‹ Questions de métrique: Le rythme poétiqueChapitre 41 sur 92 · LEUR INFLUENCE · texte numérisé non relu

LEUR INFLUENCE

Conquêtes rythmiques insignifiantes. — La rime riche e Tenjambement ; perte de l'unité : résultat arythmique.

Avant d'arriver à la connaissance des tentatives réelles et conscientes d'elles-mêmes, on remarquera que, depuis plus de vingt ans, la majorité des poètes admettaient: 1*" que, de très loin en très loin, un vers ne subit pas la pression de l'accent tonique à la sixième syllabe encastrée à l'intérieur dun mot et acceptât par le fait une coupe ternaire absolue : celle que représente 4 — 4 — 4 par exemple, presque à l'exclusion de toutes les autres ; 2° que quelques timides essais osassent attaquer les vers impairs : de neuf syllabes surtout.

Pour ce qui est du premier point c'était un léger progrès sur la forme hypocrite de Hugo qui avait toujours eu soin, dans ses plus francs rythmes ternaires, de laisser à l'oreille la faculté de se leurrer à plaisir avec une fausse tonique à l'hémistiche. Toutefois ce progrès n'était point une réelle con-

quête. Il donnait beau jeu aux partisans de la symétrie, par Tavènement trop rare de ces ternaires qui, surgissant au hasard, semblaient arrêter le cours du rythme classique comme des débris, des confusions inexplicables. Car, — si nous exceptons toujours la forme répondant au schème 4 — 4 — 4 la plupart des alexandrins qui perdaient ainsi tout accent à la place de l'ancienne césure ne se reconstituaient pas en véritables ternaires ; alors, au lieu de reposer Toreille du balancement symétrique des vers précédents par la sensation d'un nouveau rythme, tel qu'encore le permettait Hugo, ils ne faisaient que la heurter en la disparition de tout rythme déterminé.

Aussi bien, ce n'est point encore à la rénovation du rythme que songent les poètes de cette heure. S'ils reconnaissent un ternaire, s'ils en usent, ils ne se soucient, après Hugo, après Banville, que de la liberté de l'alexandrin : la liberté, sans plus, en dehors de toutes les conditions rythmiques qui peuvent en assurer l'essor. Donner au vers non pas tant la flexibilité (parfaitement possible, on le verra) que la fuite échevelée de la prose, c'est-àdire couper les ailes au Cheval Divin pour le monter en course, et, à force de le cravacher de rimes retentissantes, le rendre au but presque fourbu, telle est leur ambition ! C'est à ce prix que leur vers est libre... et qu'en ce temps-là purent cour

rir récits et monologues pour le plus grand bien du prosaïque naturel et des escamotages d'une diction de théâtre, mais au grand préjudice d'un nouveau chant rythmique.

Il en allait de même de leurs rares et si craintifs essais de vers impairs, deTennéasyllabe, entre autres, qu'ils traitaient sans façon, sans y trouver la pondération légère et ondoyante que peuvent y mettre le jeu de quelques césures choisies. Ils ne savaient pas faire de sa boiterie une fine claudication élégante! Ce n'était pour eux qu'une curiosité dont leur métier se montrait vain ; ils n'apercevaient point toutes les ressources de cette infirmité.

Tel était, il y a quelque quinze ans, l'état du rythme poétique. Un véritable progrès rythmique n'était point sensible, bien qu'on eût gagné l'avè-^ nement définitif du trimètre 4 — 4 — 4, et que fût constante la préoccupation de la variété; ou n'augmentait pas le nombre des ternaires et ne diminuait point par conséquent l'impression de monotonie classique encore persistante chez Hugo, ou cette variété confinait à la forme prosée, perdait l'appui solide de tout art, Tunité.

« L'art des vers, dans tous les pays et dans tous les temps, dit Théodore de Banville, au début des son Traité, repose sur une seule règle : la variété

dans Tunité. — Celle-là contient toutes les autres. Il nous faut l'unité, c'est-à-dire le retour des mêmes combinaisons, parce que, sans elle, le vers ne serait pas un être et ne saurait alors nous intéresser; il nous faut la variété, parce que, sans elle, le vers nous berce et nous endort. Toutes les règles de toutes les versifications connues n'ont pas d'autre origine que ce double besoin, qui est inhérent à la nature humaine. En fait de vers, on est toujours bien guidé par la double recherche de l'unité et de la variété, et, lorsqu'on commet une faute, c*est toujours parce quon a transgressé une de ces lois fondamentales. »

Or, Th. de Banville, après avoir énoncé ces sages principes, forçait presque à leur transgression en laissant à la rime seule le soin de rythmer les vers *, en se reposant sur l'enjambement de toutes les variétés possibles, en permettant que « l'oreille décide seule », sans lui rappeler comment elle devait se garder de perdre l'unité. Quelle que soit la richesse de la rime, lorsque le sens la déborde perpétuellement, non de toute la longueur du vers suivant, mais de parties syntaxiques inégales, elle ne peut marquer aucun, rythme déterminé, et ne produit à l'audition que l'effet d'une plus ou

1. W. TeniDt avait déjà dit : « La rime est le seul générateur du vers fraoçais .. » — Prosodie de i' École moderne^ p. 161.

moins complète parité de sons, saisie à des distances fort irrégulières ^

Il n'y avait point à chercher d'analogie entre les enjambements des poésies métriques et ceux de notre poésie rythmique^ ni à provoquer une plus grande fréquence de nos rejets par des exemples tirés des versifications anciennes. Nos enjambements et ceux des mètres grecs et latins sont d'un tout autre caractère. Ces mètres, formés d'un certain nombre fixe de pieds^ et qui par ces pieds ne présentaient guère qu'un mélange plus ou moins alternatif de deux figurations quantitatives distinctes (avec encore quelques places déterminées), produisaient par le rejet d'un ou de plusieurs mots un simple rappel de ces figurations toujours les mêmes. L'enjambement continu ne pouvait ainsi rien détruire de l'unité, puisque se refor-

1. Dès le XI* siècle, contes et fabliaux donnent de nombreux exemples des rimes et des enjambements funamhulesqueê ÔlQ Banville:

La sainte rirge Leocade

En souspirant 11 diat : O, qu'a de

Douceur, | douce pucele, en toi.

Fables et contes du xi* au xiv* siècle. (Barbazan et Méon, éd.)

Quant ying la, or oiiés c'or mi Avint; | las fui, si m'enc2ormt.

Baudoin de Condé,

N'onc prèterifl presens n*t/u,

Et si vous redi que lifu-

Turs I ni avra ja mes présence.

Jiom. de la Rote,

(Citations de Tobler, Le Vers français, pp. 24 et 25.)

LES TENTATIVES CONTEMPORAINES i53

maient avec lui les dessins de la mesure, puisqu'il ne pouvait pas changer Tordre des temps, et que même en la plupart des cas il constituait un pied au moins, une figuration entière. En un mot, dans la poésie fondée sur la quantité, le vers existant de par une valeur mathématique absolue, en dehors de tous les accents du langage^ nulle prolongation syntaxique, et par le fait, nul arrêt dans le contexte du mètre n'empêche de le percevoir exactement. Notre enjambement rythmique cause à l'unité de bien autres embarras. S'il doit être toujours une exception — une exception fort souvent heureuse et nécessaire, mais une exception, — c'est que, le rythme n'existant que par la perception des syllabes en des groupes sensibles, dans un vers comme l'alexandrin actuel qui n'est plus formé de deux groupes égaux et toujours semblables entre eux, on est obligé de garder au moins la fixité de toute la mesure à douze temps ; car, la mesure débordée, l'enjambement ne la reconstitue que par un artifice linéaire, puisque, en la plupart des cas, la rime ne suffit pas à marquer le terme de l'alexandrin, et que le rejet ne reproduit point la précédente figuration d'un groupe syllabique^

1. On noas dira que les vers de Banville, le mattre ouvrier, ne souffrent guère de Tezagération de ses théories. C'est que la magnificence de son verbe lyrique masque le désordre de sa rythmique, et que surtout la prédominance de l'alexandrin primitif est absolue ches

Nombre de poètes après Leconte de Lisle, et des plus estimables, servants d'un idéal délicat ou profond, se rendaient compte de ces répétés phénomènes d'arythmie, et, laissant leurs frères suivre un peu à la débandade la bannière de Banville, ils préféraient, pour la conservation de Tunité, revenir à une certaine réaction de symétrie classique, — lorsque, en 1881, dans un silence dont la fécondité ne devait mûrir que plus tard, Sagesse parut, de M. Paul Verlaine.

lui comme chez Hago. Ses propres théories onl en réalité plus d'influence sur les autres, sur le dernier soulèvement de la jeunesse poétique, que sur lui-même. Leur analyse n'en est que plus nécessaire.

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