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prit ne verroit peut-être dans l'allusion manifeste aux événemens des dernières années de notre siècle , qu'offre XHêroïde à Bérenger, qu'un tableau de ceux qui troubloient le siècle même du poète. Mais comment expliquer dans ce poème de la Nature et de l'Univers* que Clotilde avoit , dit-on , commencé à dix-sept ans, la citation de Lucrèce, dont les œuvres n'étoient pas encore découvertes par le Pôgge, et ne pénétrèrent probablement en France qu'après être sorties , vers 1473 , des presses de Thomas Ferrand de Bresse? Comment comprendre qu'elle ait pu parler , à cette époque , des sept satellites de Saturne , dont le premier fut observé, pour la première fois, par Huygens , en i635 , et le dernier , par Herschell , en 1789 ?
Ces puissantes raisons sont peut-être inutiles pour quiconque a une certaine habitude de notre ancienne poésie. Celui-là ne pourra voir dans les vers de Clotilde qu'une production très moderne , habillée de lambeaux antiques, assez souvent équivoques eux-mêmes ; car le besoin de vieux termes a fait tomber quelquefois ie contrefacteur dans l'abus du néologisme. Il a employé une foule de mots créés, et particulièrement de latinismes, simplement assujétis à une terminaison française , qui n'ont jamais été reçus dans la langue. Il est vrai qu'au temps de Clotilde, où s'accumuloient très lentement les richesses du langage , on avoit quelque latitude pour ces emprunts de mots , poussés à un excès si prodigieux par Ronsard , par Duartas 31
et surtout par le malheureux Edouard du Monin ; qui eut l'art d'être ridicule en quatre ou cinq langues; mais leur exemple montre ce que Clotilde auroit pu faire avant eux. Il y a tels obstacles que le génie le plus heureux tenteroit inutilement de franchir. Ronsard même , tout gothique qu'il est à présent, ne manquoit pas de génie, et cependant îl fut bien loin d'inventer la langue de Malherbe. Les langues se forment successivement : elles ne se devinent pas; et cette petite difficulté , qui ne frappe presque pas les lecteurs communs, est la plus fondée en force aux yeux des vrais critiques, de toutes celles qu'on peut opposer à l'authenticité des vers de Clotilde.
L'opinion est maintenant fixée sur le véritable auteur de ces intéressans ouvrages. Je ne crois pas qu'on puisse douter que ce ne soit M. de Surville lui-même; et il avoit certainement tout le talent qu'il faut pour justifier cet honorable soupçon. J'ai eu l'honneur de me rencontrer avec lui dans deux seules occasions. A la veille du sort funeste qui l'enleva aux lettres , et au milieu des agitations d'une entreprise hasardeuse, la poésie l'occupoit encore ; et quoiqu'il ne dissimulât pas sa propre passion pour les vers, ceux de Clotilde lui inspiroient une prédilection qui l'a occupé jusqu'au dernier moment. Ceux qui connoissent les poètes ne se tromperont pas à cette circonstance : il seroit inouï qu'un homme de cet art eût oublié l'intérêt de sa gloire pour celui d'une aïeule ignorée, si ces
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deux intérêts ne s'étoîent pas confondus en un seul. On a dit que les ouvrages de M. de Surville n'avoient aucun rapport avec ceux de Clotilde; on prétend que sa muse péchoit par une exaltation extrême, Lien éloignée de la simplicité naïve et noble de madame de Surville; on n'a pas ajouté, comme on auroit dû le faire, que ces ouvrages in-. Corrects étincèîent pourtant de beautés très remarquables ; que l'auteur étoit très jeune encore quand ils sont oriis de sa plume, et qu'il pouvait avoir fait depuis des progrès quilaë s'ont pas inexplicables avant trente ans ^ soit par la seule force de son talent, soit en rencontrant heureusement un genre qui lui convenoit mieuXi J'ai entendu, pour nia part , des vers de M. de Surville 3 auxquels il rie manquoit qu'un tour antique pour figurer très honorablement parmi ceux de Clotilde; et, en résultat, la naïveté de Clotilde n'est assez souvent que dans le choix de ces expressions qui vieillissent la pensée. L'ancien langage a cetle propriété de convenir si merveilleusement aux sentimens simples et aux idées touchantes, qu'on ne l'entend point sans une espèce d'émotion, parce qu'il transporte l'esprit à des jours reculés, que nous nous représentons toujours comme ceux de l'innocence et du bonheur. Voilà pourquoi nous trouvons que rien ne le remplace dans les douces peintures du temps passé, tandis que nous ne le tolérons plus dans les chants de l'épopée et de la poésie lyrique. En j regardant bien, on verra que ceux de cette espèce qui se
(5s) trouvent parmi les œuvres de Clotilde > ne sont pas trop dépourvus de cette exaltation qu'on reproche à M. de Surville, et qu'à la livrée de l'âge d'or près, ils ne sont pas loin du style de notre école. Quoi qu'il en soit , ces poésies ont un mérite qui les fera vivre ; et le public doit désirer que M. de Roujoux mette au jour le reste des poésies inédites de Clotilde, qui est tombé entre ses mains, et dont il fait mention à la page gode son intéressant Essai sur les Révolutions des Sciences et des Arts. Ce nouveau recueil, qui sort, à n'en pas douter, des mains de M. de Surville , et qui a été quelques momens dans les miennes, ne me paroît pas moins digne d'attention que celui qui l'a précédé; et s'il ne présente plus, selon moi, la même question à débattre, il réunit assez de Beautés pour soutenir le goût des lecteurs , sans qu'il soit besoin de l'exciter désormais par une supercherie d'ailleurs extrêmement innocente.
IX. Parmi les écrits des anciens qui nous sont parvenus, il y en avoit grand nombre de mutilés par la main du temps, ou par la fureur des barbares, ou par l'intolérance et l'esprit de parti. Ces monumensdu passé portoîent en eux, si Ton peut s'exprimer ainsi, toutes les pièces des innombrables procès qui alloient s'élever entre les sectes naissantes et celles qui tendoient à leur fin ; et l'on no peut pas douter que la coupable adresse des falsificateurs ne se soit employée plus d'une fois à les
(53) modifier. Les uns ont retranché hardiment des pas-, sages entiers, les autres en ont intercalé de nouveaux ; niais comme la mauvaise foi se décèle toujours par quelque point , surtout quand elle se trouve jointe à la grossière ignorance , les premiers n'ont pas remarqué que les lignes qu'ils supprimoient étoient citées par d'autres écrivains, qui les conservoient malgré eux à la postérité , et qu'elles laissoient d'ailleurs, entre les idées dont elles faisoient la liaison , un vide facile à reeonnoître ; les autres se sont trahis par des maladresses plus absurdes encore , soit en faisant parler un auteur de choses dont il ne pouvoit avoir eu connoissance , soit en le mettant en contradiction manifeste avec luimême, soit en incrustant si gauchement les pièces de rapports dont ils chargeoient son ouvrage , que l'œil le plus inexpérimenté en voyoit facilement la supposition. Il y a des exemples de ce genre de supercherie dans Josephe, et même dans Tacite^ dont nous n'avons peut-être conservé quelques ouvrages qu'à ce prix, (i)
X. Il faudroit bien se garder de comprendre dans la même classe l'auteur laborieux et utile qui a cherché à remplir, d'une manière profitable pour les lettres, les lacunes d'un écrivain célèbre, enre-
(i) Je ne suis pas catholique, mais je suis né dans la religion chrétienne ; et il me semble que toutes les communions doivent s'accorder à détester les mensonges , dont un zèle mal entendu s'est servi pour faire triompher la vérité.
(54) connoissant avec sincérité la part qu'il avoit eue à ces additions. C'est même une entreprise utile pour les ouvrages d'histoire, où l'esprit excuse volontiers quelque incohérence dans le style , moyennant qu'on rétablisse FeDchaînement des faits que quelque mutilation a rompu , surtout quand le style n'est pas la première partie de l'écrivain , comme il l'est dans Tacite dont je ne conseillerois à personne de réparer les pertes. Je sais donc gré au bon Freinshemius de n'avoir pas étendu jusque là ses sages travaux , et de s'en être tenu à Tite-Live et à Quinte-Gurce , chez qui la partie du style est excellente, mais parmi les ouvrages desquels il pouvoit coudre plus hardiment quelques lambeaux de sa façon , parce qu'on y cherche encore plus avidement le fond des événemens que la forme qu'un habile écrivain y peut donner. Au reste , puisqu'il seroit indiscret et même téméraire d'oser s'adjoindre à un historien comme Tacite , quelle opinion n'inspirera pas le versificateur imprudent, qui ne craindra point d'attacher ses conceptions à celles d'un grand poète, comme Mapheo Weggio , qui s'est avisé de donner un treizième chan£ à Y Enéide ? J'aimerois presque autant l'audace de Vida , qui a refait Y Art poétique d'jHorace , dans la même langue, Mais il est arrivé de temps en temps que la supercherie s'est mêlée de ce remplissage, et que l'auteur des additions, intérieurement satisfait de la vérité avec laquelle il avoit imité le style de son modèle, n'a pu résister à l'envie (l'en faire pour le
( 55 ) public une occasion d'erreur. C'est ainsi qu'il faut considérer , selon moi , les fameux fragmens de Pétrone , publiés par Nodot, quoiqu'ils offrent, avec leur original , un air de ressemblance fort heureusement saisi. Je ne dissimule pas, d'ailleurs, que Pétrone même me paroît le prête-nom d'un faussaire , ou qu'il faut que le livre infâme qui nous en reste n'ait aucun rapport avec la satire de la cour de Néron , qu'on y a ridiculement cherchée. M. de Voltaire a traité cette question avec un esprit de critique très judicieux J qui ne me laisse rien à ajouter, sinon que cette question en elle-même ne mérite pas qu'on y attache grande importance, puisque le Safyricon est du nombre de ces livres dont la connoissance peut à peine être avouée par un honnête homme.
XI. Les amateurs d'un genre tendre et voluptueux , mais sans aucun cynisme , éprouvoient plus de regret de la perte d'un fragment de Daphnis et Chloé, que MM. Renouard et Courrier ont eu le bonheur de retrouver dans le manuscrit de Florence. Une fatalité , qui paroît attachée à cette espèce de découverte , et qui prête un argument très spécieux à ceux qui en veulent nier l'authenticité , paroît avoir anéanti , au moins en grande partie, le feuillet du texte original où ce fragment est contenu ; mais indépendamment de la confiance que méritent les savans que j'ai nommés, la petite querelle littéraire qu'a suscitée ce mal.ueur le constate
Il y a peu de pastiches plus connus que ceu:& d'après Balzac et: Voiture, qui se trouvent dans
valeur , et les connoisseurs ne s'y méprennent plus guère , que je sache. Téniers avoit un talent rare pour les pastiches ; et Bon Boullogne , encore plus heureux que Jordane , dans la contrefaçon du Guide , eut l'adresse de tromper Mignard lui-même , qui ne se vengea de sa supercherie qu'en l'engageant à faire toujours des Guide , et à ne plus faire de Boullogne. Si ces peintres sont encore connus, ce n'est cependant point parleurs pastiches. Ce genre n'annonce pas un talent qui s'élève le moins du monde au dessus de la médiocrité, et j'ai connu en Allemagne un peintre qu'on ne crojoit pas capable de rien peindre de mieux qu'une enseigne , et qui réussit merveilleusement tout à coup dans l'imitation des beaux intérieurs d'église de Peter Neef.
Je n'appelle point pastiche la copie exacte d'un tableau : c'est une autre espèce de travail très nécessaire aux élèves et souvent aux maîtres , et qui multiplie avantageusement pour le public, les bonnes et rares productions. Le talent du copiste exige plus de soins que celui de l'auteur de pastiches , qui annonce de son côté plus d'esprit et plus de feu ; mais le second est de pure curiosité , et le premier , d'une utilité réelle , qui doit le faire considérer. Ce n'est cependant qu'autant qu'il n'est point ac-^ compagne de la prétention de tromper l'opinion des acquéreurs, cas dans lequel il devient aussi coupable que possible. A part cela , une copie ne sauroit être trop scrupuleusement semblable à son modèle , ce qui arrive rarement , parce qu'une copie parfaite devroit avoir, dans son exécution, au moins une partie du génie de l'auteur, et qu'il faudroitpour cela qu'elle sortit aussi du pinceau d'un grand maître. Tels sont , par exemple , ce beau portrait de Léon'X, copié de Raphaël par André del Sarte , avec tant de perfection , que Jules Romain, qui en avoit fait les habits, ne put distinguer la copie de l'original; et ces paysages copiés du Poussin, où Nicolas le Loir fait admirer quelque chose de la touche sublime de son modèle.
(5g) quelques éditions des Œuvres de Boileau (K. C& grand écrivain s'enlendoit très bien en pastiches, comme on en peut juger aussi par celui qu'il a fait des vers de Chapelain (L, et qui en imite admirablement la rauque et barbare harmonie. Cette espèce de pastiche satirique a un avantage incontestable , puisqu'il fait ressortir le ridicule d'un mauvais langage ou d'un faux talent. Molière n'a pas dédaigné ce moyen dans les Précieuses , dans les Femmes savantes , dans le Misanthrope , où le jargon affecté de quelques cercles à prétentions, et les jeux de mots de quelques méchans poètes sont si plaisamment sacrifiés au bon goût. Rabelais lui avoit donné cet exemple dans sa grossière , mais inimitable satire. Soit que les discours de l'écolier limousin aient pour type les angoisses de dame Hélisenne de Crenne, comme on l'a prétendu, soit, comme je le pense, que Rabelais en ait fait une critique générale de la manie de latinisme qui s'introduisoit alors dans notre langage, il est évident qu'on ne pouvoit pas attaquer plus ingénieusement le travers des écrivains à la mode* Aussi la même méthode a souvent sarvi depuis.
Il est à remarquer, et cette observation nous fournira même une théorie littéraire assez curieuse , que non seulement il est difficile de donner de l'étendue à un pastiche bien fait, mais encore que les ouvrages excellens sont ceux qui se prêtent le moins à l'art du pastiche. On contrefait sans peine quelque défaut remarquable, mais il faut de toutes
antres facultés pour bien imiter des perfections. Cette vérité est d'une application universelle dans la morale comme dans les arts. Si le Guide a donné lieu à d'excellens pastiches, c'est qu'il négligeoit un effet d'ombre très nécessaire et très facile à saisir. Il y a , au contraire , mille copies pour un pastiche de Raphaël , qui n'offroit à l'imitateur aucune défectuosité saillante de composition ou de dessin.
XII. Rapportons cette idée à la littérature. Les grands hommes de tous les siècles se reconnoissent à un style à la fois noble et naturel , dont la beauté ne doit rien à des combinaisons artificielles et recherchées. Il est fort , énergique , imposant ou doux, insinuant et agréable, selon la pensée qui en est revêtue, et non par le concours de Certains mots ou le jeu de certaines figures. On pourroit dire qu'il est tissu d'idées et non pas d'expressions, tant le signe dont l'écrivain fait usage s'anéantit dans le sentiment qu'il exprime ! Ainsi ont écrit Virgile, Racine , Boileau , Fénélon. Je doute qu'on en ait jamais fait de bons pastiches. On y réussit mieux ayec de très beaux génies presque du même ordre , mais qui ont affectionné certaines formes de style , comme des coupes singulièrement brusques, des désinences subites, des inversions inusitées, des réticences , des exclamations ou tel autre genre de figures. Les enthousiastes de Cicéronsont parvenus quelquefois, comme je l'ai dit, à le suivre d'assez près dans quelques phrases. Il n'y a point de jeune
homme avec quelque esprit, qui n'ait trouvé de tems en tems une tirade du goût de Lucain, ou une période pompeuse et sonore comme celles de Florus. On imite , jusqu'à un certain point , le style saccadé , rompu , apophtegmatique de Sénèque , et la concision énergique de Tacite , à cela près qu'il y a peu d'hommes qui puissent parvenir aussi aisément à égaler la vigueur de leurs hautes pensées , qu'à rendre cette apparence dont ils les habillent ; et, au total, ces pastiches ne tromperont que des esprits inexpérimentés ou distraits. Mais si un talent , plus audacieux que solide , entreprend de suppléer au défaut du véritable génie, par quelque innovation qui semble en tenir lieu au premier abord , et dont Tair étranger cause une espèce d'étonnement qu'on peut prendre pour de l'admiration , rien ne s'oppose alors à la parfaite ressemblance du pastiche , le secret de l'auteur contrefait étant tout entier dans quelqu' artifice de mécanisme ou de construction que chacun peut employer comme lui. Je ne crains pas de dire qu'il n'y a point de pierre de touche plus certaine pour distinguer un véritable mérite littéraire de celui qui ne doit son éclat qu'à une industrieuse combinaison de mots. Le vrai talent ne fonde point d'écoles. Les maîtres du style approchent plus ou moins les uns des autres , mais ils ne se ressemblent pas. Le langage de Virgile est autre que celui d'Homère , et celui de Milton diffère de tous deux , quoique tous trois soient presque également divins. Cette conformité de manières qui
constitue les écoles -, n'appartient qu'à la médiocrité. Voulez-vous donc juger d'un écrit éblouissant , et savoir avec bien de la précision s'il a entraîné votre opinion par des qualités propres et en quelque sorte intrinsèques, ou s'il ne doit son premier succès qu'à la déception causée par un appareil adroit? soumettez-le à l'épreuve du pastiche.
Il s'est élevé, par exemple, de notre tems, une école de prose et une école de vers , qu'il n'est peutêtre pas inutile de signaler avant que le goût de nos neveux en ait fait justice. J'ai cependant si peu de droit de m'ériger en arbitre de ces matières, que je serois fâché que personne conclût rien de positif de mon opinion (i); je la donne pour mienne et non pour bonne, laissant au jugement du lecteur à se fixer à son gré , après et non selon ce que j'ai à dire. Je préviendrai même , si je le puis , son sentiment sur les novateurs 3 par un témoignage que
(i) Le Français n'est pas ma langue naturelle , et c'est une raison de plus pour que mon opinion sur l'état actuel de la littérature française soit de très peu de poids. Je suis d'ailleurs tout à fait étranger à cette littérature , et le jugement que j'en porte n'est déterminé par aucune prévention. C'est l'expression simple de ma pensée , juste ou fausse , dont je m'abstiens de faire aucune application personnelle. J'honore tous les talens et même toutes les émulations , car l'émulation est toujours louable, ne fût-elle pas justifiée par le succès. Si l'on croit reconnoître les chefs des écoles que j'indique , c'est qu'il ne m'étoit pas possible de ne pas les laisser deviner. On ne sauroit définir un mérite aussi distingué que le leur sans le signaler tout à fait. C'est un privilège , et peut-être un malheur du génies
je me félicite de leur rendre : c'est qu'il faut convenir qu'ils sont venus "dans un tems malheureux , c'est-àdire, vers la décadence dune très belle littérature, où il n'y avoit plus de rangs bien éminens à prendre ; de sorte qu'on doit leur savoir quelque gré d'essayer de remplacer, par une innocente industrie, les ressources qui leur ont été ravies par leurs devanciers. Il est vrai qu'ils n'y parviennent point sans miner ainsi involontairement les restes de cette littérature, et sans en provoquer la chute entière; mais c'est une chose qui fait partie essentielle d'un ordre immuable, et qui a des exemples dans tous les siècles. Ainsi, et par les mêmes procédés, s'anéantit le génie des muses grecques, dans l'école d'Alexandrie; ainsi dégénérèrent les muses latines sous les vêtemens apprêtés et les ornemens factices dont les chargèrent Stace, et puis Ausone et Glaudien. Les littératures ont une espèce de vie qui peut se comparer à celle des êtres animés ; elles commencent par un bégaiement imparfait, qui laisse cependant distinguer parmi ses articulations confuses quelques traits d'une grande pensée qui se développe peu à peu. Jeunes, elles ont le feu et l'inspiration ; adultes , la vigueur et la majesté ; plus vieilles , une maturité grave et imposante; la décadence arrive après tout cela, traînante, débile et méconnoissable. En vain une main adroite voudra la rajeunir d'un fard encore inconnu, ou prêter à ses membres grêles et décrépits un secours trop tardif: sa foiblesse percera partout jusqu'à ce qu'elle succombe enfin sous 1©
poids de ces joyaux barbares qui l'accablent sans l'orner. Oserois-je dire quelque chose de plus ? les hommes, de quelque esprit qu'ils soient, envoyés par le sort aux jours d'extinction d'une littérature usée , me semblent avoir la même mission que ces grands insectes des forêts, que la nature destine à hâter la division des arbres croules et la corruption de leurs débris ; ils croient édifier , et tous leurs travaux n'aboutissent qu'à détruire.
Ce qui fait le premier charme du style , et par^ ticulièrement dans la poésie , c'est la fraîcheur , la nouveauté , l'originalité des images ; c'est cette fleur d'imagination que le temps fane si vite , et qui né reprend plus sa grâce et son parfum une fois qu'elle est passée. A l'origine d'une langue ou d'une poésie , ce qui est peut-être la même chose , toutes les idées sont vives , brillantes , animées , et par conséquent toutes les sensations agréables et profondes. Au contraire de beaucoup d'institutions humaines , qui n'ont jamais plus d'éclat et de solidité apparente que quand elles vont tomber , celles-ci se dégradent en approchant de leur fin. La langue d'Ennius étoit déjà forte, éloquente, harmonieuse; le bas latin est le plus pitoyable jargon qui ait été employé par les hommes.
Les poètes qui se distinguent un peu de la foule par leurs talens, et qui arrivent trop tard pour jouir des avantages d'une poésie toute nouvelle, essaient de vaincre comme ils peuvent un obstacle qui tient à leur siècle, et qui ne prouve rien contre eux-
(65) mêmes. Quelquefois, peut-être, ce noble sentiment d'une véritable force parvient à produire un miracle; mais ils sont très rares dans l'histoire de la littérature , et un grand poète dans une langue usée est une exception si remarquable, qu'elle est plus propre à confirmer la règle qu'à la combattre.
Au défaut du mérite extraordinaire dont il faut qu'un Alfiéri soit doué , pour renouveler sa poésie et sa langue , le poète se sert alors de moyens factices, qui produisent pendant quelque tems le même effet, mais qui s'épuisent plus vite encore que ceux que donnent la nalure et le génie. Toutes les licences plaisent quand on les hasarde pour la première fois, parce qu'elles étonnenf, et que, dans les sensations que produisent sur nous les ouvrages littéraires , il n'y a rien de plus près du plaisir quela surprise; mais elles choquent dès qu'elles ont cessé d'être nouvelles. Bientôt le prestigecst découvert, parce que la médiocrité maladroite en use sans grâce et sans esprit, et qu'elle laisse deviner ses moyens. Une autre innovation succède à la première , et ainsi de suite , jusqu'à ce que la source en soit tarie. Pendant ce tems, la véritable poésie , altérée par ces vaines métamorphoses , finit de vieillir , et meurt.
La décadence des littératures anciennes, en se mariant avec l'origine des littératures modernes y les avoit infectées, par exemple, de la plupaTt des défauts qui l'accompagnèrent. Ainsi Corneille emprunta son goût pour l'antithèse du vieil espagnol
(66) Lucain et du moderne espagnol Calderon. On eoii-vient que l'opposition de deux idées, qui est généralement un moyen sûr de frapper l'imagination, n'est pas à rejeter dans toutes les occasions; mais dès qu'elle laisse apercevoir la recherche et le travail, elle devient insupportable; et ce malheureux défaut, qui a perdn le beau talent de Balzac, nuit , aux yeux de bien des gens de goût , à la perfection du Cid.
Eh bien, quand, au bout d'un siècle, Voltaire essaya de raviver les ressources du langage poétique, l'antithèse, qui avoit dès lors tout l'éclat de la nouveauté , après le long terme de son exil , se présenta d'abord à lui ; la souplesse extrême de l'esprit du poète se plia facilement à cette figure symétrique et maniérée, qui a été ignorée d'Homère, dont on trouveroit difficilement quelques exemples dans Virgile, et qui ne se montre avec abondance que dans les littératures dégénérées ; figure aussi incompatible avec la belle construction poétique, qu'elle l'est avec la vérité et la raison; qui brise, qui inutile, qui dénature la pensée ; qui donne à la période un ton sec , uniforme , monotone ; qui contraint l'esprit à s'occuper sans cesse de comparaisons et de contrastes, et qui déplaît par la prétention, même quand elle ne révolte pas par le défaut de propriété et de justesse.
L'inconvénient de l'antithèse, inconsidérément prodiguée , frappa si universellement les lecteurs de la Henriade, que l'école poétique qui s'est formée:
(67) depuis s'efforça de subvenir à son usage par d'autres procédés, ou du inoins de le modifier par des innovations analogues. L'opposition avoit été jusque là dans l'idée ou dans l'image ; on s'avisa de la mettre dans les mots , ce qui est encore plus inconvenant et plus faux. Deux substantifs contrastés avec euxmêmes aux parties extrêmes et aux parties moyennes d'un vers j comme les quantités d'une proposition arithmétique, parurent un des grands efforts de l'esprit humain. Ce n'est pas tout. On admiroit depuis longtems dans Virgile, dans Corneille, dans Racine, de belles alliances de mots , et ces rapprochemens étaient en effet admirables, parce qu'ils n'étoient pas le fruit d'un travail aussi ridicule qu'ambitieux , mais la découverte du génie. Ce qui avoit été un bonheur rare pour ces grands hommes, devint pour leurs successeurs une bonne fortune de tous les momens ; il ne s'agit plus que de marier, sans égard pour le sens commun, des expressions étonnées de se rencontrer ensemble , et d'attacher, à chaque mot qui naissoit sous la plume, un attribut dont il étoit suivi pour la première fois. Nos journaux n'eurent plus assez d'éloges, et nOs académies n'eurent plus assez de couronnes pour les heureux génies qui prodiguoient si aisément les beautés les plus rares de la poésie; et personne n'osa dire avec Alceste :
Ce n'est que jeux de mots , qu'affectation pure , Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Tout ce faste ne rappelle-t-il pas celui de ces
ambassadeurs des Barbares , qui arrivoient au sénat de Rome, chargés d'or et de perles, mais parmi lesquels on auroit inutilement cherché un orateur comme le paysan du Danube ? Racine est plein de vers fort simples, qui sont sublimes de sentiment, et qu'on n'oseroit plus hasarder , maintenant que le premier hémistiche ne fait plus éclater l'ivoire de Mélinde sans que le second lui oppose l'or d'Ophir. Ce qu'il y a de pis, c'est que les soixante ou quatrevingt mille mots d'une de nos langues , pouvant fournir pendant une longue suite de siècles à cette espèce de combinaison , il n'y auroit aucune raison pour que les générations poétiques ne se succédassent pas à l'infini, si un pareil désordre ne de voit tuer la langue et sa prétendue poésie avec elle. On conçoit du moins combien le pastiche de la nouvelle école est facile , et quel service il rendroit à la saine littérature, s'il étoit traité à la façon de Molière et de Rabelais. Je me souviens, en ce genre, de quatre vers sur la chaussure d'un curé de campagne :
D'un indigo foncé , l'onde dépositaire , Avoit teint ses bas blancs d'un azur adultère. Des neiges de janvier , l'albâtre accusateur Ternit de son-éclat leur éclat imposteur
et je regrette que l'homme d'esprit qui s'y jouoit n'ait pas poussé la plaisanterie plus loin; caries bouts rimes de nos jours méritent bien à la fin une aussi rude guerre que ceux que Sarrazin a vaincus. En attendant, nos versificateurs entassent les uns sur les autres les pastiches qu'ils font d'eux-mêmes;
(69) car on ne peut pas appeler autrement ces trois ou quatre cents poèmes pygmées qui paroissent tous écrits sons la dictée du même auteur , sur le même plan, et qui plus est sur les mêmes rimes; conformité si frappante, qu'il est impossible d'enHreun qu'on ne puisse attribuer à l'auteur de l'un des autres, et que l'Académie même, embarrassée dans son admiration , laisse flotter son choix sur une vingtaine d'auteurs. Je doute que Racine et Boileau eussent éprouvé le même embarras dans le même sens.
Les innovations qui se sont introduites dans la prose ne sont pas moins remarquables et pas moins faciles à saisir par le compositeur de pastiches: Comme si le style qui a voit encore été animé de tant d'esprit par Montesquieu, de tant de majesté par Bufifon, de tant d'éloquence et de feu par J. J. Rousseau , s'étoit trouvé insuffisant tout à coup pour rendre les nouvelles conceptions de leurs successeurs, on l'a échangé contre je ne sais quel langage qui retentit long-tems dans l'imagination , sans rien porter à l'intelligence, et pour lequel semble avoir été fait ce vers fameux :
Suni verba et voces , prœterea que nihil(i).
D'abord on a relevé la prose , non par le choix
(i) La fin de ce vers n'est pas d'Hcrace, et le commencement n'est pas dans le sens où il est pris ici. Je crois que c'est Quintilien qui l'a transporté par allusion dans sa prose, mais je n'en répondrois pas ; car il ne faut répondre d'aucune cit^« tion quand on a passé vingt ans sans livres.
des pensées et la propriété des expressions, comme l'ont fait les grands maîtres, mais par une espèce de vernis poétique tout à fait étranger à son caractère , par des inversions qui la torturent , par une recherche de coloris qui la déguise et qui ne l'embellit point. Bossuet, que la matière de ses grandes méditations ramenoit souvent à l'étude des livres primitifs, et qui a pour ainsi dire fondu dans son style celui de la Sainte Ecriture , Bossuet avoit employé rarement quelques pluriels inusités, qui jetoient dans sa phrase un air de pompe et de solennité très extraordinaires. Ce petit secret est devenu l'instrument le plus fastidieux du style moderne. Aucun substantif au singulier n'a osé se présenter dans la prose soutenue ; le pluriel lui-même ne s'est guère hasardé à y paroître sans être appuyé d'un collectif emphatique; les foudres ne grondent plus qu'au milieu de tous les orages et de toutes les tempêtes; le zéphir ne frémit plus que parmi toutes les solitudes; et l'on ne voit plus le désert sans toutes ses brisées, ni la mer sans tous ses rivages (i).
(i) 11 est à remarquer que M. de C**, qui connôît si bien k propriété hyperbolique du pluriel , et qui en a vu de si fréquens exemples dans la Bible , a voulu donner VElohius du commencement de la Genèse, pour urte preuve de la Trinité 7 quoiqu'il soit impossible d'y trouver autre chose que ce petit artifice du langage poétique , qui relève effectivement la valeur du substantif, en lui donnant une extension indéterminée de nombre. Le collectif les dieux s'est toujours pris pour l'unité dans le style poétique. M. de C* a pu lire cette expression dans Platon, dans Xénophon , dans Cicéron , dans tous les philosophes qui ont
(7i ) Pascal avoit trouvé, de son côté, l'art d'augmenter la majesté d'un sentiment en le faisant contraster en quelque manière avec la simplicité , et quelquefois la trivialité de l'expression. Fénélon , et quelques autres écrivains d'une âme douce et sensible , ne réussissoient pas moins bien à attendrir leur style, si je puis m'exprimer ainsi, en laissant tomber daiîs la contexture même de la période, une courte inflexion qui ramenoit le lecteur à quelque affection touchante et habituelle. C'étoit surtout l'art de La Fontaine. Ces deux moyens , moins mécaniques que le précédent , n'ont pas engendré un moins grand abus; et ce qu'il y a de malheureux, c'est que de beaux talens même ont donné l'exemple de cette prostitution de style, en les mettant à tous les emplois , et en livrant ainsi au vulgaire lesmystères de la langue du génie. Ajoutez à cela quelques petits lambeaux du style le plus aisé de tous, du style descriptif, et vous saurez ce qu'on appelle mainte-
reconnu de quelque manière l'unité de Dieu ; nos poètes mêmes s'en servent , et qui pis est dans des poëmes chrétiens. La pluralité a toujours été un nombre majestueux , solennel , et très convenable à la puissance suprême. Le roi d'Espagne s'appelle moi, par une exception fort rare, mais nos princes se sont toujours appelés nous. Il seroit aussi absurde de faire d'Etoïiius une preuve de la Trinité , que de conclure du nous des vieux édits, que nous avions deux rois comme à Sparte. Il y a loin cependant encore du style de la chancellerie à celui de Moïse : j'aime à croire que la Trinité se prouvera bien sans tout cela ; et j'aimerois encore plus à voir que les gens de lettres ne se mêlassent plus de ces questions qui ne les concernent guère,
(70) des pensées et la propriété des expressions , comme l'ont fait les grands maîtres, mais par une espèce de vernis poétique tout à fait étranger à son caractère , par des inversions qui la torturent , par une recherche de coloris qui la déguise et qui ne l'embellit point. Bossuet, que la matière de ses grandes méditations ramenoit souvent à l'étude des livres primitifs, et qui a pour ainsi dire fonda dans son style celui de la Sainte Ecriture, Bossuet avoit employé rarement quelques pluriels inusités, qui jetoient dans sa phrase un air de pompe et de solennité très extraordinaires. Ce petit secret est devenu l'instrument le plus fastidieux du style moderne. Aucun substantif au singulier n'a osé se présenter dans la prose soutenue ; le pluriel lui-même ne s'est guère hasardé à y paroître sans être appuyé d'un collectif emphatique; les foudres ne grondent plus qu'au milieu de tous les orages et de toutes les tempêtes; le zéphir ne frémit plus que parmi toutes les solitudes ; et l'on ne voit plus le désert sans toutes ses brisées, ni la mer sans tous ses rivages (i).
(i) Il est à remarquer que M. de C*, qui conhôît si bien h. propriété hyperbolique du pluriel , et qui en a vu de si fréquens exemples dans la- Bible , a voulu donner VElohius du commencement de la Genèse, pour une preuve de la Trinité , quoiqu'il soit impossible d'y trouver autre chose que ce petit artifice du langage poétique , qui relève effectivement la valeur du substantif, en lui donnant une extension indéterminée de nombre. Le collectif les dieux s'est toujours pris pour l'unité dans le style poétique. M. de C* a pu lire cette expression dans Platon, dans Xénophon , dans Cicéron , dans tous les philosophes qui ont
(7i ) Pascal avoit trouvé, de son côté, l'art d'augmenter la majesté d'un sentiment en le faisant contraster en quelque manière avec la simplicité , et quelquefois la trivialité de l'expression. Fénélon , et quelques autres écrivains dune âme douce et sensible , ne réussissoient pas moins bien à attendrir leur style , si je puis m'exprimer ainsi, en laissant tomber daùs la contexture même de la période, une courte réflexion qui ramenoit le lecteur à quelque affection touchante et habituelle. C'étoit surtout l'art de La Fontaine. Ces deux moyens , moins mécaniques que le précédent , n'ont pas engendré un moins grand abus; et ce qu'il y a de malheureux, c'est que de beaux talens même ont donné l'exemple de cette prostitution de style, en les mettant à tous les emplois, et en livrant ainsi au vulgaire lesmystères de la langue du génie. Ajoutez à cela quelques petits lambeaux du style le plus aisé de tous, du style descriptif, et vous saurez ce qu'on appelle maintereconnu de quelque manière l'unité de Dieu ; nos poètes mêmes s'en servent , et qui pis est dans des poëmes chrétiens. La pluralité a toujours été un nombre majestueux , solennel , et très convenable à la puissance suprême. Le roi d'Espagne s'appelle mot, par une exception fort rare, mais nos princes se sont toujours appelés nous. Il seroit aussi absurde de faire iïElohius une preuve de la Trinité , que de conclure du nous des vieux édits , que nous avions deux rois comme à Sparte. Il y a loin cependant encore du style de la chancellerie à celui de Moïse : j'aime à croire que la Trinité se prouvera bien sans tout cela ; et j'aimerois encore plus à voir que les gens de lettres ne se mêlassent plus de ces questions qui ne les concernent guère.
•(72) ïiant îe métier en littérature ; car cette expression avilissante, usitée eu peinture pour la partie purement matérielle de cet art, devoit naturellement se transporter au servile mécanisme dont je parle. Ceux qui l'emploient ont en apparence un moyen de justification bien spécieux : Eh quoi! disent-ils, que peut-on blâmer dans nos écrits? ce tour est de la Bruyère ; cette inversion qui vous révolte est calquée sur celle-ci que vous admirez dans Fléchier; cette locution que vous condamnez est tirée des Provinciales ou des Oraisons funèbres. J'en conviens avec vous; mais ne nous exposez plus à critiquer dans vos ouvrages l'auteur des- Oraisons junèbres ou des Provinciales. Songez que telle chose qui, avec tous ses points de liaison, et pour parler comme vous, avec toutes ses harmonies, a pu être parfaitement belle chez eux, est chez vous extrêment déplacée. Rappelez-vous. que les mots, et par conséquent les tours qui en sont formés , ou les figures qui en résultent, ne sont c[ue des vêtemens de la pensée, qui n'ont aucune beauté propre, et qui paroissent sublimes ou ridicules, selon l'image ou le sentiment qui en est habillé. Le marbre de Carrare est une des plus belles productions de la nature; mais un fragment de cette pierre peut être fort mal à sa place dans une mosaïque.
Je répète avec plaisir , et la mauvaise foi seule diroit le contraire , que parmi les fondateurs de ces déplorables écoles, il se trouve des talens vrais ; car il faut à toute force un vrai talent pour donner de
mauvais exemples en littérature. Mais pour un écrivain qui se fait excuser à force de beautés , dans une dangereuse innovation , combien d'autres qui la chargent, qui l'exagèrent, qui la rendent irrémédiable, et qui n'ont rien pour la justifier. Le premier a du moins , ou assez d'esprit pour cacher plus ou moins à la foule des lecteurs la nouvelle ressource sur laquelle il édifioit les espérances de sa gloire; mais le public, bientôt détrompé, s'étonne enfin de n'avoir applaudi que des pastiches, car il est impossible de caractériser ce genre autrement. Les juges à la mode auront beau s'extasier devant ces pages surprenantes, et s'écrier à l'envi : Voilà du Fénélon, voilà du Bossuet ; ceci rappelle Homère , et cela, Isaie. Oui, sans doute, leur répondraije , comme les têtes plates de Jordane rappeloient le Guide. L'auteur de tout ce sublime pourroit être un homme fort médiocre, mais assez heureux dans le pastiche.
Pendant que j'en suis sur ces curiosités , qui n'ont jamais été traitées, au moins à ma connoissance, à ce que je viens de dire de ce caractère , auquel on reconnoît la médiocrité, qu'elle prête infiniment plus au pastiche que le beau , j'ajouterai qu'il est également du caractère d'un vrai talent , de ne pas s'accommoder avec facilité au genre du pastiche , soit qu'on en fasse l'objet d'un travail sérieux , soit qu'on n'y voie qu'une matière d'exercice et de divertissement, comme Boileau; et si la supérioriié de celui-ci a descendu à cet amusement , dans quel-
ques circonstances avec beaucoup de succès, je crois qu'il faut attribuer cette exception à l'étude particulière qu'il avoit faite des différens styles et de leurs défectuosités, pour se former ce goût supérieur qui l'a élevé à un rang si distingué parmi les écrivains de son tems. En effet, ce n'est pas le signe d'un mérite réel, que d'aller dépouiller les anciens des perfections qui les recommandent à l'admiration générale , pour y dérober quelque droit, et obtenir ainsi , par le secours de l'art 3 ce qu'ils ne dévoient qu'à un naturel ingénieux et profond. Les taïens distingués sont d'ailleurs accompagnés de je ne sais quoi de naïf et d'original qui s'arrangeroit mal de cette espèce de servitude ; et je suis porté à croire, d'après cela, toutes les fois que j'entends •ire, à la louange d'un style en particulier, qu'il a l'apparence de tel autre, tout parfait que soit ce dernier , qu'il s'agit d'un pauvre style et d'un pauvre auteur. Qu'on lise tous les grands écrivains de tous les tems, on verra que le style qui repose sur des principes si simples , est cependant aussi susceptible de modifications différentes que les traits du visage et l'expression des physionomies. De la même manière que la combinaison de cinq ou six traits a produit le beau parfait dans le Jupiter de Myrron , dans l'Hercule Farnèse , dans l'Apollon , dans le Phocion , dans la Vénus , sans qu'aucune de ces figures ressemble à l'une des autres , les combinaisons de la pensée ont produit le beau du style , avec une perfection également accomplie , et pour-
C7â) tant toujours diverse. L'appropriation des termes aux idées étant le véritable secret du style , elle doit être le principal motif de ses diversités ; mais le caractère de chaque écrivain y influe encore d'une manière si forte, qu'on peut dire qu'un écrivain qui n'a point de style propre n'a point de caractère propre; et c'est en ce sens surtout qu'est exactement judicieuse cette proposition : que le style est tout V homme. Voilà qui est si universellement reconnu, qu'il ne seroit pas permis de croire qu'un seul des innovateurs en ait douté, et ils n'ont même innové que pour cela; mais ils ont cru se faire un style original en renouvelant des moyens usés, ou en prodiguant des moyens qui n'avoient jamais été employés qu'avec économie, et c'est ce qui les a trompés. Ils vouloient se donner pour inventeurs , et ils n'ont fait que des parodies.
En un mot , les maîtres de la littérature ont un style , les écoles ont une manière , et c'est ce qu'attrapent comme ils peuvent la plupart des écrivains qui , encore une fois , n'ont point de style à eux. L'homme qui se livre à l'art d'écrire , par l'effet d'une inspiration toute puissante, imprime sonsceau à ses ouvrages; l'esprit médiocre qui suit cette carrière par manie, ou par spéculation , ou , ce qui est plus excusable , peut-être , pour occuper sa vie d'une distraction agréable et innocente , leur imprime une foible contr'épreuve du sceau des autres, parce que la nature ne lui en a point donné ; mais il est impossible qu'à force d'étudier et d'écrire, il
(?6) ne se fasse une routine qui lui tient lieu de quelque talent, et qui consiste tout bonnement à mouler son style sur celui dont le type s'est gravé fraîchement dans sa mémoire : voilà ce que j'appelle un pastiche naturel ou involontaire. Il y avoit à la fin du siècle dernier un pauvre auteur de romans fort bizarres , dont la fureur étoit de correspondre avec tous les hommes de génie du tems. Comme ses lettres restoient presque toujours sans réponse, il prenoit le parti de s'en faire lui-même; et il y mettoit un art si admirable , que J. J. Rousseau , lisant dans une feuille publique un de ces singuliers pastiches , qui lui étoit attribué , n'osa pas affirmer qu'il n'étoit pas réellement de lui ; chose d'autant plus remarquable, que le style ordinaire du falsificateur étoit bien loin de celui de Rousseau , qu'il avoit si heureusement imité dans cette occasion. Il n'avoit d'autre moyen pour produire cet effet , qui lui manquoit rarement, que de lire avec obstination et sans donner aucun repos à son esprit, pendant plusieurs jours de suite, quelques pages de l'auteur quïl vouloit contrefaire. Au bout de ce tems, il mettoit ses idées en ordre, et la couleur qu'il y appliquoit paroissoit tirée de la palette de son modèle. Il le réfléchissoit ensuite comme cette pierre de Bologne qui , après s'être pénétrée tout le jour des rayons du soleil , en conserve encore quelque lueur assez avant dans la nuit. C'est ainsi que Campistron ressemble à Racine, et Ramsay à Fénélon; c'est ainsi que ressemblent à quelqu'un tous les
écrivains du second ordre , car au-dessous du premier ordre des écrivains , il n'y a plus que des styles empruntés.
Je ne dis point pour cela qu'il ne soit pas utile à l'écrivain le plus distingué d'étudier les modèles du style, et qu'il n'en puisse pas tirer un grand avantage ; car , indépendamment des secrets particuliers du style, qui sont propres à tel ou tel auteur, il y a des beautés bien plus générales , qui sont communes à un grand nombre, et qui ne s'apprennent que par l'habitude de leurs ouvrages. La fréquente lecture d'Amyotet de Montaigne est, par exemple , une fort bonne initiation à l'art d'écrire , parce que les tours et certaines des expressions de leur tems , ont une naïveté , une richesse ou une énergie auxquelles notre langue actuelle atteindroit difficilement. On dit de beaucoup d'illustres auteurs qu'ils avoient copié plusieurs fois, celui-ci Thucydide, celui-là Tite-Live , un autre Machiavel ou Montesquieu. Racine savoit par cœur l'ingénieux roman de Théagène et Ckarïclée, et qui sait si nous ne devons pas à cette inclination de sa jeunesse quelques uns des traits tendres et touchans dont il a orné son admirable poésie ? Qui sait si l'éloquence républicaine de Rousseau n'a pas été nourrie par la lecture de Plutarque , si chère à son enfance ? Voltaire avoit toujours sur sa table les Provinciales et le petit Carême. Dans la préface d'un nouveau fabuliste , qui tomba dernièrement entre mes mains, fauteur s'excuse d« n'avoir appris qu'à l'instant de l'impression
(?8) de son livre , qu'un certain M. de La Fontaine s'étoit distingué dans le même genre. Pour cette espèce d'originalité , je la trouve par trop fière, et je sais mauvais gré à ce poète naïf de n'avoir pas connu son maître, quoiqu'il vaille mieux toutefois ne pas le connoître, que de le refaire comme on l'a tenté. Ce grand siècle est un peu vandale.
XIII. Comme il y a une manière très reconnoissable dans chaque école , on peut dire aussi qu'il y a des styles spéciaux , des styles professionnels ^ sur lesquels les écrivains se traînent servilement depuis l'origine de la langue , et dont l'uniformité peut tromper le goût le plus sûr. C'est particulièrement dans les sciences , et par exemple dans cette vaine étude de la bibliologie , que toutes les formules paroissent irrévocablement consacrées, et qu'il est impossible d'être soi. Bayle , à qui l'on attribuoit les Considérations sur la critique des loteries de M. Letic\) , emploie pour s'en justifier des observations qui ont trop de rapport avec celles-ci, pour que je néglige de m'en enrichir en passant. « Un j> jeune homme qui n'a pas encore de style formé , » dit-il, preûd aisément l'air d'un auteur qu'il vient » de lire : celui-ci avoit peut-être passé deux ou » trois mois de suite à courir tout mon dictionnaire. » À son âge , la mémoire est tenace et s'imbibe » aisément de ce qu'on lit ; et si de son naturel il
(i) Elles étoient de M. Ricotier, le traducteur de Clarke.
b; goûte mes maximes et mon caractère , il s'en » emplit et s'en coëiïe ; et se mettant là-dessus à » composer, il fait presque ce que fait un peintre » qui copie. Il m'est arrivé à cet âge-là que si j'é- 3) crivois quelque chose après avoir lu tout fraî- » chement un certain auteur, les phrases de cet » auteur-là se présentaient à ma plume sans même » que je me souvinsse distinctement de les y avoir » lues. » Œuvres , tom. IV, p. 754- A quoi il devoit ajouter que cette considération, très vraie, ne l'est jamais plus absolument que pour les livres de faits ou de critique verbale, qui n'ont, comme je l'ai dit tout à l'heure , qu'une forme à peu près donnée. Je sens très bien en m'amusant à recueillir ces inutiles souvenirs dont ma mémoire étoit chargée, pour remplir du moins de quelque étude les heures d'une solitude oisive , qu'ils me transportent à l'époque de mes anciennes lectures, et redonnent à mon esprit l'allure des vieux bibliologues que j'ai depuis si longtems perdus de vue; mais je l'apprécie sans l'éviter, et je me livre de gaîtéde cœur à leurs digressions, sans fin, à leur babillage diffus, à leurs méditations vides et pesantes. Le livre infructueux qui naît sous ma plume ira , comme les leurs , augmenter la foule de ceux qu'on oublie ; et la matière en est si peu de chose, qu'il ne mérite pas plus de peine pour la façon. Je suis assez content de lui s'il est digne 4 être regardé comme un pastiche du plus mauvais des compilateurs, comme le plus foible appendix de l'indigeste fatras de Baillet.
XIV. Je ne quitterai cependant pas ce sujet sans entretenir le petit nombre de mes lecteurs de ces supercheries matérielles , dont quelques auteurs ou quelques libraires se servent pour donner du débit aux livres , matière abondante et riche à traiter , mais dont je me contenterai de tirer quelques détails piquans sans être neufs, qui toutefois n'allongeront pas trop cet écrit. Dans Ce nombre, je ne parlerai pas de la contrefaçon, genre de vol justement prévu par les lois, et que sa bassesse rend indigne d'être l'objet d'une discussion littéraire. Je me bornerai à en distinguer deux espèces qui se font au moins remarquer par quelque mérite > au lieu que la plus grande quantité des contrefaçons joignent à l'infamie d'une action si honteuse , le désavantage* d'une exécution très fautive. La première est celle qui est calquée si exactement sur l'original , qu'on ne parvient qu'avec beaucoup de difficulté à l'en discerner, ce qui la rend presque équivalente pour le lecteur , et par conséquent infiniment plus dangereuse que celle qui offense ses yeux par des incorrections choquantes. La seconde est celle qui enrichit l'original d'additions intéressantes , ou qui relève le mérite de son exécution typographique par des embellissemens nouveaux. Les ouvrages des bibliographes en produisent assez d'exemples.
XV. La plus ancienne ruse que l'histoire de la typographie présente à ma mémoire est celle que l'on attribue à Fust ou Faust, associé de Guttemberg»
(8i ) qui vint , dit-on , vendre à Paris , au taux et sous J'apparence des manuscrits ordinaires, les premières Bibles de Mayence. On ajoute que la conformité des caractères de ces prétendus mauuscrits , et le rapport exact de leurs pages, rirent présumer qu'il y a voit quelque chose d'étrange dans leur composition , et cela étoit vrai ; mais comme tout ce qui paroissoit étrange à cette époque paroissoit en même tems surnaturel à des esprits aveuglés par la superstition , qui attribuoient beaucoup de pouvoir au démon , et qui n'avoieut pas d'idée de celui du génie , Faust fut considéré comme sorcier , et manqua d'être traité comme tel. Il se sauva , et l'imprimerie triompha dès sa naissance du fanatisme qu'elle devoit un jour anéantir. C'étoient en effet de puissans magiciens , que ces inventeurs de l'imprimerie^ qui alloit exercer sur le sort du monde une influence toujours croissante et à jamais indestructible ; mais ils pressentoient à peine les miracles que leur découverte devoit opérer, et l'ignorance hargneuse des inquisiteurs les pressentoit encore moins. S'il en avoit été autrement, le beau présent que Guttemberg offroit à la postérité seroit sans doute perdu pour elle.
XVI. Je n'ose pas qualifier du nom dé supercherie , le soin qu'ont les auteurs et les libraires de s'emparer des titres à la mode , pour profiter de la curiosité du public , fixée par un ouvrage remarquable, et qui en cherchent partout l'équivalent^
(82) Comme cet imprimeur qui sollicitait tous les écrivains de sa connoissance de lui faire des Lettres persanes. Les Caractères de La Bruyère ont en quelque sorte enfanté une foule de livres intitulés Caractères . *fui n'ont pas partagé leur longévité, mais qui se sont très bien vendus dans le tenis. Du mien, j'ai vu débiter de gros volumes intitulés Génie où il n'y en avoit point du tout , à la suite d'un livre heureux où il n'y en avoit réellement pas mal. C'est encore pis aux théâtres , qui se dérobent réciproquement des sujets en vogue, -pour avoir leur part de l'engouement général; mais , en résultat , c'est un plagiat de bien peu d'importance, que celui d'un litre , et tout différent de celui de la plupart des voleurs littéraires, qui n'ont que le titre à eux (i); c'est même , le plus souvent , une maladresse ambitieuse, et qui fait mieux remarquer la nullité de
(i) La justice n'en a pas jugé comme moi. Elle â condamné comme vol le plagiai de titre , dans l'affaire du Dictionnaire de V Académie ; mais tout se compense , et le plagiat d? ouvrage est traité avec assez de douceur. Cela ne prouve pas que la justice ne soit pas juste , mais seulement qu'il n'y a point de jurisprudence en cette matière. Ce qu'il y a de fâcheux dans l'affaire dont je parie , c'est qu'en attendant le dictionnaire qu'un très savant homme nous a promis , nous en sommes réduits à celui de l'Académie , qui est bien la plus méchante compilation qu'on ait jamais faite en aucune langue. Celui qu'on a traité de contrefaçon vaut beaucoup mieux sans valoir beaucoup ; mais sa destinée fait voir qu'il faut être soi le plus qu'on peut ; et que s'il est malhonnête de mettre les pensées des autres sous son nom , il est très maladroit de mettre se* pensées sous le titre qu'ont employé les autres.
l'auteur qui la commet. Je connois beaucoup d'Essais dans le genre de Montaigne, et pas un de ces livres qui soit Ju. Tout le monde écrit des Maximes, et on ne voit que La Rochefoucauld dans iës bibliothèques. On parloit, il y a quelque tems, d'un modeste rimeur qui se proposoit d'imprimer des tragédies dans le goût de M. Corneille. Je ne le lui conseille pas.
Parmi ces emprunts habiles, il y en a peu de plus remarquables et qui aient eu plus de -uccès que celui qu'a fait Chrétien Kortholt, du litre du fameux livre De Tribus impostoribus , pour son pamphlet contre Herbert de Cherbury , Hobbes , et Spinosa. Soit qu'il l'en ait revêtu par hasard , soit qu'il ait calculé l'effet qui en devoit résulter, il a réussi à donner à son livre une vogue el un débit qu'il n'auroit jamais obtenus par lui-même. Ce n'est pas la seule fois , au reste , si ma mémoire est fidèle, que l'astuce a levé ce tribut sur la curiosité ignorante; et je crois me souvenir qu'un libelle du même titre fut écrit en France contre trois philosophes, du nombre desquels etoit Gassendi; mais il paroît que sa fortune a été moins heureuse.
XVII. Puisque l'histoire des supercheries littéraires m'amène au livre De Tribus impostnribus , dont l'existence a été l'objet d'une excellente dissertation négative, de M. de la Monnoye, ?t qui, cependant , paroît depuis quelque tems dans les ventes, je ne perdrai pas l'occasion de Chercher à
(84) éclaircir un peu la ruse dont il est l'objet. On sait combien ce singulier ouvrage a excité de discussions dans la littérature , et la dissertation dont je viens déparier ne laissera d'ailleurs rien à désirer sur cette matière. Il est difficile de n'en pas conclure que ce traité est un de ces livres dont le titre seul a existé^ (du moins jusqu'à nos jours) ; qu'un mot d'un prince célèbre en avoit pu fournir l'idée , mais qu'aucune plume n'en dut hasarder l'exécution , à l'époque où une telle liberté auroit été trop dangereuse; que, sur le bruit qui s'en étoit vaguement répandu dans une certaine classe de gens de lettres, on lui prêta une réalité toutefois impossible ; que si l'on alla jusqu'à nommer les imprimeurs qui i'avoient publié , et qui donnoient quelque lieu à cette accusation, comme incrédules et comme habiles gens (lesWechel entr'autres), ce fut sans étayer cette opinion d'aucune autorité suffisante ; mais que penser alors des exemplaires de ce traité, qui sont actuellement connus, et dont la date se rapporte assez bien à l'époque où il a dû paroître, suivant toutes les hypothèses? Cette découverte ne détruit-elle pas les raisonnemens les plus spécieux , etreste-t-il quelque chose à dire contre l'existence d'un livre qui se reproduit dans plusieurs catalogues de suite ? Cette question exige une solution double. Oui : il existe un traité De Tribus impostoribus , dont les exemplaires paraissent extrêmement rares ; non : le traité De Tribus impostoribus , qui a occupé les bîjbliologues du dix-septième siècle, n'existe pas.
(83) Je possédois encore, en 179O, un exemplaire do ce livre , entièrement conforme à la description qu'on donne de ceux qui ont passé dans les ventes : c'étoit un petit in-8° de 46 pag. , imprimé en Saint- Augustin romain, sur un papier de très peu de consistance . vieux ; brun , et peut-être un peu bistre, ce que je n'ai pas essayé de vérifier alors ; il portoit, sans autre indication, la date de 1598, que certains bibliographes ont regardée , je ne sais pourquoi, comme figurant celle de 1698. Je suis très persuadé qu'il n'est pas plus de cette dernière date que de l'autre, quoiqu'il y ait bien eu quelque raison pour que la supposition en eût eu lieu à cette époque. D'abord, la reine Christine dç Suède avoit offert, plusieurs années auparavant, trente mille livres à quiconque lui en pourroit procurer un exemplaire, motif d'émulation très capable d'exciter l'industrie des falsificateurs. Ensuite, la liberté d'esprit, et, en certains paj^s, celle de la presse, étoient alors à leur comble. La Hollande et l'Allemagne regorgeoient de hardis réfugiés , pour qui ce travail auroit été un jeu; et quoiqu'il y ait toujours eu plus de difficulté à attaquer une ou deux religions en particulier, que toutes les religions à la fois , on ne voit pas que l'impression de ce livre ait pu offrir beaucoup plus d'obstacles que celle des audacieuses théories d'Hobbes et de Spinosa; mais il est bien certain , d'un autre côté , que le traité De Tribus imposioribus n'a jamais été livré à la reine Christine; il est malaisé de croire que s'il
eût été imprimé dès lors, au plus petit nombre d'exemplaires qu'on puisse supposer, iln en fut pas parvenu quelque chose à la Mounoje. dont la dissertation n'a du paroître que quelques années après. Enfin, comment expliqueroit-on qu'il eût échappé aux recherches des savans bibliographes du dixhuitième siècle, des Prosper Marchand, des Sallengre, des David Clément, des Bauer, des de Vogt , des de Bure, et de mille autres, et qu'il ne se fût rencontré dans aucune de ces immenses et curieuses bibliothèques dont nous avons les catalogues? On sait qu'il a été tiré à un certain nombre d'exemplaires qu'il n'est pas bien possible de déterminer, mais dont trois qui ont pourmoi toute l'authenticité nécessaire : celui de M. de la Vallière , celui de M. Crévenna, et le mien. Peut être même, à l'heure où j'écris , cette quantité est-elle fort augmentée. Or , des livres uniques , selon l'opinion la plus générale j comme le fameux ouvrage de Servet , la première édition du Cymbalum mundi de Despeniers, le Fléau de la Foi, de Geoffroi Vallée, et V Histoire de Cale java , de Gilbert, ont été annoncés et vendus de notoriété publique. On ne concevroit donc pas ce qui auroit retardé l'apparition de celuici , dans le cas où il serait réellement fort antérieur à la fin du dix -huitième siècle. Une note écrite par un amateur connu, dit on, sur son exemplaire du catalogue de la Vallière, annonçoit que ce livre avoit été iahriqué par le duc , de concert avec l'abbé Mercier de Saint-Léger, bibliographe habile a
et très capable de prévoir avec adresse toutes les circonstances qui pouvoient dénoter la falsification. Il est présumable que cette édition n'a pas une origine fort différente de celle qui lui est attribuée dans cette note, au cas même où cette note ne îuériteroit pas une confiance absolue. Indépendamment des raisons que j'ai alléguées , et qui semblent donner à cette probabilité le caractère de la vérité même , on pourroit la justifier par un examen très facile , je veux dire celui du papier, des caractères, et même du texte , mais qUë je ne suis plus à portée de faire, mon exemplaire ayant été détruit par la piété scrupuleuse d'un parent trop- zélé., ou englouti dans un dépôt inconnu.
Quoi qu'il en soit, l'exemplaire du duc de la Vallière excita probablement quelque^doute , puisqu'il ne fut vendu que 474 hV., prix considérable ,' mais qui ne paroît pas fort élevé pour un livre de cette considération, encore unique, et dont l'existence étoit depuis long-tems contestée. Celui de M. Crévenna fut probablement retiré, au moins je n'en ai jamais vu le prix sur son catalogue, qui m'est souvent tombé entre les mains ; et on peut soupçonner que la vente en fut empêchée par la modicité des enchères. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce livre , à le considérer comme falsification , et tout rare qu'il soit, ne mérite qu'une considération fort commune, surtout maintenant que les raisonnemens du déisme ont été rebattus jusqu'à satiété, dans des ouvrages beaucoup plus
(88) solides. J'avoue qu'il en seroit autrement si l'édition supposée du seizième siècle étoit réelle , et qu'on pût l'attribuer à un Dolet, à un Henri Etienne, à un Muret, et même à un Postel ; elle joindroit alors au mérite d'nne rareté extraordinaire , quelques autres avantages, et particulièrement celui de nous conserver les sentimèns d'un écrivain distingué, et celui de résoudre une question de bibliologie très célèbre.
XVIIÎ. Le motif qui a fait rechercher si long-tems le traité De Trihks iniposloribus , est fort étranger à celui qui a fait la réputation de Phlégon. Cet auteur, qui étoit de Traîles en Lydie , et qui a écrit un livre Fort curieux^ des choses merveilleuses , est cité dans la chronique d'Eusèbè , où se lit un passage relatif aux ténèbres qui apparurent ai la mort de J. C. ; c'est une de ces autorités que les premiers chrétiens intercaloient trop légèrement dans les manuscrits qui se .'trou voient à leur disposition , au grand scandale des pères -de l'Eglise eux-mêmes, qui s'en plaignent amèrement en plusieurs lieux. Ce savant Jean Meursius, à qui nous devons tant d'excellens livres d'antiquités et de lexicologie (et entr'autres un Glossaire, qui a peut-être donné l'idée de celui de du Gange ) , en publia chez le vieil Elzevier de Leyde , en 1620, mie excellente édition , où il n'admit point dans son texte la citation d'Eusèbè , à laquelle je doute même qu'il ait accordé la moindre mention : ce dont je ne puis répoudre pourtant ,
mon exemplaire , qui vcnoit de la superbe bibliothèque de Grollier , et auquel étoient réunis Antigone , Carystius , et Apollonius Dyscole , étant perdu pour moi, comme tous mes livres. Quoi qu'il en soit, ce bruit avoit fait singulièrement rechercher Phlégon, à tel point que les Scripiores rerum mirahilium (sur lesquels, par parenthèse, nos bibliographes sout bien loin d'avoir des idées nettes) furent portés à 54 ïiv.} chez M. Gouttard, prix encore bien éloigné de celui auquel ils s'élèveroient , s'il étoit vrai qu'ils eussent parlé des ténèbres. L'édition de 1622 ne diffère des autres que par le titre commun sous lequel elle les a réunis.
C'est une curiosité du même genre qui a fait valoir, pendant quelques années, le Mirabilis liber (1), appelé autrement , fort improprement , les Prédictions de saint Césaire ^ quoiqu'il n'y soit pas question de saint Césaire, et qu'une petite note placée, ce me semble, au revers du titre, attribue ces prophéties à un évêque Béméchobius, aussi inconnu dans la littérature que dans la légende. Ce misérable aïmanach a été imprimé une fois , sous la date de 1 024, et une ou deux fois sans date, mais un peu antérieurement, et toujours en caractères gothiques d'une très méchante forme. L'édition que j'ai vue
(1) Je me serois étendu plus au long sur ce livre qui excite encore quelque curiosité , si on ne m'avoit assuré que M. Salgues s'en occupe dans sa Réfutation des Erreurs populaires. Un raisonneur aussi spirituel n'a pas besoin du foible appui que mon opinion pourroit lui prêter,
(9°> îe moins souvent est celle qui a ces mots si brusquement imprimés au bas de la justification de la dernière page, que le livre paroît imparfait au premier coup-d'œil : On les vend rue Saint-Jacques , à F Eléphant. Le mérite du Mirabilis liber est tout entier dans deux ou trois pages des folios de la cinquième ou sixième dixaine , où l'on a prétendu trouver l'histoire de la révolution française , au rapport de la date près, qu'on a toutefois rectifiée , par un petit subterfuge de chronologie. Le fait est que le compilateur de ces niaiseries, comme tous les charlatans de cette espèce, a eu le bonheur de rencontrer deux ou trois vérités singulières au milieu de cent absurdités révoltantes ; d'où il suit que saint Césaire n'est pas plus fort en prescience que le démon , et que le Mirabilis liber n'est pas plus digne de foi que Nostradamus. Il y a sans doute quelque manière de pressentir l'avenir, et de calculer, sur des données presque sûres , les différentes combinaisons des événemens possibles ; c'est un secret qu'on n'apprendra pourtant ni de Béméchobius , ni de Cardan, ni de Maupertuis, mais de l'expérience de l'histoire, et de l'étude des hommes ; il ne faut être pour cela, ni saint, ni enthousiaste, ni sorcier % mais philosophe et observateur .
XIX. On ne finiroit pas si l'on vouloit compter tous les moyens dont on fait usage dans le trafic des livres, pour hausser le prix des ouvrages les plus communs et les moins considérés. On a fait passer
dans des ventes, pour une des productions les plus anciennes de l'imprimerie , puisqu'elle se trouveroit antérieure à ses premiers monumens connus, une édition des sermons de Léonard de Utins , fort recommandable d'ailleurs, mais où la date de 1446 ne se rapporte qu'à la réunion des pièces dont ce volume est composé, et non à celle de leur impression On est même allé plus loin; car, dans ce cas, la supercherie peut au moins se couvrir du prétexte de l'ignorance ; je veux parler de la petite manœuvre que je remarque dans la plupart des exemplaires de Y Hypnèrolomacliie de Poliphile , imprimée à Venise, chez les Aides, en 1499 ; non celle de l'auteur Francisais Columna, qui s'est avisé de cacher son nom dans les initiales de ses chapitres, comme Estienne Tabourot l'a fait depuis; car elle n'a rien que de fort innocent , et c'étoit le moins que pût faire un moine amoureux , qui écrivoit ses rêves ; mais celle de certains trafiquans de raretés qui , au moyen de la lacération du dernier feuillet de cet ouvrage , où la date est portée, en ont supposé une édition de 1467, faite à Trévise, parce que cette indication , qui est celle du tems et du lieu où le Songe de Poliphile fut composé , se trouve à la fin du texte. Le frontispice du joli Charron des Elzeviers, sans date, représentant une figure de la Sagesse toute nue, qui offense les regards de quelques lecteurs trop chastes, ou plutôt trop irritables, et se trouvant quelquefois déchiré ou masqué d'une tache d'encre, on l'a contrefait avec beaucoup d'art, et
de manière à satisfaire les curieux dont les exemplaires ont souffert cette défectuosité ; mais ce nouveau titre se multiplie, depuis quelque temps, au devant des exemplaires de i656 et de 1662, dont la valeur est extrêmement inférieure. C'est ce qui a fait croire à certains amateurs , que la première de ces éditions étoit la même que celle sans date , avec un frontispice particulier, les exemplaires sans date, qu'ils ont pris pour objet de comparaison , étant falsifiés,
XX. On n'a pas mis moins d'adresse à attacher des notes de rareté extraordinaire à certains livres, en faveur desquels on vouloit exciter toute l'ardeur des enchères. Il y a des exemples fort curieux de cette espèce de charlatanisme, dans le catalogue de Filheul , où des ouvrages de la classe la plus ordinaire sont relevés par le superlatif opposé, ce qui na point empêché que la plupart d'entr'eux ne se vendissent à leur taux naturel ; de ce nombre est l'édition originale des excellens commentaires de Bachet de Meziriac , sur les Héroïdes d'Ovide , qui est en effet difficile à trouver , aussi bien que sa Vie â 'Esope , également imprimée à Bourg- en-Bresse, mais dont le prix ne sauroit outrepasser celui des bons livres communs, depuis que M. de Sallengre l'a fait réimprimer à la Haye, en 17 16. Je ne disconviens pas qu'il n'y ait quelques livres d'un mérite assez éminent, qui sont injustement négligés par les bibliographes, pour l'avoir été par les eu-»
( 9^ ) lieux, et qu'un homme de lettres, doué d'un sain esprit de critique , n'en puisse faire une notice aussi curieuse qu'utile ; mais ce n'est pas au point qu'on doive croire , qu'une de ces merveilles enterrées feroitune époque remarquable dans la littérature; on connoît assez généralement ce qui mérite le mieux d'être connu, et les acquéreurs de trésors enfouis sont presque toujours pris pour dupes. Ce qu'il y a de scandaleux, c'est que des gens de lettres eux-mêmes descendent à des fraudes si basses, pour faire rechercher leurs ouvrages avec plus d'empressement, soit à l'instigation de F amour-propre , soit à celle de la cupidité; et qu'un Gabriel Naudé, entr'autres , ait osé dire que ses Considérations sur les coups d'état, imprimées à Paris , sous le titre de Rome, en 1639, in-40 , n'avoient été tirées qu'à douze exemplaires , quand il y en a près de quarante connus dans les principales bibliothèques de l'Europe. Il seroit à souhaiter , pour son honneur , qu'on pût prouver qu'il a été contrefait sous la même date , et antérieurement à la contrefaçon de Strasbourg, 1673, qu'il faudroit bien préférer à la sienne, à cause des bonnes notes de Louis du May.
XXI. Cela me ramène au changement de titre, pour un ouvrage mal débité , qui est une espèce de supercherie très vulgaire. En eQèt, les Considérations sur les coups d'état, de l'édition de Louis du May, sont intitulées : Science des Princes , ce qui est tout
C94) différent, quant à l'expression , car c'est la même chose pour le sens. Nos libraires ignorent si peu Cette ressource , qu'il m'est arrivé trois ou qr.atre fois de recommencer , sous un titre nouveau , la lecture de l'ouvrage qui m'avoit impatienté la veille; et j'ai éprouvé la même chose au théâtre, où le même drame attire les mêmes spectateurs , au moyen d'une double affiche. J'ai connu un de ces auteurs à titres renouvelés, qui disoit avec orgueil, à chaque nouvelle apparition de son livre : Ils me liront, cette fois ! Si les curieux vouloient réunir tous ces titres, comme ils le désirent , pour la petite traduction de Spinosa, par le baron de Saint- Glain (i), le volume se doubleroit
XXII. Parmi ces supercheries de titres j et tout en parlant d'athées, il ne faut pas oublier l'adressé avec laquelle certains sectaires ont fait passer leur opinion , sous la livrée de l'opinion opposée. Je n'ai jamais lu \ Atheismus triumphatus de Campanella ; mais j'ai entendu dire souvent que ce livre , où les raisons de l'athéisme étoient fort bien alléguées j faisoit valoir de si mauvais argumens en réponse 5
(i) Cette traduction a été imprimée sous les trois titres suitans : Clé du Sanctuaire , Traité des Cérémonies superstitieuses des Juifs , et Réflexions curieuses d'un esprit désintéressé , sur les matières du salut. C'est avec ces trois titres qu'on la recherche , car elle est d'ailleurs fort commune , ayant été non seulement tirée à un grand nombre d'exemplaires , mais composée en même tems dans deux imprimeries différentes.
(95) qu'il étoifc impossible de mécomioître l'intention de l'auteur. C'est ce qui est arrivé aussi à la Réfutation de Spinosa, par Fénélon , Lanry et Boulainvilliers , imprimée à Bruxelles, en 1701 ; la réfutation de Boulainvilliers n'ayant pas été achevée, il n'en existoit que la partie des hypothèses à combattre,' fort habilement présentée , ce qui occasionna la suppression de l'ouvrage , sans le rendre beaucoup plus rare. Nos philosophes du dix-huitième siècle n'ont pas négligé ce procédé, et leur Dictionnaire théologique en offre , entre mille , un exemple auquel maints libraires se sont trompés.
XXIII. Quoique je n'aie pas abordé, à beaucoup près, toutes les Questions de littérature légale , que j'aie touché , au contraire, àbeaucoup de questions bibliologiques, qui n'y ont aucun rapport, et que dans celles qui ont occupé ma plume , je n'aie rien approfondi d'une manière satisfaisante pour les vrais érudits , toute la latitude de ce foible travail étant circonscrite aux facultés d'une mémoire usée et privée de la ressource des livres , il me semble que j'ai fait assez bien voir que les palmes de la littérature avoient pu souvent être en proie à des hommes dénués de délicatesse et d'honneur , qui ne regardoient la carrière du talent que comme un des chemins de la fortune. C'est sans doute une des choses les plus déplorables de ce monde, que de voir jointes les qualités les plus puissantes du génie à des vices qui le dégradent ; mais c'est heureuse^
nient une chose plus rare qu'on ne le pense; et puisque ce dernier thème se lie naturellement à ceux que je viens de traiter , je ne crains pas de dire qu'il mérite l'attention des gouvernemens et la prévojrance des lois. Les gens de lettres exercent, par l'influence de leur propre talent , une véritable magistrature , dont l'effet est peut-être plus sûr que celui des magistratures constituées, car il a l'attrait du piaisir , et n'excite point la prévention 5 qui arme trop souvent l'esprit contre le pouvoir. Il est donc très important à la perfection du système social, que l'homme de lettres distingué soit aussi un honnête homme, puisque la supériorité de son esprit le rend propre à imprimer une grande impulsion au caractère de la foule. Le grand écrivain ne peut pas se défendre de sa destinée , qui l'a fait homme public , mais il lui doit de la justifier par la vertu. S'il altère la noble empreinte du génie, il faut que la patrie dévoue ses crimes avec plus de rigueur que les crimes communs , car les siens ne peuvent pas l'être ; il n'a que de grands exemples à donner au monde et à la postérité»
Je crois donc que cette espèce de censure qui interdiroit à un homme de mœurs odieuses le droit de publier ses pensées , seroit très avantageuse à la morale publique sans être funeste à la littérature, qui doit toutefois lui être bien subordonnée. Les exemples de grands génies que de grands torts ont flétris sont infiniment rares, et il seroit à souhaite*;
(97) qu'ils n'existassent pas, au prix même des beaux ouvrages que nous serions obligés d'y perdre. Ce sont des choses qui s'allient naturellement dans l'organisation d'un homme supérieur , que le talent et la vertu ; et , quand le hasard les sépare, son caprice ne doit être considéré que comme une exception; encore , cela me paroît-ii susceptible de quelque difficiii'é, et je serois bien porté à croire qu'il n'y a pas eu un méchant dont ou ne puisse contester le génie , dans la plus haute acception de cp mot , tant il me paroit difficile que le génie, qui est comme une inspiration toute divine , et qui porte ordinairement avec lui tous les attributs de sa noble essence, se dégrade à animer les conceptions d'un mauvais cœur et d'un esprit dépravé. Les tems anciens sont d'accord avec les modernes, pour l'application de ce principe; et Platon, Virgile, Corneille, Racine,1 Fénélon seroient morts sans avoir enfanté ces chefsd'œuvre qui placent leurs noms au-dessus de tout le reste de l'humanité, qu'on les citeroit peut-être encore comme les modèles de toutes les qualités sociales. Je vois seulement que la Grèce auroit perdu; à l'institution dont je parle, un Archiioque, si admiré tout à la fois et si méprisable, et dont le tems semble avoir fait justice, au défaut des lois, en détruisant les seuls titres qu'il eut à la gloire , tandis qu'il a laissé subsister tous ceux que l'histoire lui donne à l'exécration. Chez les Romains, je ne connois que Saliuste , dont la vie infâme ait souillé un mérite réellement rare et regrettable -, et J. B. Rous-
seau me paroît le seul de nos écrivains du premier ordre, qui ait laissé aux honnêtes gens plus de torts à déplorer, qu'aux écrivains de beaux modèles à suivre; car je ne pense pas que la gloire de la littérature française fût sérieusement compromise, quand même un François Villon n'auroit pas débrouillé fart confus de nos vieux romanciers , qu'on eût bien débrouillé sans lui ; quand un le Noble n'auroit pas dérobé le tenis d'accumuler ses ennuyeuses compilations au loisir de la prison et des galères ; et quand une mort honteuse auroit surpris le Motteux dans un îieu-ade débauche , avant qu'il eût hasardé ses pitoyables conjectures sur Rabelais.
Un homme de mauvaises mœurs ayant énoncé à Sparte une opinion utile , l'éphore la fit répéter par un autre , de crainte que le peuple ne laissât retomber sur le premier quelque chose de la considération que cette idée méritoit. Il devroit en être de même dans les lettres. Quel que soit le motif de l'estime dont l'opinion investit un scélérat , il est de l'intérêt de la morale que ce motif soit anéanti. Je n'en excepterois pas l'Iliade.
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