‹ Questions de littérature légaleChapitre 4 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

III. L'application ou allusion est une citation spirituelle , et qui donne même quelquefois au passage cité un mérite qu'il n'avoit point dans sa première place. C'est une manière ingénieuse de rapporter à son discours une pensée très connue , de sorte qu'elle diffère de la citation en ce qu'elle n'a pas besoin de s'étayer du nom de l'auteur, qui est familier à tout le monde , et surtout parce que le trait qu'elle emprunte est moins une autorité , comme la citation proprement dite , qu'un appel adroit à la mémoire du lecteur, qu'il transporte dans un autre ordre de choses , analogue toutefois à celui dont il est question. Cette distinction est très facile à éclaircir par un exemple. Quand V Intimé dit :

Mes rides sur mon front ont gravé mes exploits ,

il n'y a point dans ce vers de citation proprement dite, mais une allusion que la rencontre des homonymes rend encore plus plaisante. Corneille eut tort d'y voir une secrète intention de dérision et de parodie , puisqu'il est au contraire de la nature de l'allusion de ne s'attacher qu'aux plus beaux passages des auteurs, qui sont présens à l'esprit de tous les lecteurs , sans quoi elle manque son but , qui est dans ce rapprochement d'idées dont je parlois tout-à-1'heure. Le sel de cette allusion de Y Infime consiste particulièrement à mettre en rapport deux choses aussi éloignées que les travaux d'un huissier et ceux d'un grand capitaine, et la coin-

paraison est d'autant plus comique , qu'elle est plus outrée.

Veut-on un exemple d'une allusion magnifique? on la trouvera dans l'exorde si fameux de T oraison funèbre de Turenne par Fiéchier. Ce n'est pas de Turenne qu'il parle , c'est de Machabée ; mais l'âme des auditeurs, promptement frappée d'un rapprochement si naturel et si heureux, sait gré à l'orateur de la nouvelle série de pensées qui se succèdent devant elle. Ce sont les plus grands souvenirs de la religion liés aux plus grands souvenirs de l'histoire, et la pompe même de l'éloquence divine qui se prête à l'éloge d'un guerrier chrétien. Jamais le sens propre, tout admirable qu'il fût d'ailleurs, n'auroit pu atteindre à l'éclat de cette figure.

L'allusion est donc si loin d'être comptée au nombre des plagiats, qu'elle fait au contraire infiniment d'honneur à l'esprit ingénieux qui sait la mettre en œuvre. Une citation proprement dite n'est jamais que la preuve d'une érudition commune, et facile ; mais une belle allusion est quelquefois le sceau du génie.

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IV. H y a une manière de plagiat apparent qui mérite cependant quelques égards , parce que l'imagination conçoit très bien qu'on puisse y être innocemment tombé ; je veux dire une similitude d'idées suggérée à deux auteurs divers par un sujet analogue ou tout-à-fait pareil. Ainsi Philippe de Cpmmines ayant à parler essentiellement 3 suivant

la marche de son sujet, de l'ingratitude des grands, et des précautions qu'on doit prendre dans leur service, s'exprime ainsi: « Il se fault bien garder » de faire tant de service à son maistre, qu'on Fem- » pesehe d'en trouver la iuste récompense. » En quoi il se rencontre avec Tacite , qui dit : Bénéficia eè usoue lœta sunt, dùm videntur exsohi posse ; vti multùm antever.ere pro gratiâ odium redditur, Lib. 4, cap. 18, annal. Sénèque , dont voici les termes : Nam qui put at esse turpe non reâderc^ non vultesse cui reddat. EpisL 81 , sub fin. Et Cicéron , qui tient à peu près le même langage : Qui se non putat satisfacere , amicus esse nullo modo potest. De Pétition. Consul. , cap. 9. Il me semble qu'il n'y a dans cette analogie qu'une parenté de pensées extrêmement naturelle et innocente de tout plagiat L'analogis des idées est encore plus excusable, s'il est possible dans deux savans qui traitent concurremment la même matière , et qui sont obligés de remonter aux mêmes sources. Lambin eut donc tort d'accuser Jean-Michel Brutus pour quelque rapport qui s'étoit trouvé entre leurs observations sur Cicéron ; et le philologue attaqué répliqua très judicieusement : Se sumpsisse ab aliis, non vero surripuisse. Sumere enim eum , qui , a quo mutuetur , indicée ; et laudet^ quem auctorem habeat : surripere vero qui taceat , qui ex alterius industrie frucium quœrat. (1)

(1) "Voilà une distinction pleine de sens, et qui me paroissoii digne d'être alléguée dans les dernières affaires de plagiat, qui

Ménage raconte , on ses amis pour lui , clans l'excellent Ana qui porte son nom , que plusieurs années après la composition d'une épigramme latine dont il étoit fort content , il eut la douleur de la retrouver toute entière dans les poésies de Muret, qu'il n'avoit j ce me semble, pas encore lues. Cette rencontre est si bizarre , qu'elle en paroît incroyable. J'en ai vu pour ma part quelques-unes du même genre, quoique d'un rapport moins absolu, et par conséquent moins étrange. Il ne faut donc condamner qu'avec réserve les écrivains dans lesquels on remarque des choses qui se trouvent ailleurs , et se rappeler la jolie épigramme du chevalier d'Àccilly :

Dis-je quelque chose assez belle ?

L'antiquité tout en cervelle Prétend l'avoir dite avant moi.

C'est une plaisante donzelle 1 Que ne venoit-elle après moi ?

J'aurois dit la chose avant elle.

La réminiscence est un plagiat apparent, de même nature que celui-ci, et qui est pourtant plus coupable , parce qu'on a plus de raisons de s'en défendre. Elle sert, au reste , d'une excuse commode , et qu'on trouve quelquefois suffisante, à des plagiats bien caractérisés. Certainement, quand Racine a dit:

Et ce même Sénèque, et ce même Bufrhus , Qui depuis... Rome alors admiroit leurs vertus.

ont occupé les tribunaux de Paris. Elle y auroit eu d'autant plus de poids sans doute, qu'elle venoit. d'un homme accusé lui-même du délit qu'il définit si parfaitement.

Quand ce passage se trouve dans une de ses pièces les plus classiques , et dans une scène que tout le monde sait par cœur , on a peine à justifier Voltaire d'écrire ces vers d'une conformité si ponctuelle:

Et ce même Biron , ardent , impétueux, Qui depuis... mais alors il étoit vertueux.

Un orateur académique se servit , il y a quelque temps, du même tour; mais, transporté de la poésie dans la prose , il ne peut être regardé que comme une allusion.

Enfin j s'il n'y a pas uu plagiat réel dans les difFérens genres d'analogie entre deux écrits que je viens de remarquer, il y en a moins encore quand l'analogie , au lieu de se trouver dans quelques particularités de la composition , est dans le choix même d'un sujet connu. Ceux qui sont empruntés de la religion , de la mythologie , de l'histoire , appartiennent à tout le monde , et il n'y a rien à blâmer dans l'auteur qui en traite un de cette espèce, si la conformité ne s'étend pas au delà du titre et même d'une certaine disposition générale , qui peut se présenter également à tous les esprits ; car il n'y a point de pensée fondamentale qui ne se subdivise d'abord et à peu près de la même manière pour tous les hommes. Il étoit donc souverainement injuste d'aller chercher dans YAdamo d'Andreini, et dans la Sarcotis de Masenius, l'original du sublime poème de Miiton. Il y auroit eu quelque rapport entre ces deux pitoyables ouvrages et le Paradis

( iG) perdu , qu'il ne pourroit nullement s'appeler plagiat. L'extraordinaire seroit , au contraire , qu'il n'y en eût aucun , puisqu'il n'est pas arrivé , depuis que l'on écrit, que le même sujet donné ne suggérât pas quelques détails semblables aux auteurs qui le traitoient. La gloire de l'épopée est enviée avec tant de fureur par les petits esprits, que la même manœuvre doit se reproduire toutes les fois qu'il paroîtra un autre Milton. Ne s'est-on pas obstiné à chercher dans la plus brute et la plus ridicule des productions de notre langue toule informe, le germe de la Henriade ? Qu'en est-il résulté ? Que personne n'a pu lire le détestable poème que Voltaire lui-même n'avoit peut-être pas lu; que les critiques sont oubliées, et que la Henriade conserve une place assez honorable au second rang des épopées.

En général , on est trop facile à porter cette accusation de plagiat , qui est assez flétrissante pour qu'un honnête homme se fasse un devoir de ne la recevoir que comme un point de critique , et autant encore qu'elle est appuyée de puissantes probabilités. Gonséquemmeut, un Banduri ne sera point dépouillé de ses ouvrages en faveur de L. Fr. Jos, de la Barre, tant que l'assertion hasardée dans l'Esprit des Journaux de janvier 1759 , p. 210 , n'aura point été justifiée par de meilleures preuves ; on laissera à l'abbé Sabatier le peu de gloire qui peut résulter pour lui de la composition des trois Siècles littéraires, sans en revêtir un ecclésiastique inconnu; on ne contestera plus à Toussaint la propriété de ce

( >7) livre des Mœurs , que la persécution sauva de l'obscurité; et si je m'en tiens à ces exemples, c'est que ja me ferois moi-même scrupule de renouveler de pareils soupçons , surtout à l'égard de nombre d'acteurs vivans , qui n'en ont pas été plus exempts que les morts.

V. Définissons donc le plagiat proprement dit , l'action de tirer d'un auteur (particulièrement moderne et national , ce qui aggrave le délit ) le fonds d'un ouvrage d'invention, le développement d'une notion nouvelle ou encore mal connue, le tour d'une ou de plusieurs pensées; car il y a telle pensée qui peut gagner à un tour nouveau; telle notion établie qu'un développement plus heureux peut éclaircir ; tel ouvrage dont le fonds peut être amélioré par la forme; et il seroit injuste de qualifier de plagiat ce qui ne seroit qu'une extension ou un amendement utile. Par exemple, l'Encyclopédie de Chambert a donné l'idée de celle de Diderot et de d'Àîembert; mais cette dernière n'est point un plagiat , puisqu'elle a fait sortir de ce sujet, à peine effleuré, des développemens immenses , que l'auteur original n'avoit pas même prévus. L Encyclopédie de Panckoucke est encore moins exposée à ce reproche,' puisqu'elle joint au même avantage celui de changer très utilement la forme primitive , en substituant l'ordre philosophique à l'ordre de l'alphabet. Cette espèce de livres est cependant celle où le plagiat ^'introduit le plus facilement, puisquil y est ques-

lion d'exposer des notions, déjà reçues, etaussî habilement exprimées que possible dans les auteurs de qui on les tire. Les dictionnaires sont en général des plagiats par ordre alphabétique , et où toute la partie positive , je veux dire celle des définitions., des dates et des faits, passe nécessairement du dernier venu à son successeur ; et comme cette partie est la seule qui exige une industrie vraiment laborieuse, la partie hypothétique et rationelle dépendant du caprice de chaque écrivain eu particulier, elle est sans doute la seule aussi qui devroit occuper le jugement du public, dans une contestation entre lexicographes; mais le public a peu d'égards au travail assidu d'un utile compilateur , et se laisse charmer par un tour élégant et nouveau , qui n'a d'autre mérite réel que d'habiller à la moderne des richesses anciennement explorées. Ce sentiment étoif si bien reçu parmi les vieux auteurs de lexiques et de biographies , que Ba}ie n'avoit d'abord entrepris son Dictionnaire que comme une critique de Moréri, tant il étoit plus honorable en ce teins, de discuter de livre à livre avec un écrivain médiocre , que de ruiner son entreprise par une spéculation mercantile. Quant à Scapula, il n'est personne qui ne sache que le mépris public accabla son nom, dès qu'on put présumer qu'il avoit profité des savantes notes d'Etienne pour composer son fameux Vocabulaire ; et ce qu'il y a peut être d'unique dans cet exemple , c'est que l'ouvrage nous est parvenu avec assez d'estime a sans réhabiliter 1 e

nom de l'auteur. Cet incomparable Dolet , dont l'immense littérature paroissoit un phénomène dans le siècle même de la science , fut condamné par l'opinion générale pour avoir étendu en deux volumes le mince in-folio de ses Commentaires de la Langue Latine , aux dépens de Nizolius, de Baïf et de Charles Etienne. Le livre de Dolet étoit cependant un ouvrage de la plus haute importance, et qui ne pouvoit souffrir aucune comparaison avec ceux de ses rivaux. C'étoit d'ailleurs, et bien spécialement, une de ces compilations où il est presque impossible de ne pas faire usage quelquefois des idées des autres, un de ces recueils de définitions consacrées et de critiques verbales qui appartiennent en quelque sorte à tous les écrivains du même genre, en quoi il différoit fort à sort avantage des dictionnaires raisonnes (i). Au total, c'est ici une question toute particulière de savoir s'il est permis à l'éditeur d'un ouvrage quelconque -de s'enrichir des travaux d'un émule, dont il détruit du même coup la propriété, fût-ce à l'avantage des sciences ; question , dis-je , qui me semble moins du ressort de la critique littéraire que de celui de ia conscience morale.

Pour en revenir au plagiat, sous son point de

(i) Je déclare formellement que je n ai aucun ouvrage particulier en vue. Je suppose toujours d'ailleurs que les travaux d une société de gens de lettres estimables , n'ont rien da commun avec les combinaisons d'un libraire. Enfin, je laisse 1$, question à décider.

vue le plus incontestable, je n'en sais guère de plus manifestes que ceux qu'ont subis nos excellens auteurs- du seizième siècle ; car, sans parler der Rabelais, dont les bizarres folies ont fourni tant de scènes piquantes à Racine et à Molière , tant de contes ingénieux à La Fontaine et à ses imitateurs, et finalement une contr'épreuve si foible et si peu originale à l'auteur du Compère Mathieu ; sans parler de Marot , dont le style a fondé un genre, et qu'on n'a souvent imité passablement qu'aux dépens de ses hémistiches, je vois un Loys Regius, dit le Roi, dont le singulier Traité des Vicissitudes des Scien&es a peut-être fourni à Bacon son beau livre De augmentis scientiarum presqu'entièrement conforme dans l'intention et dans la marche, et à Brerewood son Essai sur la diversité des Religions et des Langues; observation que je soumets aux curieux de la littérature intermédiaire, et qui me paroît mériter tous leurs soins. Mais il n'est certainement pas d'écrivain à qui on ait ravi de plus précieux lambeaux que ce même Montaigne qui s'est du moins vêtu de ceux des autres d'une manière ostensible et publique. Charron ne fuit pas difticulté, comme on le verra dans les preuves que je joins à ces recherches plus curieuses qu'importantes (G, de copier textuellement ses passages les plus magnifiques, et à l'aventure ceux que Montaigne copie de Séftèque ou de tel autre, liberté qui me semble tant soit peu hasardée dans ce sage théologal de Bordeaux , d'ailleurs si hardiment

sincère. Lamothe-le-Vayer , La Bruyère , Saiut- Evremoncl, Fontenelle, Bayle et Voltaire ne sont guère plus délicats, et aucun d'eux pourtant n'approche de Pascal dans l'audace de ce larcin. Je n'en ai recueilli , dans les pièces vers lesquelles je renvoie , que sept à huit exemples , presque tous pris d'un même chapitre (H ; mais quiconque lira les Essais et les Pensées avec une attention scrupuleuse, en trouvera une foule que je n'ai eu ni le loisir, ni la faculté de rassembler. Il seroit naturel de conjecturer d'abord, à quiconque vénère comme moi la réputation de Pascal , et ne peut cependant fermer les yeux sur cette singulière quantité de traits ingénieux, touchans ou sublimes qu'il n'a fait qu'extraire des philosophes et des Pères de l'Eglise , de Montaigne ou de Charron , et dont presque tout le livre des Pensées se compose; il seroit , dis-je , naturel de conjecturer que ce livre ne fut réellement qu'un recueil de notes informes , dont les unes dévoient être employées comme autorité, et les autres subir une réfutation complète. On y est même d'autant plus porté, au premier aspect , que l'histoire bibliographique ne nous donne guère ce livre pour autre chose, puisqu'elle constate qu'il fut formé de papiers rapportés^ et sans autre ordre que celui qu'il plut aux éditeurs d'y introduire. Les raisonnemens presqu invincibles que Pascal y nul valoir pour l'incrédulité en seroient un autre témoignage auquel je ne pourrois me refuser d'accorder un plein crédit, si je ne voyois

que les premiers écrivains de la nation se sont réunis, depuis le temps de Pascal jusqu'au nôtre, à considérer les Pensées comme le principal titre de sa gloire. En t effet, si vous ôtez ^ Pascal les remarques admirables et profondes dont ce livre est formé , il lui restera encore la réputation d'un des plus savans géomètres de son siècle ; celle du dialecticien le plus habile, du raisonneur le plus pressant , de l'écrivain le plus ingénieusement plaisant, le plus brillant et le plus pur qui eût paru en France jusqu'à lui ; mais je chercherai inutilement dans ce qui lui restera de son ouvrage posthume , ce prodigieux génie qui devoit jeter tant de lumières sur la religion , que si Dieu l'a retiré du inonde, à en croire un célèbre auteur de notre temps, c'étoit afin que tous les mystères n'en fussent pas éclaircis. Parmi les Pensées , il y en a bien quelques-unes qui appartiennent en propre à Pascal, et on les reconnoît à je ne sais quel tour d'une mélancolie, non pas philosophique ni chrétienne, mais superstitieuse, morose et comme illuminée, qui trahit l'état où le plongeoit sa maladie. L'allure de cette tristesse rêveuse et désespérée n'a rien de bien difficile à saisir, et je lis des écrivains à la mode qui n'y réussissent pas moins bien que Pascal; inais ces élans d'une âme forte , ces traits grands et inattendus dont on a dit qui/s tendent plus du Dieu que de l "homme , i! faut convenir que c'est Timée de Locres ( I, saint Augustin , Charron , et spécialement Montaigne qui les ont fournis. Cou-

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clura-t on delà que certains enthousiastes n'ont pas lu Montaigue , ou qu'ils se font un plaisir de sacrifier la gloire d'un sceptique à celle d'un janséniste? Toutes réflexions faites, je me crois obligé de reconnoître que le plagiat de Pascal est le plus évident peut-être et le plus manifestement intentionnel dont les fastes de la littérature offrent l'exemple. D'abord c'est un livre de Pensées jetées au hasard , comme le dit Pascal lui-même , et sans aucune espèce d'ordre ; de manière que le mérite de l'ordre et de la conception générale en étant soustrait, on n'y peut chercher que l'essence de chaque pensée prise en particulier, et le tour qui la fait valoir. Chaque pensée qui se retrouve ailleurs dans l'essence et dans le tour est donc un plagiat très condamnable. Secondement , je le trouve aggravé par la précaution que prend l'écrivain d'y modifier quelque chose, soit dans l'antiquité de l'expression , soit dans sa hardiesse , soit dans le rapport des membres de la phrase entr'eux, un peu moins , ce me semble , pour rendre l'idée plus claire et plus propre à son sujet que pour l'approprier à son style , et l'encadrer sans disparate dans la contexture de ses écrits. Enfin , après avoir fait ces observations dans le détail, ne se trouve-t-on pas aigri du ton tranchant et superbement dédaigneux dont Pascal se sert à l'égard de Montaigne; comme si, non content de s'enrichir de ses écrits, il vouloit les perdre de considération dans l'estime des hommes, pour hériter seul de leur gloire? Je le

répète : Pascal a plus qu'il ne faut de sa réputation littéraire pour balancer toutes les réputations anciennes et modernes; mais la raison voudroit peutêtre qu'on s'en tînt là, et qu'on ne s'obstinât pas à le compter parmi les plus solides appuis de la religion et de la morale, à moins qu'on n'y comprît aussi Aphtone , Publius, Syrus, Erasme, et tel autre compilateur d'apophthegmes qui n'ont été que les Rapsodes de la philosophie et de la sagesse antiques.

Les Voyages de Cyrus , de Ramsay, sont une froide imitation de Tèlémaque , et non pas un plagiat proprement dit; mais si, dans ces Voyages , Ramsay copie littéralement et sans les citer , tantôt Fénélon lui-même , tantôt un vieux philosophe anglais , tantôt Bossuet , à qui il dérobe toute sa belle description d'Egypte , voilà , dit M. de Voltaire, un plagiat dans toutes les formes. On prétend que Ramsay s'en excusoit, non par la réminiscence , mais par la conformité d'idées. C'étoit une rencontre très-honorable pour Ramsay , qui n'en a pas eu souvent d'aussi heureuses.

Voltaire, dont je parlois, s'est plaint souvent des plagiaires ; et l'immensité de ses ouvrages leur çffroit une îrinesi abondante, qu'il n'est pas étonnant qu'ilsy aient indiscrètement puisé. Le plus audacieux, selon lui, est un père Barre , auteur d'une Histoire d'Aile^ magne , en dix volumes, où il a inséré plus de deux cents pages de l Histoire de Charles XI L Rousseau a dirigé la même accusation contre Mably, dont les ouvrages ne lui paroissent qu'une redite perpétuent

05 ) de ses systèmes philosophiques et politiques. Il y a certainement quelque chose de vrai dans ce reproche; mais il est évident que Mably ne s'est pas emparé du style de Rousseau, et qu'il s'en est fait un que personne ne lui conteste. Puisque j'en suis à ces grandes lumières du dix-huitième siècle , ajouteraije que le fameux abbé Raynal n'est, suivant toute apparence, qu'un véritable plagiaire qui s'est édifié une réputation au prix du désintéressement de Diderot et des travaux de Pcchméja? Celui-ci , livré à la dépendance par sa misère, rédigeoit, selon quelques-uns, sous la dictée de Raynal, et selon quelques autres, sous celle de sa propre inspiration, Y Histoire des' Elablissemens des Européens dans les deux Indes , où le bouillant Diderot intercaloit de tems en tems quelques-unes de ces pages brûlantes auxquelles il est facile de le reconnoître (i). Pechméja mourut jeune , et emporta son secret ; mais Rdynal eut le malheur de vieillir, et la nullité du reste de sa vie laissa deviner le sien.

VI. Tout condamnable qu'est déjà selon moi ce genre de plagiat , j'en vois un pour qui le nom de plagiat me sembleroit encore trop honorable, et qu'on ne peut guère qualifier que de vol. Je ne doute pas qu'il n'ait été fort commun , surtout à la renaissance des lettres , où une foule d'écrits précieux de l'antiquité ont pu se trouver à la disposition

, (i) Cotte hypothèse ne s'accorde pas toutefois avec ce mot (Connu d'une darne célèbre : « L'abbé Raynal sait trop ce qu'il » écrit; quand on le questionne , il répond comme s on livre. »

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'de quelques faux savans, aussi dénués de pudeur que de talens propres; mais les précautions qu'on a dû prendre pour cacher une action aussi basse nous en ont dérobé la trace presque partout où l'on soupçonne qu'elle a été commise ; et s'il en reste parci par-là quelque vestige , il faut avouer qu'ils ne sont p is de nature à légitimer une accusation do cette importance. Avant que l'illustre Pithou publiât le recueil de Phèdre, et rendît à la lumière un des plus beaux monumens de l'urbanité latine , l'opinion c mmune accusoit Faerne d'avoirdétruit son exemplaire de ce fabuliste , après lui avoir dérobé les plus beaux traits de ses ouvrages. Il est cependant évident qu'ils ne se sont rencontrés que dans le sujet de quelques fables, et dans un petit nombre de détails; et l'on peut présumer que Faerne ne s'en seroit pas tenu là , s'il avoit été capable du larcin dont on l'accuse. J'ai mémoire diavoir lu dans un commentateur de Cicéron, qui pourroit bien être le savant Manuce, que le fameux Traité de Gloria s'étoit retrouvé quelques années auparavant , mais que l'homme entre les mains duquel il étoit tombé l'avoit fait imprimer sous son nom , en changeant seulement le titre. Le vague dans lequel je suis obligé de laisser jusqu'au nom de cet ouvrage, démontre assez bien le peu de considération dont il jouit dans la république des lettres, et conséquemmeut Terreur dont il a été l'objet ; car il n'est pas présumable qu'un livre de cette portée , et, suivant toute apparence, un des chefs-d'œuvre du premier

des prosateurs anciens, fût resté totalement inconnu, sous quelque nom qu'il eût été publié. 11 est vrai qu'on établissoit la conjecture dont je parle, sur le mérite du style , qui paroissoit tout-à-fait cicéronien. Mais ce mérite, qui consistoit à affecter certains tours et même certains défauts particuliers à Ciceron , comme la laxilé un peu diffuse de sa phrase , l'emploi souvent surabondant de l'adverbe , et la recherche souvent affectée des locutions antiques , n'avoit rien de si rare qu'on fût obligé de recourir à l'accusation de plagiat pour l'expliquer. Manuce même excelloit en ce genre d'imitation, et l'on a vu dans le même tems quelques enthousiasmes de l'orateur romain porter la fureur de cette docte servitude au point de ne pas souffrir dans leurs écrits , non-seulement un mot, mais une construction dont Cicéron n'eût donné l'exemple ; on l'a dit du moins de Bellenden et de Thomacus.

C'est une accusation bien ignominieuse que celle du plagiat caractérisé à ce point , et dont cependant les dames ont eu beaucoup à souffrir ; car les critiques ne se piquent pas de galanterie. Il n'en est guère qui aient écrit sans qu'on supposât qu'une Muse amie avoit daigné seconder la leur ; et il est bien difficile de répondre à cette espèce de calomnie , à moins qu'on n'ait le privilège de vivre , comme cela est arrivé à des daines auteurs du siècle , plus long-temps que ceux à qui on voit ses ouvrages attribués, et qu'on ne tire meilleur parti du teins que la veuve de Colletet, pour qui les oracles ces-

sèrent quand Colleietfut trépassé. Il ne s'agit que de desserrer volume sur volume , pour détromper l'opinion , si elle n'a pas la malice de chercher où se prendre ailleurs , et d'alléguer desenfans posthumes, comme le Crispin du Légataire.

Madame Deshoulières , qui a honoré son sexe plus qu'aucun autre, n'a pas été à l'abri de ce soupçon. Presque toutes ses poésies ont été attribuées à Hainaut, quoiqu'il soit bien difficile de penser que l'auteur de l'ambitieux, sonnet de l Avorton ait su descendre au langage delà nature; et l'on dit avoir retrouvé dans Goutel sa jolie idylle des Moutons , quoiqu'elle ait plusieurs pièces qui ne le cèdent pas à celle-là en agrément.

VIL II paroît qu'il n'étoit pas plus rare chez les Romains que chez nous , de s'attribuer des vers dont on n'étoit pas l'auteur ; et le célèbre Sic vos non vobis de Virgile en rappelle un exemple assez connu ; mais il ne paroît pas que personne y ait eu l'audace de laisser courir sous son nom des poèmes entiers qui appartenoient à d'autres; car il seroit souverainement injuste de flétrir d'une accusation aussi odieuse la mémoire de Térence. Je ne suis pas aussi porté à le croire étranger à la composition de ses comédies que Montaigne, à qui on auroit fait desplaisir de le desloger de cette créance , quoique je comprenne bien toutefois qu'un personnage , qui est obligé de conserver la gravité nécessaire aux premières fonctions de l'Etat, cherche à déguiser les sacrifices qu'il

(^9) fait en secret à la plus badine des Muses, puisque les convenances ordinaires de la société peuvent exiger cette retenue , comme on le voit par l'exemple de madame de la Fayette , qui crut devoir cacher 3" sous le nom deSegrais, ses charmantes compositions. Mais daus le cas même où Scipion et Lelius seroient les véritables auteurs des pièces de Térence, on ne sauroit reprocher à celui-ci qu'une complaisance extrême, et qui n'auroit pas été, peut-être, entièrement exempte de vanité. Au reste, je conçois difficilement qu'on se dépouille de gaîté de cœur d'une réputation flatteuse pour en laisser l'av%ntage à un homme in* différent ; et si je consens à croire ce que disent quelques historiens, que Lelius ait rapporté tous les avantages de sa fortune à l'accroissement de la gloire de Scipion , je n'admettrai pas si aisément que l'un et l'autre se soient volontairement démis des avantages de leur esprit, pour la gloire de Térence. J'ai même quelque peine à penser qu'un sacrifice de cette force n'outre passe pas un peu celle de l'amitié. C'est une affection vraiment paternelle que celle qu'un auteur porte à ses écrits, et il lui est bien difficile de s'en départir, à quelque prix qu'on en mette l'abnégation. On sait qu'elle coûta l'évêché à Héliodore ; et si le vœu du conclave eût couronné Piccolomini dans un âge plus tendre , je doute s'il ne l'eût pas mise à plus haut prix que la papauté. Colletet céda en effet le foible succès de quelquesuns de ses vers, mais c'étoit à sa maîtresse, et cette passion est plus libérale que nos autres sentimeas.^

Aussi ne soupçonnai-je point Mairet d'avoir profité de la générosité de Théophile, pour s'élever au rang de poète tragique , et encore moins d'avoir abusé de sa confiance et usurpé son héritage, comme on l'a légèrement avancé. C'étoit le goût des lettres qui a voit commencé leur amitié ; et, sans avoir fait de nombreuses preuves à cette époque , Mairet s'étoit déjà montré capable du peu de scènes tolérables qui ont conservé quelque réputation à sa Sophonisbe. Il ne faut d'ailleurs qu'une foible habitude de distinguer le style des différens auteurs par ses qualités essentielles , pour discerner celui de Théophile de celui de Mairet ; également vicieux dans l'abus des figures outrées et des concelti ridicules du tems, ils s'éloignent par deux caractères infiniment sailians, et qui ne peuvent jamais se confondre. Théophile, audacieux, tendu, boursoufflé, atteint quelquefois par hasard à une véritable chaleur; mais il manque du jugement qui règle les plans, qui ordonne les scènes, et qui met les caractères dans leur véritable jour. Cette dernière partie est la seule qu'on puisse reconnoître dans Mairet, dont la verve lâche et sans nerf n'a pas produit sur vingt-quatre mille vers une tirade vigoureuse.

Je souhaite que les partisans de Crébillon trouvent d'aussi bonnes raisons pour le justifier du reproche de n'avoir été que le secrétaire d'un chartreux. Sa dernière tragédie est en effet si inférieure arix au-

(3. ) très (i), qu'elle semble déceler la mort du génie protecteur qui les avoit inspirées ; mais puisqu'il seroit injuste de tirer contre Pierre Corneille la même conséquence du même argument, on n'est guère autorisé à le faire valoir contre un de ses héritiers. Quant à Daucourt, peintre cynique, mais fidèle , des plus vifs déréglemens où une nation ait jamais croupi , c'est sans fondement suffisant qu'on lui a imputé de dérober tout ce qu'il produisoit, aux jeunes auteurs qui venoient lui recommander leurs ouvrages, à moins qu'on ne suppose en même teins que toutes les Muses contemporaines a voient adopté le même genre de composition. Il n'y a pas une seule de ses comédies qui n'offre les mêmes défectuosités et les mêmes agrémens. Absence totale de plan, mauvais choix de mœurs, effronterie de pensées et d'expressions d'une part; et de l'autre, vivacité de dialogue , vérité de caractères , vigueur de peintures , sel acre plutôt qu'attique , et plus convenable aux emportemens effrénés de la satire qu'à la censure décente et sensée qui devroit caractériser Thalie. Il est impossible qu'une foule d'écrivains se soient rencontrés, comme on le suppose, dans cette forme particulière de comédie; et comme la comédie de Dancourt est presque toute emière

(i) C'est Catilina dont on a retenu ces trois singuliers vers i

Il est vrai qu'autrefois plus jeune , plus sensible .

Je dois vous l'avouer, je formai le dessein

De vous plonger à tous un poignard dans le sein.

dans la forme , puisque le fond y manque presque" partout , je le crois bien lavé de celle méchante* accusation. Au reste , l'effet qui en résulteroit ne pourroit jamais nuire à sa réputation dans le vrai sens de ce mot ; car la réputation réside dans l'opinion du public pris généralement, et non dans la conscience intime de quelques hommes qui s'occupent des plus minces détails de l'histoire littéraire ; le plagiat le mieux démontré ne détruiroît point l'idée générale que l'habitude et le tems ont consacrée. La foule va applaudir tous les jours aux traits de parfait comique de V Avocat Patelin, dont tout le succès retombe sur Brueys, qui n'a fait cependant que copier assez fidèlement une farce très ancienne; et pour prendre mes exemples dans un ordre de littérature très relevé , ne voit-on pas que la franchise loyale avec laquelle M. de Buffon a reconnu que M. Gueneau de Mont-Beillart avoit puissamment contribué à son Histoire Naturelle , n'a rien changé à la routine d'admiration de ses lecteurs? — \J Histoire des Oiseaux qui est presque toute de la main de M. Gueneau, et qui est une des meilleures parties de l'ouvrage, n'a pu faire tomber sur son nom le moindre des rayons dont celui de M. de Buffon brillera jusqu'à la dernière postérité. Les auteurs ont leurs destinées comme les livres.

C33) VIII. Il y a loin en apparence du crime de plagiat à celui de supposition d'auteurs ou d'ouvrages, qui n'est pas beaucoup moins commun. On les croiroit même totalement opposés si l'esprit n'y reconnoissoitce rapport tiré de l'amour propre de l'homme qui , à défaut de jouir sous son nom de la réputation d'un autre , aime à jouir sous le nom d'un autre du succès de son propre talent. Ce dernier genre de supercherie a bien aussi son mauvais côté ; mais on ne peut se dispenser de convenir qu'il est plus généreux que l'autre , et qu'il montre plus d'élévation d'esprit. Les plus grands génies n'ont pas fait difficulté d'en user; témoin ce trait de Michel Ange qui feignit d'avoir tiré des fouilles de Rome un torse dont il avoit conservé les extrémités, et qui attendit que l'admiration publique eût assigné son ouvrage aux plus grands artistes des tems anciens pour en réclamer l'honneur. C'est même assez sou- Vent un moyen sûr de désarmer les injustes préventions et de ramener à la vérité les jugemens du public, ou du moins d'en obtenir des opinions plus douces. Voltaire raconte qu'un jour, dans un cercle où l'on se réunissoit à dépriser le mérite de La Motte,' et à lui opposer celui de La Fontaine avec un avantage réellement incontestable , il s'avisa de proposer une fable de La Fontaine pour preuve du sentiment général , et cita de mémoire une fable de La Motte. L'approbation fut unanime à la première lecture , et se démentit à la seconde. La Motte avoit été nommé,*

Je n'ai pas caché que je pensois qu'un assez grand nombre d'écrits anciens avoient été publiés sous des noms modernes à la renaissance des lettres, et je suis aussi disposé à croire que beaucoup d'auteurs modernes ont mis, vers le même tems, leurs productions sous des noms anciens et célèbres. Il seroit ridicule sans doute de porter le scepticisme en ce genre au même point que le père Hardouin qui avança que tous les anciens livres , tant grecs que latins , avoient été supposés dans le treizième siècle par une société de savans , sous la direction d'un certain Severus Archontius , et qui n'en exceptait que Cicéron , Pline, les Géorgiques de Virgile, les Satires et les Epîires d'Horace, Hérodote et Homère (1). Mais si mon hypothèse ne peut se démontrer pour aucun ouvrage de l'antiquité en particulier, je ne l'en crois pas moins fondée en probabilité.

La supposition d'auteur étoit une idée qui se présentoit naturellement à tous les écrivains, et qui leur assuroit pour leurs ouvrages une chance de crédit qu'ils n'auroient pas trouvée en eux-mêmes. Aussi toutes les littératures en présentent à l'en vi des exemples, depuis les livres de Seth et d'Enoch , jusqu'aux œuvres posthumes du plus obscur de nos contemporains. Je ne répondrois pas qu'Adam n'eût eu son livre , car il me semble que Le Jezirah lui est

(i) Harduinus de Numm. Herodiad. in prol>. act. çrudit. LipS. swn. 1710 , p. 170.

attribué par les Rabais. II en a été de même dans toutes les religions où les fondateurs du culte n'ont jamais manqué d'interprètes et de contrefacteurs intéressés. Les tems mythologiques et héroïques qui paroissent un peu plus riches de science et de raison que notre barbarie septentrionale , sont pleins de la renommée et des écrits d'Hennés , d'Horus , d'Orphée, de Daphné, de Linus, de Palemède, de Zoroastre, de Numa. On sait que celui-ci avoit expressément recommandé ses livres à la garde du collège des prêtres, et que le sénat de la république, après en avoir pris lecture, plusieurs siècles après, ordonna qu'ils fussent livrés aux flammes, comme contenant des idées qui pouvoient être funestes aux hommes. Ce sujet ouvroit, suivant moi, une si belle carrière à l'imagination d'un auteur hardi , que je regrette qu'aucun écrivain moderne ne s'en soit emparé, car je n'oserois pas répondre qu'on n'en ait hasardé quelques contrefaçons chez les Romains comme des livres des Sybilles, sujet facile et inépuisable, dont les premiers chrétiens ont peut-être fait quelqu'abus. Je ne dissimule même point que je garde quelque rancune au sénat, de l'exécution indiscrète à laquelle il livra les plus précieux vestiges de la civilisation et des lois romaines. Ce seroit une lecture très curieuse que Celle du testament d'un roi dévot , qui a etayé sa législation du conseil et de l'appui d'une déesse, et qui lègue aux prêtres? en mourant , les derniers secrets de sa politique. Je ne puis assurer, je le répète, qu'une contre-

(36) Façon si commode , et dont l'effet pouvoit être si brillant, n'ait pas tenté quelques uns des sophistes auxquels a iong-tems appartenu l'héritage de la littérature ; mais cet ouvrage ne seroit point parvenu jusqu'à nous, et auroit subi en cela le sort de tant de choses admirables que l'antiquité nous laisse à regretter. En effet, nous avons perdu la meilleure partie des poètes dramatiques, lyriques et bucoliques grecs; beaucoup de critiques d'historiens, desavans, et la bibliothèque immense qui se composeroit des innombrables ouvrages de ces verbeux philosophes dont Diogène Laërce nous conserve à peine quelques apophtegmes incertains. Outre ces excellens poètes que les éloges de leurs émules euxmêmes recommandent si bien à la vénération de la postérité , Varius, Àccius et Pacuve , et particulièrement de ces comiques après lesquels Térence n'occupoit que le sixième rang 3 s'il faut s'en rapporter à l'assertion hasardée de certains philologues (étonnante imagination que celle qui concevroit la possibilité de remplir ces places ! ) Ne sommes-nous pas privés de cette irréparable collection des écrits de Varron, qui ne laisseroit peut-être point de voile sur tous les mystères de la philosophie , de la littérature et de la grammaire latine ? Nous reste-t-il de Tite-Live et de Tacite lui-même, malgré les précautions d'un empereur de son nom , autre chose que de riches fragmens ? Quel intérêt n'auroit pas pour nous cette histoire écrite parCatonle censeur, et dont il est parlé dans Plutarque, véritable et peut-

être unique monument de l'antique vertu romaine ~, où l'on ne remarquoit aucun nom propre , mais seulement le consul y les sénateurs , l'armée, tant les gloires personnelles et les intérêts particuliers de ce temps-là étoient subordonnés à la gloire et à l'intérêt public? Le Traité de la Gloire , dont je parlois tout à l'heure, nous est-il parvenu dans la collection des écrits de Cicéron, multipliés avec tant de soin par l'heureuse vanité de leur auteur , et dont ce fameux discours feroit un des plus beaux ornemens ? sujet de déplaisir bien vif pour les amateurs des bonnes lettres, quoique moins sensible à mon avis que celui qui doit leur être donné par la perte du Traité de Virtuteyà.e Brutus, production d'une toute autre valeur en matière, et peut-être même en exécution , si j'ose dire ce que j'en pense, à défaut de pouvoir dire ce que le goût public en décideroit.

Cette circonstance me ramène aux ouvrages faussement attribués à d'illustres anciens , puisque des érudits de la plus haute distinction , et entr' autres M. Tuustall, ont compté dans ce nombre l'admirable correspondance de Cicéron et de Brutus. Ce paradoxe a été suffisamment combattu par le judicieux M. Middleton , et d'une manière qui ne laisse rien à désirer, quoique je trouve qu'une démons» tration plus évidente encore est celle1 qui sort de l'ouvrage lui-même. Il faudroit convenir du moins que le faussaire qui se seroit élevé ainsi au plus beau style de l'antiquité ne présentèrent pas un phino*

mène moins étonnant que ses modèles dans le monde littéraire. Je doute que l'éloquence romaine soit jamais parvenue au degré de sublimité où elle se voit dans la lettre de Brutus et Cassius à Marc Antoine , et dans celle que Brutus écrivit à Cicéron, pour lui reprocher de l'avoir recommandé à l'indulgence du jeune Octave. Il y a loin de là aux lettres de Thémistocle, de Phalaris, d'Apollonius de Thyane, et autres écrits supposés de ce genre.

Une des suppositions les plus célèbres est celle des Fables d'Esope, par le moine Planudes. Cette question a été décidée si vivement par le savant Bantley, et dans le curieux livre De ludicrâ dictione , de Vavasseur, qu'on ose à peine y opposer quelque doute, Un singulier anachronisme qui se trouve dans la fable du Singe et du Dauphin, est cependant la meilleure autorité dont ces critiques aient appuyé leur plaidoyer contre Planudes , ebje la crois de peu de valeur. Il est vrai que le port du Pirée , dont il est question dans cette fable , ne fut construit que par les ordres de Thémistocle , c'està-dire cent ans après l'époque où florissoient Solon, Cyrus , Grésus et autres personnages célèbres dont on fait Esope contemporain ; mais nous ne le plaçons dans ce siècle que sur la foi des auteurs qui ont dirigé Planudes dans la vie mensongère qu'il en a faite , et nous savons , à n'en pas douter; que ce point de chronologie littéraire étoit si incertain chez les anciens qu'il y en a quelques uns qui ont compté plusieurs Esopes. Le nom d'Esope étoit d'ailleurs

(39) devenu dans la Grèce une espèce de sceau banal (t) qu'on attachoit à tous les apologues utiles et ingénieux , comme ceux de Pilpay , de Lockman , de Salomon dans l'Orient; d'où l'on a conclu un peu hasardeusement aussi que presque tous ces noms se rapportoient au même homme. Je pense , au contraire , que le nombre des fabulistes anciens a été beaucoup plus grand qu'on ne l'imagine , et que si l'on n'en cite guères que trois ou quatre, c'est que ceux-là ont précédé les autres, et absorbé dans leur renommée toutes les renommées de leurs successeurs. La tradition pouvoit donc , long-tems avant Planudes, avoir mêlé dans ses recueils des .apologues étrangers à Esope , et entr'autres celui qui sert de texte à l'accusation dont je parle. Il est probable que ces fables n'avoient long-tems été conservées que par la mémoire qui les transmettoit de génération en génération , et que c'est ce qui a rendu si rares les manuscrits d'Esope (2) ; mais leur style a.

(1) C'est le propre de l'érudition populaire de rai tacher toutes ses connoissances à quelque nom vulgaire. Il y a peu degrandes actions de mer qu'on n'attribue à Jean Bart , peu d'espiègleries grivoises qu'on ne mette sur le compte de Roquelaure. Il en est de même pour le peuple, des auteurs à la portée desquels son intelligence peut s'élever. Il y a cent cinquante ans qu'un bon mot ne pouvoit éclore que sous le nom de Bruscambille ou de Tabarin. Les Grecs , nation spirituelle et polie , mais qui ressembloit d'ailleurs par la masse à toutes les nations du monde , ont du en faire autant pour l'apologue.

(2) Il est de l'essence de la fable antique de se graver facilement dans la mémoire, parce qu'elle est ordinairement contenue.

un caractère de simplicité primitive auquel auroit difficilement atteint le bavardage de Planud.es, car il n'y a aucune comparaison à faire entre le style de ce moine et celui de son auteur , quoi qa'en disent les critiques.

On ne parviendroit pas , à moins d'y consacrer un volume tout entier , à donner une idée de la multitude d'ouvrages que des faussaires français ont mis sous des noms connus. Ce seroit le sujet d'une bibliographie spéciale, assez curieuse et assez étendue, à laquelle un Gatien de Courtilz fourniroit seul plusieurs pages. Un demi-siècle s'est passé en France , où chaque mois voyoit paroître les mémoires d'un capitaine , le testament d'un ministre ou les lettres d'une favorite. Quoiqu'il soit du ressort de la critique bibliologique d'indiquer les circons-

en peu de mots ; en quoi elle diffère de la fable moderne in-, ventée par La Fontaine , dont les dé veloppemens augmentent la charme. C'est une espèce de poésie gnomique moralisée. 11 n'est donc pas étonnant qu'il se soit introduit des altérations remarquables dans les ouvrages de ce genre. Les philologues anciens nous ont conservé un passage de Pythagore , où il est question de Junius Brutus; et comme Pythagore ne se flattoit pas d'avoir le sentiment de l'avenir aussi bien que celui du passé , on peut douter qu'il ait parlé d'un homme qui étoit à peine né , lors du voyage de ce philosophe en Italie , et qui ne se fit de réputation que dans sa vieillesse. On n'a pas remarqué que les fragmens de Pythagore furent recueillis au hasard, sur des traditions assez vagues, de sorte que si l'on séparoit le vrai du faux, par des procédés sûrs , on seroit obligé d'en laisser plus de la moitié. à ses élèves, et spécialement à Lysias.

tances auxquelles on peut distinguer ceux de ces ouvrages qui ont un caractère réel d'authenticité de ceux qui sont évidemment contrefaits, et que cette espèce de renseignemens soit presque indispensable pour la direction des lectures des gens du monde , je me soustrais aussi vite que je le puis à la discussion fastidieuse qui en résulteroit pour contiuner un examen plus agréable et plus varié.

Rien ne favorise davantage la supercherie dont je parle que l'habitude où sont les amateurs des lettres de rechercher à la mort des écrivains distingués, les plus frivoles de leurs posthumes , habitude qui va quelquefois jusqu'à la manie, au point qu'un gentilhomme anglais s'étoit obligé , il y a quelques années , à couvrir d'une forte somme chaque ligne de Sterne qui lui seroit représentée. Outre que cet usage ne produit presque jamais rien d'honorable pour la mémoire des auteurs, dont il exhume, au contraire, le plus souvent , des pièces très indignes du jour, il prête infiniment , comme je l'ai dit, aux manœuvres des faussaires , qui profitent de l'engouement et de la crédulité du public pour lui vendre à haut prix leurs chétives productions. C'est bien pis encore quand ces posthumes supposées ont un caractère propre à flétrir la mémoire d'un homme de lettres , et à faire peser sur sa cendre la haine ou le mépris du lecteur. Ainsi, des copistes effrontés n'ont pas craint de souiller les chastes manuscrits de Virgile de leurs infâmes priapées : le nom sans reproche du modeste et obscur

Mirabaud , s'est vu attacher à un livre qui sappoit tous les fondemens de l'état social ; et on sait, à n'en pas douter maintenant, que la plupart des vigoureux pamphlets qui rendent Boulanger odieux aux catholiques, étoient sortis de la main de Dainila ville.

Autant cette supposition est odieuse et faite pour provoquer les modes de répression les plus graves , autant est plaisante et digne de pitié celle qui offre un grand écrivain contrefait par la médiocrité ou par l'ignorance. L'Angleterre a reçu , d'un de ses plus médians rimeurs, quelques tragédies posthumes de Shakespeare, qui n'ont pas eu le crédit de tromper personne; et je ne sache pas quales deux fables de La Fontaine, découvertes par M. Daquin de Ghateaulyon, aient été plus heureuses, quoique Barbou les. ait admises dans son édition , et se soit ainsi rendu complice d'une ruse dont elle portera le témoignage à la postérité. Quant à celles qui ont été publiées par M. Simien Despréaux , elles n'ont de remarquable , après leur extrême foiblesse , que la naïve bonhomie avec laquelle l'auteur les admire, et donne car* rière à son amour propre, à la faveur de l'heureuse pseudonymie qui met sa modestie à l'abri.

On ne sauroit nier que la supposition d'ouvrage, sous le nom d'un auteur fameux, n'ait au moins le mérite de la difficulté bravée, les objets de comparaison qui peuvent éclairer le lecteur étant à la portée de tout le monde. Il n'est pas même besoin d'une grande finesse de goût pour bien discerner l'original de la copie la plus pariaite , et un écri*

( 43) vain distingué a toujours dans son st}TIe quelques secrets que les imitateurs ne trouvent pas. Par exemple , il n'y a point d'école qui ait fait plus de progrès que celle de Gresset, et point de versificateur dont on ait saisi plus facilement la manière ou le ton général. Les recueils littéraires fourmillent de petites épîtres en vers de huit syllabes à rimes riches et redoublées, dont chaque période s'allonge en détails souvent redondans, mais étincelans de contrastes et d'antithèses. Jusques-là peut s'étendre la portée de l'imitation; mais pour qu'elle parvînt à ce je ne sais quoi qui fait le véritable charme de l'auteur, à cette facilité abondante qui prodigue les figures sans en laisser voir la recherche, à cet heureux choix de traits où l'enchaînement des observations n'est jamais sacrifié à la nécessité des effets; pour réunir enfin la sagesse sans morgue, la gaîté sans bouffonnerie, la satire sans causticité, et la parure sans prétention, il faudroit avoir avec Gresset une de ces conformités entières et universelles, dont Tordre intellectuel et moral n'a pas plus d'exemples que la nature. Aussi je me crois bien convaincu qu'à défaut même de preuves qui me rendent incontestable l'authenticité du Parrain magnifique , je n'aurois jamais été tenté de l'attribuer à un autre.

L'inconvénient dont je viens de parler, je veux dire cette faculté qu'a le lecteur d'opposer l'original à la copie , déconcerte si souvent la fable la mieux arrangée d'ailleurs.. qu'il ne faut pas s'étonner que les faussaires aient essayé d'y pourvoir. C'est

ie motif qui les a déterminés à chercher dans les tems anciens des noms infiniment peu connus, ou même à en inventer, pour étayer leurs conceptions de la recommandation dune antiquité imposante, ïl est de toute évidence que cette dernière espèce de supposition est la plus innocente qui se puisse faire , et que la légère atteinte qu'elle porte à la vérité est à peine de nature à mériter le reproche de la probité scrupuleuse ; le public la pardonne cependant rarement, parce qu'il ne veut point qu'on se serve de sa crédulité, même pour lui procurer des plaisirs , et que rien ne compense l'outrage fait à sa vanité.

C'est donc par un effet de la passion la plus excitable du cœur humain que Chatterton ne jouit pas en Angleterre de toute la réputation que dévoient lui obtenir ses Poésies de Rowley, qui auraient fait plus certainement sa gloire s'il les eût publiées sans supercherie : génie étonnant et déplorable qui anticipa toute sa destinée d'une manière si rapide, qu'il avoit atteint à dix-huit ans la vieillesse du malheur, et qu'à peine sorti du nombre des enfans célèbres , il augmenta de son nom la liste des suicides (i) ! On ne sera pas surpris après cela que cette lumière précoce se soit éteinte sous le boisseau, et sans avoir frappé les regards du inonde. II étoit mort, cet

(i) Il y fut peut-être déterminé par les mêmes motifs que ce Terenzio , connu dans les annales des arts par la supériorité avec laquelle il contrefaisoit les peintures anciennes, et qui neb put survivre au chagrin d'avoir été découvert.

(45) infortuné Chatterton , quand la voix toujours généreuse du chevalier Croft (i) réclama quelque estime pour sa mémoire , comme elle l'a* fait depuis en France pour ce Grainville (2), non moins recornmandable et non moins malheureux , à qui il n'a manqué pour s'assurer une célébrité solide, que la vogue capricieuse qui la donne, ou la fortune qui l'achète.

Les malheurs de Chatterton n'étoienf pas si propres à décourager les faussaires que le succès de Macpherson à les aguerrir; car il faut consentir, sur tant de preuves incontestables que cette discussion a fait éclore , à lui restituer le principal mérite des poésies d'Ossian. Ce qu'on a retrouvé des chants de la muse calédonienne se réduit certainement à quelques lambeaux informes et décousus , qui n'ont pu donner à l'ingénieux Ecossais qu'une idée vague de ses plans et un sentiment général du style propre. On alléguera inutilement que les poèmes d'Homère ne furent peut-être pas autre chose dans leur origine, et que sans le soin de Pisistrate , qui les fit scrupuleusement rassembler , ils n'eussent bientôt offert que desrapsodies imparfaites et sans ordre. Le nom d'Homère , qui n'est pas mieux garanti que celui d'Ossian, a traversé fièrement les siècles, sans qu'on

(1) Savant Anglais, collaborateur de Johnson et commentateur d'Horace.

(2) Auteur d'une espèce d'épopée en prose intitulée : Le Dernier Homme , qui présente de grandes beautés.

(46) s'avisât de régler l'admiration que ses ouvrages inspiraient sur l'authenticité de leur auteur, et qu'on soupçonnât, au moins d'une manière dangereuse pour sa renommée , que cette singulière agrégation de fragmensen différens dialectes, pouvoit bien être le résultat d'un travail complexe, où nous admirerions plusieurs poètes sous un nom commun. Horace s'indigne quand Homère dort! Eh qui sait, quand Homère dort, si ce n'est pas seulement Homère qui cesse de parler? On a peu considéré jusqu'ici deux des livres de Tibulle , sans que la mémoire de Tibulle ait à s'en offenser , si l'on prouve , comme on l'a promis, que cette partie de son recueil est d'un certain Lydamus. Quoi qu'il en soit , Ossian a eu le bonheur de faire des enthousiastes aussi chauds que ceux d'Homère , et je crois même davantage ; car il est, je ne sais pourquoi, du destin des opinions hasardées d être embrassées plus chaudement que les autres; mais son triomphe a été de bien plus courte durée , parce qu'on a reconnu Macpherson sous son déguisement sauvage , et qu'il est trop dur d'accorder à un bourgeois écossois, quia d'ailleurs le tort de vivre, l'admiration exaltée qu'on croyoit pouvoir porter à un Barde du troisième siècle. Les Poésies d'Ossian n'en sont pas moins un ouvrage d'une originalité fort remarquable , et qui assigne à Macpherson un rang éminent parmi les littérateurs de son tems.

Il y a quelques années qu'un homme plein de •goût et de connoissances, publia, sous le nom de

Clotilde de Surville, des poe'sies dont il plaçoit la composition au commencement du XVe siècle. Cet ouvrage était, dit-on, un héritage de famille, dont ïe dernier propriétaire fut un M. de Surville , malheureusement fusillé à La Flèche, sous le règne du directoire. Déjà il avoit été dans les mains d'une personne digne de l'apprécier , et madame de Vallon en préparait une édition dans l' avant-dernier siècle, quand elle fut surprise par la mort. Il ne restoit de cette édition ébauchée, que des Préliminaires, qui ont été en partie conservés dans celle-ci ; et leur invention étoit un effort d'esprit de plus pour le falsificateur , car la préface de madame de Vallon est du nombre des pastiches les plus remarquables par leur vérité. L'introduction de ce personnage étoit aussi d'une conception très ingénieuse ; car dans le cas même où les poésies de Clotilde offriraient quelque anachronisme inévitable, le nom de madame de Vallon étoit une excuse toute prête. On pouvoit croire facilement que cette dame , possédée de l'amour des lettres, n'avoit pas résisté au désir d'introduire quelques unes de ses productions parmi celles de son aïeule , qu'on lui faisoit même modifier jusqu'à un certain point; et au pis-aller le soupçon de supposition, déconcerté par l'intervalle d'un siècle , et n'ayant plus que madame de Vallon à qui se prendre , ne faisoit pas redouter ies mêmes inconvéniens que s'il devoît s'exercer sur un contemporain. Toutes ces adroites précautions , auxquelles l'éditeur ne paroit pas avoir concouru , ne mirent

(48) cependant pas les poésies de Clotilde *à l'abri d'un examen sérieux; et soit que M. de Surville, interrompu par la mort dans son dessein, n'ait pas eu le tems de le porter à sa perfection , soit qu'il lui ait été réellement impossible de feindre assez heureusement pour tromper la fine perspicacité de nos critiques, il ne reste guère de doute sur la fausseté de sa Clotilde. Indépendamment de la pureté du langage, du choix varié des mesures j du scrupule des élisions, de l'atténuation des genres de rimes, règle aujourd'hui consacrée, mais inconnue au tems de Clotilde (i), de la perfection, enfin de tous les vers, le véritable auteur a laissé échapper des indices de supposition auxquels il est impossible de se méprendre.

On se laisseroit persuader à toute force qu'une dame inconnue a pu écrire, au tems d'Alain Chartier , des vers qui ne différent des meilleurs de notre temps que par une ortographe ancienne , souvent recherchée jusqu'à l'affectation ; on s'efforceroit de croire qu'elle a pu se rencontrer avec Voltaire ^ dans la disposition d'un conte auquel on ne connoît point de source commune , et avec Berquin , dans le sentiment d'une romance charmante ; enfin , l'es-

(i) C'est l'usage qui a établi cette règle comme toutes les autres , avant que les compilateurs de poétiques l'eussent reconnue. Tabourot est le premier, je crois, qui en ait traité fort au long, clans son livre des Bigarrures , où ces détails se trouvent noyés ayee beaucoup de choses curieuses dans une foule d'ineplies.

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