D'APRES VOITURE
A. M. le duc de Viçonne.
Aux Champs-Elysées , le 2 juin.
Monseigneur, bien que nous autres morts ne prenions, pas grand intérêt aux affaires des vivans, et ne soyons pas. trop portés à rire, je ne saurois pourtant m' empêcher de,
(1) On rie peut s'occuper de plagiat sans se rappeler que ces deux vers ont été plaisamment dérobés par Scarron :
Or ça , tout de bon, je commence.
Aussi bien, c'est trop de silence En si beau sujet de parler.
Ces vers sont ici d'importance ; J'ai fort bien fait de les voler.
me réjouir des grandes choses que vous faites au-dessus de notre tête. Sérieusement, votre dernier combat fait un bruit du diable aux enfers. Il s'est fait entendre dans un lieu où l'on n'entend pas Dieu tonner , et a fait connoitre votre gloire dans un pays où l'on ne connoît pas le soleil. Il est venu ici un bon nombre d'Espagnols , qui y étoient , et qui nous en ont appris le détail. Je ne sais pourquoi on veut faire passer les gens de leur nation, pour fanfarons: ce sont, je vous assure , de fort bonnes gens; et le roi , depuis quelque tems, nous les envoie ici, fort humbles et fort honnêtes. Sans. mentir, monseigneur, vous avez bien fait des vôtres, depuis peu. A voir de quel air vous courez la mer Méditerranée, il semble qu'elle vous appartieiftie toute entière. Il n'y a pas, à l'heure qu'il est, dans toute son étendue, un seul corsaire en sûreté ; et pour peu que cela dure, je ne vois pas de quoi vous voulez que Tunis et Alger subsistent. Nous avons ici les Gésar, les Pompée et les Alexandre; ils trouvent tous que vous avez assez attrapé leur air, dans votre manière de combattre. Surtout , César vous trouve très César. Il n'y a pas jusqu'aux Alaric, aux Genseric, aux Théodoric, et à tous ces autres conquérans en ic , qui ne parlent fort bien de votre action : et , dans le Tartare même , je ne sais si ce lieu vous est connu , il n'y a point de diable, monseigneur, qui ne confesse ingénument qu'à la tête d'une armée vous êtes beaucoup plus diable que lui. C'est une vérité dont vos ennemis tombent d'accord. Néanmoins, à voir le bien que vous avez fait à Messine, j'estime,' pour moi, que vous tenez plus de l'ange que du diable, hors que les anges ont la taille un peu plus légère que vous, et n'ont point le bras en écharpe. Raillerie à part , l'enfer est extrêmement déchaîné en votre faveur. On ne trouve qu'une chose à redire à votre conduite : c'est le peu de soin que vous prenez quelquefois de votre vie. On vous aime assez en ce pays-ci, pour souhaiter de ne vous y point voir. Croyez-moi, monseigneur, je l'ai déjà dit en l'autre
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monde : C'est peu de chose qu'un demi-dieu quand il est mort. ÏI n'est rien tel que d'être vivant ; et pour moi , qui sais maintenant par expérience , ce que c'est que de ne plus être , je fais ici la meilleure contenance que je puis. Mais, à ne vous rien celer, je meurs d'envie de retourner au monde , ne fût-ce que pour avoir le plaisir de vous y voir. Dans le dessein même que j'ai de faire ce voyage , j'ai déjà envoyé chercher plusieurs fois les parties de mon corps pour les rassembler; mais je n'ai jamais pu ravoir mon cœur, que j'avois laissé en partant à ces sept maîtresses que je servois , comme vous savez, si fidèlement , toutes sept à la fois. Pour mon esprit, à moins que vous ne l'ayez, on m'a assuré qu'il n'étoit plus dans le monde. A vous dire le vrai , je vous soupçonne un peu d'en avoir au moins l'enjouement ; car on m'a rapporté ici , quatre ou cinq mots de votre façon , que je voudrois de tout mon cœur avoir dits , et pour lesquels je donnerois volontiers le panégyrique de Pline et deux de mes meilleures lettres. Supposé donc que vous l'ayez, je vous prie de me le renvoyer au plutôt; car, en vérité, vous ne sauriez croire quelle incommodité c'est que de n'avoir pas tout son esprit , surtout lorsqu'on écrit à un. homme comme vous. C'est ce qui fait que mon style aujourd'hui est tout changé. Sans cela , vous me verriez encore rire, comme autrefois , avec mon compère le Brochet, et je ne serois pas réduit à finir ma lettre trivialement, comme je fais en vous disant que je suis, monseigneur, etc.
( L Maudit soit l'auteur dur, dont l'âpre et rude verve, Son cerveau tenaillant , rima malgré Minerve ; Et de son lourd marteau , martelant le bon sens , A lait de médians vers douze fois douze cents.