‹ Questions de métrique: Le rythme poétiqueChapitre 85 sur 92 · L'AVENUE · texte numérisé non relu

L'AVENUE

L'avenue, comme un lit de fleuve aux berges plates, Entre des pentes aux gazons fins et miroitants, Etjusqu'auxbois, aux lignes là-bas, de mers lointaines, Entre des arbres, et des corbeilles écarlates.

L'avenue, tel un cours de fleuve intermittent, Roule et roule les sombres flots de ses ondes humaines.

Et sur un haut peuplier On voit l'éclair scintiller D'un hochement de queue fugace :

La pie jacasse, De l'aube au soir, sur ces ondes humaines, — Quand l'aube encore agrémente ses traînes Des plus fixes joyaux des lourdes nuits, Et jusqu'à l'heure où le jour triste tombe en peine...

La pie jacasse

Sa voix poursuit Tous les menus piétons Qui passent, passent, passent ; Dindes, dindes, dindons !

Sa voix poursuit Les flots passants Des groupes d'âmes basses Qui vont, qui vont, qui vont, Dans tous les sens Du souffle versatile et du mesquin esprit.

La pie jacasse.

Sa voix aigre poursuit Les hautains cavaliers Aux éclairs de cravache et d'acier, Qui piaffent, caracolent et partent.

Et qui partent.

Intrépides danseurs d'étriers !

Intrépides !

Et fendeurs, et brûleurs du vent fol.

Fracassants, ils dévorent le sol.

Dans l'écume et la joie, dans la gloire du vide !...

La pie jacasse.

Mais nuls des piétons, nulles des beautés Aux courts petits pas vifs de vanité

Qui passent, qui passent ; Nuls des cavaliers.

Courses sur courses trop folles !

Ni des amazones, Croupes sur croupes trop folles !

Nuls des voitures, Bien étalés Dans une ouverte suffisance,

Ou renfoncés En des boites de somnolence ;

Nuls, nuls des flots qui passent, N'entendent la piquante voix des roses,

La pie jacasse !

N'entendent la moqueuse voix des choses !...

ACHÈVEMENT DE l'ÉVOLUTION 293

— « O les fous ! ô quelle ivresse d'imprudence Vous incite à entr'ouvrir le flanc des cités A nos conquérantes semences !

Que le dire d'arbre agité Au sens des brises d'ironie, Que le dire de fleurs aigries x Par l'esclavage des corbeilles - ' Vous fasse ouïr des horoscopes mérités, S'il peut pénétrer vos oreilles :

« O les fous ! ô les malheureux qui dressèrent L'édifice en dominateur de nos cimes !

Qui firent un quai, au fleuve, un long quai de pierres, Où sont tristement, nos fleurs et nos vertes ombres Contraintes de sourire à vos ondes infimes !

Votre salut était notre ombre.

En des palais, bas sous nos branches, Nos branches, aux niains protégeantes Tendues sur des murs qui ne montent Qu'en accord d'harmonie avec l'être, — Qui s'arrêtent.

Sans orgueil, comme à genoux sous nos branches, Mitoyens dçsjjgjils et doux mystères des branches, En union avec toute la vie des moindres êtres...

« O les fous ! par quelle ivresse d'imprudence

Vous êtes-vous condamnés !

Votre audace humilie trop nos destinées Jusqu'en des murs mal ornés De nos souffrances.

Car luira, infaillible, un soleil de vengeance !

Avant ce jour, longtemps, Comme stérilisés sous l'embrun des poussières Qu'auront soulevé vos torrents.

Nous prendrons des altitudes grises de pierres ;

Tellement, Qu'il vous viendra de notre expansion l'oubli Et laisserez vos émondoirs fichés en terre I C'est alors, que nous croîtrons sans cesse de votre oubli, Oh, sans cesse ! — jusqu'à l'éclat du châtiment!

« Et voici :

Telles que de noueuses vipères, — Courent^ et surgissantes s'êïïTuient

Les racines à fleur de terre.

/ "Leurs sournoises poussées

- Ont l'avenue crevassé,

Et tous les nœuds se sont dressés En pièges, Pour quelque sûre entrave aux sabots de vos bêtes ! - Plus d'éclairs de cravache et d'acier !

— La nature se fait tempête ! — Ni vains trotlis de petits pieds !

Mesquins piétons et hautains cavaliers Tombent aux pièges...

a les amazones :

Chutes sur chutes plus folles !

O les voitures :

Les pièges serrés Cassent et cassent les jantes, Et les gros orgueils des chairs suffisantes !

« Les mousses se collent en ventouses

Au front sculpté des monuments ; Les herbes échappent aux pelouses

Pour mieux disjoindre les ciments ;

ACHÈVEMENT DE l'eVOLUTION 295

Et comme attendu complice, le vent Aide d'un coup leurs forces patientes, Tout bientôt s'écroule Roule et roule ËtmeurL....

Meurent pour avoir cru vivre de mouvement.

Et du vide et du bruit de leur seul mouvement.

Les ondes humaines !

Tandis qu'au lit du fleuve un triomphe de fleurs Déborde, et de ses vagues en grappes entraîne Dans une abondance infinie du Rêve^ — Là, où périrent vos tristes flots, t- La victoire de nos couleurs !

« Rieuses d'étouffer, les fleurs,

Leurs fausses téméraires sœurs Qui croyaient vivre aux plis des robes, des chapeaux ;

Soudain, leur rire penche, et pleure :

Elles ont vu sous l'onde de leurs trames Luire et onder, pâles corolles d'eau.

Les yeux des bêtes et des femmes, Si doux des bêtes et vagues des femmes.

Luire d'humaines corolles d'eau...

Et leur bonté pleure De voir ainsi briller jusqu'en la mort

Tant d'inconscience du sort! »

Au terme de cette étude, nous espérons éclatante l'évidence des principes d'unité comme de variété qui, traditionnels et scientifiques à la fois, l'ont soutenue ; — qui permettront de croire assurées, lorsque sera éclaircie la question de la valeur réelle des syllabes, les fondations d'un ordre nouveau.

L'on est redevable à la tradition de l'intégrité du nombre principal qui, selon d'irréfragables lois, donne l'unité. A la nature, aux plus simples et aux plus larges lois naturelles, l'on doit être reconnaissant de la liberté qu'elles ont opposée, peu à peu victorieusement, à l'arbitraire, à la stérilité d'un dogme primitif. Nous en avons développé les conséquences fatales ; et les richesses de la variété s'en peuvent accroître.

Il faut que les temps ne reviennent plus oii l'im- ^ pertinence d'un Stendhal avait une certaine raison l de dire : « Les vers furent inventés pour aider la ♦ mémoire. Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir par la vue de la difficulté vaincue. »

C'est que les vers maintenant ne doivent plus être des puérils tours de force de rythmes symétriques; ou même des endiguements entre des quais massifs souvent débordés de fuyantes ondes incertaines. Sans que cela tue notre admiration et

notre respect pour les beautés artificielles des canalisations ingénieuses, pour la merveilleuse discipline de ces jeux d'eau dont Foriginalité gagnera même à n'être plus imitée, voici que d'apparence infinie les rythmes des mètres vont jusqu'aux espaces d'un océan ! Semblables et divers en leurs périodicités inégales, ils se pressent ou s'alentissent, ils roulent ou ondoient à tous les souffles de la pensée. L'heure est tantôt berceuse d'une paix de rêye^ ballottée d'inquiétudes et de caprices, irritée, haletante sous les tourmentes de la douleur : les ondes du rythme poétique sont libres de subir toutes les influences, et nos oreilles de percevoir les moindres frémissements de leurs conflits. Il n'y a plus d'obstacle à la nature ; il n'est pour elle d'autre férule que celle qu'elle tient de ses conditions d'existence.

L'étendue de cette confiance nouvelle nous amène à un ferme espoir en l'avenir d'une musique poétique déterminée. Linguistes et poètes (sans compter les philosophes, les esthéticiens) ont rivalisé de désespérance sur la fortune d'une langue particulière à la poésie, quelque dépendante qu'elle soit du langage ordinaire.

Pour les philologues, c'est une langue morte, dont la culture n'est qu'une œuvre de lettrés fantaisistes sans grande conséquence, et qui n'a plus

guère sa raison d'être, « puisque les causes qui avaient fait naître la formation poétique n'existent plus, puisque aux époques savantes de la littérature grecque et latine, de même que de nos jours, elle n'est plus chantée comme dans le principe, puisque récriture est d'un usage journalier, et qu'on n'a plus besoin pour se rappeler les paroles d'un dis- \ cours de les soumettre à un rythme déterminé \ d'avance* ». Mais il n'est pas difficile de répondre qu'après ces causes disparues une dernière est demeurée, demeurera toujours vivante : le besoin visible à toutes les époques, chez tous les peuples et les individus, de transcrire ou d'entendre leurs chagrins ou leurs joies en une musique précise, particulière, fournie par les éléments, communs à tous, de la parole. L'homme se plaît à vivre, con-: sole, dans les souvenirs de sa vie même. Et la poésie est raffinement suprême des souvenirs ou des exaltations dont il retrame son existence. Rendue plus sensible par une forme d'expression qui lui soit propre^ elle peut, mieux qu'aucun des autres arts, permettre à l'homme de (revivre la vérité selon le désir du rêve. La poésie et sa forme spéciale sont donc des manifestations fatales de la vie. Du plus simplet poème populaire au plus haut lyrisme, il n'y a que des différences de degrés dans l'ascension d'une

1 Met. liât., p. 187.

échelle unique. La fin des primes causes utilitaires ne ruine en rien la force de la nécessité d^un rythme poétique. Il suffit que ce rythme soit de temps à autre retrempé aux sources naturelles.

Les poètes, eux, ne sont pas sérieux lors-; qu'ils désespèrent de leur art, comme ce pauvre \ Tellier en conclusion d\m livre sur les poètes con- . temporains. Ils se plaignent qu'on ne les lit plus ; ils prédisent qu'on les lira de moins en moins, qu'au XX® siècle poètes et vers seront du domaine archéologique. C'est pitoyable! Les foules ne peuvent se soucier des poètes ; elles préféreront toujours des petits vins d'un cru anonyme dont la poésie est à leur portée et à leur guise. Quant à l'aristocratie intellectuelle, il ne faut pas lui demander les bienfaits du nombre, et de ce manque d'une multitude empressée à l'appas des œuvres, croire la poésie moins active.

Il est entendu que la poésie ne nourrit pas le poète; mais quand l'a-t-elle nourri? Elle n'a jamais été une nourriture, une alimentation de vie matérielle, mais une essence, mais cette coupelle de liqueur dont on spiritualise son repas au dessert ! De ce qu'on n'achète pas cette boisson par futailles, de ce qu'on ne l'épuisé pas en de grandes coupes, son action n'en est pas moins intense et prolongée.

Dans les époques qui nous semblent les plus favorables aux poètes (et cela par une illusion d'op-

tique historique, car on oublie combien était restreint le cercle des cours amoureuses d'art et distributives de renommée) la poésie n'a jamais eu que quelques fervents comme lecteurs. En eux seuls, la gloire des poètes éclatait, pour ne s'étendre que par pénétration lente, et souvent tout indirecte, jusqu'aux échos populaires.

Il en est de même de nos jours. Et les poètes ont moins que jamais raison de se plaindre, car à des signes multipliés on voit les esprits intellectuels, les amants de sentiments simples et sincères, les chercheurs de sensations raffinées, se détacher de leurs anciennes attractions (vers le roman, par exemple, cette diffusion trop souvent puérile, séductrice d'imaginations encore en enfance), pour graviter autour de la condensation supérieure d'idées, d'émotions, de formes que peut être le^poème. L'avenir n'est plus aux festins orgiaques d'une prose grossièrement riche et abondante, mais à l'extase d'une ivresse profonde contenue en deux doigts d'une eau de feu.

Et pour y atteindre — étant donnée avant tout une âme de poète virginalement originale, et la possibilité d'une haute vision personnelle (le dire s'impose en conclusion d'un livre de technique), — pour y atteindre, il n'est pas trop d'une science du rythme ne laissant rien perdre des sucs de la nature.

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Introduction 1

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