Camées *m le Roman de la momie \\k: -oiriit plii.s lus un jour que des curieux de lettres: [nais coiiiment le naturalisme est-il sorti du romantisme i - car il en est sorti, et ce père a beau maudire ce lils, ce fils a beau manquer de respect à ce père, ils n'en sont pas moins le père et le lils, le fils et If père: — c'est ce que l'on ne peut comprendre qu'iii étudiant l'influence de Théophile Gautier. Là e>l sa véritable orijrinalilé. et là sa sûreté contre les chanjremenls de la mode et du goût. Si les lecteurs roublient ou le négligent, les historiens de la litléraliire le leur rappelleront. Et, quand ils ne pourront, comme nous-méme^ qu'indiquer d'un seul trait la transition, et l'étudier que dans un seul personnage, ils préféreront Théophile Gantier à Sainte-Beuve et à iMérimée, qui ont joué un peu le même rôle, romantiques devenus, eux aussi, naturalistes sur leurs vieux jours.

f' décembre 1887.

Les questions naissent les unes des autres, et s'enchaînent d'elles-mêmes entre elles, pour ainsi dire, sans qu'on y pense. Invité par l'occasion, nous examinions naguère, ou nous effleurions du moins, si les lecteurs veulent bien se le rappeler, la question de la « Thèse y> au théâtre ou dans le roman: et c'était à propos d'un livre sur le Code civil et le théâtre comtemporain. Plus récemment encore, V Histoire des œuvres de Théophile Gautier, de M. Charles de Lovenjoul, nous ofl'rait un prétexte à toucher, sinon à traiter la question, non seulement voisine, mais en quelque façon réciproque et inverse, de « l'art pour l'art ». Et c'est aujourd'hui cette question qui nous engage à son tour dans une autre, moins souvent agitée peut-être, quoique non pas moins intéressante

ni moins imporlantc : celle de savoir en quelle mesure et jusqu'à quel point Técrivain doit laisser paraître sa personne dans son œuvre, s'y mettre luimême avec les siens en scène, faire des vers avec ses amoui*s ou des romans avec ses aventures, de la critique avec son « tempérament », — ce qui veut dire avec ses nerfs ou avec ses humeurs, — et de l'histoire enfin, comme quelqnes historiens, ou comme la plupart des auteurs de Mémoires^ avec le ressentiment «le ses ambitions déçues, de ses haines exaspérées par les souffrances de son orgueil et de sa vie manquée.

Que si, d'ailleurs, pour nous justifier de traiter cette question, nous avions besoin d'un prétexte, ou même de raisons et de très bonnes raisons, de raisons très « actuelles », nous n'en manquerions point. Tout le monde sait en effet que, depuis quelque temps, il n'est bruit partout autour de nous que de Mémoires, de Journaux et de Correspondances. On dirait que nos auteurs, après avoir parcouru h; monde, n'y ayant rien trouvé de plus intéressant qu'eux-mêmes, n'imaginent pas aussi qu'il y ait rien de plus curieux pour nous. Et, à la vérité, c'a été de tout temps un vice bien français que cette manie défaire figure, de prétendre pour sa personne une estime ou une sympathie que nos contemporains ont eu parfois le mauvais goût de refuser à nos œuvres ou à nos actes. JSous nous complaisons naturellement en nousmêmes, aussi fiers, ou davantage, de nos défauts que

' de nos qualités; nous aimons qu'on sache qui nous fûmes, d'où nous venions, ce que nous pouvions, de quoi nous eussions été dignes en un siècle moins ingrat, et ce que le monde, en nous perdant, ne se ■ douterait pks qu'il eût perdu, si nous n'eussions nous-mêmes pris le soin de l'en instruire. C'est pourquoi, moderne ou ancieim'e, pas une littérature n'est plus riche en Correspondances, Mémoires et Journaux, — Correspondances un peu de toute sorte, Mémoires de toute condition, si je puis ainsi dire, puisque enfin les plus spirituels peut-être que nous ayons sont d'une femme de chambre. Mademoiselle Delaunay, et les plus éloquents du plus éloquent des laquais : c'est Rousseau. Que dis-je? toutes les autres littératures ensemble sont moins riches en confessions que la nôtre à elle toute seule; et l'on voit que les étrangers, quand ils veulent ainsi faire à la postérité les honneurs de leur personne, c'est notre langue encore qu'ils choisissent, comme si la vanité de parler de soi s'y déguisait peut-être sous des dehors plus aimables, et que les tours de l'amour-propre, plus variés, y fussent plus délicats qu'en russe, ou moins apparents qu'en allemand. Mais il faut convenir que jamais, à aucune époque, de ces Journaux ou de ces Mémoires, on n'en avait tant vu paraître que dans ces dernières années ou dans ces derniers mois, depuis le Jovirnal intime d'Henri-Frédéric Amiel jus- «[u'aux Mémoires de celte petite peintresse de Marie Baskircheff, ou depuis les confessions du trop fa-

* • • .II. ■*-- \i ..*-- ;LiNf.:i,îa Juvrval <»♦• MM. Ediijoi.d

'■ ' *■' r:.'';.-iru*-iiî cii Jf '.> ^ Lfc re'ijer'-i.e eu ferait <- — \, .'•-■: *■• '■ '-'^r.' L-'- : V î;-. ^u.i''Ur'J"Lii!. Ifa question

•...,••-'■ •-.'■j»'" r 1. r^tiniue ÎJ d'^w^iit r.V''.''.':v. : '■ -ri- ' -^ ^ :•■*•'.'.'■■' ^-j* \*'V"'\ rM.ifi^ Je dr-ni de *'élalerd<iij>>a ^- ■.,?;> I ■ .;. .... .; ♦■;.'• 'Il- 1,. ^'.Ti it;^jjenre?Ouiiijd]jc«u>

^ ,'.'■.?■'.•• - ■ j r j ' i \; • ■ . — fi. -' ■ « ' ] »o IJ r \ a pp reû dre . <^«j jj uj e 'i ;.o:j- '':tj'..jj'r. ''OU-. «J* - *-jjl'ajit^ tpo'jvé*. que l'auteur ; ' j UJ I éf'-. de- fr'-re*, aue f;<njille:ou rà*:e auquel il J:t *''r 'j«-.'it*, «ojfjljjeij de t*-fijp> dura 5« coqueluche, î'-t jij;.jli*' qu'il eut arj ''.Jl*-;;».'. el conjment il passa

'j h;j'taJ:iuprat ? CojJW'TOîj-^-'jou-» nos rfjrijanciers. ti,\\\un'. oji f:^]^;^!! ij;<;:uére u^»* peintres, à se mirer ea\u;^Mj<-- 'î;»n:-; j'fur* œuvre-, ou â s'y d«>peiiidre arec e.\;«rlitud«*, pour rin-^tructioii de la postérilê? El eslii' iiu<t WaA^ucm e/ifiji que Ton doive encourager chez ( iiY. que rette ''f»niplaisaiK'f' infinie pour leurnotable per-onjie, >an- faire allention qu'elle n'est qu'une lorifje au-si du plus impertinent dédain pour tout ce qui n'e-il p;js eux.

Si en ell'elj comme je le disais, nous n'avons, «rrâce à liien, manqué en aucun temps dY'pistoliei's pour lin;r soi;rneus<'ment copie de leurs lettres, ou d'au-

leurs de Mémoires pour hypothéquer aux générations le récit de leur vie, il était toutefois entendu jadis que, bien loin d'exposer dans ses œuvres sa personne et sa condition, ses particularités ou ses humeurs, — dans celles du moins de ses œuvres que Ton destinait au public, — on devait les dissimuler pour n'y mettre de soi que son talent et ses idées. Même au célèbre auteur des Essais, ni Pascal, ni Bossuet, ni Malebranche ne pouvaient pardonner d'avoir rempli de lui les deux tiers dé son livre, et, tout chrétiens qu'ils fussent, je ne sais s'ils n'en étaient pas presque plus choqués que de son scepticisme et de sa railleuse incrédulité. Gela leur paraissait inexplicable, encore plus incivil, et je dirais volontiers inhumain, tandis qu'il y avait tant de choses à connaître, de problèmes à étudier, de questions à éclaircir, d'erreurs à combattre ou de vérités à défendre, qu'un tel homme, dans l'un des temps les plus troublés de l'histoire, eût pu vivre ainsi claquemuré dans la contemplation de soi-même, uniquement soucieux de ses affaires, de ses maladies, et de son repos. « Le sot projet qu'il a eu de se peindre », disait énergiquement Pascal, et l'excellent Malebranche ajoutait : « Si c'est un défaut de parler souvent de soi, c'est une etîronterie, ou plutôt une espèce de folie que de se louer à tous moments comme fait Montaigne : car ce n'est pas seulement pécher contre l'humilité chrétienne, mais c'est .encore choquer la raison. » On sait, d'ailleurs, que, pour les poètes mêmes, c'était alors si peu leur

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>ouv. <:<'p<Mj<l;ijii. jjous sonjine- en train de chan- '^^'V tout <<rl;i. ('MW tf'udance de nos auteurs à se nn-ll/e eux en scène, la critique l'approuve et Feni:i)\iiu'/t': ï\< nont pa> plutôt laissa, par mégarde ^ansdout*'. «;clia|i|ier un aveu, qu'oji le< invite à faire une confession î-'énérale; et. après nous avoir raconté leurs amours, cf ne sera pas la faute de leurs admir.Hcurs s'ils n'écrivent bientôt aussi les Mémoires de U'Xïv juluite ou le Journal de leur hydropisie. Monl.iijrnc, encin'e, le!ir a donné l'exemple, et. depuis hii, Jean-Jacques. N'est-ce pas, d'ailleurs, une dis-

tinction que d'avoir la gravelle, et tout le monde estil apoplectique?

« Et ce sera bien fait, disent les critiques, puisque enfin nous ne savons rien, si ce n'est que nous ne savons rien, ou, si l'on aime mieux, puisque le monde n'est qu'une apparence, la réalité qu'une ombre, et la vie que l'illusion suprême. Il n'y a rien : « quelque terme où nous pensions nous attacher, il » branle, et nous quitte, et nous fuit d'une fuite » éternelle » ; la vérité n'est qu'un mot; la justice n'estqu'un leurre ; la beauté surtout n'est qu'un fantôme. Chacun de nous fait à son tour, au même titre, avec les mêmes droits, l'autorité de ce qu'il dit et la vraisemblance de ce qu'il imagine ; il fait la beauté de ce qu'il admire ou de cer qu'il aime. L'individu n'est pas seulement à soi-même son tout, il est un univers et un monde en soi.

» A quoi donc voulez-vous que nous nous intéressions dans une œuvre? Ce ne sera pas au fond, nous n'en avons que faire, puisqu'il n'y a pas une conception de la vie à laquelle nous ne puissions en opposer une autre, — qui la vaut, — ni seulement une idée dDnt l'expression, pour être intelligible, ne doive envelopper l'idée contradictoire. Ce ne sera pas davantage à la composition, puisque, supposé qu'il y eût une vérité, la composition, que serait-elle, sinon l'art, en arrangeant cette vérité n^ême, de l'altérer pour en faire une séduisante erreur ? Ce ne sera pas non plus

à la forme ou au style, puisque, indépendamment

de l'espèce de déformation ou de mutilation d'ellemême qu'exige toujours une idée pour être traduite par des mots, nous connaissons aujourd'hui le secret de tous les styles, et, pour preuve, au besoin, nous les reproduisons. Vous plait-il du Victor Hugo? nous en tenons boutique; du Lamartine? du Vigny? du Musset? tout de même, avec la différence que nous rimons mieux qu'eux.

i> Ce sera donc uniquement à l'auteur que nous prendrons intérêt dans son œuvre; à l'image de lui-même empreinte, et momentanément réalisée dans son auivre;à « l'état d'âme », — c'est le mot à la mode, — que sa façon d'écrire ou de penser nous révèle, à l'exemplaire enfm plus ou moins original qu'il nous offre en sa personne de cette mobile, complexe et ondovanle humanité. Dans cet océan d'incertitude, où nous ne flottons qu'un jour, que faut-il davantage? Quoi (le plus amusant? ou de plus propre à nous distraire du mal ou de l'ennui de vivre? et puisqu'enfin nos plaisirs sont la seule certitude que nous ayons en notre pouvoir, en est-il de moins grossiers, de plus détachés de la matière, et, consoquemment, de plus nobles? -»

On conçoit aisément que ces doctrines aient fait fortune; car elles sont si commodes! Ceux qui font, métier d'écrire, avez-vous remarqué qu'elles les dispensent d'abord d'étude et de travail ? En effet, quoi qu'ils écrivent et quelque sujet qu'ils traitent, ce qu'ils sont, ils le seront toujours, mais jamais autant

que s'ils ne tirent que d'eux-mêmes tout ce que l'on demandait jadis à la science ou à l'érudition. Les voilà tels qu'ils sont, et ils se trouvent bien comme ils sont ! S'ils ont une opinion, elle est bonne, puisqu'il l'ont; et d'autant qu'elle diffère de l'opinion commune, d'autant plus y tiennent-ils, sans avoir besoin d'examiner si ce qu'ils prennent pour le signe de leur originalité ne serait pas peut-être aussi souvent en eux l'effet de l'ignorance ou de l'inexpérience. Ayant le crâne fait d'une certaine manière, pourquoi tâcheraient-ils à se le refaire d'une autre? Comme d'ailleurs leurs défauts leur sont chers, en ce qu'ils les distinguent de ceux qui ne les ont pas ou qui en ont d'autres, il suffit de les leur signaler pour qu'ils y persévèrent, et même qu'ils se fassent non seulement un point d'honneur, mais une habitude ou une attitude littéraire de les exagérer. Et il n'est pas jusqu'à leurs plaisirs qui ne leur deviennent eiifin une obligation professionnelle, puisque aussi bien leurs sensations sont la matière de leurs œuvres, et qu'on ne leur demande qu'à se laisser vivre, ou plutôt encore qu'à se procurer des sensations qu'ils notent, pour rinstruclion de ceux que l'insuffisance de leurs moyens, ou les occupations de la vie quotidienne, ou les devoirs dont ils sont tenus empêchent de se les procurer. Nous peinons pour eux, et il jouissent pour nous.

Quant à ceux qui les jugent, ils trouvent, eux aussi, dans le livre qu'ils jugent, tout ce qu'il faut pour le

ââO QUESTIONS DE CRITIQUE

juger. C'est tant mieux s'il leur plaît, et. s'il ne leur plaît pas, c'est tant pis. Car un jugement n est qu'une opinion, on, moins encore que cela, une façon de penser ou de sentir, qui varie selon leur humeur même ou la couleur du temps. Ces vers sont-ils bons ? Il se pourrait. Ce drame en est-il un ? Peut-être. Ce roman, qu'en pensez-vous ? C'est à savoir. Mais tout ce qu'ils accordent, c'est que ce roman leur a plu oii que ces vers les ont ennuyés. Que voulez-vous de plus ? et si. par hasard, ils approfondissaient les raisons de leur plaisir on les causes de leur ennui, lesquelles en trouveraient-ils qui ne fussent encore et toujours l'expression de leur tempérament ou de leurs préjugés? Et de là, dans les genres mftnes qui jadis l'eussent lo moins permis, cet étalage naïf duitfot; de là, dans la crili(iue. cette substitution du goût de l'écrivain à la recherche de la valeur des œuvres ou de la loi des genres; de là enfin ce caractère personnel ou subjectif qui tend à devenir bientôt celui de toutes les formes de la littérature; et d6 là, — pour en revenir à notre pçint de départ, — cette abondance de JournauXy de Mémoires et de Confessions.

S'il ne s agissait que de noler les .défauts de ce i»ein'e de li liera turc, il n'y aurait rien de plus facile. Elle a d'abord quelque chose d'incivil; et par là je veux dire qui ne va pas seulement contre Tobjet de la littérature, mais contve. celui même de la société. « Les hommes sont faits pour vivre ensemble, a dit un bon auteur, e|, pour former des corps et des sociétés civiles. » J'ajouterais volontiers que c'est même le seul moyen qu'ils aient de se consoler du mal de vivre, et que, pour soulager leur misère, il leur faut la mettre en commun, c Mais il- faut remarquer, continue Malebranche, que tous les particuliers qui composent les sociétés iie veulent point que Ton les regarde comme la dernière partie du corps duquel ils sont. Ainsi, ceux qui se louent se mettant au-dessus des autres, les regardant comme les dernières parties de leur société, et se considérant

eux-mêmes comme les principales et les plus honorables, ils se rendent eux-mêmes odieux à tout le monde, it C'est de Montaigne qu'il parlait en ces termes, ou à propos de Montaigne, qui a cependant bien des excuses; quand ce ne serait que celle d'avoir vécu, lui, dans un temps où chaque pas que Ton faisait dans la connaissance de soi-même, on le faisait pour ainsi dire dans la découverte de l'homme. Qu'cût-il donc dit, s'il eût pu lire, comme nous, les Mémoires de Saint-Simon, les Confessions de Rousseau, les Mémoires de Chateaubriand! Je choisis, on le voit, mes exemples. Mais les Mémoires euxmêmes de quelques hommes qui, maîtres un moment dos affaires, ont pu se dire avec raison que leur témoignage importerait un jour à Thistoire, ne seraient pas tout à fait exempts de ce genre do reproches : toi s sont entre autres les Mémoires de Sully, ceux de Uicheliou, ceux du cardinal de Retz ou du maréchal de Villars.

C'est toutefois et surtout dos Journaux et des Confessions que l'observation de Malebranche est vraie. Passe encore, si l'on veut, pour l'auteur iVÉmile et de la Nouvelle Iléloise, ou pour celui d'Atala^ de René^ du Génie du christianisme : ils avaient fait assez de bruit dans le monde; l'admiration publique leur avait donné d'assez singuliers témoignages de leur valeur, et d'assez significatifs; ils n'étaient pas tenus, après tout, de penser d'euxmêmes moins do bien que n'en avaient écrit leurs

LA LITTÉHATURE PERSONNELLE 223

contemporains; ils pouvaient croire, ils avaient le droit de croire que leurs Mémoires ou leurs Con-^ fessions éclairaient, expliquaient, et complétaient leurs œuvres. Mais, l'auteur des Grains de mil ou celui des Réfractaires, mais mademoiselle Baskircheff ou MM. de Concourt, vraiment, quels titres avaient-ils à nous parler d'eux-mêmes? quelles explications leur demandait-on? quel besoin avionsnous de connaître leurs petites histoires?

Il est un « état d'àme » ou une disposition d'esprit que je n'ai jamais pu comprendre, pour ma part, ou seulement me représenter : c'est celle de l'homme qui écrit son Joxirnal intime^ le soir, loin des regards curieux, et lui-même l'enferme sous une triple clef, pour ne paraître qu'après sa mort, comme s'il avait vaguement conscience, quelques raisons dont il se paie, qu'il fait une laide besogne. Eh oui ! sans doute, j'entends bien le cri de la vanité blessée, et, comme un autre, j'entends le gémissement de l'orgueil. Moi aussi,

Des protégés si bas, des protecteurs si botes,

j'en ai connu, comme tout le monde. Je fais d'ailleurs la part de celte émulation naturelle, qu'on peut reprocher aux gens de lettres avec quelque raison, mais qui n'en est pas moins, dans un temps comme le nôtre, dans tous les temps, l'un des ressorts au moins de leur activité d'esprit. El je veux bien enfin que

leur scnsibililé, plus délicate ou plus irritable, soit offensée, soil blessée, soit exaspérée de ce qui n'effleure qu'à peine Tépiderine d'un langueyeur de porcs ou d'un loucheur de bœufs. Hais, tous les jours, sans en manquer pas un! mais, ne rien excuser des autres ! mais, en secret, leur faire payer jusqu'aux politesses qu'on leur a rendues ! non, voilà ce que je ne comprends pas. ni seulement que l'ayant essayé, on n'en ait pas rouiîi dès la deuxième page. Car, soyons justes,

-ou de bon compte : c'est attacher trop d'importance à sa personne que de se faire ainsi soi-même le centre du monde; pour prétendre intéresser les autres aux soulfrances de notre amour propre, il faut être vraiment bien peu ménag:er du leur; il faut avoir aussi les veux bien fermés à de bien autres misères que la chute d'Henriette Maréchal^ ou le refus d'une toile médiocre par le jury d'un salon de peinture. Mais surtout, pour oser nous entretenir publiquement de pareilles vétilles, outre qu'il faut avoir bien i)eu de philosophie dans l'àme, une conception bien mesquine de Thomme et de la vie, il faut être bien sur aussi de la sini^^ularité de ses aventures, de la rareté de ses sensations, et de la distinction,

. ou, comme ils disent aujourd'hui, de l'exquisité de sa nature.

Mallieureusement pour eux, — et pour nous aussi qui les lisons, — ce que tous les Journaux et Confessions dîî ce genre ont de plus insoutenable encore que leur fatuité, c'est leur insignifiance. Enfermés et

comme emprisonnés dans le cercle étroit de leur égoïsme, on dirait, à les lire, que ceux qui lès écrivent ont presque tout ignoré des hommes et de la vie. Dans le Journal des Concourt^, il n'y a de curieux oii d'original que ce que les autres y disent. Mais, pour eux, les deux frères, ils n'y font sur euxmêmes que des observations d'une banalité tout à fait singulière, et dont ils sauraient qu'elles traînent un peu parlout, s'ils ne croyaient pas que la « psychologie » a daté, dans l'histoire de l'humanité, de l'apparition des Concourt, et que personne avant eux ne s'était regardé soi-même. Ils croient aussi qu'ils ont les premiers empruntés leurs modèles à la réalité, et ils remplissent le tiers d'un volume avec l'histoire de la vieille bonne qui a posé pour eux Germinie Lacerleux. Mais ce que l'on peut pardonner à une jeune fille comme Marie Baskirchefî, — son étonnement en présence d'elle-même, et sa surprise de découvrir en elle des traits qui sont de toutes Les jeunes filles, — on le pardonne moins aisément à des auteurs de profession qui ont tout essayé, le roman et le théâtre, la critique et l'histoire, sans réussir nulle part, il est vrai, qu'à se mettre en chaque genre au-dqssous des vrais maîtres. On est confus pour eux de tant d'inexpérience jointe à tant de prétention, et qu'en irritant notre amour-propre, ils n'aient pas eu l'art d'amuser seulement notre curiosité.

El que dirai -je enfin dô la grande duperie de ces

livres de «l bonne foi », lesquels ne manquent, pour

la plupart, de rien tant que de sincérité? Car,j'yconr sens, dans l'ignorance habituelle où nous vivons les uns des autres, ce pourrait être une chose curieuseï un a document » précieux qu'une confession sincère, véridique et sincère. Mais où est-elle, cette confession? et qui Ta jamais faite ? et qui jamais ira la faire? Sans compter, en effet, qu'il y aura toujours une partie de nous-mêmes qui nous échappera, et, comme disent les philosophes, sans compter que Teffort même que nous faisons pour nous [observer détruit en nous ce que nous observons, ou tout au moins le déforme, on ne se peindra jamais qu'en buste, c'est-à-dire on ne se confesserajamais publiquement que des défauts ou des vices qu'il est presque glorieux d'avoir, et dont l'usage du monde, s'il ne fait pas proprement des vertus, fait au moins des qualités. Qui s'est jamais vanté d'ôlre fourbe, hypocrite ou lâche? qui s'est jamais publiquement accusé d'avoir eu l'âme basse et cupide? ou seulement de n'avoir eu dans la vie que son amourpropre pour loi, son intérêt pour guide, et sa fortune pour but? De sorte que c'est précisément ce qu'il nous serait instructif de savoir (]ue les auteurs de Mémoires nous cachent; ils ne nous parlent que de ce qui, les relevant eux-mêmes à leurs yeux, peut, à ce qu'ils croient du moins, les relever également aux nôtres, jamais de ce qui les rabaisserait; et les rares aveux qu'ils ont laissé parfois échapper, c'est en dépit d'eux, sans le savoir eux-mêmes, et parce que, quelque apprêt que l'on motte à écrire sou Journal, la nature,

plus forte, finit par l'emporter sur le calcul et sur l'art.

C'est toujours le cas de Rousseau. Si Rousseau ne s'était pas senti coupable de beaucoup de choses qu'on lui reprochait, il n'aurait pas écrit ses Confessions^ qui n'ont eu pour objet que de le disculper, en transportant la cause de ses fautes aux autres. Mécontent de lui-même, cela lui déplaisait qu'on le vît tel qu'il était. En nous hissini ses Confessions, il voulait nous donner le change, et, après tout, le calcul n'a pas été mauvais, puisqu'on dispute encore de ce qu'il fut. Mais alors, qui trompe-t-on ici, quand on parle de sincérité ? Car, à vrai dire, s'il s'est confessé, c'est pour arranger la vérité selon ses convenances, en bon français pour la défigurer. Il a craint qu'on ne la découvrît, s'il ne laissait après lui parler pour lui que ses œuvres et ses actes, et, entre eux et elle, il a interposé, si je puis ainsi dire, le mensonge de ses Confessions. Ce n'est pas un aveu qu'il a fait, c'est une précaution qu'il a prise contre la postérité. Ses Mémoires ne sont pas ceux de l'homme qu'il fut effectivement, ni même de l'homme qu'il eût voulu être, c'est tout simplement le roman de ce qu'il a voulu qu'on le crût.

Je ne craindrai pas d'ajouter que, si l'histoire est si difficile à débrouiller, c'est qu'il en est de la plupart des Mémoires comme des Confessions de Rousseau. Ce n'est pas le lieu de parler des erreurs de perspective coutumières aux contemporains sur les faits dont ils

2^28 QTESTIONS DE CRITIQUE

sonl (liipos, en généra), autant que témoins ou qu'acteurs. Mais, en j!;énéral aussi, pour écrire leurs Mémoires, ils ont leiHs raisons, dont la principale n'est que bien rarenuMit de nous aider à la connaissance de la vérité. Us se défient du jugement de Thistoire, et ils sont bien aises, comme Sully, comme Uicbelieu, comme Retz, comme Frédéric, de préparer à loisir l'opinion de la postérité. Ils aiment surtout à imputer aux calculs de leur génie des succès qui souvent n'ont été pour eux que l'effet du liasard. A moins encore, comme Saint-Simon, qu'ils n'aient une longue bumiliation îi venger, des rancunes à satisfaire, un flot de bile à décharger. Mais ni dans l'un ni dans l'autre cas, leur sincérité n'est entière. Eux aussi, ce qu'ils s'efforcent le plus de nous dissimuler, c'est ce que nous aurions le plus d'intérêt à connaître : non pas leurs actes, qui sontau grand jour, ni les causes publiques de leurs résolutions, qu'on retrouve dans les archives, mais les causes cachées, mais les mobiles secrets, mais les motifs intérieurs. Si bien, en vérité, qu'à de certains égards, prendre la plume pour écrire ses Mémoires, cela équivaut, dans la plupart des cas, à une déclaration, si je -jniis ainsi dire, d'insincérité. C'est» un acteur qui compose prudemment son personnage, c'est un plaideur qui prend la parole dans son propre procès, c'est un prévenu qui ne donne pas les choses qu'il dit pour vraies, mais pour utiles à sa cause. El c'est ainsi que, au vice d'impertinence ou d'insignifiance, la littérature per-

;la littérature personnelle 229

sonnelle joint souvent encore celui de manquer de sincérité. Elle n'a de justification ou d'excuse que sa valeur documentaire, *et neuf fois sur dix, ou davantage, le document est falsifié!

C'est précisément ici que la question devient intéressante. Car, voilà tous les défauts de la littérature personnelle; et cependant elle a sa raison d'être; et si Ton prétendait la condamner en des termes trop absolus, la moitié des chefs-d'œuvre de la littérature contemporaine y périrait. Il est vrai : ni Corneille, ni Racine, ni Molière, ni La Fontaine, ne nous ont parlé d'eux-mêmes dans leui-s vers, et non seulement leur personne n'y parait point, mais il n'est pas loujoure facile de dire ce qu'ils pensent eux-mêmes de leurs personnages : si Molière se moque d'Alceste ou s'il l'approuve, si Racine est du côté de Bérénice ou de celui de Titus.'*Peut-être La Fontaine est-il eu général du côté du succès : avec le renard, avec le loup, avec le lion. Les autres, leur habitude est d'être au-dessus de leurs créations, et s'ils affectaient quelque chose, on pourrait dire que c'est de n'avoir

eux-mêmes rien de commun avec leur héros. Est-ce là peut-être une obligation du drame? et le genre estil de ceux où, pour y réussir, il faut commencer par s'oublier soi-même, et comme s'aliéner de sa propre personnalité? Je le crois; mais avant tout et surtout c'est leur manière d'être, telle qu'elle est, et telle aussi qu'elle leur est imposée par leur temps.

Au XVII' siècle, on écrit parce que l'on a quelque chose à dire qui intéresse, ou qui doit intéresser tout le monde, mais non pas pour intéresser tout le monde à ses affaires, et bien moins encore à soi-même. La littérature est impersonnelle; et ce qui est personnel n'est pas encore devenu littéraire. Un homme est peu de chose, et on ne s'intéresse en lui qu'à ce qu'il a de commun avec les autres hommes. La définition même des classes ou des catégories sociales, du grand seigneur ou du magistrat, de l'homme de guerre ou de l'homme de lettres, du bourgeois ou du paysan, est presque indifférente; il n'est question que de types ou de caractères : le héros, l'amante, le jaloux, l'hypocrite, l'avare, la prude, le misanthrope. C'est ce qui donne à la tragédie de Racine ou à la comédie de Molière, à la fable de La Fontaine, ou aux portraits de La Bruyère, aux Pensées de Pascal ou aux Sermons de Bossuet, leur caractère d'éternité. Ajoutons que, jusque vers le milieu du xviii' siècle, l'auteur de VEsprit des lois et celui de VEssai sur les mœurs appartiennent encore à celle école : ils n'écrivent pas d'eux, ni peureux, mais pour \e public,

Constamment àttcnlirs A ne pas choquer ses habitudes/ l'cspectueux de roj)inion moyenne, qu'ils rie contredisent jamais qu'avec mesure, et profondément convaincus enfin deTexislence d'une vérité générale, impersonnelle et universelle, dont ils ne sont que les iiiterprètes.

Mais tout d'un coup la scène chanj^e. et réloqucnce d'un seul homme opère brusquiMuent une révolution. Déjà les romanciers. Le Sajçe lui-même, Marivaux, Prévost, Créhillon, comme si l'on connaissait de l'honjme universel à peu près tout ce qu'on en pouvait connaître, s'étaient attachés, dans Gil Blas, dans Manon Lescaut, dans Marianne, à noter l'accident et la particularité, ce qui distingue un honime d'un autre homme, le trait individuel et caractéristique, ce que c'est ou ce que devient, selon l'expression de l'un d'eux, « la femme dans une petite linii^ère et l'homme dans un cocher de fiacre». Chose curieuse, d'ailleurs ! et qui vaut la peine, en passant, d'être notée : tous ces romans étaient autant de récils personnels, de Mémoires ou de Confessions. On ne sait ce qui leur avait manqué pour faire école. Mais, où ils avaient échoué, l'auteur de la Nouvelle Héloïse, de VËmile et des Confessions allait réussir, et, en réussissant, accomplir l'une des plus grandes révolutions littéraires qu'il y ait dans l'histoire.

Si je voulais définir d'un mot Jean-Jacques Rousseau presque tout entier, je dirais qu'il me représente, à lui tout seul, l'invasion du plébéien dans la littéra-

ture. C'est comme tel qu'il part en guerre contre une société dont iJ-w'est- point, dont il ne veut pas être, dans laquelle il ne réclame point sa place (qu'on s'empresserait de lui faire), mais dont le principe aristocratique répugne à ses instincts de Genevois démocrate autant qu'à son humeur paradoxale et farouche. Comme tel, ignorant l'art des convenances mondaines, méprisant la politesse discrète et raffinée des salons et des cours, incapable d'ailleurs de se contenir, et confondant volontiers la franchise avec la grossièreté, il n'a point peur de hausser la voix, d'être ridicule en étant éloquent, de déclamer au besoin, de faire passer dans sa prose la mimique entr^iînante du geste, populaire. Comme tel encore, il ne se croit tenu d'aucune tradition. Pas plus que les usages, les modèles ne sont faits pour lui; n'ayant pas eu de « maîtres », il ne veut point de « règles » ; et c'est ainsi qu'à l'imitation du passé, dont la littérature de son temps est en train de périr, il substitue l'imitation de la nature et de la réalité. Mais surtout, parce qu'il s'est fait lui-même, parce qu'il ne doit qu'à lui seul tout ce qu'il est devenu, parce qu'il sent qu'il est maintenant l'égal des plus illustres, il ne voit rien autour de lui de supérieur à lui, ni de (( meilleur », ainsi qu'il le dira dans ses Confessions, Il a le naïf, sincère et profond orgueil du parvenu : sa fortune est son œuvre, et son génie est sa créature; il se donne en exemple et se propose à rimitation. Et, comme il est Rousseau, comme ses

aventures ne sont pas ordinaires, comme il a, si l'on peut ainsi dire, la personnalité contagieuse et communicative, il reconquiert à Técrivain le droit de se mettre lui-même en scène, il oblige les lecteurs de la Nouvelle Héloïse à convenir qu un roman, pour les intéresser, n'a pas besoin d'être autre chose qae riiistoirc d'une seule passion, il nous fait voir dans ses Confessions que la réalité vaut exactement ce qae vaut l'œil qui la perçoit, l'àme qui l'épro ve, la main qui la rend, et ainsi, en même temps qu'il élève pour la première fois le roman à la hauteur de la tragédie môme, il rouvre à la poésie moderne les sources fermées du Ivrisme.

On s'est donné beaucoup de mal pour déflnir le lyrisme des anciens; mais, quant au lyrisme des modenies, ce qu'il est essentiellement, sinon presque uniquement, c'est, en eflet, l'expansion de la personnalité du poète, ou connue qui dirait encore, la prise de possession de l'univers par son Moi. En Angleterre, comme en Allemagne et comme en France, c'est de Byron, c'est de Goethe, c'est de Lamartine, c'est de Hugo, c'est de Musset qu'il est vrai de dire qu'il n'y a qu'eux dans leurs vers, et que c'est à eux presque uniquement que Ton s'y intéresse. Ils sont eux-mêmes la matière de leurs chants; et nous ne leur en deman. dons pas davantage. Comparez-les plutôt, pour bien vous en convaincre, à leurs prédécesseurs, à ceux qui se sont avant eux essayé dans le genre lyrique, l'autre Rousseau, Jean-Baptiste, ou Voltaire, ou

Racine lui-même, ou encore au x\V siècle un Malherbe, un Ronsard, un du Bellay. C'est en vain qu'ils sont vraiment poètes ; ou, quand ils ne le sont pas, comme Malherbe et Jean-Baptiste, c'est en vain qu'ils sont de très habiles versificateurs, leur inspiration s'épuise et leur talent s'use dans des formes vides, et leurs chanls manquent d'âme, parce que leur personne n'y est point. Otez au poète le droit de nous entretenir de lui-même, inquiétez-le seulement sur la légitimité de son égoïsme, persuadez-lui qu'il y a quelque chose de plus intéressant ou de plus important au monde que ses joies ou ses douleurs, que ses plaisirs ou que son désespoir, vous tarissez en quelque sorte le lyrisme dans ses sources. Si je ne craignais que le mot n'eût l'air d'une raillerie, quoi- «juc sûrement il n'en soit pas une, je dirais volontiers que pour faire un grand poète lyrique, il y faut beaucoup d'autres qualités sans doute, mais qu'il en est une sans laquelle toutes les autres sont stériles, — et c'est tout simplement l'égoïsme. Oui; avec des différences, nombreuses et considérables, le monde a peu vu d'égoïstes qui le fussent au degré, et avec la sécurité, la tranquillité, la sérénité, la naïveté des Byron et des Goethe, des Lamartine, des Hugo, des Musset, et véritablement, ils ne devaient pas être agréables à vivre, mais depuis qu'ils sont morts, et de leur vivant aussi, — à la seule condition de ne les pas fréquenter, — quels grands poètes !

Or, comme on l'a remarqué plusieurs fois, si

Ton peut dire que le lyrisme a renouvelé, non seulement la poésie, mais la littérature coiUôfttporaine. tout entière, c'est de quoi hésiter sur la littérature personnelle, ou plutôt il faut modifier le jugement que nous en portions tout à l'heure. Évidemment elle répond à quelque chose de nouveau dans le monde ; et ce quelque chose, ne serait-ce pas la croissante complexité de la vie sociale? Si les grandes aventures sont plus rares qu'autrefois, et en général moins extraordinaires, cependant la vie d'un homme diffère heaucoup plus qu'autrefois de la vie d'un autre homme. Aux cadres rigides qui maintenaient jadis nos pères dans le rang et dans la condition où le sort les avait fait naître, une organisation nouvelle a substitué des catégories sociales qui n'en sont plus qu'à peine, tant les limites en sont flottantes et confuses, tant il est aisé d'en sortir, et, au hesoin, les unes après les autres, de les travervser toutes.

11 en résulte que le champ de l'expérience de la vie, pour chacun de nous, s'est singulièrement élargi; qu'une foule d'épreuves aussi nous sont imposées qui étaient épargnées à nos pères ; que nous vivons chacun une existence très diverse de celle de nos semblables ; etconséquemment enfin, qu'au lieu des ressemblances, ce sont les différences, de jour en jour, qui s'accusent, se précisent, et se diversifient elle&mêmes pour ainsi dire à l'infini. Cet homme général, qui n'a jamais peut-être existé nulle part, cet être sentant et pensant dont on croyait pouvoir cataloguer

jadis les sentiments et les pensées, Thomme réel, agissant et vivant nous le dissimule aujourd'hui si profondément qu'en vérité il' est devenu une pure abstraction. Nous avons Tair d'abord de nous ressembler davantage, mais, au fond, sous l'apparente uni- . formité du costume, il suffit d'un coup d'œil pour démêler mille nuances. Au moral encore plus qu'au physique^ peut-être, le type a cessé d'exister, il n'y a plus que des individus.

Pour ce motif, si Ton me permet de me servir de cette, expression, le problème de la littérature générale est devenu tout autre et la méthode en quelque sôKe inverse. La connaissance ou la science de l'individu, voilà désormais l'objet de la littérature, et en parliculier du roman, et, pour y parvenir, *au lieu de sortir de soi, c'est en soi qu'il faut s'enfermer et soi seul qu'il faut étudier. Moins nous nous ressemblons, plus il nous est difficile d'entrer dans l'âme des autres; il n'y a presque plus de commune mesure; et comme d'ailleurs la connaissance de l'homme ne laisse pas d'être toujours ce qu'il y a d'important pour l'homme, nous n'y réussirons qu'en nous confessant nous-mêmes et en invitant les autres a en faire autant.

Une confession ou une expression sincère de soimême, tel sera donc désormais l'objet de quiconque écrira. Nous connaissons assez l'homme général, et si nous ne le connaissons pas, nous n'avons qu'à ouvrir un traité de psychologie : il y est dépeint graphi-

qucment. roinme disait Molière, graphice depiclus, avec SCS facultés et leurs sous-facultés, et les subdivisions de ces sous-facultés. Mais ce que nous ignorons, c'est rhoinme particulier, c'est Tindivida, et nous ne le connaîtrons jamais que par lui-même. Chantez donc vos amours, ô poètes, et racontez-nous vos aventures, ô romanciers ! Mettez votre personne dans vos œuvres, et avec votre personne votre conception de la vie, non pas celle que vous avez reçue de la tradition ou empruntée des modèles, mais celle que vous vous êtes faite à vous-même, ou plutôt encore celle que rexpérience vous a imposée d'elle-même. Vivez, puisque l'on ne veut plus rien aujourd'hui que de vécu et qu'il n'y a plus que cela qui semble devoir vous survivre. Vous serez toujours assez intéressant si vous êtes sincère, et vous serez toujours assez sincère, si vous ne vous préoccupez que de l'être. Car îl n'y a pas de combinaison romanesque si savamment et longuement préparée que la réalité ne vous en offre qui la surpasse; il n'y a pas d'intrigue imaginée par un dramaturge qui vaille la tragédie ou le vaudeville de la vie ; et il n'y a pas d'oeuvre enûn qui vaille la simple confession d'une âme.

Reste à savoir à quelles conditions. C'est d abord qu'on ne se fera point, comme Baudelaire, par exemple, uae originalité prétentieuse, laborieuse et menteuse, qui ne consiste guère, déjà chez lui, mais surtout chez ses imitateursou ses écoliers, qu'à prendre le contre-pied des opinions communément reçues. On ne s'efforcera pas, si Ton ressemble aux autres, d'en différer, et encore moins de différer tous les jours de soi-même. Ce serait vraiment trop facile, et l'on étonnerait ses contemporains à trop bon marché. Là est l'un des grands dangers de la littérature personnelle. Dans un genre qui, comme nous le disions, ne saurait avoir que sa sincérité pour excuse de son impertinence, on se préoccupe aujourd'hui beaucoup trop des moyens de manquer de sincérité. Pour se procurer des sensations qui ne soient pas celles de tout le monde, Tun préfère l'alcool et l'autre la morphine,

240 QUESTIONS DE CIUTIQl'E

mais on vit autremeiil que tout le monde, et quoique, au lieu d'un poète macabre ou d'un romancier fantastique, on fût peut-être né pour faire le meilleur des (ils, le meilleur des époux, et le>meilleur des pères. Sous prétexte d'originalité, on se fait ainsi à soimême une existence, et insensiblement une nature artificielle, et on en arrive à être tellement soi-même que vos lecteurs vous prennent pour un autre que vous. Je ne vois pas bien ce que pourrait gagner la littérature à ce métier bizarre qui n'en est pas moins, et très mallieureusement, pour beaucoup de bons jeunes gens parmi nous, l'art lui-même, — comme ils l'appellent.

Ils ignorent sans doute, comme on l'enseignait autrefois, et avec raison, que le naturel et la sincérité, ce sont les dernières qualités qu'un consciencieux écrivain acquière. Etouffée sous l'autorité naturelle (le la coutume et de l'exemple, de l'éducation ou de l'opinion, notre personnalité ne s'en dégage que lentement et laborieusement, quand encore elle y réussit. Nous commençons donc par imiter les modèles ou nos maîtres; et nous ne pouvons mieux faire, car si nous ne voulions imiter ni répéter personne, la vie se passerait avant que nous eussions commencé d'écrire. Il est bon d'ailleurs queles-générations se continuent les unes les autres ; et je ne sache rien de plus naïvement insolent, dans le temps où nous sommes, que cette persuasion où nous paraissons être, en général, que le monde a commencé d'exisler

avec nous. Mais lorsque nous sommes devenus à peu près les maîtres de nos idées, qu'elles sont à nous et devenues nous-mêmes, alors, c'est Teffort même que nous faisons pour les traduire qui en altère la sincérité. Quand nous ne sacrifierions qu'au seul besoin d'être clairs, c'en serait assez pour que l'idée, n'étant pas rendue comme nous la pensons, mais comme nous voulons qu*on la pense d'après nous, ne fut déjà plus tout à fait elle-même. Et quand elle le serait, qui ne sait ce que les exigences de la coipposition, la nécessité de la phrase, la séduction d'un, tour original ou d'un mot heureux lui enlèveraient encore de sa sincérité ? L'écriture est une transposition. Nous déformons notre pensée en l'incorporant dans notre phrase, voilà pour la. sincérité; et, pour le naturel, quand nous y atteignons, c'est l'âge, hélas ! de cesser d'écrire^

Toutes ces raisons font que peu de gens, et encore moins de jeunes gens, peuvent penser par eux-mêmes avec 'sincérité; et c'est pourquoi je ne crois pas qu'on les y doive encourager. Car, au lieu des leçons de l'ancienne rhétorique, c'est l^ur en donner d'un autre genre, sans doute, mais qui n'en diffèrent guère que pour être plus dangereuses. Il y a des recQttes aujourd'hui pour être « personnel » ou « original » comme il y -en avait ^lutrefois pour faire une tragédie ou un poème épique ; mais, là ou manque l'expérience de la vie, comment voudrait-on

qu'il y eût, comme l'on dit, « quelqu'un ^ ? et quelle

est celle recommandation aux poètes et aux roraaii-t ciers d*étre eux-mêmes, quand ils ne le peuvent pas être, mais seulement les singes des originaux qu'ils admirent? Combien de talenls Baudelaire a-t-il égarée ! et combien ses Fleurs du mal, en fructifiant, ont-elles empoisonné de collégiens naïfs! Et je ne l'en rendrai pas, si Ton veut, responsable, mais lout de même on conviendra qu'il est un mauvais maître de franchise et de sincérité. MM. de Goncourt en sontils de meilleurs? Ils sont bien pour cela trop artistes, je veux dire trop soucieux du procédé, de la manière, et de l'effet à produire.

Avant d'écrire ses Mémoires ou de se confesser, soit en vers, soit en prose, il faudrait bien aussi que l'on se fût assuré de la rareté de ses impressions, et pour cela que, sortant de soi-même, on eût un peu étudié le monde, et voire les livres au besoin. C'est ce (|ue ne font pas aujourd'hui nos auteurs. Faute de regarder autre part qu'en eux, ils s'imaginent trop aisément qu'il n'y a qu'eux au monde, et que nul autre avant eux n'a connu leurs aventures, leurs joies ou leurs tristesses. Peut-être cependant qu'au fond les hommes ne diffèrent pas entre eux autant qu'on le veut bien dire, ni les femmes non plus, et que, si tout le monde n'est pas fait comme notre famille, cependant notre famille aussi ressemble à quelques autres. C'est un thème facile à développer que celui de la diversité des humeurs et des goûts; mais le thème opposé, celui de leur identité, n'est pas

beaucoup plus difficile, ni ne serait au besoin moins fécond. En tout cas, avant de consigner dans son Journal tout ce que nous voyons que l'on y consigne de choses parfaitement indifférentes, il ne pourrait être mauvais d'y regarder de plus près, car on éviterait ainsi, de tous les reproches, le plus sensible aux auteurs de Mémoires, à ce qu'il me semble : c'est celui de banalité ; et on ne s'exposerait pas à s'entendre dire que l'on ressemble beaucoup à tout le monde, quand on n'a écrit que pour lui montrer combien on en différait.

Et enfin, si l'on en diffère, ne serait-il pas bon d'examiner comment et pourquoi ? Car il ne suffit pas d'être comme l'on est, mais encore faut-il avoir raison de l'être. Le même Pascal, qui a déclaré que le « Moi était haïssable i^, a dit aussi le plaisir que l'on éprouvait, cherchant un auteur dans un livre, d'y «rencontrer un homme ». Dans l'un comme dans l'autre cas, Pascal avait raison. Notre Moi, c'est en effet en nous ce qui se distingue, pour s'y opposer, du reste de l'humanité; c'est ce qu'il y a en nous, non pas du tout de plus intime, mais dcr plus différent, et qui ne consiste quelquefois qu'en une déplaisante affectation d'originalité; ce^n'est trop souvent que la coupe de nos pantalons, la couleur de nos cravates, ou la forme de nos chapeaux. Mais VHomme^ au contraire, c'esl ce qu'il y a en nous de plus semblable à l'auditeur qui nous écoute ou au lecteur qui nous lit; c'esl ce qu'il y a de plus humain, qui nous rapproche

le plus des autres hommes; c'est ce qui fait entre eux et nous le lien de la société civile et de la solidarité morale.

Ce qu'en effet on ne remarque pas assez dans les chefs-d'œuvre de la poésie lyrique moderne, c'est que, sans doute, ils relèvent bien de la littérature personnelle, mais que ce qu'ils ont de plus personnel est aussi ce qu'ils ont de plus universel. Le poète s'y met lui-même en scène, mais il n'y met de lui que ce qui lui est commun avec les autres hommes, les sentiments et les idées dont il connaît bien le pouvoir universel : l'amour, le dégoût de la vie, la crainte de la mort. Laissons les étrangers, ne parlons que des nôtres. Si Vigny décidément est si fort au-dessous des trois autres, Lamartine, Hugo et Musset, — à deux au moins desquels il est pourtant si supérieur par la force de la pensée, — ce n'est pas seulement qu'il n'ait ni l'harmonie enchanteresse et la pureté du premier, ni le coloris éclalant et l'invention verbale du second, ni l'éloquence fiévreuse, sensuelle et passionnée du troisième, c'est encore et c'est surtout que ses sentiments sont en général, je ne veux pas dire d'une essence trop subtile et trop rare, mais cependant trop particuliers, trop personnels, trop individuels. Aussi voyons-nous que la plupart des poètes nos contemporains se réclament de lui comme de leur vrai maître. Et, certes, je me garderai d'établir entre lui et Baudelaire la moindre comparaison, mais enfin, de même que Baudelaire, et avec plus de sincérité, de noblesse, et de naturel, il

est certain que Vigny est trop personnel, trop enfermé, selon l'expression bien connue, dans sa tour dHvoire, trop attentif à lui-même pour être jamais populaire,

— j'entends parmi les lettrés, — et pour prétendre au premier rang. Ce rang-là n'appartient qu'à ceux qui, loul en étant eux-mêmes et en remplissant leur œuvre de leur personne, ont su toutefois, si je puis ainsi dire, garder leurs communications avec le reste des hommes, et n'en différer à vrai dire que par l'éclat ou la beauté suprême qu'ils ont donnés à des sentiments qui sont les vôtres ou les miens comiïie les leurs.

En se prenant soi-même pour objet ou pour matière de son œuvre, on aura donc encore grand soin de s'assurer que l'on n'a point perdu le contact de ses semblables, auxquels on deviendrait, sans celn, insupportable, indifférent ou incompréhensible. Incompréhensible : comme le sont aujourd'hui nos symbolistes et nos-décadents, qui. en âdmettatir qu'ils soient sincères, le sont trop en ce cas, trop raffinés pour nos modestes intelligences, trop subtils et trop avancés, Indifférejit : si l'on ne se fait pas une obligation de nous montrer, — et je crois qu'on le peut toujours, à la condition d'avoir beaucoup de talent,

— par où, par quels rapports cachés et délicats l'exagération du sentiment personnel se rattache au sentiment commun. Et insupportable enfin: si, planant au-dessus de nous comme dans un nuage, ou plus haut

encore, on n'en descend quelquefois que pour exiger

de nous le tribut de notre étonnement et de notre admiration. — Tel est le pouvoir du lieu commun. Si Ton n'est original que dans la mesure où Ton s'en éloigne, on ne Tesl cependant qu aulant qu'en s'en éloignant on nous laisse entrevoir que l'on n'en a pas méconnu l'importance, et que ce n'est pas pour le seul plaisir d'y contredire que l'on s'en éloigne, mais plutôt pour y revenir pai des chemins tout nouveaux.

Mais, où l'on ne saurait approuver cette intervention de la personne oudu JfotdansTtBuvre littéraire, c'est dans le roman peut-être, c'est dans l'histoire sans doute, c'est enfin dans la critique, et généralement dans tous les genres qui, sans en être pour cela moins littéraires, n'ont pas tant le divertissement ou la beauté pour objet, que la recherche ou l'expression de la vérité. Quant au roman, c'était l'opinion de l'auteur de Madame Bovary, qui professait liaulemenl que le public n'avait que faire de sa personne. L'auteur du Marquis de Villemer ne partageait pas cet avis. Non pas, certes, qu'il lui sf>uvînt alors d'avoir écrit autrefois Valentine; mais elle ne comprenait pas qu'on écrivît sans autre objet que d'écrire, et que l'on n'eût pas à cœur, en écrivant, de soutenir ou de plaider quelque cause. Ils n'avaient tort ni l'un ni l'autre. Toutefois, et sans méconnaître

dans Werthery dans Adolphe, dans René des œuvres d'une valeur singulière, nous leurs préférerons toujours, pour noire part, des œuvres comme Eugénie Grandet, le Père Goriot ou Adam Bede, qui n'ont pas besoin, pour être comprises, de lout un commentaire historique, psychologique et biographique, qui sont entièrement et absolument détachées de leurs auteurs, et qui vivent ainsi d'une vie supérieure, parce qu'elle est plus indépendante. Je sais le plaisir que l'on trouve en ces sortes de recherches. Qu'y a-til de vrai dans le récit de Goethe ou de Chateaubriand? Qu'y ont-ils mis d'eux-mêmes? Charlotte a-t-elle existé? Quel était le vrai iijom d'EUénore? Mais, d'une manière très générale, si l'objet du roman est la représentation de la réalité, il faut avouer qu'il approche d'autant plus de la perfection de son genre que celte réalité se prouve en quelque sorte d'elle-même, par la fidélité de son imitation, et n'a, pas besoin, pour que nous l'acceptions comme telle, de témoins qui nous la garantissent.

A plus forte raison, et quoi que l'on puisse dire des contradictions des historiens entre eux, l'histoire a-t-elle pour objet la recherche de la vérité des faits et des raisons des faits, la reconstitution de ce qui n'est plus, et non pas l'expression de la personnalité de Fhislorien. Tous les beaux raisonnements que Ton a voulu faire là contre tombent d'euxmêmes en s'appliquanl. On peut bien soutenir, en effet, théoriquement, que ce que nous aimons dans

un écrivain, c'est lui-même, Thomme qu'il s'y ré- , vêle, et, bien plus que les choses qu'il dit, la manière dont, en les disant, il se livre. à nous sans y prendre garde. Mais on ne peut guère dire que ce que nous aimons dans Vlliade ce soit Homère, puisqu'il se pourrait qu'il n'eût pas existé, ni que ce que nous préférons duns Macbeth ou dans Othello ce soit Shakspeare, puisque l'on veut maintenant qu'il s'appelle Bacon. Et quand, au lieu d'Homère ou de Shakspeare, c'est de nos contemporains qu'il s'agit, le paradoxe n'en est plus un, mais plutôt et de son vrai nom une espèce d'impertinence.

On ne peut pas dire décemment, quand on vient de lire les Origines du christianisme ou l'Histoire du peuple d'Israël, que Ton n'y ait pris d'intérêt qu'à la personne et au talent de M. Renan : car ce serait dire, que ce qu'il a lui-même étudié quarante ans pour nous l'apprendre, nous le savions, ou nous nous en doutions, ou n'en avons que fair^, ce qui revient d'ailleurs absolument au même. On ne peut pas dire décemment, quand on vient de lire les Origines de la France comtemporaine, que l'on n'y ail pris d'intérêt qu'au seul M. Taine : car ce serait dire qu'il nous importe peu comment on doit penser d'une révolution au milieu de laquelle nous continuons de vivre, in qua vivimus^ movemur et sumus. J'aimerais autant que Ton dit, quand on vient de lire VOrigine des espèces ou la Descendance de Vhomme\ que l'on n'y a pris d'intérêt qu'à Charles Darwin :

ce qui équivaudrait à celle énormilé, qu'au lieu d'approfondir pendant un demi-siècle ces problèmes de l'histoire naturelle générale, Darwin, dans sa petite maison de Down, eut tourné des ronds de serviette, il serait tout de même Darwin.

Mais, si Ton ne peut pas le dire, que signifie alors cette affectation de dilettantisme? Car à quoi répondelle? et ne faut-il pas convenir qu'il y a dans les œuvres autre chose que leur auteur? un sujet ou une matière en môme temps qu'un « homme »? et quelque chose de plus et de plus grand que cet homme, qui le contient lui-môme, l'enveloppe, le dépasse, qui existait avant lui, qui continuera d'exister après lui et qui, conséquemment, ne dépend pas de lui?

Et c'est pourquoi, dans la critique enfin, nous pouvons bien laisser plus ou moins paraître notre humeur el nos goûls, mais c'est assurément un tort, et la critique n'a pas élé inveulée pour cela. Si l'on n'avait pas à faire avec la férocité naturelle des amourspropres d'auleurs, el. du moment que l'on court le risque de déplaire vivement à un galant homme, — car on peut ôlre un fort galant homme et un très méchant auteur, — s'il n'élail pas loyal de répondre de nos écrils, l'idéal de la critique serait d'ôtrc anonyme. Au moins doit-elle s'efforcer d'ôlre impersonnelle, et, dansses jugements, ne pas plusse soucierdes personnes, cela va sans dire, que de ses propres goûls, mais uniquement de la valeur d'exécution des œuvres, de leur signification, el de leur importance dans l'his-

loire des idées et de Tari. Car, on ne saurait trop le répéter, si nous sommes curieux de la vie des grands artistes ou des grands écrivains, de la personne de Goethe ou de Rousseau, c'est qu'ils sont les auteurs de leurs œuvres, sans lesquelles il est évident qu'ils seraient, eux aussi, confondus dans la foule de tant de morts anonymes. Qui est-ce qui s'intéresse aujourd'hui à la personne de l'abhé Trublet ou de Courlilz de Sandras? à celle de mademoiselle deLussanou de madame Riccoboni ? Ils ou elles ont écrit cependant, et même beaucoup écrit, et autrement écrit, mais pas plus mal peut-être qu'un bon nombre d'entre nous. C'est ce qui devrait nous rendre modestes, et nous dissuader, quand nous parlons d'eux, de prétendre à notre tour que ce soit à nous que Ton s'inléresse. Mais si nous parlons de Goethe ou de Rousseau, quelle vanité de vouloir qu'on les oublie pour nous! et qu'au lieu d'eux ce soit notre personne qu'on apprenne à connaître dans ce que nous en disons! Pourquoi pas notre famille aussi, avec nos affaires, et l'élat de noire santé?

Nous en viendrions là, si nous continuions; mais nous ne continuerons pas longtemps, et déjà le public a commencé de se lasser de ce genre de littérature. Après avoir goûté ce que ces Journaux et ces Confessions ont toujours d'un peu scandaleujc, il ae peut guère, en effet, ne pas s'apercevoir que c'est toujours aussi un peu la même chose. On lui promettait des € révélations » de la vie artistique ou littéraire, et

voilà qu'il apprend qu'à Nice une filletle de dix ans s'était éprise d*un violent amour pour un grand n)onsieur très mûr, du que deux hommes de lettres, endos temps très anciens, furent volés par leur cuisinière. Il ne trouve rien là de très « psychologique. » Mais il pense que ces deux hommes de lettres ont été bien habiles, qui ont tiré d'abord de l'histoire de leur cuisinière un roman, puis une préface pour ce roman, sans compter une trenlaine de pages pour leur /o?(rna/,- et il estime que la famille de la petite fille eût peut-être aussi bien fait de garder ses Confessions pour elle. Nous serions heureux, et nous n'aurions perdu ni notre temps ni, comme on dit, notre encre, si nous pouvions 'l'encourager dans ces dispositions, mais encore bien plus, à tous ceux et à toutes celles qui liennent un Journal de leurs ambitions domestiques et de leurs déceptions plus ou moins littéraires, si nous pouvions persuader de le jeter au feu.

15 janvier 188S.

Je ne sais trop ce que les admirateurs de Charles Baudelaire penseront du livre de M. Crépet, s'ils le trouveront digne de l'auteur des Fleurs du mal, égal à leur admiration, ni s'ils estimeront surtout que le consciencieux biographe, en essayant de la dégager des a ombres qui l'obscurcissaient », ait bien servi la renommée du poète. Pour nous, qui l'admirons moins, et qui, sans le dire en propres termes, insinuerions volontiers que, ce qu'il y a de mieux dans VÊdition définitive de ses Œuvres complètes, ce pourrait être, en y réfléchissant; la traduction de celles d'Edgar Poe, nous avons lu VËlude biographique de M. Crépet, la Correspondance inédite et les Œuvres posthumes de Charles Baudelaire avec

1 . Œuvres posthumes et Correspondances inédites de Charles Baudelaire^ précédées d'une étude biographique, par M. Eugène Crépet. Paris, 1S86, Quantin.

beaucoup de plaisir. Non pas que nous eussions précisément besoin des brouillons de Baudelaire luimême; que son Cœur mis à nu nous manquât, journal piteux de son impuissance; et le plan du drame qu'il n'a jamais fait; et les litres des romans qu'il n a jamais écrits : les Enseigfiemeiits d'un monstre ou la Négresse aux yeux bleus; ni ses lettres enfin à Poulet-Malassis, son éditeur, pour lui passer ses billets prolestés. Nous connaissions assez le personnage ! Mais, auprès do ceux qui ne le connaissaient pas ou qui ne le connaîtraient que par les Notices de Tliéophile Gautier et de Charles Asselineau, ses amis, il nous a paru que ce livre nuirait singulièrement à sa mémoire ; et, si nous n'osons pas en féliciler M. Crépet, — qui peut-être le prendrait mal el nous en voudrait de l'avoir compromis, — nous nous en félicitons nous-mêmes. Tout ce que perdra Baudelaire, et notamment dans l'esprit des collégiens hystériques dont il fait la pâture, c'est en effet là vérité, le bon sens, le goût, la sincérité littéraire, — la sincérité surtout, — qui le regagneront; el c'est bien peu de chose aujourd'hui que tout cela, mais c'est encore quelque chose.

Baudelaire, sa légende, ses ridicules affectations de dandysme, ses paradoxes, ses Fleurs du mal onl exercé, depuis une vingtaine d'années, exercent encore sur la jeune littérature, comme eUc s'appelle, une grande el fâcheuse influence. Dans ces petites Revues qui naissent avec l'aurore, pour mourir avec

le soir, et où de jeunes Grecs, de jeunes Belges, des Américains et des Polonais ne dédaignent pas de nous initier, pauvres ignorants que nous sommes, aux mystères du « Verbe » français, on ne jure que par Baudelaire. Pour entretenir leurs communications avec cette jeunesse étrangère et avancée, pour être eux-mêmes sacrés grands hommes par M. Jean Moréas et M. Teodor de Wyzewa, et surtout pour n'être pas prématurément accusés de sénilité, quelques habiles, qui admirent beaucoup Baudelaire, font profession de Tadmirer encore davantage, entretiennent son souvenir, et soignent ainsi sa gloire avec leurs intérêts. D'autres l'imitent, mais en le perfectionnant, c'est-à-dire en se rendant plus incompréhensible encore ou plus prétentieux que lui : M. Stéphane Mallarmé, par exemple, et M. Paul Verlaine, en vers; ou M. Karl Huysmans,en prose, et M. Francis Poictevin. Un autre encore, — qui fut un temps l'honneur de cette école, pour ne pas dire le phénomène, — M. Rimbaud, je crois, a disparu un jour brusquement : peutêtre, après avoir étonné les Baudelairiens euxmêmes par la splendeur de sa corruption et la profondeur de son incompréhensibilité, vend-il quel- ({ue part aujourd'hui, en province ou par delà les mers, de la flanelle et du molleton. N'est-ce pas ainsi, ou à peu près, que Schaunard a fini ce moisci? Mais, ailleurs encore, et jusque dans les œuvres de certains académiciens, ou qui mériteraient de l'être, si je voulais montrer les traces de l'influence

iô6 QUESTIONS DE CRITIQUE

(le Baudelaire, il n'y aurait rien de plus facile. Avec Stendhal, el pour d'autres raisons, mais entre lesquelles on trouverait plus d'une analogie, Baudelaire est Tune des idoles de ce temps, — une espèce d'idole orientale, monslrueuse et difforme, dont la difformité naturelle est rehaussée de couleurs étranges, — et sa chapelle une des plus fréquentées. Indépendants et décadents, symholistes et déliquescents, dandys de 'lettres et wagnéroliitrcs, naturalistes mêmes, c'est là qu'ils vont se sacrifier, c'est dans ce sanctuaire qu'ils font entre eux leur commerce d'éloges, c'est là qu'ils s'enivrent enfin des odeurs de corruption savante et de perversité Iranscendantale qui se dégageraient, à ce qu'ils disent, de leurs Fleurs du mal,

La faute n'en est pas toute à eîi?t. « Vous m'avez l'ait grand romancier, » disait naguère à la critique l'auteur de r Assommoir et de Nana ; et l'on prenait pour un cri d'orgueil ce qui n'était de sa part qu'un soupir de modestie. Car il voulait dire qu'au lieu d'y voir ce qu'elle y mettait, si la critique n'y- avait vu que ce qui y était, .Vana et /'Assomwîoir n'auraient pas eu presque autant d'éditions que le Maître de forges. C'est aijisi que la critique, par sa manière même de s'y prendre pour l'attaquer, n'a pas médiocrement contribué à étendre et à fonder la réputation de Baudelaire. Aujourd'hui encore, de fort honnêtes gens n'oseraient parler des Fleurs du mal, diraije sans se signer? mais au moins sans donner des marques publiques d'indignation et presque d'effroi.

C'est leur faire bien de riionneur. Sans doule, n'avant 1q la Charogne ou la Martyre qu'à travers les commentaires des amis ou des prôneurs du poète, et prenant à la lettre un titre que Baudelaire n'a pas le mérite seulement d'avoir trouvé lui-môme, — c'est M. Crépet qui nous l'apprend, — ils y ont vu je ne sais quelle végétation fantastique et hideuse, aux feuillages bizarres, aux colorations inquiétantes.

Aux parfums corrompus, riches et triomphants;

toute une flore du vice et delà putridilé. « Vous avez pris l'enfer, et vous vous êtes fait diable, — lui écrivait Sainte-Beuve, qui se connaissait pourtant en corruption, — vous avez voulu arracher leurs secrets aux démons de la nuit. » C'est la note, et c'est le ton. Comme si donc Baudelaire avait découvert ou inventé le vice, comme si le vice n'était né que de notre temps, comme si les romanciers du xviii' siècle, un Restif, un Laclos, un Crébillon, ne nous avaient pas depuis longtemps familiarisés avec tous les vices qui sont de la nature, et même avec ceux qui n'en sont pas, on lui a fait une réputation unique de saianisme dont ses os ont dû plus d'une fois tressaillir d'aise dans leur tombe, qui le transfigure étrangement aux yeux d'une simple jeunesse-, mais qu'en vérité, le pauvre homme a beau s'être agité, démené, contorsionné, non, je vous assure qu'il ne la mérite point. Ce n'est qu'un Satan d'hôtel garni, un Belzébuth de

table d'hôte. Retranchez des Fleurs du mal une demidouzaine de pièces qui ne diffèrent point de celles que vous savez, — où vous ne trouverez certes pas la verve ignoble, mais réelle, de Piron et du vieux Régnier, — il ne reste que des lieux communs; et, dans les procédés de Baudelaire pour les renouveler, bien moins de satanisme que d'antique rhétorique.

Au lieu de mettre Tobjet de Tart dans Timitation de la nature et dans Texpression de la vérité, le faire uniquement consister dans lartifice, et ne se servir de l'artifice lui-même que pour l'expression du paradoxe, telle pourrait être en quatre mots la formule du Baudelairisme; et, à la prendre au sérieux, il n'y en a pas de plus impertinente, mais il n'y en a pas, en revanche, de plus fausse. En effet, l'art n'est plus que de la chinoiserie, ses moyens s'exercent pour ainsi dire h vide, nous n'y pouvons plus voir que le caprice ou la fantaisie d'un malade aussitôt qu'il s'éloigne de l'imitation de la nature; et il n'a plus seulement de raison d'être, puisqu'il n'a plus de véritable objet, aussitôt qu'il ne sert plus qu'à l'étalage de notre personnalité. Ce qui nous dispense d'ailleurs d'insister, c'est qu'en réalité Baudelaire n'a rien voulu, rien essayé que de se faire un nom, comme l'on dit. S'il y eût pu réussir avec des berquinades, je ne sais s'il n'eût pas écrit, tout comme l'autre, le Petit Grandisson. Et, parmi les moyens enfin qu'il y a de conquérir le bourgeois, après avoir essayé des autres, il a choisi tout simplement

le plus sûr et le plus rapide, qui sera toujours de commencer par le mystifier et le scandaliser. Pessimisme, sadisme et satanisme, tout cela, chez lui, pour user une fois du seul mot qui convienne, n'est que des poses; il n'y a de sincère en lui que le désir et le besoin d'étonner.

Ses amis sont eux-mêmes obligés d'en convenir : jamais personne au monde n'a menti comme Charles Baudelaire. Il était né menteur, un de ces menteurs vaniteux, dont le mensonge a toujours soin d'avoir quelque air de vraisemblance ou de probabilité. C'était plus qu'un plaisir, c'était une volupté pour lui que de se calomnier; mais, en se calomniant, il composait son personnage; et ce personnage avait fini par devenir conforme, non pas du tout à son vrai caractère, mais à celui qu'il voulait qu'on lui crût. De même quand il formait des projets. En parcourant les Œuvres inédites que nous donne M. Crépet, on ne sait de quoi l'on doit s'étonner le plus : de l'aiîectalion prétentieuse des titres, ou de la pauvreté des inventions, lorsque ces titres, comme VAutomate ou la Maîtresse vierge, sont par hasard suivis d'un commencemeut d'exécution; on ne sait de quoi Ton doit sourire : de l'apparente énormité des paradoxes ou delenr enfantine banalité. « L'amour peut dériver d'un sentiment généreux : le goût de la prostitution ; mais il est bientôt corrompu par le goût de la propriété. » Ne vous récriez pas! il en serait trop heureux; il veux dire tout simplement que la

*)ii QUESTIONS DE CRITIQUE

cai^acité générale d aimer, qui est la sympathie j devient de Végoïsme à deux quand elle se détermine h m\ sujet particulier : Tobservation n'en est pas très neuve. Ses paradoxes littéraires ont exactement la même orii^inalité : « Poésie française, veine tarie sous Louis XIV; reparaît avec Chéuier (Marie-Joseph); car l'autre n'est (|u'un ébéniste de Marie-Antoinette. » Qu'osl-ce à dire? Tout bonnement qu'il trouve quelques rappojrts entre la manière dont Chénier (raulre). incruste dans son vers un hémistiche de Virjçile ou de Théocrite, et Fart de la marqueterie. La comparaison n'a-t-elle pas quelque chose de bien rare? Mais surtout qui ne voit comment ces parado'xessont faits, je veux dire fabriqués, et qui ne se chargerait d'en faire à la douzaine : de littéraires et de philosophiques, d'immoraux et d'impies, de scandaleux et d'orduriers?

Aussi, ce qui m'étonne, et ce qui ne fait guère d'honneur à notre perspicacité, c'est que Ton se soit laissé prendre à cette rhétorique, et que Ton n'ait pas vu qu'elle ne servait, même dans les Fleurs du maU' surtout dans les Fleurs du mal^ qu'à déguiser la banalité même. Qu'est-ce, par exemple, que la pièce intitulée Bénédiction^ et que je vois ptutout citée comme une des plus belles du recueil?

Lorsque, par un décret dos puissances suprêmes, Le poète apparaît en ce monde ennuyé.

Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes Crispe ses points vers Dieu, qui la prend en pitié...

Pour ne rappeler qu'un seul modèle, c'est une transposition du Moïse d'Alfred de Vigny; — nous dirons tout à l'heure au moyen de quels procédés. Et le Reniement de saint Pierre ?

Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes Qui monte tous les jour» vers ses chers Séraphins?

Les sanglots des martyrs et des suppliciés Sont une symphonie enivrante sans doute; Puisque, maljçré le sang que leur volupté coûte, Les cicux ne s*en sont point encor rassasiés.

C'est une transposition du Désespoir de Lamartine, autre lieu commun, s'il en fut, mais que Baudelaire n'a pas su renouveler." Qu'est-ce que Don Juan aux

enfers ?

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, Des femmes se tordaient sous le noir firmament, Et comme un grand troupeau de victhnes offertes. Derrière lui traînaient un long mugissement.

C'est le don Juan de Musset, et la Barque de Dante d'Eugène Delacroix. Combien d'autres rapprochements, si Baudelaire en valait la peine ! et que d'ailleurs on ne songerait pas seulement à noter, si ses amis ne persistaient à nous le montrer original jusque dans le lieu commun ; et puis, s'il n'était bon de rappeler combien il y demeure au-dessous de ses modèles.

Ses procédés, en effet, sont Tenfance même de Tart; et sans doute c'est pour cela qu'au sortir du collège on s'y trouve déjà si habile. A une idée banale ou vulgaire, comme celle de la rapidité du temps ou de la fragilité de l'amour, Baudelaire commence par associer des images matériellement répugnantes ou malpropres.

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin si doux, Au détour d'un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux...

C'est la pièce fameuse qu'il a intitulée : une Charogne, Otez cependant ce seul mot et changez le ton auquel, en mettant sa charogne en belle place, dès la première strophe, il a nécessairement abaissé toute la pièce, vous n'avez qu'une paraphrase du mot de V Ecclésiastique : Unus est interitus hominumet jumentorum. Que veut-on là-dessus que j'admire? L'originalité n'est ici que dans la grossièreté, qui n'est elle-même que dans l'expression. Ce n'est point une façon de sentir, mais une façon d'écrire, dont il n'est pas plus difficile d'imiter que de voir l'artifice. Pour faire du Baudelaire, ne dites point : un cadavre, dites : une charogne: ne dites point : un squelette, dites : une carcasse; ne dites point : une mauvaise odeur, dites: une puanteur. C'est le Baudelaire naturaliste : il ne m'oblige même pas à me boucher le nez.

Nos péchés sont tétuSy nos repentirs sont lâches, ^^us nous faisons payer grassement nos aveux. Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux, Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal, c'est Satan Trismégiste, Qui berce longuement notre esprit enchanté, El le riche métal de notre volonté Est tout vaporisé parce savant chimiste.

Quelle langue ! quel style! et que de mots ! et que de peine,- surfout, pour ne rien dire que de bien siinj)Je, pourtant et de banal, qui est que nous manquons communément de volonté. Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa « lésine»? Et que vient-elle faire entre Terreur et le péché, sinon rimer avec « vermine »? Si « nos aimables remords » signifie que nous nous complaisons dans le péché qui les traîne à sa suite, sommes-nous obligés de comprendre ? Quel rapport entre ces « mendiants qui nourrissent leur vermine », et le plaisir que nous trouvons à renouveler en nous les causes de nos remords? Quels aveux nous faisons-nous payer?

l^renez ainsi, une à une, dans ces Fleurs du

*- mal, les pièces les plus vantées, à peine y trouverezvous une douzaine de vers à la suite qui soutiennent

^rexnmen; — et un examen où il en faut venir, parce que Baudelaire est un pédant. Il reçut un jour un billel de George Sand à laquelle il avait demandé, sans la connaître, un service, et dans ce billet on lisait : « Je vais écrire de suite. » Au

2Ci QUESTIONS DE CRITIQUE

Tui qui, ini^inc aux It'prcux, aux parias maudits, Enseignc'par Taniour le {çoût du Paradis;

Satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des fiircs Le culte de la plaie et l'amour des guenilles;

Satan, prends pitié de ma longue misère!

(Tesl ce (lue Ton appelle le christianisme de Baudelaire. « Après les Fleurs du mal^ il n'y a plus que deux partis h prendre pour le poète qui les fil éclore, disait jadis le plus fougueux de ses admiratetirs, — un aulre « diabolique », aussi lui, — ^Q^fenijer. la cervelle ou se faire chrétien. » Baudelaire ne se fit point chrétien, mais il ne se brûla pas la cervelle, et continua de mvstilier le monde. 11 avait désonnais sa gloire à soutenir.

Au moins, s'il était maître dans l'emploi de ses procédés ! Quiconque de nous fait supérieurement une chose est un homme supérieur en son genre. Mais les vers de Baudelaire suent l'effort ; ce qu'il voudrait dire, il est rare, très rare qu'il le dise; et, sous ses affectations de force ^ de violence, cet homm# fut doué du génie môme de la Aiiblesse et de l'impropriété de l'expression.

La sottise, l'erreur, le péché, la lésine^ Occupent nos esprit et travaillent nos corps. Et nous alimentons nos aimables remords, Comme les mendiants nourrissent leur vcrmi:ie.

tes QUESTIONS DE CRITIQUE

bas du billel Baudelaire mit ces mots : « Remar- <|uez la faute de français : de suite pour tout de ' suite. » Quand un homme est capable de pareilles chicanes, il n*y en a plus qui ne soient permises contre lui, et nolamment quand les siennes ne sont fondées, comme ici, que sur une décision douteuse des grammairiens. En revanche, pour un autre reproche qu'il faisait à George Sand, celui d'avoir « le fameux slyle coulant, cher aux bourgeois », il faut convenir au contraire que personne jamais ne l'a mérité moins que lui. Il détestait George Sand, pour son abondance et sa facilité.

C'est qu'aussi bien le pauvre diable n'avait rien ou pres(iue rien du poète, que la rage de le devenir. Non seulement le style, mais l'harmonie, le mouvevement. l'imagination, lui manquent. Pas de vers plus pénibles, plus essoufflés que les siens, pas de construction plus laborieuse, ou de période moins aisée, moins aérée, si je puis ainsi dire. Et quand il tient une image, comme il la serre, de peur qu'elle ne lui échappe! Comme il suit ses métaphores, quand il en rencontre une, parce qu'il sait bien que les mois succéderont aux mois avant qu'il en rencontre une autre ! Il ne développe guère que des lieux communs, et je consens qu'il réussisse quelquefois, par les moyens que l'on a vus. à les rendre plus communs encore. Mais, le pouvoir qu'il n'a pas, en dépit de ses prétentions à l'originalité, c'est précisément celui de les renouveler, et de la seule

nicaiiière qu'il y en ait, en remontant d'expérience en expérience, et d'âge en âge, à travers l'histoire de riiunianité, jusqu'à leur origine.

Car enfin, on dirait que nous ne le savons plus, mais autant qu'il est facile de développer un lieu commun, autant l'est-il d'y contredire, de le retourner en quelque sorte et de le renverser. Philosophique ou littéraire, l'originalité serait vraiment à trop bon marche s'il y suffisait de nier ce que les autres affirment, d'affecter le mépris ou le dégoût de ce qu'ils aiment, de pleurer où ils rient, de rire où ils pleurent, de cracher sur ce qu'ils respectent. Entre le lieu commun et son contraire, ce n'est pas nous qui sommes juges, ni nos impressions, — dans lesquelles souvent nous sommes pour si peu de chose ; et notre hérédité, notre éducation, le milieu, les circonstances pour une si grande part. — mais c'est la vie, c'est l'expérience, c'est l'histoire qui nous apprennent tantôt à recevoir le préjugé commun, tantôt à le repousser. Baudelaire, pour lui, s'est contenté de le repousser, ce qui n'est qu'une autre manière d'en demeurer l'esclave. Si la préoccupation de « plaire » est fatale au véritable artiste, celle de « déplaire » ne l'est pas moins; mais la seconde a cela d'admirable qu'elle ramène toujours la première, attendu que, pour « déplaire », il faut être soi-même attentif à tout ce qui peut « plaire ». C'est le cas de Baudelaire; et c'est l'explication à la fois de ce qu'il y a de paradoxal, de banal tout

de iiiêmc, et (rarlificiel dans ses Fleurs du niùL Mais, à défaut du reste, n'a-l-iJ pas eu quelques intentions au moins? et la fortune de ces intentions, comme il est arrivé quelquefois dans Thistoire, n'expliquerait-elle pas celle de son œuvre et de son nom? Oui; si, de ces intentions mêmes, la rhétorique encore n avait ^àté les unes, et si les autres n'étaient plus illusoires qu'originales.

Par exemple, comme nos romantiques avaient fait entrer la notation des couleurs dans une poésie qui, jusque alors, avait dédaigné de traduire la sensation, Baudelaire, dit-on, y a fait entrer les odeurs, et, avec les odeurs, tout le long et mobile corlège d'images ou d'idées qu'elles traînent après elles. Si de tous nos sens l'odorat est le plus grossier, c'est-à-dire celui qui nous rapproche le plus de l'animal, peut-être est-il aussi le plus suggestif, parce que c'est celui dont les impressions demeurent le plus étroitement liées aux circonstances de leur cause :

Lecteur, as-tu quclqueftâs respiré, Avec ivnîsse et lente gourmandise, Ce giain d'encens qui remplit une église, Ou d'un sachet le musc invétéré?

Charme profond, magique, dont nous grise Dans le présent le passé restaure!

Voilà de mauvais vers, mais qui disent toutefois quelque chose. Ni le son ni la vue même ne sont

capables comme une odeur de ressusciter en nous le passé.

Convenons donc,-* de bonne grâce, que quelquesunes des meilleures pièces des Fleurs du maU uniquement composées, ^i je puis ainsi dire, avec des odeurs, valent pour cela la peine qu'on les lise, — ou qu'on les respire. Telles sont : le Flacon, la Chevelure, Correspondances, Parfum exotique :

Guidé par ton odeur vers de charmants climats, Je vois un port rempli de voiles et de mats, Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,

Qui circule dans l'air, et m'enfle la narine.

Se mêle dans mon âme aux chants des mariniers.

Mais on voit apparaître aussitôt le procédé : toute odeur, tout parfum, susciteront la vision de leur lieu d'origine; la description suivra l'indication, on n'aura' pas besoin d'avoir vn ni d'avoir môme senti; et si l'on sait un peu son art.il suffira du « savon du Congo » pour évoquer des paysages d'Afrique, dont on ira chercher les couleurs et les formes dans les calonnos du Tour du monde.

Une autre intention que l'on prête à Baudelaire, et qu'il semble bien qu'il ait eue, c'est de vouloir continuer, prolonger la sensation d'art sfu delà d'ellemême, et lui faire exprimer quelque chose de plus que les mots qui servent à la traduire.

La nature est un temple ou de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles, L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clartéy Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Ceux-ci sont au moins des meilleurs vers qu'il ait fîiils. Si (railleurs il veul dire par là que les formes colorées et mouvantes, fragiles et transitoires, que le poète essaie de fixer dans ses vers, le peintre sur sa toile ou Técrivain dans sa prose, ne sont que les fantômes, ou lapparence, ou Témanation de quelque autre chose, ne s'expliquent pas toutes seules, ne sont poijit entièrement contenues dans les contours qui les limitent, il ne dit rien de bien nouveau, ni que tous ceux qui ne vivent point uniquement enfoncés dans la matière ne soient prêts à redire avec lui. C'est au surplus, — l'histoire est là pour le prouver, — une forme de mysticisme qui s'allie très bien avec cette corruption de mœu^s que Baudelaire croit avoir inventée.

Mais s'il veut dire davantage, s'il veut aller jusqu'au bout de cette indication, s'il essaie de traduire ces affinités qu'il nous disait, alors on commence par écrire des vers comme ceux-ci :

11 est des parfums frais comme des chairs d enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

qui ne sont pas très éloignés d'être ridicules, et Ton finit par en faire comme ceux-là, qui ne sont point de Baudelaire, mais dont il est bien l'inspirateur, et qui marqueront, je Tespère du moins, avec le dernier excès de sa manière, le terme de son influence :

Dis si je ne suis pas joyeux, Tonnerre et rubis aux moyeux, De voir en l'air que ce feu troue,

Avec des royaumes épars Comme mourir pourpre la roue Du seul vespéral de mes chars.

C'est par là surtout que son influence a été dangereuse, et non point par la contagion d'une corruption que les jeunes hommes de son temps n'avaient pas besoin de lui pour la leur communiquer. Mais ils n'ont pas fait attention que c'était un malade qu'ils prenaient pour guide, un malade qui s'était fait de sa maladie môme un moyen d'existence littéraire.

En tête de ses Œuvres posthumes et Correspondances inédites on peut voir, — et il faut voir, — un curieux portrait de Baudelaire. La ressemblance en est frappante avec les images classiques et les représentations consacrées des mégalomaiiiaques dans nos Traités des maladies mentales. Même attitude, même port de tête hautain et provocateur, même regard, môme éclair de défi dans les yeux, même sourire, même contentement, épanouissement et dilatation de soi. Lui-même aussi bien nous apprend

« qu'ayant toujours cultivé son hystérie avec jouissance el terreur », il a senti, tel mois, et à tel jour, « passer sur lui le vent et l'aile de rimbécillité »• Si Baudelaire ne fut pas ce que Ton appelle un fou, du moins fut-ce un malade, et il faut avoir pitié d'un malade, mais il ne faut pas Timiter. Les.imitateurs de Baudelaire n'ont pas assez bien vu que la perversité de leur maître ne consistait au fond que dans la j)ervcrsion de ses sens et de son goût, dans une aliénation périodique de lui-môme, dont il est vrai d'ailleurs qu'il avait le tort de se glorifier. Quand Baudelaire n'était pas malade, ou plus exactement quand sa maladie lui donnait du relâche, assez semblable alors à toiit le monde, il écrivait ses SalonSy qui ne valaient en leur genre ni plus ni moins que tant d'autres, et il traduisait Edgar Poe. Mais, quand il était en proie à ses attaques, et, comme les spécialistes le disent, d'un mot qui ne sera jamais mieux appliqué, quand il entrait dans la « période clownique », alors il écrivait ses Petits poèmes en prose et ses Fleurs du mal. Obsession, possession, comme on disait jadis, voilît tout ce qu'il y a de sincère dans le cas de Baudelaire, et je ne nie pas qu'il puisse être curieux pour l'observateur; mais le prendre pour modèle, c'est échanger contre les songes d'un malade le véritable objet de l'art; à moins que ce ne soit. — comme parfois j'en ai peur, — sinfuler l'épilepsie pour attirer l'attention des passants.

Nous n'avons plus, en terminant, qu'à remercier

M. Crépet du triple service que nous aura rendu la publication des Œuvres posthumes et de la Correspondance de Charles B^audelaire, — sans parler de rintéressante Élude et des notes curieuses qu'il y a jointes. En y voyant de quel alliage vulgaire d'impuissance et de vanité ce prétendu talent fut composé, quelques admirateurs de Baudelaire, s'ils ne l'abjurent point, diminueront sans doute un peu de leur admiration. Puisque, d'ailleurs, les Fleurs du

mal sont devenues un livre célèbre, et'Baudelaire une façon de grand homme, qu'il fallait bien une fois le traiter comme tel, et son livre selon l'influence qu'il a réellement exercée, c'est fait; et l'histoire de la liltérature contemporaine en aura l'obligation à M. Euifène Crépet. Et ïious sommes heureuX enflli de pouvoir ajouter que, « toutes les sources d'information étant maintenant épuisées », toutes les Œuvres publiées, toutes les Correspondances aussi, toutes

les anecdotes et tous les documents, c'est une

garantie qu'on ne nous reparlera plus de l'illustre mystificateur dont l'unique excuse est d'être luimême devenu la dupe de ses propre mystifications. Mais, est-ce bien une excuse-?

1" juin 1887.

Ce n'est point une biographie de M. Caro que je me propose ici d'écrire, ni même un portrait que je veux essayer d'en tracer. D'autres que moi s'acquitteront mieux d'une tâche où, de tout ce qu'il y faut, je craindrais de ne pouvoir mettre qu'une chose : beaucoup de reconnaissance, et l'expression de ma fidélité pour la mémoire d'un homme que j'ai aimé, à qui j'ai plus d'une obligation, et de qui la mort, après un an bientôt, m'est encore une tristesse récente. Mais qu'importent au public nos souvenirs ou nos affections? Si, d'îiilleurs, en rappelant quelques traits de cette bienveillance et de cette délicatesse qui furent celles de M. Caro, la gravité de son accueil, et, quand on le connaissait mieux, la douceur de son commerce, je croyais en pouvoir ajouter quelques-

1 . Mélanges et portraits, par M. E. Caro, de rAcadémie française. Paris, 1888, Hachette.

uns à sa physionomie, j'hésiterais même à le faire, pour ne pas avoir lair de vouloir détourner sur la personne Teslime que doivent d'abord à son œuvre' tous ceux (lui s'intéressent à l'histoire des idées au xix^ siècle. Que les siens, que les amis, que son public aussi me permettent donc aujourd'hui de ne leur parler que de l'écrivain ou du philosophe, et de me borner à tâcher de caraclériser la nature de son talent et celle de son rôle. Je voudrais rendre à M. Caro une justice qu'on ne lui a pas toujours rendue de son vivant, et du déni de laquelle on peut dire (jue, s'il mettait un naturel orgueil à n'en rien laisser voir, il a cependant beaucoup souffert.

Je ne dirai rien du professeur, si ce n'est qu'en le perdant, la Sorborine, où il enseignait depuis plus diei vingt ans, a perdu plus qu'elle ne croit peut-être, et non seulement une voix éloquente, mais, — et puissé-je le dire sans offenser personne ! — l'homme même dont renseignement, ou la seule présence, la défendait le mieux du reproche et du péché de pédantisme. Presque tout professeur y incline de nature^ on le sait; et, pour qu'il y tombe, il ne faut (|ue le pousser un peu. Mais si Ton conçoit' très aisément (ju'un cours de syriaque ou d'hébreu, de mécanique céleste ou d'anatomie comparée, et (l'archéologie grecque ou d'épigraphie latine ne soit réservé qu'à de rares auditeurs, qu'à de vrais élèves, triés, éprouvés et formés par le maître, on ne conçoit pas que, dans le pays où c'est la gloire de

Descartes et de Pascal, de Montesquieu et de Buffon que d'avoir rendu la philosophie ou la théologie même, le droit et l'histoire naturelle intelligibles à tout le monde, on ne saurait concevoir que l'histoire générale et la philosophie se séparent, s'isolent et se désintéressent du monde et de la vie, dont elles ne sont rien si elles ne sont Tune des expressioiis ; — je dirais volontiers une fonction. Vivre d'abord, dit un ancien proverbe, et ensuite philosopher; et moi, je dirais, avec plus de vérité, qu'une manière de vivre n'est qu'une manière de philosopher, n'importe ou non qu'on le sache; et M. Caro, qui était un peu timide, ne l'aurait pas osé dire, mais il le. pensait; et nous J'avons assez entendu pour pouvoir affirmer que si ses^ qualités d'orateur y aidaient : la prestance, la voix, l'action, l'accent, c'est cette conviction qui, comme elle animait intérieurement sa parole, a fait le grand et légitime succès de son enseignement. Malheureusement pour nous, fort éloigné qu'il était de la belle présomption de quelques-uns de ses prédécesseurs en Sorbonne, Victor Cousin, par exemple, ou Saint-Marc Girardin, il n'a pas fait, comme eux, directement imprimer ses cours, moins improvisés cependant que les leurs; et ainsi le témoignage durable de son éloquence a péri. C'est donc dans ses écrits que ceux qui ne l'ont pas entendu retrouveront, avec les formes élégantes et harmonieuses de sa parole, la substance de sa

pensée, cl c'est là qu'il nous la faut chercher.

Il a beaucoup écrit, et sur tant de sujets, qu'on est un peu embarrassé d'abord de définir d'un seul mot le caractère de son œuvre et la nature de son talent* A ne le considérer que par de certains côtés, et si, par exemple, on ne connaissait de lui que ses Nouvelles Études morales sur le temps présent, ou ses deux volumes sur la Fin du X VHP siècle, ou son élude sur George Sand, on le prendrait volontiers pour un critique ou pour un historien de la littérature, et, sans doute, il en avait quelques-unes des plus rares qualités. C'est ainsi que peu d'hommesont jamais été plus sensibles au talent, — dont il aimait à faire les honneurs, et sans y mettre aucune coquetterie de générosité, jusque chez ses adversaires. Mais peut-être, quand il parlait d'un Voltaire ou d'un Jean- Jacques, une certaine érudition lui faisait-elle quelquefois défaut, une connaissance plus approfondie de rhistoire littéraire, un peu plus d'indépendance enfin à l'égard des opinions consacrées ; et, nous-mêmes, il nous est assez souvent arrivé de discuter ou de contredire ses jugements pour n'éprouver aucun embarras à préciser ainsi l'origine de nos dissentiments. Dans un temps où la critique et l'histoire, en raison à la fois de l'étendue de notre littérature et du nombre des commentateurs qui l'ont eux-mêmes encore accrue, demandent, comme l'on dit, tout un homme, la critique littéraire, M. Caro l'avouait de bonne grâce, n'était pour lui qu'un « repos dans la suite de son travail accoutumé », le délassement ou

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la distraction d'occupations plus graves. La prenaitil quelquefois plus à cœur, c'est qu'alors la question passait la littérature, telle du moins qu'il l'entendait, et touchait à d'autres problèmes que celui de la règle des trois unités ou du rythme de l'alexandrin. Parmi tant de grands écrivains, prosateurs ou poètes, que la critique ne se lasse pas d'étudier, et dont on a toujours quelque chose de personnel à dire, sinon de neuf, je ne me rappelle guère qu'André Chénier qui l'ait une fois attiré. Mais, quand il étudiait ici même la Justice, de M. Sully-Prudhomme, ou les poésies de madame Ackermann, ou celles encore de Léopardi, c'est qu'il s'y trouvait, par delà les beaux vers, si je puis ainsi dire, en présence de l'évolutionnisme et du pessimisme; — et, bien plus encore que littéraire, la question était devenue pour lui philosophique et morale.

Je dis philosophique et morale, ou morale et philosophique, parce que non plus que lui je ne saurais séparer ces deux mots, ni distinguer ce qu'ils représentent; et c'est ici le commencement de sa véritable originalité. Passionnément curieux et admirablement informé des doctrines de la métaphysique, très attentif à leurs moindres révolutions, et souvent beaucoup plus habile à les exposer que leurs propres auteurs, M. Caro n'a jamais cru que la métaphysique, ayant d'ailleurs beaucoup d'intérêt par ellemême, et des séductions très puissantes, fût cependant à elle-même son objet et sa fin. Oserai-je faire

observer que ni Malebranche, ni Spinosa, ni Kant ne" Tont cru dîivanlage, c'est-à-dire les trois plus hardis et plus profonds niétaphysicieii3qij^.U y ajt^dans l'hisloire de la philosophie moderne ? Et, en vérité, si nos philosophes étaient sages, ou seulement un peu perspicaces, ne verraient-ils pas bien venir le temps, assez prochain peut-être, où dq certain^ problèmes, qu'ils agitent furieusement entre eux, ne paraîtront guère moins vains, ni moins baroques, pour dire le vrai mot, que ces questions hibernoises qui défrayaient jadis les disputes dans la rue du Fouarre : « Utrunif une idée Platonique, voltigeant dextrement sur Torifice du chaos, pourrait chasser les escadrons des atomes Démocritiques ? » Mais M. Caro a toujours pensé que la métaphysique ne saurait se détacher des inquiétudes éternellement humaines qui lui ont donné naissance, que le grand mystère y serait toujours celui de notre destinée, que toutes les autres questions n'importaient, n'avaient de raison d'être qu'autant qu'elles se rattachaient à la question capitale ou unique de l'origine et de la fin de l'homme. Entre Descartes et Locke, entre Kant et Hegel, entre Auguste Comte et Schopenhauer, ce qu'il s'est donc proposé de faire-vetràcett^-qtti ne s'en doutent pas, à la foule indifférente, c'est qu'il y va d'eux-mêmes, de tous leurs intérêts, des raisons de vivre et du prix de la vie. Et c'est pourquoi, autant ou plus encore qu'un philosophe, je l'appellerai un Moraliste, — si du moins on donne à ce mot tout ce qu'il a reçu,

depuis quelques années, d'extension nouvelle et de portée considérable.

Il y a en effet beaucoup de moralistes, qui sont de plus dlune sorte, et il faut dire que le nom s'en obtenait jadis à meilleur marché qu'aujourd'hui. De notre temps même, je ne suis pas sur que, pour beaucoup de fort honnêtes gens, un Moraliste soit rien de plus qu'un prédicateur de morale usuelle, plus laïque seulement que les autres; et d'autant plus fâcheux, — parce qu'il fait habituellement sa morale sans en être prié. Nous en avons tous connu de cette espèce, qui sévissaient surtout dans les familles; et il est permis de regretter que, pour les désigner, la pauvreté de la langue ne nous fournisse pas d'autre mot que celui de Moralistes. Après cela, comme leurs intentions sont les meilleures du monde, et que les noms oubliés, mais respectés tout de même, de Nicole et du bon Rollin plaident encore pour le genre, nous les laisserons à leurs banalités.

On prend le mot dans un autre sens, assez différent, et môme quelquefois opposé, quand on l'applique, depuis Montaigne et La Rochefoucault jusqu'à ChamfortouRivarol,îi toute une lignée d'écrivains, et surtout d'amateurs, qui ont excellé dans l'observation d'eux-mêmes et du monde, ou plutôt de « la société ». Pour ceux-ci, les leçons qu'ils nous donnent, souven* banales aussi, mais toujours pratiques, sont amères comme l'expérience, — car pourquoi ne serait-on pas amer et banal en même temps ? — inutiles d'ail-

leurs comme elle, et comme elle enfin très propres à nous encoura^œr dans le dégoût de nous-mêmes^ des hommes et de la vie. En fait de langues aussi bien que de modes, l'usage est si bizarre que c'est peutêtre parce qu'au fond leur morale est de n'en point avoir, qu'on les a moralistes appelés : ils écrivent aujourd'hui dans la Vie parisienne^ et quelquefois dans le Charivari.

Mais un vrai moraliste, et non pas un faiseur de Maximes et de Réflexions; mais un écrivain et un philosophe qui comprenne toute la gravité d'un problème moral, qui en voie toutes les liaisons avec toute l'étendue de la conduite humaine, qui sente la difficulté d'en accorder la solution avec ces principes obscurs et cependant certains sans lesquels il n'y a plus de morale, à ce qu'il semble, ni môme de société des hommes; voilà qui est plus rare qu'un Rivarol avec tout son esprit de cour ou qu'un Rollin avec sa morale de collège, et c'est à qui je propose de réserver l'unique honneur du nom. Il n'y a pas de plus délicate recherche, ni de plus complexe ; mais il y en a peu de plus nobles, parce qu'il y en a peu qui témoignent d'un plus noble souci, d'une inquiétude plus vive des intérêts les plus généraux et les plus permanents de l'humanité.

Ce fut la lâche que se donna M. Caro, qu'il poursuivit pendant plus de trente ans, et que la mort ne lui permit pas d'achever. Le titre seul de son preraier recueil : Etudes morales sur le temps présent^

indiquait la nature de ses préoccupations; et le choix de ses sujets achevait de la déclarer ou de la préciser. Il y traitait, en effet, des Religions nouvelles, de V Idolâtrie humanitaire, de la Religion positiviste. C'était comme l'esquisse d'un programme qu'il se proposait plus tard de compléter et de remplir. Et, effectivement, Vidée de Dieu, la Philosophie de Goethe, le Matérialisme et la Science, les Problêmes de morale sociale, le Pessimisme, tous ses travaux, comme son enseignement lui-même, n'allaient avoir pour objet que de déterminer ou de serrer de plus près les conditions du problème moral; d'en reconnaître les différents aspects ou d'en relever, si je puis ainsi dire, dans l'histoire de la pensée contemporaine, les positions successives; d'en montrer Tétroite liaison, la solidarité nécessaire avec la métaphysique; et, enfin, d'en préparer, par la discussion des solutions adverses, la solution spiritualiste, puisque c'était la sienne. C'était aussi bien alors, dans les premières années du second empire, le seul ou le meilleur moyen qu'il y eût de ranimer la philosophie : la tirer de ses histoires pour la mêler au mouvement des idées, et revendiquer en son nom le premier de ses droits, qui est de conduire et de gouverner la vie. Qu'est-ce qu'une morale sans métaphysique? Nous en dirons quelques mots tout à l'heure. Mais qu'est-ce qu'une métaphysique sans morale? C'est le roman de l'infini.

On commence à comprendre aujourd'hui la gra-

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vite du problème moral, et que la morale ellemême, rancienue morale, celle morale' naturelle dont le caractère impératif équivalait à une révélation d'en haul; celle morale universelle don lies variatiens n'effaçaient pas, disait-on, le caractère d'universalité, puisqu'elles s'elïorcaient de le réaliser dans le temps; celle morale immuable enfin dont on respectait les lois, tout en les transgressant, traverse une crise dont personne encore "ftCToit comment elle sortira, si même peut-être elle n y reste. Avec la diversité des réponses que Ton s'est eiïorcé de faire, depuis quelques années seulement, à cette redoutable question, on remplirait plus i|un volume. On remplirait des pages entières avec la seule énumération du titre des livres et du nom des auteurs qui Font tour à tour ou ensemble aboriée. VEsqtiisse (Tune murale sans obligation ni sanction, de M. M. Guyau, rÉvolntio7i de la morale, de M. Ch. Letourneau, la Civilisation et la Croyance, de M. Ch. Secrétan, la Morale économique de M. de Molinari, les Pritir cipes de la morale, de M. Emile Beaussire, tous ces ouvrages, que je cite à peu près au hasard de 1^ plume, qui sont presque tous d'hier. — et combien en pourrais-je ajouter à la liste ! — c'est ce problème qu'ils traitent, ou, du moins, c'est autour de cette question qu'ils tournent. El quelque solution qu'ils en donnent, plus ou moins conforme à l'ancien idéal, ou. au contraire, en rupture ouverte avec les traditions du passé, le poinl dont ils tombent d'accord, ce

n'est pas seulement Tinlérêl, mais, comme Ton dit, c'est l'urgence d'une solution prochaine. Nous habitons une maison dont les fondements branlent, dont les murs s'en vont insensiblement en ruines, où toutes les pluies entrent parle toit, et, quelle que soit notre insouciance, lorsqu'enfm nous en serons chassés, ce qui ne saurait tarder beaucoup maintenant, on commence à se demander, avec un peu d'inquiétude, où nous nous logerons.

Car, c'est bien ainsi que le problème se pose. Oui, grâce à l'effet d'une longue accoutumance ou de préjugés héréditaires, passés dans notre sang et devenus instinctifs, nous vivons encore selon de certaines lois, dont nous ne savons pas si les titres sont fondés en raison; et il nous suffit, pour quelque temps encore, qu'ils le soient sur l'antique usage. Mais un jour,, mais bientôt peut-être, lorsqu'une hérédité nouvelle se sera substituée en nous à l'ancienne, qu'advîendra-t-il de l'usage lui-même, et, s'il est autre, quelles en seront les lois? Je ne veux pas mêler la question religieuse à la question morale. Mais, quand il sera prouvé que la justice, comme on l'enseigne parmi les évolutionnistes, n'est que l'expression variable du droit du plus fort ou du plus audacieux, fondé par la violence, fortifié par la coutume, et consacré par le temps, que resterà-t-il de la justice? et quels débris, ou quelle ombre des lois? Quand il sera prouvé, comme le veulent les physiologistes, que la liberté n'est qu'une hypothèse, une illusion de l'a-

mour-propre humain, et qu'on verra plutôt une planète sortir de son orbite qu'un acte humain n'avoir qu'eu lui sa cause, que demeurera-t-il debout de l'institution sociale ? Kl quand il sera prouvé, selon les pessimistes, que la vie humaine a son objet, son terme et sa fin en elle-même, quelles raisons auronsnous de vivre, ou en vivant de nous soumettre à des règles, qui ne se justifient, et conséquemment qui ne peuvent s'imposer qu'au nom d'une autre vie? Cependant, il est bien certain qu'aucune société ne pourra subsister sans une règle des mœurs, ni cette règle des mœurs devenir eflective sans prétendre à l'immutabilité. Noussommes donc ainsi pris entre les nécessités de rinstitulion sociale, d'une part, et, de l'autre, les conclusions de la science, ou prétendue telle ; entre l'obligation d'agir et l'impossibilité de pouvoir; entre la morale et la vérité. Mais nous ne saurions rester indéfiniment dans le doute, et c'est le besoin d'en sortir qui lait aujourd'hui la crise de la morale.

Qu'elle soit, en effet, non seulement actuelle, mais récente, c'est ce qu'il serait facile de montrer. On s'en souciait à peine, il y a vingt-cinq ans ; on ne la voyait pas venir; on ne la croyait peut-être pas possible. Les éclectiques ne s'occupaient toujours que de leur histoire de la philosophie. Même leurs adversaires ne voulaient pas quitter ce terrain, et M. Vacherot, par exemple, dans un livre justement célèbre, qui vaut à lui seul autant ou davantage que plusieurs de ceux de Victor Cousin : la Métaphysique et

la science, s'il y touchait à la morale, ce n'était qu'indireclement, par circonstance ou par occasion, et seulement pour suivre jusqu'au bout de leurs conséquences les systèmes dont il faisait Thistoire et la critique; — avant d'y substituer le sien. M. Renouvier de même, dans ses Essais de critique générale, et quoiqu'il y en eût un qui traitât expressément des principes ou des fondements de la morale. Et M. Ravaisson enfin, dans ce remarquable Rapport sur les progrès des études philosophiques en France au XIX* siècle, autant qu'il s'espaçait sur la métaphysi(iue, d'autant se restreignait-il quand il arrivait à la morale, dont il ne trouvait, en effet, depuis près de cinquante ans, qu'une demi-douzaine d'auteurs qui eussent traité. En dehors de l'histoire, on ne s'intéressait guère alors qu'à la métaphysique, tous les jours plus vivement attaquée parle positivisme; et un peu aussi à la psychologie. Mais on eût dit que la morale était faite, qu'une insigne mauvaise foi pouvait seule essayer d'en détruire les fondements, réputés inébranlables, et, comme au temps enfin de Bossuet ou de Bourdaloue, qu'on ne pouvait s'en prendre au libre arbitre, à l'immortalité de l'âme, ou à Texistence de Dieu, sans en avoir des raisons personnelles, et naturellement peu louables : Dixit insipiens in corde suo : non est Deus.

M. Caro est l'un des premiers, le premier peutêtre en France, qui vit et qui signala l'importance du problème, (c II y a longtemps déjà, disait-il dans l'une

iW «JL'ESTIO.NS DE CRITIQUE

de:; i)*;njiêrc.s é<iilioiis de ses Études morales sur le temp$ présent, il a y longtemps que s anoooçaît la iTJse |iljilo.so{iliir|ijc qui rrgiie aujourd'hui... Noos n.' produisons ici, sans aucun changement notable, «•';s pîijr<.*s «kritcs en i85i, où l'on trouvera, à défaut d'aulrc mérite, Texact pressentimejit des événements d'idt'e qui allaient >*accomplir. » Ht il avait raison. Tandis que Ton enseignait, presque partout autour de lui, que les doctrines métaphysiques ne se jugent point sur leurs conséquences morales, il avait parl'ailement vu qu'au îrontraire, et comme il est prèsrjue toujours arrivé dans l'histoire, c'était leurs conséquences morales qui détermineraient la fortune des doctrines métaphysiques nouvelles. Si le naturalisme ou le matérialisme, si le spiritualisme ou ridéalisme devaient sortir victorieux de cette môlée «ridées, il avait pressenti que ce ne serait pas comme conroruKîs à une vérité qui, d'ailleurs, est placée aufjessns on en dehors de nos prises, mais en tant qu'ils H'slreindraient ou qu'ils étendraient, avec l'exercice de notre liherté, le domaine aussi de notre respoiisahiiilé.

Kl ({n'importerait, en effet, de savoir si les principes du monvemenl et de la pensée sont, comme l'on dit, immanents ou transcendants au monde, intériiîurs à la matière ou extérieurs et supérieurs à elle, n'élaiiînt les conclusions ou les inductions que nous ni tirons pour nous les appliqueir à nous-mêmes, à la connaissance de notre nature, à celle de notre fin

et conséquemment à la* loi de notre conduite? A peu près autant qu'il importe à la plupart des hommes de connaître exactement les propriétés de la cycloïde, et si ce fut Roberval ou un autre qui la carra le premier. Que les métaphysiciens de profession, s'il en est encore quelques-uns parmi nous, le reprochent donc à M. Caro; mais nous, nous l'en louons, et tous ceux qui s'intéressent à la philosophie l'en loueront avec nous. En faisant beaucoup, et l'un des premiers, pour la rendre, si l'on peut ainsi dire, à sa destination véritable, il a fait beaucoup pour l'amener des ombrest de l'école, où ce n'est point sa place, au grand jour de la discussion publique ; — et l'histoire n'oubliera pas, ni les lettres encore moins, que tout un mouvement a daté de là.

Non pas, d'ailleurs, que nous partagions, sur tous les points, toutes les idées de M. Caro, et, si c'en était le lieu, nous ne manquerions peut-être pas, pour y contredire, d'assez bonnes raisons. C'est ainsi que, dans cette polémique, où il s'est repris à plusieurs fois, contre l'idée de l'évolution, nous ne sommes pas avec les évolutionistes, mais nous ne sommes pas davantage avec M. Caro, qui, sans doute pour les mieux combattre, a trop abondé quelquefois dans leur sens, et, comme eux, trop confondu l'idée d'évolution avec l'idée de progrès. On représenterait assez bien l'idée de progrès par une ligne droite, sans interruption ni discontinuité, qui se développerais d'une vitesse égale, d'un

mouyemeiit uniforme, et uniformément ascendant; tandis que révolution, c'est plutôt une courbe, avec des points d'inflexion et de rebroussement, avec des hauts et des bas, pour parler plus simplement; et je ne sais si Ton peut dire que c'est ce qu'il y a de plus contraire, mais assurément ce n'est pas la même chose. Dans l'intérêt même de quelques-unes des idées qui lui étaient le plus chères, j'aurais voulu que M. Caro reconnût cette différence ; et, si quelques évolutionistes ont lié leur cause à celle de l'humanitarisme, j'aurais voulu qu'il eût vu plus clair qu'eux dans leur propre doctrine.

J'aurais également voulu, quand il a parlé du pessimisme, qu'il y vît quelque chose de plus qu'une maladie singulière et rare, — plus souvent affectée que réelle, si nous l'en voulions croire, — et que le cynisme de Schopenhauer ou le charlatanisme de M. de Hartmann ne lui masquât pas la grandeur, et ce que j'oserai même appeler la noblesse du pessimisme. A Dieu ne plaise que je fasse aucune comparaison de celui de nos grands écrivains que j'aime et je respecte le plus — c'est l'auteur des Provinciales ei de^ Pensées j — avec l'auteur du ilf onde comme volonté et comme représentation, le vieillard caustique et quinteux de Francfort ! Mais il n'y a pas pire pessimisme, j'entends plus sincère ni plus radical que celui du fond duquel, il y a bientôt dix-neuf cents ans, le christianisme est sorti, si ce n'est peut-être celui dont on peut dire, quatre ou cinq siècles aupa-

vaut, qu'il fut la racine du bouddhisme. Dans ses éloquentes et spirituelles études sur le Pessimisme^ je crains que M. Caro n'ait pas vu le secours que le pessimisme, bien expliqué, pouvait prêter à ses propres idées et à ses espérances.

Mais où j'approuve entiéi*ement, c'est dans ses discussions contre le positivisme, qui remplissent, comme l'on sait, son Idée de Dieu, ses Problèmes de morale sociale^ son livre encore sur if. Littré et le Positivisme, Tout ce que Ton peut inventer, en effet d'arguments, il l'a inventé, tout ce que l'on peut mettre dans une discussion de ce genre, ou de souplesse, ou de vigueur, ou d'ardeur, il l'a mis dans ces trois livres, pour établir la thèse qu'il a faite ainsi sienne par-dessus toutes les autres: celle de la dépendance de la morale et de la métaphysique. Ai-je besoin de rappeler comment la question se présente? Il ne s'agit pas de rendre à une religion, la catholique ou la protestante, la grecque où la mahométane, ses droits ou ses prétentions sur le gouvernement de la conduite humaine, pas plus que de lier la moralité môme aune doctrine métaphysique unique, l'idéaliste ou la spiritualiste, l'optimiste ou la pessimiste, mais seulement de faire voir que toute règle des mœurs, — et quand ce serait celle d'Aristippe ou d'Helvétius, — implique nécessairement une conception de la vie ou une idée de la nature, du pouvoir, et de la lin de l'homme, qui est proprement ce qu'on appelle de la métaphysique. « Toutes ces questions de nature

. et d6 fin sont si intimement mêlées à notre substance morale qu'aucun effort de chimie intellectuelle ne peut parvenir à les éliminer d'une science. qui a l'homme pour objet. »

On ne saurait mieux dire, en moins de mots, et il est d'ailleurs possible que certains moralistes l'ignorent, mais on peut bien Ips défier de discuter, quelle question dirai-je? la question du divorce, par exemple, ou celle de la liberté de tester, sans y faire tôt ou tard intervenir la métaphysique. A plus forte raison, quand ils discutent des questions plus hautes, celles que ne tranche pas la loi positive, parce que l'institution sociale, dont on a quelquefois voulu faire le fondement de la morale, n'y est pas directement et constamment intéressée. Telles sont toutes les formes du sacriûce et du dévouement, deux mots qui portent inscrit, dans leur élymologie môme, le souvenir de leur origine métaphysique, et deux choses qu'on ne peut exiger de personne qu'au nom d'une autorité supérieure à celle de l'institution sociale, c'est-à-dire métaphysique. « La morale philosophique peut commencer sans Dieu, disait encore M. Caro, elle ne peut s'aehever sans lui. » Otez ce mot de Dieu, si peut-être il vous gône, mais convenez avec M. Caro qu'aucune morale ne saurait s'enfermer dans les bornes de la vie présente; ce ne serait plus qu'une police ou un contrat d'assurances; et, quand vous auriez enfin réussi à l'y enfermer, il resterait toujours à déterminer l'objet

même de la vie; et ce serait encore de la métaphysique. Spinosa n'en a-t-il pas dû faire, de la plus haute, de la plus subtile, et de la plus abstruse, uniquement pour établir que l'objet de la vie est... de vivre? Aux qualités du moraliste, et pour achever de caractériser le talent de M. Caro, ne faut-il pas maintenant rapporter jusqu'à ses qualités d'écrivain? Comme la plupart de ceux qui sont nés orateurs, il avait le style, ainsi que la parole, naturellement . ample, sonore, et parfois quelque peu redondant. Sur ces matières philosophiques, si difficiles à exprimer dans la langue de tout le monde, sans le secours* de ces termes techniques, — dont le grand avantage est d'être abréviatifs, mais le grand inconvénient de devenir cabalistiques, — je ne crois pas d'ailleurs que depuis Cousin personne ait mieux écrit, ni surtout plus clairement que M. Caro. J'ajouterai seulement, puisqu'on le lui a quelquefois reproché, qu'il a pu s'en consoler dans la compagnie de Fénelon ou de Malebranche. Trop orgueilleux ou trop modestes, est-ce donc par hasard que nos philosophes ne se reconnaîtraient plus dès qu'un éloquent interprète s'est avisé de Jes rendre intelligibles à eux-mêmes? M. Caro aimait à se comprendre et à être compris. Mais ce qui est vrai, c'est que la nature des questions qu'il traitait, comme'aussi la manière dont il les traitait, toujours attentif à en faire sentir l'universel intérêt, communiquaient d'elles-mêmes à son style, un mouvement, une vie et

une chaleur que n'eussent pas comportées des discussions plus abstraites, sur l'espace ou sur le temps, par exemple, sur la nature du mouvement ou sur 1« fondement de Tindaction.

On sentait, de plus, dans le style même de ses études philosophiques, ce que Ton sentait un peu moins dans ses études « littéraires », qu'il y faisait de ce qu'il disait son afTaire personnelle, et que, s'il avait le don de la persuasion, c'est qu'ayant reçu celui de la conviction, il parlait dans sa propre cause. Et de tout cela, joint ensemble, de cette sincérité du penseur, de la nature des questions, des qualités naturelles de l'écrivain et de l'orateur, il se formait un courant de style dont le flot, d'abord un peu lent, mais large, « s'excitait par sa pente », et devenait aisément rapide et entraînant. Dans le dernier de ses écrits, cette étude sur George Sandy qui n'a vu le jour qu'après sa mort, quand il défmissait à peu près ainsi le style de Valentineetie Mauprat, songeait-il peut-être à lui-même? Il l'eût pu du moins sans trop de vanité; — et, s'il n'y songeait pas, nous pouvons y songer pour lui.

Ce que Ton ne saurait enfin se dispenser de noter, au moins en passant, parce que cela fait aussi partie du style ou plutôt de l'écrivain, c'est la rare franchise et surtout la courtoisie qu'il se faisait un point d'honneur d'apporter dans ces discussions où nos philosophes, en général, ne mettent pas plus d'estime d'eux-mêmes que de dédain de leurs adversaires. Ils

ne se disent point d'injures, assurément; ils ne ressemblent point aux savants allemands ou à nos éruditsde l'ancienne marque ; c'est autre chose : une espèce de pitié méprisante et douce pour la faiblesse de l'adversaire, avec un art prodigieux de ne pas voir le fort des idées qu'ils combattent. M. Caro, pour lui, s'est s'est toujours piqué d'exposer avec une entière et parfaite loyauté des doctrines qu'il réfutait; et quelques-unes de celles d'Auguste Comte, mais surtout celles de Littré, sont plus claires chez lui que chez eux. Il avait celte qualité rare de voir très promptement par où les doctrines nouvelles entamaient la sienne, et cette qualité, non moins rare, de ne pas se dissimuler à lui-même la force et la portée du coup. A cette lucidité d'exposition, il joignait dans la lutte une singulière courtoisie de formes qui, d'ailleurs, ne l'empêchait pas d'engager et de pousser la controverse à fond. On l'appréciera d'autant plus que, dans quelques années, grâce aux façons de discuter qui, de la politique, ont fait irruption jusque dans la critique littéraire ou philosophique, l'attrait des choses passées et des couleurs éteintes sera venu s'ajouter au charme naturel de cette politesse...

Mais, si j'insistais, je reviendrais à parler de l'homme, et, comme je l'ai dit, je ne veux ni ne puis en entreprendre la tâche. Je serai content si j'ai montré en quoi consista la féconde originalité du philosophe et de l'écrivain, quel fut son rôle dans l'histoire des idées de son temps, comment il l'a tenu, et ce que

je crois cnlin qui sui^vivra de son œuvre. Ceux qui Font entendu se souviendront longtemps de Torateur. On ne reprochera pas trop au philosophe d'avoir cherché dans la critique ou l'histoire de la littérature un divertissement à des travaux dont yespère que l'on aura vu l'importance en quelque sorte vitale. On rjBgreltera plutôt qu'il n'ait pas eu le temps de mettre la dernière main h son œuvre, en écrivant le livre qu'il avait si longtemps promis sur la Nature et DieUj et qu'il n'avait plus qu'à écrire, en eiïet. Mais on fera sa place au moraliste, une place que lui conserveront son Idée de Dieu, ses Problèmes de morale sociale, les deux volumes de Mélanges ei Portraits qu'onnoxis donne aujourd'hui, la sûreté de coup d'œil avec laquelle il a reconnu, comme aussi le courage philosophique avec lequel il a tâché de prévenir la crise où la morale se déhat aujourd'hui. Et Ton dira enfin que, dans un temps où ce n'est point par l'élévation ni la sincérité de la pensée que l'on hrille, M. Caro du moins a toujours pensé librement et noblement.

1" juin 1888'.

J'ouvre le livre de M. Emile Hennequiii sur Ic^Critique scientifique^ — M. Emile Hennequin est un jeune écrivain dont on se rappellera peut-être avoir lu d'intéressants et curieux Essais, — et dès la première page, ou le premier chapitre, car il faut être exact, j'y trouve la phrase que voici : c La critique littéraire, qui a débuté aux temps modernes et en France par les examens de Corneille et de Racine, par Boileau et Perrault, apparut comme un genre distinct dans la seconde moitié du xviii'' siècle, dans ce pays, avec La Harpe et les Salons de Diderot, en Angleterre avec Addison, en Allemagne avecLessing. » Snr quoi je ne puis m'empôcher de remarquer : premièrement, que ce n'est point en France, mais

1. La Critique scientifique^ par M. Emile Hcnncquiu. Paris, 1888, l'erriu.

plutôt en Italie, que la critique moderne « a débuté » ; deuxièmement, que, si je connais bien les Examens de Corneille, je n'en connais point de Racine, — ce sont sans doute ses Préfaces; — troisièmement, que les Chapelain et les d'Aubignac, la préface de VAdonCf celle de la Pucelle^ les Sentiments de l'Académie sur le Cidy la Pratique du théâtre, ayant précédé les Examens de Corneille lui-même, ont donc aussi i)récédé les Satires de Boileau, son Art poétiquef et les Dialogues de Perrault sur les Anciens et les Modernes; quatrièmement. qu]à part les lecteurs de la Correspondance de Grimm, c'est-à-dire quelques principicules d'Allemagne, les Salons de Diderot n'ont guère été connus que de nos jours; cinquièmement, qu'Addison étant mort en 1719, il n'appartient pas à la « seconde moitié du xyiii* siècle » ; sixièmement, qu'en Allemagne, Lessing a été précédé de GoUsched, sans parler de quelques autres;... et toutes ces petites erreurs, parfaitement insignifiantes en soi, qui le seraient partout ailleurs, cessent de l'être et deviennent fâcheuses dans un livre dont le titre obligeait avant tout son auteur à cette précision qui fait le premier caractère de l'esprit « scientifique »* Rien de plus facile, en effet, que d'énoncer des idées générales et de les faire servir aux plus beaux développements, quand on néglige,, que l'on oublie, ou que l'on ignore les faits exacts qui les jugent, et presque toujours, en les jugeant, les ruinent; mais rien aussi de moins « scientifique ^, ni qui nous mette plus

naturellement en garde ou en défiance d*un auteur et d'un livre.

C'est le grand défaut de M. Hennequin : son livre, qui témoigne d'une ardeur de généralisation toute juvénile, témoigne aussi de quelque insuffisance d'informations, de lectures et de réflexions. L'histoire de la littérature française, en particulier, semble lui être un peu étrangère, — ou du moins nous avons quelques raisons de le croire, — quand nous le voyons écrire des phrases comme celle-ci, par exemple, sur laquelle il prétend établir tout un long raisonnement : « Il a fallu deux siècles à Pascal et à Saint-Simon pour atteindre la r enomm ée. » En effet, les Mémoires de Saint-Simon n'ayant paru pour la première fois qu'il y a cent aiis au plus, on ne voit pas bien comment la renommée du noble duc eût pu précéder elle-même de cent ans la publication, de ses œuvres. Mais pour Pascal, on ne connaît guère, au XVII* siècle, de plus grand succès de librairie que celui des ProvincialeSy à moins que ce ne soit celui des Pensées, dont on possède jusqu'à sept ou huit éditions ou contrefaçons pour la seule année de leur apparition.

Dans un autre endroit de son livre, adoptant pleinement l'opinion trop intéressée peut-être de certains critiques anglais et allemands, M. Hennequin reproche à la littérature française de n'être pas assez c nationale », — ou plutôt il ne le lui reproche pas, ce n'est point comme il en use, et il ne se pique de rien tant que de ne pas « juger »,

— mais il constate enfin qu'elle ne Test pas. J'aurais voulu là-dessus, et pour en finir avec ce paradoxe irritant, qu'il prit la peine de nous dire en quoi Roméo et Juliette, Othello, le Marchand de Venise, Jules César ou Coriolan, sont aux Anglais des sujets plus <( nationaux y> que le Cid, ou Polyeucte, ou Andromaque, ou le Misanthrope à nous autres Français. Mais, je ne sais pourquoi, c'.est une chose entendue parmi nous que Shakspeare, même quand il copie Plutarque ou Luigi da Porta, demeure Anglais, tandis que Racine ou Molière sont Grecs ou Latins, même quand ils composent Bajazet ou Tartufe.

Goethe aussi, apparemment^ a traité des sujets «: nationaux », daiis son Tphigénie en Tauride et dans son Torqnato Tasso, comme Schiller dans sa Jeanne d'Arc ou dans son Don Carlos .

Kn un autre endroit encore, et toujours pour en tirer des conclusions dogmatiques, M. Hennequin dresse une liste sommaire de (r littérateurs appartenant à la même nation, à la même époque... et présentant cependant des caractères intellectuels nettement divers ». On est quelque peu étonné d'y voir figurer comme contemporains, a Joinville (1224-1319), Froissart (1:337-1410), Commynes (1447-1511) », qui vécurent, ainsi que Ton voit, à quoique cent ans de distance l'un (Icraulre; et, dans des temps plus modernes, où les générations littéraires se succèdent, en quelque sorte, plus rapidement, madame de Sévigné rapprochée de SaintrSimon, lequel n'avait pas commencé

d'écrire quand elle mourut, ou Tauleur de Manon Lescaut de celui de Gil Blas, dont on peut dire que Tun ne prit la succession de l'autre' que pour la dénaturer. Je lâcherai de montrer tout à l'heure à M. Hennequin, dans un livre comme le sien, l'importance particulière de ces « vétilles » ; mais, en attendant, nous pouvons toujours dire qu'un peu plus de précision et de souci des dates ou des faits n'eût pas été pour nuire à l'intérêt, à la solidité, et à l'autorité de son livre.

Car, parnii toutes ces petites erreurs, on y trouve de fort honnes choses, et qui paraîtraient bien meilleures encore, si la façon d'écrire qu'affecte M. Hennequin ne les embrouillait, ne les enveloppait, ne les obscurcissait comme h plaisir. Pour s'être un peu frottée de science et d'une certaine métaphysique dans la fréquentation de Darwin el surtout d'Herbert Spencer, toute une jeune école, en imitant les mots, croit reproduire les choses, et, à défaut de l'esprit de la science, — ou pour se le mieux inoculer peut-être, — elle en copie religieusement le jargon. Qu'est-ce que « l'analyse eslhopsychologique » "? Qu'est-ce que « la morphologie et la dynamique de l'œuvre d'art j>? Qu'est-ce qu'une « analyse littéraire inté-, grable dans une série de notions analogues conduisant h fonder des lois »? Notez au moins que tous ces grands mots, dont on a l'air de se remplir la bouche, n'expriment rien que d'assez simple au fond. ha.morpho~ logiede l'œuvre d'art, par exemple, c'est ce que l'on en

appelait, voilà vingt ans, la genèse, assez prétentieusement déjà, et c'est ce que les bonnes gens appellent plus simplement l'histoire de sa formation et de ses transformations. De môme, la dynamique de l'œuvre d'art, ne croyez pas que ce soit un si profond mystère, et c'est tout uniment l'histoire des effets qu'elle a produits, de l'enthousiasme ou de la colère qu'elle a soulevés en son temps, de la nature et de la profondeur des émotions qu'elle nous procure encore. Mais alors, pourquoi cet étalage de termes scientifiques? Car c'est au contraire quand l'on croit avoir des choses nouvelles à dire, qu'il faut les dire, comme soi seul sans doute, mais dans la langue de tout le monde^ — et il y en a quelques-unes dans le livre de M. Ilennequin. Par exemple, il a parfaitement montré que, dans l'histoire de la littérature et de l'art, les disputes de mots ou les querelles d'écoles ne sont point du tout vaines, et encore moins passagères. Il a très bien fait voir que les prétendues variations du goût et de la critique, pour être assez nombreuses, ne le sont point autant qu'on l'a bien voulu dire, ni surtout aussi considérables. Je crains seulement, pour lui, qu'auprès de quelques lecteurs, l'affectation soutenue de sa manière d'écrire ne lui enlève le bénéfice de ce qu'il a pensé de meilleur. Il est vrai qu'en revanche, auprès d'une simple jeunesse

Sentant encor le lait dont eUe fut nourrie,

elle lui donnera un air de profondeur.

Mais j*arrive à l'objet de son livre, et à cette « critique scientifique » dont il a voulu nous tracer Tcsquisse ou le programme. Après M. Taine et Sainte-Beuve aussi, — qu'il traite cependant assez mal, et dont on dirait, en passant, qu'il ne connaît pas le Port-Royaly — M. Hp-nnog^iin flftiTiflnHft donc que, dans les œuvres et sous les œuvres, on cherche l'homme. Oserai-je insinuer ici que Buffon ou Pascal l'avaient demandé avant eux? Mais ils n'en avaient pas vu, ou, s'ils les avaient vues, ils n'en avaient pas tiré les conséquences, qui seraient infinies, nous diton, et de nature au besoin à renouveler l'histoire.

De toutes les œuvres des hommes, en effet, les œuvres d'art ne sont-elles pas les plus significatives, celles dont l'auteur s'y est mis le plus complètement lui-môme, celles dont le témoignage, en môme temps que le plus durable, est aussi le plus véridique? Mais les artistes, à leur to^ir, les grands poètes ou les grands peintres, qui sont-ils, sinon les plus originaux d'entre les hommes, a les plus géniaux », dit M. Hennequiii; et la mesure, par conséquent, si l'on peut ainsi dire, du pouvoir, de la profondeur ou de retendue de l'intelligence humaine? Et leurs admirateurs enfin, ceux qui les ont applaudis de leur vivant, ceux qui les aiment dans la mort, ceux qui se reconnaissent et qui se complaisent. en eux, ceux-là, la foule anonyme et obscure, ne nous apprennent-ils point, sans le savoir, par la seule nature de leurs admirations et de leurs sympathies, quels ils furent

cux-mômes, quels autcçfoi» leurs goûts, quelle même leur vie? De telle sorte que, depuis six ou sept mille ans qu'il y a des hommes qui écrivent ou qui peignent, d'autres qui sculptent ou qui bâtissent, d'autres qui chantent, nous avons sous la main, dans la seule histoire de la littérature et de l'art : -^ l'histoire intime d'abord, ou la confession de l'humanité; — son histoire naturelle ensuite : la diversité de ses espèces, dans ces espèces la diversité des familles d'esprits qui les composent, dans ces familles la diyer- ' site des individus qui évoluent autour du type commun; — puis, son histoire sociale, celle des

échanges que les espèces ont faits de leurs caractères entre elles, celle de leur succession, de leur trans* * ' formation ou de leur développement dans le temps; — et son histoire intellectuelle enfin, celle de ses rôvcs, (le ses lassitudes et de ses espérances, toute l'histoire de la morale et toute celle de la religion. ' Par des procédés ou des méthodes appropriés, déduire ou plutôt induire cette histoire de l'analyse des œuvres de la littérature et de l'art, tel Sera donc. l'objet de la « critique scientifique ». Elle abandonnera pour toujours à la critique littéraire cette besogne un peu basse de juger les œuvres. Elle s'en remettra sur l'esthétique de déterminer les conditions de l'œuvre d'art, et, s'il y a lieu, d'en formuler ■ quelque jour les lois. Elle recevra d'ailleurs l'histoire de l'art à lui dégrossir et à lui préparer les matériaux de son futur édifice, concurremment avec la physio-

lo^ie, la psychologie, la* pathologie, Tidéologie, la graphologie et la cacologie. Mais, en aucun cas, elle n'examinera l'œuvré d'art en elle môme, ni surtout pour elle-même, comme étant à elle-même son objet et sa fin; et, faisant au besoin d'une inej)tie qui aura réussi plus d'estime que d'un chef-d'œuvre méconnu, elle ne séparera jamais le signe, qui est l'œuvre d'art, de la chose signifiée, qui est l'homme.

Je n'y vois pas d'inconvénient, j'y vois même des avantages : j'y vois aussi quelques difficultés. Pas plus en effet que M. Taine avant lui, M. Hennequin n'a démontré son principe de la correspondance entière des œuvres et des hommes. Or, on peut bien dire, en termes généraux, qu'il est impossible a quelque artiste que ce soit de ne pas se mettre lui-même dans son œuvre; mais, en fait, et je ne sais comment, pour peu que l'on vienne au détail, il se trouve que cela s'est vu, cela se voit, cela sans doute se verra toujours. Que M. Hennequin déduise donc de VOdyssée la « psychologie » d'Homère, lequel peutêtre n'a jamais existé; ou bien encore, de la Chanson de Roland, qu'il déduise, pour voir, celle du trouvère qui Ta composée ! L'erreur ou l'illusion vient ici de ce que, depuis tantôt cent cinquante ans, la littérature, en devenant lyrique, est devenue personnelle, et de ce que, le sens individuel, comme on l'appelait jadis, ayant prévalu sur le sens général ou commun, un livre n'est plus guère aujourd'hui que l'expression du tempérament de son auteur. Mais il

ii*on a pas toujours été ainsi dans riiistoirc. et, si je le voulais, pour quelques cas de conconlance entre Tartislo et son œuvre, j'en citerais tout autant de leur discordance, pour ne pas dire de leur contradiction.

Laissons les étrangers, Shakspeare par exemple, ou Tasse, dont je craindrais de ne pouvoir parler avec une précision suffisante. Mais, dans Thistoire de notre littérature nationale, si l'on s'est mépris deux cent ciiKjuanlc ans durant sur le vrai caractère de l'auteur de Gargantua, c'est précisément dans la p^fnurie où Ton était de renseignements authentiques^ pour avoir prétendu le chercher dans son livre. Très semblable à Voltaire, — autant du moins que le puisse être un homme du xvi* siècle à un Français du XVIII* siècle, — habile, prudent et avisé comme lui, courtisan et flatteur, et, quand il le fallait, quelque peu hypocrite, Rabelais n'est dans son <cuvre qu'à la condition qu'on aille jusqu'au fond d'elle-même, et que Ton en écarte pour cela d'abord tout ce qui en a fait le succès en son temps, et ce qui fait aujourd'hui les principales raisons que nous avons encore de le lire.

Mieux encore que cela : non seulement, et bien loin d'être entière, la concordance ne se rencontre entre l'artiste et son œuvre que dans la mesure où la curiosité qu'excitait l'œuvre s'est étendue jusqu'à l'homme, mais bien souvent, en ce cas-là même, il est arrivé que le succès de la recherche, bien loin d'établir le rapport qu'on voulait, n'ait fait

qu'accuser la discordance de l'œuvre et de l'homme, et accru la difficulté de les concilier.

Bossuet en est un mémorable exemple, que je choisis comme l'on voit, aussi différent que possible du premier, Bossuet dans l'œuvre de qui je ne serais pas embarrassé de montrer plus de tendresse, de naïveté, de mysticité même que l'on n'y en a vu, mais enfin dont la parole est plutôt hautaine, le geste autoritaire, l'accent souverain et despotique. Cependant, s'il est un trait de son caractère que tous ceux qui l'ont connu, que madame de La Fayette, que Saint-Simon luimême, que l'abbé Ledieu, son secrétaire, que le père de la Rue, qui prononça son oraison funèbre, aient souligné comme à l'envi, jusqu'à en faire presque son tout, c'est la douceur; autant dire celui que Ton retrouve le moins, que l'on n'y remarquerait peut-être seulement pas, si l'on n'en était prévenu, dans ses ouvrages de controverse, dans les chefs-d'œuvre de son éloquence, et jusque dans ses ouvrages de « Morale et piété ».

Ici donc encore on s'est trompé, justement pour avoir voulu metire entre Thonime et l'œuvre la concordance qui n'y est pas au fond. El je pourrais multiplier les exemples, et je ne doute pas que Ton en trouvât dans l'histoire des littératures étrangères autant que dans la nôtre, presque autant aussi dans l'histoire de Tart que dans l'histoire des littératures.

C'est que nous sommes plus complexes, moins

liomo«:cncs, et surtout plus maîtres de nous que M.llennequin ne le suppose, avec les partisans du déterminisme. Il nous est loisible de n'engager denousniômes, dans notre œuvre comme dans notre vie, que la part qu'il nous plaît. Nous pouvons nous réserver ce que nous voulons de nos sentiments, n'admettre le* public h la confidence que des moins personnels, diviser et dissocier plus ou moins nôtre Moi. El, puisque l'on veut comparer les œuvres d'art à de» « sij^nes », il en est d'elles comme des mots du dis- . cours, entre lesquels, pour l'expression d'une même idée, nous choisissons tantôt l'un, tantôt l'autre, et tantôt un troisième, qui modifient ou qui nuancent * ridée jusqu'à la rendre méconnaissable. C'était le premier principe des anciennes rhétoriques; et, quand il y en avait encore un, c'était le fondement de l'art d'écrire. Mfiis, avec une toute jeune école, M. Hennés quin suppose que chacun de nous parle naturellement comme il doit parler; que. si nous avons l'esprit fait d'une certaine manière, il ne dépend ni de nous, ni de personne au monde, ni d'aucune considération, de changer le cours de nos idées; que nous écrivons enfin comme le ver fait son cocon ou l'araignée sa toile; — et il ne lui resterait plus, en vérité, qu'à le démontrer. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait ? Et serait-ce peut-être qu'il prendrait les philosophes pour des savants? et leurs spéculations pour des vérités assurées ?

Accordons-lui cependant son principe, et suivons- ■

LA CRITIQUE SCIENTIFFQUE 309

€11 avec lui quelques-un^s des déductions. Je ne pense pas qu'il m'en veuille de passer un peu rapidement sur sa théorie de Vanalyse esthétiquey ni qu'il se fasse à lui-môme aucune illusion sur ce qu'elle contient d'original et de nouveau. A la vérité, lorsqu'il nous conseille, pour analyser un roman, de i nous faire d'abord une idée d'un roman moyen et abstrait » auquel nous le comparerons; d'en étudier ensuite « le vocabulaire, la syntaxe, la rhétorique, le ton, la composition » ; et, finalement, « les personnages, les lieux, l'intrigue, les passions, le sujet », il a bien l'air de faire une découverte. Mais ce n'est qu'une apparence. Et M. Hennequin ne peut pas ignorer que ce qui a rendu jadis la critique de Boileau, de Perrault, de Voltaire, de La Harpe et de Marmontel si étroite, c'est justement cette manière de s'y prendre, cet examen successif du sujet, de l'intrigue, des caraotères ou du style, et cette présence en quelque sorte innée dans leur esprit d'un type « abstrait et moyen » de la tragédie ou du roman, de la comédie et de l'ode. S'il n'avait pas eu dans la tôte ce « type abstrait et moyen » de la tragédie. Voltaire aurait mieux parlé de Corneille; et, de môme, La Harpe eût moins admiré Jean-Baptiste, sans son idée préconçue de l'ode pindarique ou sacrée. Traitant de choses si connues, j'aurais donc seulement voulu que M. Emile Hennequin nous les donnât comme anciennes, qu'au besoin il les écourtàt encore plus qu'il n'a fait, et t>urtout qu'il n^essayàt pas de nous les faire prendre

pour neuves en les enveloppant de Tobscurité de son slvle.

Beaucoup plus clair, il est aussi plus neuf dans la partie de son livre où il s'est efforcé d'établir € le§. relations de Tœuvre d'art avec certains coupes d'hommes, qui, en vertu de considérations diverses, « peuvent être considér<^ comme les semblables et les analo{):ues de l'artiste producteur »,4!'ost ici qu'il se sc^paro, après l'avoir jusqu'alors assez fidèlement . suivi, (le l'auteur de VHistoire de la littérature anglaisey et qu'il discute le degré d'influence qu'exercent sur la production de l'œuvre d'art la « race » et le « milieu >.

La tâche en était sans doute assez facile, n'y ayant guère (le critique, depuis déjà plus de vingt-cinq ans, qui n'ait dû s'expliquer sur la méthode ou sur l'œuvre de M. Taine, et qui, tout en s'efforçant de rendre justice à l'un des grands écrivains de ce siècle, n'ait apporté, contre ce que ses théories ont de trop systématique, vingt arçuments pour un. Mais, en se les appropriant, M. Emile Hennequin les a renouvelés. Avec une grande abondance de preuves ou d'exemples, il a très bien montré que, si quelques artistes ont subi l'influence du milieu dans lequel ils ont vécu, d'autres y ont échappé, ce qui équivaut à dire que cette influence, n'ayant rien de fixe et de constant, n'a rien non plus de vraiinent scientifique. « Euripide et Aristophane sont du même temps, comme Lucrèce et Cicéron, comme l'Arioste

et Le Tasse, — ceci n'est pas itout à fait exact, le Roland étant de 1516 et la Jérusalem de 1575, — comme Cervantes et Lope de Vega, comme Goethe et Schiller. »

Mais on peut aller plus loin et M. Hennequin Ta encore bien vu. « On pourrait, dit-il, aisément montrer que Tinfluence des circonstances ambiantes, notable, mais non absolue, au début des littératures et des sociétés, va décroissant à mesure que cellesci se développent, et devient presque nulle à leur épanouissement. » Il me semble qu'il a raison; que les littératures comme les sociétés, à mesure qu'elles se développent, — et quoique cela paraisse d'abord contradictoire, — se fixent; que, d'ailleurs, l'objet même de la civilisation est de soustraire à l'empire aveugle de la nature tout ce que l'intelligence et la volonté lui peuvent enlever. J'aurais seulement ajouté, puisque l'on veut aujourd'hui partout du « scientifique » sinon de la science, qu'autant la théorie de l'influence des milieux était jadis conforme ou analogue à l'histoire naturelle deGeofl'roy Saint- Hilaire et de Cuvier, autant, pour le moment, les théories qui mettent dans la plasticité des espèces le principe de leur évolution sont conformes à l'histoire naturelle de Darwin et d'Haeckel.

Je ne dis rien de la « race » ou de « rhérédité » : physiologiquement, la question de l'hérédité est l'une des plus obscures, des plus embrouillées qu'il y ait et des plus éloignées d'une solution pro-

31î2 QUESTIONS DE CRITIQUE

chaiiie. Mais, historiquement, et après six mille ans de migrations, d'invasions, de guerres, et d'échanges de sang, la « race > n'est qu'une entité métaphysique; un mot sous lequel il n'y a rien de réql, et, moins que tout le reste, ce que l'on a voulu le plus souvent lui faire exprimer : la communauté d'origine, d'organisation physique et d'aptitude intellectuelle.

D'où vient donc alors la dépendance, ou, pour mieux dire, la connexité que l'on a cru quelquefois reconnaître entre les œuvres d'art, une tragédie de Corneille, une comédie de Molière, un roman de Le Sage, par exemple, et certains états de civilisation ou de société? La réponse de M. Hennequin à la <juestion ainsi posée est extrêmement simple, et c'est peut-être pour cela qu'elle était difficile à trouver. Avant donc d'avoir aucun rapport avec l'état luimémo de la politique ou des mœurs, avant d'en avoir avec une Ordonnance de Golbert ou les charmilles de Versailles, une tragédie de Racine en a d'abord avec les spectateurs pour lesquels elle fut faite, et, depuis, avec les lecteurs, qui non seulement à la <îour, mais à la ville, non seulement au xvii* siècle, mais au xviii% mais au xix°, non seulement en France, mais en Angleterre, ou en Allemagne, <)u en Italie, l'ont admirée et aimée.

En d'iiutres termes, pour être perçue d'abord, puis «emprise, et sentie ou goûtée, il faut que l'œuvre ail éveillé chez ceux qui se placent naïvement en face

d'elle des émotions analogues à celles que son auteur, peintre ou poète, éprouvait lui-même quand il écrivait, comme Racine, son Andromaque, ou qu'il peignait, comme Raphaël, sa Vierge de Saint-Sixte. Ou encore, de même qu'il existe et qu'il a de tout temps existé des écrivains « naturalistes » qui se proposaient pour objet l'imitation de la nature et de la vie, — sauf d'ailleurs à manquer leur but, — et des peintres « idéalistes » qui se servaient des formes de la nature pour les dissocier d'abord et les. recombiner ensuite selon leur rêve de beauté, tout de même il y a des amateurs (c idéalistes » et des lortoiirs « naturalistes » établis ou institués de tout temps, si je puis ainsi dire, pour apprécier des (feul^res qui sont celles <ju'eux-mêmes, — si la volonté quelquefois, et plus 4i:énéralement la force plastique ne leur eût fait défaut, — auraient pu tirer de leur propre fauds.

Il se fait ainsi un groupement des goûts ou des sympathies autour des œuvres d'art, une distribution des intelligences à travers l'espace,, un classement, et une hiérarchie des « espèces » morales et psychologiques. C'est ce que M. Hennequin exprime quelque part en disant « qu'il y a des faits psycholoi,'iques généraux à la base du romantisme, du réalisme, de la peinture coloriste, de la musique polyphonique » ; et la formule est assez heuceuse. Elle veut dire que l'homme est substantiellement identique h lui-môme; que les caractères de l'espèce, en tout temps, sont comme répartis entre les individus, mais

qu'en tout temps ils composent ensemble nn total égal ; qu'il y aura toujours des yeux pour préférer le Titien à Raphaël, rarchitecture gothique à celle de la renaissance, ou inversement, comme aussi toujours (les esprits pour aimer mieux la manière de George Sand que celle de Balzac, ou la poésie d'Hugo qaé celle de Musset, et réciproquement. Et le déveloj^ement de cette formule, les applications qu'il en a faites, les conséquences qu'il en a brièvement indiquées, c'est, je le répète, ce qu'il y a dans son livre de plus original et de plus neuf.

Mais, qu'il en résulte maintenantqu'en art «toutes les manifestations se valent », et que l'on ne puisse pas préférer « la peinture de Titien à celle des primitifs ^ ou « le naturalisme étranger au naturalisme français :», pour des raisons tirées de la nature de la chose, c'est ce que je n'accorde point à M. Hennéquiu. « En art, si nous voulons l'en croire, il n'y a pas de critérium » et Ton ne peut subordonner les œuvres (c qu'en usant d'une distinction qui se fonde non sur leur beauté, mais sur leur bonté, non sur le goût, mais sur l'hygiène ». Est-ce donc cependant pour des considérations de « moriale » ou « d'hygiène » qu'en histoire naturelle on classe les mammifères au-dessus des reptiles, et parmi les mammifères, les bimanes au-dessus des autres? ou n'est-ce pas plutôt pour des raisons tirées de la délicatesse et de la complexité croissante de leur organisation physiologique? à moins encore que ce ne soit,

comme de nos jours, pour des raisons « généalogiques», c'est-à-dire tirées de l'hisloire même de révolution de la vie à travers ses formes successives? parce que Tinférieure a précédé ou doit être regardée comme ayant précédé la supérieure dans Tordre chronologique et logique à la fois?

On pourrait longuement disputer sur ce point, et je regrelte que, dans sa Critique scientifique , M. Hen- . néquin n*ait pas cru devoir reffleurer seulement, car il est capital ; mais, de plus, en le traitant, M. Hennequin se fût sans doute aperçu de la plus grave omission qu'il ait faite, — avec intention peut-être, — mais alors dont il eût bien dû nous donner les raisons.

11 a en effet louguenient et heureusement discuté la théorie de M. Taine sur la < race » et sur le a milieu », mais il a oublié de parler du c moment ». C'est comme si Ton disait que, de sa « critique scientifique », il a éliminé toute considération de succession et de temps. Et, en effet, la science est dans Tespace, pour ainsi dire, elle n'est pas dans le temps. Le caractère, ou Tnn des caractères essentiels de la vérité scientifique, c'est d'être fixe, étant l'expression de ce qu'il y a d'identique sous les choses muables. El la critique ne deviendra « scientifique » qu'autant qu'elle placera ses conclusions en dehors et au-dessus de la durée. M. Hennequin le sait, puisqu'il le dit. Mais le peut-elle? Voilà le point. Pour sa commodité, peut-elle douer l'œuvre d'art d'une existence en

quelque sorte abstraite? la sbustraireàla loi de révolution? la situer dans la région universelle, vague, ou neutre, pour mieux dire, qui est le lieu des phénomènes et des lois de la chimie, de la physique, ou de l'astronomie? La question est de quelque importance, et il faut le montrer brièvement.

Loi*sque Ton a donc rapporté une œuvre d'art à son auteur, et Tinlention de son auteur à un état psychologique « général », on n'en a pas encore énuméré toutes les causes ou toutes les conditions. Il reste, en effet, toutes les œuvres du même genre qui l'ont ellemême précédée, et l'action qu'elles ont exercée sur elle, laquelle est allée quelquefois jusqu'à déterminer ' Tœuvre entière.

Je ne veux me servir ici que d'exemples assez connus. Pour combien le parti-pris de différer de Racine et de Corneille autant qu'ils le pourraient n'est-il pas entré dans la constitution même de la tragédie de Crébillon ou de celle de Voltaire? pour combien l'intention de ne ressembler ni à Bourdaloue ni à Bossuet dans l'éloquence de Massillon? pour combien, dans les drames de Dumas ou d'Hugo, , l'unique désir de faire échec aux règles que continuait en ce temps-là d'observer ou de représenter Népomucène Lemercier? Et plus généralement, estce qu'en un certain sens, une œuvre d'art quelconque n'est pas, à sa date, le point d'aboutisse- . ment, ou le terme de l'histoire de la littérature et de l'art? Est-ce que M. Zola n'a pas pu prétendre.

• LA CRITIQUE SCIENTIFIQUE 31î

avec un air de vraisemblance, que Thistoire entière du roman français, depuis Gil Blas, n'avait eu pour objet que de préparer des admirateurs au roman naturaliste, à V Assommoir et à Germinie Lacerteux ? De même, dans la comédie contemporaine, est-ce que Ton serait bien embarrassé de distinguer, pour ainsi dire, l'apport de Dumas et' de Scribe, celui de Goethe et de Shakspeare, celui de Beaumarchais et de Diderot, celui de Regnard ou de Molière? Et, jusque chez un seul homme, chez Voltaire ou chez Hugo, n'avons-nous pas vu TorigiTialité même consister dans une puissance ou une faculté qui leur a permis, quand ils Tout voulu, de faire entrer, l'un dans sa prose et l'autre dans ses vers, presque toutes les qualités de leurs contemporains ou de leurs prédécesseurs ?

A chaque « moment » de l'histoire d'un art ou d'une littérature, quiconque écrit est donc sous le poids, si je puis ainsi dire, de tous ceux qui l'ont précédé, n'importe ou non qu'il les connaisse, et c'est, en passant, pour cela, que l'originalité est si rare, — môme dans l'ignorance. Et ce qui est vrai de l'artiste ou de l'écrivain, qu'il le soit encore davantage à leur publient tous deux, je n'ai pas besoin de le montrer longuement.

Répondra-t-on, peut-être, que la critique scientifique, dans ses analyses ou dans ses expériences, ne tiendra compte que des œuvres et des esprits originaux? Mais encore bien lui faudra-t-il avoir d'abord

déterminé les signes où se reconnaît Toriginalité même, et je ne vois pas qu'on y puisse réussir sans le secours toujours présent de Thistoire littéraire. Comme nous avons vu plus haut la notion du c contingent » rentrer dans la critique avec l'idée de la liberté, c'est maintenant, avec l'idée du temps, une autre notion, celle du transitoire ou du « successif», que nous vovons V rentrer à son tour. On avait éliminé de sa définition l'analyse des œuvres, qui est le fond de la « critique littéraire >, et on s'est aperçu que l'on ne pouvait s'en passer, qu'elle était le fondement et la base. On avait essayé de réduire la part de l'histoire littéraire, et voici qu'il faut la lui rendre, comme un instrument d'investigation nécessaire. Mais nous demandons alors, avec un peu d'inquiétude, ce qu'est devenue la Critique scientifique? aux fins de quelle illusion ou de quelle fantasmagorie tout ce laborieux appareil ? et pourquoi le mot enfin, si l'on n'a pas et si l'on ne saurait nous procurer la chose.

C'est qu'une superstition nouvelle, celle de la science, a remplacé pour nous toutes les autres, et nous n'entendons plus aujourd'hui parler que de politique et d'éducation, que de morale et de critique scientifiques. Tout récemment encore, l'érudit et paradoxal auteur d'un gros livre où nous reviendrons, sur rifistoire et les Historiens, M. Louis Bourdeau, ne se plaignait-il pas, aussi lui, que l'histoire jusqu'ici ne fût pas une science, et, conséquemment à cette plainte, ne lui proposait-il pas

les moyens d'en mériter le nom? C'est brouiller et confondre à plaisir le sens des mots et la nature des choses.

Carj d'abord, il s'en faut que la science, en général, ait le degré de certitude, ou d'objectivité, qu'on lui suppose; et le temps n'est pas si loin, pour ne citer que cet unique exemple, où la fixité des espèces était un dogme pour Cuyi^r. Mais eûtelle cette certitude, c'est de son objet qu'elle la tiendrait, non pas du tout de ses méthodes, auxquelles cependant il semble que l'on attribue je ne ne sais quel secret pouvoir de créer la certitude jusque dans les matières qui ne la comportent point. Telle était l'illusion des docteurs du moyen âge, lorsque croyant, eux aussi, qu'il y eût dans l'instrument syllogistique une vertu propre et fécondante, ils essayaient d'en faire sortir les sciences de la nature. Ou telle encore l'illusion, — à moins que ce ne soit un artifice, — de l'illustre auteur de VÉthique, lorsque traitant la morale et la métaphysique, selon son expression, par la méthode des géomètres, more geometrico, il se flattait de lui communiquer la certitude et la solidité de la mathématique. Et cela n'empêche point VÉthique d'être sans doute un des grands monuments de l'histoire de la philosophie, mais à tout le moins cela l'empêche d'être l'œuvre « scientifique » que son auteur avait rêvée.

Quelque effort que l'on y fasse, on ne changera point l'objet des sciences morales, qui esirhomme.

avec l'illusion tenace de sa liberté souveraine; et conséquemment on ne fera point que la critique ni rhisloire deviennent jamais « scientifiques >. S'il n'y a de scientifique, au sens rigoureux du mot, que ce qui est conditionné de toutes les manières, dans sa cause, dans son cours et dans ses effets, peutôtre, au contraire, n'y a-t-il de vraiment humain que ce qui est libre ou qui passe pour l'être. Et c'est pourquoi, au lieu de vouloir ainsi rendre « scientifique » au dehors ce qui ne l'est pas au fond, le vrai progrès consisterait sans doute à cesser de prendre pour une science ce qui doit demeurer essentiellement un art.

Il est d'ailleurs assez remarquable, et même assez plaisant, que, de cette science dont elle fait tapage, la « critique scientifique » n'ait pas encore pu seulement imiter rindiflércnce ou l'impartialité. Dirai-je

que l'on croit rêver? non; l'expression serait trop forte, mais on est vraiment amusé lorsque l'on entend M. Ilennequin féliciter M. Taine « d'avoir renoncé tacitement^ mais en pratique, à blâmer ou à louer les œuvres des écrivains dont il parle ». C'est effectivement le contraire qu'il faut dire ; et bien que ce soil, sans doute, au « jugement » de M. Taine, une besogne littéraire médiocrement philosophique, — M. Hennequin dit : un peu judiciaire, ce qui est naïf, — que de « juger », je ne sache guère qu'en fait personne ait plus «jugé », ni plus âpremenl que l'auteur des Origines de la France contemporaine et de

VHistoire de la littérature anglaise» Non seulement M. Taine a toujours « jugé » les écrivains dont il parlait, Shakspeare ou Spencer, Addison ou Richardson, Byron ou Walter Scott, Musset ou Victor Hugo, mais, par un miracle de Tart, il est advenu, en « jugeant > les écrivains dont il parlait, qu'il « jugeait » du même coup ceux dont il ne parlait pas. Racine et Molière en parlant de Shakspeare, l'esprit « classique » eu définissant les beautés de l'esprit « romantique », et l'histoire de la littérature française en écrivant celli' de la littérature anglaise. A Dieu ne plaise que je le lui reproche !

Et M. Hennequin lui-môme, est-ce qu'il croit qu'il ne juge point? Quand il dit de Flaubert que l'auteur de Madame Bovary compose « parfaitement ses phrases et ses paragraphes, médiocrement ses chapitres, et mal ses livres », est-ce qu'il ne juge point Flaubert? mieux que cela, est-ce qu'il ne lui assigne point un rang intermédiaire entre ceux qui composent « mal » leurs phrases et leurs paragraphes, et ceux qui d'autre part composent « biçn » leurs livres ? Et quand il écrit ailleurs que « la Dame aux Camélias a passé pour une merveille de réalisme auprès du public théâtral du temps », croit-il encore « qu'il observe, qu'il constate, qu'il connote », ou qu'il « juge » ? Qu'il le demande à M. Dumas ! Et quand il avance que, « si la France eût eu l'âme plus tragique, il est probable que Béranger fût allé réjouir quelque obscur caveau de ses odelettes », — ce qui

',m QUESTIONS DE CRITIQUE

est vrai dans quelque mesure, — h qui persuadera-lil qu'il ne « juge » pas « Déranger », ses « odelettes », le « Caveau », et « Tâme de la France » elle-même? Je n'ai jamais lu, pour ma part, dans les traités de zoologie ou d'anatomie comparée, de ces phrases qui enveloppent, si je puis ainsi dire, dans la définition même du sujet, sa qualification esthétique et morale. Ce qui signifie tout simplement que Ton ne peut pas échapper complètement aux conventions qui gouvernent les genres littéraires; que la critique peut promener partout son intelligente curiosité, dans les basses régions de la psychologie morbide ou dans les nuages de l'idéalisme transcondantal, mais qu'il faut toujours qu'elle finisse par « juger »; et que ceux-là mêmes « jugent » quelquefois le plus, qui d'ailleurs affectenl, comme M. Hennequin, de le faire le moins. Mais il n'y a rien de moins « scientifique ».

On donnerait, si l'on le voulait, en ce qui regarde la critique, vingt raisons de cette convention. Il importe aux intérêts des artistes, et, par voie de conséquence, aux intérêts de l'art lui-même, qu'il y ait une « justice » ; il importe aux lecteurs qu'on leur signale le livre de M. Hennequin, et qu'en le leur signalant, on le distingue de tant d'autres livres sur le même sujet ou sur des sujets voisins ; il importe un peu à tout le monde que M. Hennequin lui-même « n'accompare » pas, comme on disait jadis, l'auteur des Fleurs du Mal à celui des Contemplations * Mais, de toutes les raisons que Ton pourrait donner,

voici la principale, et celle qui contient en elle presque toutes les autres. C'est que Toeuvre d'art, avant d'être un « signe », est une œuvre d'art; qu'elle existe en elle-même, pour elle-même, et que par ce seul motif on ne la saurait comparer aux œuvres de la nature; que Tintelligence en est liée à l'intelligence de toutes les œuvres qui l'ont elle-même précédée, et que par suite on ne saurait Tôter de l'histoiri» pour la situer dans l'abstraction; c'est qu'enfin l'art, d'une manière générale, étant à lui-même son principe, son tout et sa fin, on peut bien le faire servir à d'autres usages, comme à pénétrer plus profondément dans la connaissance de l'homme, mais il en faut toujours venir à décider dans quelle mesure, par quels moyens il a réalisé son essence, qui est d'imiter la vie, de la compléter ensuite, et finalement de l'idéaliser. L'art qu'on appelle naluraliste accomplit la première de ces tâches; l'art que l'on pourrait appeler ^wo^towwe/ s'efforce à remplir la seconde; et l'art idéaliste enfin, — dont l'idéalisme peut aller jusqu'au symbolisme^ — a charge de la troisième. Mais, là-dessus, au lieu de ce juger » l'art, quel avantage voit-on à ce que la critique, en devenant « scientifique », devienne une branche de la psychologie, la psychologie des « géniaux », selon l'expression de M. Hennequin, lisez, en plus clair, quelque chose d'analogue, d'accessoire, et de subsidiaire à la pathologie mentale ?

C'est la question qu'en terminant je me permettrais

3â4 QUESTIONS DE CRITIQUE

<lc proposer à VanXenri^lsi Critique scientifiqWf si les mots dans son livre n'étaient beaucoup plus har- ^^i^^ que les choses, et si Ton n'y voyait clairement qu'il peut bien avoir eu la pensée de c susciter des travaux d'eslhopsychologie », mais qu'il aime trop les lettres pour se résigner à en faire lui-même.

1" juUlet 1888.

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