PASCAL
Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie , ,dont le centre est partout, la circonférence nulle part.
(J Je donnerai deux de ces pastiches, non comme les meilleurs d'un homme d'esprit, qui est réellement fort habile en ce genre , mais comme les plus courts de sa collection. Le premier paroît être d'après la Bruyère, et le second d'après un auteur vivant.
Quoique la gloire soit infiniment peu de chose en soi-
même, et ne vaut pas qu'on sacrifie son repos à un vain appétit de la fumée quelle donne; je ne désapprouve pas tout à fait la recherche qu'un si grand nombre d'hommes font de ce fantôme, tant qu'ils ont l'espérance de le saisir pendant le cours de leur vie, car l'espérance même est un bien ; et les illusions qui amusent nos misères sont aussi bonnes qu'autre chose. Mais je n'ai jamais conçu qu'un être passablement organisé, et doué de quelque sens, usât ses jours à se préparer une réputation à venir, froide el inutile indemnité pour sa cendre, de cette foule de soucis et d'angoisses qui remplissent l'existence des gens de lettres.
Je conviens avec vous, Criton, qu'il y a peu de^sagesse à pâlir vingt ans sur des lois barbares, pour obtenirle droit de s'orner de la fourrure d'un petit quadrupède du nord, et qu'on paye cher un regard du souverain quand on l'achète au milieu du tumulte et du danger des batailles; c'est unie grande vanité des hommes, de rechercher à si haut prix des jouissances frivoles, quand ils en pourroient goûter gratuitement en eux-mêmes de plus pures et de plus solides; et Cynéas a dit avant vous, Crîton, que le repos étant le complément de tous les biens, il étoit absurde d'y marcher par tant de circuits quand on pouvoit s'y tenir dès l'abord. Mais vous , qui êtes souverainement prudent et sage , et qui dédaignez d'un mépris plus qu'humain, toutes les foi— blesses puériles de vos semblables , dites-nous , Criton , quel souci secret vous travaille depuis quelques années? Pourquoi vous a-t-on vil , tout à cOup, volontairement <exilé du monde , abandonner l'état honnête qui voUsfaisoit vivre, et la maison de vos parens, et la société de vos amis, et lacité qui reclamoit vos services? D'où vient que votre tête a blanchi , que vos membres se sont décharnés , que vos yeux se sont troublés comme ceux d'un maniaque ? Etes-vous malade, insensé ou poète? Je ne me suis point mépris, Yous travaillez, à une grande épopée, qui doit faire vivre'
votre réputation jusques dans les siècles les plus reculés dii inonde , si la mort prématurée dont la misère tous menace ? attend pour vous frapper que ce bel ouvrage soit à son terme. J'aime à croire, puisque telle est votre manie , que la poussière des pyramides sera depuis long- tems balayée par le vent avant que les vers de Criton soient sortis de la mémoire des hommes, et que la postérité révérera le nom de Criton à l'égal de Virgile et d'Homère. Mais en quoi ce nom vous est-il si cher, que vous lui fassiez le sacrifice de vos loisirs , de votre tranquillité , de votre vie entière ? Qu'y a-t-il de commun entre vous et la combinaison de deux arti« culationS prises au hasard dans l'immense répertoire des langues , pour, qu'un bruit incertain de renommée , qui les accompagnera dans l'avenir , vous paroisse digne des soins qui ont sillonné votre visage? O louable vocation! admirable emploi du tems ! homme vraiment judicieux, qui sourit, du haut de sa sagesse , de voir le vulgaire se consumer en efforts, pour des cordons et des hermines, et qui n'aspire, quant à lui , qu'à faire retentir, à travers les tems qui ne seront peut-être jamais , six lettres de l'alphabet arrangées dans un certain ordre !
Au treillis serré qui garnit sa fenêtre rustique , la capucine du Pérou accroche de toutes parts ses tymbaïes d'un verd mat et ses cornets mordorés , tandis qu'un vieux lierre, décoration naturelle de la maison du pauvre, garnit tout le mur extérieur de ses fraîches tentures , où pendent de petits bouquets de bayes noires comme le jais.
N. B. Si mon opinion sur le style des grands maîtres et sur celui des écoles , a quelque vérité , le genre de ce second pastiche étoit plus facile à saisir que le genre du premier, et l'auteur doit s'ea'être mieux acquitté.
( n5) ( k D'APRÈS BALZAC, A M. le duc de Vivonne.
Aux Champs-Elysées , le 2 juin.
Monseigneur , le bruit de vos actions ressuscite les morts. Il réveille des gens endormis depuis trente années, et condamnés à un sommeil éternel. 11 fait parler le silence même. La belle, l'éclatante, la glorieuse conquête que vous avez faite sur les ennemis de la France ! Vous avez redonné le pain à une ville qui a accoutumé de le fournir à toutes les autres. Tous avez nourri la mère nourrice de l'Italie. Les tonnerres de cette flotte, qui vous fermoit les avenues de son port, n'ont fait que saluer votre entrée. Sa résistance ne vous a pas arrêté plus long-tems qu'une réception un peu trop civile. Bien loin d'empêcher la rapidité de votre course, elle n'a pas seulement interrompu l'ordre de votre marche. Vous avez contraint , à sa vue , le sud et le nord de vous obéir. Sans châtier la mer , comme Xerxès , vous l'avez rendue disciplinable. Vous avez plus fait encore : vous avez rendu l'Espagnol humble. Après cela, que ne peut-on point dire de vous? Non, la nature, je dis la nature encore jeune, et du tems qu'elle produisoit les Alexandre et les César, n'a rien produit de si grand que sous le règne de Louis XIV. Elle a donné aux Français, sur son déclin, ce que Rome n'a pas obtenu d'elle dans sa plus grande maturité. Elle a fait voir au monde , dans votre siècle , en corps et en aine , cette valeur parfaite dont on avoit à peine entrevu l'idée dans les romans et dans les poëmes héroïques. N'en déplaise à un de vos poètes, il n'a pas de raison d'écrire qu'au delàduCocyie }e mérite n'est plus connu. Le vôtre , monseigneur, est vanté ici, d'une commune voix, des deux côtés du Styx. II fait sans cesse ressouvenir de vous, dans le séjour même de l'oubli ; il trouve des partisans zélés, dans le pays de l'indiffér
^ence. Il metrAchéron dans les intérêts delà Seine. Disons plus : il n'y a point d'ombre parmi nous , si prévenue des principes du portique, si endurcie dans l'école de Zenon, si fortifiée contre la joie et contre la douleur, qui n'entende vos louanges avec plaisir, qui ne crie miracle! au moment où l'on vous nomme , et qui ne soit prête de dire , avec votre Malherbe:
A la fin , c'est trop de silence , En si beau sujet de parler (i).
Pour moi , monseigneur , qui vous conçois encore beaucoup mieux, je vous médite sans cesse dans mon repos; je m'occupe tout entier de votre idée, dans les longues heures de notre loisir. Je crie continuellement :1e grand personnage ! et si je souhaite de revivre , c'est moins pour revoir la lumière que pour jouir de la souveraine félicité de vous entretenir , et de vous dire de bouche , avec combien de respect je suis, de toute l'étendue de mon ame , etc.