‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 2 sur 78 · POSÉE AUX GOUVERNEMENTS · texte numérisé non relu

POSÉE AUX GOUVERNEMENTS

2 octobre 1847.

Entre tous les États de l'Europe, c'est à qui produira ce qui est nécessaire à sa consommation, c'est à qui fabriquera le mieux et le plus économiquement, c'est à qui importera le moins d'objets manufacturés et à qui en exportera le plus.

L'exemple de l'Angleterre a partout trouvé des imitateurs. Des vastes flancs du monopole industriel auquel elle aspirait, et qu'elle a possédé un moment, la concurrence est sortie de toutes parts armée de pied en cap. Chaque jour, cett« concurrence grandit, s'étend et devient plus menaçante pour la prospérité, et peut-être même pour l'existence de cette immense manufacture qui s'appelle le Royaume-Uni. Or, qui dit active concurrence industrielle dit lutte commerciale inévitable. En effet, il est impossible qu'une lutte prochaine n'éclate pas entre l'Angleterre, qui s'est emparée de tous les marchés du globe, entre l'Angleterre, qui règne souverainement sur toutes les mers, et le continent, qui produit plus qu'il ne peut consommer et consomme plus qu'il ne peut produire I II ne faut qu'avoir des yeux pour prédire avec certitude cet avenir.

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C'est outrager ta majesté des souverains dans leur inlelligence que de supposer que eet avenir échappe h leurs regards, et qu'une seule question les absorbe : celle de la légitimité. Il est une question qui, aujourd'hui, les occupe bien autrement, et avec raison : c'est celle de savoir comment assurer aux classes ouvrières, expropriées parles machines, assez de travail pour les mettre à l'abri de la faim?

La misère, qui fait douter de l'humanité et de la civilisation, n'est pas un fléau moins terrible que la guerre, qui s'amnistie par l'héroïsme et la gloire.

Le douloureux spectacle de l'Irlande, de l'Angleterre même, de la Belgique, et de quelques-unes de nos villes manufacturières, a contribué, plus qu'on ne croit, à faire perdre de leur importance exagérée aux chartes constitutionnelles, même aux yeux des souverains.

11 n'y a pas aujourd'hui un homme d'État qui ne sache et qui ne dise que là n'est plus, que là n'est pas le danger.

Celui qui écrit ces lignes se souvient d'avoir recueilli ces paroles de la bouche même de M. de Metternich : a 11 n'y a » plus de questions politiques, il n'y a plus que des ques- » lions sociales. Celles-ci occupent toute ma pensée. » C'était en 1841, il y a six ans, au château de Johannisberg.

VUnion monarchiqvLe s'attaque, en ces termes ironiques, aux mémorables paroles de M. de Metternich que nous avons citées :

« Les questions sociales ! Oui, sans doute, c'est la grande » préoccupation des temps modernes ; mais, quoi qu'on en » dise, et quoi qu'en pense M. de Metternich en personne, y> les questions sociales se rattachent forcément aux ques- » tiens politiques. Là où le pouvoir politique est sans raci- » nés, là où l'organisation politique est indécise, là où le » droit politique est incertain, là où le devoir politique est » inconnu, comment les questions sociales seront-elles de

» fait résolues? On peut faire des livres, des théories, des » congrès, sans nul doute ; mais on ne tranche pas pour » cela les difficultés pratiques, on ne décide pas les ques- » lions vitales, on n'arrive pas aux solutions définitives et » permanentes des problèmes qui tourmentent les popula- » lions. Pour toucher à de tels résultats, il faut, avec l'in- » telligence qui conçoit, la force qui exécute ; et ë supposer » que l'intelligence ne manque pas, la force est absente ; ou » bien ce n'est qu'une force matérielle et accidentelle qui » se montre, force tout a fait distincte de l'intelligence, et » qui ne saurait être appliquée à la réalisation des théories » conçues par l'esprit, fussent-elles admirables de vérité ! » Si M. de Metternich a méconnu à Johannisberg, en 1841, » une notion si simple, c'est qu'il n'était pas alors en ses » bons moments; nous aimons à penser que si la Presse » avait avec lui une conférence à l'hieure qu'il est, elle le « trouverait moins disposé à faire aussi bon marché des » questions politiques. »

N'en déplaise à VUnion monarchique^ nous persistons à penser que M. de Metternich ne tiendrait pas aujourd'hui un autre langage qu'en 1841 . On se fait généralement , de M. de Metternich, une opinion singulièrement fausse. Il est impossible d'avoir l'esprit plus libre, plus ouvert, plus accessible aux idées, plus limpide, plus dégagé de tout préjugé, plus exempt de toute passion, d'apporter plus d'élévation, d'impartialité et de calme dans ses opinions sur les hommes, les choses et les événements. Nous ne jugeons pas ici sa cofaduite et ses actes; nous ne jugeons que son esprit et ses paroles.

Pourquoi M. de Metternich changerait-il de langage ? — A cause du mouvement qui a éclaté en Italie? Mai3 un mouvement pareil n'avait-il pas éclaté à d'autres époques, et notamment en 1831 ?

Admettons que les généreuses intentions du pape Pie IX, dont le nom est salué dans toute l'Italie en ce moment par Pacclamation populaire, s'accomplissent sans résistances et

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sans excès ; admettons que, l'Italie obtienne toutes les garanties de liberté qu'elle réclame ; allons plus loin, admettons que l'Italie divisée se fédéralise ou se centralise, admettons-en l'unité, l'entière indépendance, eh bien l qu'y aurait-il de changé en Europe? — Il y aurait quelques petits États de moins et une grande nation de plus, voilà tout î Mais en quoi cela ferait-il avancer vers leur solution les graves questions que mettent en fermentation : — • la durée de la paix ; l'accroissement des populations ; la nécessité de leur assurer du tiavail ; la difficulté de pourvoir à leur subsistance; les progrès de l'industrie; le perfectionnement des machines ; l'activité universelle de la concurrence internationale ; enfin, la contagion du paupérisme, qui gagne de toutes parts ?

Les questions politiques que la diplomatie n'a pu dénouer se tranchent à coups de sabre, mais le sabre est impuissant contre les questions sociales. L'Angleterre voudrait bien qu'il ne lui fût pas plus difficile de nourrir l'Irlande qu'elle n'a eu de peine à la conquérir î

L'Angleterre est gouvernée par une royauté incontestée et par une aristocratie puissante ; l'ordre et la liberté y régnent; eh bien! sous quelles questions fléchit-elle et paraît-elle menacée de succomber? Est-ce sous les questions politiques ? N'est-ce pas sous les questions sociales ?

En quel pays la liberté est-elle plus illimitée et descendue plus bas qu'en Belgique ? Cela empêche-t-il les Flandres de présenter le spectacle de la misère la plus hideuse, la plus affligeante, la plus humiliante pour l'esprit^du penseur, — homme d'Etat ou publiciste, — qui voit le mal et qui cherche en vain le remède ? Le roi Léopold serait, de tous les rois du monde, le plus ancien, le plus légitime, cela donnerait-il du travail et du pain à tous ces bras amaigris, à tous ces malheureux convulsionnés par la faim?

La légitimité ! La légitimité est le port sur lequel l'^mon monarchique a les yeux incessamment fixés.

La misère ! La misère est l'écueil duquel la Presse ne saurait détourner]^les regards.

C'est le flot qui monte, qui monte encore, qui monte toujours. Ce flot, qui l'arrêtera ?

Chaque jour le travail se fait avec moins de bras, et cependant la population s'accroît; chaque jour aggrave pour chaque état la double difficulté de consommer en proportion de ce qu'il produit et de produire en proportion de ce qu'il consomme. Cette double difficulté, qui la résoudra ?

L'homme, dont le génie a fait tant de découvertes qu'il semble sur le point d'en expier l'audace, saura-t-i\ construire l'arche qui doit le sauver ? C'est là ce que se demandent, au risque d'êtreltoumés en dérision, ceux qui donnent le pas aux questions sociales sur les questions politiques, aux questions d'humanité sur les questions de nationalité, à la question de droit au travail sur la question de droit au trône, à la question de l'avenir de l'Industrie sur la question de l'avenir de l'Italie.

VUnion monarchique peut croire que « les bons moments ^^ de M. de Metternich ne sont pas ceux où il oublie qu'il est tout-puissant en Autriche pour se transporter ainsi dans les plus hautes régions de la pensée ; nous n'en persisterons pas moins à les considérer comme les meilleurs et les plus dignes d'éfcges.

31 octobre 184T,

Le grand tort des hommes d'État qui gouvernent aujourd'hui le monde est de vouloir le gouverner toujours par les mêmes lois, comme si l'empire nouveau qui s'est fondé sous le nom de crédit public, la progression constante et générale du chiffre' de l'impôt, l'immense essor qu'ont pris de toutes parts l'industrie et le commerce, l'importation du coton en Europe, la culture de la pomme de terre, la puissance illimitée des machines, l'invention de la navigation à vapeur, celle des chemins de fer, la multiplication du nombre des routes et des canaux, l'économie de toutes les

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voies de transport, le perfectionnement de tous les instruments de guerre, l'échange et le progrte des idées, contre lesquels, grâce à l'incommensurable mouvement des hommes et des affaires, toutes les censures ne sont plus que vaines barrières, n'avaient pas changé et ne changeaient pas encore tous les jours les rapports des États entre eux , les relations de peuples à peuples, et même celles de peuples à gouvernements. Aussi, la politique de notre siècle, depuis la chute de Napoléon, est-elle une politique visiblement dépourvue de grandeur, frappée d'impuissance et d'immobilité. On voit qu'elle se consume en ^vains efforts pour lutter contre la force des choses au lieu de l'employer et de la diriger. Les hommes d'État de notre temps semblent appartenir encore à cette époque, maintenant passée, où vivaient d'anciens fabricants aimant mieux voir consommer la ruine de leurs établissements que d'y introduire les machines nouvelles dont ils avaient fini par maudire la supériorité après avoir commencé par en nier la puissance. Fait duquel il res3ortque c'est à la politique que la routine, impitoyablement chass"ée par la concurrence de toutes les manufactures, de toutes les fabriques, de tous les ateliers, a demandé son dernier refuge, se cachant faussement sous le nom de prudence. Chaque jour encore l'art de tisser fait un progrès, alors qu'pn croit* qu'il n'en peut plus faire aucun, tandis que, depuis trente ans, l'art de gouverner, d'administrer, est resté stationnaire, s'il n'a rétrogradé. Est-il donc beaucoup plus difficile de donnera une nation le bienêtre que de donner à une fabrique la prospérité? II y a rivalité entre les fabricants à qui fera mieux et à meilleur marché; il n'y a pas rivalité entre les gouvernemenfs à qui rendra son peuple le meilleur, le plus libre et le plus heureux en lui demandant le moins d'argent. L'absence de rivalité est un avantage que possèdent ces* derniers. Ils n'en profitent pas. — Pourquoi? — Parce que les Fui ton, les Watt, les Arkvvright, les Jacquart, etc., etc., ces hommes qui ont fait d'immenses révolutions sans aiguiser un seul poignard, d'immenses

conquêtes sans lever un seul soldat, et que nous appellerons les Simplificateurs^ sont encore à naître au monde politique. Nous croyons que l'art de gouverner est, relativement à ce qu'il devrait être, ce qu'était l'industrie il y a un siècle relativement à ce qu'elle est aujourd'hui; nous croyons qu'on peut gouverner les peuples plus facilement, plus sûrement, en exigeant d'eux une somme de contributions plus faible et le sacrifice d'une part d#liberté moins grande. Nous croyons que multiplier de toutes parts les voies de transport et de communication, les rendre faciles, rapides, économiques, et persister en môme temps à entretenir des armées permanentes excessives qui énervent les popula-^ tions, appauvrissent les États, mécontentent les contribuables, affaiblissent les gouvernements, est un contre-sens ; nous croyons qu'à proportion que les relations internationales de commerce et de crédit s'étendent, les armées devraient se réduire ; nous croyons que le service militaire ne devrait déjà plus être considéré comme une dette du citoyen envers son pays, mais comme un état, non moins libre que l'état ecclésiastique, destiné à venir au secours de l'encombrement de toutes les professions, à le diminuer ; nous croyons que les armées les plus nombreuses ne sont pas les plus fortes, et celles qui garantissent le plus sûrement le maintien de l'ordre ; nous croyons que l'incorporation volontaire, combinée avec une durée de service très longue et un système de retraites praticable, est le seul moyen de réduire considérablement la dépense, et d'avoir, en un temps où les guerres deviennent chaque jour plus improbables, une armée qui soit vraiment une armée, armée d'élite, composée d'un petit nombre d'hommes, mais tous bien choisis et bien payés ; nous croyons qu'un jour ou l'autre la prolongation de la paix entraînera pour consé-

quence l'adoption de ce système, sur lequel nous ne pouvons ici que glisser légèrement ; nous croyons que la construction de fortifications nouvelles est un anachronisme, car la guerre, — et par ce mot nous entendons une guerre générale, — ne se ferait plus comme elle s'est faite ; nous

croyons que l'établissement dans tous les pays de grandes lignes de chemins de fer, se liant avec le développement donné à la navigation à vapeur sur tous les fleuves et sur toutes les mers, a déjà fait perdre aux anciennes questions de frontières naturelles et de délimitations de territoires la plus grande partie de leur importance ; nous croyons que la politique européenne a subi des transformations qui Pétonneront grandement le jlîur où les événements l'obligeront de s'en rendre exactement compte ; nous croyons qu'il deviendra chaque jour plus difficile de faire battre légèrement des peuples dont les capitales ne seront plus les unes des autres qu'à quelques heures de distance, entre lesquels existeront les liens étroits d'intérêts communs de. famille, de fortune, d'industrie, d'études pareilles, d'admirations réciproques, qui se seront habitués à se rendre de fréquentes visites, à devenir tributaires les uns des autres, à parler indistinctement la même langue, qui ne seront plus enfin séparés par de mutuelles préventions et de vieux préjugés. Nous construisons tous à l'envi des routes, des canaux, des railvvays, sans nous rendre compte de tout le chemin que nous faisons dans une direction toute nouvelle, de tout celui que nous avons déjà fait. Un monde artificiel prend insensiblement la place du vieux monde. C'est à peine déjà si les rivières et les fleuves peuvent soutenir la concurrence des canaux et des chemins de fer. Quelques années encore, et le régime actuel des douanes devra subir de graves modifications, car des objets frappés aujourd'hui de prohibition seront d'une entrée si facile qu'ils échapperont même à la perception du droit le plus modéré. Combien de temps pourra subsister la censure dans les Etats de la Confédération germanique, lorsque la France, la Belgique, la Suisse, leur seront de toutes parts si facilement accessibles ? C'est .le commerce, plus que sa politique, qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est ; c'est aussi le commerce, plus que ses hommes d'État, qui est appelé à changer la face de l'Europe !

En ce qui concerne les rapports de peuple à gouvernement, particulièrement en France, nous croyons que l'im-

pôt peut être amené à ce degré de perfection, qu'il ne soit plus en quelque sorte qu'une prime d'assurance volontairement payée parle contribuable pour être admis h la jouissance de certains droits et de certains avantages ; nous croyons que l'emprunt judicieusement compris est le seul mode qui puisse un jouir libérer les peuples des dettes que la guerre leur a fait contracter, dégrever les contribuables et donner à notre agriculture l'essor que les vices de notre régime hypothécaire l'empêchent de prendre ; nous croyons qu'il y a pour le crédit général d'autres bases moins fragiles et plus larges que celles sur lesquelles il repose ; ces bases ne sont plus h découvrir, elles existent; il n'y a qu'à les demander aux livres dans lesquels elles se trouvent ; nous croyons que les questions de paupérisme, de mendicité, d'enfants abandonnés et de libérés n'ont jamais été posées dans les termes où la solution en eût été rendue simple et facile ; nous ne croyons pas aux théories d'organisation du travail, qui suppriment la concurrence et les maîtres ; mais nous croyons qu'il est facile d'assurer du travail à tout ce qui est valide, et d'améliorer les rapports des maîtres et des ouvriers, sans toutefois en changer la nature ; nous croyons que, de part et d'autre. Gouvernement et Opposition s'exagèrent, celui-là le danger, celle-ci l'avantage de certaines réformes politiques ; nous ne croyons pas que le suffrage universel rendît la France plus libre et donnât à la représentation nationale plus d'éclat et des membres plus éclairés, plus indépendants ; mais nous ne croyons pas non plus que la France, protégée par la division de la propriété foncière, soit si faible qu'elle ne puisse supporter, sans tomber dans l'anarchie, une loi électorale nouvelle, cette loi accordàt-elle à tout citoyen âgé de vingt-cinq ans, inscrit sur le rôle de l'une des quatre contributions^ et en état d'écrire son bulletin, le droit de concourir à l'élection des représentants de son département ; nous croyons enfin que la plupart des difficultés politiques qu'exploitent les partis et contre lesquelles se débattent les ministres, pourraient trouver leur solution dans une étude plus approfon-

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die de Timpôt. C'est toujours là que nous en revencms. Qu'est-ce que l'impôt, en effet? N'est-ce pas la pierre angulaire sur laquelle reposent toute notre constitution, toutes nos lois fondamentales, lois d'élections, lois du jury, lois de la presse périodique? En quoi les gouvernements constitutionnels diffèrent-ils essentiellement des gouvernements absolus ? N'est-ce pas surtout par le vole de l'impôt, qui, en France, ne peut être établi ni perçu s'il n'a été consenti par les deux Chambres, lesquelles sont armées du droit suprême de refuser le budget? « L'impôt, selon les idées de » Sully(l),nedevaitêtrequela mise apportée par chaque in- » dividu dans la vie civile pour avoir part à ses bienfaits; il » voulait que cette mise fût proportionnée aux avantages » que le contribuable en retirait; qu'elle ne fût prélevée que » sur ses bénéfices ; qu'elle n'entravât en aucun cas la li- » berté nécessaire au succès de son industrie, qu'il regar- » dait, par le seul fait de l'impôt acquitté, comme étant » placée sous la sauve-garde du gouvernement. »

L'homme d'État qui saura réaliser ces idées de Sully méritera d'avoir une place à côté de lui dans l'histoire, car il aura réconcilié les peuples et les rois, rendu la tâche des gouvernements plus simple, l'existence des ministres moins précaire, et les révolutions plus rares.

Selon nous, il en est de la perfection des gouvernements comme de la perfection des machines ; les plus parfaites sont les plus simples et les plus économiques ; les plus parfaits sont aus^i ceux qui, provoquant le moins de résistance, exigent le moins de force en exerçant le plus d'autorité. Bouleverser, ce n'est pas toujours innover; mais innover, ce n'est pas toujours bouleverser. Parce qu'une idée est nouvelle, il ne s'ensuit pas absolument non plus qu'elle soit fausse. Parce qu'il y a plus d'améliorations prétendues qu'il % n'y en a de réelles, est-ce un motif pour les repousser toutes aveuglément? L'habileté est de savoir distinguer entre elles, d'adopter les unes et de repousser les autres. Mais

(1) ANCILLON. Bévolvtion du syitème politique.

c'est là une peine que se donnent rarement les gouvernements ; comment la prendraient-ils, quand ils ne s'appliquent même pas à mieux choisir les hommes de qui dépendent leur durée, leur force et leur éclat?

3 novembre 1847.

Quand on regarde attentivement ce qui se passe en Irlande, en Angleterre, dans les Flandres et dans nos principales villes de fabrique ; quand on soulève un coin du voile épais qui recouvre, au sein des classes laborieuses, tant de soufirances et tant de privations, si vives et si pénibles dès que le prix du pain s'élève par suite de l'insuffisance d'une récolte, ou que le travail vient à languir par suite de l'encombrement du marché ; quand on ne ferme hermétiquement ni sa porle ni sa bourse à ces nobles indigences, à ces douloureuses déchéances, dont le secret, se dérobant dans les rues, attend pour se révéler qu'elles n'aient plus d'autre témoin qu'un coeur généreux qui les comprenne et les soulage ; quand on prête l'oreille à tous ces cris confus qui, aes régions inférieures de la société, s'élèvent vers vous; quand, enfin, on s'interroge, il est impossible de ne pas reconnaître que le jour est venu où l'œuvre d'un gouvernement vigilant ne devra plus se borner simplement à mettre sur pied des légions de percepteurs, des escadrons de commis à cheval des contributions indirectes, des bataillons de douaniers, etc., etc., chargés d'effectuer le prélèvement des quinze cent millions d'impôts destinés au payement de la dette publique et des divers services tels qu'ils sont organisés^ Nous ne l'avons jamais nié : qui pourrait le nier, à moins d'être aveugle ou d'avoir sur les yeux la taie épaisse d'un incurable optimisme?

La Démocratie pacifique , à laquelle nous répondons, nous rend à cet égard pleine justice ; elle déclare que « le » libéralisme de la Presse est plus jeuno et plus fécond

» que celui de la plupart des organes de l'opposition dy- » nastique ou radicale. »

Mais ce que n'admet pas avec nous la Démocratie pacifi' çwe, c'est qu'il soit possible d'assurer du travail à tout ce qui est valide, et d'améliorer les rapports entre maîtres et ouvriers sans en changer la nature.

Suivant elle :

« Un seul principe peut rapprocher le capital et le tra- » vail, c'qst Vassociation, Eh bien ! qu'est-ce que l'organi- » sation du travail, si ce n'est l'association? Que la Presse » ne se fatigue pas à chercher d'autres systèmes ; il n'y en » a pas, il ne peut y en avoir. »

D'autres que nous répondraient à la Démocratie pacifique en opposant à son apologie de l'association le fait d'associations telles que celle de la typographie Lacrampe, où le rapprochement du travail et du capital n'a abouti qu'à la faillite; mais de ce que des essais ont été infructueux, cela ne suffit pas pour que nous en concluions qu'une théorie est fausse. Salomon de Caus et Fulton n'ont-ils pas été traités d'esprits chimériques uniquement parce qu'ils n'avaient pas réussi du premier coup à donner à la vapeur l'intelligente puissance qu'elle a acquise plus tard? Il n'y a que l'ignorance tranchante et paresseuse, il n'y a que la science superficielle et présomptueuse qui se hâtent de s'emparer d'applications imparfaites ou prématurées pour s'en faire des arguments contre la valeur d'une théorie ou d'une idée. Toutes les découvertes importantes, nous le savons et nous ne l'oublions jamais, ont commencé par exposer leurs auteurs à la raillerie ou à la persécution.

Qu'avons-nous dit?— Nous avons dit que nous ne croyions pas aux tliéories d'organisation du travail qui suppriment la concurrence et les maîtres ; mais , de ce que nous n'y croyons pas, nous n'en suivons pas moins avec une constante sollicitude toutes les tentatives dont le succès serait de nature à nous faire revenir sur cette opinion. Nous observons tout, nous ne nions rien. Où en serait l'industrie,

si, prenant les savants pour guides, eJle avait systématiquement refusé de s'aventurer sans eux à la recherche du progrès? —La science» est un cadran qui marque Pheure du progrès accompli.

Mais admettons pour résolu ce qui est encore], à résoudre, supposons que l'association entre le capital et le travail ait trouvé ses rapports et ses lois, que bénéfices et pertes, salaires et participation soient, de part et d'autre, équitablement et cordialement réglés, qu'il n'y ait plus ni maîtres ni ouvriers, qu'il n'y ait plus que des associés se répartissant le profit ou la perte dans les proportions convenues, la question principale n'en demeure pas moins tout entière. Or, la question principale se pose en ces termes :

Le plus grand nombre n'ayant^ni patrimoine ni épargne, comment créer assez de travail pour donner à tous ceux qui n'ont d'autre ressource que le gain du jour le moyen de se procurer le nécessaire, c'est-à-dire une nourriture suffisante qui développe les forces dans la jeunesse et les entretienne dans la maturité de Tâge, une habitation saine, le temps de se reposer de ses fatigues, d'accomplir ses devoirs de famille, et de se perfectionner dans l'exercice de son état ?

Comment empêcher ce qui a lieu souvent : qu'ici les bras ne manquent au travail, et que là le travail ne manque aux bras ?

Comment s'y prendre en des cas tels que ceux-ci : — D'immenses travaux de charpente exigent plus de charpentiers' qu'il ne s'en présente ; un grand nombre d'ouvriers tailleurs cherchent de l'ouvrage sans pouvoir en trouver?

La question de répartition du travail passe donc avant la question d'organisation du travail: celle-ci nous paraît secondaire ; celle-là nous paraît principale.

Non, certes, ce n'est point en créant des maisons de refuge, des ateliers publics, ouverts quand l'atelier individuel chômerait ou serait encombré, ce qu'on appelle en m. 3

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Angleterre des work-houses, ce n'est pas en recourant à de tels moyens que nous concevons la possibilité de résoudre celui des deux problèmes que nous • considérons comme le plus important. Loin de remédier au mal, ce serait l'aggraver; ce serait échapper à une souffrance pour retomber dans une plus grande encore. L'exemple de la Grande- Bretagne est là pour le prouver sans réplique.

L'idée de convertir le gouvernement en entrepreneur de travaux, en fondateur d'ateliers publics, en manufacturier, en fabricant, en marchand, enfin en industriel exerçant tour à tour ou simultanément tous les états en souffrance, est une idée qui ne nous est jamais venue à l'esprit; nous ajouterons même que là où nous avons trouvé cette idée exposée avec talent, le talent de l'éci'ivain n'a pas suffi pour en colorer à nos yeuk l'erreur profonde.

En quelles circonstances le travail manque-t-il aux bras? Le travail manque aux bras quand l'équilibre est rompu entre l'offre et la demande. Quel est le moyen d'empêcher que cet équilibre si important à maintenir ne se rompe ? C'est là ce que doivent s'appliquer à chercher sans relâche tous les penseurs : hommes d'État ou publicistes. On aura beau chercher ce moyen, on ne le trouvera pas, disent les optimistes ; nous répondons : il est plus certain encore de ne le pas trouver en ne le cherchant point. Encourager la recherche, même vaine, ce serait, en tout cas, ouvrir un utile concours, ce serait créer une noble émulation entre les esprits élevés et généreux, et les fortifier par un puissant exercice. N'atteignît-on pas le but, ne fît-on qu'en approcher, que ce serait assez déjà pour mesurer la force comparée des idées et la justesse relative des conceptions. On saurait qui s'occupe sérieusement des questions sérieuses ; ce serait beaucoup.

La sécurité de la société, l'honneur du gouvernement, exigent que pas un individu valide et de bonne volonté ne soit placé, faute de travail, dans cette alternative également déplorable ou de succomber à la faim ou de succomber à une tentation qualifiée délit ou crime.

A la paresse, il ne faut laisser aucun prétexte, au vol aucune excuse.

Que le gouvernement se propose cette tâche, et nous croyons qu'il sera sur le chemin de plus d'une réforme efficace, de plus d'une amélioration féconde.

Le pouvoir qui, prétendant qu'il exerçait un droit et remplissait un devoir, a mis des bornes à la liberté d'association, à la liberté des cultes, à la liberté de l'enseignement, à la liberté de la presse, môme à la liberté du commerce, et qui, changeant tout à coup de conduite et de langage, se croise les bras et déclare qu'il s'en rapporte pleinement à la liberté de l'industrie pour guérir les maux que celle-ci peut causer, et résoudre toutes les questions qui touchent à la répartition du travail, à la fixation des salaires, au présent et à l'avenir des classes ouvrières, est un pouvoir qui avoue son impuissance, fait acte d'abdication et tombe dans l'inconséquence.

Il faut qu'il choisisse entre ces deux opinions : ou la liberté a besoin de digues qui en contiennent le cours, ou, dès qu'elle a creusé son lit, le débordement n'en est pas à craindre. Si la liberté n'a pas besoin de digues, pourquoi donc en avoir mis à la liberté d'association, à la liberté des cultes, à la liberté d'enseignement, à la liberté de la prelsse, à la liberté du commerce? Si, au contraire, la liberté a besoin de digues, pourquoi donc n'en avoir pas mis à la liberté de l'industrie et l'abandonner à elle-même et à tous ses écarts ?

Par une heureuse exception à toutes les autres libertés, la liberté de la concurrence serait-elle sans excès, et n'aurait-elle que des avantages?

7 novembre 1847.

D'où arrivez-vous donc, et à quoi songez-vous? Il s'agit bien de l'avenir, il s'agit bien de rechercher les moyens de mettre les classes laborieuses à l'abri de la souffrance que

Jeur font endurer les interruptions forcées de travail, les crises industrielles périodiques, l'insuffisance et la cherté des subsistances. La question à l'ordre du jour n'est pas celle-là. Celle qui se débat dans tous les journaux de toutes les couleurs est bien autrement importante : il s'agit de savoir si M. Dufaure a eu raison de refuser d'assister au banquet réformiste de Saintes, et si M. Duvergier de Hauranne a eu tort de s'asseoir à la table du Château- Rouge I... En vérité, l'opposition et ses journaux seraient d'accord avec iê gouvernement pour faire les affaires du cabinet, qu'ils ne s'y prendraient pas mieux I Plus on agitera la question de réforme électorale et moins on la fera avancer ; en croyant suivre le chemin le plus court pour y arriver, c'est le plus long qu'on choisit. Ce n'est pas en portant des toasts à la réforme électorale, c^est encore moins en refusant de porter des toasts au roi, qu'on déplacera la majorité parlementaire, et qu'on forcera le cabinet de se retirer pour faire place à des ministres s'acquittant avec moins d'insouciance et de dédain de cette tâche laborieuse qui s'appelle l'exercice du pouvoir. La majorité satisfaite a bien pu, à la fin de la session dernière, voter contre l'évidence, et nier la clarté de la lumière dont l'éclat la forçait de fermer les yeux ; mais ce n'est pas impunément et infructueusement que de telles épreuves se renouvel leraidit, maintenant surtout que l'attention du corps électoral est éveillée, que des révélations importantes, des condamnations terribles sont venues montrer le degré de foi que méritaient les dénégations ministérielles. Il ne faut pas craindre de resserrer, entre le cabinet et la majorité, le lien de la complicité ; il ne faut pa§ se lasser de mettre, en toutes occasions, la majorité en demeure de se prononcer en faveur du cabinet, de déclarer solennellement qu'il a toute sa confiance,, qu'il est habile, actif, vigilant, prévoyant, économe, qu'enfin, selon l'expression de M. Guizot, « les » affaires du pays sont bien faites au dedans et au dehors, » Les affaires du pays sont-elles bien faites? Telle est la question, la vraie question ; à force de la poser à la majori-

té, il y aura un jour, une heure, un moment où le scrupule s'emparera d'elle, où le courage de persister plus longtemps dans un faux témoignage lui manquera, où elle se lèvera pour rendre hommage à liberté méconnue, et elle répondra : Non, les affaires du pays ne sont pas bien faites ; les questions importantes sont ajournées, les avertissements les plus salutaires sont dédaignés I

Après une longue succession de bonnes récoltes est survenue une récolte insuffisante. Eh bien ! cette insuffisance d'une seule récolte a suffi pour prendre notre gouvernement au dépourvu, pour trahir en lui jusqu'à l'impuissance de se procurer des renseignements qui ne fussent pas trompeurs, pour montrer sur quelles bases fragiles repose l'ordre précaire que l'optimisme croit inébranlable, pour laisser entrevoir tout le travail souterrain déjà accompli par le communisme, pour mettre à découvert tout ce que laissent encore à désirer et à entreprendre l'amélioration du sort des classes laborieuses, l'insuffisance des moyens de secours communaux, le perfectionnement de nos voies de transport et de communication, l'état arriéré de notre agriculture, etc., etc. Mais, heureusement, la récolte de cette année a été bonne, cela a suffi pour que tout fût oublié, pour que la terreur se changeât en sécurité, et que l'imprévoyance et l'insouciance reprissent parfaitemen leur cours.

Loin de combattre cette imprévoyance funeste, le journalisme s'y associe, en visant le ministère au-dessus de la tête au lieu de le viser au cœur. C'est le viser au-dessus de la tôt« que de se consumer en efforts pour organiser des banquets réformistes, manifestations stériles et surannées, sur lesquelles le bon sens du peuple porte le même jugement que les esprits sérieux et positifs; ce serait le viser au cœur que de se préparer par l'étude à la discussion sérieuse de ces questions, pour lesquelles il s'en faut de très peu que la presse parisienne n'ait juste autant de dédain que le ministère.

Peut-être, un de ces jours, rechercherons-nous et fe-

rons-nous connaître les causes de ce dédain, plus apparent que réel, plus affecté que sincère! Aujourd'hui, nous nous bornerons à répondre sommairement à Particle dans lequel la Démocratie pacifique essaie de démontrer que Vorganisation et la répartition du travail ne forment qu'une seule et même question, dont la solution est l'établissement d'une commune sociétaire d'après les principes de Fourier.

Sans nul doute, la commune telle qu'elle est n'est pas ce qu'elle pourrait être, ce qu'il serait désirable qu'elle fût; mais il faut tenir compte de ce qui existe : la société est une Minerve de trop forte taille pour sortir toute organisée du cerveau d'aucun Jupiter.

Les idées à la propagation desquelles s'est vouée la Démocratie pacifique fussent-elles applicables, qu'il seraitpeu probable qu'elles fussent appliquées, au moins dans cette partie du monde que nous habitons. Pour se bercer d'un tel espoir, il faut n'avoir jamais mesuré la force de résistance que rencontre la plus petite amélioration, la moins suspecte, la moins incontestée.

Aussi les moyens que nous nous appliquons à chercher dans le désir d'élargir la base d'opération du gouvernement, de simplifier sa tâche, d'accroître la somme du bien-être populaire, de régler moins aveuglément la répartition du travail, appartiennent-ils à un autre ordre d'idées que celui contre lequel l'ironie est loin d'avoir encore épuisé tous ses traits.

La Démocratie pacifique veut réformer les bases de la société; la Presse se propose, elle, une tâche infiniment plus modeste; elle n'aspire qu'à améliorer les moyens de gouvernement.

10 novembre 1847.

Le National^ s'emparant des considérations qui précèdent, nous prend à partie en ces termes :

« Il n'est que deux manières de modifier l'état actuel : —

» au bien en passant par les réformes politiques. pour arri- » ver aux améliorations sociales, et c'est là le chemin que » nous prendrions ;— ou bien en abordant de plein saut la » RÉFORME SOCIALE. Or, VOUS rcpousscz l'un et l'autre

moyens ; quel est donc votre secret ?

» Jusqu'à ce que vous vous soyez expliqué à cet égard, » nous persisterons à croire que votre conclusion ne va ni » plus haut ni plus loin ; et, profitant de vos leçons, nous » ne mêlerons plus deux questions distinctes : vos sympa- » Ihies pour Mes classes ouvrières, — question temporaire , » accident de polémique, — et la chute du cabinet, au pro- » fit de vos rancunes personnelles, — question capitale et » permanente de votre politique, celle-là. »

Nous pourrions répliquer au National, ainsi monté en croupe derrière la Démocratie pacifique : d'abord , qu'entendez-vous par ces mots : « la réforme sociale ? » Est-ce la création de phalanstères dont vous vous êtes tant de fois moqué ? Mais la réplique que nous avons à vous adresser est plus sérieuse.

Voilà quinze ans que vous et l'opposition de toutes couleurs et de toutes nuances demandez, réclamez, proposez un changement à la loi électorale, ce changement ayant pour effet d'accroître plus ou moins le nombre des électeurs et de diminuer plus ou moins le nombre des fonctionnaires députés. Eh bien ! depuis quinze ans, quel pas en avant a fait la question de la réforme électorale et parlementaire ? Quel ministère y fut jamais plus opposé que le ministère actuel, et cependant quel ministère eut jamais une plus longue existence et une majorité à la fois plus nombreuse et plus compacte? Il a traversé trois législatures, sa majorité s'est constamment accrue, et jamais le nombre des fonctionnaires siégeant dans la chambre élective ne s'est élevé si haut!

Ce sont là des faits hors de toute discussion.

Or, indiquez-nous donc comment, avec une telle majorité et un tel ministère, vous arriverez aux améliorations socia-

les par les- réformes politiques, comment vous déciderez une majorité élue par des électeurs payant 200 francs de contributions directes à voter votre réforme ainsi conçue : « Tout garde national est électeur, tout électeur est éligi- » ble ? »

Si vous nous démontrez que cette réforme est possible sans recourir à une troisième révolution, nous sommes prêt à faire Paveu que la logique est de votre côté et l'erreur du nôtre ; mais nous vous en demandons la démonstration. Est-ce trop exiger?

Nous reconnaissons que a si cette première manière de » modifier l'état actuel » a peu de chances de succès, l'autre manière, qui consiste à ce aborder en plein jour la ré- » forme sociale, » n'a pas plus de probabilités de réussite ; c'est pourquoi précisément nous cherchons à nous frayer un modeste sentier entre ces deux chemins impraticables. Est-ce que sir Robert Peel, h qui les classes ouvrières delà Grande-Bretagne doivent l'abaissement du prix du pain et de tous les objets de première nécessité, que son dernier passage aux affaires a élevé au rang des grands ministres du royaume-uni, est-ce que sir Robert Peel a changé les lois politiques de son pays et les bases de la société? Est-ce qu'il n'y a de réformes utiles à opérer dans un État que celles réclamées par vous au nom de la souveraineté du peuple, ou par la Démocratie pacifique au nom de Fourier? Est-ce qu'il n'est pas d'innombrables améliorations dont un ministère habile et laborieux pourrait prendre l'initiative? Est-ce que ce ne serait rien que d'alléger le poids des impôts qui pèsent sur les classes laborieuses, et qui sont un obstacle mis à l'entier développement de leurs forces, à la consommation de beaucoup de produits de notre sol et de notre industrie ? Est-ce que ce ne serait rien que d'affranchir de l'obligation du service militaire le cultivateur ou l'ouvrier qui n'a pas 2,000 francs à donner pour s'en faire exempter? Est-ce que ce ne serait rien que de rendre moins imparfaites les conditions dans lesquelles a lieu la répartition du travail? Est-ce que ce ne serait rien que de mettre

au moins une borne au progrès du paupérisme, à Taugmentation du nombre des enfants trouvés, à l'aggravation des récidives par les libérés ? Es-ee que ce ne serait rien que de tirer la France de cet isolement qui la ruine et J'affaiblit? Une telle tâche n'eût été au-dessus ni de l'esprit, ni des forces de MM. Guizot et Duchâtel. S'ils ne l'ont pas accomplie, s'il ne l'ont pas seulement tentée, c'est que, revenus au pouvoir, l'optimisme s'est emparé d'eux, qui, au temps de la coalition, s'étaient montrés si exigeants, plus exigeants assurément à l'égard du ministère du 15 avril, que nous ne le sommes devenus envers eux !

Vous demandez une réforme impossible à obtenir ; nous, nous demandons un ministre à la hauteur de sa tâche. Ce ministre est-il impossible à trouver? C'est ce que nous apprendra l'avenir. Nous avons une grande confiance dans les hommes tels que ceux qui se sont appelés Sully, Richelieu, Golbert, Turgot ; nous n'avons que peu de confiance dans les réformes politiques. Du 5 octobre 1788 au 19 avril 1831, n'avons-nous pas essayé de tous les systèmes électoraux, qu'ont-ils produit? La loi qui soumet à la réélection les députés promus à des fonctions publiques, n'a-t-elle pas déçu toutes les espérances qu'avait fondées sur elle l'opposition ? Le nouveau règlement qui a substitué Je vote par scrutin de division au scrutin secret n'a-t-il pas opéré en sens contraire du but que s'était proposé son auteur, M. Duvergier de Hauranne ?

Quelques mots maintenant sur les dernières lignes de votre article. Elles sont trop ouvertement contraires à la vérité pour qu'il leur soit donné de nous atteindre et de nous blesser. La collection tout entière de la Presse est là pour protester contre la souveraine injustice d'une telle accusation. N'étions-nous pas l'aiguillon du ministère du 15 avril 1837, comme nous l'avons été pendant six années du ministère du 29 octobre 1840, les excitant l'un après l'autre, sans relâche, à ne négliger aucune amélioration, à prendre l'initiative de toutes les réformes opportunes, judicieuses et fécondes? Après 1830, alors qu'il n'y avait en France que

treize caisses d^épargnes, n'avons-nous donc contribué pour rien à ce que le nombre en une seule année s'élevât à plus de soixante ? Avons-nous épargné pour arriver si rapidement à ce chiffre les efforts et même les sacrifices? L'institut agricole de Coôtbo, fondé par nos soins, où cent élèves étaient gratuitement nourris, logés, instruits, était-il donc une pensée sans élévation et sans générosité ? Est-il un établissement utile, une amélioration sociale auxquels notre concours ait jamais fait défaut? Les souffrances des classes laborieuses, en toutes circonstances, en tous temps, n'ontelles pas excité nos vives sympathies? Qui donc, si ce n'est la Presse^ a ouvert en faveur des ouvriers de Lyon, en 1837, une souscription qui a produit des sommes considérables ?

Le National se trompe fort s'il croit que des rancunes personnelles dictent l'opposition que nous faisons au cabinet. Nous ne sommes dans l'opposition que parce que lé ministère, dans l'ivresse d'une majorité de cent voix, s'est cru assez fort pour n'avoir plus besoin d'auxiliaires qu'il trouvait incommodes. Nous ne âous sommes jamais imposé à personne, et nous ne nous sommes jamais fait répéter une seconde fois un congé qui nous était donné. Aussi bien nous y trouvions notre compte , car il est infiniment plus facile de combattre que d'éclairer, de blâmer que d'avertir. Il y a tout à y gagner : de la popularité et point de solidarité. Pour le pays dont il compromet l'avenir, le ministère du 29 octobre a peut-être déjà trop duré ; mais pour nous, et dans notre intérêt, il ne durera jamais assez longtemps.

12 novembre 1847.

Le National^ pour échapper à la difficulté de répondre à la question précise que nous lui avions posée, nous fait dire ce que nous n'avons pas dit. Il nous fait dire : « La réforme T> électorale n'est pas le moyen d'obtenir les améliorations )) dont le pays a besoin. » Ce n'est pas cela que nous avons

dit. Voici nos paroles : a Indiquez-nous donc comment avec » une telle majorité et un tel ministère vous arriverez aux » améliorations sociales par Jes réformes politiques , com- » ment vous déciderez une majorité élue par des électeurs » payant 200 francs de contributions directes, à voter votre * réforme ainsi conçue : Tout garde national est électeur^ » tout électeur est éligible ?» .

Entre le National et nous, la question n'est pas de savoir si une réforme électorale serait efficace ou stérile, mais si elle est probable et possible ?

Telle est la question.

Il y a peu de temps, nous disions : une révolution nouvelle rencontrerait moins de difficultés qu'une réforme électorale de quelque importance. Nous persistons dans celte conviction, qui a toute la profondeur d'une crainte et toute la tristesse d'un pressentiment.

Ce qui fait à nos yeux la gravité de la situation, c'est l'asservissement de la majorité fermant les yeux à la lumière après avoir demandé que la lumière se fît ; n'approuvant rien et cependant votant tout ; contredisant dans un rapport ce qu'elle a dit la veille dans un autre ( il y a de cela d'innombrables exemples) ; fondant des journaux avec la prétention de faire éclater son indépendance, et ne sachant que donner la mesure de sa servilité ; c'est, enfin, le désaccord profond et manifeste qui existe entre la majorité légale et l'opinion publique. Plus l'opinion publique s'éloigne du ministère et plus la majorité légale se serre à ses côtés. Voyez les dernières élections partielles qui ont eu lieu ! Un pays mécontent et une majorité satisfaite, rien n'est plus grave, rien n'est plus dangereux : c'est, comme dans un engrenage, une roue qui ne tourne plus , tandis que l'autre tourne toujoiu^. Il faut forcément que l'une des deux cède ou se brise.

De l'opinion publique ou de la majorité légale, qui cédera? Si aucune des deux ne veut céder à l'autre, qu'arriverat-il ? C'est la question que nous nous adressons constamment.

44 fil41f.

Sans doule, au point où les choses en sont venues, une réforme électorale aurait l'avanlage d'ouvrir une issue dans cette impasse ; mais pour qu'une réforme électorale s'accomplisse, il ne suffit pas que le pays la souhaite, il faut encore une majorité qui la vote, car c'est la majorité légale qui fait la loi.

Or, la majorité parlementaire ne veut pas de réforme électorale.

Cela est avéré, cela est évident.

Quant à présent du moins, s'agiter pour la réforme électorale , c'est donc s'agiter dans le vide et poursuivre une chimère.

Si cela plaît cependant au National, nous ne l'en empêchons pas.

Il nous invite à lui indiquer où se cachent les Sully et les Colbert qui remplaceraient MM. Duchâlel et Guizot ; nous lui adressons la même question, et nous lui demandons où sont les Colbert et les Sully que la loi de 1831 tient à la porte des deux chambres sans la leur ouvrir ?

Si le National a besoin de preuves matérielles qui établissent que a nos sympathies pour les classes ouvrières ne » sont pas une question temporaire^ un accident de polé- » mique, » ainsi qu'il le prétend , voici nos preuves, vieilles de quatorze années, car elle remontent à. 1833 :

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