DÉBATTUE PAR EUX-MÊMES
23 juillet 1844.
Les journaux faits pour et par des ouvriers tendent à se multiplier et à occuper dans la presse périodique une place importante. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Est-ce la force brutale qui abandonne son dernier retranchement pour faire place à la force mentale par la discussion légitime ? Faut-il y voir un appel à la réflexion, ou faut-il y voir un appel à la passion? Nul doute que cette intervention des ouviiers dans la presse ne fût un bien, s'il suffisait pour améliorer leur sort de connaître exactement leurs besoins et leurs vœux, leurs intérêts et leurs privations; mais ce qui manque, ce n'est pas la connaissance du mal dont ils se plaignent, c'est la connaissance du remède appelé à le guérir, et il est permis de penser que ce ne sont pas les moins éclairés qui le trouveront. Quoi qu'il en soit, le nombre de ces publications s'accroît chaque jour; c'est un fait sur lequel nous croyons que doit se porter l'attention du gouvernement; les difficultés de l'avenir, ses dangers sont de ce côté et non du côté où le pouvoir a les yeux fixés, vers les jésuites et les légitimistes. Ce n'est pas derrière lui qu'il fera bien de regarder, c'est devant lui.
25 juillet 1844.
Les quelques J ignés que nous avons publiées hier sont relevées aujourd'hui eh ces termes par la Démocratie pacifique :
« En signalant à l'attention du pouvoir ce fait de Pinter- » vention de plus en plus multipliée des travailleurs dans » la presse périodique, l'organe intelligent du parti conser- » vateur, nous en sommes convaincus, n'entend en aucune » façon faire appel aux voies répressives, mais bien provo- » quer de la part du pouvoir un examen sérieux des ques- » tiens que soulèvent les souffrances et les réclamations » des travailleurs. Sous ce rapport, nous ne saurions trop » applaudir à l'appel que la Presse adresse au gouverne- » ment. ^
» Quant h savoir si ce qui manque aujourd'hui, c'est la
» connaissance du remède appelé à guérir le mal dont souf-
» frent les travailleurs, et non pas la connaissance de ce
» mal lui-môme, la Presse nous permettra de ne pas parta-
'» ger l'opinion qu'elle émet à cet égard. »
La première réflexion que fait la Démocratie pacifique est au moins superflue; non-seulement la législation actuelle ne donne au gouvernement aucun moyen d'empêcher la publication de journaux faits pour et par les ouvriers , mais nous ne croyons pas même qu'il soit possible de concevoir une loi nouvelle qui atteigne ce but, en supposant qu'elle se le propose. Il ne pouvait donc être aucunement question dans notre article de recourir aux voies répressives, pas môme aux voies préventives. Un fait qui a son importance nous a apparu : sentinelle de l'ordre et du progrès, nous l'avons signalé à l'attention du gouvernement, obéissant plus à un devoir qu'à l'espérance d'être entendus, seulement écculés.
De son côté, le Commerce tranche la question que nous nous étions bornés à poser ; il déclare sans hésitation que les journaux faits par et pour les ouvriers ne peuvent qu'être utiles. Leur discussion, en général, ajoutc-t-il, est calme et digne. Nous ne nions pas le dernier de ces deux points, mais sur l'autre nous conservons nos doutes. Des journaux peuvent exercer une influence pernicieuse sans faire appel aux passions brutales; des journaux s'adressant à des classes qui souffrent peuvent le^ déshabituer de la résignation, les dégoûter du travail, en égarant, par la perspective prochaine d'améliorations chimériques, leur imagination, en la surexcitant inconsidérément, en la transportant du monde des réalités dans celui d'idées pacifiques, mais inapplicables! Jeter dans le découragement ceux qui ont besoin de tout leur courage, de toute leur patience, en les flattant d'un avenir impossible qui les irrite contre un présent pénible, peut être un danger aussi grand que de les pousser à l'insurrection : plus grand peut-être, car il échappe aux prévisions de la loi. Dans le temps où nous vivons, on n'est plus factieux : c'est devenu inutile ; mais si personne n'est plus factieux, tout le monde est devenu révolutionnaire sans exception ; nous le sommes tous ; il n'y a de différence entre nous que le plus ou le moins ; ceux qui le sont sans le savoir ne forment pas le moins grand nombre. Qui ne se surprend pas à prononcer inconsidérément ces mots divinatoi- ^res : organisation du travail ? Qui s'en fait une idée exacte ? Qui pourrait traduire à peu près ce qu'ils signifient? Qui se rend compte de l'action que leur vague exerce sur l'esprit des ouvriers ? Ne nous est-il pas arrivé souvent à nousmêmes d'écrire ces mots à la hâte, cédant à l'instinct plutôt qu'à la réflexion, et sans les entourer des restrictions que nou^ sous-entendions ? — Dans quelles limites et par quels procédés l'organisation du'travail est-elle possible ? Là est la question. La Démocratie pacifique, il est vrai, a la prétention d'en posséder la solution ; mais c'est une confiance qu'il est permis de ne pas partager, loisque l'on voit que les deux essais de réalisation qu'elle a tentés ont
tous les deux échoué, et qu'on lit ses articles avec Inattention que nous accordons à toute idée généreuse : vraie ou fausse. Tout ce qui intéresse le sort des classes ouvrières nous attire irrésistiblement et nous touche sincèrement. La Démocratie pacifique a été l'objet de beaucoup de railleries, nous ne leur avons Jamais fait écho ; sans partager ses illusions, nous honorons ses efforts. Nous croyons que la vérité ne se trouve qu'à distance égale de la crédulité et du dédain. Nous laissons Tune aux rgnorants, l'autre aux impuissants.
Nous venons de montrer comment les journaux faits par et pour les ouvriers pouvaient être dangereux sans être séditieux; nous ne dirons plus, qu'un mot sur une question que nous n'avons pas voulu approfondir ; ce mot, le voici : Il y a un moyen de rendre ces journaux plus dangereux encore; c'est de rester spectateur indifférent de misères dont la réalité ne saurait être contestée. Ne dût-on jamais trouver le remède que ce serait toujours un devoir de le chercher.
27 juillet 1844.
Le Commerce déclare qu'il persiste à voir avec satisfaction s'augmenter le nombre des journaux faits par et pour les ouvriers: Il ajoute qu'il se propose de les lire avec soin et de les discuter. N'eussions-nous réussi qu'à appeler l'attention de la presse politique sur les recueils peu connus qui se distribuent dans les ateliers, que nous nous en applaudirions encore; car précisément l'un des dangers que peut avoir cette nature d'écrits, c'est qu'jls échappent presque tous à la'discussion. par leur spécialité, sinon par leur obscurité. Ce qu'ils affirment n'est pas contredit, ce qu'ils avancent n'est pas examiné. Tout se passe entre le rédacteur et le lecteur; celui-là peut avoir de l'imagination beaucoup , celui-ci du bon sens très peu ;
l'un peut être très exalté, l'autre très irréfléchi. De tout temps, les lecteurs crédules et ignorants ont été en majorité. Le danger que présentent les journaux faits par et pour les ouvriers est loin d'exister au même degré pour les journaux politiques. Ceux-ci ne sauraient commettre une grave erreur. Soutenir une proposition dangereuse, sans trouver aussitôt au moins un contradicteur ; — c'est dans ce sens qu'il a pu être vrai de dire, dans une certaine mesure, que la presse guérissait les maux qu'elle faisait. Mais en est-il ainsi des écrits qui s'adressent spécialement à la classe ouvrière ? Qui les surveille ? Qui les discute ? Qui les réfute? Ils ne plaident pas; ils prêchent I Ce danger que nous venons de signaler n'est pas le seul ; il en est encore un autre que peu de mots suffiront à faire comprendre. Lorsque des journaux politiques demandent la réforme électorale, ils ne demandent rien de nouveau. Tous les modes d'élection ont été essayés ; on sait ce que chacun d'eux a produit; on a pu juger de l'afbre par les fruits ; de là cette indifférence générale pour les réformes politiques qui est le trait caractéristique de ce temps, et qui se prouve par le petit nombre d'abonnés relatif que comptent les journaux qui insistent le plus vivement sur la nécessité d'une réforme électorale. Mais lorsque des journaux s'adressant aux ouvriers leur disent qu'ils sont exploités, que le mode actuel de distribution du travail est vicieux, qu'il faut le réformer, que cela est légitime, nécessaire, possible, facile, le passé n'est pas là pour éclairer l'avenir, pour marquer la limite entre ce qui est praticable et ce qui est exagéré, entre ce qui est vrai et ce qui est faux, entre ce qui est utopie et ce qui est manœuvre ; ce qu'ils affirment n'est pas contredit ; ce qu'ils avancent n'est pas examiné ; le passé n'a pas denseignements, le champ laissé à l'imagination de l'écrivain et du lecteur n'a pas de bornes, il n'est sillonné par aucun Jalon, par aucune trace, à moins que l'on ne donne ce. nom aux applications peu connues de New-Lanark, de New-Harmony, d'Orbiston, de Condé sur Vesgres, de Citeaux, etc. Ces deux dangers sont graves, et c'est sur eux que nous
avions appelé Pattention du gouvcrnemenl. Non, sans doute, il ne peut pas interdire à des ouvriers d'échanger entre eux leurs idées par la voie do la publicité et la lecture de journaux spéciaux ; il ne peut pas poursuivre ce qui serait une erreur sans être un délit, ce qui serait subversif sans être séditieux ; il ne peut pas faire de la liberté de la presse un privilège pour une classe de citoyens, à l'exclusion d'une autre ; mais il dispose de moyens d'enseignement et d'expérimentation qu'il peut mettre à profit. L'industrie fait Tépreuve de tout : de ce qui est mauvais aussi bien que de ce qui est bon. Ce qu'elle invente et qui ne réussit pas sert ses progrès non moins efficacement que ce qu'elle invente et qui réussit ; ses échecs sont des leçons qu'elle ne paye jamais trop cher. C'est ainsi qu'elle perfectionne et qu'elle simplifie tout. Le tort des gouvernements, c'est de croire qu'en ce qui les concerne il n'y a plus rien à découvrir, rien à perfectionner, rien à simplifier; qu'ils sont tout ce qu'ils peuvent et doivent être ; qu'ils participent à l'éternité et à l'infaillibilité de Dieu ; que le contraire de cette opinion est si évidemment fdux, qu'il est superflu de demander à l'expérience de le démontrer. Ce qui a perdu tous les gouvernements, c'est qu'ils ont toujoui*s confondu la stabilité avec l'immobilité, ce qui est très difl'érent. Cette méprise en perdra plus d'un encore.
La Démocratie pacifique prétend que nous reculons dans la voie où nous ne l'avons jamais suivie que du regard: elle se trompe. Nous n'avons fait vers elle ni un pas en avant, ni un pas en arrière ; notre position a toujours été, à l'égard de la théorie sociétaire, celle de spectateurs qui ne demandent pas mieux que de payer leur place pour assister à une expérience non moins instructive et non moins curieuse assurément que celle du chemin de fer — système Arnoux, votée récemment par la Chambre des députés. Nous l'avons prouvé en nous inscrivant, l'un des premiers, pour cinq cents francs, au nombre des actionnaires de la Démocratie pacifique. Non, certes, nous ne croyons pas que l'organisation d'une commune sociétaire réalise jamais tout ce qu'annon-
LA QUESTIOiN DES TRAVAILLEURS. 9
cent les disciples de Fourier ; mais il faudrait que cette organisation fût bien mauvaise pour que l'expérience n'en tirât aucun enseignement, aucun moyen d'améliorer l'état de nos cojnmunes, si déplorable I Nous ne croyons pas qu'on ait trouvé un mode de combinaison des passions tel qu'il ait pour effet de rendre tout travail attrayant, de faire qu'il n'y ait plus d'ouvriers paresseux, incapables; mais nous croyons qu'il y a des travaux qu'on peut rendre moins pénibles, qu'il y a des industries dans lesquelles l'ouvrier, indépendamment de son salaire fixe, peut être admis à participer, dans une certaine proportion, aux bénéfices du maître, avec profit pour ce dernier; nous ne croyons pas à tous les prodiges des phalanstères, mais nous croyons que, dans beaucoup de cas, les ouvriers pourraient tirer de l'esprit d'association des avantages dont ils se privent par insouciance. Si, par exemple, tous les ouvriers d'un même atelier, d'une même fabrique, d'une même industrie, s'eûtendaient pour avoir le même médecin, le même pharmacien, pour s'approvisionner aux mêmes époques et chez les mômes fournisseurs, pour s'assurer entre eux contre certains rii^ques, etc., si le crédit de tous servait de garantie à la solvabilité de chacun, nul doute qu'ils n'y trouvassent une économie facile à réaliser. Qui pourrait prétendre le contraire ? Ce ne sont pas là des innovations. Est-ce que tout cela n'existe pas déjà dans un certain nombre de manufactures, dont les chefs sont les dépositaires des épargnes de leurs ouvriers ? Il n'y a qu'à généraliser ce qui n'existe encore ainsi que par exception.
Doit-on se contenter de ces résultats, ou faut-il en demander d'autres à ce qu'on a pris l'habitude d'appeler presque machinalement : — Vorganisation du travail ? Nous le repétons, là est la question, n'en déplaise à la Démocratie pacifique. Ce qui, dans notre article, paraît l'avoir blessée profondément, c'est ce que nous avons dit sur les deux applications phalanstériennes qui ont été tentées sans succès, l'une à Condé sur Vesgres, par un ancien député, l'autre à l'abbaye de Citeaux, par un riche propriétaire. Sans doute.
la DémocrcUte pacifique ne manquera pas de motifs ou de prétextes plausibles pour expliquer ce double échec, mais cela n'empêchera pas qu'il ait eu lieu, et que des 'observateurs mémo bienveillants n'en tiennent compte et n'en gardent souvenir.
Les écrivains do la Démocratie pacifique finissent leur article en demandant qui d'eux ou de nous remplit le mieux son devoir de publicistes dignes et intelligents? — Nous leur répondrons que c'est une question qui ne saurait se poser entre eux et nous, car nous n'avons aucune prétention à l'innovation. Simplifier ce qui est compliqué, perfectionner ce qui est défectueux : voilà à quoi se borne la modeste tÂche que nous nous sommes donnée, réformes politiques, est le cri de ralliement des vieux partis; réformes SOCIALES, est la devise des prétendus réformateurs; réformes ÉCONOMIQUES, telle est la nôtre. A chacun la sienne I A chacun son œuvre.
La question des classes ouvrières est la grande question de l'avenir. L'importance et la difficulté s'en font sentir de toutes parts, non seulement en Angleterre et en France où la liberté de la presse existe, mais en Prusse, en Saxe, en Bohême, en Silésie, où la liberté de la presse n'existe pas. Tandis que la concurrence a pour conséquence inévitable l'abaissement du salaire, le progrès de l'instruction publique et de la civilisation a pour effet de rendre les besoins de tous plus divers et plus nombreux. C'est là un double fait éminemment grave, surtout en France, où la loi de recrutement fait passer successivement sous les drapeaux toute la partie virile de la population en état de porter les armes et l'exerce à braver le danger, à donner la mort. L'organisation de l'armée, conçue pour d'autres temps, peut-elle rester ce qu'elle est? Ne doit-elle pas être profondément modifiée ? C'est là une question qu'on néglige, mais qui se
posera tôt ou tard en termes impérieux ; elle se lie étroitement à celle du sort des classes ouvrières, qu'effleure le Natwnal : « Est-ce qu'il n'y a pas quelque moyen de rendre le » salaire suffisant, le travail assuré comme l'exercice d'Un » droit? Est-ce qu'on ne peut arracher à l'ignorance les po- » pulations qui naissent? sauver l'enfant de la misère? ren- » dre le crime moins fréquent? garantir un asile et du pain » au vieillard ? » — se demande-tr-ii. — Et il répond : — « Oui, ces moyens existent ; oui, on les trouverait sans » peine si les classes laborieuses envoyaient aussi leurs re- » présentants a la Chambre ; si elles intervenaient par leurs » votes dans l'action des corps politiques. » Ainsi raisonne l'Opposition; c'est toujours par la question de réforme électorale qu'elle prétend trancher toutes les questions d'organisation sociale. Opiniâtre illusion ! Que se dit-il donc au sein des Chambres qui n'ait été préalablement dit, ou qui ne se puisse dire dans la presse? Quels sont donc ces secrets qu'il e^t permis de révéler à la tribune et qu'il est défendu de confier à un journal? Si les classes laborieuses savent les moyens de guérir les maux que leur fait la concurrence sans rétablir le monopole, de rendre le salaire suffisant sans restreindre la consommation et par suite le travail, que ne les disent-elles, que ne les décrivent-elles dans les journaux qui leur servent d'organes? Qui les empêche de les faire connaître, de les livrer à la publicité et à la discussion? Encore une fois, est-ce queja discussion par la voie de la presse est moins libre et moins féconde que la discussion par la voie de la tribune ? Que feraient donc au sein de la Chambre élective vingt, trente, cent ouvriers élus par leurs pairs? Et, par ce mot d'ouvriers, d'ailleurs, que faudrait-il entendre? Serait-ce un nom que perdrait le droit de porter celui qui, à force de travail et d'économie, aurait acquis assez de bien-être pour se vouer librement à l'éducation de ses enfants, et à la gestion de sa fortune plus ou moins modeste? N'appellerait-on ouvriers que ceux qui, après avoir quitté leur journée à midi pour aller siéger au parlement, la reprendraient le soir ? — Si
telle n'est pas la pensée des journaux de l'opposition, quelle est-elle donc ? Qu'ils l'expliquent. Est-ce que, aujourd'hui, l'accès de la Chambre des députés, l'accès même du pouvoir est fermé à l'ouvrier? Est-ce que la plupart des députés qui concourent au vote des lois ne sont pas les fils de leurs œuvres, les artisans de leur fortune, de véritables ouvriers dans l'acception large du mot ? Est-ce que la plupart de ceux que nous avons vu s'élever si haut ne sont pas partis de très bas? Sans doute la richesse est un avantage, mais peut-on dire que, de notre temps, elle constitue un privilège? Que de riches qui, aujourd'hui, ne peuvent pas même parvenir à faire partie du conseiL municipal de leur commune ! Le nombre des conseils municipaux d'où sont exclus systématiquement les plus imposés et quiconque sait lire est plus considérable qu'on ne le suppose ; eh bien ! croit-on que ces conseils municipaux soient justement ceux où l'intérêt du peuple est le mieux compris, le mieux défendu? En général, qu'est-ce qui distingue ces conseils? n'est-ce pas la haine de l'impôt poussée jusqu'à l'aveuglement? Toute somme consacrée à la construction de niaisons d'écoles, à l'ouverture et à l'entretien des chemins, leur paraît une odieuse prodigalité. S'ils étaient souverains, leur premier acte de pouvoir consisterait à chasser ignominieusement de la commune l'instituteur primaire et l'agent voyer.
Il est donc faux de dire que celui qui souffre, qui connaît le mieux son mal, est, par cela même, le plus apte à le guérir ; car, si cela était vrai, les malades seraient leurs propres médecins, ceux-ci ne fussent jamais venus au monde, et il n'y aurait qu'a fermer au plus tôt les amphithéâtres , les écoles et les facultés de médecine I -- Comment des journaux qui ont la prétention d'être graves peuvent-ils imprimer de pareils contre-sens?
I^on, le sort des classes ouvrières, bien que déjà amélioré en France, n'est pas encore ce qu'il peut être : telle est notre conviction ; mais nous en avons une autre qui n'est pas moins profonde : nous pensons que, s'il est possible de trou-
ver une solution aux questions que nous venons d'effleurer, c'est de l'homme d'État vraiment supérieur et non de l'ouvrier, malheureusement peu instruit, qu'il faut l'attendre.
29juillet'l844.
L'œuvre que remplit dans la presse la Démocratie pacifique est utile ; nous l'avons dit à diverses reprises et nous n'avons pas cessé de le penser; nous l'avons encouragée dans la mesure de nos moyens et de nos convictions, et nous continuerons d'applaudir à ses eftbrts, malgré nos dissentiments. La Presse est à peu près le seul journal de Paris qui ait pris au sérieux la Démocratie pacifique^ et l'ait accueillie avec sympathie. Nos sentiments ne sont donc pas suspects; ils se sont exprimés hautement, et voici comment ils s'expliquent :
Nous croyons que la politique du passé, si glorieuse qu'elle fût, ne saurait être la politique de l'avenir; nous croyons que de nouveaux éléments qui ont déjà changé les lois de l'espace et du temps, changeront tous les rapports des peuples entre eux ; nous croyons que des moyens de gouvernement qui étaient efficaces ont cessé de l'être ; nous croyons que de nouveaux intérêts dont on ne se rend pas exactement compte tendent à se faire jour ; nous croyons que l'administration, telle que l'ont fondée en France Colbert, Turgot, Napoléon, ne suffit plus aux nécessités du temps ; nous croyons que d'importants impôts sont gravement menacés, et inévitablement appelés à disparaître devant le perfectionnement des voies de transport et de communication ; nous croyons que c'est une perspective dont on ne saurait trop tôt mesurer l'étendue ; nous croyons que le crédit est le nouveau sceptre du monde, le rédempteur des peuples ; nous croyons que l'esprit de conquête, au moins en Europe, qui a écrit en lettres de sang tant de pages dans l'histoire, a pris son essor vers d'autres régions ;
nous croyons que désormais la proie qu'il se disputera ne sera plus des territoires, mais des consommateurs ; nous croyons que pour les grandes batailles qui se livreront encore, Je tour de la terre est passé, celui de la mer est venu ; nous croyons que la liberté à laquelle il reste des progrès à faire n'a plus à craindre de périls sérieux ; nous croyons enfin que ce qu'on appelle : Réformes politiques est assez vain, que ce n'est pas l'élection qui fait les véritables élus, c'est-à-dire les hommes supérieurs qui sont la lumière de leur siècle et la gloire de leur pays ; nous croyons qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain d'imaginer des institutions, si parfaites qu'elles soient, qui vaillent jamais un grand roi ou un grand ministre ; nous croyons que l'erreur de notre temps est de demandbr aux institutions écrites et jurées plus qu'elles ne comportent, de leur attribuer une force d'impulsion et une force de résistance qui ne sont pas en elles, ainsi que cela est attesté par l'expérience, car on ne les a jamais vues triompher d'aucune épreuve décisive ; quiconque fait un effort pour sortir de la routine d'un libéralisme suranné, pour aplanir l'ornière et agrandir l'horizon , est assuré d'attirer nos regards et nos sympathies.
En toutes choses, il y a la fin et les moyens ; nous distinguons entre la fin que se propose VÉcole sociétaire et les moyens par lesquels elle espère Tatteindre. Son but est le même que celui vers lequel nous avons les regards constamment fixés ; nous formons les mêmes vœux, mais nous n'avons pas les mêmes espérances ; c'est là ce qui tout à la fois nous rapproche et nous éloigne. Les Phalanstériens sont convaincus qu'ils possèdent la solution de toutes les difficultés que présente l'organisation du travail, le secret de l'accord parfait d'individu à individu, de classe à classe, de nation à nation, le remède à tous les maux dont l'humanité est affligée ; c'est une conviction que nous n'avons pas, et que nous n'avons jamais eue ; si elle nous avait été donnée, nous eussions laissé là notre œuvre pour travailler à la leur. Quoique» nous ne croyions p§is à l'infaillibilité des procédés
sociétaires, cependant nous n'avons pas hésité à dire qu'il n'y aurait aucun danger à en faire l'expérimentation, et qu'il était probable qu'on en tirerait plus d'un enseignement utile ; que ce ne serait en aucun cas de Targent entièrement perdu , et que, dans l'hypothèse la plus défavorable, ce serait toujours un gage de sollicitude donné aux classes ouvrières. Nous persistons dans cette opinion. Des hommes de bien et de savoir, incontestablement, la plupart sortis de l'École polytechnique, se sont faits les ardents apôtres de la théorie sociétaire; ils ont en elle une foi entière ; cela ne suffit pas pour nous convaincre, mais cela suffit pour nous donner le vif désir d'assister à une expérience où rien ne manquerait pour la rendre complète et décisive. Nous reconnaissons volontiers que celle qui a été tentée à Condé-sur-Vesgres et à Citeaux n'était pas dans des conditions concluantes; mais elle n'en subsiste pas moins comme une présomption défavorable, dont il est impossible, nous le répétons, que les observateurs les plus bienveillants ne tiennent aucun compte et ne gardent pas souvenir.
Ce qui est allégué pour justifier cette expérience et expliquer cet échec réitéré ne les justifie pas.
Les moyens, disent les Phalanstériens, dont ils disposaient étaient insuffisants ; il leur manquait, pour organiser une commune sociétaire, d'avoir des bâtiments appropriés à l'ordre nouveau qu'il s'agit de constituer. Nous répondons : — Quand on se pose en réformateur de la société, il est souverainement dangereux de se mettre à l'œuvre prématurément, avant de s'être assuré des moyens de la terminer; car le public, qui juge, ne remonte pas de l'effet à la cause : il ne voit que le résultat.
Le centre-directeur de l'école sociétaire, ajoutent-ils, est resté tout à fait étranger à l'affaire de Citeaux. Qu'est-ce que cela prouve? — Que les Phalanstériens ne font que de naître et que déjà ils sont divisés sur les moyens d'exécution.
C'est en vain que la Démocratie pacifique^ nous tenant
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peu de compte de nos ménagements et de notre courtoisie, essaie de nous mettre en contradiction avec nous-mêmes, en citant le passage suivant d'une de nos réponses à M. de Lamartine :
« Je suppose que toutes ces réformes ont été accomplies à » notre gré dans la session dernière ; quel pas en avant, je » vous le demande, auraient-elles fait faire vers leur solu- » tion avœ grandes questions d%umanité^ aux graves ques- » tion de civilisation^ à toutes les difficultés d'administra- » tion que néglige Popposition, non moins que le gouver- » nement, qu'elle dédaigne môme jusqu'à ce point de les » flétrir du nom de « matérialisme politique ? »
» La prévoyance sociale serort-elle instituée ?la mendicité » sera-t-^lle éteinte ?
» Le travail quotidien, l'épargne hebdomadaire et la mu- » tualité annuelle auront-^lles trouvé les lois de leur asso- » dation ?
» L'homme pauvre et laborieux qui a une famille à nour- » rir, des enfants à élever, serait-il assuré de ne pas man- » quer de travail, et, en cas de maladie, de ne pas voir sa » femme et ses enfants manquer de pain ?
» L'instruction primaire, cette rédemption du peuple par » l'État, cette expiation de l'impôt, sera-t-^lle assimilée h » la religion et à la justice, sera-t-elle élevée au rang de » dette publique et de devoir social ; sera-t-elle obligatoire » en môme temps que gratuite?
» La mortalité qui enlève soixante-trois enfants trou- » vés sur cent avant l'âge de douze ans sera-t-elle di- » minuée?
» La commune, sans distinction de la commune rurale ou » de la commune urbaine, de la commune riche ou de la » commune pauvre, sera-t-elle partout régulièrement con- » stituée, également pourvue de ce qui lui manque ? s'élè- » vera-t-eile, dans l'organisation administrative, au rang » d"wmYd? sera-t-elle enfin, relativement à la nation, ce
» que l'individu est relativement à l'humanité, ce que la » compagnie est relativement au régiment ? »
Nous le demandons, qu'y a-t-il dans cette réponse à M. de Lamartine, qui contredise un seul mot de notre réponse à la Démocratie pacifique ?
» Pour ne pas voir la misère où croupit la portion la plus grande de l'humanité, il faudrait être aveugle ou égoïste, et nous ne sommes ni l'un ni l'autre ; pour ne pas pressentir un état social moins imparfait, il faudrait n'avoir ni cœur ni imagination, et ni le cœur ni l'imagination ne nous manquent. Mais de ce que nous sommes d'accord avec la Démocratie pacifique sur le mal qui est à déplorer et sur le bien qui est à désirer, s'ensuit-il nécessairement que nous devions être d'accord avec elle sur ce qu'il y a à faire? Ne voit-on pas tous les jours deux médecins appelés en consultation s'accorder sur le mal et différer sur le remède ? Ce remède, la Démocratie pacifique prétend l'avoir trouvé ; or, c'est à peine, nous, si nous osons le chercher ! Nous croyons qu'il est beaucoup de plaies qu'on peut panser, qu'on peut cicatriser , beaucoup d'abus qu'on peut détruire , beaucoup d'idées justes dont on peut étendre l'application ; nous croyons qu'il est possible de trouver des palliatifs, mais là s'arrêtent, nous le devons dire, nos espérances. Que la Démocratie pacifique prenne en pitié (c notre petit programme ! » qu'elle nous fasse expier par ses railleries celles dont elle a été accablée, nous le concevons, et nous les lui pardonnons volontiers. En effet, nos idées ne sont quelque chose que si les siennes sont irréalisables, nos palliatifs n'ont de valeur que si sa panacée manque de vertu.
La Démocratie pacifique nous interpelle en ces termes :
« Mais pensez- vous, donc qu'il vous soit permis de laisser » là l'étude des réformes sociales? Faites attention à la » conséquence de votre conduite. Vous gourmandez le pou- » voir sur son inertie, sur son immobilité ; vous le solUcitez » de découvrir le remède aux misères du peuple, et vous ni. 2
18 i^AA.
» lui conseillez d'expérimenter! Le gouvernement ne peut » pas essayer de tout, aveuglément, et il faut bien qu'il » soie* préalablement édifié sur la valeur probable des sys- » tèmes. »
Nous lui répondons :
Qui peut mieux édifier le gouvernement sur la valeur de la théorie sociétaire que les écrivains de la Démocratie pacifique, et q\]p diraient-ils de nous, si nous avions la prétention de mieux expliquer leurs doctrines qu'eux-mêmes ? Nous he pouvons donc que répéter aujourd'hui ce que nous disions hier : A chacun son œuvre. La part que nous nous sommes faite est celle des réformes économiques par la simplification administrative, et si nous suffisions à cette lâche, telle que nous la comprenons, nous croirions avoir assez fait pour mériter de vivre dans la mémoire de notre pays.
Disons en peu de mots quelle distinction nous faisons entre Padministration et la politique d'une nation :
La politique d'une nation, c'est le choix de ses alliés, c'est l'adoption du système d'alliances le plus conforme à. ses intérêts permanents.
L'administration d'un pays, c'est sa force précieusement utilisée, appliquée à le mettre en mouvement avec le moins de résistance possible ; c'est le choix du mécanisme à la fois le plus simple et le plus puissant.
Or, telle estaiotre confiance dans la puissance de l'administration ainsi définie, dirigée par des ministres à la hauteur de leur tâche, cœurs droits, esprits justes, caractères fermes, que nous ne comprenons pas autrement que par elle la réforme de tout co qui, au sein de la société, est susceptible d'amélioration.
De même que nous ne croyons pas qu'il existe des procédés dans les arts pour faire des chefs-d'œuvre, nous doutons qu'il y en ait qui réalisent ce qu'annonce la Démocratie pacifique, et nous n'attribuons aux lois qu'une action très étroitement bornée, celle du frein.
Un pays peut se passer plus facilement de bonnes lois que d'une bonne administration.
Une bonne administration a souvent préservé un pays de la ruine ; jamais les lois d'un empire ne Tont sauvé de la décadence.
Il n'y a pas de lois faibles sous une administration forte ; il n'y a pas de lois fortes sous une administration faible.
Administrer, c'est mettre la capacité de l'homme aux prises avec la difficulté de l'obstacle. Remplacez l'homme sans ménagement s'il est vaincu, récompensez-le avec éclat s'il est victorieux, et vous verrez quelle source intarissable de grandeurs et de prospérités peut jaillir de l'application d'un principe si simple I
Voilà pourquoi nous nous en tenons modestement à notre a petit programme » qui porte pour titre :
RÉFORMES ÉCONOMIQUES, et pour épigraphe : simplifier.
19 Septembre 1845.
La Belgique, qui nous a devancés dans l'exécution des chemins de fer, vient encore de prendre une initiative dont nous eussions voulu que l'honneur appartînt à la France et à son gouvernement. Il s'agit delà formation d'une commission chargée de rechercher les lacunes qui existent dans les institutions consacrées au soulagement et à l'amélioration du sort des classes ouvrières et indigentes ; il s'agit d'examiner et de discuter les moyens pratiques de combler ces lacunes.
Nous savons ce qu'il est raisonnablement permis d'attendre des travaux et des délibérations d'une commission ; nous ne nous exagérons donc point la portée de la mesure que nous venons de mentionner ; nous savons bien que cette ' commission ne signalera aucune lacune, aucun moyen pratique, que cette lacune et ce moyen pratique n'aient déjà été signalés, à diverses reprises et sous différentes
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formes, dans des écrits de tous genres, ouvrages, brochures, recueils, journaux; nous doutons fort qu'elle trouve rien de bien neuf à dire, et qu'elle imagine quelque chose qui n'ait déjà été imaginé et même essayé. Quoi qu'il en soit, l'initiative prise par le gouvernement belge n'en a pas moins toute la valeur d'une manifestation dont on ne peut nier l'importance et la popularité. Ne fût-ce qu'à ce titre seulement de manifestation publique et de témoignage de sympathie donné aux classes ouvrières, la France n'aurait pas dû se laisser devancer par la Belgique.