DE GÉRANDO
« Une loi sévère prévoit et punit la suppression d'état, ce vol audacieux qui s'attaque à ce qu'il y a de plus intime dans l'homme, et chaque famille trouve, dans l'arrondissement qu'elle habite, ce que j'appellerai une machine à suppression d'état. » ■»
RÉMACLE.
peu de garçons sont en état de satisfaire aux conditions exigées par la loi du recrutement ;
Tutelle complètement abandonnée dans 61 départements sur 86 ;
La grande majorité des filles sans mères vouées à la prostitution ;
Sur 100 forçats, 15 enfans trouvés, lorsque la proportion ne devrait pas dépasser 3 ;
Sur 50 individus, 1 enfant trouvé, proportion qui s'élèverait à 1 sur 30, si la mortalité était égale entre les enfants recueillis par les hospices et les enfants gardés par leurs parents.
Tels sont les faits significatifs qui résultent des divers témoignages qui précèdent, et qui me donnent le droit de vous dire : La preuve évidente que vous ne les avez pas même interrogés, c'est votre conclusion condamnée par l'expérience, conclusion qui n'est pas même la vôtre, car vous l'avez empruntée à M. de Lamartine, sans autre garantie qu'une contre-enquête (mai 1839) entièrement dénuée de renseignements précis et d'autorités suffisantes.
Rétablir les tours qui ont été supprimés, voilà tout ce que vous avez aperçu et trouvé au fond de la question qui, dans l'ordre de votre rapport, s'est présentée la première, parce qu'en effet elle est fondamentale !
Quelle question cependant était plus grave, plus délicate, méritait un examen plus approfondi, et commandait des recherches plus laborieuses en remontant de l'effet à la causel A quel examen vous êt^s-vous livré ? Quelles recherches avez-vous faites?
Vous êtes- vous demandé si le maiiage, tel que la loi civile l'a réglé, en France, était ce qu'il devait être?
Avez-vous pesé s'il valait mieux que la recherche de la paternité continuât d'être interdite en France, ou qu'elle y fût permise, ainsi qu'elle l'est en Angleterre, en Allemagne, en Suisse ?
Avez-vous médité sur ces chiffres que tout homme qui aspire à gouverner la France doit avoir constamment sous
les yeux : — sur 13 enfants qui naissent, 12 passant pour légitimeSy 1 réputé naturel ; sur 33 naissances un enfant abandonné ; sur 50 individus vivants, 1 enfant trouvé ?
Devant Dieu et devant la Nature, il n'existe point de différence entre l'enfant dit légitime et l'enfant dit naturel ; vous êtes-vous recueilli pour savoir s'il était juste, nécessaire, utile, qu'il en existât une, arbitrairement créée devant la Loi et devant la Société ?
Êtes-vous remonté des effets de la prostitution à ses causes, pour les combattre et les détruire, ainsi que Jenner est parvenu, par la vaccine , à combattre et détruire la variole qui frappait de laideur ceux qu'elle ne frappait pas de mort?
Avez-vous étudié la Commune telle qu'elle existe, pour savoir s'il ne serait pas possible de la réorganiser de telle sorte que ce fût elle qui servît h arrêter d'abord, et à tarir enfin le cours de la misère, de la prostitution et des enfants trouvés?
Non, vous ne vous êtes posé aucune de ces questions !
Même la plus simple de toutes vous a échappé, celle qui consistait à examiner s'il n'en coûtait pas plus cher à la société de multiplier, aii prix de 1,200 francs, le nombre des êtres chétifs et maladifs (1), que de dépenser, fût-ce le double, afin de former des hommes sains et robustes en état de lui rembourser sur leur travail les avances qu'elle aurait faites pour les bien élever et les bien instruire ?
Malthus sans audace, et Vincent de Paul sans foi, vous vous èies arrêté au bord de l'abîme ; vous avez détourné les yeux pour n'en pas voir la profondeur ; vous avez craint
(1) De 1825 à 1848, la dépense moyenne par enfant trouvé de un à douze ans a varié de 83 à 79 francs, non compris les frais de layette et de veture et les enfants conservés à Thospice par suite d'infirmités, ce qui porte de 104 à 100 francs la dépense moyenne totale, par enfant et par année.
D'après le budget de 1849, il y a en France 75 hospices dépositaires d'enfants trouvés.
Le nombre des enfants retirée par leurs parents s'est élevé à 13,181, en 1835 ; à 11,246, en 1836; en 1848, on n'en a retiré que 2,983, à peu près lo Blême nombre qu'eu 1819.
que le vertige vous prît ; vous vous êtes rejeté en arrière de quinze ans, et vous avez dit : — - « Il faut rétablir les » tours que dans une bonne intention on a voulu sup— » primer. »
Homme qui avez la prétention d'être pratique, vous avez renié l'expérience !
J'ai dit ce que vous proposiez ; quand j'aurai terminé l'examen de votre rapport, je dirai comment je comprends que les tours doivent être tous fermés, non par l'effet d'une loi spéciale qui les supprime, mais par l'effet d'une loi générale qui les rende désormais absolument inutiles.
§ II. Des Crèches et des Salles d'asile.
J'ai dit que vos conclusions aboutissaient, pour l'enfance, au communisme ; c'est ce qui résulte des éloges enthousiastes que, dans votre rapport, vous prodiguez aux CrècAcs et aux Salles d'asile.
Le rapport de M. Fournier, secrétaire général des crèches (1), porte à 60 centimes par jour, y compris la rétribution mensuelle, la dépense de l'enfant qui fréquente régulièrement la crèche. Le président, M. Marbeau, la fixe à 55 c. Ils s'accordent à établir la rétribution mensuelle à la charge des familles à 20 c. par jour. Or la famille fournit en outre les déjeûner du matin et dîner du soir, qu'on peut évaluer à 20 c. au moins. Elle garde l'enfant chez elle dimanches et fêtes, c'est-à-dire cinq jours du mois ; de plus, elle est chargée du blanchissage, « puisqu'il faut que la mère » apporte son enfant en état de propreté. » Donc l'enfant revient à la famille : pour la crèche 20 c, 20 c. pour les déjeuner et dîner, total 40 c. pour frais d'alimentation pendant vingt-cinq journées; de plus, les cinq autres journées entières à 55 c. et à 4 fr. de blanchissage par mois. L'enfant coûte en outre à la ville ou à la charité de 35 à 38 c. par jour : total, 9 ît, par mois à la charge de la crèche, sans y
(1) Rapport du 26 mars 1849.
comprendre les frais de vestiaire, de réparation ou d'appropriation ; ainsi chaque -enfant fréquentant vingt-cinq jours par mois la crèche coûte à la mère 16 fr. 75 c. d'alimentation ou de blanchissage, et 9 fr. à la crèche. Des crèches, vous dites :
« Dans ces dernières années, une invention des plus in-
» génieuses et des pJus touchantes, sous le titre de crèches
y> et de salles d'asile^ a institué des lieux pour y recueillir
» l'enfance, depuis l'âge le plus tendre jusqu'à l'âge de l'é-
» cole, et suppléer ainsi aux soins de la mère, obligée d'aller
» travailler loin de son enfant, pour gagner la vie de son
» enfant et la sienne. C'était la seule institution peut-être
» que Vhumanité et la religion des temps antérieures n^eus-
» sent pas encore songé à créer, Jusque-lè, l'enfant, vivant
» dans les rues des villages et des villes, quelquefois sus-
» pendu dans ses langes au milieu de la ferme abandonnée^
» était exposé à la corruption, au vagabondage, souvent
» même aux animaux malfaisants. »
Que parlez-vous de services rendus par, les crèches h l'enfant exposé aux animaux malfaisants, dans « les fermes » abandonnées ! » Où donc avez-vous vu qu'il existât des crèches dans les campagnes ? Il est évident que vous ne vous êtes pas rendu compte de la difficulté des distances, quand il faut porter le matin un enfant à la chèche, et aller l'y reprendre le soir, difficulté si gi'ande et presque insurmontable même dans les villes.
Les éloges que vous prodiguez aux crèches ne sont pas d'accord avec les conclusions du rapport déposé le 27 décembre 1849, par M. Lepelletier-d'Aulnay, au nom du Conseil de surveillance de l'administration générale de Vassistance publique^ chargé, à la demande de M. le ministre de l'intérieur, par M. le préfet de la Seine, d'émettre son a\is sur la nécessité de reconnaître la Société des crèches du département de la Seine comme institution d'utilité publique.
Voici, après six mois d'études et de réflexions, les con-
clusionsde ce conseil, qui avait nommé pour commissaires : MM. Monod, Riancey et Lepelletier- d'Aulnay, ce dernier, rapporteur :
« Il n'y a pas lieu, quant à présent, de reconnaître la » Société des Crèches comme établissement d'utilité publi- » que, par les raisons suivantes : ^
» 1** Les locaux des crèches sont mal choisis et mal- » sains;
» 2^ Les soins donnés aux enfants sont insuffisants ;
» 3** La mortalité y est plus grande qu'à domicile ;
» 4° La crèche matérialise le sentiment maternel ;
» 5** L'éloignemeht des crèches est un obstacle ;
» 6** La crèche dégage la mère légitime du premier de » ses devoirs ;
» 7** La crèche tend à faire naître dans l'esprit de la » classe pauvre cette pensée aride que l'aumône est une » humiHation pour celui qui la reçoit ;
» 8^ Il faudrait 15 millions pour élever soixante mille » enfants ;
» 9<* Les secours à domicile aux mères nourrices sont » plus désirables, plus efficaces et plus rationnels;
» 10° Une institution qui touche si directement à la con- » servation de l'espèce humaine ne peut rester indépen- » dan te, en dehors de l'autorité municipale ;
» IP Enfin, la Société des Crèches, étant reconnue éta- » blissement d'utilité publique, deviendrait une nouvelle » branche indépendante et rivale de l'assistance offi- » cielle. »
L'institution des crèches ne mérite ni vos éloges, peutêtre exagérés, ni les critiques, certainement excessives, de M. Lepelletier-d'Aulnay. La vérité sur elles ne me paraît avoir été dite, dans une juste mesure, que par M. Carnot, ministre de l'instruction publique, s'exprimant ainsi en mai 1848 :
« Les crèches rentrent dans la catégorie de ces institu- » tions de charité que Vextrême misère rend indispensa--
» blés, mais qu'accompagnent toujours des inconvénients » moraux. Les crèches permettent à la mère de famille » d'aller gagner un salaire nécessaire ; mais, en facilitant » son travail hors de la maison, elles portent atteinte à la » vie antérieure. Les salles d'asile elles-mêmes ne sont pas » complètement exemptes de ce reproche. Il faut veiller sur » ces intéressants établissements; il faut les améhorer, y> mais les maintenir strictement dans les limites de la né- » cessité. Ils sont, par leur nature, destinés à se restrein- » dre en même temps que s'augmente le bien-être géné- » rai. PliLS il sera permis àlamère d'être chez elle, moins » VÉtat devra la suppléer par des soins étrangers. »
M. Carnot a raison, deux fois raison. D'abord il est incontestable que « les crèches portent atteinte à la vie inté- » rieure ; » ensuite, il n'est pas moins incontestable « qus » plus il sera permis à la mère d'être chez elle, moins VÉtat » devra la suppléer par des soins étrangers. »
Plus d'un lecteur, assurément, sera tenté de m'accuser de méprise et croira que j'ai attribué à M. Thiers, membre de la Majorité, l'opinion de M. Carnot, membre de l'Opposition, et a M. Carnot l'opinion de M. Thiers. De la part du lecteur, je me hâte de l'en prévenir, ce jugement serait un jugement téméraire. D'abord j'affirme qu'il n'y a pas d'erreur dans mes deux citations ; puis j'ajoute que l'inconséquence n'est qu'apparente de votre part.
Dès que vous admettez et proclamez que « la misère est » la condition inévitable de Vhomme dans le plan général des » choses, » sous peine de révolution terrible, force vous est de reconnaître et de déclarer « quHl doit y avoir une bien- » faisance publique comme il y a une bienfaisance privée; » car, vous le dites, ce n'est pas trop de deux pour soula- » ger la misère, tant particulière que générale, existant iné- » viTABLEMMENT dans toutc société même riche et civilisée. »
Mais où conduit votre affirmation si tranchante? Elle conduit, on le voit, à développer le germe du communisme de la manière la plus dangereuse, en perpétuant l'antago-
nisme entre deux classes inégales en force : celle composée des enfants qui naissent comblés des dons de la fortune, et celle composée des enfants qui naissent condamnés aux privations de la misère, et en leur inoculant dès le berceau cet esprit d'antagonisme. Cependant, au point de vue de la pacification sociale, quels sont les enfants qui auraient le plus besoin d'être étroitement et de bonne heure rattachés à la société par les liens de la famille ? — Ne sont-ce pas ceux de la classe la plus nombreuse ? ne sont-ce pas ceux que la crèche et la salle d'asile accoutument, dès le premier cri de souffrance qu'ils jettent, à se passer de mère et à vivre des journées tout entières éloignés du foyer domestique? Au contraire, quels sont les enfants qui, de préférence, auraient besoin d'apprendre, dès leur plus jeune âge, le rude apprentissage de la vie commune? Ne sont-ce pas ceux de la classe la moins nombreuse, ne sont-ce pas ceux précisément qui n'entreront jamais ni dans la crèche ni dans la salle d'asile, pas même pour les visiter ? Ainsi, par cette éducation de nature opposée, s'élargit encore chaque jour de plus en plus, au lieu de se rétrécir, l'abîme entre les deux classes, l'une que tout concourt à rendre compacte, rude et brave, l'autre que tout concourt à entretenir dans l'isolement, la mollesse et la peur. Il faut opter : — ou pour tous également l'éducation de la famille, ou pour tous également l'éducation de la vie commune. Vous habituez l'enfant du pauvre, dès qu'il est né, à ne connaître de l'existence que la vie commune, et puis vous vous récriez contre le progrès que font, dans l'esprit de la classe nombreuse, laborieuse et souffrante, les tendances et les idées communistes I Est-ce raisonnable? Comment pourrait-il en être autrement? Qui sème du seigle ne saurait s'attendre à récolter du froment.
Ces observations, qui s'appliquent aux crèches, s'appliquent également aux salles d'asile, car ces deux institutions dérivent du même ordre de choses.
Le rapport sur l'état de l'instruction primaire en 1843 <?oncluait en ces termes :
: a Que sur 1 ,489 asiles existant à cet le époque, 660 seulement » ont des maîtresses qui connaissent etpratiquent les bonnes » méthodes; que sur ces 1,489 asiles, il ny en a que 492 » disposés conformément aux règlements^ et dans lesquels il » 5e trouve des préaux d'été et d'hiver reconnus nécessaires » pour la santé des enfants ; et que, par conséquent, 1,000 » environ, soit les deux tiers, laissent à désirer sous le rap- » port du local ; que sur ces 1,489 asiles, il n'en existe, d'a- » près les rapports officiels, que 704 tenus dune manière » satisfaisante pour la tenue et la discipline ; qu'il y en a » 420 médiocrement tenus et 360 mal dirigés, »
A l'occasion de ce rapport, l'aveu suivant échappait, dans la séance du 25 juin 1845, à M. François Delessert :
« 11 est donc reconnu, par les rapports officiels faits au » ministre, que la majorité des asiles est médiocrement te- » nue ou mal dirigée. »
De toutes les institutions que vous louez et que . vous récapitulez si complaisamment en ces termes : Enfants Irou^ vés^ Sociétés de Charité maternelle, Bureaux de nourrices, Crèches, Salles dasile, Fixation des heures de travail pour les enfants, Sociétés de patronage, Colonies pénitentiaii^es et agricoles, Hospice des Sourds-Muets et des Jeunes- Aveugles, et qui ont l'enfance et Tadolescence pour objet; les seules qui, dans ma pensée, doivent être conservées, et, s'il est possible, étendues, perfectionnées, ce sont les établissements spéciaux destinés, les uns aux aveugles, et les autres aux sourds-muets.
Après avoir dit :
(( Tous ces genres de prévoyance anciens ou récents em- » brassent dans leur ensemble l'enfance toute entière. Nous » sommes donc fondés à dire que pour cet âge le zèle des » particuliers et de l'État n'avait rien laissé à inventer. »
Vous ajoutez avec satisfaction, en terminant le paragraphe consacré à l'enfance et à l'adolescence :
- « Si on ne sort pas des vrais principes sociaux, on ne
I4i iA«#.
» pouira imaginer d'autres manières de venir au secours de » l'enfance que celles que nous avons indiquées. »
Amère dérision I
On a vu, en effet, combien étaient efficaces ces manières de venir au secours de l'enfance I
On a vu ce qu'elles produisaient :
Un enfant trouvé sur cinquante individus ;
De cinquante à soixante-six enfants-trouvés, mourant faute de soins suffisants, dans la première année de leur naissance ;
Sur cent forçats, quinze enfants trouvés ;
Le plus grand nombre des filles nées sans parents vouées à la plus hideuse prostitution ;
Deux éducations rivales opérant l'une et l'autre à contresens : celle-ci donnée aux riches dans le sein de la famille, et celle-là donnée aux pauvres dans la crèche et dans la salle d'asile.
§ m. — Des bureaux de nourrices.
Le premier règlement concernant les nourrices est l'ordonnance du roi Jean, de l'année 1350, rapportée par M. Isambert , dans un Recueil général des anciennes lois françaises. Le salaire d'une nourrice était alors de 100 sols par année ; les demanderesses avaient droit à 2 sols pour une nourrice, somme qu'elles percevaient des deux parties. Les nourrices qui entreprenaient plus d'une nourriture dans le courant de la môme année , étaient condamnées à une amende de 60 sols , avec prinse de corps au pilori. Les recommanderesses et les autres complices de ce délit encouraient aussi une amende de 10 sols. Sous Louis XIII et Louis XIV, en 1615 et 1655, les recommanderesses devinrent de véritables fonctionnaires ; elles eurent le monopole du placement des nourrices, avec interdiction de s'occuper à l'avenir du placement des servantes. La déclaration du 29 janvier 1715, qui mit ces deux espèces de fonctionnaires sous les ordres du lieutenant-géné-
raJ de police, fut confirmée dans ses motifs par celle du l®*" mars 1727. Le nombre des recommanderesses, limité d'abord à deux, fut ensuite porté à quatre. Leurs bureaux étaient situés au Crucifix-Saint-Jacques, rue de l'Échelle, ou Saint-Louis; la troisième, rue des Mauvais-Garçons, et la quatrième, aux environs de la place Maubert ; elles faisaient bourse commune des droits qu'elles percevaient, k raison de 30 sols par chaque nourrisson ; on exigeait d'elles certaines garanties : elles devaient être veuves ou mariées, ou filles âgées de quarante ans au moins, et justifier, en présence d'examinateurs sérieux , de leur bonne moralité , de leurs principes religieux, de leur capacité. Mais ces quatre bureaux ne répondirent pas aux prescriptions de l'édit de 1729. Ils furent mal administrés; les nourrices étaient mal logées, mal couchées, et se dispersaient dans la ville, « ce dont il résultait beaucoup d'inconvénients. » De là vint la déclaration de 1769, qui institua le bureau général, sous la direction de deux recommanderesses et de deux directeurs , tous à la nomination du lieutenant-général de police. Un peu plus tard, on supprima une des recommanderesses, en n'admettant qu'une seule fonctionnaire au serment. Les meneurs et les meneuses, qui étaient chargés d'établir des rapports entre les nourrices et le bureau , devaient remplir certaines formalités pour être admis k exercer leur industrie. Ils devaient faire certifier que leur bien était suffisant pour répondre des deniers des nourrices, ou fournir un cautionnement. Les nourrices trouvaient dans le bureau un gîte et la nourriture, moyennant 2 sols par jour. On ne les y recevait que sur un certificat du curé de leur paroisse, mentionnant leur pays, leur diocèse, l'extrait de baptême de leur enfant, leurs nom, prénoms et professions; leur nioralité, leur religion; si elles étaient mariées, et à qui; si elles avaient ou n'avaient point d'autre nourrisson* que leur enfant; si elles étaient pourvues d'un berceau ou d'une couchette, et même d'un garde-feu. Dans le bureau se trouvait une salle de location, où se tenaient toujours
144 àM60.
des liictriccs. Le ptirliculier qui cherchail u\w nourrice élait mis en rapport avec la plus ancienne airivée, et ainsi de suite, jusqu^à ce que le choix fût fixé. Alors la recommanderesse d(^livrait aux ptVes et aux mères copie des certificats de la nourrice, de manière h rendre toutes les fraudes impossibles. Un médecin et un chirurgien étaient attachés au bureau et se mettaient gratuitement à la disposition des pères de famille, ponr procéder à l'examen médical (jui pourrait leur être demandé. Sur leur rapport, fait au directeur du bureau, le lieutenant-général de police décidait les questions de salaire, d'amende contre les nourrrices, et même de punition grave quand celles-ci avaient commis quelque délit. L'autorité interdisait à une femme de prendre un nourrisson , si son enfant n'était ou décédé ou âgé de sept mois révolus, à moins qu'elle ne fît certifier que l'enfant serait allaité par une autre femme jusqu'à cet âge. Le meneur devait veiller à l'exécution de cette mesure. On n'acceptait pas non plus pour nourrices des femmes qui étaient accouchées depuis plus de deux ans, et il était bien rare que l'on se contentât du lait vieux, bien qu'il fût reconnu de bonne qualité. Alors même les parents, prévenus de cette circoristance, déclaraient par écrit qu'ils acceptaient la nourrice en parfaite connaissance du fait. On empêchait les femmes en état de grossesse de contracter avec les parents. Si elles devenaient grosses pendant l'allaitement, elles devaient en informer la famille de leur nourrisson et le curé, qui en instruisait le lieutenant-général de police; elles ne pouvaient, sous aucun prétexte, garder l'enfant. Des édits, des ordonnances et des sentences de police prouvent combien on tenait alors à l'exécution rigoureuse de cette mesure, qui donne lieu maintenant à des fraudes si nombreuses et si dangereuses pour la santé de l'enfant. Une nourrice, qui ne recevait pas de bons certificats des parents de son premier nourrisson, n'était pas admise à se présenter dans une autre famille. Les me-, neurs étaient l'objet d'une grande surveillance, ainsi que
les commissionnaires dont ils se faisaient aider, et toutes les précautions étaient prises pour éviter les changements d'enfants, qui sont à présent la chose la plus possible, et peut-être la plus commune. Les livres des recommanderesses étaient visés , paraphés par les magistrats , et déposés à la fin de chaque année dans les bureaux du lieutenant général de police. Toutes les contraventions étaient punies de peines graduées, soit envers les nourrices, soit envers les recommanderesses. Ces peines étaient l'amende de 30 à 50 livres, la suspension, la destitution, la perte du salaire et du sol pour livre des meneurs, le fouet et l'emprisonnement. Les meneurs furent d'abord chargés du soin de remettre aux nourrices le salaire convenu entre elles et les parents. Ils ne devaient pas laisser accumuler plus de trois mois. Il en résulta pour eux des pertes et des difficultés dans les recouvrements, ce qui détermina le gouvernement à se charger des frais de poursuites. A la suite de quelques abus, on créa le bureau de la direction , qui fit aux nourrices les avances de leurs mois de nourriture, et aux meneurs celles de leur sol pour livre. Ce bureau, ouvert le 1®' janvier 1770, entretenait la correspondance nécessaire avec les nourrices et les pères de famille, de manière à ce que tous pussent concourir à la conservation de leurs nourrissons. Il devait être régi par deux directeurs, mais il n'y en eut, par le fait, qu'un seul. On créa des inspecteurs pour veiller à l'exécution des ordres du lieutenant-général de police, et l'on institua vingt-deux préposés, dont vingt pour l'intérieur de Paris et ses faubourgs, et deux pour la banlieue. Les chirurgiens inspecteurs furent supprimés parce qu'ils e^eploitaient les nourrices, et que leur incapacité ou leur inexpérience des aff'aires les rendaient peu propres à l'inspection, sous le point de vue 'administratif, et parce qu'ils étaient devenus la terreur de ces femmes. M. Lenoir, lieutenant-général de police, fit rendre un arrêt du conseil d'État qui ordonnait le dépôt, chez les curés et les seigneurs , des cent boîtes de médicaments appropriés à ni. 10
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l'usage des nourrissons, dans les paroisses où il existait beaucoup d'enfants pauvres. Un médecin spécial rédigeait avec soin une instruction pour l'emploi de ces remèdes , et devait répondre à toutes -les consultations qui lui étaient demandées par les pères de famille. Quant au mouvement financier, voici ce qui se passait : le directeur du bureau central, qui encaissait les recettes des parentes, était garant envers les nourrices et les meneurs de la bonne gestion et exactitude des préposés subalternes. Il arrêtait ses rôles, 'qui, une fois vérifiés, étaient rendus exécutoires, à la réquisition du procureur du roi, par le lieutenant-général de police. L'ordonnance de ce dernier magistrat recevait exécution nonobstant appel ou opposition, sans frais, par toutes voies, même par corps. La prise de corps, que la mauvaise foi de certains pères de famille avait rendu nécessaire, fut maintenue par divers arrêts du parlement de Paris, ordonnant la capture des condamnés, même dans leurs maisons.
Le directeur chargeait les meneurs de remettre aux nourrices les mois échus, et il en faisait même au besoin l'avance aux parents. Ces payements étaient consignés sUr une feuille d'ordre. Les commis des bureaux étaient occupés à des travaux de correspondance, d'enregistrement, de comptabilité, de recettes, de caisse, de contrôle, de poursuites à la fin de recouvrements, de renseignements aux familles , de correspondances avec les inspecteurs en tournée. Les frais étaient remboursés au directeui", moyennant le droit de sou pour livre sur toute la comptabilité. Enfin les curés étaient mis au courant de leurs devoirs et de ceux des nourrices, au moyen d'une instruction très détaillée qui fut publiée en 1770. La loi du 14 septembre 1791 ouvre la porte à l'industrie des placeurs. Le 12 messidor an VIII, le préfet de police, par arrêté des consuls, reçoit l'ordre de faire surveiller spécialement le bureau des nourrices. Un décret impérial de juin 1806 prescrit des améliorations, tout en laissant le bureau des nourrices de la ville de Paris dans les attri-
butions de l'administration des hospices, sous l'autorité du préfet de la Seine, quant à la partie administrative, et dans celle du préfet de police en ce qui concerne la police des nourrices. Telle est, si l'on y ajoute la loi de mai 1838, sur les contestations renvoyées aux juges de paix, toute la part prise par l'État h la question des nourrices et de leurs nourrissons.
Quels éJoges méritent et quelles garanties présentent les bureaux de nourrices?— A cette question, c'est d'abord M. de Watte ville qui va répondre :
« On se plaint généralement, dans J'intérét des familles » et dans 'celui de l'État, qu'un service aussi important ne » soit l'objet d^aucune surveillance^ et que les enfants soient » pour ainsi dire livrés sans défense, sans protection, à des » femmes qui, trop souvent, ne sont pour eux que des mer- » cenaires sans pitié. »
C'est ensuite un administrateur qui n'est pas suspect, c'est M. Marbeau, adjoint au maire du 1®' arrondissement de Paris :
« II naît en France un million d'enfants; on ne peut éva- » luer k-moins de cent mille ceux qui sont mis en nourrice » loin de leurs parents. II y a des nourrices honnêtes, dé- » vouées à leurs devoirs ; mais il en est qui ne voient dans » leur élève qu'un instrument de gain. Aucune n'est sub- » TEiLLÉE ; on ne les soumet pas même au livret. Cette in- » curie cause la mort de vingt ou vingt-cinq mille enfants » par année. Les plus malheureux sont ceux qui, faute de » soins, reviennent estropiés, infirmes, rachitiques ou » idiots. 0
C'est M. Boissel, l'un des maires de Paris et rapporteur, qui donne à la tribune de la chambre des députés, dans la séance du 27 juillet 1847, les détails suivants :
a Les nourrices s'attachent rarement aux enfants qu'elles » élèvent; c'est une spéculation qui doit leur rapporter » le plus de profit et leur causer le moins de dépense » possible ; aussi les enfans abandonnés à ces soins merce-
» naires sont mal soignés et n^échappent que par miracle. » pour ainsi dire^ aux mille chances de mort qui les envi- » ronnent.
» Souvent ces femmes se chargent à la fois de plusieurs » enfants, et lorsque arrive un décès , quelquefois Vacte de » naissance qu'on présente au maire est celui de l'enfant
» QUI paye le moins OiJ LE MOINS BIEN. •
» Heureux encore quand la cupidité ne les condamne pas » à un crime plus grave \ On a vu une nourrice être con- » damnée à mort et exécutée après avoir empoisonné suc- » cessivement cinq nourrissons. »
C'est M. Philipon de la Madeleine, avocat à la cbur d'appel de Paris :
« Des statistiques prouvent que la mortalité des enfants » confiés aux nourrices est de quatre sur cinq environ, et » ce chiffre prend des proportions effrayantes, quand on » songe que douze à quinze mille nourrices viennent chaque » année chercher à Paris ces faibles créatures, victimes de » négligences homicides. Les enfants qui échappent à la » mort sont très souvent atteints de maladies déplorables, » et «même d'infirmités dans les membres inférieurs, qui » prouvent la dureté et l'incurie de celles à qui on les avait » confiés.
» Des plaintes innombrables parviennent chaque année » dans les bureaux de la préfecture, et M. le préfet doit sa- » voir quelles sont les fraudes sur l'âge, la santé, le moral » des nourrices, sans compter d'autres écarts toujours pré- » judiciables è l'enfant du malheureux. Les maux qui attei- » gnent celui-ci n'épargnent pas toujours l'enfant du ci- » toyen aisé.
» De malheureuses paysannes arrivent de leur campagne » à Paris avec des idées de lucre et de parcimonie poussées » au delà de tout ce qu'il est physiquement possible de » supporter. La plupart s'installent dans des bouges atte- » nant aux bureaux des places. Il n'est rien de plus repous- » sant que tout ce qui sert à leur coucher et à leur nourri-
» ture : étendues la nuit sur d'étroites couchettes, il arrive » que leur enfant tombe et roule sans qu'elles se réveillent, » et la chétive créature reste sur le carreau jusqu'au jour. » D'autres fois l'enfant est placé dans une boîte sans appa- » rence de coussin ou de matelas ou dans un berceau sus- » pendu au pied du lit. La mère vit de pain et de fruits, » évitant soigneusement de faire la moindre dépense ; de » telle sorte que la plupart du temps la mère et le nourris- » son tombent dans un état de souffrance et de marasme. » Celles qui résistent à cet "état de choses , et qui ont un » beau nourrisson, servent d'ordinaire d'appeau pour la y> femme du riche, et elles exigent un meilleur salaire. Les y> autres sont réservées au pauvre, qui est forcé de se réduire » à un prix plus faible.
y> L'expérience a prouvé que, comme cela arrive pour le » dispensaire, on ne doit faire aucun cas sérieux des certi- » ficats délivrés par les médecins particuliers , soit des bu- » reaux de placement, soit des familles des nourrices qui » s'éloignent de leur pays. Le médecin des campagnes a y> mille ménagements à garder. Trop souvent il ferme les » yeux sur des choses qu'il sait très exactement. Ainsi, on » voit des femmes atteintes de telle ou telle maladie, infec^ » tées de tel ou tel vice héréditaire , rongées d'une lèpre » quelconque, s'éloigner de leur village avec de bons certi- » ficats. Elles vont cliez un placeur indulgent, ou, pour » mieux dire, inhumain, qui les loge, aux environs de sa » demeure, dans quelque taudis où il les envoie chercher » quand les chalands se présentent. Ces malheureuses, très » au courant de leur position, font la part la plus large à » l'entremetteur, qui de son côté n'épargne lien pour les » caser, après s'être Jfait délivrer par le médecin spécial de » son bureau un certificat au moyen duquel il se trouve à » couvert de tout reproche. Sûr d'arriver à ses coupables » fins, le placeur a pour complices certains docteurs aux- )) quels il fait des remises, puis les sages-femmes et les y) gardes-malades, qui partagent avec lui les gages du » premier mois, chiffre énorme du droit de commission
» usuel (1). Avec le concours de toutes ces complaisances » intéressées, la nourrice défectueuse est pourvue de nour- » rissons auxquels elle inocule le germe de diverses mala- » dies, quand elle ne leur donne pas une mort immédiate.
» C'est encore par les mêmes pratiques que l'on voit des » femmes venir chercher tous les deux ou trois mois des » nourrissons, et entreprendre plusieurs nourritures, dont » elles ne peuvent venir à bout qu'en risquant la vie de » trois ou quatre enfants à la fois. Enfin c'est aussi dans les » mêmes lieux que se font les arrangements homicides » concernant les nourrissons délaissés par leurs mères, qui » se chargent de l'enfant du riche dans des vues de cupi- » dite.
» Ces petits orphelins ne sont pas alors traités, nous osons y) l'affirmer, aussi bien que les jeunes animaux domestiques » qui tomberaient dans des mains compatissantes. Ils dépé- » rissent à vue d'oeil, et meurent le plus souvent dans le » cours du deuxième ou troisième mois.
» On voit les atroces menaces des pères nourriciers, leurs » cris et leurs fureurs exor^r, sur l'enfant qui leur est con- » fié et qui a troublé leur sommeil, une action dont les efiTets y> se manifestent par l'épilepsie , l'hébétement , Pidiolis- » me, etc. Le service médical nous amène à parler d'un fait » assez commun et plus répété qu'on ne pense : celui du » changement des enfants en nourrice. 11 est très positif qu'à » un certain moment de la vie, la distihction à établir entre » plusieurs enfants nouveau-nés échappe aux yeux les » mieux exercés. On a dit souvent que le meneur lui-même, » qui entasse dans ses hottes ou paniers quatre, cinq ou six » enfants à la fois, ne prend aucune des précautions pres- » crites môme pour les cadavres dont on numérote les places » dans la fosse commune ! Ces cargaisons de petits êtres » vivants partant d'un point donné, d'un hospice ou d'une » ville, sont transportées et dispersées dans les communes
(1) Tout au moins 27 francs sur 30, et toujours le prix dû mois entier pour les placements dans la banlieue ou sur lieu.
» par des gens qui sont souvent pris de vin et qui laissent » leurs hottes à la merci des servantes des auberges où ils » s'arrêtent. Des changements ont alors lieu, et tel enfant » déplacé de sa petite corbeille est substitué à un autre, >) sans que le meneur y fasse attention.
» Sans doute plusieurs des meneurs sont dignes de con- » fiance, mais il en est aussi qui ne sont pas à la hauteur de » cette mission. Ainsi la déclaration de 1717 et celle de 1727, » qui leur donnent le soin de faire dresser les actes de dé- » ces des enfants qui succombent dans le voyage, ne pré- » voient aucunement le cas d'échange des noms dès nour- » rissons, de manière que le meneur exerce alors un pouvoir » immense, quand on songe à la foule d'intérêts qui repo- » sent sur la tête d'un enfant. Grâce à cette confiance que » l'on accorde aux meneui^, il arrive encore que, des décès » n'étant pas déclarés par eux, les pères de famille payent » pendant plusieurs mois la nourriture de leurs enfants » morts depuis longtemps. Ce sont des fraudes punissables » par les articles 309, 319, 320, 345, 348, 349, 351, 352 du » Code pénal; mais il vaudrait mieux les prévenir. Cette » organisation est encore plus défectueuse, quand on songe » que les meneurs emploient d'autres subalternes^ connus » sous le nom de commissionnaires, et qui demandent une » surveillance encore plus grande que leurs maîtres ou pa- » trons.
y> En regard.de ces méfaits dont les familles se plaignent, » les nourrices et leurs adhérents font quelques reproches à » l'administration, qui les abandonne, disent-ils, à la merci D des bureaux et des inspecteurs, laissant cette branche si » importante et si spéciale d'un service public confondue » avec le service des aliénés et des filles publiques! Elles » reprochent encore au législateur de les abandonner à la » discrétion aes.pères de famille, dont la mauvaise foi peut » décliner la compétence des juges de paix et éluder indé- » finiment le payement des salaires convenus. De là, pour » des gens peu éclairés, cette conclusion, que les contra ven- )> tions sont excusables et même nécessaires. Mais qui porte
» en définitive la peine de tout cela? des enfants innocents D que des maladies rongent et que la mort fait disparaître. » Indiquer toutes les conséquences de cette effroyable mi- » sère serait chose impossible I »
C'est M. le docteur Izarié s'exprimant ainsi , le 29 mars 1849, dans une séance ayant les crèches pour objet :
a L'on s'étonne en France de nombreuses victimes dans » l'enfance, et que l'appauvrissement de la race se fasse de ^ plus en plus sentir! Et comment pourraitr-il en être autre- » ment, lorsque, sans aucune espèce de surveillance locale, D de pauvres enfants sont livrés à la cupidité de malheu- ^ rctoses femmes qui n'en ont aucun soin, qui, à défaut de 9 lait, gorgent ces pauvres créatures d'aliments grossiers 1» que des estomacs d'adultes ne sauraient digérer, et qui V agissent sur eux en véritable poison lent, qui les tue ou ^ les laisse dans un état de dépérissement tel, que tous les ^ soins imaginables ne peuvent ensuite les rétablir? Les » ravages produits par les nourrices sont si grands que, sur » cent enfants qui partent de Paris, la grande moitié n'y » revient pas. Un quart revient pour y mourir rachi tique, » et l'autre quart nous fournit celte population dégénérée » qui atteiiît l'âge de la conscription. C'est dans le quart des » enfants revenant de nourrice avec une constitution rachi- » tique et complètement altérée que la mort trouve à faire y> sa fatale moisson. Ce fait déplorable est si connu et si gé- » néral dans nos crèches, qu'il n'est pas jusqu'aux berceu-r » ses qui ne craignent la réception de ces enfants, tant elles » sont convaincues, disent-elles, que l'enfant offert ne peut » qu'augmenter en peu de temps la liste des décès... Ils ont, » en effet, un cachet qu'il est impossible de méconnaître. » Pâles, étiolés,, la figure amaigrie, la tète grosse , le ventre » volumineux, quelquefois énorme, les bras, lés cuisses, les » jambes comme des fuseaux : voilà le portrait fidèle de » ces jeunes spectres, dont la figure à peine humaine arra- » che si souvent des exclamations de pitié et de compassion T> à tous les visiteurs de la crèche... Lorsque les ravages
» produits par la déplorable et honteuse spéculation des T> nourrices ne sont point assez profonds pour avoir couiplé- » tement altéré leur constitution, l'on voit ces pauvres vic- » tûnes revenir peu à peu à la vie, pourvu que le régime » de la crèche ne soit point contrarié dans son action par » l'alimentation intempestive à laquelle trop souvent les » mères les soumettent chez elles. »
Continuez donc de vanter les bureaux de nourrices !
§ rV.-— V apprentissage.
L'apprentissage est-il mieux surveillé? — C'est encore M. Boîssel, maire de Paris et député, qui va répondre :
« Qui d'entre vous, messieurs, à l'aspect de la dégrada- » tion physique de la classe pauvre dans toutes vos grandes » vUles industrielles , qui de vous n'a plaint la destinée de » ces pauvres enfants, maigres, pâles, décharnés et si épui- » ses déjà qu'on doute presque , en les voyant, qu'ils puis- » sent vivre jusqu'à l'âge d'homme? En effet, beaucoup de » ces êtres étiolés meurent vers l'époque de la puberté ; » quant à ceux qui vivent jusqu'à la conscription , lorsqu'ils ï> arrivent au conseil de révision, ce sont eux qui forment 1^ cette foule de jeunes soldats réformés. Plus tard, hommes » faits, ils augmenteront cette population étiolée, maladive, » qui semble une race d'hommes à part, et qui portent sur » la figure le cachet d'une misère incurable et d'une vieil- » lesse anticipée.
» Il serait temps, messieurs, de remédier aux vices de » Vapprentissage, qui dégrade la population de nos grandes ï) villes, et qui est une des lèpres de notre industrie. Il se- » rait temps que Vapprenti cessât d'être vendu corps et âme » au maître qui Veœploite, et ne s^appliqu£ gtt'ô lui faire » produire le plus tôi^possible quant à présent, sans s^occur- » per de ce quHl pourra devenir plus tard... »
Ce qu'on vient de lire se disait le 27 juillet 1847 à la tribune de la chambre des députés et n'était pas contredit. Depuis trois ans, qu'a-t-on fait pour remédier aux abus et
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aux vices de l'apprentissage?— Deux propositions émanées de l'initiative individuelle et demeurées à l'état de rapport, l'une portant la date du 7 juillet 1848, l'autre portant la date du 9 août 1848, un projet de loi, présenté le 4 mars 1850, inscrit sous le n° 844, sur lequel délibère encore une commission, projet où se trouvent, sous forme d'exposé des motifs, les aveux suivants d'un ministre de l'agriculture et du commerce, M. Dumas :
« Il avait été reconnu depuis longtemps que la législation » qui régit le contrat d'apprentissage avait besoin d'être >) refondue et complétée. Les rares dispositions apportées » dans la loi du 12 germinal an XI et dans nos codes ne dé-r » finissent pas assez nettement le caractère de ce contrat, » ni les obligations essentielles qui en découlent. Cepen— » dant des règles précises , des principes nets et tutélaires » qui puissent servir de base et de garantie aux conventions » privées, seraient ici d'autant plus nécessaires que l'une » des parties contractantes est presque toujours incapable » de stipuler pour elle-même. A l'âge habituel où il traite » avec le maître chargé de guider ses premiers pas, l'ap— » prenti ne sait ni comprendre ni défendre ses intérêts. »
M. Mollot s'exprime en ces termes dans son livre : Le Con^ trat d'' apprentissage :
« Un sujet aussi grave que l'apprentissage mérite donc » de fixer l'attention du législateur, et cependant les dispo^ » sitions de la loi sont restées jusqu'à ce jour fort insuffir- » santés. »
M.E. de Parieu, rapporteur de la proposition Peupin relative à la législation de l'apprentissage, déclare ce qui suit :
« Tandis que divers contrats peu usuels occupent dans » notre Code civil une place étendue, .trois articles de la loi » du 22 germinal an XI constituent à eux seuls toute la lé- » gislation du contrat, presque aussi dédaigné d'ailleurs par » la science des jurisconsultes que par la préoccupation des » législateurs.
» Un règlement incomplet, des cas de résolution de con- » trat, quelques dispositions destinées à sauvegarder soit » l'obligation pour le maître de rendre l'apprenti à sa liberté » après ses engagements, soit la dette du travail de l'ap- » prenti à l'égard de son maître, telles sont les bases étroi- » tes et insuffisantes de la législation actuelle sur cette ma- » tièrei »
De 1830 à 1850,' deux révolutions se sont accomplies et vingt ans se sont écoulés, pendant lesquels il s'est rarement passé un jour sans que les journaux judiciaires livrassent à la publicité quelque attentat odieux à la faiblesse, à la jeunesse, à la liberté, à la santé de malheureux apprentis. Pendant ces vingt années, vous avez été cinq ou six fois ministre, deux fois président du conseil, qu'a vez-vous fait, je vous te demande, pour améliorer le soit de l'enfant du pauvre ? Par quelle mesure utile lui avez-vous donné un faible témoignage de sollicitude ? Ne dites pas qu'il n'y a rien à faire, car il existe dans la filature de Marquette, près Lille (Nord), un mode d'apprentissage qui est l'un des plus honorables titres de MM. Scrive frères à la juste reconnaissance des nombreux ouvriers qu'ils emploient.
Voici en quoi consiste ce mode d'apprentissage aussi simple qu'efficace :
Il unit par les liens de l'intérêt commun l'ouvrier qui enseigne et l'apprenti qui s'instruit ; il les associe en ce sens que, le second partageant par égale moitié son gain avec le premier, pendant un temps convenu, V ouvrier-moniteur est intéressé à faire de V ouvrier-apprenti le plus tôt possible un autre lui-même.
L'un et l'autre y gagnent donc.
V apprenti-ouvrier y gagne d'apprendre plus rapidement son état et de n'en être point détourné par des travaux et des soins qui demeurent dans l'attribution exclusive de l'homme de peine ;
V ouvrier-moniteur y gagne de percevoir indirectement une augmentation de salaire, augmentation qui est d'autant
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plus forte que son jeune associé est plus habile et mieux portant.
La surveillance ainsi étroitement restreinte et directement intéressée du Moniteur à rAppnenti ne peut manquer d'être efficace et l'est en eflet.
11 serait à souhaiter que ce mode d'apprentissage, qui est Tune des plus heureuses formes de l'association qu'il soit possible de contracter entre le fort et le faible, fût adopté dans tous les ateliers et dans toutes les industries où il est susceptible de l'être.
Pour résoudre tous les problèmes qui sont autant de nua* ges suspendus au-dessus de nos têtes, nuages chargés de l'électricité révolutionnaire, qu'y a-t-il à faire? Ce quïl y a de plus simple. Partout le bien existe à l'état d'exception. Il n'y a qu'à s'attacher h le découvrir où il existe afin de l'universaliser en convertissant l'exception rare et ignorée en règle générale et observée.
Universaliser le bien : quelle plus noble tâche !
Jamais la publicité appliquée à l'émulation et basée sur J'exemple n'a été calculée comme force morale : cependant, quelle force morale plus grande !
§ V. — Les Heures de h^avail pour les Enfants.
Maintenant voyons comment a été -exécutée, de 1841 à 1847, pendant six années^ la loi qui fixe les heures de travail pour les enfants :
Ce n'est pas moi qui vais m'expliquer sur cette question^ c'est M. Charles Dupin, rapporteur d'une commission spéciale composée de MM. Girard, de Barante, Turgot, Gautier, Legentil et Fulchiron, et chargée par la chambre des pairs de l'examen du projet de loi relatif au travail des enfants.
Ouvrez ce rapport, qui porte la date du 29 juin 1847, et vous y lirez, page 49 et suivantes :
a En Alsace, on n'a pas refusé d'exécuter la loi qui limite » à huit heures le travail des enfants pour la filature et le » tissage mécanique. £n Alsace, à la rigueur, on aurait
» subi l'exécution constante de la loi. Mais, lorsqu'on a su » qu'on ne l'exigeait pas, avec la même rigueur, dans toutes » les parties du royaume; lorsqu'on a vu qu'en certains » lieux on en exigeait l'exécution complète, tandis que dans » d'autres, voisins des premiers, on se montrait d'un relâ- » chement presque absolu ; lorsque les plaintes élevées par » la société industrielle de Mulhouse sont restées sans force » devant les Chambres, qui ne savaient pas Vétat des choses; » lorsque ces plaintes n''ont pas pu faire cesser un tel abus^ » V Alsace elle-même n'a plus pensé qu'à profiter de Vexem- » pU donné par la Flandre française et la Normandie,
» Les manufacturiers que nous avons entendus nous ont » formellement déclaré que, dans ces deux grandes provin- » ces manufacturières, on n'exécutait pas la loi. Quant à la » durée du travail des enfants, ils se sont efforcés de nous » démontrer la nécessité de cette inexécution.
» Mais, en Picardie, un grand filateur, que nous avons » également entendu, nous a déclaré, devant ses confrères, » qu'il n'a pas cessé d^exécuter complètement la loi : loi » qui, par conséquent, ne lui paraît pas, comme à eux, » inexécutable. Ses ateliers marchent, et marchent bien, » avec des relais de jeunes travailleurs. II émet le vœu que » partout on exécute, avec la même fidélité, la loi sur le » travail des enfants.
» Dans les départements de la Seine-Inférieure et de » l'Eure, môme Fésis tance que dans le département du » Nord ; même inexécution de la loi quant à la modération » du travail des enfants ; même refus de pratiquer le sys- 9 lème des relais, sous prétexte d'impossibilité.
» Cette impossibilité se trouve motivée, affirment les ma- » nufacturiers de Normandie, dans les campagnes, en des » lieux commandés par l'emploi des moteurs hydrauliques, » au milieu d'une population qui, disent-ils, ne fournirait » pas assez de jeunes travailleurs en ne les occupant que » huit heures au lieu de douze.
» Il existe une tendance de l'industrie inoderne à centrali- » ser de plus en plus son opulence ;. à triompher, par la
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» piiissanoe îles capitaux accumulés, do la faiblesse des ca- » ^itaux disséminés ; à tuer, prononçons le mot, la petite » industrie par la grande, en ruinant les plus faibles ma- » nufactures, accablées sous le poids des plus puissantes. » Nous n'oserions pas affirmer ici que le législateur doive, » par des mesures expresses, contrebalancer, modérer du » moins cette redoutable tendance ; mais ce dont nous som- » mes certains, c'est qu'il serait à la fois impolitique et » barbare de la fiivoriser aux dépens de la santé des ow- » vriers^ pour exagérer le travail dans les établissements )) qui triomphent déjà par leur grandeur et leur richesse.
» Afin d'apprécier l'état sanitaire des populations, dans )) leurs progrès les plus récents, nous avons obtenu du mi- » nistère de la guerre la communication des comptes ma— » nuscrits encore, dressés par les conseils de révision de » l'année dernière, pour trois grands départements manu— ^> facturiers, les départements du Nord, de la Seine-Infé- » rieure et de l'Eure, ceux qui réclament avec le plus d'ar- » deur contre la loi des manufactures.
» Dans les populations principalement manufacturières, » contre 1 ,000 sujets capables de supporter le service mili- » taire, 1,032 incapables pour infirmités, difformités, débi- » lité, etc.;
» Dans les populations limitrophes, mais principalement » agricoles ou maritimes, contre 1,000 sujets capables de » supporter les fatigues du service militaire, 159 seulement » incapables de ce service.
» Par conséquent, la différence du nombre de réformés » pour obtenir le môme nombre do mille recrues valides, » entre les localités manufacturières et les localités agrico- » les ou maritimes de trois grands départements, est re- » présentée par ces nombres, 1,032 et 459, dont le premier i> est PLUS DU DOUBLE du sccond. — Est-ce assez ?
» Répétons ici les paroles austères, mais vraies, du pre- » mier rapport, fait à la Chambre des pairs en 1840, lors- )> que nous signalions, pour la première fois, cette eflrayante » inégalité : paroles répétées comme autorité dans le Par-
» lement d'Angleterre, afin d'appuyer les améliorations ob- » tenues, depuis cette époque, dans la condition du tra^il » des manufactures britanniques :
« D^missi grandes inégalités ne peuvent laisser le législa- » teur indififérent ; elles attestent des plaies profondes et » douloureuses ; elles révèlent des souffrances individuelles , y> intolérables; elles rendent la patrie plus faible ^us le » point de vue des travauœ militaires, et plus pauvre sous y celui des travaux pacifiques. Nous rougirions de l'agricul- » ture, si, pour ses travaux, elle n'amenait à l'âge du la- » heur qu'une aussi faible proportion de bœufs ou de chey^ vaux en état de travailler, contre un aussi grand nombre » d'animaux infirmes ou difformes.
» Que ce grand intérêt social soit donc à la fois, pour les » Chambres législatives, pour le gouvernement et pour les » bons citoyens, l'objet d'une étude constante, afin de met- » tre un terme à ces tristes non-valeurs, à ces déperditions, » à ces dégradations de l'espèce humaine. Lorsque nous » découvrons un aussi vaste champ d'améliorations à pro- » duire, soyons convaincus qu'il existe autre chose à faire, » en faveur de la jeunesse laborieuse, que des appréheny> sions h calmer, «quelques abus légers à réformer, quel- » ques précautions secondaires à prendre. »
» Les mêmes motifs subsistent aujourd'hui. S'ils suffi- » saient, en 1840, pour nous décider à modérer, dès cette » époque, le travail des enfants, pourraient-ils maintenant » nous décider à l'aggraver ?
» Il est déplorable que, depuis six années, on n'ait pas » mis en vigueur, avec une inflexible fermeté, les pres- » criptions si tutélaires de la loi des manufactures.
» Est-ce que, depuis six années, la question n'a pas fait » les plus grands progrès chez les nations industrielles ? » Est-ce que l'expérience d'un travail modéré, pour l'ado- » lescence et l'enfance, n'a pas eu les plus heureux effets » chez la nation germanique? Est-ce que la réduction du » labeur des enfants à la simple demi-journée, et la limi- » tation du travail de tout le sexe féminin au simple travail