‹ Questions de mon temps, 1835 à 1856 (volume 2)Chapitre 14 sur 78 · MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON

<r Sur ce qui a été représenté au roi, en son conseil, qu'il se débite à Paris un livre portant projet d'une dîme royale, qui, supprimant la taille, etc., imprimé en 1707, sans dire en quel endroit, et distribué sans permission ni privilège, dans lequel il se trouve plusieurs choses contraires à l'ordre et à l'usage du royaume, à quoi étant nécessaire de pour'

96 tBà^.

Est-ce que Turgot, pour avoir proposé de substituer à la corvée une contribution territoriale, n'a pas été accusé par le Parlement d'avoir voulu attenter à la « propriété » et qualifié par Monsieur (depuis Louis XVIII) de charlatan d'administration (1) ?

Est-ce qu'enfin, pour abréger ce douloureux martyrologe du génie humain, il est une seule découverte importante qui n'ait pas commencé par provoquer l'incrédulité des ignorants et la raillerie des sots ?

Est-ce qu'en 1832, M. Thiers, alors qu'il était ministre du commerce, n'a pas commencé par nier les avantages et l'iipportance des... caisses d'épargne?

Est-ce que M. Thiers, M. Benoist, M. Duchâtel, tous les « financiers » de la Chambre des députés, n'étaient pas unanimes à repousser le billet de banque de 100 francs, comme offrant de grands dangers (2;.

voir; vu ledit ouvrage; ouï le rapport du sieur turgot, le roi, en son conseil, ordonne qu'il sera fait recherche dudit livre, et que tous les exemplaires qui s'en trouveront seront saisis et confisqués et mis au l»iLON. . . Fait, Sa Majesté, défense à tout libraire d'en garder ni vendre aucun, à peine d'interdiction et de mille livres d'amende. »

ARBÊT DU COK8EIL. 14 février 1707.

(1) Il y avait en France un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse oue de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que ae tact, chablatân d'administration ainsi que de vertu, fort pour décrier l'une, pour dégoûter de l'autre ; du reste, sauvage par amour-propre, timide par orgueil, aussi étranger aux hommes, qu'il n'avait jamais connus, qu'à la chose publique, qu il avait toujours mal aperçue. 11 s'appelait Turgot.

(2) (c Admettre des billets de 100 francs avec une liberté illimitée et sans autre garantie que la somme du numéraire à conserver en caisse dans la proportion d'un tiers des billets émis, c'est se jeter dans une voie aventU' reuse, dans laquelle peuvent se trouver de grands dangers, sans autre garantie qu'une mesure dofit l^ inefficacité est démontrée»

» Le ministre des finances et les gouverneur et sous-gouverneur de la Banque s'opposent vivement à cette création des billets de 100 francs. Ils reconnaissent bien qu'ils seraient d'un emploi commode et facile ; mais, par cela même, ils y voient tous les dangers que nous avons signalés comme conséquences d'une circulation exagérée. »

DENIS benoist.

(Rapport sur les coupures de 250 francs pour les billets de la Banque de France. — Moniteur, 1847, page 758.)

K La question n'est pas de savoir si le billet de 100 francs serait iitile au commerce, s'il peut être employé par le petit commerce dans ses paye-

Est-ce que ce ne sont pas, au contraire, les billets de 100 francs qui, plus que tout, ont contribué à ramener à la Banque de France les espèces métalliques et la confiance qui s'en étaient éloignées ?

Lorsque Pon voit ainsi qualifier de « grands dangers » les plus petites innovations et repousser les réformes les plus inoffensives et les moins douteuses, avouez que cela est peu encourageant pour aller soumettre à Pexamen d'une Assemblée, à la critique d'une Commission hostile, quelque idée, quelque perfectionnement, quelque système que ce soit I

Est-ce qu'une idée n'a pas d'autant moins de chances d'être comprise et accueillie qu'elle est plus neuve et qu'elle doit offrir des avantages plus grands ?

Les seules idées qu'on croit applicables, ce sont celles qui ont été appliquées.

mens. . . Ce que nous prétendons, ce n'est pas que ce ne soit une cei facilité, nous prétendons que c'est une facilité dangereuse.

certaine Voilà toute la question : que VutilUé est petite et que le davgeb bst ouajnd. En présence d'un petit avantage d'un côté, et d'un danger CONSIDÉ- Bablb de l'autre, nous repoussons l'amendement. »

DUCHATEL, ministre de f intérieur, {Moniteur. 1847, page 821.)

Cette opposition de M. Ducbâtel et de M. Denis Benoist était de la force de celle que rencontra Nicolas Briot, l'inventeur du balancier destiné à frapper les monnaies, opposition rapportée en ces termes par Le Blanc :

(c On Ae doit pas être surpris que les inventions nouvelles, quelque utile» qu'elles soient, trouvent de l'opposition lorsqu'on les veut faire recevoir dans le monde. Combien d'obstacles ne tit-on point contre la machine du balancier, dont on se sert aujourd'hui pour marquer les monnaies, lorsqu'on la voulut établir ! Non seulement les ouvriers qui fabriquaient la monnaie au marteau, mais même la Cour des Monnaies , n'oublièrent rien pour la faire rejeter. Tout ce que la cabale et la malice peuvent inventer tut mis en usage pour faire échouer les desseins de Nicolas Briot, tailleur général des monnaies, le plus habile homme en son art qui fût alors en Europe. Il fit une infinité d'épreuves en présence de MM. de Châteauneuf, de Boissise et de Marillac. Et quoique Briot eût fait voir que, par le moyen de la presse, du balancier, du coupoir et du laminoir, on pouvait fabriquer les monnaies dans une plus grande perfection, avec moins de longueur et de dépense que par la voie du marteau, dont on se servait depuis le commencement de la monarchie, la cabale de ses ennemis prévalut contre tout cela, et sa proposition fut rejetée. Le chagrin qu'il eut de trouver si peu de protection en Franco pour une chose que nous admirons aujourd'hui l'obligea de passer en Angleterre, où l'on ne manqua pas de -se servir utilement de ses machines, et de faire, par son moyen, les plus belles monnaies du monde. »

MELON. Essai politique sur le commerce.

« Proposez ce qui est faisable, ne cesse-t-on de répéter; » c'est comme si Pon disait : Proposez de faire ce qu'on fait,» disait excellemment J.-J. Rousseau.

Trois gouvernements et trente ministères, Royauté légitime, Royauté élue. République improvisée, M. de Martignac et M. de Polignac, M.Thiers et M. Guizot,M. de Lamartine et M. Ledru-Rollin, se sont tous brisés contre le même écueil : V Impuissance. M. Thiers a-t-il recherché si la cause de cette impuissance n'était pas dans l'imperfection des rouages ministériels, dans l'incompatibilité existant entre le système des assemblées délibérantes et le régime de la centralisation administrative, et surtout dans la séparation des deux pouvoirs : législatif et exécutif ?

Jamais nous, n'admettrons qu'une révolution soit un effet sans cause.

Une révolution a eu lieu en 1789 ; interrompue, elle a repris son cours en 1830 ; arrêtée une seconde fois, elle a brisé de nouveau ses digues en 1848.

Est-ce quand le flot est plus impétueux et que la digue est plus faible qu'on peut et qu'on doit se bercer de l'espérance qu'on parviendra à le contenir ?

Il y a une cause ; il faut la chercher.

Il y a une plaie ; il faut la sécher.

Il y a un appareil qui fonctionne mal ; il ne faut çien négliger pour qu'il fonctionne mieux.

H y a un gouvernement qui n'est jamais si près de sa chute qu'alors qu'on le suppose plus affermi, car il s'affaiblit par la durée qui devrait le fortifier ; il faut s'enquérir de ce qui fait sa fragilité et de ce qui pourrait faire sa stabilité.

Que M. Thiers nous montre donc une seule réforme qu'il n'ait pas combattue, une seule idée qu'il ait émise, une louable initiative qu'il ait prise, une question au fond de laquelle il ait jamais été !

La grande pensée de M. Thiers, c'est d'avoir entouré Paris d'une ceinture de pierre qui a coûté 150 millions à la France.

Avec cette somme, on eût construit le chemin de fer de

la Méditerranée à POcéan, qui eût multiplié, facilité les .rapports entre Alger et Paris.

L'Algérie pouvait être im vaste débouché ouvert à la colonisation volontaire et à la spéculation hasardeuse ; mais pour qu'il en eût été ainsi, il n'eût pas fallu attendre que ce fût la Révolution du 24 février qui donnât à l'Algérie les droits et les garanties qu'elle avait réclamés en vain. Il eût fallu qu'on pût y aller et en revenir rapidement, économiquement, et même, dans beaucoup de cas, gratuitement.

Assurément, ce n'est pas nous qui défendrons les Républicains de la veille, qui ont escaladé le pouvoir à l'aide des pavés, non ; mais si M. Thiers, qui a été ministre pendant de longues années, qui deux fois a été président du conseil, n'a rien fait, n'a rien pu faire, est-il étonnant que des ministres improvisés, inexpérimentés, n'aient rien pu faire et n'aient rien fait?

Mais de ce que les uns et les autres ne nous ont fait assister qu'au triste spectacle de l'émulation dans l'impuissance, en faut-il tirer la douloureuse conclusion qui a servi de trame au discours de M. Thiers?

Non, non cent fois non. Toute nécessité impérieuse a tôt ou tard prévalu. Or, il faut :

Ou détruire les chemins de fer, les canaux et les routes, abattre les écoles primaires, supprimer les journaux, abolir l'imprinoerie , ressusciter la foi , rétablir l'inquisition, rallumer les bûchers, et revenir à tous Jes anciens instruments de torture ;

Ou bien résoudre ce problème : Que personne ne mendie et qu'il y ait du travail et du pain pour tout ce qui pense, comme il y a de l'air pour tout ce qui respire.

Ou le génie de l'homme vaincra la misère comme il a vaincu l'ignorance ;

Ou la misère nous ramènera par l'excès même de la civilisation au berceau de la barbarie.

Est-ce la misère qui détruira la liberté ?

Est-ce la liberté qui détruira la misère ?

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