Prosodie de l'École moderne de Wilhem Tenint, p
2. Ce qui n'a point empêché un poète d*écrire : < U est absolument Tain et faux, plutôt que subtil, de chercher à reconnaître une césure dans les vdrs de huit syllabes ; il n^y en a pas. » Fréd. Plessis, Bev. de l'Enseignement^ août 1890.
produira donc les mêmes effets dans l'alexandrin lorsqu'une césure après la huitième syllabe laisse une fin de quatre syllabes. Ainsi :
Nous saluons — au fond des nuits \ celte géante,
analogue à « je Vaiiendais sous les rameaux » ; on ne peut dire d'un seul trait : « Nous saluons au fond des nuits. »
C'est ce que comprit Becq de Fouquières, et ce qui aurait dû lui valoir l'hommage de tous les jeunes poètes réformateurs. Car, s'il mérite quelque défaveur de la part des philologues pour avoir fondé son Traité sur des premiers principes en effet trop arbitraires, pour l'absence de toute considération historique, pour avoir aussi, selon nous, dérivé les nouvelles formules trop uniquement du vers romantique, il a reconnu que l'évolution du vers moderne n'est point encore terminée ^ et pressenti, appelé bien des rénovations de l'heure présente. Les chapitres de V Allitération^ de V Assonance^ de V Enjambement^ de V Hiatus sont d'une remarquable science ; on peut dire définitive ; et il y a devancé sur beaucoup de points la plupart des notes prosodiques actuelles, sans que les novateurs aient jamais mentionné son nom.
Il semble même qu'on l'ait laissé systématique-
i04 LE RYTHME POÉTIQUE
ment dans Toubli pour s'en tenir aux théories de W. Tenint et de Th. de Banville et arriver jusqu'à ces derniers temps encore à une analyse complètement erronée des divisions ternaires, C^est ainsi qu'un philologue en un récent article * scande singulièrement des formes nouvelles en ne leur donnant qu'une césure. Par exemple il trouve deux hémistiches, Tun de sept, l'autre de cinq syllabes, dans ce vers de M. de Régnier :
Mais de l'automne | renaîtra Tété plus beau,
qui de toute évidence doit se scander comme suit :
Mais de Tautom— ne renaîtra — l'été plus beau,
et qui offre la division rigoureuse de 4 — 4 — 4. De même le vers :
Ne vas-tu pas — à Tallégres — se de mes doigts
n'est pas pas simplement d'unrythme binaire 4 —8; il obéit aussi à la forme 4 — 4 — 4 avec une césure faible, mais très sensible sur la dernière syllabe du second élément rythmique. Un moindre dédain pour le traité de Becq de Fouquières aurait préservé de ces erreurs.
1. La Poésie nouvelle, par Jean Psichari. — Rev. bleue, 6 juin 189 f.
Voici donc un tableau des principaux rythmes ternaires divisés en deux groupes, et par gradation de complexité : le groupe A^ qui présente ceux d'un rapport simple et d'une concordance parfaite; le groupe B, ceux d'un rapport plus complexe :
On n'obtient pas ces formules, comme le veut Becq de Fouquières, en unissant les deux éléments intérieurs d'un alexandrin ordinaire, comme
3 — 3 — 2 — 4 qui donnerait 3 — 5 — 4 .
Si cela arrive en effet pour les premiers ternaires les plus concordants, les subdivisions quaternaires du rythme traditionnel ne sont pas assez nombreuses pour donner naissance à tous les groupements nouveaux. Becq de Fouquières a été ainsi obligé d'en écrire plusieurs que ses exemples légitiment mal. En réalité, les rythmes ternaires sont complètement indépendants des éléments rythmiques du vers normal ; c'est un autre mouvement qui les crée, et pour les dénombrer il
suffit de relever les formes que ce mouvement a fait et peut faire naître.
On va démontrer leur harmonie en se servant des objections mêmes que leur oppose Guyau qui les appelle « des espèces de vers vraiment monstrueuses ».
A. En se demandant s'il existe vraiment une nouvelle sorte d'alexandrin, Guyau cite, parmi quelques vers qui lui semblent présenter un caractère particulier, celui-ci de M. Leconte de Tlsle :
Et. triomphant — dans sa hideu — se déraison,
répondant à la première forme 4 — 4 — 4, et il ajoute : « Aucune de ces lignes ofifre-t-elle rien de musical, le moindre rythme saisissable à Toreille? » Il nie ainsi tout d'abord la valeur du premier rythme ternaire qui offre cependant une parfaite égalité de rapports, une concordance absolue. — Or il ne tarde pas à tomber dans de singulières contradictions. Il finit par admettre la forme 8 — 4 (ou 4 — 8), oubliant, comme Wilhem Tenint, que la première partie octosyllabique peut se diviser en 4 — 4 : ce qui forme avec le dernier 4 une équivalence rigoureuse, un rythme tout différent des autres divisions de 8 — 4, qui pourraient être ou 3 — 5 — 4 ou 2 — 6-^4, etc. C'est d'autant plus extraordinaire que plus' loin, dans son analyse
de Toctosyllabe, il reconnaît fort bien que ce rythme n'existe qu'avec une césure formée par ses composés. Il reconnaît aussi dans son étude du vers de neuf syllabes Tharmonie de la division ternaire 3 — 3 — 3.
Mais, s'il se refuse à regarder comme harmonique ce premier rythme ternaire de l'alexandrin, c'est qu'il appuie sa théorie sur ce que le temps fort de la césure médiane existe et doit se marquer presque toujours malgré la coupe nouvelle^ qui ajoute seulement la perception d'un autre nombre à celle de l'ancien. Selon Guyau, dans tout vers bien fait la suppression du vieil hémistiche n'est qu'apparente^ Il cite comme preuve des vers qui, en effet, appartiennent aussi bien au mode classique qu'au mode soi-disant romantique; qui, dans leur coupe
1. C'est le grand argument de tous ceux qui se refusent à recon* naître un autre alexandrin que le classique normal. Plutôt que d'ap* prouver comme harmonieuse la plus simple des coupes ternaires, ils préfèrent se perdre dans Tinvraisemblance. Ainsi M. Sully Prudbomme vient de publier des Réflexions sur Vart des vers (Rev* de famille, n»«des !•', 15 janvier et février 1892) où après d'excellentes généralités il arrive à trouver, par exception, que « le rejet {\\) est très heureux » dans ce vers de Banville :
Elle filait pensi — vement la blanche laine ;
au lieu d'admettre tout bonnement que la syllabe de l'hémistiche n'a ici aucune valeur, puisque la quatrième syllabe : lait, ayant son écho équirythmique dans la huitième : menl, qui elle-même retrouve le sien dans la douzième : laine, toutes les concordances sout réunies pour satisfaire, sans le secours de la traditionnelle césure, l'oreille la plus enfantine.
particulière, gagnent aune légère insistance de la voix sur la sixième syllabe, faisant davantage saillir par ce contre-temps le mot placé après la césure. Puis, pour montrer l'infériorité du rythme nouveau, il retourne les mêmes vers en leur enlevant toute apparence de césure primitive. Exemple : levers suivant de Hugo peut se rattacher au rythme 4 — 5 -3:
L'alexanc/rm — saiseïla césu — re ; et la mord,
toutefois il est évident qu'afin de mieux rendre Faction hardie de cette prise , il devra se produire dans la diction un léger arrêt sur saisit : ce qui suffit à marquer le temps normal de l'hémistiche. Mais ce vers de la coupe 3 — 6 — 3, mis en regard par Guyau pour montrer combien la destruction de ce temps normal ruine toute harmonie,
La césu — re dans l'alexandrin — disparaît,
ne prouve absolument rien, sinon que c'est un vers plat, sans couleur et sans vie, ce dont son rythme n'est point responsable.
D'ailleurs ce n'est pas en recomposant avec des rythmes ternaires des vers qui ont pris vie et forme dans l'ancien moule qu'on peut contester l'harmonie ou même l'existence de ces rythmes. On ne
refait pas un vers. La pensée créatrice lui a donné un organisme auquel il doit sa beauté solide ou brillante. C'cc': œuvre de mort que de chercher une transformation en dehors des lois dont s'est servie l'initiale force de la pensée.
Guyau, dans son ouvrage posthume : LArt au point de vue sociologique ^, revient sur la question, et, parlant encore de la formule 4 — 4 — 4, cite ce vers de Hugo :
Apparaissait — dans l'ombre horri — ble, toute rouge
qu'il refait de cette façon (d'après un exemple de B. de Fouquières qui, lui, ne s'était placé qu'à un point de vue mécanique) :
Et toute rou— ge apparaissait — dans l'ombre horrible,
Il est clair que le premier vers est de beaucoup supérieur au second où « un effet et une image sont perdus, du moment qu'on ne sent plus l'hésitation et le déplacement du temps fort qui devrait tomber sur ombre et glisse sur horrible^ en produisant une surprise de l'oreille destinée à rendre le saisissement de l'effroi ». Mais aussi ce vers n'at-il pas été construit en vue de la formule exacte où le ramène le second, qui, par le simple déplacement des mots, tue en même temps que la vigueur